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Le Roman biblique en Amérique – Les romans de mistress Wetherell

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Le Roman biblique en Amérique – Les romans de mistress Wetherell
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 3 (p. 799-828).


LE


ROMAN BIBLIQUE


EN AMERIQUE.




I. — The Wide, Wide World, par Elizabeth Wetherell, 1852.
II. — Queechy, du même auteur ; London, G. Rountledge ; Paris, Stassin et Xavier, 1853.




Presque tous les voyageurs ont noté, mais insuffisamment selon nous, la place que tient la bible dans la vie américaine. Pour montrer dans toute sa puissance, dans toute son intensité croissante, l’influence biblique telle qu’elle s’exerce aux États-Unis, c’est trop peu des rapides aperçus que comporte un récit de voyage. Le cadre plus vaste ou plus souple permet seul de suivre cette influence dans ses directions si variées, tantôt réglant la vie privée, tantôt dominant la vie publique. Mieux que toute autre forme peut-être, celle du roman se prête à cette curieuse étude, et c’est un romancier en effet qui a entrepris, dans deux récits également remarquables, de signaler ce grand trait du caractère national. Mistress Wetherell, qui, en deux ou trois ans, s’est fait une réputation littéraire, était doublement préparée pour cette tache, par un vif sentiment religieux d’abord, puis par un talent d’observation qui sait ne négliger aucun détail du tableau le plus complexe, et qui, dominant chez elle la passion même, garantit la sévère fidélité de ses portraits.

Déjà, dans le roman de mistress Beecher Stowe, ce sentiment biblique éclatait : il se retrouve encore plus marqué, encore plus sérieusement affirmé dans le commentaire apologétique qu’elle vient de publier à l’appui de son premier livre, si solennellement débattu dans la presse et au congrès ; mais, ni dans la Case de l’oncle Tom, ni dans la Clé de la Case, la donnée religieuse ne domine comme dans les deux romans de mistress Wetherell, où la Bible, citée à chaque instant, commentée par tous les personnages, devient peu à peu, si ce mot est permis, l’héroïne de ces deux récits. Mistress Stowe, au besoin, descend dans l’arène inférieure où les intérêts humains se débattent entre eux sans intervention d’en haut. Elle prend à partie les mœurs ou la loi, très fréquemment, de par la philosophie et la raison, sans recourir aux anathèmes des patriarches ou des prophètes inspirés, — quitte à les invoquer à leur tour et à faire donner sur la fin du combat, pour décider la victoire, leurs phalanges drapées de blanc. Mistress Wetherell est plus exclusive, et sans se refuser, ça et là, le bénéfice de quelques causticités purement mondaines, on voit qu’elle mesure tout, pèse tout, juge tout d’après la suprême autorité du livre par excellence. Que ce soit là sa force ou sa faiblesse, qu’on doive l’en critiquer ou l’en féliciter, nous ne prendrons pas sur nous de le décider, la conscience et les lumières de chacun devant servir de règle à cet égard ; nous chercherons seulement à nous expliquer cette tendance, qui serait chez nous réputée assez singulière, et qui paraît toute simple en Amérique.

La Bible est là ce qu’elle n’est pas ailleurs, une tradition historique, et la plus ancienne de toutes. Ce furent des persécutions religieuses, — la religion et la politique s’étant singulièrement amalgamées, — qui poussèrent sur ces rives lointaines les premiers colons anglais. Ils y arrivèrent imbus de ces doctrines austères qui n’avaient pu se plier aux nécessités gouvernementales, et qui, de l’examen libre accordé à la conscience, déduisaient irrésistiblement le droit de self-government dans l’ordre des intérêts politiques. Reportez-vous au temps du Covenant, alors que la république s’appelait le « Seigneur Jésus, » et Charles Ier « l’Antéchrist, » alors que le clergé écossais, sommant tous les liges de seize à soixante ans de se présenter en armes, les invitait « à se tourner vers Dieu par le jeûne et la prière, » et déclarait que Juda (le presbytérianisme écossais) ne pouvait longtemps demeurer en liberté, si « Israël était emmené captif, » c’est-à-dire si la prélature et le papisme venaient à prévaloir en Angleterre. À cette époque déjà, que de malheureux avaient fui, de l’autre côté de l’Atlantique, l’oppression royale exercée contre eux sous les deux espèces, au spirituel et au temporel ! Descendez ensuite le cours des temps jusqu’à la restauration des Stuarts, et vous verrez derechef les sectaires indépendant ne trouver de refuge pour leurs opinions, de sûreté pour leurs personnes, que sur ces rives lointaines, où les reléguait une politique plutôt embarrassée d’eux que redoutant leurs attaques. De manière ou d’autre, ces exilés politiques, sociniens, anabaptistes, indépendans, quakers, etc., durent se croire et se crurent en effet les martyrs de leurs doctrines religieuses. Ils souffraient pour la cause de Dieu, et Dieu se manifestait à eux par la Bible ; Déjà, comme protestans, ce livre leur était devenu sacré. Que n’était-il pas pour eux après tant de sacrifices !

Ce dépôt de la foi biblique qu’ils emportaient ainsi dans l’exil, rien ne devait en altérer à leurs yeux la valeur. Emporté dans un tourbillon de luttes continuelles, de labeurs gigantesques, de développemens inouïs, le peuple américain n’a presque pas ressenti le contre-coup des révolutions intellectuelles qui ont agi d’une manière si remarquable sur la marche des idées en Europe. Jusqu’à ces derniers temps, où la philosophie allemande a trouvé dans Emerson un interprète, un vulgarisateur aimé, l’Amérique s’est tenue à l’écart de ces examens plus ou moins utiles, plus ou moins dangereux, comme on voudra. Contente d’avoir établi pour chacun de ses citoyens le droit absolu d’adorer Dieu à sa guise, elle a pris d’autant moins d’intérêt à la révolte de la raison contre l’autorité religieuse, que cette autorité ne pouvait être aux yeux de personne ; en ce pays de liberté, ni usurpatrice de biens temporels, ni complice de certaines persécutions, ni surtout appelée à corroborer, par toute son influence sur les esprits, le despotisme de l’autorité politique. Si la Bible eut été invoquée, dans les années qui précédèrent l’émancipation des États-Unis, par un clergé salarié, pour justifier le droit absolu de la métropole à taxer les colonies, il est probable que nous ne la verrions pas si respectée aujourd’hui, et si en revanche le catholicisme français, au lieu d’unir étroitement les intérêts du trône à ceux de l’autel, eut élargi l’interprétation des Ecritures de manière à y laisser place au courant des idées démocratiques, il est possible que les penseurs du XVIIIe siècle eussent attaqué avec moins d’irrévérence les traditions de la foi chrétienne.

Sans insister sur ces hypothèses d’une application très délicate, constatons les faits. Les textes de la révélation chrétienne sont en grand honneur chez les républicains protestans d’Amérique, où tout le monde lit la Bible. En France, nous ne croyons rien avancer de trop hardi, si nous disons que, sur dix mille catholiques rassemblés au hasard, la chance serait heureuse d’en trouver un qui eût ce livre entre les mains, et deux qui en eussent fait l’objet d’une étude suivie à un autre point de vue que celui de la curiosité littéraire. Chez nous, pour les enfans, le catéchisme supplée la Bible ; plus tard, c’est l’Imitation de Jésus-Christ. Peut-être y aurait-il un parallèle curieux à établir, malgré leur inégalité originelle, entre ces deux sources de réflexions et de consolations ; peut-être cette comparaison ramènerait-elle sous nos yeux la grande question des races humaines et de leurs instincts si tranchés ; mais où n’irions-nous pas sur cette voie sans terme ? Bornons-nous donc à laisser pressentir une conclusion à laquelle nous serions peut-être amenés : — c’est que par nature nous préférons la moelle qui nourrit les forts au miel extatique dont les faibles se contentent, et que, sans méconnaître la beauté de l’abnégation humaine, de l’absorption en Dieu, de l’amour universel, de l’humilité qui s’abdique et se renie, nous redouterions et l’énervement des individus et l’abâtardissement des sociétés, si les uns ou les autres étaient saturés de ces doctrines ascétiques. Admirables pour la rêverie du solitaire, elles sont, selon nous, beaucoup moins que la morale biblique, à l’usage d’un individu qui lutte contre la fortune, ou d’une communauté politique qui cherche la pondération de ses forces diverses, les conditions vraies de son existence et de son bien-être. Pour le pionnier hardi, perdu, lui et sa familles, dans le sein de vastes forêts, obligé de compter avec tous les instincts, toutes les passions, tous les dangers, il faut une lecture plus appropriée à ces besoins divers : au lieu de paroles d’éternel amour et d’éternel repos. Il faut ces récits variés où l’enthousiasme du soldat brille à côté de la résignation des martyrs, où le clairon résonne, où l’hymne triomphale éclate sur la plaine ensanglantée, où la prudence du législateur se manifeste à côté de la poésie la plus haute ; il faut à sa compagne, harassée par les soins matériels de la vie, ces graves enseignemens qui rehaussent à ses yeux sa tâche infime. Elle trouverait des trésors de patience inerte dans le livre de Thomas A’Kempis ou de Jean Gerson ; elle puise la force, la fierté, la résignation énergique et active dans cette vaste et multiple épopée où a passé le souffle vivifiant du grand ouvrier.

Les femmes américaines paraissent être de cet avis. Beaucoup d’entre elles vivent et meurent « la Bible à la main [1]. » Ce livre est familier aux plus mondaines, car leur enfance a été comme imprégnée de ses leçons ; pour celles qui restent auprès du foyer, c’est la lecture de chaque matin et de chaque soir, le texte des enseignemens maternels, des prédications domestiques. À défaut de ministre, une ménagère américaine distribue autour d’elle, en même temps que la nourriture du corps, celle de l’âme, certaine de ne pas errer dans le dogme tant qu’elle reste fidèle au texte sacré. Inquiète d’elle-même, découragée, froissée dans quelqu’une de ces susceptibilités féminines qui sont de tous les pays et de toutes les conditions, c’est la Bible qui la rassure, qui la ranime, qui la console. Mistress Wetherell l’affirme du moins, et nous l’en croyons, car elle nous fait comprendre et apprécier par ses récits essentiellement exacts, d’une fidélité stricte, minutieuse, incontestable, l’influence prestigieuse de la Bible sur l’imagination, sur la raison, sur la volonté des personnages féminins qu’elle met en scène.

