Le Roi du nord, biographie et portrait/2

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BIOGRAPHIE



Le Révérend Francois-Xavier Antoine Labelle, fils de M. Antoine Labelle, du village de Sainte-Rose, et de dame Angélique Mayer, est né le 24 novembre 1833. Son père était cordonnier, disent les uns, — forgeron, assurent les autres, à Sainte-Rose, dans le comté de Laval. Il commença, en 1844, ses études au collège de Sainte-Thérèse, où il termina un cours complet de huit ans. Il se fit remarquer dès lors par un jugement sain, une mémoire heureuse et tenace. La considération dont il jouissait parmi les élèves lui valut d’être président de la société grammaticale, et vice-président de la société littéraire du collège. Ses études favorites étaient celles de l’histoire et de la philosophie. Il affectionnait surtout De Maistre, Balmès, de Bonald et Nicolas. Ce dernier, qu’il possédait presque par cœur, était son auteur favori, au point que le jeune Labelle était désigné par ses compagnons sous le nom de Nicolas.

Il entra dans l’état ecclésiastique en 1852, au séminaire de Sainte-Thérèse, où pendant trois années, il enseigna les éléments français et la méthode latine, en même temps qu’il remplissait les fonctions de maître de salle et d’étude. Il passa ensuite une année au grand séminaire de Montréal pour y étudier exclusivement la théologie.

Il n’avait que vingt-deux ans lorsqu’il reçut l’ordre de la prêtrise en 1856, des mains de Mgr Pinsonnault, huit jours seulement après le sacre de cet évêque.

Mgr de Birtha avait le privilège d’ordonner un certain nombre de prêtres avant l’âge requis. Antoine Labelle fut le premier qui eut cet honneur. Il fut de suite nommé vicaire au Sault-au-Récollet, où il passa deux ans et six mois. Il n’eut qu’à se féliciter d’être le vicaire de M. le curé Vinet, depuis Monsignor, qui, au milieu des soins du saint ministère qu’il remplissait avec la plus sévère régularité, savait faire les honneurs de son presbytère, quand l’occasion s’en présentait.

Dans les difficultés qu’eut à rencontrer M. Vinet pour la construction du couvent du Sacré-Cœur, le jeune vicaire lui fut d’un grand service. Il se fit aimer là comme ailleurs, et ce fut avec regret que les paroissiens du Sault le virent s’éloigner pour aller en aide au curé Morin, de Saint-Jacques le Mineur, dont l’état de santé demandait du repos, et auprès duquel M. Labelle passa neuf mois.

En 1859, il fut nommé curé de Saint-Antoine Abbé, paroisse limitrophe des États-Unis, et mixte par la population. Il eut ici beaucoup de difficultés à aplanir, comme premier curé résidant en cette paroisse, qui avait été quant aux fins civiles, partagée en deux par la division des comtés de Huntingdon et de Châteauguay. Tout était à créer au milieu des plus grands obstacles ; il parvint cependant à faire ériger la paroisse civilement, ainsi qu’à l’organiser en corporation scolaire et municipale, malgré les influences électorales qui l’empêchèrent de parvenir immédiatement à son but. Des embarras religieux existaient aussi, mais, grâce à l’énergie et au tact de M. Labelle, ces difficultés s’aplanirent.

L’impulsion que Saint-Antoine Abbé reçut pendant les quatre années que M. Labelle y passa, lança cette paroisse dans la voie du progrès, de telle sorte qu’aujourd’hui, elle compte comme une des plus prospères de la province. Elle est en frais de remplacer l’humble chapelle qui existait jadis, par une des plus belles églises et un des plus beaux presbytères du pays.

C’est dans cette paroisse qu’il eut la douleur de perdre son respectable père, qui avait suivi son fils unique.

