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Le Roman démocratique en Angleterre

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Le Roman démocratique en Angleterre
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 12 (p. 1102-1118).
LITTÉRATURE ANGLAISE.




LE ROMAN DÉMOCRATIQUE.

I. — The Worker and the Dreamer, a story of the present time, by R.-H. Horne ; 2 vol. in-8°, London, Henry Colburn, 1851.

II. — John Drayton, a history of earty life and developement of a Liverpool engineer; 2 vol. in-8°, London, Richard Bentley, 1851.




Il y a quelque temps paraissait en Angleterre un roman qui offrait le résumé le plus complet et le plus accessible pour les lecteurs étrangers des idées et des opinions émises dans ce pays sur les classes laborieuses. Alton Locke [1] n’est point un phénomène littéraire isolé : chaque jour, la presse anglaise met au monde des romans, des pamphlets, des fantaisies philosophiques, qui tous ont la même tendance et portent sur les mêmes sujets. Seulement il faut faire une observation importante : aucun de ces livres n’est socialiste dans le sens qu’on attache généralement à ce mot; aucun ne résulte d’un système préconçu, logiquement déduit, d’une doctrine construite d’après la seule logique, en dehors des doctrines existantes au sein de la société; aucun ne sort de la société anglaise actuelle. Tous se contentent de porter la lumière sur quelques-uns des phénomènes sociaux qui se sont produits au XIXe siècle, et de les montrer aux contemporains comme à travers un verre grossissant. Les instrumens dont se servent les réformistes des deux pays sont, on le voit, bien différens : les réformistes français emploient volontiers le télescope pour découvrir de nouveaux astres, pour pronostiquer l’avenir et se donner des airs de prophète; les réformistes anglais font usage au contraire du microscope pour mieux voir les faits et mieux convaincre leurs compatriotes, hommes peu enclins, comme chacun sait, à la crédulité, aux erreurs de l’imagination et aux sympathies métaphysiques. Le socialisme, il faut bien le constater en dépit du chartisme, n’est pas pour l’Angleterre une doctrine, c’est une question politique et économique, absolument comme la réforme électorale ou le libre échange. Les partisans clairsemés de Robert Owen et de Fourier ne sont pour rien dans ce mouvement, et l’expérience démontrerait, le cas échéant, qu’ils lui sont même opposés. C’est un mouvement entièrement à l’anglaise, malgré les efforts que quelques chefs chartistes, aidés sans doute des bons conseils de nos réfugiés politiques, ont fait et font encore pour le transformer en un mouvement à la française. Les faits dominent dans les livres prétendus socialistes qu’on voit paraître en Angleterre, malgré les efforts de certains écrivains, piqués de vanité philosophique, qui s’évertuent à l’envi pour faire croire qu’ils ont des doctrines, un système, et qu’ils ne sont pas, en un mot, plus pratiques que d’autres. Leurs tentatives métaphysiques, au lieu de ressembler à ces bulles de savon bien soufflées et bien colorées que les réformateurs français ont l’art de former, rappellent ces tentatives qu’à diverses époques les fous de différens pays ont faites pour s’élever dans les airs et monter aux astres. Les utopistes anglais inventent des expédions grotesques, et s’attachent aux épaules des ailes artificielles : la chute est immédiate, et presque toujours elle est lourde.