Voyez par exemple quelle place tient la Bible dans le premier des deux romans de mistress Wetherell. Cette jeune fille, ou pour mieux dire cette enfant qu’on vient d’enlever à sa mère, à sa mère atteinte d’un mal mortel, suivons-la dans ce wide, wide world [2], ce « vaste monde » où elle semble devoir se perdre, chétif atôme, parmi ces étrangers qui se sont chargés à regret de la prendra avec eux, et de la déposer à un endroit désigné, où elle doit trouver une sœur de son père entre les mains de laquelle on la laissera. Pénétrons-nous de cette terreur nerveuse qui saisit la petite Ellen Montgomery en face de ces froids visages, de ces physionomies indifférentes et dédaigneuses dont elle est tout à coup entourée, elle qui vient de quittée, baignée de larmes, les tendres étreintes de sa mère, et de subir les angoisses d’une inévitable séparation. À la pauvre brebis dépouillée de sa chaude toison, Dieu cette fois ne mesure pas le vent. Ce vent du dehors souffle rude et glacial sur son cœur qui frissonne. Les larmes qui s’en échappent, on y prend à peine garde, comme à un ennui de plus, un désagrément de la mission acceptée. Le capitaine Dunscombe remplit rigoureusement la consigne qu’il a bien voulu recevoir de son collègue, le capitaine Montgomery. Sa femme, hautaine et sèche créature, dissimule à peine le mécontentement que lui cause cette gênante corvée. Leur enfant, gourmande, moqueuse, insolente, encouragée par les dédains qu’on témoigne à la petite étrangère, ne se gène guère pour railler sa mise hors de saison, son embarras, sa tristesse : elle rougit d’une compagne qui n’a pas de gants aux mains, et qui porte une capote blanche à la fin d’octobre. Qu’arriverait-il si les misses Mac-Arthur, embarquées sur le même paquebot, allaient croire à quelque lien de parenté entre elle et cette petite personne si peu fashionable ? — Voila ce qu’elle pense, ce qu’elle dit même tout bas, et ce qu’Ellen entend de reste, après l’avoir deviné à moitié.

Aux blessures de la sensibilité viennent s’ajouter les souffrances de l’amour-propre ; les consolations qui font défaut sont remplacées par l’insulte et le mépris. Aussi la nature se voile devant les yeux d’Ellen, refoulée en elle-même, et dont le cœur se serre : — hier encore, idole d’un cœur ardent ; aujourd’hui, seule, à peine protégée, fardeau que chacun se rejette ! C’est alors, c’est à cette heure de souffrance et d’abandon, que la religion s’offre à elle, doux recours, solide étai des âmes blessées et chancelantes. Un étranger, vêtu de noir, qui a paru plusieurs fois devant elle sur le pont où elle a voulu rester lorsque ses compagnons de voyage descendaient pour déjeuner, — et qui a scruté sa pâleur, ses larmes dérobées, son triste regard perdu sur les flots mobiles, — finit par l’aborder avec quelques amicales paroles : ses bienveillantes questions commandent la confiance, ses paroles austères inspirent le respect. « Savez-vous, dit-il à l’enfant, d’où vient la souffrance et quel tendre Père nous l’envoie, bien à regret ? Etes-vous un de ses enfans, Ellen ? — Non, monsieur, répond-elle les yeux baissés. — Et qu’en savez-vous ? — Je sais que je n’aime pas le Sauveur. — Vous ne l’aimez pas ?… - Je ne l’aime pas comme il veut être aimé, par-dessus toute chose… car j’aime maman bien mieux que lui. » Ainsi débute cet entretien du sage ministre et de l’enfant qui pleure. Certes le moment est mal choisi pour persuader à Ellen que le Dieu qui lui retire sa mère, il faut le préférer à cette mère elle-même, et cependant ce premier pas dans la voie sainte, le ministre l’obtient d’une jeune âme qu’aigrissait le chagrin, mais qui s’épanouit et se fond sous la bénigne influence d’une parole amie.

D’ailleurs la Bible est là, dernier présent de la mère absente. Avec l’aide de ce talisman précieux, le ministre se fait obéir d’Ellen en lui prescrivant l’oubli complet des étranges procédés auxquels elle est en butte, le renoncement à toute rancune, la sincère application du grand principe évangélique : rendre le bien pour le mal.

Ellen en aura besoin. Les épreuves du premier jour ne sont rien auprès de celles qui l’attendent plus loin. Née dans les villes, élevée au sein de ces mille petits comforts qui, superflus à la rigueur, constituent néanmoins le nécessaire des gens d’un certain rang, elle va faire l’apprentissage, chez sa tante Fortune, d’une vie toute nouvelle.

Le début n’est pas encourageant. Laissée par les Dunscombe à la porte d’une hôtellerie de petite ville, la pauvre enfant, debout à côté de sa malle, voit disparaître, avec le stage-coach qui repart, tout ce qui lui restait de protecteurs. Personne ne vient à elle, personne ne se trouve là pour la recevoir. Sa tante Fortune l’attend de pied ferme, à quelque cinq ou six lieues de là, sans se préoccuper autrement de ce que fera sa nièce pour arriver. Vous reconnaîtrez là ce trait du génie américain, constaté aux gares des rail-ways par M. Ampère, dans cette Promenade en Amérique qu’on a pu lire ici-même, — rare insouciance d’autrui qui met toute créature, en ce beau pays, sous sa propre sauve-garde. Ellen, sur la voie publique, ne sait à qui s’en prendre, et sauf un pauvre diable qui balaie le devant de l’auberge, personne ne lui accorde même un regard de curiosité. Que le balayeur rentre au logis, et tout espoir de renseignemens parait perdu. C’est donc à lui qu’en désespoir de cause la petite voyageuse s’adresse, pour savoir si miss Emerson n’est pas en ville. Le balayeur ne connaît pas miss Emerson, du moins sous son nom de famille. Par bonheur, il appelle l’aubergiste, qui devine de qui veut parler Ellen. Pour le moment, voilà rattaché le fil à demi rompu de cette destinée en dérive. Ellen arrivera chez sa tante ; elle y arrivera grâce à un obligeant voisin qui la prend sur sa charrette à bœufs, et l’y installe tant bien que mal au moyen d’une chaise que la maîtresse de l’auberge veut bien prêter à la nièce de miss Emerson. Mépriserait-on ces détails ? On aurait tort, à notre avis, et dans tous les cas il faudrait dès à présent se tenir pour dit que les romans de mistress Wetherell doivent une bonne partie de leur mérite à ces scènes de mœurs prises sur le fait. Pour les goûter, il faut se placer à un certain point de vue, celui qui convient à une peinture flamande, où pas un détail ne sera omis, ni du jardin, ni du grenier, ni de la cuisine. Introduit par elle dans cette ferme américaine, vous respirerez l’atmosphère qu’on y respire. Vous y grelotterez dans les chambres sans cheminées ou devant les cheminées sans feu. Vous pesterez contre les portes mal closes, les murailles nues, les boiseries sans peintures, les tables boiteuses, les meubles absens. Vous assisterez (soyez-en averti par avance) aux intéressantes opérations moyennant lesquelles la ménagère économe se joue du haut prix des épiceries. — Vous verrez battre le beurre et fabriquer le savon, mettre au four la pâtisserie, préparer les conserves, fumer le jambon ; mais, pour le moment, nous pouvons faire connaissance avec Van Brunt, le conducteur du chariot où voyage Ellen. Ce personnage, qui, au premier abord, semble fort secondaire, jouera plus tard un des rôles principaux. En attendant, il chemine paisiblement, son grand fouet en main, côtoyant ses bœufs à la paresseuse allure. De rares habitations sont éparses sur les côtés de la route presque déserte. Les arbres n’ont plus de feuilles ; les vertes collines ont revêtu les teintes brimes de l’automne qui finit. De temps en temps le grand fouet claque sur la tête des bœufs, jamais il n’arrive jusqu’à leur peau.


« A quoi bon les blesser ? remarqua tout haut Van Brunt… Ce sont des entêtés qui n’en font qu’à leur tête » Ellen était tout à fait de cet avis.

Après un long silence, et quand il eut bien et dûment examiné, sur son trône roulant, la petite reine dont il était, pour le moment, le premier ministre :

« Ainsi donc, dit Van Brunt, vous êtes la nièce de miss Fortune ?

— Oui, répondit Ellen.

— Eh bien ! reprit son guide, essayant d’arriver à un compliment quelconque, j’aimerais assez que vous fussiez la mienne. »

On verra plus tard quelle secrète pensée se tapit au fond de ce vœu bizarre, auquel vraiment Ellen ne pouvait s’associer. Aussi le voyage continue-t-il sans beaucoup d’autres dialogues. La nuit tombe, les étoiles émaillent le ciel : la fraîcheur du soir, la fatigue, ont engourdi la jeune fille ; mais lorsque Van Brunt lui annonce qu’ils sont arrivés, une sensation poignante lui traverse le cœur ; elle s’éveille en sursaut, et, par un mouvement involontaire, étend les mains devant elle comme pour percer les épaisses ténèbres qui lui cachent l’habitation. Van Brunt l’enlève dans ses bras robustes et la dépose sur le sol :

« Nous voici rendus…, et un peu tard. Vous devez être lasse… Allez droit devant vous, à cette petite porte que vous voyez.

— Mais… je ne vois rien, remarqua timidement Ellen.

— Venez donc, je vais vous montrer… Eh ! prenez garde, vous allez vous heurter à la barrière… Par ici !… Allez droit à cette porte, là-bas, au bout du petit chemin… ouvrez, et vous verrez de quel côté tourner… Ne frappez pas… Tirez tout bonnement le loquet, et entrez !… »

« Puis il s’en retourna vers ses bœufs…

« Ellen finit par distinguer sur le ciel le profil massif de la maison, et sur la terre une ligne blanchâtre tracée, par le sentier qu’on lui indiquait. Ses pas indécis la conduisirent en avant jusqu’à ce que son pied se heurta au degré qui précédait le seuil. Ses mains tremblantes trouvèrent le loquet et le soulevèrent : elle entra. L’obscurité était complète. À droite cependant, une fenêtre laissait filtrer quelques minces rayons de lumière. Elle se dirigea de ce côté, découvrit à tâtons un autre loquet plus difficile que le premier, mais dont elle vint cependant à bout. Elle poussa la porte pesante et se trouva dans une cuisine de bonnes dimensions, d’aspect assez gai. Un excellent feu flambait dans l’énorme cheminée ; à sa lueur les murs et le plafond, blanchis à la chaux, paraissaient jaunes. Il jetait assez de clarté pour qu’on pût se dispenser de flambeaux : aussi n’en avait-on pas allumé. La table était mise pour le souper, et avec sa nappe d’un blanc de neige, sa garniture brillante de propreté, elle offrait certainement l’idée du bien-être. La seule personne assise près de la cheminée était une femme très âgée, dont Ellen ne voyait que le dos, et qui, tout occupée de son tricot, ne tourna seulement pas la tête. Ellen avait fait un ou deux pas dans la pièce, hors d’état de parler ou d’avancer… « Serait-ce ma tante Fortune ? pensait-elle… Elle ne peut être si vieille que cela ? »

« La minute d’après, une porte s’ouvrit sur la droite, et sur le premier degré d’un escalier qui, de la cuisine, descendait en quelque cellier, parut une seconde figure. C’était une femme qui entra, rejetant du pied derrière elle la porte qui venait de lui livrer passage. À la vérité ses mains étaient occupées, car elle portait dans l’une un couteau et une lampe, dans l’autre une assiettée de beurre. À la vue d’ElIen, elle s’arrêta tout court.

