Le Roi des Frontins

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Le Roi des Frontins

Personnages[modifier]

Vaudeville en deux actes

par Labiche et Lefranc

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 28 mars 1845

Personnages

Acteurs qui ont créé les rôles.

Arthur De Bethmont : MM. Germain

Frontin : Lhéritier

Thomas : Alcide Tousez

Jules De Sérigny : Eugène Meynadier

Fayensal : Grassot

Dumarsay : MM. Kalekaire

Un Huissier : Masson

Un Sergent du Guet : Ferdinand

Camille De Sérigny : Mlles Aline Duval

Marinette : Durand

La scène, à Paris. — Le premier acte, chez Arthur de Bethmont. — Deuxième acte, au Petit-Châtelet.

Acte I[modifier]

Un salon. — A droite, premier plan, une table ; au-dessus, une glace. — Deuxième plan, une porte. — Troisième plan, une croisée. — A gauche, premier p1an, un petit guéridon. — Deuxième plan, une porte. — Troisième plan, une croisée. — Chaises, fauteuils, etc.

Scène première[modifier]

Arthur, seul ; puis Frontin

Arthur, à la croisée de gauche, regardant dans une longue-vue. — Depuis deux jours aucun signal, et pas de nouvelles. Camille serait-elle malade ?… Rien ne paraît… Oh ! il faut que j’aille moi-même… Holà !… quelqu’un !… Labrie, Frontin, Bourguignon !… Frontin ! Frontin !

Frontin, arrivant par la droite. — M. le comte a appelé ?

Arthur. — Enfin, en voilà toujours un !

Frontin. — Le premier et le dernier.

Arthur. — Comment ?

Frontin. — Les autres ont pris leur volée.

Arthur. — Mais c’est impossible !… Quel motif ?…

Frontin. — Ils prétendent que vous leur devez une année de gages et que vous êtes ruiné. C’est un motif de cinquante écus par tête.

Arthur. — Eh bien ! tant mieux !… je ne les regrette pas… Des ivrognes, des paresseux ; j’aurais fini un jour ou l’autre par chasser cette canaille-là. Je n’aurais gardé que toi, Frontin.

Frontin. — M. le comte est trop bon, mais…

Arthur. — Oui, ton service me plaît. Je t’aime, Frontin ! Tu es dévoué, fidèle…

Frontin. — Cependant, monsieur…

Arthur. — Tiens, ta conduite m’attendrit… A compter d’aujourd’hui, je double tes gages.

Frontin. — Pardon, vous me les avez déjà doublés la semaine dernière.

Arthur. — Eh bien ! je les double encore !… Ah çà ! voilà qui est plaisant !… Est-ce que je ne suis pas le maître de couvrir d’or un valet actif, honnête, zélé ?…

Frontin, à part. — Il n’y a que ce moyen !… (Pleurant.) Hi ! hi ! hi !…

Arthur. — Eh bien ! tu pleures ?

Frontin. — C’est la douleur, monsieur, de quitter un maître qui sait si bien m’apprécier.

Arthur. — Mais pourquoi t’en vas-tu ?

Frontin. — Je renonce au monde… Je me fais ermite.

Arthur. — Toi ?

Frontin. — Oui, monsieur ; c’est l’aspect de votre maison qui m’a inspiré cette pieuse idée.

Air : la Robe et les Bottes

De votre cave en contemplant le vide,

Et du buffet la triste humilité,

J’ai mieux compris, dans cette vie aride,

Que n’était que vanité !

Aussi, du néant qui l’enserre,

Mon estomac, sondant la profondeur,

S’est détaché des choses de la terre

Pour s’élancer vers un monde meilleur.

Arthur, à part. — Le faquin se moque de moi ? (Haut.) Ah ! tu veux me quitter ? et tu fais de l’esprit ! Je vous apprendrai, marauds, que vous n’avez pas le droit de laisser un gentilhomme dans l’embarras. Et, d’abord, tu restes, je te garde.

Frontin. — Mais, monsieur…

Arthur. — Assez ! je le veux ! Ce n’est pas que je tienne à toi plus qu’à un autre : un coureur de tripots, un ivrogne, un libertin, qui vend mes habits après les avoir portés, déshonorés peut-être !… Le nieras-tu ? (Montrant son habit.) Voilà ce qui me reste de ma garde-robe !… Encore si tu étais bon à quelque chose !…

Frontin. — Vous m’accorderez pourtant quelques petits talents…

Arthur. — Oui, un entre autres, qui te mènera tout droit sur les galères de Sa Majesté… celui d’imiter la signature des honnêtes gens !

Frontin. — Il faut tout imiter des honnêtes gens… La calligraphie est un art !

Arthur. — Et les faussaires des fripons !

Frontin. — Mais, alors, pourquoi tenez-vous tant à moi ?

Arthur. — Ce n’est pas à toi que je tiens !… c’est à la matière qui est dans cette livrée, qui porte mes billets, brosse mes habits et ouvre la porte quand on frappe. Au reste, écoute : si tu fais mine de quitter cette maison, je te coupe les deux oreilles !… et tu sais que je ne menace pas en vain !… (En remontant la scène.) Cependant il te reste un moyen de conquérir ta liberté ; trouve-moi, pour remplir ta place, un autre coquin dans ton genre, et, comme je ne puis que gagner au change, s’il me plaît… beaucoup… peut-être alors serai-je assez bon pour te jeter à la porte. Tu m’as entendu ?

Frontin. — Parfaitement.

Arthur, regardant à la croisée de gauche avec la longue-vue. — Rien encore !… Oh ! je n’y tiens plus !… Allons, Frontin, mon ami, le front haut et la pose opulente… cela donne bon air à la maison !

Il sort par le fond.

Scène II[modifier]

Frontin, seul, après avoir regardé sortir son maître

Le drôle a de l’esprit… mais pas le sou !… Allons, allons, il faut décamper… Mais comment ?… Le comte est vif, emporté ; il me retrouverait… j’en suis sûr… Nous ferions quelque éclat, et M. le lieutenant de police qui m’en veut… O police, ma mie !… si j’obtiens une fois cette place qu’on me promet chez M. le duc de Villeroi, je pourrai alors, grâce à ce protecteur puissant… Mais, présentement, il s’agit de me donner un successeur… (Regardant autour de lui.) C’est que la succession est minable… Où diable trouver un homme d’esprit qui veuille prendre la suite de mes affaires ?… Je ne vois qu’un confrère de province…

Thomas, criant dans la rue. — Canes ! canes ! canes ! canards !

Frontin, à la fenêtre de gauche. — Hein !… Oh ! la bonne figure !… Quelle idée !… Ma foi !… essayons !… Ohé ! l’homme !… l’homme aux canards !… par ici !… Oui !… c’est ça !… (Quittant la fenêtre.) Si je pouvais endoctriner ce paysan, l’engager à me remplacer ici… Il vient ! attention !

Scène III[modifier]

Frontin, Thomas, paraissant sur le seuil de la porte, avec un panier de canards à la main

Thomas. — Canes ! canes ! canes ! canards !… C’est-y vous qui demandez des canes ?

Frontin. — Approche, mon garçon, approche !

Thomas. — Voilà ce que c’est : Quarante sous les z’huppés… Quant aux autres…

Frontin. — Laisse ces animaux. (Thomas dépose son panier à droite.) Je t’ai appelé pour causer…

Thomas. — Pour causer ! (A part.) C’est un étranger qui veut apprendre la langue.

Frontin. — Es-tu content de ton commerce ?

Thomas. — Franchement, je n’en suis pas fou ; le canard n’est pas sans épines… Je ne sais pas si ça tient aux événements politiques, mais on trime dans le canard et on trime bien !

Frontin. — Vraiment ! (A part,) Ca se trouve à merveille !

Thomas. — Vous avez devant vous un tout jeune homme qui mange sa légitime.

Frontin. — Comment cela ?

Thomas. — Voilà la chose… Je suis de Poissy. Mon père, un vieux brave homme, tient dans cette localité un pensionnat… pour les bestiaux et autres volailles… C’est là que j’ai été élevé… Tous les ans, à ma fête, mon père me pesait, et, tous les ans, je le voyais sourire, en constatant mon poids, qui augmentait à vue d’œil… Un jour, enfin, au sortir de la balance, il m’attire, sous un vain prétexte, près de la porte de son établissement et me tient à peu près ce langage : "Mon fieu ! de tous mes élèves, tu es, en ce moment, le plus gras… Selon la règle de la maison, c’est donc toi qui dois en sortir le premier… Je n’ajouterai qu’un mot : va-t’en…" (Il fait mine de lancer un coup de pied.) Et il me pousse au milieu d’un attroupement de canards qui semblaient s’être réunis tout exprès pour assister à cette séparation touchante… Dans ma rage, j’avais déjà écrasé deux ou trois de ces bipèdes, lorsque j’entends de nouveau la voix de mon auteur qui s’écrie : "Malheureux ! mais, c’est ta dot que tu foules aux pieds !…" Ma dot ! Ce mot m’éclaire ; je prends un bâton et je me mets à taper sur ma dot qui s’en allait de-ci, de-là !… A force de taper, nous arrivons à Paris, ma dot et moi ; canes ! canes ! canes ! canards ! Voulez-vous des canards ?… Ah ! ben oui ! personne n’achète !… Alors, pour donner l’exemple, je me mets à en plumer un et je le mange… j’en plume un second et je le mange… J’en replume un troisième et je le remange… Enfin, depuis quinze jours que je donne l’exemple, je suis ma seule pratique : voilà les cinq derniers.

Air du Fleuve de la vie

De l’héritage de mes pères,

Voilà ce qui m’reste à présent !

Ca m’promet des jours peu prospères

Dans un av’nir peu rassurant !

Je n’puis pas, malgré mon envie,

Aspirer au rang des vieillards,

Et, descendre, avec cinq canards,

Le fleuve de la vie !

Frontin. — Ton histoire m’a attendri, et ta physionomie me plaît !

Thomas. — Vrai ! Eh bien ! achetez-y un amphibie à ma physionomie.

Frontin. — Ecoute-moi bien… Je quitte cette maison, et, si tu veux, je te donne ma place.

Thomas. — Une place ! à moi ?

Frontin. — Je t’installe en qualité de valet de confiance auprès d’un jeune seigneur riche, généreux et amoureux, qui ne verra que par tes yeux et n’agira que par tes mains ; tu mettras ses habits, tu boiras son vin, cet hôtel sera le tien ; enfin, tu t’engraisseras à ne rien faire, au milieu d’un voluptueux pillage. Acceptes-tu ?

Thomas. — Si j’accepte !… Ah ! homme généreux !… Est-on bien nourri ?

Frontin. — Des repas succulents !

Thomas. — Pas de canard, hein ?

Frontin. — Jamais !

Thomas. — Et vous quittez cette place-là, vous ?

Frontin. — Oui, je… me retire dans mes terres… J’ai fait quelques économies…

Thomas. — Monsieur, vous me comblez ; si j’étais plus riche, je vous paierais votre fonds… Ne l’étant pas… (Il lui serre la main.) permettez-moi cette munificence.

Frontin. — Voyons comment tu portes la livrée… Tiens, entre là… (Il lui montre le cabinet à gauche.) Tu trouveras toute la défroque de Bourguignon… Il l’a laissée en partant, l’honnête homme !… Tu l’endosseras…

Thomas. — Ca me va… Je vais m’embourguignonner.

Frontin. — Oui, va prendre le costume de l’emploi, parce qu’avant de te quitter, je veux te donner une petite leçon de belles manières.

Thomas. — Oh ! les belles manières, c’est mon fort !… Vous allez voir…

Il entre.

Frontin, seul. — Ah ! monsieur le comte, vous voulez de la matière en livrée, eh bien ! en voici !… et de la plus épaisse ! (A Thomas.) Eh bien ! trouves-tu ?

Thomas, de la coulisse. — Voilà ! voilà !… Oh ! mais, c’est que ça me va !… (Revenant.) Qu’est-ce que vous dites de cette tenue-là, vous ?

Frontin. — Parfait !… Maintenant, le jarret tendu, les reins cambrés, et le chapeau sur l’oreille gauche.

Thomas, qui a exécuté gauchement les mouvements indiqués. — Ca va-t-y un peu ?

Frontin. — Plus d’arrogance dans la tournure, le regard fier… (Thomas exécute.) Plus fier encore !

Thomas. — Encore plus fier que ça ?… Attendez, je le tiens.

Frontin. — Eh ! non ! tu louches.

Thomas. — Je louche… fièrement.

Frontin. Ah !… En parlant, n’oublie pas de lancer de temps en temps un petit juron.

Thomas. — Un juron ?… Vingt-cinq mille millions…

Frontin, l’arrêtant. — De seconde classe seulement… Comme : peste ! malpeste ! d’honneur !… C’est de qualité et puis ça relève la phrase.

Thomas. — D’honneur !… Oui, ça la ravigote.

