Le Roi des aventuriers, 1932/Partie III

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Le Courrier de Sion (p. 59-84).


TROISIÈME PARTIE

L’assassin invisible.

Un mariage inexplicable.


— Mordious !

— Qu’avez-vous, mon ami ?

— Voilà qui est formidable.

— Quoi donc, mon cher ?

— Mariage inattendu, inexplicable, extraordinaire !

— De grâce ! expliquez-vous. De quel mariage parlez-vous ?

— Mais, par les cornes du diable ! de mon mariage…

— Vous allez vous marier ?…

— Apparemment… oui, il paraît que je me marie aujourd’hui à 11 heures.

— Et il est midi dix ! Que signifie cette énigme ? Vous ne m’aviez rien dit…

— Qu’aurais-pu vous dire, mon cher comte ? J’ignorais moi-même que je dusse me marier aujourd’hui, je l’ignorais tantôt encore, lorsque, par hasard, j’ai appris cette pénible nouvelle en jetant machinalement les yeux sur ce journal ouvert devant moi… Lisez plutôt…

Ce dialogue était échangé entre deux jeunes hommes de vingt-cinq ans environ dont l’accent sonore décelait l’origine gasconne. L’un était le chevalier d’Arsac, l’autre le comte de Beaulieu. Ils étaient commodément installés dans un des riches restaurants du boulevard des Italiens, où ils attendaient le déjeuner qu’ils venaient de commander, lorsque les yeux du chevalier s’étaient machinalement portes sur un journal déplié sur la table. Quelle n’avait pas été sa surprise d’apprendre qu’on annonçait son mariage, oui son mariage à lui que n’avait torturé aucune idée matrimoniale. On comprendra dès lors l’impétuosité claironnante de ses jurons méridionaux.

Il tendit le journal à son ami le comte de Beaulieu. Celui-ci lut, sous la rubrique des mondanités : « On annonce le mariage de M. le chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac, comte de Savignac, avec Madame la baronne Marguerite de Carteret. La cérémonie aura lieu demain lundi, à 11 heures du matin, en l’église de Carteret. On sait que M. le comte de Savignac plus connu sous le titre de chevalier d’Arsac, est le dernier descendant du grand Bayard, le célèbre « chevalier sans peur et sans reproche ». Quant à Mme la baronne de Carteret, elle est issue d’une vieille noblesse normande dont le premier du nom fut Enguerrand, seigneur de Carteret, qui vivait au Xe siècle. Comme on le voit, le mariage de demain consacre l’union de deux grands noms plusieurs fois illustrés dans l’histoire de notre pays. »

— Eh bien ! qu’en pensez-vous ? demanda le chevalier d’Arsac à son ami, quand celui-ci eut terminé la lecture de l’articulet.

— Hum !… je n’en pense rien… sinon que c’est étrange…

— Étrange, dites plutôt, mon cher ami, que c’est triste…

— Connaissez-vous la baronne de Carteret  ?

— Je n’en ai jamais entendu parler.

— Comment expliquez-vous ce mariage ? Auriez-vous un homonyme ? Y aurait-il un second chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac ?

Le chevalier bondit sur sa chaise :

— Y songez-vous ? Un second chevalier d’Arsac… Ça, c’est impossible !… Non, mon cher comte, il y a et il n’y aura jamais qu’un chevalier d’Arsac. Je suis le dernier descendant du grand Bayard et l’unique possesseur de ce nom glorieux…

— Mais alors ?…

— Mais, comte, je ne vois qu’un moyen de tirer cette affaire au clair : c’est de me rendre sans tarder sur les lieux… à Carteret, et de voir ce qui s’y passe.

— Garçon ! cria-t-il, l’horaire des trains.

Quelques instants après, d’Arsac feuilletait les tableaux indiquant les départs…

— Mordious ! dit-il, je n’ai pas de temps à perdre. Voici un express qui part dans trente-cinq minutes. Excusez-moi de vous fausser compagnie…

— Mais, mon cher chevalier, vous n’allez pas, j’espère, partir avant d’avoir déjeuné…

— Mais si… excusez-moi, je pars à l’instant. Il faut, battre le fer tant qu’il est chaud. Peut-être arriverai-je encore à temps pour arranger cette affaire extraordinaire. Garçon, hélez une auto.

Moins d’une minute après, le chevalier, après avoir serré les mains de son ami, partait à toute vitesse. Arrivé à la gare, il sauta dans l’express qui l’emporta vers la Normandie.

Durant le trajet, il songea à cette étrange aventure dont il était le héros.

— Que signifie ce mariage ? se demandait-il. Il n’est pas possible qu’il y ait un second chevalier d’Arsac portant tous mes titres, tous mes noms et jusqu’à mon prénom. Je ne suis pas fou pourtant ; je n’ai jamais songé à convoler en justes noces. Et cette baronne de Carteret, qu’est-ce pour une vieille dinde ? Voyez-vous le descendant du grand Bayard végétant dans un petit village de province… Ah ! non ! il est temps que je mette ordre à cela !…

Durant tout le trajet, le chevalier s’énerva, s’excita, se monta la tête, si bien que ce fut animé d’une fureur homérique qu’il arriva devant le château de Carteret.

L’habitation avait un air de fête. On voyait les laquais passer, affairés, se bousculer.

D’Arsac en arrêta un au passage :

— Annoncez à votre maître, ordonna-t-il, le chevalier d’Arsac, comte de Savignac.

Le domestique s’inclina respectueusement et retira en murmurant :

— C’est le frère du marié, sans doute.

Le chevalier attendait, debout, dans l’ombre du boudoir, lorsqu’il crut s’apercevoir dans un miroir. Et, soudain, il sursauta : ce n’était pas le reflet de son visage qui lui apparaissait ; c’était son image même, c’était un étranger qui lui ressemblait comme un frère.

Le nouvel arrivant, sortant d’un vestibule éclairé, ne vit d’abord qu’indistinctement d’Arsac, caché dans la pénombre du boudoir. Il n’en fut pas de même du chevalier à qui l’inconnu apparut en pleine clarté. Sa première surprise passée, il s’écria :

— Monsieur, voulez-vous me dire à qui j’ai l’honneur de parler ?

— Au chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac, comte de Savignac, répondit l’étranger.

— Qu’est-ce à dire ? gronda d’Arsac en se redressant comme un coq sur ses ergots. Le chevalier d’Arsac, c’est moi, monsieur !

L’étranger bondit littéralement, comme s’il avait mis le pied sur des tisons ardents. Ses yeux s’étaient accoutumés à l’obscurité et il avait distingué les traits du visiteur inattendu. Son visage exprima l’ahurissement le plus parfait.

— Enfin, pensa d’Arsac, je vais connaître le mot de l’énigme.

Il espérait une explication ; mais, soudain, au moment où il s’y attendait le moins, il vit l’étranger tourner les talons et se sauver avec une rapidité absolument déconcertante.

— Mordious ! s’écria d’Arsac, que signifie cette réception !… Hé ! monsieur !… pourquoi donc fuyez-vous ?

Et il se précipita sur les pas de l’inconnu qui lui ressemblait d’une si étonnante façon. Il l’aperçut qui disparaissait au fond d’un couloir.

Dès lors, ce fut une course, une chasse à travers les chambres désertes et des galeries où apparaissaient par instants, les faces étonnées des serviteurs.

D’Arsac s’aperçut enfin qu’il était seul à courir et que le lièvre qu’il poursuivait avec acharnement avait disparu. Il résolut de le chercher à travers les salles du château. Mais bientôt il vit apparaître tout un monde sélect, messieurs en habit, dames en toilettes de soirée, qui, à son apparition, l’observèrent avec une curiosité inquiète.

Une jeune femme vêtue en mariée vint à lui :

— Que s’est-il passé, mon cher Gaston ? lui dit-elle avec douceur.

D’Arsac s’arrêta ahuri :

— Est-ce à Madame la baronne de Carteret que j’ai l’honneur de parler, demanda-t-il.

La jeune femme leva sur lui des yeux effarés, tandis que des voix chuchotaient :

— Accès de folie subite, ce pauvre comte !

— Me prend-on pour un fou ? se demanda d’Arsac.

Et il renouvela sa question.

— Mais oui, Gaston, finit par répondre en tremblant la jeune femme, je suis votre épouse. Ne me reconnaissez-vous pas ?

— Voilà qui est fort ! s’écria le chevalier impatienté. Madame, je ne comprends rien à ce qui se passe ici… Voudriez-vous avoir l’obligeance de me dire où je pourrais trouver Monsieur votre époux ?

Mais au lieu de répondre, la jeune femme fondit en larmes et d’Arsac l’entendit murmurer d’un accent désespéré :

— Mon Dieu ! c’est vrai ! il est devenu fou !

Le père et la mère de la mariée s étaient précipités vers leur fille. Les convives s’étaient levés et le plus grand désarroi régnait autour d’une table encore richement servie.

— C’est ça ! pensa le chevalier, c’est bien ce que j’avais prévu. On me prend pour le marié qui me ressemble d’une façon étonnante. Mais je serais heureux de voir revenir le véritable époux. Attendons.

Cependant, il s’apercevait qu’on l’observait à la dérobée avec une inquiétude bienveillante.

— L’inconvénient dans tout ceci, pensa-t-il, c’est qu’on me prend pour un fou.

Grâce aux soins empressés de ses parents, et à leurs conseils, la jeune mariée avait recouvré son sang-froid. Le baron de Carteret vint à d’Arsac et lui dit d’un ton plein de douceur :

— Vous sentez-vous mieux, mon cher Gaston ?

— Mais je une suis toujours bien senti, monsieur. Me prenez-vous pour un fou ?

— Loin de moi cette idée. Mais, vous comprendrez que votre départ subit et votre rentrée ici, après une course incompréhensible à travers le château, nous avait un peu surpris.

— Oui, oui, je comprends.

D’Arsac voulait faire aussi quelques concessions, comme son digne beau-père. Celui-ci profita de cette heureuse disposition d’esprit pour engager son prétendu gendre à reprendre place à table.

Le chevalier se laissa faire en souriant. Il se dit « in petto » :

— Quelle tête va faire le marié quand il rentrera ! Je suis ici, j’y reste jusqu’à son retour.

Le calme s’était rétabli. Les verres se remplissaient. Le baron de Carteret donna ordre de continuer le service et de nouveaux plats apparurent.

— Mordious ! j’ai grand faim ! pensait le chevalier. Il ne me déplairait pas d’entrer dans la peau du marié pendant une demi heure. C’est que je n’ai pas déjeuné, moi ! Après tout, pourquoi ne profiterais-je pas de l’occasion qui s’offre pour reprendre des forces. On a bien pris mon nom. Pourquoi ne prendrais-je pas mon dîner ?

Son verre était plein. On lui offrit des plats succulents ! Hum ! c’était bien tentant pour un estomac affamé. D’Arsac mit ses derniers scrupules en poche et dévora à belles dents les mets qu’on lui présentait.

— Quel appétit ! disait à voix basse à son voisin une vieille douairière. C’est plaisir d’avoir pour gendre un tel convive ! Ne croirait-on pas qu’il n’a plus mangé depuis huit jours ? Et Dieu sait s’il a fait honneur au dîner !

Ventre affamé n’a pas d’oreilles.

D’Arsac n’entendait rien. Sa faim grandissait à mesure qu’il mangeait.

Maintenant, tout le monde le contemplait avec surprise et admiration.

Et l’on chuchotait :

— C’est Gargantua en personne !

