Le Roi des montagnes/06

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CHAPITRE VI

L’ÉVASION


Au milieu de nos adieux, il se répandit autour de nous une odeur alliacée qui me prit à la gorge. C’était la femme de chambre de ces dames qui venait se recommander à leur générosité. Cette créature avait été plus incommode qu’utile, et depuis deux jours on l’avait dispensée de tout service. Cependant Mme Simons regretta de ne pouvoir rien faire pour elle, et me pria de conter au Roi comment elle avait été dépouillée de son argent. Hadgi-Stavros ne parut ni surpris ni scandalisé. Il haussa simplement les épaules, et dit entre ses dents : « Ce Périclès !… mauvaise éducation… La ville… la cour… J’aurais dû m’attendre à cela. » Il ajouta tout haut : « Priez ces dames de ne s’inquiéter de rien. C’est moi qui leur ai donné une servante, c’est à moi de la payer. Dites-leur que, si elles ont besoin d’un peu d’argent pour retourner à la ville, ma bourse est à leur disposition. Je les fais escorter jusqu’au bas de la montagne, quoiqu’elles ne courent aucun danger. Les gendarmes sont moins à craindre qu’on ne pense généralement. Elles trouveront un déjeuner, des chevaux et un guide au village de Castia : tout est prévu et tout est payé. Pensez-vous qu’elles me fassent le plaisir de me donner la main, en signe de réconciliation ? »

Mme Simons se fit un peu tirer l’oreille, mais sa fille tendit résolument sa main au vieux pallicare. Elle lui dit en anglais, avec une espièglerie assez plaisante : « C’est beaucoup d’honneur que vous nous faites, très intéressant monsieur, car en ce moment c’est nous qui sommes les Clephtes, et vous qui êtes la victime. »

Le Roi répondit de confiance : « Merci, mademoiselle ; vous avez trop de bonté. »

La jolie main de Mary-Ann était hâlée comme une pièce de satin rose qui serait restée en étalage pendant trois mois d’été. Cependant croyez bien que je ne me fis pas prier pour y appliquer mes lèvres. Je baisai ensuite le métacarpe austère de Mme Simons. « Bon courage ! monsieur, » cria la vieille dame en s’éloignant. Mary-Ann ne dit rien ; mais elle me lança un coup d’œil capable d’électriser une armée. De tels regards, valent une proclamation.

Lorsque le dernier homme de l’escorte eut disparu, Hadgi-Stavros me prit à part et me dit : « Eh bien ! nous avons donc fait quelque maladresse ?

— Hélas oui. Nous n’avons pas été adroits.

— Cette rançon n’est pas payée. Le sera-t-elle ? Je le crois. Les Anglaises ont l’air d’être au mieux avec vous.

— Soyez tranquille, sous trois jours je serai loin du Parnès.

— Allons, tant mieux ! J’ai grand besoin d’argent, comme vous savez. Nos pertes de lundi vont grever notre budget. Il faut compléter le personnel et le matériel.

— Vous avez bonne grâce à vous plaindre ! vous venez d’encaisser cent mille francs d’un coup !

— Non, quatre-vingt-dix : le moine a déjà prélevé la dîme. Sur cette somme qui vous semble énorme, il n’y aura pas vingt mille francs pour moi. Nos frais sont considérables ; nous avons de lourdes charges. Que serait-ce donc si l’assemblée des actionnaires se décidait à fonder un hôtel des Invalides, comme il en a été question ? Il ne manquerait plus que de faire une pension aux veuves et aux orphelins du brigandage ! Comme les fièvres et les coups de fusil nous enlèvent trente hommes par an, vous voyez où cela nous conduirait. Nos frais seraient à peine couverts ; j’y mettrais du mien, mon cher monsieur !

— Vous est-il jamais arrivé de perdre sur une affaire ?

— Une seule fois. J’avais touché cinquante mille francs pour le compte de la société. Un de mes secrétaires, que j’ai pendu depuis, s’enfuit en Thessalie avec la caisse. J’ai dû combler le déficit : je suis responsable. Ma part s’élevait à sept mille francs ; j’en ai donc perdu quarante-trois mille. Mais le drôle qui m’avait volé l’a payé cher. Je l’ai puni à la mode de Perse. Avant de le pendre, on lui a arraché toutes les dents l’une après l’autre et on les lui a plantées à coup de marteau dans le crâne… pour le bon exemple, vous entendez ? Je ne suis pas méchant, mais je ne souffre pas qu’on me fasse du tort. »

Je me réjouis à l’idée que le pallicare, qui n’était pas méchant, perdrait quatre-vingt mille francs sur la rançon de Mme Simons, et qu’il en recevrait la nouvelle lorsque mon crâne et mes dents ne seraient plus à sa portée. Il passa son bras sous le mien et me dit familièrement :

« Comment allez-vous faire pour tuer le temps jusqu’à votre départ ? Ces dames vont vous manquer et la maison vous paraîtra grande. Voulez-vous jeter un coup d’œil sur les journaux d’Athènes ? le moine me les a apportés. Moi, je ne les lis presque jamais. Je sais au juste prix ce que valent les articles de journal, puisque je les paye. Voici la Gazette officielle, l’Espérance, le Pallicare, la Caricature. Tout cela doit parler de nous. Pauvres abonnés ! Je vous laisse. Si vous trouvez quelque chose de curieux, vous me le conterez. »

L’Espérance, rédigée en français et destinée à jeter de la poudre aux yeux de l’Europe, avait consacré un long article à démentir les dernières nouvelles du brigandage. Elle plaisantait spirituellement les voyageurs naïfs qui voient un voleur dans tout paysan déguenillé, une bande armée dans chaque nuage de poussière, et qui demandent grâce au premier buisson qui les arrête par la manche de leur habit. Cette feuille véridique vantait la sécurité des chemins, célébrait le désintéressement des indigènes, exaltait le calme et le recueillement qu’on est sûr de trouver sur toutes les montagnes du royaume.

Le Pallicare, rédigé sous l’inspiration de quelques amis d’Hadgi-Stavros, contenait une biographie éloquente de son héros. Il racontait que ce Thésée des temps modernes, le seul homme de notre siècle qui n’eût jamais été vaincu, avait tenté une forte reconnaissance dans la direction des roches Scironiennes. Trahi par la mollesse de ses compagnons, il s’était retiré avec des pertes insignifiantes. Mais, saisi d’un profond dégoût pour une profession dégénérée, il renonçait désormais à l’exercice du brigandage et quittait le sol de la Grèce ; il s’expatriait en Europe, où sa fortune, glorieusement acquise, lui permettrait de vivre en prince. « Et maintenant, ajoutait le Pallicare, allez, venez, courez dans la plaine et dans la montagne ! Banquiers et marchands, Grecs, étrangers, voyageurs, vous n’avez plus rien à craindre : le Roi des montagnes a voulu, comme Charles-Quint, abdiquer au plus haut de sa gloire et de sa puissance. »

On lisait dans la Gazette officielle :

« Dimanche, 3 courant, à cinq heures du soir, la caisse militaire que l’on dirigeait sur Argos, avec une somme de vingt mille francs, a été attaquée par la bande d’Hadgi-Stavros, connu sous le nom de Roi des montagnes. Les brigands, au nombre de trois ou quatre cents, ont fondu sur l’escorte avec une fureur incroyable. Mais les deux premières compagnies du 2e bataillon du 4e de ligne, sous le commandement du brave major Nicolaïdis, ont opposé une résistance héroïque. Les sauvages agresseurs ont été repoussés à coups de baïonnette, en laissant le champ de bataille couvert de morts. Hadgi-Stavros est, dit-on, grièvement blessé. Nos pertes sont insignifiantes.

« Le même jour, à la même heure, les troupes de Sa Majesté remportaient une autre victoire à dix lieues de distance. C’est vers le sommet du Parnès, à quatre stades de Castia, que la 2e compagnie du Ier bataillon de gendarmerie a défait la bande d’Hadgi-Stavros. Là encore, suivant le rapport du brave capitaine Périclès, le Roi des montagnes aurait reçu un coup de feu. Malheureusement ce succès a été payé cher. Les brigands, abrités par les rochers et les buissons, ont tué ou blessé grièvement dix gendarmes. Un jeune officier de grande espérance, M. Spiro, élève sortant de l’école des Évelpides, a trouvé sur le champ de bataille une mort glorieuse. En présence de si grands malheurs, ce n’est pas une médiocre consolation de penser que là, comme partout, force est restée à la loi. »

Le journal la Caricature contenait une lithographie mal dessinée, où je reconnus cependant les portraits du capitaine Périclès et du Roi des montagnes. Le filleul et le parrain se tenaient étroitement embrassés. Au bas de cette image, l’artiste avait écrit la légende suivante :

COMME ILS SE BATTENT !