Frontin. — Ah çà ! Sommes-nous un peu galant ?

Thomas. — Plaît-il ?

Frontin. — Oui… Aimes-tu la bagatelle ?

Thomas, sans comprendre. — La bagatelle… (A part.) Ca doit tenir au service. (Haut.) Je m’y mettrai à la bagatelle… Vous pouvez dire qu’on s’y mettra.

Frontin. — Voyons comment tu t’en tireras… Voici Marinette…

Thomas. — Où ça ?

Frontin. — Eh ! nulle part, butor ! Mais elle viendra !… Et c’est toi qui lui dis : Peste ! le joli minois !

Thomas. — De votre part ?

Frontin. — Eh ! non ! de la tienne ! (Continuant.) D’honneur ! voilà un morceau de roi !… Et tu lui prendras le menton.

Thomas. — Au roi ?

Frontin. — A Marinette, imbécile !

Thomas. — Qui ça, Marinette ?

Frontin. — Une femme.

Thomas. — Bien !… bien !… Comme qui dirait Pomone… Une grosse payse que j’ai ; monsieur, votre commission sera faite, vous pouvez y compter. (A part.) C’est égal, c’est une drôle de place !

Frontin, à part. — Comme c’est compact ! (Haut.) Mais, j’y pense, il te faut une entrée ; tiens… (Lui remettant un papier.) Tu remettras ce papier à M. Arthur de Bethmont ; c’est un ancien certificat à moi… Ton nom ?

Thomas. — Thomas.

Frontin. — Pouah !… Tu en changes, tu te nommes maintenant Frontin… songes-y.

Thomas. — Eh quoi ! je quitterais le nom de mes ancêtres ?

Frontin. — Il le faut bien, puisque ce papier ne fait mention que de Frontin.

Thomas. — Allons, Frontin, soit… (A lui-même.) Mais, mon père !… Oh ! qu’il l’ignore toujours, le pauvre vieillard !… Il me ficherait une danse !

Frontin. — Encore un avis : M. le comte, quoique très riche, joue l’homme gêné, c’est sa manie.

Thomas. — Oui, comme qui dirait son tic : faut pas le contrarier là-dessus.

Frontin. — Parfaitement ! Maintenant tu es seigneur de ce logis ; prends ton essor, jeune aiglon !

Il prend le panier de canard et fait mine de sortir.

Thomas. — Dites donc, dites donc, jeune aiglon… et mes canards ?

Frontin. — Quoi ? ça ?… Je purge la maison : si M. le comte trouvait cette volaille ici… (Redescendant la scène.) A propos, quel diable de cri poussais-tu donc tout à l’heure, pour débiter cette immonde marchandise ?

Thomas. — Canes ! canes ! canes ! canards ! Voilà le métier.

Frontin. — Adieu !… (Près de la porte du fond.) Allons, Frontin, mon ami, le front haut et la pose opulente, cela donne bon air à la maison !

Il sort par le fond, et emporte le panier aux canards.

Scène IV[modifier]

Thomas ; puis Arthur

Thomas. — En voilà une aventure !… Moi qui végétais dans la compagnie d’un volatile qui n’est guère estimé… qu’aux navets, je me vois transporté tout à coup dans une mine d’or massif, et dorloté comme un petit chérubin !

Frontin, dans la rue. — Canes ! canes ! canes ! canards !

Thomas. — Hein ?… (Courant à la fenêtre de gauche.) Eh bien ! voilà l’autre qui fait mon commerce… Au vol… Qu’allais-je faire !… mon bienfaiteur !

Arthur, entrant, et à lui-même. — Allons, c’est une course vaine… Impossible de parvenir jusqu’à elle… Il faut que sa tante ait donné des ordres… Si, au moins, j’avais pu voir Marinette…

Thomas, à part. — C’est sans doute le bourgeois.

Arthur, l’apercevant. — Quelqu’un dans ma livrée… Quel est ce drôle ? Qui es-tu ?

Thomas. — C’est moi !… votre valet de confiance.

Arthur. — Mon valet de confiance que je ne connais pas.

Thomas. — Oh ! ça ne fait rien, voilà le papier.

Arthur, prenant le papier. — Voyons… Un certificat ?

Lisant pour lui-même.

Air : finale de Renaudin

"A tout lecteur noble et féal,

Le sieur soussigné, certifie

Qu’en matière de fourberie

Frontin n’eut jamais son égal ! "

(Parlé.) Ah ! tu te nommes aussi Frontin !

Thomas. — Moi ?… oui !… oui !… (A part.) Faut pas oublier ça.

Arthur, continuant de lire, pendant que Thomas examine l’appartement. -

"Sous une écorce débonnaire,

Sous un masque des plus naïfs,

Il sait cacher son savoir-faire,

Son esprit des plus inventifs.

Gardez-vous donc d’ajouter foi

A sa simplicité factice,

Il est tout pétri de malice.

Je l’ai chassé, voici pourquoi :

Il buvait mon vin sans mesure,

Il était menteur à l’excès,

Et, pour courir la créature,

Pillait mon or… quand j’en avais.

Mais, malgré tous ses mauvais tours,

Ses défauts, ses travers, ses vices,

En souvenir de ses services,

Je le regretterai toujours.

En foi de quoi, moi gentilhomme,

Sain de corps… et fort peu d’esprit,

A mon cher valet qui m’en somme,

Ai voulu signer cet écrit.

Selon qu’il est bien entendu,

Je désire que les présentes

Lui servent de lettres patentes,

En attendant qu’il soit pendu ! "

(Le chevalier HUGUES DE MARSANS).

(A lui-même.) Ce fou de chevalier… je le reconnais bien là !… (Regardant Thomas.) Un voleur… Qu’ai-je à craindre ?… les autres ne m’ont rien laissé… C’est un homme à expédients, je puis en avoir besoin, dans ce moment surtout. (Haut.) Allons, drôle ! je te prends… tu es à mon service.

Thomas, s’approchant. — Monsieur est content du certificat ?

Arthur. — Mais oui, assez.

Thomas. — Oh ! voyez-vous, monsieur, pour ce qui est de la probité…

Arthur. — Suffit ; parbleu ! je t’aurais pris pour un imbécile.

Thomas - Ca m’était bien égal, pourvu que vous me preniez… (Jetant son chapeau sous le bras.) malpeste… (A part.) Faut pas oublier ça !

Arthur. — J’aurai bientôt besoin de ton ministère ; ainsi, prépare tes batteries.

Thomas. — Mes batteries ?… (A part.) Il paraît que je ferai la cuisine. (Haut.) Elles sont toutes prêtes, mes batteries.

Arthur. — Mais il faut d’abord que je te mette au courant de ma position ; car un valet est un ami qui doit tout savoir afin de tout prévoir : tu sauras donc… (S’interrompant.) Mon Dieu, que tu as l’air bête !

Thomas. — Hein ?… (A part.) Il est malhonnête, mais la maison est bonne. (Haut.) Allez !

Arthur. — Tu sauras donc que je suis amoureux fou de Mlle Camille de Sérigny, jeune fille de naissance et de fortune.

Thomas. — Elle a de quoi, je comprends, elle a de quoi.

Arthur. — Camille est confiée à la garde d’une de ses tantes, chez laquelle je suis admis deux fois par semaine en qualité de prétendu.

Thomas. — Vous n’êtes pas malheureux, vous !… (Même jeu avec son chapeau.) palsambleu !

Arthur. — Ces visites courtes et rares ne pouvaient suffire à notre impatience. J’ai voulu les multiplier… (Allant à la croisée de gauche.) Au moyen de cette longue-vue, mon regard pénètre jusqu’à l’habitation de Camille… Dès que la tante est sortie, une soubrette dévouée me fait un signal, et j’accours.

Thomas. — Comme ça, la vieille n’y voit que du feu. Bravo ! j’aime ça, les vieilles qui n’y voient que du feu.

Arthur. — Tout allait bien jusque-là… mais, depuis trois jours, personne ne paraît au balcon… aucun signal, aucunes nouvelles ! (Redescendant.) A quoi attribuer cette disgrâce ? A mon procès peut-être… Son issue seule suspendait notre mariage.

Il remet la longue-vue à Thomas qui la tient gauchement.

Thomas. — Vous avez un procès ?

Arthur. — Oui ; un fripon, ancien intendant de mon père, qui, épuisant tous les retours de la chicane, m’empêche depuis deux ans d’entrer en possession de mon patrimoine.

Thomas. — Eh quoi ! M. votre père…

Arthur. — Voici comme l’affaire se présente… Mais quelqu’un monte… Si c’était Marinette… Laisse-moi seul… Va déjeuner.

Thomas. — Déjeuner !… Oh ! je mange si peu ; mais, pour vous obéir… quelque chose de léger… un fruit, ça me suffira… C’est pour vous obéir, vous entendez bien, c’est pour vous obéir !

Il sort à droite, emportant la longue-vue.

Scène V[modifier]

Fayensal, Arthur

Fayensal. — M. le comte Arthur de Bethmont.

Arthur. — Fayensal ! (A part.) Ici, ce fripon d’intendant !

Fayensal. — Lui-même… Achille sous la tente d’Hector.

Arthur. — Que voulez-vous ?

Fayensal. — Monsieur, c’est demain que notre procès doit être appelé.

Arthur. — Oui, c’est demain que vous serez condamné à me restituer…

Fayensal. — Oh ! oh ! oh ! comme vous y allez !… nous n’en sommes pas encore là, mon cher monsieur… Demain, nous ne plaidons encore qu’une question de forme.

Arthur. — La forme ! toujours la forme !

Fayensal. — Le fond viendra plus tard… en son lieu… quand j’aurai fait vider trois ou quatre fins de non-recevoir, cinq ou six petites nullités… sans compter quelques questions accessoires de résidence, de déchéance et de compétence… Alors, nous pourrons voir.

Arthur. — C’est trop fort ! Le testament de mon père n’est-il pas formel ? Vous le savez mieux qu’un autre, vous, qu’il a eu l’imprudence de nommer son exécuteur testamentaire : n’avez-vous pas à me restituer une fortune de deux cent mille écus ?

Fayensal. — Certainement ! je ne le nie pas ! Deux cent mille écus, six sous et six deniers… Mais, mettez-vous à ma place :

Air : Il ne saurait m’échapper, cette fois

(Grand Criminel)

Vous connaissant pour un dissipateur,

Souvenez-vous que M. votre père,

Tant qu’il vécut, se fit un point d’honneur

De vous laisser presque dans la misère.

Il est mort, mais, auprès de vous,

Il m’a placé, comme un autre lui-même ;

Aussi, de tous ses droits jaloux,

J’accomplis un devoir bien doux,

En continuant son système,

Je continuerai son système !

Arthur, sévèrement. — Monsieur !…

Fayensal. — D’ailleurs, la loi est là… vous n’êtes pas seul héritier… il y a plusieurs legs à côté du vôtre… Savez-vous ce que la loi dit à ce sujet ?

Arthur. — Elle doit dire de partager à chacun selon ses droits.

Fayensal. — Oui. mais elle ajoute, cette bonne petite loi, que, pour que le partage ait lieu, il faut que tous les cohéritiers soient présents.

Arthur. — Eh bien ?

Fayensal. — Eh bien ! il en manque un… un filleul de M. votre père, couché sur son testament pour mill pistoles… et dont le domicile est inconnu.

Arthur. — Mais cherchez-le, ce filleul, c’est votre état.

Fayensal. — Parbleu !… je l’ai cherché aussi, mais je ne l’ai pas trouvé. (A part.) C’est mon état aussi !

Arthur. — Et vous croyez que le Parlement jugera…

Fayensal. — Il jugera… qu’il faut l’attendre pendant cinq ans.

Arthur. — Et pendant cinq ans…

Fayensal. — J’aurai l’embarras de tous les biens de la succession… Je les administrerai en bon père de famille.

Arthur. — Mais c’est intolérable !

Fayensal. — Je le sais. bien !… Aussi, je veux vous proposer une petite transaction.

Arthur. — Expliquez-vous.

Fayensal. — Selon toutes les prévisions, vous allez être condamné, faute de filleul, à cinq ans de mon administration forcée… Cinq ans !… vous concevez… ces choses-là… ça n’a pas de prix… Eh bien !… abandonnez-moi… Qu’est-ce que vous pourriez bien m’abandonner ?… Vingt mille écus… c’est pour rien ! et je me fais fort de retrouver le filleul demandé, je l’amène aux pieds du tribunal, et je verse entre vos mains le surplus de l’héritage… Hein ?

Arthur, sévèrement. — Sortez, monsieur !

Fayensal. — Ah bah ! (A part.) Je le croyais plus délabré. (Haut.) Mais songez donc que j’ai le premier avocat du barreau… Lambert, le fameux Lambert… si célèbre pour avoir fait durer vingt-cinq ans une petite contestation sur un mur mitoyen… qui a eu le temps de tomber… et, pour conseil, pour ami, l’illustre Dumarsay, notre rapporteur.