— Quelle fourchette royale !

— C’est égal, philosophait la vieille douairière, c’est un admirable convive, mais je me garderai bien de l’inviter souvent chez moi. Quel gouffre ! C’est pis que l’Etna ou le Vésuve !

— Oui, répliquait à voix basse son voisin, c’est légèrement excessif… et je trouve cette façon de manger bien peu conforme aux règles de la bienséance.

Et d’Arsac mangeait toujours.

On arriva au dessert.

Les fruits et les confiseries ne trouvèrent point grâce devant la faim implacable du chevalier qui engouffra presque à lui seul toute une pièce montée.

— Cette faim n’a pas de fin ! pensa bénévolement M. le notaire qui avait dressé le contrat de mariage. Pourvu que le marié ne dévore pas ainsi la dot de cette douce jeune fille que j’ai vue grandir. C’est un homme insatiable, ce chevalier d’Arsac. Dieu me préserve d’un tel gendre ! Il faut être riche comme le baron de Carteret pour s’en offrir un pareil !

Quant d’Arsac eut bien mangé, il songea à sa situation. Il avait compté voir reparaître l’homme qui lui ressemblait si étonnamment.

L’attente finissait par le lasser.

— Ah ! ça ! s’écria-t-il à brûle-pourpoint, mais le marié ne reparait donc pas ici ?

Les convives échangèrent des regards d’intelligence et des voix chuchotèrent à nouveau :

— Voilà la folie qui reprend.

La jeune mariée se pencha vers lui dans le but évident de le calmer. Elle parvint tout au moins à lui faire prendre patience.

Un voisin complaisant remplit le verre du chevalier. Et l’on trinqua pour détourner la conversation d’un sujet aussi pénible.

D’Arsac but à longs traits. L’ivresse naissante rayonnait sur sa face conquérante, les saillies ironiques ou cinglante jaillirent de ses lèvres, bref il fut pétillant d’esprit. Le vin lui déliant la langue, il raconta ses voyages, ses aventures héroïques dans le Nouveau Monde, en Afrique, et partout ailleurs. Et il émaillait sa conversation d’anecdotes et de propos amusants au plus haut point. Bientôt, toute l’assemblée fut suspendue à ses lèvres :

— C’est peut-être un fou, confia la vieille douairière à son voisin, mais ce n’est certes pas un de ces imbéciles dont l’espèce est beaucoup plus commune.

Quant à la jeune mariée, elle buvait les paroles de son époux ; jamais celui-ci ne lui avait paru aussi spirituel, ni aussi beau parleur. Elle l’en aimait davantage et le contemplait, en souriant. D’Arsac, de son côté, se souciait assez peu de l’impression qu’il produisait sur elle et l’on s’étonnait de la froideur de ce nouvel époux.

Les récits du chevalier firent passer le temps plus vite qu’on ne croyait. La nuit était avancée, l’heure de se séparer sonna. Les invités se levèrent.

— Ah ! ça ! s’écria à nouveau d’Arsac rappelé à la réalité par le départ des convives, le marié ne se décide pas du tout à revenir. Mordious ! c’est trop fort !

Les invités s’entre-regardèrent et s’empressèrent de se retirer :

— C’est une nouvelle crise en perspective, se dirent quelques-uns. Évitons ce spectacle pénible. Et puis, on ne sait jamais ce qu’il peut arriver. S’il devenait fou furieux !

Et l’on se retira en plaignant amèrement la pauvre mariée. Si jeune ! Et avoir épousé un dément ? Pouvait-on prévoir ce malheur ?

Quant au chevalier, il s’était incliné devant sa prétendue épouse et ses parents et il prenait congé d’eux.

— Mais où allez-vous donc ? fit le baron de Carteret, surpris au plus haut point.

— Dame ! je rentre chez moi.

— Le jour de vos noces !

— Mais je ne suis pas marié, moi !

— Voyons, Gaston, dit le baron conciliant, raisonnons. Écoutez-moi, mon fils, car vous êtes mon fils.

Le chevalier dut subir la tirade du vieux qui lui fit comprendre que ce n’était pas le moment de faire la folie de quitter son épouse. D’Arsac se débattit en vain. Rien n’y fit. Le baron de Carteret voyait dans ses dénégations les signes évidents de la folie, de la « moratte » de son prétendu gendre. Il acquiesçait de la tête, comme on fait avec les fous, mais il n’en démordait pas. Il fit valoir des arguments sérieux et remarquer qu’il n’y avait plus de train en partance à une heure aussi tardive.

D’Arsac se rendit à cette raison majeure. Il accepta de passer la nuit dans le château.

D’Arsac se retira donc seul dans ses appartements après avoir salué la jeune mariée avec les marques du plus profond respect.

— Enfin seul ! se dit-il en fermant la porte à clef, il était temps ! Ces gens finiraient par me faire devenir fou. Mais qu’est donc devenu le marié ? J’en ai assez à la fin d’agir par procuration. Ah ! ça, Mordious ! on finirait par me coller pour tout de bon une épouse sur le dos. Demain il faut absolument retrouver ce diable de mari. En attendant, dormons, la nuit porte conseil.

Pendant ce temps, le baron et la baronne de Carteret échangeaient leurs impressions et plaignaient leur fille.

— Pauvre enfant ! disait la mère. Quel malheur ! Le premier jour de ses noces, son mari devient fou. Qu’allons-nous faire ?

— Nous aurons recours à une sommité médicale. Ne désespérons pas.

— Aurait-on supposé que le comte de Savignac fût malade ? Un homme habituellement si réservé ! Fiez-vous aux apparences.

— Nous aviserons demain.

Et les deux époux s’endormirent.

Seule dans sa chambre, la jeune mariée était éveillée encore. Elle pleurait son bonheur perdu et se remémorait les beaux jours des fiançailles. C’est dans un bal qu’elle avait rencontré le fringant cavalier qui lui avait dit être le comte de Savignac. Tout de suite elle l’avait aimé. Le comte avait demandé sa main et l’avait obtenue. Il était de bonne noblesse et le baron de Carteret l’avait agréé sans hésitation.

La jeune baronne Marguerite de Carteret apportait à son mari un million cinq cent mille livres de dot. L’époux apportait un nom glorieux, sa distinction naturelle et son bel esprit, ce qui, aux yeux de la jeune fille, valait bien aussi quelques millions de francs.


Nuit agitée, sombre réveil


La jeune mariée en était là dans les réflexions qui peuplaient son insomnie, lorsqu’un bruit discret frappa son oreille.

On grattait à la porte.

— Qui est là ? fit-elle.

— Chut, dit une voix. C’est moi.

— Qui donc ?

— Moi, Gaston.

La baronne reconnut, en effet, la voix du chevalier d’Arsac. Elle ouvrit la porte. Son époux apparut sur le seuil.

— Vous allez mieux, mon ami ?

— Moi ? mais je vais très bien.

— Ah ! vous nous avez très effrayés.

— C’est vrai. Écoutez-moi Marguerite. J’avais perdu la tête. J’ai reçu une visite inattendue, la visite d’un ennemi qui me poursuit de sa haine. C’est ce qui vous explique ma conduite. Mais à présent, tout est fini. Pardonnez-moi.

La jeune femme était tout heureuse. Elle retrouvait enfin dans son époux non plus l’être étrange, le dément qui avait tant étonné les convives, mais le fiancé délicat et prévenant qui l’avait charmée par la noblesse de son caractère et la distinction de ses manières. Soudain la jeune femme suffoqua ; une forte odeur lui montait aux narines ; l’odeur bien connue du chloroforme.

Elle voulut parler, crier. Elle ne parvint qu’à pousser un faible gémissement et perdit connaissance.

— Eh bien ! mon aimée, m’entendez-vous ? demanda-t-il.

Elle ne répondit point.

Alors l’homme alla ouvrir la porte et fit un signe à l’extérieur.

Trois hommes masqués entrèrent. Ils avaient sans doute, reçu des ordres précis au préalable, car, sans hésitation, ils enlevèrent la jeune femme et la transportèrent à travers les couloirs silencieux du château.

Quand la comtesse reprit connaissance, elle vit avec surprise qu’elle était enfermée dans une sorte de cachot, humide qu’éclairait un flambeau.

Autour d’elle trois murs et une grille de fer aux barreaux épais qu’elle essaya en vain d’ébranler.

Elle poussa un suprême cri de désespoir et se laissa tomber sur le sol.

Elle était prisonnière ! Elle était isolée du monde ! Elle était ensevelie vivante, dans un caveau.

. . . . . . . . . .

Le chevalier d’Arsac se réveilla joyeusement à 7 heures du matin. Il examina les objets qui l’environnaient.

— Où suis-je se demanda-t-il, les yeux lourds encore de sommeil ? Hé ! mordious ! Je me souviens, je suis au Château de Carteret. Je n’ai jamais si bien dormi. Occupons-nous maintenant de nos petites affaires.

Il fit ses ablutions, s’habilla et descendit. Le baron de Carteret l’attendait.

— Ah ! ah ! nous voilà, mon cher Gaston ! s’écria-t-il en lui serrant les mains avec affection. Eh bien ! comment vous trouvez-vous ce matin ? Êtes-vous remis de votre indisposition ?

— De mon indisposition, monsieur le baron ? Mais je n’ai jamais été malade.

— Voyons, mon cher gendre, avouez qu’hier vous avez eu une petite, comment dirais-je, une petite émotion.

— Ah ça ! monsieur, vous persistez donc à me considérer comme votre gendre ?

« Voilà sa folie qui le reprend ! » pensa le baron effrayé. Et il détourna la conversation.

Comme les deux hommes pénétraient dans la salle à manger, un valet vint dire qu’un étranger priait M. le comte de Savignac de vouloir bien lui accorder une entrevue de quelques instants.

— Quel est son nom ? demanda d’Arsac.

Le laquais tendit une carte de visite sur laquelle le chevalier lut :

César Poiroteau

« César Foiroteau ! pensa d’Arsac. Ce maudit Poiroteau ! ce créancier qui me poursuit comme un remords !

Et, en maugréant, il accorda l’entrevue demandée.

Il pénétra dans une salle de réception où l’attendait un petit homme replet, aux yeux fureteurs.

— Monsieur Poiroteau ! s’écria le chevalier. À quel heureux hasard dois-je l’honneur de votre visite ?

— Ah ! monsieur le chevalier, ce n’est pas le hasard qui m’a amené ici ; c’est la providence. Avant-hier j’ai appris avec plaisir que vous vous mariez.

— C’est une erreur, monsieur Poiroteau.

— Une erreur, monsieur le chevalier, fit le créancier avec une grimace déçue. Mais voyez, j’ai ici trois journaux annonçant votre mariage. En apprenant cette heureuse nouvelle, je me suis dit : « Ah ! monsieur le chevalier est un de mes bons clients. Il n’est que juste que j’aille lui présenter mes respectueuses félicitations.

— Ah ! digne et fidèle M. Poiroteau, dites plutôt que ce n’est pas seulement des félicitations que vous venez me présenter, mais surtout un petit compte arriéré. Vous vous êtes dit : « Il y a quelque temps déjà que, depuis ce certain voyage que nous fîmes en Afrique, M. le chevalier d’Arsac n’a plus donné signe de vie. Aujourd’hui il est marié, il a épousé une dot rondelette, il se fera un devoir de me payer les cent quarante-six mille trois cent un francs 37 centimes, rectifia respectueusement M. Poiroteau.

— Deux cent quarante-six mille s’écria d’Arsac étonné.