« Il paraît, dis-je en moi-même, que je ne suis pas seul dans la confidence, et que le secret de Périclès ressemblera bientôt au secret de Polichinelle. »

Je repliai les journaux, et en attendant le retour du Roi, je méditai sur la position où Mme Simons m’avait laissé. Certes, il était glorieux de ne devoir ma liberté qu’à moi-même, et mieux valait sortir de prison par un trait de courage que par une ruse d’écolier. Je pouvais, du jour au lendemain, passer à l’état de héros de roman et devenir un objet d’admiration pour toutes les demoiselles de l’Europe. Nul doute que Mary-Ann ne se prît à m’adorer lorsqu’elle me reverrait sain et sauf après une évasion périlleuse. Cependant le pied pouvait me manquer dans cette formidable glissade. Si je me cassais un bras ou une jambe, Mary-Ann verrait-elle de bon œil un héros boiteux ou manchot ? De plus, il fallait m’attendre à être gardé nuit et jour. Mon plan, si ingénieux qu’il fût, ne pouvait s’exécuter qu’après la mort de mon gardien. Tuer un homme n’est pas une petite affaire, même pour un docteur. Cela n’est rien en paroles, surtout lorsqu’on parle à la femme qu’on aime. Mais depuis le départ de Mary-Ann je n’avais plus la tête à l’envers. Il me semblait moins facile de me procurer une arme et moins commode de m’en servir. Un coup de poignard est une opération chirurgicale qui doit donner la chair de poule à tout homme de bien. Qu’en dites-vous, monsieur ? Moi, je pensai que ma future belle-mère avait peut-être agi légèrement avec son gendre en espérance. Il ne lui coûtait pas beaucoup de m’envoyer quinze mille francs de rançon, quitte à les imputer ensuite sur la dot de Mary-Ann. Quinze mille francs seraient peu de chose pour moi le jour du mariage. C’était beaucoup dans l’état où je me trouvais, à la veille d’égorger un homme et de descendre quelques centaines de mètres par une échelle sans échelons. J’en vins à maudire Mme Simons aussi cordialement que la plupart des gendres maudissent leur belle-mère dans tous les pays civilisés. Comme j’avais des malédictions à revendre, j’en dirigeai aussi quelques-unes contre mon excellent ami John Harris, qui m’abandonnait à mon sort. Je me disais que, s’il eût été à ma place et moi à la sienne, je ne l’aurais pas laissé huit grands jours sans nouvelles. Passe encore pour Lobster, qui était trop jeune ; pour Giacomo, qui n’était qu’une force inintelligente, et pour M. Mérinay, dont je connaissais l’égoïsme renforcé ! On pardonne aisément une trahison aux égoïstes, parce qu’on a pris l’habitude de ne point compter sur eux. Mais Harris, qui avait exposé sa vie pour sauver une vieille négresse de Boston ! Est-ce que je ne valais pas une négresse ? Je croyais, en bonne justice, en valoir au moins deux ou trois.

Hadgi-Stavros vint changer le cours de mes idées en m’offrant un moyen d’évasion plus simple et moins dangereux. Il n’y fallait que des jambes, et Dieu merci, c’est un bien dont je ne suis pas dépourvu. Le Roi me surprit au moment où je bâillais comme le plus humble des animaux.

« Vous vous ennuyez ? me dit-il. C’est la lecture. Je n’ai jamais pu ouvrir un livre sans danger pour mes mâchoires. Je vois avec plaisir que les docteurs n’y résistent pas mieux que moi. Mais pourquoi n’employez-vous pas mieux le temps qui vous reste ? Vous étiez venu ici pour cueillir les plantes de la montagne ; il ne paraît pas que votre boîte se soit remplie dans ces huit jours. Voulez-vous que je vous envoie en promenade sous la surveillance de deux hommes ? Je suis trop bon prince pour vous refuser cette petite faveur. Il faut que chacun fasse son métier en ce bas monde. À vous les herbages, à moi l’argent. Vous direz à ceux qui vous ont envoyé ici : « Voilà des herbes cueillies dans le « royaume d’Hadgi-Stavros ! » Si vous en trouviez une qui fût belle et curieuse, et dont on n’eût jamais entendu parler dans votre pays, il faudrait lui donner mon nom et l’appeler la Reine des montagnes.

— Mais au fait ! pensai-je, si j’étais à une lieue d’ici, entre deux brigands, il ne serait pas trop malaisé de les gagner de vitesse. Le danger doublerait mes forces ; il n’en faut point douter. Celui qui court le mieux est celui qui a le plus grand intérêt à courir. Pourquoi le lièvre est-il le plus vif de tous les animaux ? Parce qu’il est le plus menacé. »

J’acceptai l’offre du Roi, et, séance tenante, il plaça deux gardes du corps auprès de ma personne. Il ne leur fit pas de recommandations minutieuses. Il leur dit simplement :

« C’est un milord de quinze mille francs ; si vous le laissez perdre, il faudra le payer ou le remplacer. »

Mes acolytes ne ressemblaient nullement à des invalides : ils n’avaient ni blessure, ni contusion, ni avarie d’aucune sorte ; leurs jarrets étaient d’acier, et il ne fallait pas espérer que leurs pieds se trouveraient gênés dans leur chaussure, car ils portaient des mocassins très amples qui laissaient voir le talon. En les passant en revue, je signalai, non sans regret, deux pistolets aussi longs que des fusils d’enfant. Cependant je ne perdis pas courage. À force de fréquenter la mauvaise compagnie, le sifflement des balles m’était devenu familier. Je sanglai ma boîte sur mes épaules et je partis.

« Bien du plaisir ! me cria le Roi.

— Adieu, sire !

— Non pas, s’il vous plaît ; au revoir ! »

J’entraînai mes compagnons dans la direction d’Athènes : c’était autant de pris sur l’ennemi. Ils ne firent aucune résistance, et me permirent d’aller où je voulais. Ces brigands, beaucoup mieux élevés que les quatre gendarmes de Périclès, laissaient à mes mouvements toute la latitude désirable. Je ne sentais point à chaque pas leurs coudes s’enfoncer dans mes flancs. Ils herborisaient, de leur côté, pour le repas du soir. Quant à moi, je paraissais très âpre à la besogne : j’arrachais à droite et à gauche des touffes de gazon qui n’en pouvaient mais ; je feignais de choisir un brin d’herbe dans la masse, et je le déposais précieusement au fond de ma boîte, en prenant garde de ne point me surcharger : c’était bien assez du fardeau que je portais. J’avais remarqué dans une course de chevaux qu’un admirable jockey s’était laissé battre parce qu’il portait une surcharge de cinq kilogrammes. Mon attention semblait attachée à la terre, mais vous pouvez croire qu’il n’en était rien. En semblable circonstance, on n’est plus botaniste, on est prisonnier. Pellisson ne se serait pas amusé aux araignées s’il avait eu seulement un clou pour scier ses barreaux. J’ai peut-être rencontré ce jour-là des plantes inédites qui auraient fait la fortune d’un naturaliste ; mais je m’en souciais comme d’une giroflée jaune. Je suis sûr d’avoir passé auprès d’un admirable pied de Boryana variabilis : il pesait une demi-livre avec les racines. Je ne lui fis pas l’honneur d’un regard ; je ne voyais que deux choses : Athènes à l’horizon, et les brigands à mes côtés. J’épiais les yeux de mes coquins, dans l’espoir qu’une bonne distraction me délivrerait de leur surveillance ; mais, qu’ils fussent sous ma main ou à dix pas de ma personne, qu’ils fussent occupés à cueillir leur salade ou à regarder voler les vautours, ils avaient toujours au moins un œil braqué sur mes mouvements.