Arthur. — Pour la dernière fois, monsieur, je ne compose pas avec la friponnerie… (Lui montrant la porte.) C’est par cette porte que vous êtes entré…

Fayensal. — Comme il vous plaira !… (A part.) Décidément, je le croyais plus délabré.

Ensemble

Air : La colère m’exaspère

Sortons, sortons vite,

Car ma conduite

L’irrite !

En ces lieux, j’ai l’espoir

De ne plus me voir !

Il sort au fond.

Arthur

Sortez, sortez vite !

Votre conduite

M’irrite !

En ces lieux, j’ai l’espoir.

De ne plus vous voir !

Scène VI[modifier]

Arthur ; puis Thomas ; puis Marinette

Arthur, seul. — L’effronté coquin !… oser me proposer… Après tout, cette démarche est d’un bon augure… Fayensal n’est pas homme à transiger, s’il n’était sûr d’avance…

Thomas, rentrant par la droite, la longue-vue à l’œil, et cherchant. — Où diable mettent-ils le garde-manger ?

Arthur. — Que fais-tu donc là ?

Thomas, s’avançant timidement. — Pardon, monsieur ; nous n’avons pas encore causé de nos petites conditions… Je suis nourri ?

Arthur. — Mais oui.

Thomas. — Pardon, monsieur ; vous m’avez dit tout à l’heure : Frontin, va déjeuner…

Arthur. — Eh bien ! tu as fini… Pouah ! tu sens le vin !

Thomas. — Moi ? je n’ai encore trouvé qu’un macaron.

Arthur. — Mais tu es gris !

Thomas, regardant son habit. — Je suis gris ?… (A part.) Je me serai frotté quelque part… (Haut.) Pardon, monsieur…

Arthur. — Eh ! tu me fatigues ! tu m’impatientes !… Va te promener !…

Thomas. — Là, là, là !… ne vous fâchez pas !… Je suis nourri, n’est-ce pas ?… Du moment que je suis nourri, ça me suffit… (A part.) Il ne s’agit que de trouver le garde-manger.

Marinette, arrivant par le fond. — Ah ! je vous rencontre…

Arthur. — Arrive donc !… je t’attendais avec une impatience… Et Camille, quelles nouvelles ?

Marinette. — Mauvaises, monsieur le comte… Depuis trois jours, je suis cloîtrée, gardée à vue, impossible de sortir ! Ma maîtresse est dans les larmes… on ne veut plus que vous nous épousiez !

Arthur. — Comment ! est-ce que la tante s’opposerait ?…

Marinette. — Elle et tout le monde.

Thomas. — Ah ! il y a du grabuge ?

Arthur. — Sans doute… mais que faire ?… Allons, Frontin, te voilà dans ton élément !… De l’intrigue, mon garçon, de l’intrigue !

Thomas. — Volontiers, volontiers !

Marinette. — Un nouveau valet !

Faisant le tour de Thomas pour le regarder.

Thomas, à part. — Qu’est-ce qu’elle a donc à valser autour de moi, la petite ?

Marinette, lui prenant le menton. — Vous avez fait venir ça par le coche… M’est avis que le gibier ne paiera pas les frais du voyage.

Elle se retrouve au milieu.

Thomas, à Arthur. — Vous avez fait venir du gibier par le coche ?

Marinette, éclatant. — Ah ! ah ! ah ! la plaisante acquisition !… Au reste, je lui apporte de la besogne… (A Thomas distrait). Voilà la chose : ma maîtresse a un frère, un frère aîné.

Arthur. — Ecoute donc, Frontin, cela te regarde.

Thomas. — On y est, on y est !

Marinette. — C’est du consentement de ce frère que dépend le mariage de ton maître avec Mlle de Sérigny.

Thomas, à part. — Il dit que ça me regarde, ça regarde le frère.

Marinette. — Eh bien ! M. de Sérigny, que nous avions vu jusqu’alors favorable à cette union, lui est maintenant tout à fait hostile.

Arthur. — Mais pourquoi ?

Marinette. — Impossible de le faire expliquer ; il est venu nous déclarer, il y a trois jours, que vous étiez le dernier homme auquel il voulût marier sa sœur.

Arthur. — Mais c’est impossible… il ne me connaît pas ; nous ne nous sommes jamais rencontrés… Comprends-tu cela, Frontin ?

Thomas. — C’est un véritable écheveau… Et puis, la petite parle trop vite.

Marinette. — Comment ! vous ne trouvez pas de motif…

Arthur. — Mais puisque je ne l’ai jamais vu !

Thomas, criant. — Puisqu’il ne l’a jamais vu, qu’on vous dit !… (A part.) Elle est sourde, la petite !

Marinette. — Alors je ne sais plus que penser !

Thomas. — Parbleu ! c’est bien malin !… moi non plus… (A part.) Elle est bête, la petite ! (Haut.) Si nous parlions d’autre chose !

Arthur, à lui-même. — Cette prévention subite… cette haine sans me connaître… il y a là-dessous un mystère…

Thomas, à Marinette. — Y a du chiendent !… y a du chiendent !

Arthur. — Mais je l’éclaircirai… Et d’abord, je verrai M. de Sérigny… c’est décidé… Frontin, je vais sortir.

Marinette. — Soyez prudent !

Arthur. — Sois tranquille. (A Thomas, lui montrant son habit.) Cet habit me déplaît ; tu m’en trouveras un autre.

Thomas. — Oui, monsieur… La clé ?…

Arthur. — Hein ?

Thomas. — De votre garde-robe… pour l’habit…

Arthur. — Tu n’a pas saisi… Je n’ai pas d’autre habit… on m’a volé… Charge-toi d’y pourvoir.

Thomas. — Bien, bien… le premier tailleur venu… La clé ?…

Arthur. — Mais quelle clé ?

Thomas. — De votre coffre-fort… parce qu’avec de l’argent…

Arthur, gaiement. — De l’argent ? Est-ce que j’en ai !

Thomas. — Comment ?

Marinette, riant. — Puisqu’il n’en a pas !

Thomas. — J’entends bien, mais… (Se rappelant, à part.) Ah ! bon ! le tic ! je suis prévenu.

Arthur. — Au fait, tu m’y fais songer… l’argent est le nerf de la guerre… Tu mettras vingt-cinq louis dans mes poches… De l’or, tu entends ? de l’or…

Thomas. — De l’or !…

Arthur. — Oui, tu en feras.

Thomas, à part. — Faire de l’or ! il me prend pour un apothicaire !

Arthur, regardant sa montre. — Je te donne une heure… Pour toi, c’est une bagatelle.

Thomas, à part. — Bagatelle !… lui aussi… bagatelle !

Arthur, à Marinette. — Dis à ta maîtresse de ne pas perdre courage ; qu’elle se repose sur moi et sur Frontin… (A Frontin.) Je vais à ma toilette… Mon habit dans un quart d’heure… je compte sur toi. Adieu, Marinette.

Il sort à droite.

Scène VII[modifier]

Thomas, Marinette

Thomas. — Marinette !… la petite, c’est Marinette !… N’oublions pas la commission de l’autre. (S’approchant.) Peste ! le joli minois !

Marinette, étonnée. — Hein ?

Thomas, lui prenant gauchement le menton. — D’honneur ! voilà un morceau de roi !

Marinette, le laissant faire. — Voyez-vous ce lourdaud !

Thomas, à part. — Elle ne dit rien… continuons… C’est ennuyeux, mais j’ai promis.

Il lui prend la taille,

Marinette, lui donnant un soufflet. — Tout beau ! manant !

Thomas. — Aïe ! Dites donc, vous, là-bas… c’était pas convenu.

Marinette, avançant sur Thomas, qui recule. — Téméraire ! quels sont tes états de service, pour en conter à Marinette ?

Thomas. — Je vous en conte, moi ?… C’est vous qui m’en comptez… des soufflets !

Marinette, avançant toujours. — Combien as-tu trompé de maris jaloux et dupé de pères nobles ? combien as-tu ruiné de coquettes ? combien as-tu desséché de financiers ? Réponds, jeune présomptueux, qui ose lever les yeux sur moi ! As-tu jamais, pour faire réussir une intrigue, risqué les galères ou frisé glorieusement la potence ?

Thomas, à part. — Friser des potences !… en voilà une profession !

Marinette, avec pitié. — Non ! tu n’as pas d’exploits, pas de hauts faits ; tu n’es qu’un valet obscur.

Thomas, gouaillant. — T’obscur ! Oh !

Marinette. — Et tu veux plaire à Marinette ? Allons donc !…

Air : Je vois sur sa figure (Judith)

Voyez donc la figure

Du brillant séducteur !…

Avec cette tournure,

Faire le joli cœur !

Je puis bien être tendre,

Mais pas pour ton museau !

Qu’il est beau ! qu’il est beau !

Au revoir, beau Léandre,

Attends-moi sous l’ormeau !

Qu’il est beau ! qu’il est beau !

Au revoir, attends-moi sous l’ormeau !

(Parlé près de la porte.) - Je t’enverrai ma suivante !

Elle sort au fond.

Scène VIII[modifier]

Thomas, seul

Oh, c’te bégueule !… Je t’enverrai ma suivante !… Si je comprends quelque chose à tout ce qu’elle m’a dégoisé là… avec ses pères nobles, ses financiers… ses galères… Je soupçonne sa moralité… Mais, j’y pense… l’autre qui attend son habit… Où diable trouver un tailleur ?… (Regardant par la fenêtre de gauche.) J’ai beau chercher dans le quartier… Voyons donc si, avec cette mécanique… (Il prend la longue-vue et dépose son chapeau sur le guéridon. — Regardant avec la longue-vue.) Orientons-nous un peu !… Oh ! je connais ça !… c’est le quai de la Ferraille… Qu’est-ce qui vend des habits par ici ?… Une boutique bleue… tiens ! c’est un perruquier… Ah ! la belle enseigne ! une Renommée !… Ah ! mon Dieu !… au second étage… un mari qui embrasse sa femme !… Tiens ! tiens ! elle lui rend !… Eh bien, eh bien ! ne vous gênez pas !… Oh ! par exemple ! on ferme les rideaux… Fermez vos rideaux !… (Après avoir examiné encore.) Avec tout ça, pas le moindre fripier !… Comment faire ?

Arthur, appelant de sa chambre. — Frontin !… (Thomas s’approche de la porte.) Tiens !

Thomas, revenant avec l’habit que lui a jeté Arthur. — Comme si cet habit n’était pas encore très propre… Dieu me pardonne ! il est tout neuf !… Oh ! il a peut-être quelques défauts… Voyons donc, voyons donc. (Il ôte son habit.) Non ! je ne vois pas… (Il enfile une manche.) Après ça, le comte est peut-être mal fait !…

Scène IX[modifier]

Thomas, Sérigny

Sérigny, entrant vivement par la fenêtre de droite. — Il était temps !

Thomas, se retournant. — Hein !… Au voleur ! au voleur !

Il enfile précipitamment l’autre manche.

Sérigny. — Silence ! Au nom du ciel, ne me perdez pas !

Il fait un pas.

Thomas, effrayé, se mettant en garde avec la longue-vue. — Arrière, inconnu ! Je suis armé !

Sérigny. — Ne craignez rien ! Gentilhomme comme vous, je suis poursuivi, traqué pour un motif… honorable.

Thomas. — Connu ! (A part.) C’est un filou !

Sérigny. — J’ai pu parvenir jusqu’ici à l’aide de ce grand balcon… Ecoutez !… non ! je n’entends plus rien !… je puis encore me sauver…

Thomas. — Je ne vous retiens pas.

Sérigny. — Mais cet habit qu’ils ont vu dans ma fuite pourrait me trahir… donnez-m’en un autre !… Un habit ! au nom du ciel, un habit !

Thomas, à part. — Encore un qui veut un habit !

Sérigny. — Quoi ! monsieur, vous hésitez ?

Thomas. — Eh ! vous croyez que c’est facile. D’abord, monsieur, les habits sont très demandés par le temps qui court, et…

Sérigny. — Eh ! monsieur, je n’ai qu’une minute !

Thomas. — Eh ! monsieur, je n’ai qu’un habit !

Sérigny, le forçant presque à ôter l’habit. — Donnez toujours, je m’en contenterai !

Thomas, se laissant faire. — Il est charmant ! Eh bien ! et moi ?… J’irai donc nu-bras, comme un boulanger ?

Sérigny, ôtant son habit qu’il donne à Thomas, et endossant l’autre. — Vous prendrez le mien.

Thomas. — Un instant !… (Il examine l’habit de Sérigny.) Boutons d’or, doublure de soie… ça me va !… Ah çà ! c’est bien cousu, au moins ?

Sérigny, à la table de droite, écrivant. — Encore un service, monsieur… Je quitte la France, je passe la frontière… C’est un dernier adieu que je veux adresser à une personne qui m’est bien chère !…

Thomas. — Allez, allez, pendant que vous y êtes, bah !