« — Qu’est ceci ? dit-elle. et pourquoi donc, enfant, laissez-vous la porte ouverte ?

« Puis, assiette et lampe à la main, elle alla droit à la porte qu’elle poussa vigoureusement.

— Qui êtes-vous ? que voulez-vous ? reprit-elle ensuite.

« — Je suis Ellen Montgomery, madame, dit Ellen intimidée.

« -Comment ? s’écria la dame avec une expression de surprise assez marquée.

« — Est-ce que vous ne m’attendiez pas, madame ? demanda Ellen. Papa cependant a dû vous écrire.

« — Ah ! voilà Ellen Montgomery,… dit miss Fortune, apparemment réduite à tirer de ce qu’elle voyait cette conclusion logique.

« — Oui, madame, répondit Ellen.

« Miss Fortune alla droit à la table, et mit en place le beurre d’abord, la lampe ensuite, sans se trop hâter.

« — Vous dîtes que votre père devait m’annoncer votre arrivée ?

« — C’est du moins ce qu’il avait dit.

« — Eh bien : il ne l’a pas fait… Je n’ai pas eu le moindre mot de lui… Comme cela lui ressemble !… Je n’ai pas encore vu Morgan Montgomery remplir une seule de ses promesses…

« Le rouge monta au visage d’Ellen, qui sentit son cœur se gonfler. Elle resta debout, immobile.

« — et comment êtes-vous arrivée ce soir ici ?

« — Dans la charrette de M. Van Brunt.

« — Ah !… il est donc de retour, M. Van Brunt ? — Et comme elle entendait un bruit au dehors, miss Fortune s’élança vers la porte, disant à Ellen, au moment où elle ouvrait : — Asseyez-vous, entant, et posez vos affaires.

« Ellen obéit avec grand plaisir à la première partie de cet ordre ; mais elle ne se trouvait pas encore assez chez elle pour se mettre tout à fait à l’aise : elle n’ôta que son chapeau.

« — Eh bien ! monsieur Van Brunt, disait miss Fortune à la cantonade, m’avez-vous rapporté un baril de farine ?

« — Non, miss Fortune, répondit la voix de l’honnête conducteur, je vous ai apporté mieux que cela.

« — Où l’avez-vous trouvée ? reprit miss Fortune d’un ton passablement bref.

« — Là haut, chez les Forbes.

« — Et ce que vous amenez là ?

« — C’est une malle. Où faut-il qu’elle aille ?

« — Une malle ?… En haut, sans aucun doute ;… mais je ne sais pas encore comment elle s’y prendra pour y monter.

« — Oh ! je m’en charge, madame, si seulement vous voulez bien ouvrir la porte.

« — Vraiment ?… avec vos souliers ?… impossible, absolument impossible, s’écria miss Fortune, manifestant toute l’indignation d’une ménagère soigneuse.

« — Eh bien ! alors… sans mes souliers, dit Van Brunt, qui sembla étouffer à demi un éclat de rire, et dont elle entendit tomber à terre la lourde chaussure… Place maintenant, madame !… livrez-moi passage.

« Miss Fortune vint prendre la lampe, et, ouvrant une autre porte, conduisit, à travers la cuisine, vers un escalier intérieur qu’EIlen ne voyait pas, M. Van Brunt et son fardeau. Au bout d’une ou deux minutes, ils rentrèrent tous deux, et l’homme aux bœufs se dirigea vers la porte.

« — On va servir le souper, monsieur Van Brunt, dit la maîtresse du logis.

« — Il faut que je m’en aille, madame… il est si tard… J’ai besoin chez moi. — Puis il ferma la porte derrière lui.

« — Qui vous a donc tant retardés ? demanda miss Fortune à Ellen »

On ne goûterait pas complètement le sel tout américain de cette scène si caractéristique, si nous n’anticipions un peu sur celles qui suivent. Il faut savoir que Van Brunt, cet honnête fermier, n’est ni plus ni moins que le prétendu de miss Fortune, et qu’il finit par l’épouser à quelque temps de là, décidé peut-être à prendre une femme si revêche par la perspective d’être l’oncle d’Ellen, qu’il a prise dès l’abord, et sans qu’elle puisse s’en douter, en affection singulière. Mais revenons à l’installation de la jeune fille, à cet accueil si peu encourageant au premier abord. Il tient ce qu’il a promis. Une fois Ellen mise en possession d’une chambre parfaitement propre, où le soleil entre le matin par deux grandes fenêtres sans rideaux, et meublée aussi succinctement que possible, sans miroir d’aucune espèce, de deux chaises et d’une console en bois de sapin montée sur trois longs pieds à peine équarris, — miss Fortune croit avoir rempli tous les devoirs de l’hospitalité. Le lit, des plus simples, est un cot-bed, une caisse de bois blanc, élémentaire dans sa forme, et on l’a garni d’un lourd couvre-pied en étoile blanche et bleue tressée à la ferme. La couverture est chaude, les draps sont en coton. Aucune sorte de toilette ni de lavabo. En s’éveillant le lendemain de son arrivée, Ellen, avertie par certaines émanations culinaires que l’heure du déjeuner ne saurait se faire attendre longtemps, descend auprès de sa tante, qu’elle trouve absorbée dans la confection d’un ragoût matinal dans lequel vont figurer d’épaisses tranches de porc. À peine si le sifflement de la poêle à frire permet à la pauvre enfant de souhaiter le bonjour à miss Fortune, qui la regarde sans lever la tête, penchée sur son œuvre qui s’achève. De là grand embarras pour notre jeune citadine. — J’attendrai, pense-t-elle, que ce tapage soit fini. Comment crier tout haut que j’ai besoin d’un pot à l’eau et d’une serviette ? — L’opération terminée en apparence, les tranches de porc mises en bon ordre sur un plat, il ne reste plus qu’un peu de graisse liquide au fond de la poêle, et, dans sa naïveté, l’enfant suppose que ce reste-là va tomber dans l’auge aux pourceaux : une telle prodigalité n’est pas à l’usage de miss Fortune.

«… Elle courut dans un office ouvert non loin de là, et revint apportant un bol de crème qu’elle versa tout entier sur la graisse fumante ; puis elle courut encore chercher dans le même office une petite boite ronde en étain, dont la partie supérieure était à jours comme une passoire ; elle l’agita doucement au-dessus de la crème qu’elle recouvrit ainsi d’une pluie de fine farine. Le tout replacé sur le feu se remit à frémir, et à la grande surprise d’Ellen, se transforma presque aussitôt en une épaisse et forte écume que miss Fortune fit tomber adroitement sur ses escalopes de porc. Alors seulement, voyant qu’il n’y avait plus une minute à perdre, Ellen osa formuler à voix bien basse son humble requête ; miss Fortune n’y répondant pas tout d’abord, il lui fallut la réitérer.

« — Voudriez-vous bien, madame, m’indiquer l’endroit où je puis faire ma toilette ?

« — Certainement, dit miss Fortune, qui se redressa tout à coup ; il faudra descendre à l’auget. »


Comme on pourrait bien ignorer le sens de ce mot sacramentel, il est bon de dire que les meuniers appellent ainsi l’extrémité inférieure de la trémie ; or la trémie elle-même est une grande auge large du haut, étroite du bas, par laquelle descend, dirigée sur un point quelconque, l’eau venue d’un fonds supérieur. Chez miss Fortune, l’auget déversait les eaux d’un ruisseau voisin dans une sorte de cuisine souterraine destinée à toute sorte d’opérations fort étrangères les unes aux autres. Cette eau y tombait de quinze à seize pouces de haut dans une rigole en pierre destinée à la recevoir. Tel était ce cabinet de toilette où Ellen, sans autre auxiliaire qu’un essuie-main, devait parfaire ses ablutions matinales. Nous laissons à nos petites-maîtresses parisiennes le soin de commenter ce passage. Il nous suffit de montrer jusqu’où mistress Wetherell pousse le scrupule de la vérité absolue, et combien elle sait au besoin se montrer rigoureuse pour ses compatriotes, dont l’amour-propre, parait-il, ne s’est pas trop révolté contre de si terribles leçons.

Le romancier poursuit ainsi, fibre à libre, la dissection du ménage de miss Fortune et de ce caractère dont l’analogue existe à peine chez nous. Cette femme, sans cesse à l’œuvre, fonctionnant avec la régularité d’un chronomètre, complètement étrangère à toutes les choses du cœur, armée en guerre contre toutes les délicatesses physiques et morales, méconnaissant même les vrais devoirs qu’inspire l’hospitalité corroborée par les liens du sang, jusqu’au point d’ouvrir et de lire la première les lettres adressées à sa fille par la pauvre mistress Montgomery, qui se meurt loin d’elle, — cette femme a quelque chose d’abrupt, de péremptoire, de grossier, qui met en déroute nos idées civilisées. Remarquez bien qu’elle n’est ni foncièrement méchante, ni, à quelque degré que ce puisse être, suspecte d’une indélicatesse réfléchie, d’un calcul improbe. Non, elle n’a pour nous repousser ainsi que sa nature obtuse, sa rudesse impérieuse ; son antipathie aveugle ; contre tout ce qui est en travers de sa voie, à quelque règne, à quelque genre ou sous-genre qu’appartienne l’obstacle. Sa juxtaposition avec ce pauvre oiseau du bon Dieu que le hasard pousse sous son toit et à qui elle fait un destin si dur, le contraste de l’autorité brutale qu’elle fait peser sur Ellen avec la bonhomie protectrice de l’honnête Van Brunt, nous la rendent haïssable au même degré que si, forçant les couleurs, mistress Wetherell lui eut donné ou la féroce avarice du père Grandet, ou l’hypocrisie mielleuse du Pecksniff de Charles Dickens.