L’idée me vint de leur créer une occupation sérieuse. Nous étions dans un sentier assez droit, qui s’en allait évidemment vers Athènes. J’avisai à ma gauche une belle touffe de genêts que les soins de la Providence avaient fait croître au sommet d’un rocher. Je feignis d’en avoir envie comme d’un trésor. J’escaladai à cinq ou six reprises le talus escarpé qui la protégeait. Je fis tant, qu’un de mes gardiens eut pitié de mon embarras, et offrit de me faire la courte échelle. Ce n’était pas précisément mon compte. Il fallut bien accepter ses services ; mais, en me hissant sur ses épaules, je le meurtris si outrageusement d’un coup de mes souliers ferrés, qu’il hurla de douleur et me laissa tomber à terre. Son camarade, qui s’intéressait au succès de l’entreprise, lui dit : « Attends ! Je vais monter à la place du milord, moi qui n’ai pas de clous à mes souliers. » Aussitôt dit que fait ; il s’élance, saisit la plante par la tige, la secoue, l’ébranle, l’arrache et pousse un cri. Je courais déjà, sans regarder en arrière. Leur stupéfaction me donna dix bonnes secondes d’avance. Mais ils ne perdirent pas de temps à s’accuser l’un l’autre, car bientôt j’entendis leurs pas qui me suivaient de loin. Je redoublai la vitesse : le chemin était beau, égal, uni, fait pour moi. Nous descendions une pente rapide. J’allais éperdument, les bras collés au corps, sans sentir les pierres qui roulaient sur mes talons, et sans regarder où je posais mes pieds. L’espace fuyait sous moi ; rochers et buissons semblaient courir en sens inverse aux deux côtés de la route ; j’étais léger, j’étais rapide, mon corps ne pesait rien : j’avais des ailes. Mais ce bruit de quatre pieds fatiguait mes oreilles. Tout à coup ils s’arrêtent, je n’entends plus rien. Seraient-ils las de me poursuivre ? Un petit nuage de poussière s’élève à dix pas devant moi. Un peu plus loin une tache blanche s’applique brusquement sur un rocher gris. Deux détonations retentissent en même temps.

Les brigands venaient de décharger leurs pistolets, j’avais essuyé le feu de l’ennemi et je courais toujours. La poursuite recommence : j’entends deux voix haletantes qui me crient : « Arrête ! arrête ! » Je n’arrête pas. Je perds le chemin, et je cours toujours, sans savoir où je vais. Un fossé se présente, large comme une rivière ; mais j’étais trop bien lancé pour mesurer les distances. Je saute : je suis sauvé. Mes bretelles cassent, je suis perdu !

Vous riez ! Je voudrais bien vous voir courir sans bretelles, en tenant des deux mains la ceinture de votre pantalon ! Cinq minutes après, monsieur, les brigands m’avaient rattrapé. Ils s’étaient cotisés pour me mettre des menottes aux poignets, des entraves aux jambes, et ils me poussaient à grands coups de gaule vers le camp d’Hadgi-Stavros.

Le Roi me reçut comme un banqueroutier qui lui aurait emporté quinze mille francs. « Monsieur, me dit-il, j’avais une autre idée de vous. Je pensais me connaître en hommes : votre physionomie m’a bien trompé. Je n’aurais jamais cru que vous fussiez capable de nous faire tort, surtout après la conduite que j’avais tenue envers vous. Ne vous étonnez pas si je prends désormais des mesures sévères : c’est vous qui m’y forcez. Vous serez interné dans votre chambre jusqu’à nouvel ordre. Un de mes officiers vous tiendra compagnie sous votre tente. Ceci n’est encore qu’une précaution. En cas de récidive, c’est à un châtiment qu’il faudrait vous attendre. Vasile, c’est toi que je commets à la garde de monsieur. »

Vasile me salua avec sa politesse ordinaire.

« Ah ! misérable ! pensai-je en moi-même, c’est toi qui jettes les petits enfants dans le feu ! c’est toi qui as pris la taille de Mary-Ann ! c’est toi qui as voulu me poignarder le jour de l’Ascension. Eh bien j’aime mieux avoir affaire à toi qu’à un autre. »

Je ne vous raconterai pas les trois jours que je passai dans ma chambre en compagnie de Vasile. Le drôle m’a procuré là une dose d’ennui que je ne veux partager avec personne. Il ne me voulait aucun mal ; il avait même une certaine sympathie pour moi. Je crois que, s’il m’eût fait prisonnier pour son propre compte, il m’aurait relâché sans rançon. Ma figure lui avait plu dès le premier coup d’œil. Je lui rappelais un frère cadet qu’il avait perdu en Cour d’assises. Mais ces démonstrations d’amitié m’importunaient cent fois plus que les plus mauvais traitements. Il n’attendait pas le lever du soleil pour me donner le bonjour ; à la tombée de la nuit, il ne manquait jamais de me souhaiter des prospérités dont la liste était longue. Il me secouait, au plus profond de mon repos, pour s’informer si j’étais bien couvert. À table, il me servait comme un bon domestique ; au dessert, il me contait des histoires ou me priait de lui en apprendre. Et toujours la griffe en avant pour me serrer la main ! J’opposais à son bon vouloir une résistance acharnée. Outre qu’il me semblait inutile de coucher un rôtisseur d’enfants sur la liste de mes amis, je n’étais nullement curieux de presser la main d’un homme dont j’avais décidé la mort. Ma conscience me permettait bien de le tuer : n’étais-je pas dans le cas de légitime défense ? mais je me serais fait scrupule de le tuer par trahison, et je devais au moins le mettre sur ses gardes par mon attitude hostile et menaçante. Tout en repoussant ses avances, en dédaignant ses politesses, en rebutant ses attentions, je guettais soigneusement l’occasion de m’échapper ; mais son amitié, plus vigilante que la haine, ne me perdait pas de vue un seul instant. Lorsque je me penchais sur la cascade pour graver dans ma mémoire les accidents du terrain, Vasile m’arrachait à ma contemplation avec une sollicitude maternelle. « Prends garde ! disait-il en me tirant par les pieds ; si tu tombais, par malheur, je me le reprocherais toute ma vie. » Lorsque, la nuit, j’essayais de me lever à la dérobée, il sautait hors de son lit en demandant si j’avais besoin de quelque chose. Jamais on n’avait vu un coquin plus éveillé. Il tournait autour de moi comme un écureuil en cage.

Ce qui me désespérait par-dessus tout, c’était sa confiance en moi. Je témoignai un jour le désir d’examiner ses armes. Il me mit son poignard dans la main. C’était un poignard russe, en acier damasquiné, de la fabrique de Toula. Je tirai la lame du fourreau, j’essayai la pointe sur mon doigt, je la dirigeai sur sa poitrine en choisissant la place, entre la quatrième et la cinquième côte. Il me dit en souriant : « N’appuie pas, tu me tuerais. » Certes, monsieur, en appuyant un peu je lui aurais fait justice, mais quelque chose me retint le bras. Il est regrettable que les honnêtes gens aient tant de peine à tuer les assassins, qui en ont si peu à tuer les honnêtes gens. Je remis le poignard au fourreau. Vasile me tendit son pistolet, mais je refusai de le prendre, et je lui dis que ma curiosité était satisfaite. Il arma le chien, me fit voir l’amorce, appuya le canon sur sa tête, et me dit : Voilà ! tu n’aurais plus de gardien. »

Plus de gardien ! Et ! parbleu ! c’est ce que je voulais. Mais l’occasion était trop belle, et le traître me paralysait. Si je l’avais tué dans un pareil moment, je n’aurais pas pu soutenir son dernier regard. Mieux valait faire mon coup pendant la nuit. Par malheur, au lieu de cacher ses armes, il les déposait ostensiblement entre son lit et le mien.

Je finis par trouver un moyen de fuir sans l’éveiller et sans l’égorger. Cette idée me vint le dimanche 11 mai, à six heures. J’avais remarqué, le jour de l’Ascension, que Vasile aimait à boire et qu’il portait mal le vin. Je l’invitai à dîner avec moi. Ce témoignage d’amitié lui monta la tête : le vin d’Égine fit le reste. Hadgi-Stavros, qui ne m’avait pas honoré d’une visite depuis que je n’avais plus son estime, se conduisit encore en hôte généreux. Ma table était mieux servie que la sienne. J’aurais pu boire une outre de vin et un tonneau de rhaki. Vasile, admis à prendre sa part de ces magnificences, commença le repas avec une humilité touchante. Il se tenait à trois pieds de la table, comme un paysan invité chez son seigneur. Peu à peu le vin rapprocha les distances. À huit heures du soir, mon gardien m’expliquait son caractère. À neuf heures, il me racontait, en balbutiant, les aventures de sa jeunesse, et une série d’exploits qui auraient fait dresser les cheveux d’un juge d’instruction. À dix heures, il tomba dans la philanthropie : ce cœur d’acier trempé fondait dans le rhaki, comme la perle de Cléopâtre dans le vinaigre. Il me jura qu’il s’était fait brigand par amour de l’humanité ; qu’il voulait faire sa fortune en dix ans, fonder un hôpital avec ses économies, et se retirer ensuite dans un couvent du mont Athos. Il promit de ne pas m’oublier dans ses prières. Je profitai de ces bonnes dispositions pour lui ingérer une énorme tasse de rhaki. J’aurais pu lui offrir de la poix enflammée : il était trop mon ami pour rien refuser de moi. Bientôt il perdit la voix ; sa tête pencha de droite à gauche et de gauche à droite avec la régularité d’un balancier ; il me tendit la main, rencontra un restant de rôti, le serra cordialement, se laissa tomber à la renverse, et s’endormit du sommeil des sphinx d’Égypte, que le canon français n’a pas éveillés.