Sérigny. — Je puis partir maintenant, elle est en lieu sûr.

Thomas. — Ah ! tant mieux !

Sérigny, lui remettant la lettre qu’il a écrite. — Tenez, soyez assez bon pour faire porter cette lettre à son adresse, tout près d’ici, à Bagatelle.

Thomas. — Bagatelle ! encore bagatelle ! (A part.) Qu’est-ce qu’ils ont donc tous à me poursuivre de ce mot-là.

(Haut.) Je vais appeler un Auvergnat.

Sérigny. — Non pas, un de vos gens… un homme fidèle, discret…

Thomas. — Soyez tranquille, elle sera portée… (Il jette la lettre dans son chapeau qui est sur le guéridon à gauche.) Elle est portée.

Sérigny. — Maintenant, monsieur, votre main et votre nom ?

Thomas. — Mon nom !… Thomas, de Poissy.

Sérigny, solennellement. — Monsieur de Poissy, vous vous êtes acquis aujourd’hui des droits à la reconnaissance et à l’épée d’un homme de cœur… Nous nous reverrons.

Il sort par le fond.

Scène X[modifier]

Thomas ; puis Arthur

Thomas, seul, en manches de chemise et tenant l’habit. — Bien des choses chez vous !… Il s’en va gai comme un pinson… Il croit qu’il a fait un bon marché.. (Examinant l’habit.) Des vrais boutons d’or !… du vrai velours !

Arthur, entrant par la droite et apercevant Thomas qui tient l’habit. — Ah ! bravo ! Frontin ! Je vois que tu as fait diligence.

Thomas. — Quoi donc ?

Arthur, considérant l’habit. — Oh ! oh ! c’est du bon faiseur !… Tu as du goût !

Thomas, se rappelant et poussant un cri. — Ah !

Arthur. — Qu’as-tu donc ?

Thomas. — Rien…. Votre habit…

Arthur. — Voilà une heure que je l’admire… Voyons s’il me va. (Thomas l’aide à mettre l’habit, puis il prend la robe de chambre que vient de quitter Arthur et son habit de livrée, et entre dans le cabinet à gauche. — Devant la glace à droite.) Mais c’est très bien, parfait… Je l’aurais commandé moi-même que…

Thomas, rentrant, la livrée sur le dos, et poussant un second cri. — Oh !

Arthur. — Quoi ?

Thomas. — Il vous colle !… C’est un gant !… Il vous poisse !

Arthur. — De la richesse ! de l’élégance !

Thomas. — Et puis c’est cousu… Malpeste !

Arthur. — C’est bien, c’est bien… Ma bourse, maintenant… Donne-moi ma bourse.

Thomas. — Ah ! oui… les vingt-cinq louis… Votre tic…

Arthur. — Comment !… mon tic ?

Thomas. — Oui… J’vas vous dire : l’argent est si rare, en ce moment, que je n’ai pas pu avoir d’or…

Arthur. — Comment ! faquin ! je t’avais donné une heure, pourtant !… Mais à quoi es-tu bon ? Voyons, parle, que sais-tu faire ? Imbécile ! maladroit ! butor ! Je te ferai bien voir !… (Tout en parlant, il a mis la main dans sa poche et en retire une bourse.) Ah ! ah ! ah ! Pardon, Frontin, réparation d’honneur… C’est moi qui ai tort…

Thomas, étonné, à lui-même. — Une bourse !

Arthur. — Et moi qui le grondais, ce pauvre garçon !… Ah ! dame ! c’est que tu joues la comédie dans la perfection !… (Ouvrant la bourse et comptant.) De beaux louis, ma foi !… Dix, vingt, vingt-six… Un de plus !… Ah ! Frontin ! tu fais trop bien les choses !

Thomas. — Il y en a vingt-six ?… (Tendant la main.) C’est un de trop, je me suis trompé.

Arthur, faisant mine de le lui rendre. — C’est juste ! (Se ravisant et mettant la bourse dans sa poche.) Eh bien ! tu me le retiendras la prochaine fois.

Thomas, à part. — La prochaine fois !… Il mangerait le Pérou, avec son tic !

Arthur, à part. — Maintenant, allons trouver M. de Sérigny. (Haut.) Je suis content de toi, je te permets de te griser.

Thomas. — Oh ! si ça vous était égal, j’aimerais mieux casser une croûte… L’estomac commence à… Je mangerais volontiers quelque chose de succulent… du veau…

Arthur, devant la glace. — Eh bien ! mange, mon garçon, mange du veau.

Thomas. — C’est que… (A part.) Où diable mettent-ils le garde-manger ?

Arthur. — N’es-tu pas embarrassé ?… Vous verrez, tout à l’heure, que je serai obligé d’apprendre à M. Frontin à dépister un dîner ! Ah ! la bonne plaisanterie ! Ah ! ah ! ah ! il est très drôle !

Il remonte la scène.

Thomas, à part. — Je suis drôle ! je suis drôle !… Ah ! si la maison n’était pas si bonne !…

Scène XI[modifier]

Thomas, Marinette, Arthur

Arthur, prêt à sortir. — Marinette !

Marinette. — Tout est perdu !

Arthur, — Ah ! mon Dieu !

Marinette. — Ma maîtresse a disparu !

Arthur. — Que dis-tu ?

Thomas, élevant la voix. — Elle dit : Ma maîtresse a disparu !

Marinette. — Son frère est venu la chercher pendant que j’étais ici sans doute, pour la soustraire à vos poursuites.

Arthur. — Mais on connaît le lieu de sa retraite ?

Marinette. — Ah bien ! oui ! Sa tante même l’ignore.

Arthur. — Que faire ?… Où la retrouver ?… Ah ! si je n’écoutais que mon désespoir !…

Marinette. — Que dites-vous ?

Thomas, élevant la voix. — Il dit : Ah ! si je n’écoutais que mon désespoir !

Marinette. — Eh ! j’entends bien !

Thomas. — Alors, c’est de la méchanceté… faire répéter, c’est de la méchanceté !

Arthur, à lui-même. — Ah !… une dernière espérance ! (Haut.) Allons, Frontin, allons, en campagne !… l’oreille ouverte et le nez au vent.

Thomas. — Le nez au vent !… (A part.) Quel est son projet ?

Arthur, à Frontin. — Va, questionne, interroge… et si tu parviens à découvrir sa demeure, cent louis pour toi !

Thomas, à part, prenant son chapeau sur le guéridon à gauche. — Cent louis ! quel bonheur !

La lettre de Sérigny, qui était dans le chapeau, vole aux pieds de Marinette ; Thomas ne s’en aperçoit pas.

Marinette, ramassant la lettre. — Oh ! un poulet !

Thomas, se retournant. — Cuit ?… Où ça ?

Marinette, poussant un cri, après avoir regardé l’adresse de la lettre. — Ah ! mon Dieu !

Thomas. — Hein ?

Arthur. — Quoi ?

Marinette, lisant. — "A mademoiselle Camille de Sérigny, au couvent de la Visitation."

Arthur. — L’adresse de Camille !…

Marinette. — Déjà !

Arthur. — Et c’est Frontin !…

Thomas, à lui-même. — Qu’est-ce que j’ai encore fait ?…

Arthur. — Mais tu es mon sauveur… mon bienfaiteur, mon ange tutélaire !…

Thomas. — Je suis tout ça… tout ça à la fois !

Arthur. — De qui peut être cette lettre ?… Ma foi ! en guerre, tout est permis !

Il ouvre la lettre.

Thomas, regardant Arthur, à part. — La lettre de l’autre !

Arthur, lisant la lettre. — Que vois-je ? la signature du frère !… (Passant sur le devant, à droite.) Une conspiration contre le régent !… il est compromis !…

Marinette, à Thomas. — Comment ! te voilà le confident du frère ?…

Thomas, à part. — Le frère ! le frère !… le frère à qui ?

Marinette. — Bien joué, Frontin !… Ah çà ! tu l’as donc vu ?

Thomas. — L’autre ?… Oui. (Passant au milieu,) Nous avons jaboté un moment… Il n’est pas fort… je l’ai mis dedans.

Arthur. — Viens, Marinette… j’ai hâte d’arriver au couvent.

Marinette. — Mais, une fois là, comment entrer dans la place ?

Thomas. — Parbleu ! par la porte !

Arthur. — Il a raison ! (Montrant la lettre.) Voici notre passeport.

Marinette. — Frontin n’a rien oublié !

Thomas. — Oh ! mon Dieu ! c’est le tout de s’y mettre… une fois qu’on y est…

Marinette

Air : Quel amour de corsaire (le Vengeur)

Poursuis tes avantages,

On a les yeux sur toi

Arthur

Je veux doubler tes gages,

Pour t’attacher à moi !

Thomas

Cett’ mesur’ vous honore,

Quoi ! vous doublez mon gain !

A lui-même.

Quel dommag’ que j’ignore

Ce que j’gagnais c’matin !

Ensemble

J’obtiens des avantages

Dans mon nouvel emploi,

On veut doubler mes gages,

Je n’sais pas trop pourquoi

Marinette

Poursuis tes avantages,

On a les yeux sur toi !

Puisqu’on double tes gages,

Remplis bien ton emploi.

Arthur

Poursuis tes avantages,

On a les yeux sur toi !

Je veux doubler tes gages

Pour t’attacher à moi.

Arthur et Marinette sortent par le fond.

Scène XII[modifier]

Thomas ; puis Sérigny

Thomas, se promenant. — Hum ! hum ! hum ! tout ça pourrait encore être un peu plus clair… Cette Camille que je retrouve… à ce qu’il paraît… ce frère compromis… à ce qu’ils disent… et par-dessus tout, mon estomac qui crie… mais qui crie !… Ah ! je mangerais bien quelque chose de solide !… car, enfin, ce n’est pas juste…

Air de joseph

On restaur’ les vieilles peintures,

On restaure les monuments,

On restaure aussi les figures,

Et même les gouvernements ;

On restaure habit et doublure,

On restaur’ tout c’ qu’est délabré,

Moi seul, hélas ! dans la nature,

Je n’ puis pas être restauré !

Sérigny, entrant par le fond, et apercevant Thomas. — J’arrive à temps !

Thomas. — Qui vive ?

Sérigny. — C’est moi, monsieur de Poissy. Vous ne me remettez pas ?

Thomas, — Tiens !

Sérigny, regardant Thomas de plus près. — Mais, comment !… cette livrée… un valet !… Mon habit, malheureux ! où est mon habit ?

Thomas. — J’en étais sûr ! vous vous repentez du troc ?… J’en suis fâché !… mais quand on troque on troque !… Votre habit est en ce moment avec mon maître et la petite ; ils se promènent tous les trois.

Sérigny. — Ton maître le porte ? Je l’attendrai ! (A part.) Il me faut à tout prix ces papiers si compromettants.

Thomas. — Eh bien ! ne vous gênez pas ! Qu’est-ce qu’il faut vous servir ?

Trémolo à l’orchestre jusqu’à la fin de l’acte.

Sérigny, qui entend du bruit à la porte. — Chut !… écoute !

Le Sergent du Guet, du dehors. — Gardez cette porte, messieurs, et que personne ne sorte !

Sérigny. — Le guet !… que faire ?… Oh ! dans cette chambre !

Il entre à gauche, et se tient derrière la porte entrouverte.

Scène XIII[modifier]

Sérigny, Le Sergent, Arthur, Thomas

Arthur, entrant rapidement, suivi du sergent. — Mais que signifie ?…

Le Sergent. — Au nom du roi, je vous arrête !… Depuis deux heures nous vous cherchons. N’avez-vous pas fait partie d’une assemblée politique qui s’est tenue cette nuit chez le comte de Villaflor ? N’êtes-vous pas M. de Sérigny.

Thomas et Arthur, à part. — Sérigny !

Sérigny, à part. — Ils le prennent pour moi… je suis perdu !

Le Sergent. — Ne cherchez pas à nier : votre signalement est exact, et cet habit confirme tous nos soupçons.

Thomas. — Ah ! permettez ! Pour ce qui est de l’habit…

Arthur, arrêtant Thomas. — Silence ! (Remettant son épée.) Je suis M. de Sérigny !

Sérigny, à part. — Il me sauve !… le brave jeune homme !

Arthur, bas à Thomas. — Frontin, je n’ai plus d’espoir qu’en toi… il faut que tu sois ma planche de salut.

Thomas, à part. — Il veut que je fasse la planche !

Arthur, au sergent. — Où faut-il vous suivre, monsieur ?

Le Sergent. — Au Châtelet.

Arthur. — Allons, au Châtelet !

Ils sortent.

Scène XIV[modifier]

Sérigny, Thomas

Thomas. — V’là que ça s’embrouille encore plus !… C’est-à-dire que je ne cherche plus à comprendre, et que…

Sérigny, qui est sorti du cabinet, après voir été au fond s’assurer que personne ne peut les entendre, à Thomas. — Deux mots !