Et avec quels menus traits de caractère on arrive à ce résultat final ! Ellen, s’égarant dans les prairies qui entourent la maison, est entrée jusqu’à mi-jambe dans un invisible fossé ; ses beaux bas blancs sont couverts de boue quand elle rentre. Miss fortune ne la sermonne pas avec autant de rigueur qu’on pourrait s’y attendre ; mais elle se fait immédiatement ouvrir la malle de l’enfant, prend tous ses bas, choisis avec amour par mistress Montgomery, et les jette dans un grand chaudron plein d’une décoction brune et mal odorante ; ils sortent de là teints en bleu d’ardoise, au grand désespoir d’Ellen. Ce désespoir vous touche-t-il ? Fort peu, sans doute ; mais, dans le roman, il serre le cœur. Nous en dirons autant d’un autre épisode où la pauvre Ellen, lasse d’oisiveté, — car sa tante, durant les premiers jours, loin de réclamer d’elle aucun service, lui adresse à peine la parole, — demande d’elle-même à reprendre ses études :


« — Libre à vous, lui dit miss Fortune. — A quelle école, puis-je aller ? — Celle qui vous plaira. — Mais encore, quelles sont celles des environs ? — Vous avez à La Croix celle du capitaine Conklin ; à Thirlewall,celle de miss Emerson.- Cette miss Emerson est-elle de vos parentes ? — Non. – Il me semble que je dois de préférence aller chez une femme… M’autorisez-vous à prendre ses leçons ? — Oui. — Puis-je commencer dès lundi ? — Oui. — Je préparerai donc mes livres… Mais comment irai-je ? — Je n’en sais rien. — Thirlewall est à deux milles d’ici ; aller et revenir le même jour serait trop fort pour moi, du moins M. Van Brunt me l’a dit. – C’est votre affaire. — Tante Fortune, dites-moi vous-même comment vous voulez que je fasse ? Comment me rendre chaque jour à cette école ? – Je suis désolée de n’avoir pas de voiture à vous offrir. M. Van Brunt pourrait vous conduire dans la charrette. — La charrette ?… mais cela lui prendrait toute la journée. — Naturellement. — Alors il m’est donc impossible de suivre mes études… Pourquoi me dire que vous y consentez ? — Pas de réponse ; un simple sourire empreint de quelque mépris, car Ellen avait des larmes dans la voix. – Ah ! reprit-elle, si j’avais un poney !… - et qui soignerait le poney ?… qui vous suivrait pour vous ramasser, si le poney vous jetait à terre !? répondit miss Fortune foulant vigoureusement aux pieds les espérances qu’elle semblait avoir laissé naître tout exprès. Puis, après quelques paroles ironiques, elle s’empara des plaintes de l’enfant inoccupée : — Soyez tranquille, reprit-elle ; si la besogne vous fait faute, je ne vous en laisserai pas manquer. Pendant que je vais en bas, préparez-moi ces assiettes et ces verres que je vais laver tout à l’heure… »

Mais la Bible, direz-vous ? nous voici bien loin de la Bible. Pas le moins du monde ; la Bible ne quitte pas Ellen. Quand le désespoir gagne cette enfant poussée à bout, on le conçoit, par la dureté de sa tante, c’est dans sa petite Bible qu’elle trouve une consolation, dans sa Bible et dans l’amitié d’une jeune fille qui, fort à propos, l’a rencontrée un jour où des pensées fatales l’assiégeaient de toute parts. Alice Humphreys a un frère, beau jeune homme voué au service divin, qui, trouvant Ellen installée chez lui, se prend d’amitié pour cette « petite sœur, ». Puis, comme il arrive souvent en pareille occurrence, à mesure qu’Ellen grandit, cette amitié devient de l’amour. Il y a des nuances originales dans ce progrès d’un attachement des deux côtés également pur, et la Bible intervient ici de nouveau, interprète de sentimens qui s’ignorent encore. Ne joue-t-elle pas un rôle à peu près semblable dans les amours bien autrement tristes de Kitty Bell et de Chatterton ? Ceux d’Ellen Montgomery et de John Humphreys sont destinés à une meilleure issue ; mais après combien de peines sérieuses la pauvre fille n’en vient-elle pas à ce port de salut qu’on appelle le mariage ! Les raconter en détail serait impossible et inutile. Ce n’est point par le fond des événemens que subsistent les romans de mistress Wetherell. Tout leur mérite est dans l’invention de chaque incident, la mise en œuvre des plus menus faits de la vie la plus humble et la plus terre-à-terre. Nous en avons indiqué plusieurs. On peut bien par ceux-là juger des autres.

Ce qu’il faut admirer après tout, ce n’est pas tant le talent qu’on déploie à cet examen microscopique de l’existence vulgaire que l’intérêt toujours croissant dont ce travail est l’objet. Le moindre individu, s’il est peint et regardé à la loupe, devient sympathique à la foule, qui se reconnaît dans cette reproduction strictement fidèle. Jadis les rois seuls occupaient les planches du drame ou les pages de la fiction ; si les bergers s’y montraient parfois, on sait à quelles conditions et grâce à quelles bizarres métamorphoses. Aujourd’hui le roi est à la porte, et le berger trône : il trône en blouse, les bras nus, vêtu de toile bise et sans la moindre houlette, armé du fouet comme Van Brunt ou, comme le Champi, du fléau berrichon. Il faut savoir s’accommoder de cette pacifique révolution, sans l’épouser toutefois dans ses exagérations puériles, sans substituer systématiquement, par exemple, l’étude du manant au culte des héros. C’est ce que semble avoir compris mistress Wetherell dans son second roman, Queechy. En y réservant une large place aux plus modestes réalités de la vie, en sent en effet qu’elle a voulu peindre aussi la société américaine dans tout ce qu’elle a de plus aristocratique, et comme cette aristocratie ne lui suffisait pas encore, elle a donné le beau rôle à un nobleman anglais de la plus haute naissance, auquel, pour surcroît de distinction, elle départ 40,000 liv. sterl., c’est-à-dire un million de revenus.

Queechy est le nom d’un domaine où nous sommes transportés dès les premières scènes du roman. M. Carleton, nobleman anglais, dans une tournée qu’il fait aux États-Unis, est amené par un jeune officier américain, à la suite d’une partie de chasse, chez le grand-oncle de ce compagnon de plaisir. Ils y reçoivent une cordiale hospitalité, bien que le vieillard qui la leur offre soit depuis longtemps dans une position de fortune très embarrassée. Le petit domaine de Queechy, pour l’exploitation duquel il s’est associé un homme d’affaires fort peu scrupuleux, est déjà hypothéqué pour tout ce qu’il peut valoir, et le moment approche où le malheureux propriétaire, M. Ringgan, menacé d’éviction, ne saura où abriter sa tête blanchie. Avec lui est sa petite-fille Elfleda Ringgan, pauvre orpheline dont il est le seul protecteur, et dont l’avenir incertain trouble, par ses menaçantes perspectives, les derniers jours de cet excellent homme. Lorsque cette situation, si émouvante déjà, vient se compliquer encore, lorsqu’un brutal créancier vient sommer le vieillard et l’enfant de quitter leur humble demeure, une main inconnue leur vient tout à coup en aide. C’est celle de l’opulent et généreux Carleton ; mais sa tardive intervention n’a pas tous les effets qu’il en pouvait espérer. Dans ses dernières luttes contre l’infortune, le cœur du bon vieillard s’est brisé. À peine libéré de ses plus pressans embarras, il meurt presque subitement, laissant Elfleda aux mains d’une vieille sœur infirme, qui se sent hors d’état d’accepter utilement une si délicate tutelle. Ici Carleton intervient encore. Voyageant avec sa mère, il peut placer Elfleda sous la protection de cette dame, et il demeure convenu qu’ils conduiront tous deux l’orpheline chez un oncle à elle, le fils du défunt propriétaire de Queechy. M. Rossitur, cet oncle, riche négociant de New-York, est en ce moment à Paris, où il mène la vie prodigue et fastueuse de l’Américain en voyage. Durant la traversée, et surtout durant le séjour qu’ils font à Paris, Elfleda, — c’est encore une enfant, — a laissé prendre à son jeune protecteur une grande influence, « ne grande autorité sur son esprit. Il ne lui est pas en vain apparu, dans ses premiers jours de malheur, comme un envoyé du ciel ; il ne lui a pas en vain, depuis lors, prodigué les soins les plus dévoués et les plus délicats. Bref, à quatorze ans, miss Fleda, -c’est ainsi qu’on abrège son nom, — n’est pas plus stoïque que ne le serait à sa place mainte femme faite et parfaite ; Carleton, de son côté, qui se trompe peut-être sur la nature du sentiment auquel il a déjà obéi, admire chez la jeune Américaine une droiture de cœur, une fermeté de caractère qui s’allient en elle à la sensibilité la plus exquise. Au surplus, ils sont l’un pour l’autre un sujet d’étonnement. Carleton ne s’explique pas le rapide développement moral que Fleda doit à la lecture assidue de la Bible. Fleda ne peut comprendre que, sans le secours de ce livre divin, Carleton soit aussi près de la perfection chrétienne, lui qui croit à peine en Jésus-Christ. Cette absence de principes religieux chez l’homme pour lequel, sans bien s’en rendre compte, elle éprouve un sentiment de préférence presque passionnée, la déconcerte, la trouble, la désespère quelquefois. Elle lui jette alors des regards empreints de la surprise douloureuse qu’un ange doit éprouver à la première vue de quelqu’une de nos terrestres défaillances. Parfois, piqué au jeu, le jeune homme essaie de porter le doute dans l’esprit ingénu de sa protégée ; mais elle est invincible sous l’armure qu’elle s’est donnée, et l’unique résultat de leurs controverses, un peu longuement racontées, il faut en convenir, est au contraire de faire réfléchir Guy Carleton sur l’emploi futile de sa vie, de son intelligence, de sa richesse.

De là finalement une résolution subite. Sans dire à personne, pas même à sa mère, le secret du parti qu’il va prendre, Carleton se décide à quitter Paris. Elfie elle-même, — Elfie est encore un diminutif d’Elfleda, — ignorera-t-elle l’influence qu’elle a exercée sur cet esprit jusque-là si entier, si dédaigneux, si porté au mépris des autres et de lui-même ? Il le faudrait peut-être par prudence ; mais où vîtes-vous prudence pareille chez un amoureux sans le savoir. Carleton va donc prendre congé de sa petite amie, de sa fée, comme il l’appelle en souriant. Elle peut à peine supporter ce coup inattendu. Cependant, lorsqu’elle entrevoit chez le préféré de son cœur la ferme résolution de se donner ici-bas une mission selon l’esprit de Dieu, elle se ranime, et le courage lui revient :


« - Monsieur Carleton…, lui dit-elle tout à coup, changeant de couleur.

« — Parlez, Elfie !

« Le sang abandonna de nouveau ses joues : — Monsieur Carleton, vous fâcherez-vous de quelque chose que je voudrais vous dire ?

« — Me connaissez-vous assez peu pour m’adresser une pareille question ? Lui demanda-t-il à son tour avec douceur. « — J’ai une demande à vous adresser… Et vous ne sauriez le trouver mauvais.

« — Qu’est-ce donc ? dit-il, cherchant à deviner le sujet de cette timide requête ; — mais n’importe. Je ferai ce que vous désirez.

« Les yeux de la jeune fille étincelèrent. Cependant elle éprouvait à poursuivre une certaine difficulté.

« — Je le ferai, vous dis-je, quoi que ce puisse être, répéta-t-il plus attentif que jamais.

« — M’attendrez-vous ici quelques instans, monsieur Carleton ?

« — Je vous donne une demi-heure.

« Elle s’élança radieuse à travers ses larmes ; mais sa physionomie était redevenue mélancolique et son attitude presque gênée lorsqu’elle reparut quelques instans après, un livre à la main. Il y avait à la fois dans cette physionomie si mobile un mélange bizarre de timidité, de zèle ardent, de modestie, tandis qu’elle s’avançait vers M. Carleton, et lui mettait dans les mains ce petit volume, — qui était sa propre Bible.

« — Lisez-la, lui dit-elle en même temps d’une voix contenue et sans oser lever les yeux sur lui.