Pour trouver la doctrine que contiennent ces livres, il faut se reporter à l’esprit de l’auteur, chercher la secte, le parti, l’école à laquelle il appartient; on n’y rencontre pas d’autre système que le caractère de l’écrivain, sa profession, sa croyance, et en cela, on le voit, ils sont anglais et très anglais. Si l’auteur est un cordonnier, un menuisier, un prolétaire enfin, le livre est violent, plein d’imprécations et d’invectives; si c’est un aristocrate, il est froid, précis, plein de faits appelant une conclusion favorable aux idées de tel ou tel parti; si c’est un homme de lettres, il est ironique et moqueur; si c’est un clergyman, il est biblique et parsemé d’homélies. Le ton, l’humeur, le tempérament, les griefs propres à chaque classe de la société et à chaque profession, voilà les systèmes et les doctrines que renferment les écrits des réformistes anglais. Ils échappent ainsi à la discussion, et n’en ont d’ailleurs que plus de portée. On peut discuter une théorie et la réfuter; mais comment réfuter la mauvaise humeur, le mécontentement et l’ironie? Ce mécontentement est un fait : comment faire entendre à celui qui l’exprime qu’il a tort de n’être pas satisfait? Lui seul est juge de cette mauvaise humeur, et personne ne peut se mettre à son lieu et place, car lui seul a éprouvé ce qu’il exprime. Chacun dit ce qu’il a ressenti, ses colères, son indignation, ses souffrances, et, à ne considérer que ces récits souvent très vifs et ces tableaux ordinairement très réels, on pourrait croire que l’esprit révolutionnaire est bien plus vigoureux en Angleterre qu’en France. Cependant il n’en est rien : qu’on ne s’y trompe pas, il y a bien moins de danger à exprimer ses sentimens personnels, quelque exagérés qu’ils soient, qu’à construire des théories cauteleuses et à nourrir des rêveries toutes scientifiques et abstraites en apparence. La colère, la haine même, rentrent au moins dans la nature de l’homme : elles ne sortent pas de la réalité, elles s’y mêlent, et par conséquent sont capables de s’y modifier; mais les chimères n’ont rien à démêler avec la réalité : elles n’ont point de cœur et d’entrailles, elles ne versent pas de larmes, mais en font verser; elles ne résultent point de la souffrance, mais l’engendrent. Les chimères donnent aux passions une opiniâtreté, une fixité que les plus grandes douleurs ne leur donneraient pas; la colère s’apaise et peut céder, une utopie n’a jamais connu ni appelé les transactions. Entre un homme passionné et un utopiste, il y a la même différence qu’entre un homme accablé par le malheur et maudissant le sort, mais tout prêt à oublier le passé si la fatalité vient à s’apaiser pour un instant, et un fou qui remplit sa cellule de malédictions et de cris en vertu d’une idée fixe. Ainsi cette littérature démocratique, toute violente qu’elle soit, a bien moins de dangers que notre littérature socialiste même la plus modérée : elle est un avertissement pour la société, mais elle n’est pas, comme la nôtre, un redoutable mémorandum.

Un autre fait très curieux qui se produit au sujet des doctrines démocratiques en Angleterre, c’est l’empressement avec lequel tous les partis se sont emparés des questions relatives aux classes populaires et se sont efforcés de les attirer à eux et de les résoudre dans le sens de leurs opinions. Chaque parti les attire à lui pour s’en faire un instrument contre ses adversaires, les tories contre les radicaux, les radicaux contre les tories. Nous avons suivi une marche contraire, nous avons laissé ces terribles questions entre les mains des utopistes et des démagogues; c’est peut-être un tort et plus encore : sous prétexte de prudence, c’est une imprudence. Cet empressement à s’emparer des questions nouvelles est moins dangereux que notre résistance, car au fond il est appuyé sur un instinct de défense énergique. Il indique que les classes et les partis qui composent la société anglaise et le monde politique sont bien décidés à ne pas se laisser abattre, à profiter de tout ce qui peut leur être utile, à se prolonger et à se perpétuer. Il implique donc une pensée de conservation et des instincts de défense; singulièrement vivaces. Les Anglais se jettent hardiment au milieu du chaos des faits : ils savent bien que la vie humaine est un combat et la vie politique une bataille; ils ont l’audace de chercher à conquérir ce qui peut leur porter ombrage. Ils n’attendent pas qu’on vienne les attaquer, ils vont au-devant de l’ennemi; ils sortent armés des mêmes armes que les siennes, et cet empressement à aller au-devant des périls les plus grands qu’aient jamais courus les sociétés poliliques implique une profonde conscience de leur droit individuel, un ferme propos de ne pas se laisser abattre, la résolution de soutenir la lutte et de défendre leurs intérêts et leur position. Il y a aussi (et il ne faut pas l’oublier) un grand sentiment du devoir politique qui les pousse à mettre leur conscience à l’abri, à faire tout ce qu’ils peuvent faire afin de ne porter le poids d’aucun remords, si jamais doit arriver le jour suprême des luttes décisives, des répressions ou des révolutions, des victoires ou des défaites. Ce qui a toujours préservé la société anglaise, c’est qu’avant chaque lutte, chaque combat, il y a toujours eu chez elle, entre les adversaires, une suite de conférences, de temporisations et comme d’entrevues avant la guerre, où chacun a longuement exposé ses griefs, les motifs de sa conduite et les points sur lesquels il était possible de s’entendre pour arriver à une transaction; c’est que chaque individu, après avoir fait sa confession intérieure et avoir apprécié la légitimité de ses actes, n’a jamais reculé devant leurs conséquences nécessaires.