Je n’avais pas un instant à perdre : les minutes étaient d’or. Je pris son pistolet, que je lançai dans le ravin. Je saisis son poignard, et j’allais l’expédier dans la même direction, lorsque je réfléchis qu’il pouvait me servir à tailler des mottes de gazon. Ma grosse montre marquait onze heures. J’éteignis les deux foyers de bois résineux qui éclairaient notre table : la lumière pouvait attirer l’attention du Roi. Il faisait beau. Pas plus de lune que sur la main, mais des étoiles en profusion : c’était bien la nuit qu’il me fallait. Le gazon, découpé par longues bandes, s’enlevait comme une pièce de drap. Mes matériaux furent prêts au bout d’une heure. Comme je les portais à la source, je donnai du pied contre Vasile. Il se souleva pesamment et me demanda, par habitude, si j’avais besoin de quelque chose. Je laissai choir mon fardeau, je m’assis auprès de l’ivrogne, et je le priai de boire encore un coup à ma santé. « Oui, dit-il ; j’ai soif. » Je lui remplis pour la dernière fois la coupe de cuivre. Il en but moitié, répandit le reste sur son menton et sur son cou, essaya de se lever, retomba sur la face, étendit les bras en avant et ne bougea plus. Je courus à ma digue, et tout novice que j’étais, le ruisseau fut solidement barré en quarante-cinq minutes : il était une heure moins un quart. Au bruit de la cascade succéda un silence profond. La peur me prit. Je réfléchis que le Roi devait avoir le sommeil léger, comme tous les vieillards, et que ce silence inusité l’éveillerait probablement. Dans le tumulte d’idées qui me remplissait l’esprit, je me souvins d’une scène du Barbier de Séville, où Bartholo s’éveille dès qu’il cesse d’entendre le piano. Je me glissai le long des arbres jusqu’à l’escalier, et je parcourus des yeux le cabinet d’Hadgi-Stavros. Le Roi reposait paisiblement aux côtés de son chiboudgi. Je me glissai jusqu’à vingt pas de son sapin, je tendis l’oreille : tout dormait. Je revins à ma digue à travers une flaque d’eau glacée qui montait déjà jusqu’à mes chevilles. Je me penchai sur l’abîme.

Le flanc de la montagne miroitait imperceptiblement. On apercevait d’espace en espace quelques cavités où l’eau avait séjourné. J’en pris bonne note : c’étaient autant de places où je pouvais mettre le pied. Je retournai à ma tente, je pris ma boîte, qui était suspendue au-dessus de mon lit, et je l’attachai sur mes épaules. En passant par l’endroit où nous avions dîné, je ramassai le quart d’un pain et un morceau de viande que l’eau n’avait pas encore mouillés. Je serrai ces provisions dans ma boîte pour mon déjeuner du lendemain. La digue tenait bon, la brise devait avoir séché ma route ; il était tout près de deux heures. J’aurais voulu, en cas de mauvaise rencontre, emporter le poignard de Vasile. Mais il était sous l’eau, et je ne perdis pas mon temps à le chercher. J’ôtai mes souliers, et je les liai ensemble par les cordons et je les pendis aux courroies de ma boîte. Enfin, après avoir songé à tout, jeté un dernier coup d’œil à mes travaux de terrassement, évoqué les souvenirs de la maison paternelle et envoyé un baiser dans la direction d’Athènes et de Mary-Ann, j’allongeai une jambe par-dessus le parapet je pris à deux mains un arbuste qui pendait sur l’abîme, et je me mis en voyage à la garde de Dieu.

C’était une rude besogne, plus rude que je ne l’avais supposé de là-haut. La roche mal essuyée me procurait une sensation de froid humide, comme le contact d’un serpent. J’avais mal jugé des distances, et les points d’appui étaient beaucoup plus rares que je ne l’espérais. Deux fois je fis fausse route en inclinant sur la gauche. Il fallut revenir, à travers des difficultés incroyables. L’espérance m’abandonna souvent, mais non la volonté. Le pied me manqua : je pris une ombre pour une saillie, et je tombai de quinze ou vingt pieds de haut, collant mes mains et tout mon corps au flanc de la montagne, sans trouver où me retenir. Une racine de figuier me rattrapa par la manche de mon paletot : vous en voyez ici les marques. Un peu plus loin, un oiseau blotti dans un trou s’échappa si brusquement entre mes jambes, que la peur me fit presque tomber à la renverse. Je marchais des pieds et des mains, surtout des mains. J’avais les bras rompus, et j’entendais trembler tous les tendons comme les cordes d’une harpe. Mes ongles étaient si cruellement endoloris, que je ne les sentais plus. Peut-être aurais-je eu plus de force, si j’avais pu mesurer le chemin qui me restait à faire ; mais quand j’essayais de retourner la tête en arrière, le vertige me prenait et je me sentais aller à l’abandon. Pour soutenir mon courage, je m’exhortais moi-même ; je me parlais tout haut entre mes dents serrées. Je me disais : « Encore un pas pour mon père ! encore un pas pour Mary-Ann ! encore un pas pour la confusion des brigands et la rage d’Hadgi-Stavros. »

Enfin mes pieds posèrent sur une plate-forme plus large. Il me sembla que le sol avait changé de couleur. Je pliai les jarrets, je m’assis, je retournai timidement la tête. Je n’étais plus qu’à dix pieds du ruisseau : j’avais gagné les rochers rouges. Une surface plane, percée de petits trous où l’eau séjournait encore, me permit de prendre haleine et de me reposer un peu. Je tirai ma montre : il n’était que deux heures et demie. J’aurais cru, quant à moi, que mon voyage avait duré trois nuits. Je me tâtai bras et jambes, pour voir si j’étais au complet ; dans ces sortes d’expéditions, on sait ce qui part, on ne sait pas ce qui arrive. J’avais eu du bonheur : j’en étais quitte pour quelques contusions et deux ou trois écorchures. Le plus malade était mon paletot. Je levai les yeux en l’air, non pas encore pour remercier le ciel, mais pour m’assurer que rien ne bougeait dans mon ancien domicile. Je m’entendis que quelques gouttes d’eau qui filtraient à travers ma digue. Tout allait bien ; mes derrières étaient assurés ; je savais où trouver Athènes : adieu donc au Roi des montagnes !

J’allais sauter au fond du ravin, quand une forme blanchâtre se dressa devant moi, et j’entendis le plus furieux aboiement qui ait jamais éveillé les échos à pareille heure. Hélas ! monsieur, j’avais compté sans les chiens de mon hôte. Ces ennemis de l’homme rôdaient à toute heure autour du camp, et l’un d’eux m’avait flairé. Ce que j’éprouvai de fureur et de haine à sa rencontre est impossible à dire ; on ne déteste pas à ce point un être déraisonnable. J’aurais mieux aimé me trouver face à face avec un loup, avec un tigre ou un ours blanc, nobles bêtes qui m’auraient mangé sans rien dire, mais qui ne m’auraient pas dénoncé. Les animaux féroces vont à la chasse pour eux-mêmes ; mais que penser de cet horrible chien qui m’allait dévorer bruyamment pour faire sa cour au vieil Hadgi-Stavros ? Je le criblai d’injures ; je fis pleuvoir sur lui les noms les plus odieux ; mais j’avais beau faire, il parlait plus haut que moi. Je changeai de note, j’essayai l’effet des bonnes paroles, je l’interpellai doucement en grec, dans la langue de ses pères ; il ne savait qu’une réponse à tous mes propos, et sa réponse ébranlait la montagne. Je fis silence, c’était une idée ; il se tut. Je me couchai parmi les flaques d’eau ; il s’étendit au pied du rocher en grognant entre ses dents. Je feignis de dormir ; il dormit. Je me laissai glisser insensiblement vers le ruisseau ; il se leva d’un bond, et je n’eus que le temps de remonter sur mon piédestal. Mon chapeau resta entre les mains ou plutôt entre les dents de l’ennemi. L’instant d’après, ce n’était plus rien qu’une pâte, une marmelade, une bouillie de chapeau ! Pauvre chapeau ! je le plaignais ; je me mettais à sa place. Si j’avais pu sortir d’affaire moyennant quelques morsures, je n’y aurais pas regardé de trop près, j’aurais fait la part du chien ; Mais ces monstres-là ne se contentent pas de mordre les gens, ils les mangent !