« Il vit de quel livre il s’agissait, et, prenant la douce main qui le lui avait remis, il la baisa deux ou trois fois avec respect Une princesse n’eût pas obtenu mieux.

« — Vous avez déjà ma promesse, Elfie, reprit-il ensuite. Inutile de la répéter.

« Alors elle leva les yeux et lui jeta un regard si reconnaissant, si tendre, si plein de bonheur, que jamais ce regard ne fut oublié de lui. Un moment après, ce rapide éclair avait disparu, et, au même endroit où il l’avait laissée, la jeune fille écoutait le bruit de ses pas, de plus en plus faible, à mesure qu’il descendait les degrés. Elle entendit le dernier de tous, et s’affaissa sur ses genoux, toute en larmes. »


Ces amans selon la Bible seront peut-être taxés d’un peu de froideur, si nous ajoutons que, six années vont se passer sans qu’ils aient l’air de se préoccuper le moins du monde de la destinée l’un de l’autre. Voilà cependant à quoi nous sommes réduits, et tandis que Guy Carleton, au sein de ses vastes domaines, y remplit tous les devoirs d’un propriétaire évangélique, il nous faut suivre Elfleda Ringgan, qui retourne en Amérique après quelques mois passés encore à Paris, où elle a perfectionné son éducation de salons.

Peu après son retour à New-York, sa destinée subit un changement nouveau. Son oncle, M. Rossitur, s’est engagé dans de vastes spéculations avec cet esprit aventureux qui caractérise au plus haut degré les citoyens de la libre Amérique. Téméraire d’une part, trompé de l’autre, il se trouve un beau jour complètement ruiné, mis en faillite, et obligé d’abandonner à ses créanciers jusqu’au splendide mobilier qu’il avait rapporté de France. M. Rossitur a trois enfans, deux fils et une fille, Charlton, Hugh et Marion. Charlton est au service et peut se suffire. Marion, après s’être mariée en Europe, y est demeurée. Ce brusque retour de la fortune n’atteint donc, avec M. et mistress Rossitur, que leur fils cadet ; mais la pauvre orpheline dont ils étaient devenus les seuls appuis, noblement reconnaissante, n’abandonnera pas dans le malheur ceux dont elle a partagé l’opulence.

Le plus proche parent de M. Rossitur, un vieux médecin excentrique, espèce de bourru bienfaisant, voyant ce malheureux sans ressources, lui propose de quitter New-York et d’aller tenter fortune sur un domaine dont ce médecin est devenu le propriétaire. Toute autre chance lui étant enlevée, il faut bien que M. Rossitur se décide à courir celle-ci, bien qu’il ne se sente ni trop d’aptitude pour l’exploitation agricole, ni trop de goût pour la vie des champs. Il se décide donc, et, avec quelques avances obtenues de çà, de là, va prendre possession de ce domaine, qui est justement celui ou Fleda Ringgan a passé son enfance, ce Queechy bien-aimé, dont le souvenir l’avait suivie, même au sein du tourbillon parisien.

C’est à ce moment que la figure de la jeune fille grandit tout à coup. Son oncle, poursuivi par le regret du bien-être qu’il a si follement compromis, découragé par le mauvais succès de ses premiers efforts, mécontent de tout parce qu’il l’est de lui-même, mal vu de ses nouveaux voisins par cela même qu’il est à contre-cœur au milieu d’eux, n’a rien de ce qu’il faudrait pour la lutte à laquelle le sort l’a condamné. Mistress Rossitur, trop longtemps amollie par les habitudes du luxe, n’a pour lui venir en aide, qu’une bonne volonté stérile, un zèle mal dirigé. Tout le fardeau retombe donc sur Fleda, qui l’accepte sans un murmure, et le porte vaillamment. Ici le détail abonde, mais dans une situation pareille et avec une donnée aussi simple, c’est le détail seul qui peut précisée les sacrifices, faire mesurer l’abnégation, passionner les lecteurs pour cet humble héroïsme d’une jeune fille douée des plus belles qualités morales, habituée aux élégances de la vie, préparée aux plus douces jouissances du développement intellectuel sous toutes ses formes, et qui devient du jour au lendemain le factotum d’une pauvre ferme, l’intendant d’un cultivateur ruiné, la cheville ouvrière d’un ménage aux abois. Les obstacles qu’elle rencontre, les secours qu’elle trouve, les combinaisons par lesquelles elle supplée à tout ce qui fait défaut, la gaieté qu’elle affecte, les découragemens qu’elle cache, les injustices qu’elle subit, l’influence dominante que cependant elle acquiert par degrés, et la reconnaissance qu’elle impose sans le vouloir, forment un tableau d’une vérité attachante et d’une incontestable moralité. En même temps, ce tableau nous fait connaître, mieux qu’aucun livre purement didactique, les mœurs rurales des états américains. Dans telle petite scène purement épisodique, — celle, par exemple, où M. Rossitur, fort embarrassé dès le début, est amené par les conseils de sa bien avisée pupille à implorer l’aide d’un riche paysan quelque peu apparenté à sa famille, — resplendit sous son vrai jour cette indépendance que nous ne pouvons nous empêcher d’envier aux compatriotes de Washington. Au milieu du champ à demi labouré, le pied sur le soc de la charrue, entouré de subalternes qui tous reconnaissent une autorité de droit en même temps qu’une supériorité de fait, l’honnête fermier Plumfield reçoit sans la moindre morgue, mais sans le moindre abaissement, l’hommage forcé que vient lui rendre M. Rossitur, qui, hier encore, fier de ses gros revenus, aurait à peine cru possible de le reconnaître pour son parent. Aujourd’hui ces dédains ne sont plus de mise, et tout décidé qu’il est, — on le voit de reste, — à garer de tout échec sa dignité un peu compromise, le citadin est contraint de confesser l’embarras qu’il éprouve de demander secours, et de l’accepter, qui pis est, bien que ce secours lui soit quelque peu marchandé.

De même, lorsque, plus tard, deux pécores de soubrettes, emmenées de New-York par mistress Rossitur, quittent la maison de plus en plus appauvrie, de moins en moins tenable, il faut bien que l’orgueil de l’ancien riche se plie à de grands sacrifices. À Queechy, personne ne sert volontiers ; les plus pauvres font leurs conditions, et n’acceptent pas indistinctement, en échange de quelques dollars, le rôle qu’on veut bien leur assigner. Les voyages de Fleda à la recherche d’une cuisinière constituent une épopée bourgeoise du plus singulier caractère. Qu’on nous permette d’insister sur cet épisode dont plus d’une lectrice et même plus d’un lecteur comprendra l’intérêt.

Fleda s’est d’abord rappelé une sorte de gouvernante qu’avait feu son grand-père, et avec qui elle pense pouvoir établir de meilleurs rapports qu’avec toute autre. Elle se fait indiquer la demeure où s’est retirée cette duègne en disponibilité. Miss Cynthia Gall, voilà son nom. Elle va la trouver dans une pauvre maisonnette d’où semble à jamais exclu tout comfort : cheminée froide, toit délabré, carreaux de vitre à grand’peine réparés et recollés, ou remplacés par quelques lambeaux de papier. Pas une pauvre fleur, pas un arbuste d’agrément autour de cette masure ; au dedans, miss Cynthia, toujours revêche et pincée, toujours sur ses ergots, toujours occupée à faire valoir son importante personnalité ! Après un entretien amical, mille souvenirs évoqués, des précautions oratoires sans fin, Fleda croit enfin pouvoir aborder le sujet essentiel de la conférence :


« — Vous ne devineriez jamais ce qui m’amène, ma bonne Cynthy.

« — Qui sait ? dit Cynthy jetant vers le feu qu’elle avait allume à grand’ peine un de ses regards les plus ambigus… Je suppose que vous avez affaire de moi.

« — Je suis venue savoir si vous ne voudriez pas venir demeurer chez ma tante mistress Rossitur. Nous sommes seules, et il nous faillirait bien quelqu’un pour nous aider. J’ai tout d’abord pensé à vous naturellement.

« Cynthy gardait le plus complet silence. Elle était assise devant le feu, ses jambes étendues de toute leur longueur dans la direction du foyer, ses bras croisés sur sa poitrine, ne quittant pas du regard les bûches qui fumaient à qui mieux mieux ; toutefois aux deux coins de sa bouche se dessinait déjà la menace d’un sourire qui déplut à Fleda.

« — Qu’en dites-vous, Cynthy ?

« — Je crois que vous feriez mieux de vous adresser à quelque autre, répondu en lin miss Gall avec une sorte de sécheresse condescendante et un sourire qui en disait long.

« — Pourquoi ? reprit Fleda. J’aimerais Lien mieux une ancienne amie qu’une personne étrangère.

« — C’est vous qui êtes chargée du ménage ? demanda Cynthy avec une certaine brusquerie.

« — Oh ! je fais un peu toute chose,… même la cuisine, et la ménagère aussi, quand cela se trouve… Mais si vous venez, Cynthy, vous serez la femme de charge.

« — Je pense que mistress Rossitur n’a pas grand’chose à démêler avec les personnes qui l’aident,… n’est-ce pas ? demanda Cynthy après une pause durant laquelle les coins de sa bouche n’avaient pas bougé. Ce ton de susceptibilité indépendante jeta quelques lueurs dans l’esprit de Fleda.

« — Ma tante n’est pas assez forte pour faire beaucoup par elle-même ;… il lui faut quelqu’un qui la dispense de presque tous les soins intérieurs. Vous aurez le champ libre, allez, Cynthy.

« — Votre tante a-t-elle deux tables distinctes ?… Je le présume ; mais enfin cela est-il ainsi ?

« — Oui… Mon oncle ne veut avoir avec lui que sa famille.

« — Eh bien !… je vois que je ne conviendrais pas, dit miss Gall après une autre pause, et se baissant tout à coup comme pour ramasser quelques brindilles éparses devant le foyer ; mais Fleda put voir le rouge qui lui était monté au visage et le sourire nettement dessiné où venait se peindre le plaisir de la vengeance immédiate qu’elle venait de se procurer par son refus. Il ne lui en fallut pas davantage pour rester convaincue que miss Gall, en effet, « ne conviendrait pas. » Toutefois elle était peinée en même temps de voir la joie méchante avec laquelle, sans aucune nécessité, son ancienne gouvernante la désappointait ainsi. »


La jeune ménagère ne se décourage pourtant pas, et, sur de nouvelles indications, se rend chez les Finns. — Il serait possible qu’une des demoiselles de la maison voulût entrer chez mistress Rossitur. Mistress Finn, installée dans sa cuisine et le balai à la main, donne audience à Fleda. Quand elle apprend ce dont il s’agit : « - Eh bien ! dit-elle, on pourrait voir. Je vous donnerais bien Hannah,… mais nous en avons besoin chez nous… D’ailleurs elle est un peu maladive, et il vous faut une personne solide. Nous avons encore Lucy…, mais il faudrait que ce fût son idée. Elle ne fait rien que selon son idée… »

Fleda insistant pour savoir à quoi s’en tenir là-dessus, et Lucy étant allée travailler au dehors, mistress Finn engage la nièce de M. Rossitur à venir passer la soirée chez elle. Lucy ne manquera pas de s’y trouver, et on pourra la pressentir. Fleda déclinerait volontiers cette invitation aussi peu attrayante qu’inattendue ; mais la nécessité la presse, et nous assistons à une scène passablement étrangère à nos mœurs, qui n’admettent guère qu’on aille prendre le thé avec la personne dont on se propose de faire sa domestique. On prend soin de placer Fleda tout auprès de Lucy Finn, cette cuisinière en perspective dont il s’agit de fixer l’humeur capricieuse et d’apprivoiser la volonté fantasque ; mais un certain embarras, très naturel à notre sens, arrête sur les lèvres de miss Ringgan les ouvertures qu’elle devait faire. Lucy, de son côté, garde le plus complet silence. Une causerie générale s’établit, aussi intéressante qu’on peut la supposer dans des circonstances pareilles ; bientôt elle prend un tour plus direct, plus personnel :


« — Votre oncle se déplaît-il au fermage ? demanda une des personnes présentes.