Cependant, si ce mouvement est aujourd’hui sans danger réel, on ne peut se dissimuler que des points noirs apparaissent çà et là à l’horizon; l’antique édifice se crevasse, et, dans ses fentes, germent et grandissent des plantes parasites et des végétations inconnues jusqu’alors, qui, si elles ne sont extirpées à temps, pourraient bien embrasser l’édifice tout entier, le ronger et le détruire. Et ici nous ne parlons pas des phénomènes et des accidens qui, depuis deux ans, ont fait apercevoir la sourde fermentation des masses populaires, comme la réception faite à Kossuth et les outrages prodigués au général Haynau. On a fait peut-être trop de bruit autour de ces deux événemens, que suffisent à expliquer, après tout, les préjugés politiques de l’Angleterre et ses intérêts hostiles au continent. La transformation que subissent en ce moment ses partis politiques est un fait qui doit bien plus attirer l’attention. Depuis la révolution de 1688 jusqu’à ces dernières années, ces partis n’avaient été que les organes des différentes opinions qui régnaient dans la Grande-Bretagne, les tories n’étaient que les représentans du système politique en vigueur et les défenseurs de l’église anglicane, les défenseurs des pouvoirs officiels et légaux; les whigs n’avaient été que les représentans des opinions libérales et d’un protestantisme plus populaire; ils n’étaient que les interprètes de cette constitution dont les tories étaient les gardiens officiels, et ils bornaient leur rôle à expliquer plus spirituellement et moins judaïquement que les tories la constitution anglaise; ils mettaient toute leur ambition à l’appliquer plus dans son esprit que dans sa lettre stricte. Les radicaux eux-mêmes ne demandaient autre chose qu’une réforme générale dans le système politique. afin d’épuiser toutes les conséquences de la constitution de 1688 et d’établir en fait ce qu’elle contenait en esprit. Ces trois partis sont aujourd’hui représentés à la chambre des communes par sir Robert Inglis, lord John Russell. M. Roebuck et M. Hume. Mais est-ce sur ces personnages, si éminens qu’ils soient, que se tourne aujourd’hui noire attention? est-ce sur les opinions qu’ils représentent que se porte notre intérêt? Non, notre attention et notre intérêt se tournent bien plus volontiers du côté de M. Disraeli, de M. Cobden et des meetings chartistes; ils se tournent bien plus même du côté de M. Feargus O’Connor, déjà dépassé. Aujourd’hui les partis ne représentent plus que les différentes classes de la nation. Les tories sont, par exemple, les représentans de l’aristocratie territoriale et de la propriété telle qu’elle est établie en Angleterre, preuve certaine que la propriété et l’aristocratie sont menacées, et ils défendent ces institutions par des argumens tellement mêlés de chimères romanesques, qu’on peut en conclure que le système politique qu’ils soutiennent est déjà tombé en désuétude, et que, bien qu’existant encore en apparence, il n’existe en réalité que dans le passé. Aujourd’hui, les radicaux représentent les intérêts particuliers de l’industrie et les classes moyennes, preuve certaine que les classes moyennes ont d’autres ambitions qu’autrefois, qu’elles se séparent du reste de la nation, et veulent agir pour elles-mêmes, par leurs propres forces. Autrefois les classes populaires ne formaient point un parti politique, aujourd’hui elles forment l’armée du chartisme. Toutes les classes de la société anglaise se montrent, non encore hostiles, mais en présence, non désunies, mais séparées, non encore en ordre de bataille, mais en ordre pacifique, comme pour une manifestation politique ou un meeting. Elles se présentent à nous isolément, si bien qu’on peut déjà étudier leur caractère, observer leur tactique et dénombrer leurs forces respectives. Voilà un des côtés sombres du tableau que présente l’Angleterre actuelle; hâtons-nous d’ajouter qu’on n’aperçoit cependant, dans cette transformation, aucun signe d’affaiblissement ni de décadence, que dans chaque parti les forces sont nombreuses, que jusqu’à présent ni la crainte ni les appréhensions de l’avenir ne se sont manifestées, et que tous, même les chartistes, font preuve d’un esprit d’ordre et de sagesse qui nous a trop souvent manqué.