Je m’avisai que sans doute il avait faim ; que, si je trouvais de quoi le rassasier, il me mordrait probablement encore, mais il ne me mangerait plus. J’avais des provisions, j’en fis le sacrifice ; mon seul regret était de n’en avoir pas cent fois plus. Je lui lançai la moitié de mon pain ; il l’engloutit comme un gouffre : figurez-vous un caillou qui tombe dans un puits. Je regardais piteusement le peu qui me restait à lui offrir, quand je reconnus au fond de la boîte un paquet blanc qui me donna des idées. C’était une petite provision d’arsenic, destinée à mes préparations zoologiques. Je m’en servais pour empailler des oiseaux, mais aucune loi ne me défendait d’en glisser quelques grammes dans l’enveloppe du chien. Mon interlocuteur, mis en appétit, ne demandait qu’à poursuivre son repas. « Attends, lui dis-je, je vais te servir un plat de ma façon… » Le paquet contenait environ trente-cinq grammes d’une jolie poudre blanche et brillante. J’en versai cinq ou six dans un petit réservoir d’eau claire, et je remis le reste dans ma poche. Je délayai soigneusement la part de l’animal ; j’attendis que l’acide arsénieux fût bien dissous ; je plongeai dans la solution un morceau de pain qui but tout, comme une éponge. Le chien s’élança de bon appétit et avala sa mort en une bouchée.

Mais pourquoi ne m’étais-je pas muni d’un peu de strychnine, ou de quelque autre bon poison plus foudroyant que l’arsenic ? Il était plus de trois heures, et les essais de mon invention se firent cruellement attendre. Vers la demie, le chien se mit à hurler de toutes ses forces. Je n’y gagnais pas beaucoup : aboiements ou hurlements, cris de fureur ou cris d’angoisse, allaient toujours au même but, c’est-à-dire aux oreilles d’Hadgi-Stavros. Bientôt l’animal se tordit dans des convulsions horribles ; il écuma ; il fut pris de nausées, il fit des efforts violents pour chasser le poison qui le dévorait. C’était un spectacle bien doux pour moi et je goûtais savoureusement le plaisir des dieux ; mais la mort de l’ennemi pouvait seule me sauver, et la mort se faisait tirer l’oreille. J’espérais que, vaincu par la douleur, il finirait par me livrer passage ; mais il s’acharnait contre moi, il me montrait sa gueule baveuse et sanguinolente, comme pour me reprocher mes présents et me dire qu’il ne mourrait pas sans vengeance. Je lui lançai mon mouchoir de poche : il le déchira aussi vigoureusement que mon chapeau. Le ciel commençait à s’éclaircir, et je pressentais bien que j’avais commis un meurtre inutile. Une heure encore, et les brigands seraient sur mes bras. Je levais la tête vers cette chambre maudite que j’avais quittée sans esprit de retour, et où la puissance d’un chien allait me faire rentrer. Une cataracte formidable me renversa la face contre terre.

Des mottes de gazon, des cailloux, des fragments de rocher roulèrent autour de moi avec un torrent d’eau glaciale. La digue était rompue, et le lac tout entier se vidait sur ma tête. Un tremblement me saisit : chaque flot en passant emportait quelques degrés de ma chaleur animale, et mon sang devenait aussi froid que le sang d’un poisson. Je jette les yeux sur le chien : il était toujours au pied de mon rocher, luttant contre la mort, contre le courant, contre tout, la gueule ouverte et les yeux braqués sur moi. Il fallait en finir. Je détachai ma boîte, je la pris par les deux sangles, et je frappai cette hideuse tête avec tant de fureur que l’ennemi me laissa le champ de bataille. Le torrent le prit en flanc, le roula deux ou trois fois sur lui-même, et le porta je ne sais où.

Je saute dans l’eau : j’en avais jusqu’à mi-corps : je me cramponne aux rochers de la rive ; je sors du courant, j’aborde sur la rive, je me secoue et je crie : Hourra pour Mary-Ann !

Quatre brigands sortent de terre et me prennent au collet en disant : « Te voilà donc, assassin ! Venez tous ! nous le tenons ! le Roi sera content ! Vasile sera vengé ! »

Il paraît que, sans le savoir, j’avais noyé mon ami Vasile.

En ce temps-là, monsieur, je n’avais pas encore tué d’hommes : Vasile était mon premier. J’en ai abattu bien d’autres depuis, à mon corps défendant, et uniquement pour sauver ma vie ; mais Vasile est le seul qui m’ait laissé des remords, quoique sa fin soit le résultat d’une imprudence fort innocente. Vous savez ce que c’est qu’un premier pas ! Aucun assassin découvert par la police et reconduit de brigade en brigade jusqu’au théâtre de son crime ne baissa la tête plus humblement que moi. Je n’osais lever les yeux sur les braves gens qui m’avaient arrêté : je ne me sentais pas la force de soutenir leurs regards réprobateurs ; je pressentais, en tremblant, une épreuve redoutable : j’étais sûr de comparaître devant mon juge et d’être mis en présence de ma victime. Comment affronter les sourcils du Roi des montagnes, après ce que j’avais fait ? Comment revoir sans mourir de honte, le corps inanimé du malheureux Vasile ? Plus d’une fois mes genoux se dérobèrent sous moi, et je serais resté en route, sans les coups de pied qui me suivaient par derrière.

Je traversai le camp désert, le Cabinet du Roi, occupé par quelques blessés, et je descendis, ou plutôt je tombai jusqu’au bas de l’escalier de ma chambre. Les eaux s’étaient retirées en laissant des taches de fange à tous les murs et à tous les arbres. Une dernière flaque restait encore à la place où j’avais enlevé le gazon. Les brigands, le Roi et le moine se tenaient debout, en cercle, autour d’un objet gris et limoneux, dont la vue fit dresser les cheveux sur ma tête : c’était Vasile. Le ciel vous préserve, monsieur, de voir jamais un cadavre de votre façon ! L’eau et la boue, en s’écoulant, avaient déposé un enduit hideux autour de lui. Avez-vous jamais vu une grosse mouche prise depuis trois ou quatre jours dans une toile d’araignée ? L’artisan des filets, ne pouvant se défaire d’un pareil hôte, l’enveloppe d’un peloton de fils grisâtres, et le change en une masse informe et méconnaissable ; tel était Vasile quelques heures après avoir soupé avec moi. Je le retrouvai à dix pas de l’endroit où je lui avais dit adieu. Je ne sais si les brigands l’avaient changé de place, ou s’il s’était transporté là lui-même dans les convulsions de l’agonie ; cependant j’incline à croire que la mort lui avait été douce. Plein de vin comme je l’ai laissé, il a dû succomber sans débat à quelque bonne congestion cérébrale.

Un grondement de mauvais augure salua mon arrivée. Hadgi-Stavros, pâle et le front crispé, marcha droit à moi, me saisit par le poignet gauche, et me tira si violemment, qu’il faillit me désarticuler le bras. Il me jeta au milieu du cercle avec une telle vivacité, que je pensai mettre le pied sur le corps de ma victime : je me rejetai vivement en arrière.

« Regardez ! me cria-t-il d’une voix tonnante ; regardez ce que vous avez fait ! jouissez de votre ouvrage ! rassasiez vos yeux de votre crime. Malheureux ! mais où donc vous arrêterez-vous ? Qui m’aurait dit, le jour où je vous ai reçu ici, que j’ouvrais ma porte à un assassin ? »

Je balbutiai quelques excuses ; j’essayai de démontrer au juge que je n’étais coupable que par imprudence. Je m’accusai sincèrement d’avoir enivré mon gardien pour échapper à sa surveillance, et fuir sans obstacle de ma prison ; mais je me défendis du crime d’assassinat. Était-ce ma faute, à moi, si la crue des eaux l’avait noyé une heure après mon départ ? La preuve que je ne lui voulais aucun mal, c’est que je ne l’avais pas frappé d’un seul coup de poignard lorsqu’il était ivre mort, et que j’avais ses armes entre les mains. On pouvait laver son corps et s’assurer qu’il était sans blessure.