« Fleda éluda cette question délicate en disant que c’était pour M. Rossitur une besogne toute nouvelle.

« — Eh ! que faisait-il donc ? à quoi s’occupait-il jusqu’à cette heure ? reprit la questionneuse.

« Fleda expliqua qu’il n’exerçait aucune profession déterminée, et, après le temps nécessaire pour qu’une notion pareille eût pénétré dans les intelligences dont elle était entourée, elle tressaillit à la voix de Lucy s’élevant tout à coup près d’elle.

« — Il est un peu curieux, n’est-ce pas vrai ? qu’un homme ait vécu jusqu’à l’âge de quarante, ou cinquante ans sans rien connaître à la terre qui lui fournit son pain de chaque jour !

« — Eh ! qui vous fait penser que M. Rossitur en soit là ? demanda miss Thornton, non sans quelque vivacité.

« — Lucy ne parlait de personne en particulier, objecta la tante Syra.

« — Je parlais… je parlais de l’homme,… j’en parlais d’une manière abstraite, reprit la voisine de Fleda.

« — Abstraite ?… Qu’est-ce qu’abstraite ? demanda miss Anastasia (la maîtresse du logis), — et cette question exprimait assez de dédain.

« -Où allez-vous chercher ces mots difficiles, Lucy ? reprit mistress Douglass.

« -Je ne sais, madame… Ils me viennent tout seuls… par habitude, à ce que je pense… Je ne cherchais vraiment pas à être obscure.

« — Un mol ou un autre, quand on y est habitué, cela revient bien au même, n’est-il pas vrai ? dit la première interlocutrice.

« — Encore une fois, que veut dire abstraite ? demanda miss Anastasia.

« — Si vous tenez à le savoir, prenez un dictionnaire, lui répondit sa sœur.

« — Je ne tiens pas à le savoir… je tiens à vous le faire dire.

« — Où prenez-vous le temps d’apprendre ces choses, ma chère Lucy ? recommença mistress Douglas… N’avez-vous pas bien d’autres chiens à fouetter ?

« — Sans doute, madame ; mais il y a des momons où on est plus en train de travailler, d’autres au contraire où on est moins disponible. Et quand je me sens abattue ou mélancolique, en bien ! je me retire dans ma chambre pour y contempler les étoiles ou me livrer à la composition. »


Un nouveau tour est donné à la causerie. Chacun à son tour place Fleda sur la sellette, et chacune de ses réponses, même les plus insignifiantes, est commentée avec une remarquable avidité. On la met au pied du mur pour savoir si elle préfère le séjour de New-York à celui de Queechy. Ici, miss Lucy reprend la parole :

« — J’aimerais à parcourir plus d’un pays, dit-elle tout à coup, paraissant pour la première fois destiner ses précieuses remarques à l’attention spéciale de Fleda. Rien ne rend les gens aussi comme il faut. J’ai déjà remarqué ceci en plusieurs rencontres.

« Malgré tout ce que cette profession de foi pouvait avoir d’encourageant, Fleda ne se sentit pas en état de demander à Lucy si elle ne voudrait pas expérimenter par elle-même, chez les Rossitur, la justesse de son observation. Une nouvelle surprise lui était réservée. La première question que lui adressa Lucy fut pour savoir - si elle n’avait jamais étudié les mathématiques.

« — Non, répondit Fleda. Et vous ?

« — Oh ! moi… certainement. Nous étions ici quelques-unes qui voulions les apprendre, et il y a longtemps que nous avons mis cette étude en train. C’est, pour le développement de la pensée, la plus excell…

« Ici l’entretien fut brusquement interrompu par mistress Barns, la directrice des travaux, qui, voyant rentrer la troisième sœur :

« — J’espère, Hannah, s’écria-t-elle, que vous n’avez pas fait le pain avec ces mains noires que je vous vois.

« — En vérité, madame, répondit la jeune fille, je les ai d’abord bien lavées, puis j’ai fait le pain, et ceci même n’a pu les nettoyer comme il faut.

« — Est-ce que vous regardez les étoiles, vous aussi, Hannah ? demanda mistress Douglass, dont la question souleva un murmure moqueur et des rires étouffés… »


Fleda comprend bien qu’une servante si familière avec les sciences exactes ne lui serait pas une auxiliaire très utile, aussi se tient-elle pour battue encore une fois. Après quelques autres mésaventures, et à grand’peine vraiment, elle se procure une servante forte et laborieuse, la seule dans le pays qui lui paraisse en état de la seconder ; mais si Barby, — c’est le nom de ce trésor, — est une vaillante fille, remplie de ressources, ne s’embarrassant de rien, sobre, économe, infatigable, elle a peu l’habitude du monde, et dès le lendemain de son entrée en fonctions, ses façons familières mettent Fleda dans de fort graves embarras. En effet, lorsqu’elle a mis la nouvelle venue au courant de ses devoirs, la jeune ménagère croit pouvoir se reposer un peu de ses fatigues. Elle est dans le salon, avec sa tante, occupée à feuilleter un des volumes de la petite bibliothèque échappée à la faillite de M. Rossitur, lorsque la porte, brusquement poussée, livre passage à la tête de Barby Elster.


« — Où est le savon mou ? »

« Le livre de Fleda lui tomba des mains, et son cœur bondit d’épouvante à cette brusque apostrophe, car son oncle était assis auprès de la croisée. Mistress Rossitur releva la tête, confondue en apparence par cette question à brûle-pourpoint.

« — Voyons, reprit Barby, où met-on le savon mou ?

« — Le savon mou ? répondit enfin mistress Rossitur,… mais je ne sais vraiment si nous en avons. Fleda, savez-vous cela, vous ?

« — Je cherchais à me rappeler, chère tante… Je ne crois pas que nous en ayons.

« — Où le tient-on ? recommença Barby.

« — Il n’y en a pas, à ce que je crois, répondit mistress Rossitur.

« — Alors, dites-moi où vous le mettiez.

« — Nulle part… Il n’y en a jamais eu ici.

« — Vous n’avez jamais eu de savon mou !… s’écria miss Elster d’un ton qui en disait bien plus long que ses paroles, puis elle disparut, tirant la porte aussi brusquement qu’elle l’avait poussée.

« — Qu’est-ce que tout cela signifie ? s’écria M. Rossitur, se levant comme poussé par un ressort et se dirigeant vers la porte de la cuisine. Fleda se jeta au-devant de lui.

« — Mais rien… rien absolument, oncle Rolf… Cette pauvre fille n’en sait pas plus long… voilà tout.

« — Eh bien ! il tout lui donner une leçon… Laissez-moi passer, Fleda.

« — Mais, cher oncle, un moment…Veuillez m’écouter… Je vous en prie, ne la grondez pas… Ces gens-ci n’ont aucune idée de certaines convenances… Tenez, laissez-moi lui parler, ajouta Fleda posant ses mains sur les deux bras de son oncle… je me charge de la faire marcher. »

« La colère de M. Rossitur était excitée au plus haut point, et il eût impitoyablement renversé tout obstacle moins doux que celui qui se plaçait entre lui et l’impertinente cuisinière… Si ces mains elles-mêmes l’eussent repoussé un peu plus rudement, si ce regard eût été moins humblement suppliant, Fleda eût certainement échoué ; mais devant une résistance si bien ménagée, il s’arrêta, grondant d’abord, souriant ensuite :

« — Vous… faire marcher cette créature ?

« — Oui, reprit Fleda, riant cette fois et employant toute sa force à repousser son oncle vers le siège d’où il s’était levé… Oui, oncle Rolf, tout ceci ne vous regarde pas. Vous avez, ma foi, bien autre chose à faire… Si quelque chose ici va mal, c’est contre moi qu’il faut vous fâcher… Je serai le fil conducteur du paratonnerre, et je ferai tourner la foudre jusque dans la cuisine, à l’endroit même où elle peut faire le plus de ravages… Voyez-vous, oncle Rolf, nous avons dans l’autre pièce une arme excellente, mais qu’il faut savoir manier… et les précautions qu’il y faut mettre sont d’autant plus indispensables, qu’à défaut de celle-ci, notre arsenal serait complètement vide…

« — Allons, petite folle, dit son oncle, qui riait maintenant et de son inquiétude, et des plaisanteries qu’elle employait à la déguiser… arrangez-vous comme vous voudrez… Que votre nouvelle acquisition ne se trouve pas trop souvent en travers de ma route, et je vous promets de ne pas gêner la sienne… Mais prenez gardé que cette arme ne me parte pas brusquement au nez comme elle vient de le faire… Je ne suis pas homme à le supporter. »

« Ainsi apaisé, M. Rossitur reprit sa lecture. Fleda laissa la sienne interrompue pour aller retrouver Barby. »


Ce sont là, si l’on veut, des scènes bien humblement vraies, mais elles le sont, et la vérité, quand elle porte avec elle sa garantie, se recommande toujours à l’attention. Ce personnage de Rossitur est pris sur nature. On le retrouve dans une autre scène éminemment américaine. Son fils Charlton, profitant, d’un congé de quelques semaines, est venu chasser à Queechy. Il ne connaît que très superficiellement la position gênée de ses parens. Il ne se doute pas qu’en ce moment-là même ils sont talonnés de près par la misère. Avec la légèreté de son âge et l’insouciance de sa profession, il s’étonne, il s’indigne presque de voir Fleda raccommoder elle-même ses souliers endommagés, ou d’apprendre qu’elle se lève tous les matins à l’aurore pour récolter et envoyer vendre les fruits, les fleurs, et les légumes du petit jardin qu’elle a elle-même planté et ensemencé. Tout cela lui semble incompréhensible et choquant. Il ne peut s’habituer à l’absence du journal, et ne s’explique pas qu’on n’y soit pas abonné. L’humeur le gagne peu à peu, et, malgré les instances de Fleda, qui le supplie de ne pas sonder imprudemment ce qu’elle appelle « les secrets de la famille, » Charlton, un beau matin, à l’issue du déjeuner, entame la fatale question, à propos d’une scierie dont Fleda vient de parler.