Thomas. — Comment ! vous n’êtes pas parti ?… Eh ben ! il est gai, votre habit !

Sérigny. — Silence ! Vingt-cinq louis pour toi, si tu exécutes bien mes ordres.

Thomas. — Allez !

Sérigny. — Dans la doublure de l’habit, au côté droit, sont des papiers de la plus haute importance. Il faut à tout prix que tu pénètres dans la prison de ton maître, et que tu brûles ces papiers… Tu m’as compris ?

Thomas. — Parfaitement !

Sérigny, à part. — Grâce au dévouement de ce gentilhomme, cette nuit est encore à moi, je pourrai prévenir mes amis, et après… je sais ce que l’honneur m’ordonne. (Près de sortir.) Toi, au Châtelet !

Il sort par le fond.

Thomas. — Va pour le Châtelet !… C’est égal, avant de brûler les papiers, j’aurais bien voulu savoir où ils mettent le garde-manger !

La toile tombe.

Acte II[modifier]

Une salle voisine du cabinet du rapporteur Dumarsay. — A droite, deuxième plan, la porte par laquelle on pénètre dans l’intérieur de la prison. — Au fond, à droite, une porte à guichet, conduisant à l’extérieur. — Au milieu du fond, une cheminée. — A gauche de la cheminée une robe et une toque d’avocat accrochées au mur. — A gauche, troisième plan, la porte du cabinet de Dumarsay. — Au deuxième plan, un bureau garni de cartons. — Fauteuils, etc.

Scène première[modifier]

Dumarsay, seul, assis devant le bureau

Mon rapport au sujet de cette conspiration est à peu près terminé… J’ai passé dessus une partie de la nuit, mais le régent sera content. Voyons si je n’aurais pas commis quelque faute contre l’étiquette… Première page…

Air du Charlatanisme

Quand on parle au gouvernement,

Il faut d’abord soigner la marge ;

Pour exprimer mon dévouement

Jamais sera-t-elle assez large ?…

Par un blanc qui n’est pas suspect,

Traduisons ma reconnaissance,

Ajoutons encore, pour l’aspect,

Cinq ou six pouces de respect…

Le reste n’a pas d’importance.

Vérifions seulement les majuscules… (Lisant.) "Au très haut, très grand, très puissant seigneur, Son Altesse Royale, le régent de France… Monseigneur…" (Il lit un peu des yeux.) Parfait… parfait !… Ce rapport est un chef-d’œuvre… de convenance… Mettons-le sous enveloppe. (Ecrivant la suscription.) "A monseigneur le régent." Là… j’apposerai le cachet plus tard… Il peut survenir d’autres renseignements qu’il sera bon d’y ajouter… (Il se lève.) Pourtant, j’aurais voulu parler un peu de cette conspiration… Ma foi !… J’ai dit tout ce que je savais… et comme je ne sais rien… que le prisonnier n’a pas voulu parler… On a bien trouvé sur lui un billet adressé à Mlle de Sérigny, sa sœur… une lettre qui parle vaguement d’un danger qui le menace… d’une conspiration… Mais aucun détail… Les fils du complot nous échappent… M. de Sérigny n’est ici que depuis hiers soir ; peut-être, avec le temps, se décidera-t-il à rompre le silence. D’ailleurs, je viens d’expédier au couvent de la Visitation un ordre de comparution pour sa sœur. On obtient souvent des aveux par des influences de famille.

Scène II[modifier]

Fayensal, Dumarsay

Fayensal, dans la coulisse. — Mais c’est moi ! je vous dis que c’est moi !… (Entrant.) J’ai mes entrées, que diable ! Isidore, c’est connu ici, Isidore Fayensal !

Dumarsay. — Ah ! c’est vous !…

Fayensal. — Oui, mon cher Dumarsay… Vous ne m’attendiez pas si matin ?

Dumarsay. — C’est vrai… Et Mme Fayensal, donnez-moi donc des nouvelles de sa chère santé.

Fayensal, sans écouter. — Comme vous voyez, ça ne va pas mal… j’ai déjà fait, ce matin, trois conseillers et un procureur.

Dumarsay. — Très bien, très bien !… Oserai-je vous demander si Mme Fayensal…

Fayensal, de même. — J’espère que je suis un plaideur modèle ?… c’est-à-dire que je devrais gagner tous mes procès… à la course… Une fois une affaire entamée, plus de sommeil !… je passe mes nuits avec Barthole, je déjeune avec Cujas, et je soupe avec Papinien !… Enfin, c’est étonnant, je retrouve en moi une énergie…

Air : les Anguilles, les jeunes Filles

En vérité, je sens renaître

L’ardeur de mes jeunes printemps ;

Je deviens un petit salpêtre,

Soir et matin, je cours les champs.

Dans une activité fringante

Je passe mes nuits et mes jours.

Dumarsay

Et votre femme ?…

Fayensal, riant.

Ca l’enchante !

Elle voudrait plaider toujours !

Ma chère femme, ça l’enchante.

Elle voudrait plaider toujours !

Tirant de sa poche un petit calepin.

Ah çà ! voyons où nous en sommes… Vous permettez ?… C’est ma liste de courses pour la journée… Tous les matins, Mme Fayensal me dresse un petit guide-âne, de façon que je n’ai plus qu’à aller me promener.

Dumarsay. — C’est très bien vu.

Fayensal, regardant son agenda. — Le procureur, biffé… les trois conseillers, biffés… Voyons ce qu’il me reste à faire… "Passer chez Edmond" J’y suis… Edmond, c’est vous… De l’écriture de ma femme encore !

Dumarsay, à part. — O imprudente Eulalie !

Fayensal. — Nous ne vous appelons pas autrement chez nous… C’est plus intime.

Dumarsay. — Ah ! ce cher Fayensal !

Fayensal. — Oh ! ce n’est pas moi… c’est ma femme qui trouve ça… Une faiblesse… une manie… Elle s’engoue comme ça pour certains noms de baptême.’. Vous n’êtes pas le premier, allez.

Dumarsay. — Comment ! Mme Fayensal…

Fayensal. — Vous, passe encore : Edmond ! ça n’écorche pas la bouche… Mais ne s’était-elle pas amourachée un jour d’un certain nom d’officier bavarois… Attendez donc !… voyons… Eh ! parbleu ! je suis bien bon !…

Il prend une prise de tabac.

Dumarsay. — Eh bien ! ce nom ?

Fayensal. — Je l’attends. (Il éternue.) Atchoumer !… Voilà !

Dumarsay. — Comment prononcez-vous ça ?

Fayensal. — Prononcer ! Allons donc !… Est-ce qu’on prononce le bavarois ?… On l’éternue. (Eternuant.) Atchoumer !

Dumarsay. — Dieu vous bénisse !

Fayensal. — Merci… Eh bien ! elle était folle de ce nom-là !

Dumarsay, à part. — O Eulalie !

Fayensal. — Ah çà ! mais, je bavarde et j’oublie que mon procès se plaide aujourd’hui. Avez-vous remis toutes les pièces à Lambert, mon avocat ?

Dumarsay. — Soyez tranquille, elles sont chez lui.

Fayensal. — Et que pense-t-il de l’affaire ?

Dumarsay. — Il la croit bonne.

Fayensal. — Parbleu !… Est-ce ma faute si tous les héritiers ne sont pas là ?… Que le filleul du défunt se présente, et je rends tout.

Dumarsay. — Et vous n’avez aucune nouvelle de cet individu ?

Fayensal. — Pas la moindre ; ça me désole.

Dumarsay. — A quelle heure se plaide votre procès ?

Fayensal. — A deux heures… Et je compte bien…

Dumarsay. — Soyez tranquille… à deux heures… (A part.) j’irai présenter mes hommages à Mme Fayensal.

Fayensal. — Moi, je me sauve !… Il me reste encore deux conseillers à parcourir… A tantôt !… Adieu, mon cher Edmond.

Dumarsay, lui donnant la main. — Au revoir, mon cher… (Fayensal éternue et sort au fond.) Que le diable t’emporte !… C’est vrai, ce qu’il m’a dit… Je ne peux plus entendre éternuer !

Scène III[modifier]

Dumarsay, Un Huissier, Frontin

L’Huissier, entrant par la droite. — Monsieur le rapporteur, c’est un prisonnier qu’on amène… Il a été arrêté par ordre de M. le duc de Villeroi, sur ce rapport du lieutenant de police.

Il le lui donne.

Dumarsay, à part. — M. de Villeroi !… un personnage si puissant !… un seigneur que le régent ménage… qu’il craint même ! (A l’huissier.) Faites entrer cet homme.

L’Huissier, à Frontin. — Par ici !

Frontin entre par la droite.

Dumarsay. — C’est bon ! (L’huissier sort. — A Frontin.) Attends… (Lisant, pendant que Frontin se chauffe les pieds à la cheminée.) "Rapport du 25 février. Cette nuit, un joueur, qui passait pour M. le comte Arthur de Bethmont, a triché au brelan des Petites-Ecuries. On a reconnu plus tard que cet homme n’était autre que le nommé Frontin, valet du comte, qui avait pris son nom et ses habits." Et au bas : "Je recommande cet homme à toute la sévérité de M. Dumarsay. Signé, de Villeroi." (Jetant un coup d’œil sur Frontin.) Ah ! mon gaillard !… Ici… (Frontin reste dans le fond.) Ici donc !

Il dépose le message de Villeroi sur le bureau.

Frontin, s’approchant. — Pardon… C’est à moi que Monsieur faisait la grâce ?…

Dumarsay, le regardant en face. — Mais je te connais !… Tu es une de nos pratiques… un coquin ! .. Eh bien ! mais ton logement est vacant, mon garçon !

Frontin. — Comment ! vous allez me mettre en prison !… moi qui appartient à M. le duc de Villeroi ?

Dumarsay. — C’est précisément sur sa recommandation…

Frontin. — Comment ! c’est ?…

Dumarsay. — Ah ! mon coquin !… il paraît que tu exerces tes petits talents la nuit ?…

Frontin. — Moi !… Dame ! les journées sont si courtes ! (A part.) Que veut-il dire ?

L’Huissier, rentrant par la gauche. — Mlle de Sérigny attend dans le cabinet de M. le rapporteur.

Dumarsay, à part. — La sœur du prisonnier… (Haut.) C’est bien… Annoncez-moi… (A Frontin.) On prépare ton logement, mon drôle… Attends ici.

Il sort à gauche.

Scène IV[modifier]

Frontin ; puis Thomas

Frontin. — Allons… je suis coffré !… Mais pourquoi ? Comment ! je me présente hier chez M. de Villeroi, muni de certificats qui tous attestent ma probité, ma moralité et ma fidélité, on m’accueille, on me choie, on me fait dîner… et, ce matin, M. le duc me fait arrêter !… Que signifie ? (Après réflexion.) Quand je suis entré, cet homme de robe lisait un papier… qu’il a remis sur ce bureau… Si je pouvais… (S’approchant du bureau et lisant.) "A monseigneur le régent…" Ce n’est pas ça.

Il continue à chercher.

Thomas, entrant mystérieusement par la droite, et se rappelant. — "Dans la doublure de l’habit, au côté droit, sont des papiers de la plus haute importance. Il faut, à tout prix, que tu pénètres dans la prison de ton maître et que tu brûles ces papiers." Je tiens les paperasses… Maintenant, il me faut du feu et du mystère.

Frontin, trouvant la lettre de Villeroi. — Ah ! voici !

Il la lit bas.

Thomas, à part, grelottant. — Je couve un refroidissement, c’est sûr !… Oh ! une cheminée !

Il y va.

Frontin, à part. — Tout cela est exact… Et c’est ce vieux duc de cacochyme qui me dénonce !… Oh si je pouvais me venger !…

Thomas, à part, regardant ses papiers. — Si on était curieux, tout de même !… (Faisant mine de les lire.) Voyons donc ! voyons donc !

Frontin, apercevant Thomas. — Hein !… mais je ne me trompe pas !… le marchand de canards, mon remplaçant !… (A Thomas.) Et que fait là M. de Frontin ?

Thomas, cachant ses papiers. — Un étranger ! (Le reconnaissant.) Tiens ! c’est vous !… Ah ! vous voilà, vous !… Et ça va bien, vous ?

Frontin, lui tapant sur la joue. — Et toi ?

Thomas. — Oh ! moi… j’ai été sur pied toute la nuit.

Frontin. — Je comprends… l’inquiétude… quand on a la conscience malade…

Thomas. — Oh ! ce n’est pas précisément la conscience… Les prisons sont si humides…

Frontin. — Mais, pourquoi as-tu été arrêté ?… Tu as donc fait des tiennes ?