Connaissant son énergie, sa charité et le tact qu’il savait déployer, Monseigneur l’envoya en 1863, à Lacolle, ou de grandes difficultés surgissaient. L’évêque ayant fixé l’église en dehors du village, dans un endroit qu’on regardait comme le centre de la paroisse, une scission s’était opérée, alimentée par quelques protestants qui offraient même de l’aider pour bâtir une église dans le village. Quand M. Labelle y vint remplacer M. Bourbonnais, la position présentait des difficultés presque insurmontables ; mais les habitants de Saint-Antoine prédirent à ceux de Lacolle que rien ne résisterait à leur ancien curé.

En effet, à force de persévérance et de diplomatie, il parvint à faire de Lacolle un des plus beaux établissements du pays, malgré la science et la richesse liguées contre lui, et malgré les efforts des protestants qui possédaient en grande partie le territoire.

Quand il quitta la paroisse, protestants et catholiques reconnurent son habileté, et admirent la justice de ses prétentions.

C’est pendant son séjour à Lacolle que l’invasion fénienne eut lieu. Cet endroit offrait un accès facile à l’ennemi, étant à l’entrée de la plaine qui conduit à Saint-Jean. Mais le patriotisme que le curé réveilla dans le cœur de ses ouailles eut assez de retentissement pour faire choisir une autre porte aux ennemis de la patrie. « Si les féniens entrent ici, disait aux habitants ce pasteur dévoué, je me mettrai à la tête d’une compagnie pour les repousser. »

En 1868 il fut transféré à la cure de Saint-Jérôme. Après avoir passé ses premières années de prêtrise au milieu des luttes, il trouvait bon d’arriver dans une paroisse paisible et bien organisée. Il se jeta à genoux à la porte de son presbytère pour remercier Dieu de sa miséricorde. Il trouva parmi ses nouveaux paroissiens l’esprit d’union, si efficace aux grandes œuvres. Le site du village, les progrès déjà inaugurés, l’intelligence et l’ambition de ses habitants, tout lui faisait présager une ère de bonheur, tel qu’il n’en avait pas encore goûté.

Il ne connaissait le Nord que par la géographie et le ouï-dire ; mais la position de Saint-Jérôme au pied des Laurentides, aux portes de cette vallée si grande et si fertile de l’Ottawa, lui ouvrait la perspective d’un vaste champ pour l’exercice de son patriotisme. Il voulut se convaincre par lui-même des ressources du pays, et, dans ce but, il organisa une exploration pour aller aux confins de la vallée. Il en revint persuadé que cette immense plaine devait être le berceau d’une population nombreuse et vigoureuse, dont le travail et les besoins alimenteraient un commerce important.

Il songea immédiatement a un chemin de fer qui, en se rendant jusqu’à la Gatineau, ferait plus tard couler le commerce de ces contrées dans le sein de Montréal, tout en encourageant la colonisation ; car il avait trouvé, dans son voyage, des terres fertiles et des richesses forestières et minérales considérables. Il songea aussi à cette foule de bras vigoureux qui, après avoir reçu de la patrie tant de faveurs, s’en allait enrichir l’étranger, tandis que notre pays leur offrait de si inépuisables ressources à exploiter. « Chaque sujet qui s’éloigne de l’ombre bienfaisante du drapeau anglais, disait-il, c’est une perte pour le pays, un malheur pour le sujet. »

« Mais avant de parler d’un chemin de fer, il fallait créer des routes pour alimenter cette voie ; aussi s’occupa-t-il de faire ouvrir des chemins de colonisation. Les hommes publics savent ce qu’il en coûte pour obtenir des faveurs d’un gouvernement qui, malgré son patriotisme et sa bonne volonté, ne peut aller aussi vite qu’il le voudrait dans la distribution de l’argent.