« — Cette petite usine, dit Charlton, rend-elle ce qu’elle coûte de travail ? Cette fois il s’adressait directement à son père.

« — Qu’entendez-vous par là ? On ne la fait pas fonctionner pour le seul plaisir des yeux, répondit M. Rossitur aussi sèchement, pour le moins, qu’il avait été questionné.

« — Je demande, seulement si les profits compensent le temps que ce moulin fait perdre à mon frère Hugh.

« — Si votre frère juge qu’il n’en est pas ainsi, rien ne le force à continuer.

« — Je ne perds pas mon temps au moulin, dit Hugh avec empressement… Je ne sais comment je l’emploierais sans cela.

« — Et sans le moulin, ajouta mistress Rossitur, je ne sais trop ce qui arriverait de nous.

« Ceci donnait à Charlton la désastreuse occasion qu’il attendait.

« — Est-ce que vous avez été désappointé dans vos espérances de fermage, mon père ? demanda-t-il.

« — Et les espérances de votre compagnie, où en sont-elles ? repartit M. Rossitur. »

Sur quoi, Charbon, bien averti qu’il n’obtiendra pas d’autre réponse à ses indiscrètes questions, entame avec Fleda une longue discussion à propos de la guerre du Mexique. Notons, en passant, que les quakers détestent la guerre, et que mistress Wetherell, qui appartient à cette secte, se fait ici leur organe. Fleda suppute les frais de la campagne qui naguère aboutit à l’occupation de Mexico par les troupes des États-Unis, et demande à son cousin si, pour la moitié de cette somme (100,000,000 de dollars), le Mexique n’eût pas vendu le territoire qu’on lui a pris. L’achat substitué à la conquête, morale de peuple riche ; mais elle n’est de mise que vis-à-vis d’un peuple pauvre. Qu’on aille donc marchander le Canada aux Anglais !

Revenons au roman. Charlton a présenté à sa famille un sien ami, M. Thorn, qui s’éprend pour Fleda d’un très vif attachement. Inutile de dire qu’il n’est nullement payé de retour. Le souvenir de Carleton ne laisse aucune chance à personne, à M. Thorn bien moins qu’à tout autre, car ce gentleman est un assez triste échantillon de la jeunesse américaine, qui serait, à la juger d’après lui, égoïste, sceptique, aussi maladroite dans ses flatteries que malavisée et peu mesurée dans ses tentatives d’épigrammes. À défaut d’autres séductions, Thorn possède un talisman mystérieux dont il fait usage, à la dernière extrémité, pour dompter la résistance de Fleda. Entraîné par des embarras pécuniaires à une criminelle folie, M. Rossitur a placé, au bas d’un billet souscrit par lui, l’aval du père de M. Thorn, dont il a contrefait la signature. À l’échéance, le billet a été payé par le prétendu garant, qui n’a pas voulu perdre un ancien ami. Toutefois, et par une contradiction assez invraisemblable, cet homme si généreux a laissé connaître à son fils un secret dont dépend l’honneur de l’homme qu’il voulait sauver : — il lui a même confié le billet fatal, la preuve matérielle du faux, ce qui donne à ce jeune homme la tentation d’en abuser pour placer Fleda dans ce terrible dilemme, ou de devenir sa femme, ou, se refusant à ce sacrifice, de vouer au déshonneur le malheureux dont elle est en quelque sorte la fille adoptive.

À ce moment, Carleton, longtemps éloigné de la scène, y a finalement reparu, toujours calme, impassible, suivant de l’œil Fleda, lui parlant à peine, et cuirassé contre les malignes insinuations dont on le poursuit au sujet de cette jeune fille. De temps en temps, une parole affectueuse, une attention délicate, un splendide bouquet, et voilà tout ce qu’il fournit d’alimens à la flamme cachée dont elle brûle pour lui, mais si telle est sa réserve, celle de la prudente enfant ne lui cède en rien. Elle le voit, sans jamais se démentir, en butte aux coquetteries de deux jeunes et brillantes cousines auprès desquelles elle est venue passer quelque temps. Leur mère, qui ne serait pas fâchée de voir l’une ou l’autre des deux charmantes sœurs conquérir un si riche parti, et dont la pénétration n’a pas méconnu la rivalité inavouée de Fleda, déploie, sans que la jeune fille en paraisse émue, toutes les ressources de la malignité féminine pour élever des barrières entre elle et son silencieux adorateur. Tous deux, unis dans la Bible, échappent à ces pièges et déjouent ces calculs.

Thorn insiste cependant, et ses menaces indirectes arrivent jusqu’à Rossitur, qui prend la fuite. Une promesse ambiguë de son persécuteur, trop favorablement interprétée par Fleda, la décide à courir après son oncle qu’elle ramène chez lui ; mais cette fausse démarche n’aboutit qu’à la mettre de plus en plus sous la dépendance de Thorn. Maintenant Rossitur ne peut plus échapper aux poursuites dont il est l’objet, et c’est elle qui l’a irrévocablement compromis. Elle sera responsable de tout ce que peut amener une situation si violente. Aussi commence-t-elle à désespérer, et la Bible seule soutient ce caractère si fortement éprouvé.

Cependant. — il en est grand temps, — Carleton se, décide à la questionner. Il lui arrache le secret des soucis qui la dévorent, et de ce moment il se donne pour mission de les faire cesser. L’entrevue où il obtient de son rival malheureux la remise du billet souscrit par M. Rossitur est, quoique un peu trop détaillée, une scène bien faite. Sans nous interdire quelques suppressions, nous croyons pouvoir la donner comme montrant sous un nouveau jour le talent de mistress Wetherell. À son arrivée chez Thorn, Carleton est conduit dans une des pièces les plus reculées de l’appartement, et la porte est refermée derrière lui.


« — Ceci ne vous contrariera pas, j’espere, dit M. Thorn en donnant un tour de clé.

« — Certainement non, répl’qua froidement M. Carleton. qui ôta la clef de la serrure et la mit dans sa poche. L’affaire qui m’appelle n’a pas besoin de témoins.

« — D’autant moins qu’elle vous touche de plus près, n’est-ce pas ? dit Thorn avec un accent railleur.

« — En quoi, s’il vous plaît, monsieur ? demanda M. Carleton avec un tact parfait.

« Cette réserve piqua son antagoniste, mais le contraignit à s’observer davantage.

« — Je vais vous l’apprendre, répondit-il enfin, s’élançant au bout de la pièce, où il ouvrit à grand bruit un ou deux meubles. — Voilà, dit-il, revenant ensuite et plaçant devant son rival une paire de pistolets d’apparence très-peu pacifique. — Prenez une de ces armes et mettez-vous en place. Il n’est rien de tel que d’aller droit au but.

« Thorn était plus animé qu’il ne voulait le paraître. M. Carleton le regardait avec attention et demeura immobile, examinant le pistolet qui lui avait été remis. Cette arme était chargée.

« — Vous me prenez un peu à court, dit-il avec calme. Je ne comprends pas trop bien ce que ceci veut dire.

« — Eh bien ! je le comprends, moi, et cela suffit. Placez-vous, monsieur. Vous m’avez échappé une fois,… mais cela n’arrivera pas une seconde, ajouta-t-il avec une emphase effrayante.

« — Prétendez-vous dire que le souvenir d’un si ancien démêlé…

« — Non, monsieur, non, pas d’équivoque… L’offense que vous me fîtes alors, je la méprise comme celui dont elle émana ; mais vous vous êtes plus récemment heurté à moi.

« — Veuillez me dire comment, dit M. Carleton, abaissant son pistolet vers la table et s’appuyant sur cette arme.

« — Que me demandez-vous là ?… Vous le savez on ne peut mieux, reprit Thorn, dont les lèvres commençaient à écumer. Si vous prétendez le contraire, vous mentez impudemment… Allons, monsieur, voulez-vous vous mettre en place ?

« — S’il est décrété qu’il faut me battre, répliqua Guy du ton le plus insouciant, naturellement je n’y puis que faire… Mais comme j’ai à traiter avec vous une affaire qui sera mieux discutée avant tout duel, permettez-moi de réclamer d’abord pour elle toute votre attention.

« — Non, dit Thorn… Je ne veux rien écouler de vous… Je vous connais. Je n’écouterai pas une seule parole… Cette affaire, on y verra plus tard… En place, vous dis-je.

« — Je ne veux pas me servir de pistolets, dit froidement M. Carleton, jetant sur la table celui qu’il tenait en main… Cela fait trop de bruit.

« — Eh ! qu’importe le bruit ? s’écria Thorn… Ce n’est pas le bruit qui vous fera du mal, et les portes sont closes.

« — A la bonne heure, mais les oreilles ne le sont pas.

« Ni son accent, ni son attitude, ni son regard n’avaient rien perdu de leur parfaite sérénité. Elle commençait à agir sur Thorn.

« — A votre aise donc, au nom du diable ! dit-il, jetant aussi son pistolet et courant chercher d’autres armes… Voici des épées, si vous les préférez… Ce n’est pas mon goût… J’aime mieux ce qui est plus tôt fini… Enfin les voici… Vous pouvez choisir.

« Guy les examina pendant quelques minutes avec le plus grand soin, et, les couchant toutes deux sur la table, posa sur elles sa main robuste.

« — Je ne choisirai, monsieur Thorn, qu’après vous avoir parlé de ce qui m’amène. Cest au nom d’autrui que je suis venu chez vous. Je manquerais à ma mission, si je me laissais détourner par vous des communications que j’ai à vous faire. C’est par là qu’il faut commencer.

« Thorn étudia d’un regard irrité les symptômes que pouvaient lui révéler les yeux et l’attitude de son antagoniste. Il vit bien qu’il n’avait pas deux partis à prendre.

« — Allons… parlez… et finissons-en ; mais je sais d’avance tout ce que vous m’allez dire. »


Le débat s’engage entre eux pour savoir l’usage que Thorn veut faire du faux commis par Rossitur, et le jeune Américain se montre inflexible. Il ressaisit une fois encore son pistolet, que Carleton lui enlève des mains sans perdre un instant son beau sang-froid, alors même que Thorn se permet les allusions les plus blessantes pour Fleda et pour le jeune protecteur qu’elle a choisi. Tout au contraire, Carleton s’empare de ces allusions pour lui faire remarquer qu’en poussant à toute rigueur les poursuites qu’il a le droit d’exercer contre Rossitur, c’est en définitive à la nièce de ce malheureux, à la jeune fille dont il se dit épris, qu’il va porter le plus grave préjudice. Et comme Thorn ne se rend pas encore, il le menace de divulguer partout où son nom peut être connu les causes honteuses pour lui, de l’acharnement qu’il déploie contre la famille Rossitur. Cette perspective exaspère Thorn, qui se jette sur ses armes ; mais elles lui sont une fois encore arrachées des mains.