Thomas. — Non, là, franchement… je ne suis pas ici pour les miennes… et même je ne sais pas trop pour lesquelles de qui j’y suis… Cependant j’ai une idée… Profitant de mes fréquents rapports avec le guichetier… que j’ai beaucoup importuné cette nuit… je l’ai interrogé sur ma position… Savez-vous ce qu’il m’a répondu ?… "Ah ! jeune homme ! tout n’est pas roses, quand on conspire ! "

Frontin. — Conspirer !… toi ?

Thomas. — C’est l’opinion du porte-clés… (Solennellement.) Tel que vous me voyez, je suis chargé d’une mission de la plus haute importance.

Frontin. — Toi ?

Thomas. — Oui. On me donne vingt-cinq louis pour brûler ces papiers.

Frontin, avec intérêt. — Vingt-cinq louis ?… Et tu sais ce qu’ils contiennent ?

Thomas. — Je viens de les parcourir… Mais aujourd’hui les grands seigneurs écrivent si mal… et les marchands de canards lisent si peu…

Frontin. — Voyons !

Thomas. — Au fait, je peux me confier à vous… vous êtes mon bienfaiteur… et puis, ça me mettra au courant. (Il lui remet les papiers.) Allez… Moi, je vais tisonner… Faut que ça flambe.

Il va à la cheminée.

Frontin, les parcourant, à part. — Que vois-je ! des papiers de cette importance entre les mains de ce…

Thomas, de la cheminée. — Des pattes de mouche, hein ?

Frontin, à part. — Une conspiration !… tout le plan des conjurés !

Thomas, de même. — Eh bien !… de quoi qu’y retourne ?

Frontin. — Rien !… une folie… une correspondance amoureuse… une femme compromise… (A part.) Une liste… des adhésions… des signatures…

Thomas. — Y a-t-y un mari ?

Frontin. — Il y en a cinq !

Thomas. — Cinq !… Eh bien ! cette historiette m’amuse, palsambleu !

Frontin, à part. — Quelle découverte !… Ces papiers entre les mains du régent… et plus d’un noble seigneur se réveillerait à la Bastille !

Thomas. — Il paraît que le frère est un gaillard !

Frontin. à part. — Les premiers noms de la noblesse de France ! (Tout à coup.) Ah ! quelle idée !… un de plus… celui de Villeroi !… Ah ! monseigneur, vous allez me payer mes six mois de prison !

Thomas. — V’là que ça flambe !… Allons, allons, jetons tout ça au feu !

Frontin. — Au feu !… C’est juste… Tu as promis… c’est sacré.

Thomas. — Et mes vingt-cinq louis… c’est sacré aussi !

Frontin, à part, en se fouillant. — Qu’est-ce que je pourrais bien lui donner en échange… Ah ! mes certificats !… (Thomas revient à Frontin.) Je m’en accorderai d’autres. (Haut, lui remettant ses certificats.) Tiens, brûle.

Thomas, retournant à la cheminée. — C’est ça, je vais faire ma petite cuisine… Dites donc, je vais fricasser cinq maris ! (jetant un papier.) Un !

Frontin, qui s’est approché du bureau. — Eh ! vite ! exerçons mes petits talents.

Thomas, même jeu. — Deux !

Frontin, à part. — Parbleu, monseigneur, votre signature se trouve là à propos… pour me servir de modèle.

Thomas, à part. — Trois !

Frontin, à part. — Mais… comment faire parvenir… (Il cherche sur le bureau.) Ah ! cette dépêche au régent.

Thomas, à part. — Quatre !

Frontin, à part. — En glissant ce papier sous ce pli… ça va tout seul !… le tour est joué ! et Villeroi couche à la Bastille !

L’Huissier, en dehors. — Sur-le-champ, monsieur le rapporteur.

Frontin passe rapidement à droite.

Thomas, jetant le dernier papier. — Et cinq… ! Eh bien ! il ne veut pas brûler, le cinquième mari !… Il fume !

Scène V[modifier]

L’Huissier, Frontin, Thomas

L’Huissier, à Frontin. — Suivez-moi, vous… Votre logement est prêt.

Frontin. — C’est trop de soin… Rien ne pressait.

L’Huissier, au même. — Attendez… (Il s’approche du bureau et prend la dépêche pour le régent.) "A monseigneur le régent." C’est bien cela… M. le rapporteur m’a dit : cachetez et expédiez.

Il met le cachet.

Frontin, à part. — Bravo !

L’huissier, à Frontin. — Allons, en route !

Frontin. — Où me loge-t-on ?

L’Huissier. — Au numéro vingt-huit.

Frontin. — Vingt-huit !…. Attendez donc !… je connais ça !… Une ancienne habitation à moi. (Il exprime par un geste son projet d’évasion. A part.) Il y a de la ressource. (A Thomas.) Au revoir, l’ami.

Thomas. — Au revoir, mon bienfaiteur !

L’Huissier

Ensemble

Air : Avec ce coupable (Grand Criminel)

Je vais t’introduire

Ici près, dans ton logement ;

Il doit te suffire

En attendant ton jugement.

Frontin

Pourquoi m’introduire,

Aujourd’hui, dans ce logement ?

Il doit me suffire

Pour éviter un jugement.

Thomas

On va l’introduire

Ici près, dans son logement,

Il doit lui suffire

En attendant son jugement.

Frontin, à part

La potence me guette

Et cependant j’ai bon espoir ;

Lisette, ma Lisette,

Me reverra ce soir.

Ensemble

L’Huissier

Je vais t’introduire, etc.

Frontin

Pourquoi m’introduire, etc.

Thomas

On va l’introduire, etc.

Scène VI[modifier]

Thomas ; puis Dumarsay

Thomas, seul. — Lisette, ma Lisette !… Sa bonne amie, sans doute !… (Soupirant.) Ah !… et dire que j’en ai une aussi de bonne amie, à Poissy… O Pomone !… Elle demeure sur le marché aux Veaux… Je sens bien que je l’aimerai toujours… le veau… (Il soupire.) Ah !… (Dumarsay entre par la gauche.) Oh ! un juge !… Congédions les amours… Partez, partez, troupe folâtre !

Dumarsay, à part. — Ah ! ah ! le valet du prisonnier… Si je pouvais l’amener à des révélations… Prenons-le d’abord par la bienveillance. (Haut.) Asseyez-vous, mon cher !

Thomas. — Son cher !… (A part.) Il est très poli, ce gros-là.

Dumarsay. — Asseyez-vous donc, ne vous gênez pas… Nous allons causer un instant, là, comme une bonne paire d’amis.

Il s’assied.

Thomas - Décidément, il est très brave homme… Il est très… (Il s’assied ; le regardant.) Tiens ! il me semble que j’ai vu cette tête-là quelque part.

Dumarsay. — Allons, parlez, ne me cachez rien.

Thomas. — Puisque vous le voulez, je ne vous cacherai pas que je m’ennuie pas mal dans votre établissement.

Dumarsay. — Eh bien ! tant mieux, parce que, comme ça, vous parlerez, pour en sortir plus tôt… Allons, parlez.

Thomas. — Je ne vous cacherai pas non plus que j’aime le grand air, le beau soleil, les petits bluets.

Dumarsay. — Alors, parlez.

Thomas. — Encore ?… Mais je ne fais que ça.

Dumarsay. — Voyons… Qu’avez-vous fait dans la soirée du dix-huit ?

Thomas. — Dans la soirée d’avant-z’hier ?… J’ai mangé un canard.

Dumarsay. — Ecartons ce détail.

Thomas. — Ce bétail, vous voulez dire… Ecartons-le.

Dumarsay. — Assistiez-vous à la réunion politique qui a eu lieu chez le comte de Villaflor, et que la police a interrompue ?

Thomas. — Le comte de Villaflor ?… Connais pas. (A part.) Bien sûr, j’ai vu ce bouffi-là quelque part.

Dumarsay. — Vous le nieriez en vain… Hier, vous avez été dérangé.

Thomas. — Hier ?… Non… ça ne m’a pris que dans la nuit… Même que ça m’a coupé l’appétit.

Dumarsay, se levant. — Ne plaisantons pas, monsieur… Savez-vous bien que vous jouez avec la Bastille !…

Thomas, se levant. — La Bastille… Comment… ce grand château tout noir… là-bas, là-bas !… Je badinerais avec ce monument ?…

Dumarsay. — Peste soit de l’animal !… (Haut.) Décidément, tu ne veux pas avouer ?

Thomas, à part. — Il me tutoie, à présent !

Dumarsay. — Nous voulons faire le petit Brutus, le petit Catilina, trancher du conspirateur ?… Mais, songez-y, le cardinal de Retz n’est plus de saison et Cinq-Mars est passé.

Thomas. — C’te malice ! Nous voilà en décembre.

Dumarsay. — Au lieu de mériter ta grâce par un aveu loyal…

Thomas. — Mais, mon cher monsieur… (A part.) que j’ai vu quelque part… (Haut.) voilà trois quarts d’heure que vous tournez dans le même cercle, comme un déplorable écureuil… C’est vicieux ça, c’est très vicieux !

Dumarsay. — Allons, puisque tu le veux… retourne en prison !

Thomas. — Hein ?… (A part.) Il perd à être connu, ce gros-là. (Haut.) Comment !… vous auriez le cœur… (Le regardant.) Oh ! mais j’y suis !… je vous reconnais !

Dumarsay. — Moi ?

Thomas. — Parbleu ! je savais bien que je vous avais vu quelque part… (A part.) La lorgnette, la lorgnette !… Quai de la Ferraille… (Haut.) Vous êtes marié ?

Dumarsay. — Moi ?… non !

Thomas. — Faut pas le nier… Elle est gentille, Mme votre épouse… Hier, je vous ai aperçus… quai de la Ferraille… au second…

Dumarsay, à part. — Ah ! mon Dieu ! (Haut.) Eh bien ! quoi ? qu’as-tu vu ?

Thomas. — Ce que j’ai vu ?… (Très haut.) Hum ! hum ! (Familièrement.) Eh bien ! franchement, c’est une belle femme !… Moi, d’abord, j’aime les grasses.

Dumarsay. — Chut !… et tu n’as dit à personne…

Thomas. — Que vous embrassiez votre femme ?… C’est dans la législation… pourvu qu’on ferme ses rideaux.. Ah ! faudrait fermer ses rideaux !

Scène VII[modifier]

Les Mêmes, Fayensal

Fayensal, entrant vivement. — C’est encore moi !

Dumarsay, à part. — Fayensal ! il ne manquait plus que ça !

Fayensal, à Dumarsay. — Vous ne savez pas ce qui me ramène ?… En rentrant, je trouve une lettre de Lambert, mon avocat… Il est malade, très malade, Lambert… à la mort !

Thomas. — Ah ! le gaillard !

Fayensal, à Dumarsay. — Il avait le dossier…

Thomas, à part. — Le dos scié ! Ca ne m’étonne plus, alors… On atteint rarement un âge avancé avec cet inconvénient.

Fayensal, à Dumarsay. — J’ai repris les pièces… Mais la cause est pour aujourd’hui, dans une heure. Jugez de mon embarras, mon ami ; il faut absolument que vous me trouviez un avocat.

Dumarsay. — Eh bien ! laissez-moi vos papiers… je connais un jeune praticien… homme de talent qui se chargera de l’affaire.

Fayensal. — Mais tout de suite ?

Dumarsay. — Trouvez-vous à deux heures au bas du petit escalier, près de la salle d’audience, et la première robe noire qui descendra…

Fayensal. — Mon homme sera dedans ?…. Ah ! vous me rendez à la vie ! (Il remonte.) Dites donc… (Revenant.) est-ce heureux que je sois connu dans le quartier ?… Lambert qui m’écrit vingt-sept, quai de la Ferraille, quand c’est trente-sept.

Thomas. — Tiens ! vous demeurez aussi quai de la Ferraille, vous ?

Dumarsay, toussant de loin pour faire taire Thomas. — Hum ! hum !

Fayensal. — Certainement… Trente-sept… la maison du perruquier… à la Renommée.

Thomas. — Hein ?… vous êtes marié ?

Dumarsay, même jeu. — Silence !

Thomas. — Tiens ! tiens ! tiens ! (Allant à Dumarsay.) Permettez-moi, monsieur, de vous en féliciter… c’est un beau brin de femme !… mais, là, ce que les amateurs appellent un beau brin de femme !

Fayensal, à Thomas. — Mais vous vous trompez… c’est moi… c’est moi qui suis le mari.

Thomas. — Ah ! c’est vous qui l’êtes. ?… Eh bien ! ça me fait plaisir… C’est un beau brin de femme !

Dumarsay, à part. — Le pendard !

Fayensal. — Vous connaissez ma femme ?

Thomas. — Oui, je l’ai entrevue… Elle est assez volumineuse… elle me rappelle Pomone.

Fayensal. — La déesse ?

Thomas. — Oui… une déesse… de Poissy.

Il remonte.

Dumarsay. — Mais, mon cher Fayensal, partez donc !… vous n’avez pas un instant à perdre !