— Hélas, monsieur le chevalier, votre voyage en Amérique m’a coûté un peu plus de 114 000 francs.

— C’est vrai, j’oubliais, approuva le chevalier conciliant. Au fait, vous avez le compte sur vous.

— Le voici ! s’empressa M. Poiroteau en tendant un carnet à son interlocuteur.

— C’est un peu long à lire, remarqua d’Arsac.

— Croyez bien, Monsieur le chevalier, que le compte est rigoureusement exact. Je ne voudrais pas vous tromper d’un sou.

— Je sais, je sais, Monsieur Poiroteau. Cela n’a d’ailleurs aucune importance puisque je ne dispose pas actuellement de la somme nécessaire au paiement.

M. Poiroteau roula des yeux désespérés.

— En réalité, continua d’Arsac, je n’ai jamais songé à faire un mariage d’intérêt.

— Monsieur le chevalier veut-il me permettre de lui faire remarquer qu’il résulte de renseignements précis qui me viennent de source autorisée que Mme la comtesse son épouse lui apporte une dot d’un million cinq cent mille francs ?

La petite somme qui m’est due est de bien peu d’importance à côté de ces chiffres.

— Sans doute, M. Poiroteau, mais je vous répète qu’il y a méprise : Je ne suis pas marié comme l’annoncent les journaux.

— Oh ! monsieur le chevalier, j’espère bien que vous ne m’avez pas laissé faire ce voyage en vain. Songez donc que j’ai quitté Paris hier. J’ai passé la nuit à Cherbourg et ce matin, à la première heure, je suis parti dans le seul but de vous voir… de vous présenter mes hommages.

— Monsieur Poireateau, trancha le chevalier impatienté, vous savez depuis longtemps que je ne permets à personne de mettre ma parole en doute, ni de juger mes actes. En conséquence, je vous permets de vous retirer.

Et le chevalier, tournant les talons, laissa M. Poireateau tout interloqué.

— Pas marié ! murmura-t-il désespéré. Quelle catastrophe ! Et moi qui ai fait le voyage à mes frais ! Mais je vais les porter au compte de M. le chevalier.

Il ouvrit son carnet et écrivit quelques chiffres.

— C’est égal, murmura-t-il en se retirant, je ne serai pas venu ici pour rien. Je vais voir le pays, me renseigner et si M. le chevalier n’est pas marié… hum ! il n’est pas trop tard… on pourrait peut-être y remédier… Je vais réfléchir à tout cela.

Et le créancier quitta le château en songeant profondément.

Pendant ce temps d’Arsac était rentré dans la salle à manger où l’attendaient le baron et la baronne de Carteret. Ceux-ci étaient dans la consternation ; ils venaient d’apprendre que leur fille unique avait disparu.

— Où est-elle ? gémissait la baronne. Se serait-elle enfuie ? L’a-t-on enlevée ? Ah ! Gaston ! savez-vous où elle est ?…

— Mais, Madame la baronne, répliqua celui-ci, je vous répète que je ne suis pas l’époux de votre fille. Vous avez été victime d’un imposteur qui se sera paré de mes titres et aura imité ma physionomie. Ce n’est pas la première fois que pareil fait se produit. On n’est pas le dernier descendant du grand Bayard sans susciter l’envie autour de soi. Quelqu’un a pris ma place.

Le baron contemplait, maintenant le chevalier et pensait : « Dit-il vrai, Cet homme ressemble à mon gendre d’une façon étonnante : mais comment expliquer son attitude ? Il n’a pas l’air d’un fou… C’est là un mystère impénétrable… »

M. Poiroteau s’arrêta pour laisser passer les personnages qui accouraient dans sa direction. Quelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant — ou tout au moins en croyant reconnaître — parmi ces coureurs nocturnes son estimable débiteur le chevalier d’Arsac.

— Monsieur le chevalier ! s’écria-t-il avec surprise. Vous ici ?

Et il salua avec respect le prétendu chevalier. Celui-ci s’arrêta et dévisagea le créancier.

— Pour qui me prenez-vous ? demanda-t-il d’un ton cassant.

— Pour qui je vous prends ?… fit Poiroteau, surpris, mais dame ! pour le chevalier Gaston Terrail de Bayard d’Arsac, comte de Savignac. Ne me reconnaissez-vous donc pas, monsieur le chevalier  ?

— Non, qui êtes-vous ?

— Mais… monsieur le chevalier, je suis votre fidèle César Poiroteau, votre…

Le prétendu d’Arsac sembla fort embarrassé d’être reconnu ou tout ou moins simplement connu. Il observa avec méfiance M. Poiroteau et lui dit :

— Et que faites-vous ici ?

— Je me promenais.

— Vous vous promeniez, à cette heure !… Hum !… dites plutôt que vous espionniez.

Le prétendu d’Arsac se tourna vers ses compagnons et eut avec eux un entretien à voix basse.

— Vous allez nous suivre, dit-il d’une voix rude à M. Poiroteau. Nous allons vous bander les yeux ; si vous poussez un cri nous vous tuons.

— Mais, monsieur le chevalier… voulut protester le créancier.

— Silence ! ordonna son interlocuteur.

M. Poiroteau se laissa bander les yeux et conduire, en pensant :

— Qu’est-ce qu’il m’arrive ?… M. le chevalier d’Arsac serait-il devenu fou depuis son mariage ?… ou voudrait-il, ne pouvant supprimer ses créances, anéantir son créancier ? Non, je ne le crois pas capable d’une telle monstruosité !… C’est qu’il est fou furieux !…

Et, les yeux toujours bandés, M. Poiroteau avançait dans les ténèbres. On lui fit gravir des marches, descendre des escaliers. Enfin, on lui enleva son bandeau.

Le pauvre créancier s’aperçut qu’il était dans un cachot humide éclairé par une torche résineuse. Quatre hommes l’entouraient, parmi lesquels le chevalier d’Arsac.

— Ah ! monsieur le chevalier !… gémit-il, que comptez-vous faire de moi ?…

— Vous le saurez plus tard, maroufle ! en attendant, sachez que si vous criez, ou tentez de vous évader d’ici, vous vous exposez à la mort.

— Mais, monsieur le chevalier, j’espère bien que vous ne comptez pas me séquestrer.

— C’est précisément ce que je compte faire… en attendant mieux. Vous méditerez ici sur les inconvénients qu’il y a à se promener seul dans les bois à une heure tardive.

— Grâce ! grâce !… implora M. Poiroteau, en se jetant à genoux.

Mais le chevalier avait fait un signe autoritaire à ses compagnons et il se retirait avec eux.

M. Poiroteau l’entendit déclarer, en partant : « Cet homme pourrait être dangereux ; il est prudent de le garder ».

Il voulut protester ; mais une lourde porte se referma devant lui.

Le créancier poussa une lamentation inouïe, un dernier appel, une suprême supplication et il tomba anéanti sur le sol humide.

Quand il recouvra ses sens, il contempla son cachot d’un œil morne et désespéré.

— Où suis-je ? se dit-il. Où suis-je ? en prison ! Le chevalier veut me faire mourir de faim… Ah ! j’aurais dû lui proposer de réduire mes créances de quelques centaines de francs… peut-être se serait-il laissé fléchir… il m’aurait rendu la liberté… Mais il est devenu fou !… Quelle clémence peut-on attendre d’un fou… Il n’y a de salut pour moi que dans la fuite. Mais comment sortir d’ici ?

M. Poiroteau fit le tour de sa cellule avec la certitude prématurée que toute fuite était impossible… Il se heurta aux murs humides, secoua la lourde porte pour s’assurer que vraiment celle-ci résistait à tous ses efforts. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant la porte céder et s’ouvrir sous la poussée de ses doigts ? Il recula, effrayé de cette découverte. « Si on a laissé la porte ouverte, se dit-il, c’est à dessein ». Il examina les jointures. Il s’aperçut alors que l’huis avait bien été fermé à clef mais qu’en réalité, il fermait mal à cause du mauvais jeu des gonds. C’était donc au hasard que M. Poiroteau devait le libre accès de cette issue ; il résolut d’en profiter. Il s’empara du flambeau qui brûlait dans le cachot et il sortit prudemment. Un couloir humide et ténébreux lui apparut. Il le suivit et s’engagea dans des galeries souterraines.

— Je suis sorti du cachot, pensa M. Poireateau. Reste à trouver l’issue de ce dédale… Reverrai-je jamais la lumière du jour !…

Soudain, il frémit. Il venait d’entendre un gémissement.

— Horreur ! balbutia-t-il en tremblant. Je suis dans une caverne de voleurs, dans un enfer où l’on torture des victimes ! Oh ! ce cri !

M. Poiroteau s’arrêta. Il était résolu à ne pas aller plus loin. Au lieu de se diriger du côté où partait la voix, il trouva prudent de s’en éloigner. Mais la terreur le cloua sur place. Dans l’obscurité, il avait cru distinguer une forme humaine.

— Grâce ! gémit-il en se jetant à genoux.

— Qui êtes-vous ? dit quelqu’un dans les ténèbres.

— Qui je suis ? balbutia-t-il. Je suis Monsieur Poiroteau.

M. Poiroteau ?

— Grâce ! grâce ! reprit le créancier, qui se croyait surpris par d’implacables ennemis.

Mais la voix inconnue le rassura en lui demandant :

— Seriez-vous aussi prisonnier ?  ?

— Oui ! oui ! je suis un pauvre prisonnier.

Et M. Poiroteau s’avança du côté d’où partait la voix. À la lueur de sa torche, il aperçut derrière les barreaux d’une grille de fer la forme blanche et svelte d’une femme.

— Qui êtes-vous, madame ? demanda-t-il surpris.

— Je suis madame la comtesse de Savignac.

— L’épouse du chevalier d’Arsac ?

— Oui, monsieur.

— Ah ça ! le chevalier emprisonne donc tout le monde ! Désormais, il n’y a plus de doute : il est vraiment fou !… Comment êtes-vous donc ici, Madame  ?

— Mon époux m’a enlevée. Il m’a fait porter ici et m’a enfermée. Et vous, monsieur ?

M. Poiroteau fit le récit de son aventure.

— Fourriez-vous m’aider à sortir d’ici ? demanda la prisonnière.

— Je vais essayer, madame.

M. Poiroteau voulut ébranler la grille de fer, mais elle résista à tous ses efforts. Cependant, il lui sembla qu’avec l’aide d’un levier il lui serait possible de la soulever et de la faire sortir de ses gonds rouilles. Il chercha dans le couloir et finit par découvrir des barres de fer. Il prit la plus grosse et revint sur ses pas. Il pria la comtesse de tenir la torche, pendant qu’il se livrerait à son travail.

Comme il l’espérait, il parvint à soulever la grille de fer et à la faire sortir de ses gonds. Un instant, après, la jeune femme était près de lui.

— Maintenant, dit M. Poiroteau, il s’agit de découvrir une issue pour sortir de ce maudit souterrain.

— Je crois que nous devrons nous diriger du côté d’où vous veniez, remarqua la jeune femme. C’est de là que vient l’homme masqué qui m’apporte ma nourriture.

La comtesse de Savignac et M. Poiroteau se mirent en marche. Enfin, ils arrivèrent devant un escalier qu’ils gravirent. Ils se trouvèrent devant une porte qui n’était fermée qu’au loquet.