« — Arrière ! lui dit Carleton… Je vous ai promis de courir ces chances, mais quand le moment serait venu. Terminons d’abord notre affaire.

« — Que voulez-vous terminer ? reprit Thorn en fureur… Vous ne sortirez peut-être pas vivant de cette chambre… Vous vous raillez sans doute.

« — Non, monsieur ; — ma vie, n’est pas en vos mains, et je veux, avant de la risquer, avoir le cœur net de l’affaire qui m’amène. Si je ne la règle pas avec vous, j’irai trouver votre père, monsieur Thorn…, votre père qui en est l’arbitre le plus naturel.

« — Il faudrait pour cela quitter cette chambre, dit Thorn avec dérision.

« — Cela dépend de moi, répliqua son adversaire, à moins qu’on ne m’en empêche par des moyens qui, je l’espère, ne sont pas à votre usage. »

Thorn garde d’abord le silence, et bientôt, à bout de raisons, en est réduit à se rejeter sur le tort pécuniaire que M. Rossitur lui a causé. Carleton l’attendait là, et offre le remboursement intégral de la somme payée par M. Thorn le père, moyennant la remise immédiate du billet faux. Thorn, qui a hâte d’en venir aux mains avec son rival, croit entrevoir dans cette proposition un moyen de finir promptement la discussion dans le cercle de laquelle on l’a retenu malgré tous ses efforts.

« — Au surplus, dit-il ensuite avec un rire à demi réprimé, c’est tout bonnement de la folie… car, à moins que mes yeux ne me jouent quelque tour inattendu, ce papier me rentrera d’ici à cinq minutes… Il y a chance pour tout ici-bas.

« Et il alla de nouveau fouiller son secrétaire, d’où il rapporta l’endossement fatal. M. Carleton vérifia lentement et avec soin l’identité de cet effet, et remit à son adversaire un billet de pareille somme, tiré sur une des plus grandes maisons de New-York.

« — Il n’y a chance pour rien, monsieur, dit-il ensuite, approchant d’un flambeau le document accusateur.

« — Que voulez-vous dire ?

« — Qu’il y a au-dessus de nous un Régulateur suprême, lequel, entre autres choses, dispose de notre vie comme il l’entend… Et maintenant, monsieur, je vais vous donner, contre la mienne, ces chances dont vous m’avez paru si altéré.

« — A la bonne heure ! en place ! dit Thorn, prenant son pistolet. Armez-vous… Allez au bout de la table… et ne faites pas attention au bruit.

« — Je resterai où je suis, dit M. Carleton, croisant paisiblement ses bras sur sa poitrine. Placez-vous où il vous plaira.

« — Mais vous n’êtes pas armé ! s’écria Thorn avec impatience. Pourquoi ne vous apprêtez-vous pas ?… qu’attendez-vous donc ?

« — Pardon, monsieur Thorn, reprit l’autre avec un sourire ; je n’ai que faire de vos armes… Je n’ai aucune envie de vous nuire, aucun mauvais vouloir contre vous… Vous êtes libre, en revanche, de disposer de moi comme vous l’entendrez.

« — Mais votre promesse ? dit Thorn avec désespoir.

« — Je la tiens, monsieur.

« Thorn laissa retomber ses mains armées ; ses regards étaient effrayans. Il y eut un silence de quelques minutes.

« — Eh bien ? dit M. Carleton, levant les yeux et souriant. « — Eh bien ! monsieur, je ne puis que ce que vous voulez, répondit Thorn d’une voix rauque, et jetait ça et là des regards rapides.

« — Je vous l’ai dit, monsieur, disposez de moi. Je n’ai aucune raison d’exercer les moindres représailles.

« Il y eut un moment de silence, pendant lequel la physionomie de Thorn faisait pitié à voir dans les ténèbres qui la couvraient encore ; il ne bougeait pas.

« — Je ne suis pas venu ici comme votre ennemi, monsieur Thorn, lui dit enfin Carleton se rapprochant de lui. Maintenant encore je ne le suis nullement. Si vous m’en croyez, vous renoncerez à ce qui vous reste de haine contre moi, et, pour me le prouver, vous prendrez la main que je vous offre. »


Il faut, convenons-en, que le préjugé national soit bien affaibli, et que l’amour-propre tant reproché aux Américains soit de bien bonne composition, pour que la supériorité si pleinement accordée au gentleman anglais sur le citizen de New-York n’ait fait aucun tort au succès du livre que nous venons d’analyser. Et qui sait ? Peut-être au contraire une des conditions de ce succès a-t-elle été, pour toute une classe de lecteurs, l’histoire de cette bonne petite ménagère yankee qui devient, en épousant Carleton, la belle-sœur de lady Peterborough et l’égale des plus altières châtelaines des trois royaumes. Le culte de la hiérarchie et l’amour des distinctions nobiliaires s’amalgament, on le sait, d’une façon très remarquable avec le sentiment de l’égalité politique chez cette race à part dont les inconséquences n’empêchent pas la grandeur, et qui pourrait d’ailleurs, si nous la critiquions pour si peu, nous en reprocher bien d’autres.

Serait-ce par hasard une de ces anomalies que l’enthousiasme biblique uni aux tendances de la plus franche démocratie, tel que nous le voyons à chaque instant dans les livres de mistress Wetherell ? Nous ne l’admettrions pas volontiers, comme on a pu le voir déjà. Autant le sentiment religieux, exploité ou compris de certaine manière, — on devine aisément laquelle, — est antipathique aux notions de la liberté humaine, autant il atténue chez les hommes le sentiment de leur valeur propre et s’efforce de les rendre indifférens à toutes les humiliations qui dérivent de l’asservissement politique, autant la véritable interprétation des livres où on cherche l’inspiration d’en haut nous parait propre à moraliser l’homme en l’éclairant sur ses devoirs aussi bien que sur ses droits. Pour un peuple libre, quel est le grand problème à résoudre ? C’est de remplacer par l’autorité morale de la loi le despotisme d’une volonté arbitraire, de substituer à d’ignobles entraves des liens respectables et sacrés. Or, comment opérer, mieux que par la mise en honneur des vrais préceptes religieux, cette substitution sans laquelle les révolutions risquent de demeurer stériles ? Quelle loi sera plus vénérable que celle dont les siècles ont respecté la teneur, dont toutes les fluctuations de la pensée humaine ont laissé subsister les fortes assises, et qui, mise en pratique comme elle l’est par la race anglo-saxonne, lui donne cette énergique patience, cette ardeur contenue et continue, cette cohérence, cette force de prosélytisme qu’elle déploie aux yeux de l’univers étonné ?

La Bible, dans ses applications à la vie privée, — et c’est surtout ainsi que nous pouvons l’envisager en appréciant les fictions de mistress Wetherell, — la Bible est un code à la fois doux et sévère. Il ne conduit pas à ces renoncemens extatiques du monachisme si chers aux natures rêveuses, et dont elles savent se faire d’idéales voluptés. Il n’autorise pas ces tendances quelquefois sublimes, plus souvent raffinées en égoïsme, qui retranchent l’homme de la grande famille humaine et le dérobent à toutes les souffrances du cœur, à toutes les responsabilités du travail. Vous n’y trouverez en germe ni l’ascétisme paresseux, ni les pénitences inutiles des bonzes d’Orient, mais la grandeur du dévouement, l’impérieux devoir de la charité active, le dédain de toute hiérarchie selon les hommes, la ferme croyance en une égalité de nature qui implique l’égalité des droits. Voulez-vous un exemple de cette tendance dans le roman biblique ? Prenez l’entretien de Fleda et de Carleton, lorsque ce dernier, noble entre les nobles, riche entre les riches, demande la main de cette pauvre petite Cendrillon américaine. Croyez-vous qu’elle s’excusera de sa pauvreté ? Croyez-vous qu’elle aura quelques scrupules sur la différence de leurs conditions ? Croyez-vous qu’elle sera pénétrée de l’honneur qu’elle reçoit, de la condescendance qu’on lui témoigne ? En vérité non, car, à travers ses larmes de joie, elle relit la petite Bible jadis donnée à Carleton, et que celui-ci vient de lui rendre pour lui prouver que ce talisman ne l’a jamais quitté. « Je ne la reprendrai, lui dit-il, qu’avec celle de qui je la tiens. » Et Fleda, surprise sans doute, émue, tremblante, mais nullement éblouie, nullement confuse, pour toute réponse laisse retomber le saint livre dans la main de son fiancé.

La rapide popularité, le prompt succès des romans de mistress Wetherell ne sont pas dus à des qualités purement littéraires. C’est par le fond même de sa pensée, non par la forme dont elle la revêt, qu’elle se montre supérieure. Pour ne la comparer qu’à ses contemporaines écrivant dans le même idiome, nous ne lui reconnaissons qu’à un degré secondaire la vigueur toute virile de Currer Bell, le profond coup d’œil de miss Austen, la grâce de lady Fullerton, l’amertume plaintive de mistress Gaskell, l’élégance aristocratique de mistress Norton. Mistress Beccher Stowe est bien autrement communicative, bien autrement apostolique, et réchauffe ses pages d’une passion bien autrement enfiévrante, pour nous servir du néologisme de Beaumarchais. Cependant la quakeresse américaine se distingue par une qualité dominante, la vérité, qui sert d’excuse à l’extrême d’illusion de son pinceau et de passeport à la longueur de ses homélies dialoguées. Ses livres sont des trésors d’observations qu’on peut quelquefois accuser de vulgarité, mais dont l’exactitude est incontestable. La société américaine y est daguerréotypée à tous ses degrés, société curieuse à étudier ainsi, dans le menu détail de l’existence individuelle, et qu’on y voit dominée par deux influences souveraines, l’argent et la bible ; l’argent, mobile premier de toute activité mondaine ; la Bible, règle première des lois que la conscience impose à la volonté. Si l’une de ces influences ne balançait pas l’autre, on se demande vraiment ce qui arriverait de ce peuple si remuant, si confiant en lui-même, si impatient de tout frein et de tout obstacle, si accessible aux impressions du fanatisme religieux. La Bible seule le conduirait peut-être aux extravagances des sectaires les plus insensés et à leurs hostilités irréconciliables ; le money-making seul, à l’abrutissement sensuel où tombent les peuples riches à qui manque tout ressort moral. Les deux influences se modèrent l’une par l’autre, et de l’équilibre qui s’établit ainsi résulte ce vaste élan, cette ardeur sans pareille, cette force d’action qui transforme le Nouveau-Monde en attendant qu’elle réagisse sur l’ancien.


E.-D. FORGUES.


  1. « La Bible, repartit Saint-Clare, la Bible était le livre que ma mère lisait le plus souvent. Elle a vécu, elle est morte ce livre à la main. » (La Case de l’oncle Tom, chap. XVI.)
  2. Wide, wide world, locution consacrée, idiotisme intraduisible. Il exprime cette idée d’immensité que le monde présente à l’individu faillie et sans secours qui doit y frayer sa route.