« Les influences du Sud, qui prétendait n’avoir pas eu encore sa part légitime, tempéraient les élans généreux des ministres. M. Labelle avait un suprême argument : « Le Sud a beaucoup reçu, le Nord presque rien ; quand le Sud reçoit, le Nord n’en profite pas, tandis que quand le Nord prospère, la richesse qui en découle se fait sentir au Sud. » Il supplia, fit anti-chambre, fut repoussé. « Tâchez donc de nous débarrasser de votre curé », disait un jour un ministre au membre du comté de Terrebonne. « Inutile, répond celui-ci ; s’il vous ennuie, donnez-lui ce qu’il vous demande ; autrement, jamais vous n’en serez délivré. »

Ce fut après bien des démarches, bien des supplications, que le ministère acquiesça à cette juste contrainte, et fit la part du Nord, selon les moyens dont le gouvernement pouvait alors disposer.

Mais l’œuvre principale de cet homme infatigable est certainement le chemin de fer commencé sous ses auspices, portant d’abord le nom modeste de chemin à lisses de bois, et aujourd’hui réalisé avec des lisses d’acier. C’est là que se déploya son énergie sans pareille. C’est dans la poursuite de ce projet qu’il entreprit des luttes, des voyages, des courses, des écrits, etc., dont faire le récit serait narrer l’enfance orageuse de deux grands chemins de fer. M. Labelle a toujours regardé le chemin de fer de Colonisation du Nord comme partie du chemin du Pacific Canadien, et il s’intéressa fort à celui-ci. Il le considérait comme la grande artère qui devait porter les richesses de l’Ouest, et même du Japon et de la Chine, à nos ports de mer par l’intérieur du territoire canadien favorisant et nourrissant le commerce et l’industrie sur tout son parcours.

Tant d’occupations n’empêchaient pas le curé Labelle d’être d’une régularité exemplaire dans l’exercice de son ministère. Ses sermons étaient toujours dignes de remarque par la lucidité et le sens pratique qui les caractérisaient. Sincèrement orthodoxe, il ne déviait pas de la plus stricte doctrine de l’Église, qu’il ne trouvait nullement incompatible avec le vrai progrès. Aussi, dans sa paroisse, l’Église favorisait l’État et l’État aidait l’Église, et tout le monde s’en trouvait bien.

Loin de s’enorgueillir de ses succès, il savait en faire remonter la gloire à Dieu, la cause première et l’auteur de toute grandeur.

Les connaissances théologiques de M. Labelle étaient très profondes, et il a souvent eu occasion d’élucider des questions fort difficiles. Mgr d’Ottawa l’a honoré de sa confiance en lui déléguant une partie de ses pouvoirs, aux fins d’ériger des paroisses canoniques dans la partie sud de son diocèse.

Fils de plébéien, il était resté de sa caste, il aimait passionnément le peuple, il voulait l’instruire, le rendre fort et heureux.

Son testament est le couronnement et l’explication de sa vie ; il donne ce qu’il laisse au futur diocèse de Saint-Jérôme. Il le relisait, il y a quinze jours, à l’hon. M. Duhamel, commissaire des terres de la couronne, en lui disant que son œuvre était finie et qu’il n’avait pas objection à mourir. Sous ces apparences de vie pleine de préoccupations terrestres, il cachait un grand fonds de piété. Sa foi était de celle qui transporte les montagnes.

Sur son bureau de député-ministre, on a trouvé hier deux enveloppes : l’une portant l’écriture du premier ministre de la province, M. Mercier, l’autre, l’écriture de M. Chapleau.

C’était ses deux hommes ! Quand on lui disait du mal d’eux, il répondait : « Mais leurs qualités ! Tu n’as pas de défauts, je suppose, toi ! »

La douleur profonde qui anime aujourd’hui tous ses compatriotes est un témoignage éclatant rendu à son patriotisme.

Oui, le grand patriote qui vient de s’évanouir sous le souffle inattendu de la mort, a occupé une grande place dans sa génération. Les vingt-cinq dernières années l’ont vu au premier rang des hommes qui agissent, qui luttent, qui fondent, qui jettent des faits dans le courant de la vie nationale.

Les hommes de cette trempe creusent bon gré malgré un sillon et forcent l’attention publique.

Leurs compatriotes ne peuvent oublier leur mémoire et il inscrivent leurs noms en lettres d’or dans le livre de l’immortalité.