Fayensal. — Allons, adieu !… j’ai encore une heure de carrosse à dépenser… Je me sauve… Ainsi, à deux heures, au bas du petit escalier.

Dumarsay. — Soyez tranquille.

Tous trois

Air : Amour d’un jour (Arthur)

Plaideur,

Rageur,

Sa vie

Ma vie

Est toujours bien remplie !

Bercé d’espoir,

Il court du matin jusqu’au soir !

Je cours du matin jusqu’au soir !

Fayensal

Moment

Charmant

D’une sentence,

En espérance,

Au vieux-lutteur

Vous rendez toute sa vigueur !

Tous trois

Plaideur, etc.

Fayensal sort par le fond.

Scène VIII[modifier]

Thomas, Dumarsay

Thomas, passant à gauche. — En voilà une fameuse ! Ah ! elle est bien bonne celle-là !…

Dumarsay, qui a accompagné Fayensal, redescendant, et à part. — Ce misérable est maître de mon secret !

Thomas. — Je vous approuve ; ainsi ne vous gênez pas… je vous approuve, je vous dis !

Dumarsay. — Voyons… que veux-tu ?

Thomas. — Eh bien ! je veux… Mais vous ne voudrez pas… Je veux m’en aller !

Dumarsay. — Et si je t’en donne les moyens… tu me promets le silence ?

Thomas. — Oh ! un silence d’abricotier !

Dumarsay. — Eh bien !… (A part.) C’est le seul parti… (Il remonte au fond, et prend la robe et le bonnet d’avocat.) Prends cette robe d’avocat… avec ça, on passe partout… (Thomas la prend et la pose sur une chaise à droite, lorsque Dumarsay a passé à gauche.) Ou plutôt, attends ! (Il va à son bureau, et écrit sur un papier.) "Laissez passer…" (Le lui remettant.) Songes-y bien ! ton intérêt me répond de ta discrétion !

Thomas. — Dormez sur les deux oreilles… Ah ! seulement, fermez les rideaux !

Dumarsay, en s’en allant. — Et, maintenant, tu es libre ; va te faire pendre ailleurs !

Il sort à gauche.

Scène IX[modifier]

Thomas ; puis Arthur

Thomas, seul. — Me faire pendre ! Si c’est pour ça qu’il me donne un laissez-passer !… Ah ! c’est égal, me voilà libre !… Il y a pourtant une chose qui m’ostine… Depuis que j’ai abdiqué le canard, tout me réussit comme par enchantement… Mon maître me demande un habit… crac ! la fenêtre s’ouvre… Entrez… c’est l’habit… ! De l’or : première poche à gauche… en voilà !… Le pire, c’est qu’aujourd’hui ça continue de plus belle !… J’émets simplement le vœu de m’en aller… et on me dit : Va-t’en, mon garçon, du moment que tu te déplais ici, va-t’en ! Pourtant, dans une prison, ça ne se fait pas, ça ne se fait pas toujours, toujours. Ah ! mon Dieu !… si j’allais devenir sorcier sans m’en douter !… Eh mais ! eh mais !… (Regardant au plafond avec inquiétude.) il y a comme ça, dans l’air, un tas d’esprits malins !…

Arthur, entrant par la droite, et frappant sur l’épaule de Thomas. — Ah ! Frontin, te voilà !

Thomas, se retournant avec frayeur. — Hein ?

Arthur. — As-tu vu le rapporteur

Thomas. — Il me quitte à l’instant.

Arthur. — Je meurs d’impatience !… Mon procès se plaide aujourd’hui.

Thomas. — Votre procès… Ah bah !… A votre place, je n’y penserais pas… Faites comme moi… Je m’en bats l’œil, moi, de votre procès.

Arthur. — Oh ! toi, tu es d’un sang-froid… Mais songe donc que mon adversaire a de l’influence !…

Thomas. — Qu’est-ce que ça me fait ?

Arthur. — Que son avocat est éloquent !…

Thomas, avec importance. — Oh ! éloquent !… Comment s’appelle-t-il cet avocat ?… Voyons, cet avocat…

Arthur. — C’est le fameux Lambert.

Thomas. — Lambert !… Il ne plaidera pas, nous lui défendons de plaider.

Arthur. — Et pourquoi ?

Thomas. — Il est malade… Il a mal au dos.

Arthur. — Comment sais-tu ?…

Thomas. — Ah ! dame ! on a sa petite police.

Arthur, rêveur. — Et Camille, où est-elle, maintenant ? Quand la verrai-je ?… Jamais, peut-être !

Thomas. — Qui sait ? Eh ! mon Dieu ! il ne faut pas dire fontaine… Camille ne viendra pas.

Arthur. — Que le ciel t’entende !

Un Huissier, en dehors. — Laissez passer Mlle de Sérigny !

Arthur. — Mlle de Sérigny !…

Il remonte.

Thomas. — Bravo !

Scène X[modifier]

Thomas, Camille, Arthur, Marinette

Arthur, courant vers Camille qui entre par la gauche, suivie de Marinette. — Camille !

Camille. — Arthur !

Arthur. — Vous ici !… Par quel hasard ?…

Camille. — Je croyais trouver mon frère… Comment se fait-il ?…

Arthur. — J’ai pris sa place… Mais vous ?…

Camille. — Je l’ignore… Une citation, venue je ne sais d’où…

Marinette. — C’est Frontin qui aura réglé tout cela… Il aura trouvé moyen de nous faire citer.

Arthur, à Thomas. — Ah çà ! tu es donc sorcier ?

Thomas. — Un peu… un peu… (A part.) V’là que ça se voit ! v’là que ça se voit !

Arthur, à Camille. — Les moments sont précieux… on va nous séparer… pas pour longtemps, j’espère… Votre frère est compromis… j’ai pris sa place pour lui donner le temps de quitter la France… Et, bientôt, vous serez seule, Camille. (A ce moment, Sérigny entre par la gauche, et écoute au fond.) Mais, rassurez-vous, il vous restera un protecteur, un amant… un mari, et nous serons réunis pour toujours.

Scène XI[modifier]

Thomas, Arthur, Sérigny, Camille, Marinette

Sérigny, s’avançant. — M. de Bethmont l’époux de ma sœur !… jamais !

Camille. — Mon frère !

Thomas, à part. — Celui-là, c’est pas de ma faute… je ne l’ai pas demandé.

Arthur, à Sérigny. — Daignez m’entendre !…

Camille, à son frère. — Lui ! qui vient de se dévouer pour vous !

Sérigny, à Arthur. — Je reconnais, monsieur, que vous vous êtes conduit en gentilhomme… Je sais tout ce que je vous dois… je ne l’oublierai pas… Monsieur de Bethmont, je vous remercie !

Arthur. — Vous consentez ?…

Sérigny, froidement. — Je le voudrais, monsieur, mais il y a entre nous un obstacle insurmontable !

Arthur. — Ma fortune ?… mais elle dépend d’un procès…

Sérigny. — Fi ! monsieur… Le comte de Sérigny ne vend pas sa sœur !

Arthur. — Mais alors, expliquez-vous.

Sérigny. — Avec vous ?… impossible !… Après ce que je vous dois… Allez, en face… Jamais ! jamais !

Arthur, vivement. — Monsieur, je suis en droit de vous demander…

Sérigny, embarrassé. — Monsieur…

Arthur. — D’exiger même…

Sérigny. — C’est vous qui le voulez ?… soit… Alors, faites choix d’un ami, d’un ami discret… et… à lui… je promets de tout révéler.

Camille. — Quel est ce mystère ?

Thomas, à part. — Je n’ai plus rien à faire ici… je m’en vas.

Fausse sortie.

Arthur, l’arrêtant. — Un instant !… (A part.) Au fait ici, je n’ai pas le choix… (Haut.) Frontin, reste avec M. le comte et retiens fidèlement toutes ses paroles.

Sérigny. — Y pensez-vous !… un valet !

Arthur. — Un ami, monsieur, qui a toute ma confiance !

Thomas, affectueusement. — Je reste, bon ami.

Sérigny, à Arthur. — Encore une fois, monsieur, ne me forcez pas à cette explication… inutile.

Arthur. — Frontin est à vos ordres, monsieur le comte.

Ensemble

Air : O honte nouvelle (Rebecca)

Arthur

Fortune ennemie !

Elle m’est ravie !

Pour moi, dans la vie,

Non ! plus de bonheur !

Camille

Fortune ennemie !

Quelle tyrannie !

Pour moi, dans la vie,

Non ! plus de bonheur !

Sérigny

Oh ! ma sœur chérie,

Si je contrarie

L’espoir de ta vie

C’est pour ton bonheur.

Marinette et Thomas

Fortune ennemie !

Quelle tyrannie !

Pour elle, la vie

N’a plus de bonheur !

Camille et Marinette sortent par la gauche ; Arthur, par la droite.

Scène XII[modifier]

Thomas, Sérigny

Sérigny. — D’abord… ces papiers… tu les as brûlés ?

Thomas. — Oui… gaillard.

Sérigny. — Quant aux vingt-cinq louis…

Thomas, tendant la main. — Ah ! à propos.

Sérigny. — Tu les trouveras dans la poche de l’habit.

Thomas, désappointé. — Ah ! (A part.) Je suis refait

Sérigny. — Maintenant, parlons de ton maître… Il t’a choisi… et d’ailleurs, après le service que tu m’as rendu, je dois croire à ta fidélité, à ta discrétion.

Thomas. — Eh ben, voyons, faisons ce mariage-là, hein ?

Sérigny. — Jamais !

Thomas. — Plaît-il ?

Sérigny. — Jamais, te dis-je !

Thomas, à part. — Il parle comme ça, parce qu’il ne sait pas… (Haut, avec importance.) Je désirerais que ce mariage se fit promptement.

Sérigny. — Vraiment ?

Thomas, sur le même ton. — Oui, je m’intéresse à ces petits… (A part.) Voilà une affaire entendue.

Sérigny. — Je suis tout à fait désolé de refuser, monsieur Frontin, mais… je le refuse.

Thomas. — Vous y viendrez, allez… vous y viendrez.

Sérigny. — Est-ce possible ?… Ton maître est joueur, et joueur malheureux sans doute ; mais cela n’est rien.

Thomas. — Rien ? (A part.) Parbleu ! voilà qui tourne, voilà qui tourne, mollasse !

Sérigny. — Une nuit ; c’était le vingt-cinq février… Cette date est là… Après plusieurs pertes importantes, irrité par le démon du jeu… un vertige… car je cherche à l’excuser… le malheureux a été surpris… On l’a vu ramenant à lui la fortune par des moyens…

Thomas. — Grand Dieu !

Sérigny. — Naturellement l’affaire a fait scandale, on en a parlé, et aujourd’hui… Oh ! je donnerais tout au monde pour pouvoir douter ; mais le fait est certain… je le tiens d’un de mes amis, témoin de la scène… Puis-je maintenant lui donner ma sœur ?

Thomas. — Allons donc ! ça ne se peut pas, ça ne se peut pas… (Regardant en l’air.) Ohé ! tirez-vous de là, vous autres !

Sérigny. — Va donc le trouver, et dis-lui, avec ménagement toutefois, que je connais cette malheureuse affaire, qu’il m’était impossible de lui dire en face…

Thomas. — Merci !… Savez-vous ce qu’il me répondra ?… Des coups de canne… Non, voyez-vous, moi, j’aime la tranquillité et je vais m’absenter.

Sérigny. — Tu es donc libre ?

Thomas. — Oui… (Se fouillant.) J’ai désiré un laissez-passer (Epelant le papier.) " Cette nuit, un joueur, qui passait pour M. le comte Arthur de Bethmont…"

Sérigny. — Arthur de Bethmont ! (Lui arrachant le papier qu’il retourne. Lisant.) "Laissez passer le nommé Frontin…" Que signifie ?… (Retournant le papier.) Que vois-je sur le verso… " Un joueur, qui passait pour M. le comte Arthur de Bethmont, a triché au brelan des Petites-Ecuries… On a reconnu plus tard que cet homme n’était autre que le nommé Frontin, valet du comte, qui avait pris son nom et ses habits…" (A lui-même.) Comment ! ce joueur… ce malheureux… C’était un valet !… Ah ! Dieu soit loué ! (Haut, avec joie.) Frontin ! quel bonheur que tu sois un fripon !

Thomas. — Hein ? Qu’est-ce qu’il dit donc ?

Sérigny, de même. — Maraud ! ton maître est un honnête homme qui épousera ma sœur !

Il sort à gauche.

Thomas, brusquement et effrayé. — Bon ! le v’là retourné !