« Au moins, reprit le Roi, avouez que votre imprudence est bien égoïste et bien coupable ! Quand votre vie n’était pas menacée, quand on ne vous retenait ici que pour une somme d’argent, vous vous êtes enfui par avarice ; vous n’avez songé qu’à faire l’économie de quelque écus, et vous ne vous êtes pas occupé de ce pauvre misérable que vous laissiez mourir derrière vous ! Vous ne vous êtes pas soucié de moi, que vous alliez priver d’un auxiliaire indispensable ! Et quel moment avez-vous choisi pour nous trahir ? le jour où tous les malheurs nous assaillent à la fois ; où je viens d’essuyer une défaite ; où j’ai perdu mes meilleurs soldats ; où Sophoclis est blessé ; où le Corfiote est mourant ; où le jeune Spiro, sur qui je comptais, a perdu la vie ; où tous mes hommes sont las et découragés ! C’est alors que vous avez eu le cœur de m’enlever mon Vasile ! Vous n’avez donc pas de sentiments humains ? Ne valait-il pas cent fois mieux payer honnêtement votre rançon, comme il convient à un bon prisonnier, que de laisser dire que vous avez sacrifié la vie d’un homme pour quinze mille francs !

— Eh ! morbleu ! m’écriai-je à mon tour, vous en avez bien tué d’autres, et pour moins. »

Il répliqua avec dignité : « C’est mon état, monsieur ce n’est pas le vôtre. Je suis brigand, et vous êtes docteur. Je suis Grec, et vous êtes Allemand. »

À cela je n’avais rien à répondre. Je sentais bien, au tremblement de toutes les fibres de mon cœur, que je n’étais ni né ni élevé pour la profession de tueur d’hommes. Le Roi, fort de mon silence, haussa la voix d’un ton, et poursuivit ainsi :

« Savez-vous, malheureux jeune homme, quel était l’être excellent dont vous avez causé la mort ? Il descendait de ces héroïques brigands de Souli qui ont soutenu de si rudes guerres pour la religion et la patrie contre Ali de Tébélen, pacha de Janina. Depuis quatre générations, tous ses ancêtres ont été pendus ou décapités, pas un n’est mort dans son lit. Il n’y a pas encore six ans que son propre frère a péri en Épire des suites d’une condamnation à mort : il avait assassiné un musulman. La dévotion et le courage sont héréditaires dans sa famille. Jamais Vasile n’a manqué à ses devoirs religieux. Il donnait aux églises, il donnait aux pauvres. Le jour de Pâques, il allumait un cierge plus gros que tous les autres. Il se serait fait tuer plutôt que de violer la loi du jeûne, ou de manger gras un jour d’abstinence. Il économisait pour se retirer dans un couvent du mont Athos. Le saviez-vous ? »

Je confessai humblement que je le savais.

« Savez-vous qu’il était le plus résolu de tous mes compagnons ? Je ne veux rien ôter au mérite personnel de ceux qui m’écoutent, mais Vasile était d’un dévouement aveugle, d’une obéissance intrépide, d’un zèle à l’épreuve de toutes les circonstances. Aucune besogne n’était trop dure au gré de son courage ; aucune exécution ne répugnait à sa fidélité. Il aurait égorgé tout le royaume si je lui avais commandé de le faire. Il aurait arraché un œil à son meilleur ami sur un signe de mon petit doigt. Et vous me l’avez tué ! Pauvre Vasile ! quand j’aurai un village à brûler, un avare à mettre sur le gril, une femme à couper en morceaux, un enfant à écorcher vif, qui est-ce qui te remplacera ? »

Tous les brigands, électrisés par cette oraison funèbre, s’écrièrent unanimement : « Nous ! nous ! » Les uns tendaient les bras vers le Roi, les autres dégainaient leurs poignards ; les plus zélés me couchèrent en joue avec leurs pistolets. Hadgi-Stavros mit un frein à leur enthousiasme : il me fit un rempart de son corps, et poursuivit son discours en ces termes :

« Console-toi, Vasile, tu ne resteras pas sans vengeance. Si je n’écoutais que ma douleur, j’offrirais à tes mânes la tête du meurtrier ; mais elle vaut quinze mille francs, et cette pensée me retient. Toi-même, si tu pouvais prendre la parole, comme autrefois dans nos conseils, tu me prierais d’épargner ses jours ; tu refuserais une vengeance si coûteuse. Ce n’est pas dans les circonstances où ta mort nous a laissés qu’il convient de faire des folies ; et de jeter l’argent par les fenêtres. »

Il s’arrêta un moment ; je respirai.

« Mais, reprit le Roi, je saurai concilier l’intérêt et la justice. Je châtierai le coupable sans risquer le capital. Sa punition sera le plus bel ornement de tes funérailles ; et, du haut de la demeure des Pallicares, où ton âme s’est envolée, tu contempleras avec joie un supplice expiatoire qui ne nous coûtera par un sou. »

Cette péroraison enleva l’auditoire. Tout le monde en fut charmé, excepté moi. Je me creusais la cervelle pour deviner ce que le Roi me réservait, et j’étais si peu rassuré, que mes dents claquaient à se rompre. Certes, il fallait m’estimer heureux d’avoir la vie sauve, et la conservation de ma tête ne me semblait pas un médiocre avantage ; mais je connaissais l’imagination inventive des Hellènes de grand chemin. Hadgi-Stavros, sans me donner la mort, pouvait m’infliger tel châtiment qui me ferait détester la vie. Le vieux scélérat refusa de m’apprendre à quel supplice il me destinait. Il eut si peu de pitié de mes angoisses, qu’il me força d’assister aux funérailles de son lieutenant.

Le corps fut dépouillé de ses habits, transporté auprès de la source et lavé à grande eau. Les traits de Vasile étaient à peine altérés ; sa bouche entr’ouverte avait encore le sourire pénible de l’ivrogne ; ses yeux ouverts conservaient un regard stupide. Les membres n’avaient rien perdu de leur souplesse ; la rigidité cadavérique se fait longtemps attendre chez les individus qui meurent par accident.

Le cafedgi du roi et son porte-chibouque procédèrent à la toilette du mort. Hadgi-Stavros en fit les frais, en sa qualité d’héritier. Vasile n’avait plus de famille, et tous ses biens revenaient au Roi. On revêtit le corps d’une chemise fine, d’une jupe en belle percale et d’une veste brodée d’argent. On enferma ses cheveux humides dans un bonnet presque neuf. On serra dans des guêtres de soie rouge ses jambes, qui ne devaient plus courir. On le chaussa de babouches en cuir de Russie. De sa vie, le pauvre Vasile n’avait été si propre et si beau. On passa du carmin sur ses lèvres : on lui mit du blanc et du rouge comme à un jeune premier qui va entrer en scène. Durant toute l’opération, l’orchestre des brigands exécutait un air lugubre que vous avez dû entendre plus d’une fois dans les rues d’Athènes. Je me félicite de n’être pas mort en Grèce, car c’est une musique abominable, et je ne me consolerais jamais d’avoir été enterré sur cet air-là.

Quatre brigands se mirent à creuser une fosse au milieu de la chambre, sur l’emplacement de la tente de Mme Simons, à l’endroit où Mary-Ann avait dormi. Deux autres coururent au magasin chercher des cierges, qu’ils distribuèrent à l’assistance. J’en reçus un comme tout le monde. Le moine entonna l’office des morts. Hadgi-Stavros psalmodiait les répons d’une voix ferme, qui me remuait jusqu’au fond de l’âme. Il faisait un peu de vent, et la cire de mon cierge tombait sur ma main en pluie brûlante ; mais c’était, hélas ! bien peu de chose au prix de ce qui m’attendait. Je me serais abonné volontiers à cette douleur-là, si la cérémonie avait pu ne jamais finir.

Elle finit cependant. Quand la dernière oraison fut dite, le Roi s’approcha solennellement de la civière où le corps était déposé, et il le baisa sur la bouche. Les brigands, un à un, suivirent son exemple. Je frémissais à l’idée que mon tour allait venir. Je me cachai derrière ceux qui avaient déjà joué leur rôle, mais le Roi m’aperçut et me dit : « C’est à vous. Marchez donc ! Vous lui devez bien cela. »

Était-ce enfin l’expiation dont il m’avait menacé ? Un homme juste se serait contenté à moins. Je vous jure, monsieur, que ce n’est pas un jeu d’enfant de baiser les lèvres d’un cadavre, surtout lorsqu’on se reproche de l’avoir tué. Je m’avançai vers la civière, je contemplai face à face cette figure dont les yeux ouverts semblaient rire de mon embarras ; je penchai la tête, j’effleurai les lèvres. Un brigand facétieux m’appuya la main sur la nuque. Ma bouche s’aplatit sur la bouche froide ; je sentis le contact de ses dents de glace, et je me relevai saisi d’horreur, emportant je ne sais quelle saveur de mort qui me serre encore la gorge au moment où je vous parle. Les femmes sont bien heureuses : elles ont la ressource de s’évanouir.