M. Poiroteau l’ouvrit et ils pénétrèrent dans un long corridor ; ils se trouvèrent dans une habitation.

M. Poiroteau vit la porte de la rue ; mais celle-ci était fermée à clef. Il entra avec prudence dans une chambre du rez-de-chaussée ; elle était déserte. Il ouvrit sans peine une fenêtre.

— Nous pouvons fuir par ici, Madame, dit-il. Ne perdons pas de temps !

Un instant après, la comtesse de Savignac et M. Poiroteau étaient au dehors. Ils se trouvaient en face de la ferme que le créancier avait remarquée quelques instants avant qu’il ne fût arrêté par le prétendu chevalier d’Arsac.

— Fuyons, madame, fuyons ! disait M. Poiroteau d’une voix tremblante en entraînant la jeune femme dans la campagne. Si on s’aperçoit notre fuite, nous sommes perdus !…

Moins d’une heure après, tous deux arrivèrent au château.

La comtesse introduisit Poiroteau dans la chambre où ses parents se tenaient d’habitude le soir. Mais comme les deux fugitifs en franchissaient la porte, ils reculèrent tous deux avec effroi.

La première personne qu’ils venaient d’apercevoir, c’était le chevalier d’Arsac.

— Vous ici ! s’écria la comtesse.

— Vous ici ! répéta M. Poiroteau, tremblant de tous ses membres et craignant de se voir de nouveau enlevé et emprisonné dans une cellule humide.

La surprise du chevalier ne fut pas moins grande. Il se leva pour saluer la comtesse :

— Enfin, madame, vous êtes sauvée, dit-il en s’inclinant. Vous m’en voyez on ne peut plus enchanté.

La comtesse ne répondit pas, mais elle darda vers lui un regard de mépris que le chevalier ne remarqua point, pour la simple raison qu’il s’était tourné vers le tremblant créancier en s’écriant, avec une réelle surprise :

— Et c’est vous, Poiroteau, que je revois ici encore. Ne vous avais-je pas défendu l’entrée du château ?

M. Poiroteau ne savait que répondre. Dame ! il s’attendait à ce que le chevalier ne fût pas ravi de le revoir, après l’avoir emprisonné, mais… La comtesse de Savignac répondit pour lui :

— Monsieur est mon sauveur ! dit-elle avec hauteur au chevalier. C’est lui qui m’a aidée à sortir du cachot où vous m’aviez enfermée.

— Moi, madame ? Et vous aussi vous êtes victime de cette erreur.

La jeune femme ne répondit pas. Elle s’était jetée dans les bras de ses parents qui, avertis par les domestiques du retour inespéré de leur fille, venaient de pénétrer dans la chambre.

Au milieu de l’émotion générale, elle expliqua comment elle avait été chloroformée la nuit et enlevée par des bandits masqués. Quand elle avait recouvré ses sens, son époux — en qui elle persistait à voir le vrai chevalier d’Arsac — lui avait fait signer la lettre que l’on sait sous la menace du revolver. Elle attendait la mort, lorsque M. Poiroteau était arrivé.

Ce ne fut pas sans peine que le baron et la baronne de Carteret parvinrent à la convaincre qu’elle était victime d’un aventurier inconnu qui avait pris les titres et les traits du chevalier d’Arsac pour épouser une dot. Il apparaissait de toute évidence que l’arrivée inopinée du véritable d’Arsac avait déjoué les projets de l’imposteur. Celui-ci voyant s’effondrer l’édifice qu’il avait bâti, avait tenté un coup d’audace. Le montant de la dot n’ayant pas été versé entre ses mains, il avait enlevé l’épouse et lui avait fait écrire la lettre remise le matin même au baron de Carteret.

— Ceci nous prouve, dit le chevalier d’Arsac, que nous avons à combattre un ennemi audacieux et habile, qui ne reculera devant aucune infamie pour réaliser ses projets. Plus que jamais, nous devons redoubler de prudence. Madame la baronne Marguerite de Carteret porte mon nom. Ceci me donne le droit de la protéger. Je lui demanderai donc de me permettre d’être son chevalier servant jusqu’au moment où l’aventurier qui a eu l’audace de se substituer à moi aura été écrasé sous mon talon.

L’épouse accorda de bonne grâce à son prétendu époux l’autorisation qu’il lui demandait.

— Maintenant, dit d’Arsac, il faut sans tarder aller dénicher les bandits dans leur tanière, avant qu’ils ne se soient aperçus de la fuite de leurs prisonniers. J’ignore où est située la ferme, mais M. Poiroteau va me conduire jusque là.

— Jamais, Monsieur le chevalier, jamais je n’oserais, s’écria le créancier qui, dans son fort intérieur, craignait de retrouver en M. d’Arsac, le tyran qui l’avait emprisonné quelques heures auparavant.

— Je mettrai mes domestiques à votre disposition, dit le baron de Carteret.

— C’est inutile, remarqua le chevalier, mais je ne m’y oppose pas. La présence de vos gens, Monsieur le baron, rassurera M. Poiroteau. En route donc.

D’Arsac, son fidèle créancier et cinq domestiques du baron partirent quelques moments après. Ils pénétrèrent prudemment dans la ferme mystérieuse par la fenêtre que les fugitifs avaient laissée entrouverte ; mais l’habitation était déserte. À la lueur d’une torche, ils pénétrèrent dans les souterrains. Ils virent les cellules où M. Poiroteau et la baronne avaient été emprisonnés et d’autres où gisaient des squelettes très anciens.

— Ce sont les fondations et les souterrains d’un ancien château-fort, très vraisemblablement, remarqua le chevalier. Le château sera tombe en ruines et sur ses derniers vestiges, on a construit cette ferme. Voici l’intérieur d’une oubliette. Mais cette constatation ne nous avance guère. Les oiseaux se sont envolés. Il ne nous reste plus qu’à nous retirer et avertir la police, qui pourrait établir ici une souricière, où les bandits viendront se faire prendre, à moins qu’ils n’aient eu vent de notre descente sur les lieux.

Et la petite troupe retourna au château. Pendant l’absence du chevalier, le baron de Carteret avait averti la police par son intendant. Des mesures allaient être prises sans tarder pour surveiller la ferme mystérieuse et protéger les hôtes du château.


La main invisible se manifeste.


Le lendemain matin, une main inconnue déposait dans la boîte aux lettres du château une missive adressée à la comtesse de Savignac. Celle-ci l’ouvrit et lut les lignes suivantes :

« Madame,

« Vous avez cru sage de vous évader du domicile que, usant de mon droit d’époux, je vous avais assigné provisoirement dans un but qu’il ne me convient pas d’expliquer ici. Dieu m’est témoin qu’en ce moment je ne nourrissais aucun mauvais dessein à votre égard. Je vous considérais comme un otage, sans plus. Aujourd’hui vous avez, de par votre volonté, changé la face des choses. Je perds de ce chef la somme de 1 million 500 000 francs. Or, notez bien ceci : j’entends que, avant vingt-quatre heures d’ici, c’est-à-dire avant demain, à 8 heures, cette somme soit déposée sous enveloppe sur la table de la première chambre du rez-de-chaussée de la ferme par où vous avez fui. Si vous n’exécutez ou ne faites exécuter l’ordre que je formule ici, vous paierez votre désobéissance de votre vie même. Les événements passés vous ont montré que tout subterfuge serait inutile et dangereux pour vous. Je tiens donc à vous dire que vous encourriez les rigueurs de ma vengeance, si vous avertissiez ou faisiez intervenir la police dans nos affaires privées. N’oubliez pas qu’une « main invisible » vous menace dans l’ombre et vous frappera si vous n’obéissez pas aveuglément à mes ordres.

Gaston Terrail de Bayard d’Arsac,
Comte de Savignac. »


Maguerite de Carteret montra cette lettre à son père. Celui-ci la lut à haute voix en présence du chevalier d’Arsac.

— Mordious ! s’écria celui-ci. Le misérable ose signer mon nom et, par les cornes du diable ! ajouta-t-il en examinant la lettre, il a même imité mon écriture et mon paraphe ! Le bandit doit bien me connaître ; aussi ne doit-il pas ignorer que s’il me tombe dans la main il est perdu.

On réfléchit sur le parti à prendre et, sur la proposition de d’Arsac, il fut décidé qu’on communiquerait la lettre à la police, que quelqu’un porterait dans la ferme une enveloppe vide et que l’on surveillerait attentivement le alentours pour surprendre l’audacieux signataire de la lettre ou les complices qui viendraient chercher la réponse.

Le chevalier insista pour être le messager qui irait déposer l’enveloppe vide à l’endroit indiqué.

Deux heures après, le baron de Carteret eut une conférence avec le commissaire de police. Celui-ci avait déjà placé quatre de ses hommes en surveillance autour de la ferme mystérieuse. Six autres policiers de Cherbourg devaient arriver vers midi. Il fut convenu que le chevalier d’Arsac porterait l’enveloppe l’après-midi vers 3 heures.

Tout fut exécuté suivant ce plan. Les six policiers de Cherbourg vinrent renforcer le cordon de surveillance en se dissimulant le mieux qu’ils purent autour de la ferme. À 3 heures, le chevalier d’Arsac arriva : il constata non sans quelque surprise que la porte était entr’ouverte. Il la poussa et, d’un pas ferme il pénétra dans la première chambre du rez-de-chaussée. Prêt à parer toute éventualité, il tenait la main droit en poche, l’index sur la gâchette de son revolver. Mais la chambre était vide.

D’Arsac déposa l’enveloppe sur la table et se retira.

Toute l’après-midi et toute la nuit les policiers attendirent. Ils espéraient à tout instant voir arriver le destinataire de la lettre ; mais la nuit s’écoula calmement. À 8 heures, personne n’avait paru. Le commissaire arriva :

— Les bandits auront deviné que la ferme était surveillée, dit-il. Ils n’auront pas osé paraître.

Il eût été, en effet, absolument impossible de pénétrer dans l’habitation sans éveiller l’attention de ceux qui la cernaient. La ferme, au surplus, était absolument isolée en pleine campagne ! Il n’était pas une porte, pas une fenêtre qui eût pu échapper à la surveillance des yeux de l’Argus policier.

— Entrons dans la ferme, dit le commissaire à ses hommes.

Ils pénétrèrent dans la première chambre où avait été déposée l’enveloppe vide. Quelle ne fut leur surprise en constatant que celle-ci avait disparu : une Main invisible l’avait enlevée.

— Vraisemblablement, les bandits sont ici, dit le commissaire. Que quatre hommes m’accompagnent : nous allons visiter l’habitation de fond en comble.

Le magistrat, suivi des policiers, fit l’inspection de la ferme, descendit dans les souterrains, examina minutieusement les moindres réduits, fouilla les moindres coins, chercha si les couloirs ne cachaient pas une issue secrète : il ne découvrit rien. En désespoir de cause, il retourna au château où il fit part du résultat négatif de son enquête au baron de Carteret.

— Je crois que nous sommes en présence de redoutables et habiles brigands, conclut le commissaire. Depuis deux ans déjà, des vols et des crimes se commettent dans la contrée, sans qu’on parvienne à mettre la main sur les coupables. J’ai pensé, monsieur le baron, qu’il serait sage de faire appel au concours d’Arthur Morin, le célèbre détective dont la renommée est quasi mondiale.

— Je sais. Sa perspicacité est proverbiale. Mais on le dit très occupé. Viendra-t-il à ma demande ?

— Je ne doute pas qu’il satisfasse au désir du baron de Carteret si vous daignez lui écrire de votre main.