Scène XIII[modifier]

Thomas ; puis Marinette

Thomas, regardant en l’air. — Ah ! bravo ! bravo ! bien joué, bien joué les autres ! (Avec colère.) Ah çà ! vous ne me lâcherez donc pas ? Comment ! je n’ai pas le droit de vouloir quelque chose qui n’arrive pas ! C’est un guignon ! D’abord, je vous préviens d’une chose… je sais bien que vous êtes là, allez… Vous me guettez, vous me mouchardez… Je ne fais aucun pacte avec vous, je ne vous connais pas ; tenez voilà comme je vous regarde ! (Il regarde avec mépris par-dessus son épaule.) Et, maintenant, je m’en vais… Ah ! mon Dieu ! et mon laissez-passer !… Il l’a emporté… (S’adressant aux prétendus esprits.) Je ne veux rien de vous, au moins… ! Cette robe… (Il prend sous son bras la robe et le bonnet d’avocat.) Avec ça on passe partout, à ce que dit le vieux… Quelques papiers sous le bras pour faire la frime… (Il prend sur le bureau le dossier laissé par Fayensal.) Et maintenant, au petit bonheur !

Il se dirige vers le fond.

Marinette, entrant par la gauche. — Eh bien ! où vas-tu donc ?

Thomas. — Dans la campagne.

Marinette. — Comment ! tu abandonnes le champ de bataille au moment décisif… Frontin, monsieur Frontin, qui quitte la partie la perd.

Thomas. — Mais elle est gagnée, la partie… Mon maître épouse ta maîtresse… Je viens de publier leurs bans.

Marinette. — Est-ce possible ! Tu es donc le diable ?

Thomas. — Chut !… Ecoute, Marinette… je peux te dire ça à toi… Dans ce moment, tu causes avec un jeune homme qui sent le roussi… (Flairant sa manche et la lui faisant sentir.) J’infecte le roussi, en ce moment-ci. (S’adressant brusquement au ciel.) Adieu, vous !

Il sort au fond.

Scène XIV[modifier]

Marinette, Camille, Sérigny, Arthur

Marinette. — Qu’est-ce qu’il a donc ? Il est fou !

Sérigny, entrant par la gauche, donnant la main à sa sœur. — Oui, ma bonne sœur, je suis tout à fait revenu de mes préventions. (Allant à la porte de droite et appelant.) Monsieur de Bethmont !… (Arthur paraît.) Recevez mes excuses, monsieur, et faites à Mlle de Sérigny l’honneur de demander sa main.

Arthur. — Mais… quel changement !…

Sérigny. — Ne revenons pas là-dessus… C’est Frontin qui m’a éclairé…

Tous. — Frontin !

Sérigny. — Maintenant, Camille, tu n’es plus seule, tu as un protecteur, un ami… Je dois reprendre ici ma place et mon nom… et je vais de ce pas…

Arthur. — Y pensez-vous ! Vous livrer ! quand il vous est si facile de passer la frontière !

Sérigny. — Rassurez-vous, mes amis, on a fait disparaître la seule pièce compromettante… celle qui nous perdait tous sans ressource !

Arthur. — Et quelle main amie…

Sérigny. — Encore celle de Frontin !

Tous. — Lui !

Marinette. — Vive Dieu ! voilà un homme !

Scène XV[modifier]

Marinette, Camille, Dumarsay, Sérigny, Arthur

Sérigny, allant à Dumarsay qui entre par la gauche. — Monsieur, veuillez faire rendre à la liberté M. le comte Arthur de Bethmont que voici : il a été arrêté par méprise ; je suis M. de Sérigny.

Dumarsay. — Vous, monsieur ?… Si c’est un dévouement, je dois vous prévenir que le péril augmente pour M. de Sérigny.

Sérigny. — Quel qu’il soit, je l’accepte !

Dumarsay. — Je ne puis, cependant, laisser sortir Monsieur avant de m’être assuré de votre identité ; la nouvelle qui m’arrive est trop grave pour ne pas prendre toutes les précautions…

Arthur. — Quelle nouvelle, monsieur ?

Dumarsay. — On vient de faire parvenir à monseigneur le régent des révélations de la plus haute importance.

Sérigny. — Et peut-on savoir ?…

Dumarsay. — On parle d’un complot… De papiers contenant un projet de nouvelle régence… Une liste de conspirateurs… Des signatures…

Sérigny. — Ciel !…

Arthur, bas. — Qu’avez-vous ?

Sérigny, bas. — Frontin m’a trahi !

Arthur, bas. — Lui ! Oh ! il est incapable… (On entend du bruit à la porte du fond.) Quel est ce bruit ?…

Scène XVI[modifier]

Marinette, Camille, Dumarsay, Fayensal, Thomas, Sérigny, Arthur

Fayensal, entrant en se disputant avec Thomas. — Mes quinze louis, monsieur, rendez-moi mes quinze louis !

Thomas, la robe sur le dos, le bonnet sur la tête. — De quoi ?… Vous me faites travailler, et vous voulez que je rende l’argent ?

Arthur et Marinette, à part. — Frontin !

Dumarsay. — Qu’y a-t-il ?

Fayensal, à Dumarsay. — Eh bien ! il est gentil votre avocat !

Dumarsay. — Mon avocat !… (A part.) Ah ! mon Dieu ! moi qui ai oublié…

Fayensal. — Un âne, une bûche !… qui me fait perdre mon procès et veut garder mon argent !

Arthur. — Comment ! j’ai gagné !

Thomas, plaidant. — Rétablissons les faits : Je descendais le petit escalier, affublé de cette robe, qui me gênait beaucoup pour marcher… Tout au bas, je rencontre Monsieur…

Fayensal, de même. — Deux heures sonnaient ; je lui crie : Est-ce vous ?

Thomas. — Je lui réponds : C’est moi.

Fayensal. — Je lui demande s’il est prêt à plaider…

Thomas. — Je lui réponds : A mort !… J’avais l’uniforme.

Fayensal. — Pour éviter les lenteurs, je lui mets quinze louis dans la main.

Thomas. — Pour éviter les lenteurs, je les mets dans ma poche.

Fayensal. — Chemin faisant, je lui touche quelques mots de l’affaire.

Thomas. — Chemin faisant, comme il m’ennuyait beaucoup, je lui dis : Ca me suffit.

Fayensal. — L’audience s’ouvre.

Thomas. — Je vois une douzaine de messieurs très bien, derrière un grand comptoir, je salue tout ça.

Fayensal. — La partie adverse commence son plaidoyer.

Thomas. — Mon confrère, quoi, mon confrère….

Fayensal. — Monsieur n’a pas l’air d’en saisir un mot.

Thomas. — Je crois bien ; elle bégayait, la partie adverse.

Fayensal. — Tout à coup, Monsieur lève l’oreille. L’adversaire concluait par ces mots : "Toute la question du procès repose sur l’absence d’un des héritiers, filleul du testateur, le nommé Thomas… Que Thomas se présente, et il n’y a plus de procès."

Thomas. — Thomas !… que je m’écrie !… Vous demandez Thomas de Poissy ? il n’y a plus de procès avec Thomas… Eh bien ! quoi ! le voilà Thomas… Je vous l’apporte, je vous le sers, faites vot’bonheur !

Arthur, à part. — Quelle audace !

Marinette, à part. — Il est capable de tout !

Fayensal. — Et voilà mon enragé de tribunal qui mord à l’incident et me condamne aux dépens ! (A Thomas.) Fi ! monsieur ! fi !

Thomas. — Tiens ! Quand on m’a dit qu’il s’agissait d’un testament sur quoi j’étais couché, et pour mille pistoles encore… je n’ai fait ni une ni deux… je leur ai aboulé un tas de papiers que je n’y connaissais rien moi-même… Ils ont farfouillé… Ils ont trouvé mon passeport avec mon signalement… "oeil en amande, nez engageant…" (Il remet les papiers à Arthur qui les parcourt.) Et ils ont reconnu, en me reconnaissant, que vous me deviez mille pistoles depuis deux ans… Fi ! monsieur, fi !

Un Huissier, entrant par la droite, à Dumarsay. — Un messager extraordinaire de la part de monseigneur le régent.

Dumarsay, vivement. — Un messager du régent !… Je dois le recevoir au bas de l’escalier… Je reviens, messieurs, je reviens !

Il sort à droite.

Scène XVII[modifier]

Marinette, Camille, Sérigny, Thomas, Arthur

Sérigny, à Thomas. — A nous deux, maintenant !… Réponds ! combien te paie-t-on pour livrer un gentilhomme ?

Thomas. — Hein ?… (A Part.) Qu’est-ce qu’il a encore, celui-là ?

Sérigny. — Oui ! combien nous as-tu vendus ?

Thomas. — Permettez, j’ai pu vendre des canards, mais des gentilshommes… c’est pas ma partie.

Sérigny. — Misérable !… mais, les papiers que je t’avais confiés… est-ce toi qui les as envoyés au régent ?

Thomas. — Quels papiers ?

Sérigny. — Ceux de l’habit !

Thomas. — Encore !… mais ils sont brûlés, que je vous dis !… ils sont rissolés, vos papiers !

Sérigny. — Tu mens ! Mais, grâce au ciel, j’ai encore une épée !… et tu ne sortiras pas d’ici !…

Il tire son épée.

Camille. — Mon frère !

Arthur. — Y pensez-vous ?

Fayensal. — Quelle drôle de conversation !

Scène XVIII[modifier]

Les mêmes, Dumarsay, L’Huissier, au fond

Arthur, à Sérigny. — Monsieur Dumarsay !… du calme !

Dumarsay. — Monsieur de Sérigny, votre épée…

Sérigny, hésitant. — Comment !

Dumarsay. — C’est la règle.

Sérigny. — Allons !…

Il remet son épée à l’huissier qui s’est approché.

Thomas. — C’est sa faute… il fait le méchant.

Dumarsay, après avoir descendu la scène, et parcourant la dépêche qu’il a à la main. — Ah ! par exemple !… (Lisant.) "Ne donnez pas de suite à l’affaire de cette nuit : mettez en liberté M. de Sérigny. Parmi les noms des conspirateurs, il s’en trouve un que notre justice veut épargner ; c’est-à-dire que nous pardonnons à tous, pour ne pas avoir à punir M. le maréchal de Villeroi."

Sérigny, à Arthur, bas. — Villeroi !… Mais il n’était pas des nôtres !… comment se fait-il ?…

Arthur, lui montrant Thomas. — Frontin, peut-être…

Sérigny, s’approche de Thomas et lui serre la main, bas. — J’ai compris… C’était bien audacieux !

Thomas, bas. — Hein ! Oui, c’était… c’était risqué… (A part.) Je n’y suis pas du tout !

Sérigny, avec effusion. — Tant de dévouement !… Oh ! merci !

Dumarsay, qui a remonté la scène. — Monsieur de Sérigny, reprenez votre épée… (Saluant.) Je me félicite, pour vous, messieurs, de l’heureuse issue de cette affaire… (A Fayensal.) Suivez-moi, Fayensal.

Ils sortent tous deux par la gauche.

Thomas, à l’huissier. — Eh ! l’ami, rendez, rendez l’épée !

L’huissier remet l’épée à Sérigny, et sort à droite.

Arthur. — Et on osait le soupçonner, lui, le modèle des valets, le roi des Frontins !

Sérigny. — Mais, comment diable es-tu parvenu à vaincre tant d’obstacles en si peu de temps !

Thomas. — Oh ! ça, c’est mon secret… et tout me porte à croire que je ne le trahirai pas.

Arthur. — C’est qu’en vérité, il n’a pas son pareil !… Faut-il rapprocher deux amants ?… Frontin s’en mêle… le mariage est conclu. Faut-il pénétrer jusqu’au régent pour forcer sa clémence ; faut-il ouvrir une prison ou gagner un procès, Frontin, toujours Frontin. Sans bouger, il voyage en tous lieux ; sans écouter, il entend tous les bruits ; sans regarder, il voit à travers tous les murs…

Thomas. — Moi ! pas vrai !

Arthur. — Et tout cela avec tranquillité, avec bonhomie, comme un homme qui ne voit rien, qui ne comprend rien… Tenez, regardez-le avec son air bête… Tiens, embrasse-moi !

Thomas, s’essuyant avec le revers de sa manche. — Comment ! vous voulez ?… (Ils s’embrassent. A part.) Ah ! j’ai là un bourgeois bien caressant !

Arthur. — J’espère, Frontin, que tu ne me quitteras jamais, que tu resteras toujours mon serviteur intime, mon valet de confiance.

Thomas. — Oh ! non, pas ça ! j’ai maintenant d’autres idées… Mon héritage… la bourse de mon vieux client, ont révélé en moi une nouvelle vocation… Je vais faire mon droit.. (Au public.) Messieurs, si vous avez jamais besoin d’un avocat… Voilà !… Affaires de famille, affaires de cœur, affaires de… Je tripote un peu de tout ça… Thomas… maître Thomas, marché aux Veaux, à Poissy. Affranchir.

Chœur final

Air des Trompes de Musard

Ah ! pour nous, quel jour heureux,

Pour nos cœurs quelle ivresse !

Quand Frontin, par son adresse,

A comblé tous nos vœux !

RIDEAU