Alors on descendit le cadavre dans la terre. On lui jeta une poignée de fleurs, un pain, une pomme et quelques gouttes de vin d’Égine. C’était la chose dont il avait le moins besoin. La fosse se ferma bien vite, plus vite que je n’aurais voulu. Un brigand fit observer qu’il faudrait deux bâtons pour faire une croix. Hadgi-Stavros lui répondit : « Sois tranquille ; on mettra les bâtons du milord. » Je vous laisse à penser si mon cœur faisait un vacarme dans ma poitrine. Quels bâtons ? Qu’y avait-il de commun entre les bâtons et moi ?

Le Roi fit un signe à son chiboudgi, qui courut aux bureaux et revint avec deux longues gaules de laurier d’Apollon. Hadgi-Stavros prit la civière funèbre et la porta sur la tombe. Il l’appuya sur la terre fraîchement remuée, la fit relever par un bout, tandis que l’autre touchait au sol, et me dit en souriant « C’est pour vous que je travaille. Déchaussez-vous, s’il vous plaît. »

Il dut lire dans mes yeux une interrogation pleine d’angoisse et d’épouvanté, car il répondit à la demande que je n’osais lui adresser : « Je ne suis pas méchant, et j’ai toujours détesté les rigueurs inutiles. C’est pourquoi je veux vous infliger un châtiment qui nous profite en nous dispensant de vous surveiller à l’avenir. Vous avez depuis quelques jours une rage de vous évader. J’espère que lorsque vous aurez reçu vingt coups de bâton sur la plante des pieds, vous n’aurez plus besoin de gardien, et votre amour des voyages se calmera pour quelque temps. C’est un supplice que je connais ; les Turcs me l’ont fait subir dans ma jeunesse, et je sais par expérience qu’on n’en meurt pas. On en souffre beaucoup ; vous crierez, je vous en avertis. Vasile vous entendra du fond de sa tombe, et il sera content de nous. »

À cette annonce, ma première idée fut d’user de mes jambes tandis que j’en avais encore la libre disposition. Mais il faut croire que ma volonté était bien malade, car il me fut impossible de mettre un pied devant l’autre. Hadgi-Stavros m’enleva de terre aussi légèrement que nous cueillons un insecte sur un chemin. Je me sentis lier et déchausser avant qu’une pensée sortie de mon cerveau eût le temps d’arriver au bout de mes membres. Je ne sais ni sur quoi on appuya mes pieds, ni comment on les empêcha de reculer jusqu’à ma tête au premier coup de bâton. Je vis les deux gaules tournoyer devant moi, l’une à droite, l’autre à gauche ; je fermai les yeux, et j’attendis. Je n’attendis pas assurément la dixième partie d’une seconde, et pourtant, dans un si court espace, j’eus le temps d’envoyer une bénédiction à mon père, un baiser à Mary-Ann, et plus de cent mille imprécations à partager entre Mme Simons et John Harris.

Je ne m’évanouis pas un seul instant ; c’est un sens qui me manque, je vous l’ai dit. Aussi n’y eut-il rien de perdu. Je sentis tous les coups de bâton, l’un après l’autre. Le premier fut si furieux, que je crus qu’il ne resterait rien à faire pour les suivants. Il me prit par le milieu de la plante des pieds, sous cette petite voûte élastique qui précède le talon et qui supporte le corps de l’homme.

Ce n’est pas le pied qui me fit mal à cette fois ; mais je crus que les os de mes pauvres jambes allaient sauter en éclats. Le second m’atteignit plus bas, juste sous les talons ; il me donna une secousse profonde, violente, qui ébranla toute la colonne vertébrale, et remplit d’un tumulte effroyable mon cerveau palpitant et mon crâne près d’éclater. Le troisième donna droit sur les orteils et produisit une sensation aiguë et lancinante, qui frisait toute la partie antérieure du corps et me fit croire un instant que l’extrémité du bâton était venue me retrousser le bout du nez. C’est à ce moment, je pense, que le sang jaillit pour la première fois. Les coups se succédèrent dans le même ordre et aux mêmes places, à des intervalles égaux. J’eus assez de courage pour me taire aux deux premiers ; je criai au troisième, je hurlai au quatrième, je gémis au cinquième et aux suivants. Au dixième, la chair elle-même n’avait plus la force qu’il faut pour se plaindre : je me tus. Mais l’anéantissement de ma vigueur physique ne diminuait en rien la netteté de mes perceptions. J’aurais été incapable de soulever mes paupières, et cependant le plus léger bruit arrivait trop à mes oreilles. Je ne perdis pas un mot de ce qui se disait autour de moi. C’est une observation dont je me souviendrai plus tard si je pratique la médecine. Les docteurs ne se font pas faute de condamner un malade à quatre pas de son lit, sans songer que le pauvre diable a peut-être encore assez d’oreille pour les entendre. J’entendis un jeune brigand qui disait au Roi : « Il est mort. À quoi bon fatiguer deux hommes sans profit pour personne ? » Hadgi-Stavros répondit : « Ne crains rien. J’en ai reçu soixante à la file, et deux jours après je dansais la Romaïque.

— Comment as-tu fait ?

— J’ai employé la pommade d’un renégat italien appelé Luidgi-Bey… Où en sommes-nous ? Combien de coups de bâton ?

— Dix-sept.

— Encore trois, enfants ; et soignez-moi les derniers. »

Le bâton eut beau faire, les derniers coups tombaient sur une matière saignante, mais insensible. La douleur m’avait presque paralysé.

On m’enleva du brancard, on délia les cordes ; on emmaillota mes pieds dans des compresses d’eau fraîche, et, comme j’avais une soif de blessé, on me fit boire un grand verre de vin. La colère me revint avec la force. Je ne sais si vous êtes bâti comme moi, mais je ne connais rien d’humiliant comme un châtiment physique. Je ne supporte pas que le souverain du monde puisse devenir pour une minute l’esclave d’un vil bâton. Être né au dix-neuvième siècle, manier la vapeur et l’électricité, posséder une bonne moitié des secrets de la nature, connaître à fond tout ce que la science a inventé pour le bien-être et la sécurité de l’homme, savoir comme on guérit la fièvre, comme on prévient la petite vérole, comme on brise la pierre dans la vessie, et ne pouvoir se défendre d’un coup de canne, c’est un peu trop fort, en vérité ! Si j’avais été soldat et soumis aux peines corporelles, j’aurais tué mes chefs inévitablement.

Quand je me vis assis sur la terre gluante, les pieds enchaînés par la douleur, les mains mortes, quand j’aperçus autour de moi les hommes qui m’avaient battu, celui qui m’avait fait battre et ceux qui m’avaient regardé battre, la colère, la honte, le sentiment de la dignité outragée, de la justice violée, de l’intelligence brutalisée, soufflèrent dans mon corps débile un gonflement de haine, de révolte et de vengeance. J’oubliai tout calcul, intérêt, prudence, avenir ; je lâchai la bonde à toutes les vérités qui m’étouffaient ; un torrent d’injures bouillonnantes monta droit à mes lèvres, tandis que la bile extravasée débordait en écume jaune jusque dans le blanc de mes yeux. Certes, je ne suis pas orateur, et mes études solitaires ne m’ont pas exercé au maniement de la parole ; mais l’indignation, qui a fait des poètes, me prêta pour un quart d’heure l’éloquence sauvage de ces prisonniers cantabres qui rendaient l’âme avec des injures et qui crachaient leur dernier soupir à la face des Romains vainqueurs. Tout ce qui peut outrager un homme dans son orgueil, dans sa tendresse et dans ses sentiments les plus chers, je le dis au Roi des montagnes. Je le mis au rang des animaux immondes, et je lui déniai jusqu’au nom d’homme. Je l’insultai dans sa mère, et dans sa femme, et dans sa fille, et dans toute sa postérité. Je voudrais vous répéter textuellement tout ce que je le contraignis d’entendre, mais les mots me manquent aujourd’hui que je suis de sang-froid. J’en forgeais alors de toute sorte, qui n’étaient pas dans le dictionnaire et que l’on comprenait pourtant, car l’auditoire de forçats hurlait sous mes paroles comme une meute de chiens sous le fouet des piqueurs. Mais j’avais beau surveiller le visage du vieux Pallicare, épier tous les muscles de sa face et fouiller avidement dans les moindres rides de son front, je n’y surpris pas la trace d’une émotion. Hadgi-Stavros ne sourcillait pas plus qu’un buste de marbre. Il répondait à tous mes outrages par l’insolence du mépris. Son attitude m’exaspéra jusqu’à la folie. J’eus un instant de délire. Un nuage rouge comme le sang passa devant mes yeux. Je me lève brusquement sur mes pieds meurtris, j’avise un pistolet à la ceinture d’un brigand, je l’arrache, je l’arme, je vise le Roi à bout portant, le coup part, et je tombe à la renverse en murmurant : « Je suis vengé ! »

C’est lui-même qui me releva. Je le contemplai avec une stupéfaction aussi profonde que si je l’avais vu sortir des enfers. Il ne semblait pas ému, et souriait tranquillement comme un immortel. Et pourtant, monsieur, je ne l’avais pas manqué. Ma balle l’avait touché au front, à un centimètre au-dessus du sourcil gauche : une trace sanglante en faisait foi. Mais, soit que l’arme fût mal chargée, soit que la poudre fût mauvaise, soit plutôt que le coup eût glissé sur l’os du crâne, mon coup de pistolet n’avait fait qu’une écorchure !