— Je vais lui adresser une lettre à l’instant. Le bonheur et même la vie de ma fille sont en danger. Mon devoir est de ne négliger aucun auxiliaire… Connaissez-vous l’adresse de M. Morin ?

— La voici, dit le commissaire en ouvrant son portefeuille et en consultant son carnet d’adresses : 17, quai de Bourdon.

Le baron en prit note, écrit la lettre, et la remit à son intendant en lui recommandant de l’envoyer aussitôt par exprès.

L’après-midi se passa calmement. Mais quelque temps avant le dîner, Marguerite de Carteret se trouvait dans sa chambre lorsque la porte s’ouvrit en faisant un léger bruit. La jeune femme se retourna.

Sur le seuil se dressait le chevalier d’Arsac ou l’inconnu qui s’était substitué à lui… Lequel des deux ? Elle n’aurait pu le dire à ce moment. Mais elle le sut bientôt lorsque l’homme, s’étant avancé vers elle, lui dit :

— Madame, vous avez reçu ma lettre et vous avez cru bon d’en aviser la police…

Effrayée la jeune femme se sauva en poussant un cri d’effroi.

— Taisez-vous, ordonna l’homme, ou je vous tue…

Et il brandit un poignard.

Mais, à ce moment, une grande rumeur lui parvint. Le cri d’effroi de la jeune femme avait été entendu et l’on accourait.

Le faux comte de Savignac se précipita vers la porte. Il vit accourir deux domestiques suivis du baron de Carteret et du chevalier d’Arsac.

— Nous le tenons ! s’écria celui-ci d’une voix tonnante qui domina tous les autres bruits.

Cette voix fit frémir l’imposteur et lui mit des ailes aux talons. Il bondit et se sauva dans les couloirs du château, poursuivi par une meute de domestiques.

Que l’on cerne le château ! s’écria d’Arsac. Nous l’empêcherons de sortir d’ici.

Le chevalier comprenant qu’il était plus sage d’agir méthodiquement, avait abandonné la poursuite. Comme un général, il donnait des ordres précis aux membres de la domesticité accourus en masse. Il désigna à chacun le poste qu’il devait occuper, puis il reprit ses rechercher dans le château.

Pendant ce temps, deux domestiques et l’intendant continuaient de poursuivre le faux d’Arsac à travers les chambres et les couloirs. Ils étaient sur les talons du fuyard et, par instants, n’en étaient éloignés que de quelques mètres. Parfois, une porte seule en s’ouvrant et en se refermant rapidement les séparait.

Se sentant perdu, voyant toutes les issues gardées, l’imposteur descendit dans les caves qu’avait abandonnées toute la domesticité. Mais l’intendant et les deux valets ne le perdaient pas de vue et continuaient leur chasse acharnée. L’intendant surtout, qui était attaché au baron de Carteret depuis de nombreuses années, montrait un zèle admirable. Il parvint à saisir le fuyard ; mais celui-ci d’un geste brusque s’arracha à son étreinte et il s’enfuit dans une cuisine voisine.

On entendit le bruit d’une porte se refermant avec fracas.

L’intendant poussa un cri de triomphe.

— Il est là ! rugit-il. Il vient de s’enfermer dans le water-closet. Je l’ai vu entrer. Nous le tenons !…

En un instant, le bruit se répandit que le fuyard était pris !

Le baron de Carteret accourut dans la cave. Devant le water-closet, il aperçut son intendant acculé à la porte pour empêcher le prisonnier de fuir. Devant lui se tenaient le chevalier d’Arsac, un revolver au poing, et des domestiques armés de poignards.

— Il est là ! répétait l’intendant avec une joie triomphante.

— Vous l’avez vu entrer ?

— Oui, monsieur le baron, et M. le chevalier d’Arsac en pénétrant ici en même temps que moi a vu aussi le bandit s’introduire ici.

— Oui, dit à son tour d’Arsac, il est là, je l’ai vu s’enfermer. Nous le tenons. Y a-t-il des policiers en haut ?…

— Je vais les avertir, répliqua d’Arsac. Leur présence là-bas est désormais inutile ; ici ils pourront procéder à l’arrestation du bandit.

Le chevalier se retira, tandis que l’intendant et les domestiques gardaient la porte. Quelques instants après, le commissaire et un policier accoururent revolver au poing.

Le magistrat fit les sommations d’usage, auxquelles il ne fut pas répondu.

— Nous allons enfoncer la porte, dit-il. Mais que tout le monde soit prêt à intervenir en cas d’alerte. Le bandit est capable de tout… il se défendra avec la dernière énergie.

Tout le monde attendit, armé. Sous une poussée formidable, trois hommes enfoncèrent la porte.

Un suprême cri d’étonnement retentit alors. Le cabinet où le fuyard avait été acculé était vide !

L’imposteur avait disparu ! Bien que ce fait fût impossible, le faux d’Arsac avait fui. Par où ? Nul n’eût pu le dire.

Ce phénomène tenait du prodige, le cabinet n’ayant d’autre issue que la porte !

Tous les assistants se regardèrent avec effroi. Le commissaire se livra à des investigations qui n’aboutirent à aucun résultat. Puis, il décida de continuer ces recherches à travers le château ; mais ces recherches furent vaines : l’aventurier n’avait laissé aucune trace de son passage.

— Seul, le détective Morin, conclut le commissaire, pourrait éclaircir ce mystère. J’espère qu’il ne tardera pas à nous aider de ses lumières…


L’assassin invisible.


À partir de ce moment-là, les alertes se succédèrent.

La nuit même, alors que Marguerite de Carteret se trouvait dans sa chambre à coucher, éclairée à l’électricité et se préparait à se mettre au lit un coup de feu retentit.

La jeune femme poussa un cri de douleur : une balle venait de l’atteindre à l’avant-bras. Quelqu’un avait tiré du parc dans la chambre, à travers la fenêtre illuminée. Une vitre était brisée.

Aussitôt l’alarme fut donnée. Ce fut un branle-bas général. Le chevalier d’Arsac dirigea les recherches dans le parc, pendant que le valet courait en toute hâte quérir un médecin. Celui-ci arriva peu de temps après ; il constata que la blessure de la jeune femme n’était pas grave, mais une grande perte de sang l’avait fort affaiblie.

Le commissaire de police aida le chevalier d’Arsac dans ses recherches ; mais celles-ci furent vaines. Le meurtrier n’avait laissé aucune trace de son passage.

La nuit même, Marguerite de Carteret fut transportée dans une autre chambre dont les fenêtres étaient hermétiquement closes par des volets de fer. Son père s’assit à son chevet.

La journée du lendemain fut calme.

Les hôtes du château se perdirent en conjectures sur le mobile qui faisait agir le meurtrier. Celui-ci cherchait à se venger ou tout simplement à terroriser la comtesse de Savignac pour lui extorquer une somme importante.

Mystère.

Qui était cet inconnu qui avait pris les traits et les titres du chevalier d’Arsac pour épouser la jeune femme ?

À cette question, le véritable d’Arsac répondait :

— J’espère éclaircir bientôt ce mystère. Ce n’est pas la première fois qu’un aventurier se substitue à moi, mais, cette fois, j’espère bien qu’il ne m’échappera pas.

Il fut décidé que Marguerite de Carteret ne serait jamais seule : on craignait que l’ennemi ne s’introduisit à l’improviste dans la chambre occupée par elle.

La nuit suivante se passa sans incident : la baronne de Carteret et le chevalier d’Arsac restèrent au chevet de la blessée.

Le lendemain matin, on annonça au château l’arrivée du détective Morin. Celui-ci était un homme d’une quarantaine d’années, à la face imberbe, aux traits énergiques. Deux yeux investigateurs pétillaient d’intelligence brillaient derrière ses binocles.

Le baron lui fit l’accueil le plus aimable et, à la demande du détective, le mit tout de suite au courant des événements qui s’étaient déroulés au château.

M. Morin lui posa quelques questions relatives au signalement du faux comte de Savignac, puis, accompagné du baron, il visita le château et le domaine de Carteret.

— Je ne serais pas étonné, dit le détective, que l’aventurier dont vous me parlez ne fût un jeune homme qui eut maintes fois déjà maille à partir avec la police : c’est un gentilhomme cambrioleur dont l’audace est étonnante et qui possède à la perfection l’art de se métamorphoser ; on l’a, pour cette raison surnommé « L’homme Protée ». Voici sa fiche anthropométrique.

Et M. Morin tira de son portefeuille un portrait qu’il montra au baron en disant :

— Ne reconnaissez-vous pas dans cette tête celle du faux chevalier d’Arsac ?

— Non, je n’oserais l’affirmer.

— Ce n’est pas étonnant, il faut avoir étudié la science anthropométrique pour retrouver, à travers toutes les transformations de l’homme dont je vous parle, le type original.

Le baron de Carteret présenta le détective à son épouse, à sa fille et au chevalier d’Arsac.

Le soir, il fut convenu que, pour permettre à la baronne de Carteret et au chevalier d’Arsac de prendre un repos nécessaire, le baron et le détective Morin veilleraient la comtesse de Savignac. Ils s’installèrent donc dans la chambre de celle-ci, après avoir hermétiquement fermé les portes et les volets. La jeune blessée était donc en toute sûreté ; elle était enfermée comme dans une citadelle sous la protection de deux gardiens vigilants. Il était impossible, dans ces conditions, que le faux d’Arsac renouvelât ses tentatives de meurtre.

Nous ne saurions prendre trop de précautions, avait dit le détective. Notre adversaire est habile et il ne faut négliger aucune précaution pour l’empêcher d’agir. Il se trouvera ainsi désarmé et tout fait présumer que, dans ce cas, il usera d’un coup d’audace qui le perdra. Dès qu’il se manifestera, je mettrai la main sur lui. Le commissaire, dispose d’un mandat d’arrêt qui nous permettra de sévir sans tarder.

La première partie de la nuit s’écoula sans incident. Le silence le plus complet, régnait dans le château. Le baron et le détective s’entretenaient à voix basse, assis au chevet de la blessée : celle-ci dormait.

Minuit sonna.

Tout à coup, comme les deux hommes prêtaient l’oreille à la sonnerie de l’heure qui résonnait dans le silence, une détonation retentit dans la salle même.

Le baron et le détective se levèrent en même temps. La comtesse de Savignac se réveilla en sursaut, en poussant, un cri.

Un coup de feu venait d’être tiré par une main inconnue dans la chambre : la balle avait frôle la joue de la jeune femme et s’était logée dans l’oreiller sur lequel elle reposait la tête quelques instants auparavant.

Le baron était affolé ; le détective était perplexe. Tous deux parcouraient du regard la pièce complètement éclairée et où personne n’avait pénétré.

Soudain le détective montra du doigt un revolver qui gisait au milieu du parquet.

— Voilà l’arme du crime, dit-il.

Il se pencha et ramassa le revolver.

— Remarquez continua-t-il en s’adressant au baron, que le canon est encore chaud.

— Mais s’écria M. de Carteret, qui a bien pu tirer ? Personne n’a pénétré ici, et, en admettant même que les volets n’eussent point garanti les fenêtres et que l’on eût fait feu du dehors, rien n’expliquerait la présence du revolver dans la chambre.

— Vérifions les portes, dit M. Morin.

Les deux hommes examinèrent les serrures. Les clefs étaient restées à l’intérieur et les portes étaient fermées. Le détective souleva les tentures, ouvrit les rares meubles de la chambre, fit sonner les murs, examina le parquet.