Le monstre invulnérable m’assit doucement sur la terre, se pencha vers moi, me tira l’oreille et me dit : « Pourquoi tentez-vous l’impossible, jeune homme ? Je vous ai prévenu que j’avais la tête à l’épreuve des balles, et vous savez que je ne mens jamais. Ne vous a-t-on pas conté aussi qu’Ibrahim m’avait fait fusiller par sept Égyptiens et qu’il n’avait pas eu ma peau ? J’espère que vous n’avez pas la prétention d’être plus fort que sept Égyptiens ! Mais savez-vous que vous avez la main légère pour un homme du Nord ? C’est affaire à vous ! Peste ! si ma mère, dont vous parliez tout à l’heure, ne m’avait pas construit avec solidité, j’étais un homme à mettre en terre. Tout autre à ma place serait mort sans dire merci. Quant à moi, ces choses-là me rajeunissent. Cela me rappelle mon bon temps. À votre âge, j’exposais ma vie quatre fois par jour, et je n’en digérais que mieux. Allons, je ne vous en veux pas, et je vous pardonne votre mouvement de vivacité. Mais comme tous mes sujets ne sont pas à l’épreuve de la balle et que vous pourriez vous laisser aller à quelque nouvelle imprudence, nous appliquerons à vos mains le même traitement qu’à vos pieds. Rien ne nous empêcherait de commencer sur l’heure : cependant j’attendrai jusqu’à demain, dans l’intérêt de votre santé. Vous voyez que le bâton est une arme courtoise qui ne tue pas les gens ; vous venez de prouver vous-même qu’un homme bâtonné en vaut deux. La cérémonie de demain vous occupera. Les prisonniers ne savent à quoi passer leur temps. C’est l’oisiveté qui vous a donné de mauvais conseils. D’ailleurs, soyez tranquille : dès que votre rançon sera arrivée, je guérirai vos écorchures. Il me reste encore du baume de Luidgi-Bey. Il n’y paraîtra plus au bout de deux jours, et vous pourrez valser au bal du palais sans apprendre à vos danseuses qu’elles sont au bras d’un cavalier rossé. »

Je ne suis pas un Grec, moi, et les injures me blessent aussi grièvement que les coups. Je montrai le poing au vieux scélérat et je criai de toutes mes forces :

« Non, misérable, ma rançon ne sera jamais payée ! non ! je n’ai demandé d’argent à personne ! Tu n’auras de moi que ma tête, qui ne te servira de rien. Prends-la tout de suite, si bon te semble. C’est me rendre service, et à toi aussi. Tu m’épargneras deux semaines de tortures et le dégoût de te voir, qui est la pire de toutes. Tu économiseras ma nourriture de quinze jours. N’y manque pas, c’est le seul bénéfice que tu puisses faire sur moi ! »

Il sourit, haussa les épaules et répondit : « Ta ! ta ! ta ! ta ! ta ! Voilà bien mes jeunes gens ! extrêmes en tout ! Ils jettent le manche après la cognée. Si je vous écoutais, j’en serais aux regrets avant huit jours, et vous aussi. Les Anglaises payeront, j’en suis sûr. Je connais encore les femmes, quoiqu’il y ait longtemps que je vive dans la retraite. Qu’est-ce qu’on dirait si je vous tuais aujourd’hui et si la rançon arrivait demain ? On répandrait le bruit que j’ai manqué à ma parole, et mes prisonniers à venir se laisseraient égorger comme des agneaux sans demander un centime à leurs parents. Ne gâtons pas le métier !

— Ah ! tu crois que les Anglaises t’ont payé, habile homme ! Oui, elles t’ont payé comme tu le méritais !

— Vous êtes bien bon.

— Leur rançon te coûtera quatre-vingt mille francs, entends-tu ? Quatre-vingt mille francs hors de ta poche !

— Ne dites donc pas ces choses-là ! On croirait que les coups de bâton vous ont frappé sur la tête.

— Je dis ce qui est. Te rappelles-tu le nom de tes prisonnières ?

— Non, mais je l’ai par écrit.

— Je veux aider ta mémoire. La dame s’appelait Mme Simons.

— Eh bien ?

— Associée de la maison Barley de Londres.

— Mon banquier ?

— Précisément.

— Comment sais-tu le nom de mon banquier ?

— Pourquoi as-tu dicté ta correspondance, devant moi ?

— Qu’importe après tout ? Ils ne peuvent pas me voler ; ils ne sont pas Grecs, ils sont Anglais ; les tribunaux… Je plaiderai !

— Et tu perdras. Ils ont un reçu. — C’est juste. Mais par quelle fatalité leur ai-je donné un reçu ?

— Parce que je te l’ai conseillé, pauvre homme !

— Misérable ! chien mal baptisé ! schismatique d’enfer ! tu m’as ruiné ! tu m’as trahi ! tu m’as volé ! Quatre-vingt mille francs ! Je suis responsable ! Si du moins les Barley étaient banquiers de la Compagnie ! je ne perdrais que ma part. Mais ils n’ont que mes capitaux, je perdrai tout. Es-tu bien sûr au moins qu’elle soit associée de la maison Barley ?

— Comme je suis sûr de mourir aujourd’hui.

— Non ; tu ne mourras que demain. Tu n’as pas assez souffert. On te fera du mal pour quatre-vingt mille francs. Quel supplice inventer ? Quatre-vingt mille francs ! Quatre-vingt mille morts seraient peu. Qu’est-ce que j’ai donc fait à ce traître qui m’en a volé quarante mille ? Peuh ! Un jeu d’enfant, une plaisanterie ! Il n’a pas hurlé deux heures ! Je trouverai mieux. Mais s’il y avait deux maisons du même nom ?

— Cavendish-square, 31 !

— Oui, c’est bien là. Imbécile que ne m’avertissais-tu au lieu de me trahir ? Je leur aurais demandé le double. Elles auraient payé ; elles en ont le moyen. Je n’aurais pas donné de reçu : je n’en donnerai plus… Non, non ! c’est la dernière fois !… Reçu cent mille francs de Mme Simons ! quelle sotte phrase ! Est-ce bien moi qui ait dicté cela ?… Mais j’y songe ! je n’ai pas signé !… Oui, mais mon cachet vaut une signature : ils ont vingt lettres de moi. Pourquoi m’as-tu demandé ce reçu ! Qu’attendais-tu de ces deux femmes ? Quinze mille francs pour ta rançon… L’égoïsme partout ! Il fallait t’ouvrir à moi : je t’aurais renvoyé pour rien ; je t’aurais même payé. Si tu es pauvre, comme tu le dis, tu dois savoir comme l’argent est bon. Te représentes-tu seulement une somme de quatre-vingt mille francs ? Sais-tu quel volume cela fait dans une chambre ? combien il y entre de pièces d’or ? et combien d’argent on peut gagner dans les affaires avec quatre-vingt mille francs ? C’est une fortune, malheureux ! Tu m’as volé une fortune ! Tu as dévalisé ma fille, le seul être que j’aime au monde. C’est pour elle que je travaille. Mais, si tu connais mes affaires, tu dois savoir que je cours la montagne pendant toute une année pour gagner quarante mille francs. Tu m’as extorqué deux années de ma vie : c’est comme si j’avais dormi pendant deux ans !

J’avais donc enfin trouvé la corde sensible ! Le vieux Pallicare était touché au cœur. Je savais que mon compte était bon, je n’espérais point de grâce, et pourtant j’éprouvais une amère joie à bouleverser ce masque impassible et cette figure de pierre. J’aimais à suivre dans les sillons de son visage le mouvement convulsif de la passion, comme le naufragé perdu sur une mer furieuse admire au loin la vague qui doit l’engloutir. J’étais comme le roseau pensant, que l’univers brutal écrase de sa masse, et qui se console en mourant par la conscience hautaine de sa supériorité. Je me disais avec orgueil : « Je périrai dans les tortures, mais je suis le maître de mon maître et le bourreau de mon bourreau. »