— Rien, dit-il, avec un geste de découragement, je ne trouve rien. Il était impossible qu’un être vivant pénétrât ici et plus impossible encore qu’il sortit sans attirer notre attention. Dès que la détonation a retenti, nous avons parcouru la salle du regard.

— Mais alors ?

— Cet attentat est incompréhensible. Il tient du prodige. C’est la première fois, dans ma carrière, que j’assiste à un fait de ce genre.

— Comment l’expliquez-vous ?

— Je ne pourrais l’expliquer, monsieur le baron, du moins pour le moment. L’avenir nous apportera, je l’espère, quelque éclaircissement. Tantôt, quand j’ai inspecté la chambre, j’ai cherché en vain sur le parquet la trace du passage d’un être vivant.

— Ces traces auraient pu être indistinctes.

— Non, monsieur, aucune trace n’échappe à un détective digne de ce titre : aucun homme ne peut passer quelque part sans laisser un indice qui m’échappe.

— Quelqu’un pourtant a tiré.

— C’est hors de doute ; mais si cette version n’était pas contraire aux faits du domaine naturel, je croirais que le meurtrier est un homme invisible ou tout au moins un personnage qui dispose d’un pouvoir sortant des lois communes. Mais, je m’empresse de vous le dire, je ne crois pas à la magie et j’espère bien expliquer plus tard ce phénomène à présent inexplicable. Une main a tiré : cette main ne peut être qu’en chair et en os et appartenir à un être vivant.

— La main ! la main invisible ! s’écria tout à coup la comtesse, en proie à la fièvre.

— Calmez-vous, mon enfant ! dit le baron en se penchant vers elle et en lui faisant prendre un calmant.

Pendant ce temps, M. Morin songeait, les yeux perdus dans le vague. Enfin, il se leva, recommença ses investigations dans la chambre, examina à nouveau tous les objets.

— Rien, dit-il avec un geste découragé. Il ne nous reste plus qu’à attendre et à redoubler de prudence.

L’aube seule dissipa les craintes quasi superstitieuses et la fièvre de la blessée.


L’homme aux deux têtes


Le matin, on découvrit dans la boîte aux lettres du château une nouvelle missive adressée à la comtesse de Savignac. Elle était ainsi conçue :


« Madame,

Vous avez constaté que je dispose de pouvoirs terribles et que je puis vous frapper dans l’ombre. Je vous accorde un dernier délai de douze heures. Si ce soir à 8 heures je ne suis pas en possession de la somme que je vous ai réclamée, vous ne verrez plus se lever l’aube prochaine. J’entends que la dite somme soit remise sous enveloppe fermée derrière le buste de Jupiter qui se trouve dans votre boudoir. Nous serons seuls à connaître cette cachette. Inutile de vous dire que si vous faites à nouveau intervenir la police dans cette affaire, vous êtes perdue.

Votre époux. »


La jeune femme fit part de cette lettre à son père en le suppliant de déposer à l’endroit indiqué la somme qui lui sauverait la vie. Le baron lui demanda deux heures pour réfléchir.

Pendant ce temps, le chevalier d’Arsac recevait la visite de M. Poiroteau.

— Comment ! s’écria le Gascon. C’est encore vous ! Vous n’êtes donc pas encore parti ?

— Non, monsieur le chevalier, et je crois avoir bien fait. Figurez-vous qu’en errant dans le pays, j’ai découvert l’endroit par où les bandits ont fui du souterrain où je fus enfermé.

— Voilà une trouvaille intéressante. Je voudrais voir ça.

— Quand vous voudrez, monsieur le chevalier.

— Tout de suite, monsieur Poiroteau, tout de suite. Conduisez-moi.

Et le chevalier, après s’être armé, suivit son digne créancier. Celui-ci, au lieu de se diriger vers la ferme, prit un chemin qui les conduisit près d’une cascade derrière laquelle s’ouvrait un trou d’ombre.

— Voici l’autre issue, dit M. Poiroteau, je vais vous montrer par où il faut passer.

Le digne homme, ayant escaladé des rochers, passa derrière la cascade et pénétra dans l’ouverture qu’il avait désignée au chevalier. Celui-ci le suivit.

— Je me suis muni d’une lampe électrique, dit M. Poiroteau. Je vais vous éclairer.

Tous deux s’engagèrent dans des grottes et arrivèrent dans les galeries souterraines.

— Voici, dit enfin M. Poiroteau, la grille derrière laquelle la comtesse de Savignac, votre épouse, fut emprisonnée. La galerie continue dans cette direction et aboutit à la ferme. Nous pourrions, si vous le voulez, sortir par là.

Les deux hommes se mirent en marche. Arrivés au bout de la galerie, M. Poiroteau se retira poliment pour livrer passage à d’Arsac. Celui-ci s’avança et tout à coup il vit le sol s’ouvrir sous ses pas. Il venait de mettre le pied sur une trappe habilement dissimulée. Il tomba en poussant, un « Mordious ! » formidable qui fit retentir les échos souterrains. Il était tombé dans une espèce d’oubliette.

— Éclairez-moi, monsieur Poiroteau ! ordonna-t-il.

— Voilà, monsieur, voilà, répondit M. Poiroteau en éclairant l’oubliette. Vous le voyez, vous êtes à une belle profondeur. Un autre que vous se serait rompu les os en tombant, mais vous ne sortirez tout de même pas vivant d’ici.

— Qu’est-ce à dire ?

— C’est-à-dire que vous êtes tombé dans un guet-apens, Monsieur le chevalier.

Le visage de M. Poiroteau ricanait sinistrement. Le chevalier ne reconnaissait plus la face benoîte et placide de son homme d’affaires.

— Ah ! vous plaisantez, maroufle ! cria le chevalier d’une voix menaçante. Je vous ordonne, Monsieur Poiroteau, de…

— Trêve de plaisanteries, Monsieur le chevalier. Je ne suis pas M. Poiroteau, regardez-moi donc. Je suis désormais le chevalier d’Arsac, le véritable, s’entend !

Et l’homme à la lampe électrique éclaira son propre visage : il enleva une perruque et une fausse barbe qui lui donnait, la ressemblance du créancier et il apparut sous une forme nouvelle :

— Ah ! ah ! ricana-t-il. N’ai-je pas le don des métamorphoses ? Je suis le chevalier d’Arsac, tantôt son créancier, tantôt un tout autre homme à ma guise. Et personne ne me reconnaît jamais.

— Quelqu’un te reconnaîtra, rugit le chevalier.

— Qui donc ?

— Moi.

Et au même instant une détonation retentit. Le pseudo-créancier poussa un cri de rage : une balle venait de l’atteindre au bras droit.

— Tu portes désormais ma marque de fabrique, bandit ! ricana à son tour d’Arsac, et je te retrouverai tôt ou tard.

— Tu ne me retrouveras jamais, chevalier ! gronda l’inconnu. Car je suis l’Homme-Protée, l’Assassin invisible, et comme tu vas emporter mon secret dans la tombe, je puis te dire franchement que je suis Marcel Legay, le gentilhomme-cambrioleur bien connu. Et maintenant adieu, malheureux chevalier, tu vas mourir abandonné et il ne restera plus qu’un chevalier d’Arsac, le seul, véritable : Moi ! Moi, qui me suis marié sous ton nom, moi qui vais toucher en ton nom une dot rondelette et vivre heureux et glorieux sous ta peau. Adieu ! chevalier ! Ci-gît le faux d’Arsac !

L’Homme-Protée referma soigneusement la trappe et se retira, tandis que d’Arsac poussait des rugissements dans le silence des solitudes souterraines.

Et soudain le chevalier heurta une ombre, qui poussait des gémissements sourds.

— Diable ! se dit-il, m’aurait-on donné pour compagnon un ours ?

Il s’approcha prudemment en brandissant sa lampe électrique. Dans un coin, il distingua une silhouette humaine.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

Pas de réponse. D’Arsac s’approcha de l’homme et s’aperçut qu’il était bâillonné : il le délivra aussitôt. Quelle ne fut pas sa surprise en constatant que l’être inconnu qu’il avait d’abord pris pour un ours n’était autre que M. Poiroteau.

— Vous ici ! s’écria-t-il, Mais que faites-vous donc dans cette galère ?

— Ah ! monsieur le chevalier, croyez-vous bien que je suis ici par agrément.

— Je le pense bien. Que vous est-il arrivé ?

— Je me promenais, lorsque j’ai été enlevé par des inconnus qui m’ont amené ici. L’un d’eux m’a fait déshabiller pour prendre mes vêtements.

— Oh ! je m’explique maintenant pourquoi l’autre Poiroteau vous ressemblait si bien. Il vous a étudié, vous a imité et a pris vos habits.

— L’autre Poiroteau, monsieur le chevalier ?

— Oui, monsieur, il paraît que vous prenez exemple sur moi : depuis qu’il y a deux chevaliers d’Arsac, il y a aussi deux M. Poiroteau. Mais continuez.

— Après m’avoir déshabillé, comme vous voyez.

— Il est de fait que votre tenue me semble un peu légère, même dans l’obscurité.

— Ils m’ont bâillonné et fait descendre ici.

— Dame ! c’était une mesure de précaution : il fallait éviter que le vrai Poiroteau ne tombât dans les jambes du faux.

— Il y a certes plus d’un jour que j’attends ici. Je meurs de faim et je me croyais perdu lorsque j’ai entendu la trappe qui s’ouvrait. J’espérais qu’on m’apportait à dîner.

— Et ce n’était que moi !

— Pensez-vous, monsieur le chevalier, que nous pourrons nous évader d’ici ?

— Hum ! je ne le pense guère.

Si les soupirs eussent eu le don de fendre le roc, celui que poussa M. Poiroteau l’eût certes délivré.

D’Arsac rassura à sa façon son compagnon.

— Consolez-vous, Monsieur Poiroteau, vous aurez l’honneur de voir comment meurt un chevalier d’Arsac !

— Hum ! j’aurais préféré le voir vivre.

— Il est vrai, monsieur, mais songez que ce spectacle vous eût coûté plus cher. Oubliez-vous que je suis votre débiteur et que tout débiteur vit aux dépens de son créancier ? Que cette pensée vous console et vous aide à mourir dignement.

Ce ayant dit, le chevalier fit l’inspection de l’endroit où il se trouvait, avec l’espoir de trouver une issue. Mais il constata avec déplaisir qu’il se trouvait dans une espèce d’oubliette taillée dans le roc. Toute tentative de fuite devenait vaine ; il en fit part à M. Poiroteau qui, se laissa tomber sur le sol en déclarant qu’il sentait déjà, dans son estomac torturé, les affres de la mort.

C’était en effet l’horrible mort par la faim qui menaçait les deux prisonniers.

. . . . . . . . . .

Pendant que se déroulaient les événements que nous venons de décrire, le baron de Carteret était dans une extrême perplexité. Devait-il accéder au désir de sa fille et remettre à l’aventurier qui avait épousé son enfant la dot qu’il réclamait ?

Il demanda l’avis de son épouse et du détective Morin qui, après quelques hésitations, finirent, par se rallier à l’avis de la comtesse de Savignac.

Il fut convenu que la somme d’un million et demi de francs en billets de banque serait mise sous enveloppe et déposée derrière le buste de Jupiter dans le boudoir indiqué par le faux d’Arsac ; mais cette somme, comme le fit remarquer le détective, servirait d’amorce pour mettre la main sur le bandit.

En effet, le commissaire de police, le baron de Carteret et Morin se cacheraient dans la pièce, prêts à bondir sur l’audacieux aventurier lorsque celui-ci apparaîtrait. En outre, le château serait secrètement gardé par la police.

— Maintenant que nous sommes prévenus, je me fais fort d’arrêter le bandit.

— D’autre part, remarqua la baronne, si le misérable triomphe, malgré tout, il enlèvera la somme contenue dans l’enveloppe et notre fille n’aura plus rien à craindre… La somme est importante ; mais nous ne saurions payer trop cher le bonheur et la sécurité de notre pauvre enfant.

Le soir même, à 7 heures et demie, le baron, le détective et le commissaire de police se cachèrent derrière les tentures du boudoir, après y avoir pénétré secrètement par une porte ouvrant sur une autre chambre.

Dix minutes après, la comtesse de Savignac. qui depuis le matin avait quitté la chambre, traversa le couloir ayant en main la précieuse enveloppe contenant une fortune. Elle pénétra dans le boudoir par la porte principale, elle déposa l’enveloppe derrière le buste de Jupiter placé sur la cheminée ; puis elle se retira en fermant la porte derrière elle.

— Maintenant, attention ! dit Morin.

Le détective s’assura que les deux portes du boudoir étaient fermées, mais non à clef, et que personne n’avait pénétré dans la pièce, ni s’y dissimulait. Dès lors, à moins qu’une main ou un être invisible ne pénétrât à travers les murs on devait inévitablement mettre la main sur le coupable.

Méticuleux par habitude, Morin constata en passant que l’enveloppe était bien à la place indiquée, puis ayant terminé son inspection avec l’aide de ses deux compagnons, il se retira avec ceux-ci à l’écart.

Tous trois attendirent ainsi, dans l’ombre qui envahissait peu à peu la chambre. Tour à tour, ils observèrent les deux portes, puis l’enveloppe dont un coin dépassait le socle de Jupiter.

Huit heures sonneront.

Les portes restaient closes, l’enveloppe précieuse était toujours à sa place.

Une demi-heure s’écoula, sans que les trois hommes bougeassent, sans qu’une porte s’ouvrît, sans qu’une vitre des fenêtres frémît.

Et soudain, le baron de Carteret poussa un cri :

L’enveloppe avait disparu !

Les trois hommes bondirent d’étonnement : ils s’approchèrent en même temps du Jupiter de bronze et, constatèrent avec stupeur que le baron de Carteret ne s’était pas trompé.

Ils inspectèrent à nouveau le boudoir, sans relever la moindre trace du passage d’un être humain.

Le baron était stupéfait, le détective était perplexe ; quant au commissaire, il était sur le point d’en perdre la raison. Les trois hommes sortirent du boudoir la tête basse, comme des vaincus.

La journée du lendemain s’écoula en recherches vaines. On surveilla le personnel du château, on suivit des pistes sans résultat. Le célèbre détective Morin était furieux.

— Je veux tirer cette affaire au clair ! déclarait-il en se grattant le front. C’est la première fois de ma vie que j’échoue. Je veux une revanche ; je l’aurai !

Et on le voyait errer, dans le château, comme une âme on peine. D’autres fois, il s’enfonçait dans la campagne, se perdant dans les bois, mais il revenait bredouille :

— Ce bandit se cache dans l’ombre, confiait-il au commissaire, c’est donc dans l’ombre que je veux travailler.

— Voulez-vous que je mette des hommes sous vos ordres ?

— Non, il est préférable que je travaille de mon côté, sans le concours de la police officielle. J’aurai recours à vous lorsque j’aurai trouvé une piste sérieuse.

Mais, depuis la disparition inexplicable de l’enveloppe précieuse, le bandit mystérieux ne donnait plus signe de vie.

Disons enfin que le baron de Carteret s’étonnait de la disparition de son hôte, le chevalier d’Arsac. Il en avait fait part à Morin et au commissaire de police. Des recherches avaient commencé, lorsque deux jours après le baron vit arriver le chevalier.

— Oh ! mon cher hôte ! s’écria-t-il, je suis bien aise de vous revoir ! Je craignais qu’il ne vous fût arrivé malheur.

— J’ai bien failli mourir, en effet, répondit le chevalier. Des bandits m’ont attiré dans un guet-apens et m’ont emprisonné. Je suis parvenu avec beaucoup de peine… Mais me voici enfin !…

Et tout le monde fit fête au chevalier, excepté M. Morin qui était parti à la recherche d’une piste nouvelle.

Le baron lui fit le récit des événements qui s’étaient déroulés au château en son absence. Ils discutèrent longtemps.

— Bref, dit le chevalier, vous êtes débarrassé à jamais de l’aventurier qui, en réalité ne cherchait qu’à vous extorquer un million et demi de francs. Désormais, madame votre fille, mon épouse, allais-je dire, est hors de danger.

Et la conversation roula sur le mariage de la jeune comtesse… Question délicate… Qu’allait-il faire le chevalier d’Arsac ? Demander l’annulation du mariage ? Faire intervenir la justice, exiger des enquêtes ?… C’était jeter son nom et celui du baron de Carteret en pâture à certains chroniqueurs avides de scandales mondains. Oui, c’était une question fort délicate. Les deux hommes parlèrent beaucoup. Il résulta de cette conversation qu’il était préférable de temporiser ; le chevalier d’Arsac ne se montrait plus absolument réfractaire au mariage et il sembla assez disposé à prendre pour épouse légitime celle qui portait son nom. Dame ! la baronne Marguerite était jolie ! Quant au baron de Carteret, il était tout disposé à accepter pour gendre le beau chevalier qui avait épousé son enfant en quelque sorte par… procuration. Tout cela serait régularisé en temps voulu.

Les deux hommes résolurent de réfléchir encore et le chevalier resta au château. Quant au détective Morin, il n’avait plus reparu. On supposait que ses recherches l’avaient entraîné très loin.

Les choses en étaient là. On n’avait plus aucune nouvelle de l’aventurier qui avait épousé la baronne Marguerite ; le chevalier d’Arsac se plaisait à dire que si le bandit lui tombait jamais sous les mains il l’embrocherait comme un canard. Aussi quelle ne fut pas sa surprise, lorsqu’un jour qu’il se trouvait dans son boudoir, en compagnie du baron et de la baronne de Carteret, de leur fille et du commissaire de police, un laquais vint annoncer l’arrivée du chevalier d’Arsac !

— Le faux d’Arsac ici ! quelle audace ! s’écria-t-il.

Le commissaire sursauta, s’assura qu’il était bien armé et attendit, prêt à l’arrestation de l’aventurier.

Cotait, en effet, un second d’Arsac qui venait de pénétrer dans le château, en bousculant la valetaille qui voulait le faire attendre. C’était un second d’Arsac qui, un instant après, pénétrait dans le boudoir où se trouvait déjà un premier d’Arsac. Et les deux d’Arsac s’aperçurent en même temps et se bravèrent du regard. Ils se ressemblaient si étonnamment qu’on n’eût pu reconnaître la copie de l’original.

— Ah ! je vous tiens enfin ! s’écria le nouveau venu en s’avançant, les yeux flamboyant de colère, et je vous tiens bien, cette fois « monsieur Marcel Legay ».

Mais l’autre chevalier s’était levé et, étendant la main, il dit avec hauteur :

— Monsieur le commissaire, veuillez arrêter cet imposteur.

Le nouvel arrivant bondit comme un ressort, en rugissant :

— Ah ! mordious « nous allons voir tout de suite de quel côté est l’imposteur. Ce n’est pas la première fois que nous nous rencontrons, monsieur le gentilhomme-cambrioleur, et vous savez que je connais le moyen de vous faire sortir presto subito de votre peau, de ma peau veux-je dire. Qu’on aille chercher des épées !

À ces mots l’autre d’Arsac avait légèrement blêmi. Il se borna à répondre avec hauteur :

— Ah ! ça, monsieur, croyez-vous que je vais croiser le fer avec un aventurier sans scrupule ?

— Vous avez réfléchi pour parer ce premier coup, monsieur, depuis notre première rencontre, riposta l’autre. Mais j’ai d’autres moyens de vous confondre. Ah ! vous ne voulez pas croiser le fer, eh bien ! monsieur, puisque vous ne prétendez pas sortir de « ma » peau, je vais vous enlever cette peau, c’est-à-dire qu’ici même, devant tout le monde, je vais arracher cette moustache et cette « royale » postiche qui ornent votre visage, et cette perruque… et cette…

Et le d’Arsac qui parlait, avança, menaçant, la main tendue.

L’autre recula et, soudain, prenant un parti suprême, il se sauva à toutes jambes, aussitôt poursuivi par son interlocuteur et par le commissaire, qui criait :

— Cette fois, nous le tenons ! Toutes les issues sont surveillées par mes hommes.

La course dura moins de temps qu’on n’eût pu le craindre. Le faux d’Arsac savait que sortir du château c’était se perdre. Harcelé de toutes parts, il n’eut pas le loisir de choisir sa retraite et un malencontreux hasard voulut qu’il fût acculé et obligé de se sauver par une porte donnant accès à l’escalier d’une tourelle.

Or, cette tourelle n’avait pas d’autre issue et le jour n’y pénétrait que par des meurtrières trop étroites pour livrer passage à un homme. Le fuyard était pris comme dans un piège : Il ne pouvait gagner du temps qu’en refermant la porte derrière lui et c’est ce qu’il fit.

Mais bientôt la porte s’effondra sur la poussée puissante des poursuivants et ceux-ci se précipitèrent dans l’escalier en spirale. Ils en atteignirent l’extrémité et s’arrêtèrent, interloqués : le faux d’Arsac avait disparu !

Mais il y avait là, tout en haut, un homme qui observait l’horizon par une étroite meurtrière : c’était le détective Morin. Celui-ci se tourna avec calme vers les arrivants et leur demanda la cause de tout ce bruit.

— Nous poursuivons le faux d’Arsac qui s’est enfui par ici, dit le commissaire.

— C’est impossible, répondit le détective. Vous vous serez trompés. J’observe l’horizon d’ici, voici plus d’une demi-heure, et personne n’a gravi cet escalier avant vous.

— Impossible ! impossible, en effet ! balbutiait le commissaire de police affolé. Et pourtant nous avons poursuivi l’aventurier jusqu’ici, c’est à ne plus rien comprendre, cet homme a le don de se rendre invisible.

Mais le vrai d’Arsac s’était avancé, le sourire aux lèvres, et il s’écriait avec joie, en tendant la main au détective :

— Ho ! Mordious ! c’est ce cher M. Morin ! je suis bien aise de vous revoir et de vous serrer la main !

Et il prit la main droite du détective et la secoua avec une telle effusion que M. Morin poussa un involontaire « aïe » de douleur.

Ce « aïe » plongea le chevalier dans la joie :

— Hé ! Sandious ! par les cornes du diable ! cher monsieur, on dirait que je vous fait mal ? Souffririez-vous du bras ? Ce serait là une bien triste coïncidence. Figurez-vous, cher monsieur, que le faux d’Arsac souffre aussi d’une petite blessure que je lui ait faite au moment où il voulait m’enterrer vivant dans une oubliette. Tenez, c’est précisément à cet endroit, laissez-moi vous montrer l’endroit.

Mais le détective retirait le bras avec une crainte à peine dissimulée.

— Je ne vous ferai pas mal, continuait le chevalier en riant toujours, mais c’est étrange que vous ayez la même blessure que ce Marcel Legay qui avait pris ma forme. Au fait, j’y songe. Il y a tant de coïncidence dans la vie, vous avez au bras la même blessure que Legay, vous avez aussi le vêtement qu’il portait aujourd’hui et — il faut s’attendre à tout — je ne serais pas surpris de trouver dans une de vos poches, tenez, oui, là, dans celle-ci, la perruque ainsi que la moustache et la « royale » postiche qu’il portait, il n’y a pas dix minutes. Mais oui, en effet, tenez voilà la perruque ! Quelle coïncidence, cher monsieur Morin.

D’un mouvement brusque, le chevalier d’Arsac avait plongé la main dans la poche intérieure du détective et il en avait retiré une perruque qu’il brandissait comme un trophée.

Le détective était blême de fureur.

D’Arsac continuait implacable :

— Vous semblez, cher monsieur, avoir sur vous toute une merveilleuse collection de perruques et je ne serais pas surpris que vous en portiez une jusque sur la tête.

Avant d’avoir terminé ces mots, le chevalier avait de nouveau, en un tour de main, enlevé la toison grisonnante qui couvrait le front du détective. Celui-ci apparut, rajeuni de vingt ans ; c’était maintenant le visage d’un jeune homme blond qui apparaissait à tous les regards.

— Voilà maintenant que le détective Morin ressemble à un gentilhomme-cambrioleur de mes amis. Messieurs, je vous présente Monsieur Marcel Legay, l’Homme-Protée, l’Homme…

Mais il ne put achever. Le pseudo-détective venait de brandir un revolver. D’Arsac n’eut que le temps de sauter sur lui, d’un bond de tigre, et de le terrasser dans l’escalier. Des coups de feu retentirent et les balles ricochèrent sur les murs. Un instant, après, le faux Morin était maîtrisé. Le commissaire lui fit mettre la camisole de force par un de ses hommes.

Au cours de l’instruction qui suivit cette arrestation mouvementée, Marcel Legay entra dans la voie des aveux. Il fit cyniquement le récit de ses aventures. C’était le faible de ce gentilhomme-cambrioleur de dévoiler sa façon de procéder : cet homme qui avait l’art de se grimer et de se métamorphoser comme le meilleur des acteurs, avait aussi le travers des cabotins. Il aimait à parader, à faire montre de ses talents divers, il avait un bagout infernal et il parlait trop. La justice connut ainsi le mot de toutes les énigmes.

Marcel Legay raconta comment il avait eu l’idée de se substituer en chevalier d’Arsac pour épouser une riche héritière et de s’emparer de sa dot. Après son échec au château de Beaulieu, il avait voulu prendre une revanche éclatante.

Il était parti de ce principe qu’il ne viendrait à l’esprit de personne qu’il eût l’audace de rentrer de nouveau dans la peau de d’Arsac. L’arrivée de celui-ci, qu’il croyait en Afrique, avait contrecarré ses projets. Mais il avait résolu de ne point abandonner la partie. Lors de la venue insolite du chevalier, il avait d’abord fui prudemment, puis il avait télégraphié à six de ses complices habituels et les avait fait venir à Carteret.

Les bandits avaient d’abord loué, sous un nom d’emprunt, une vieille ferme abandonnée qui, ayant été bâtie sur les ruines d’un vieux château-fort, possédait des souterrains où l’on pourrait séquestrer des otages.

Cela fait, Legay, jugeant qu’il était indispensable d’avoir une intelligence dans la place, acheta à prix d’or l’intendant du château de Carteret, l’homme dont la cupidité et l’avarice étaient proverbiales. Avec l’aide de ses hommes ; le gentil-homme cambrioleur enleva la nuit son épouse la baronne Marguerite et lui fit écrire la lettre que l’on connaît. Il espérait parvenir ainsi à toucher le montant d’une dot que l’arrivée du chevalier d’Arsac compromettait fort et fuir après avoir rendu la liberté à sa femme.

La rencontre de M. Poiroteau éveilla ses soupçons et, par mesure de prudence, il emprisonna le créancier. Quelles ne furent sa surprise et sa rage en constatant que ses deux prisonniers avaient pris la clef des champs.

Il écrivit alors à sa femme une lettre de menace : il espérait la terroriser et toucher ainsi la rançon désirée. Hélas ! on déposa dans la ferme cette enveloppe qu’une prétendue main invisible enleva.

Les souterrains ayant une issue dissimulée derrière une cascade ; Legay, toujours prudent, prit ce chemin et trompa ainsi la vigilance des policiers qui surveillaient l’habitation.

Quelle ne fut sa fureur en s’apercevant que l’enveloppe était vide. Il résolut de se venger et pénétra dans le château de Carteret : il vit son épouse et la menaça. La jeune femme ayant jeté l’alarme, il s’enfuit comme on se souvient jusque dans le water-closset d’où il disparut si mystérieusement.

Comment avait-il pu fuir ? se demandèrent nos lecteurs. C’est bien simple : l’intendant son complice, était sur ses pas ainsi que deux domestiques. Seul l’intendant vit M. Marcel Legay ouvrir la porte du cabinet ; mais, au lieu de s’enfermer, le faux chevalier d’Arsac eut une idée subite : il sortit et se tint devant la porte fermée contre laquelle s’accula l’intendant. Tous deux s’écrièrent : « Il est là ! »

Les domestiques accourus sur les pas de l’intendant crurent voir dans le faux d’Arsac posté, menaçant, devant la porte, le véritable comte de Savignac, qui, pendant ce moment de désarroi, donnait des ordres dans une autre aile du château.

Avec un sang-froid remarquable, Legay-d’Arsac déclara qu’il allait chercher la police et recommanda que l’on tint bien enfermé le prisonnier dans le cabinet exigu. Il avertit, en effet, le commissaire, puis il se retira d’un pas dégagé. Il ne courait qu’un risque : rencontrer le vrai d’Arsac. Mais la chance lui sourit.

Le bruit s’était répandu que le fuyard était pris et il put sans encombre quitter le château.

Quelque temps après on s’apercevait de sa disparition incompréhensible. Ne parvenant pas à entrer en possession de la dot qu’il convoitait, il conçut un double projet : tuer sa femme pour en devenir l’héritier — il était marié sous le régime de la communauté des biens — et ensuite faire périr mystérieusement le véritable d’Arsac de façon qu’on ne pût contester ses droits.

La nuit, armé d’une carabine, il se cacha dans le parc du château, et tira sur Marguerite de Carteret ; mais la blessure n’était que légère. Sur les entrefaites, il apprit que le baron écrivait au détective Morin ; la lettre fut confiée à l’intendant qui, moyennant une forte indemnité l’abandonna au gentilhomme-cambrioleur. Celui-ci vit un moyen inespéré, tout en évitant la dangereuse présence du célèbre détective à Carteret, de pénétrer dans la place en maître.

Prendre un déguisement pour lui n’était qu’un jeu : il imita M. Morin et se présenta sous son nom au château, trompant ainsi jusqu’au bénévole commissaire. La nuit même, il proposa de veiller la jeune blessée.

Malheureusement le baron lui tint compagnie. Mais le faux Morin tenta un coup d’audace : ayant la certitude que jamais on n’oserait soupçonner le célèbre détective, il profita d’un moment où M. de Carteret avait la tête tournée vers le chevet du lit pour tirer un coup de revolver sur la blessée et rejeter l’arme loin de lui.

Legay résolut de continuer son système de terrorisation à outrance ; mais avant tout il fallait se débarrasser du rival dangereux : le chevalier d’Arsac. Il fit enlever M. Poiroteau, prit son déguisement et attira le chevalier dans un guet-apens.

Il se croyait dès lors libre à jamais. Tout lui souriait : le soir même la dot de sa femme était déposée dans une enveloppe, derrière le buste de Jupiter. Subtiliser un objet quelconque, était pour le gentilhomme-cambrioleur l’enfance de l’art. Sous prétexte de faire l’inspection de la chambre, Legay fureta partout : il prit l’enveloppe précieuse en main et la remit en place ; mais ce geste avait suffi pour qu’il y fit adhérer un cachet auquel était attaché un fin et long fil noir dont il tint l’autre extrémité en main.

Tout en parlant, il profita de l’obscurité pour tirer à distance la fameuse enveloppe vers lui, tout comme on tire un poisson au bout d’une ligne. Ses compagnons n’y virent que du feu et l’on sait que le commissaire n’était pas loin d’imputer à une main invisible le vol de l’enveloppe. C’était ce que Legay appelait « un petit tour de prestidigitation à l’usage des gens du monde ».

La possession de la dot avait rendu au gentilhomme-cambrioleur toute sa belle humeur. Désormais sa femme lui semblait adorable, et puis il devait hériter plus.

« Morbleu ! pensa-t-il, il ne faut pas tuer la poule aux œufs d’or. Maintenant que le vrai d’Arsac est mort, je n’ai plus rien à craindre. Il ne me reste plus qu’à vivre paisiblement dans sa peau et à devenir un vrai modèle ».

D’où la conversation délicate qu’il eut avec le baron de Carteret.

Legay triomphait, il était aux nues. Mais il avait compté sans ce damné Gascon qui devait ressusciter d’une façon si inopportune.

Il ne s’expliquait pas comment d’Arsac avait pu briser les murs de granit de sa prison. Le chevalier, au cours d’un interrogatoire, voulut bien le lui dire. Il expliqua comment le cambrioleur avait commis une imprudence en mettant deux prisonniers dans un même sac. L’oubliette n’avait qu’une issue ; la trappe que ne pouvait atteindre un homme, mais qui était accessible à deux. Comment ? C’est bien simple. Le chevalier avait ordonné à M. Poiroteau de se mettre debout en faisant un échelon de ses mains. D’Arsac avait gravi cette échelle vivante, s’était haussé sur les épaules de son créancier et, les bras tendus, était parvenu à soulever la trappe.

— Morbleu ! fit Legay avec regret, je n’y avait pas songé.

— Vous avez été mauvais mathématicien, tout simplement, répliqua d’Arsac. C’est ce qui vous a perdu.

— Sans cette erreur, je triomphais, fit ironiquement le cambrioleur. J’avais été un si bon détective !

— Hé ! Mordious ! claironna d’Arsac, le meilleur détective de nous deux n’était pas celui qu’on pensait.

L’interrogatoire terminé, M. Poiroteau, l’homme pratique par excellence, suggéra au chevalier une idée :

— Monsieur le chevalier, vous avez fait le travail de M. Morin. Ne vous semble-t-il pas que vous pourriez réclamer au baron de Carteret des honoraires ?

M. Poiroteau, sachez que je ne fais jamais payer les services que je rends.

— C’est regrettable, murmura entre les dents le créancier. Nous serions millionnaires.

Disons pour terminer, puisque nous parlons de millions, que la précieuse enveloppe contenant la dot de Marguerite de Carteret avait été trouvée sur le faux Morin lors de son arrestation. Elle fut restituée au baron. Le mariage fut annulé, à la demande du chevalier, qui recouvra sa liberté avec une joie fort légitime et au désespoir de M. Poiroteau qui vit avec crainte baisser la valeur de ses créances.

Quand à Marcel Legay, il fut condamné à trente ans de prison.

En attendant prononcer cet arrêt, il remarqua cyniquement :

— J’ai déjà subi, sous des noms différents, vingt-deux condamnations. Les peines encourues par moi, à ce jour représentent au total 267 années de prison exactement ! Je n’espère pas vivre assez vieux pour payer jamais ma dette à la société.

Et il ajouta avec une pointe d’ironie :

— Je suis un homme dans le genre du chevalier d’Arsac : je roule mes créanciers.


Maurice BOUE.
— FIN —