Un autre signe néfaste, c’est le rôle qu’aspirent à jouer de plus en plus les journalistes et les hommes de lettres dans la Grande-Bretagne. Jusqu’à ce jour, le nombre des hommes de lettres parvenus à l’exercice du pouvoir, ou seulement parvenus à participer à la vie politique, avait toujours été extrêmement rare en Angleterre. Si Canning n’eût eu d’autres titres pour gouverner son pays que son talent de poète, il serait probablement resté dans les rangs les plus obscurs de la foule d’écrivains célèbres qui vivaient alors. Les Burke et les Sheridan (aucun des deux n’a exercé le pouvoir, remarquez-le bien) ont toujours été des exceptions. Nous ne parlerons pas de l’époque dite de la reine Anne, où, grâce à la vivacité des passions politiques et religieuses et à un état de choses mal affermi, les hommes de lettres et les pamphlétaires arrivèrent au pouvoir : aussitôt que la société se fut assise, que le gouvernement eut été fondé d’une manière inébranlable. et ne fut plus mis en discussion, l’influence des écrivains disparut, et ceux-ci furent réduits à se venger de leurs mécomptes par des épigrammes, des comédies politiques et des satires contre Walpole et les autres membres du gouvernement. Les hommes de lettres, en Angleterre, ont donc toujours vécu dans leur sphère, séparés volontairement du monde, ne prenant part aux affaires publiques que par l’action purement morale et intellectuelle de leurs écrits. Ils avaient compris, avec ce bon sens qui distingue la nation anglaise, que c’était là la vraie fonction qu’ils avaient à exercer, et jamais il ne leur était arrivé de réclamer une participation plus pratique et plus directe aux affaires politiques. Ils se contentaient de l’action qu’ils exerçaient sur le monde des mœurs et des esprits. Les journalistes eux-mêmes, bien plus rapprochés que les poètes ou les philosophes du monde des affaires, n’essayaient pas d’usurper un plus grand pouvoir que celui qu’ils exerçaient; ils se contentaient de leur influence anonyme et de leur gloire obscure, se dévouant modestement à faire non leur renommée, mais celle de leur journal, non leur fortune, mais celle du ministre ou du chef de parti qui représentait leurs opinions. Ils n’étaient point d’ailleurs dans la confidence des ministres et du pouvoir, et, tout en prenant part au mouvement politique par leur profession, ils en étaient séparés; ils faisaient l’opinion publique et n’étaient point connus d’elle. Aujourd’hui cependant l’antique modestie s’effacer, tout cela change, et, du train dont vont les choses, peu d’années doivent suffire pour que le monde littéraire ait envahi le monde politique.

Cette ambition toute nouvelle se fait jour dans un livre récemment publié, et intitulé the Dreamer and the Worker (le Rêveur et le Travailleur). Dans sa préface, l’auteur nous indique quel est le but qu’il a poursuivi, et, en vérité, nous lui devons de la reconnaissance, car nous n’aurions jamais découvert dans ces deux volumes confus, mal conçus, incorrectement écrits, la pensée de l’écrivain, s’il n’eût daigné nous la révéler. M. Horne pense que les questions soulevées dans ces derniers temps au sujet des classes laborieuses ne peuvent être résolues que par la pensée, ou, pour mieux dire, par des hommes habitués à penser. L’action toute seule ne suffit pas, la méditation doit lui venir en aide. Jusque-là nous n’avons rien à dire, mais il s’agit de connaître ce que l’auteur entend par l’action et ce qu’il entend par la pensée; or, je le crains bien, il confond l’action avec la force, avec le pouvoir du nombre et la vigueur des bras, et la pensée avec la chimère, la rêverie oisive et sans emploi. Il reconnaît le pouvoir des masses, mais il leur conseille d’accepter pour chefs et pour guides les hommes de lettres et les journalistes. Il s’écrie avec un moderne poète démocratique que le paradis pourrait être réalisé sur la terre, si les prolétaires mettaient leurs bras au service des rimeurs et les rimeurs leurs chansons au service des prolétaires. De pareilles puérilités ne se réfutent pas, et l’on ne peut y répondre que par le mot de Molière : Vous êtes orfèvre, monsieur Josse. M. Horne, l’auteur du livre, est orfèvre en effet, c’est-à-dire qu’il est homme de lettres et qu’il écrit des élucubrations démocratiques parce que telle est la manie du jour, comme il eût écrit autrefois des bouquets à Chloris ou d’innocentes idylles. Loin de nous la société anglaise, s’écrie-t-il, avec ses privilèges, son aristocratie, ses traditions! tout doit être refait de fond en comble, et sur un plan beaucoup plus simple. Les masses populaires en bas travaillant, forgeant le fer, tissant le coton, semant le blé; les gens de lettres en haut, écrivant des poèmes, des romans, faisant des systèmes et des utopies : quel idéal de société ! Les gens de lettres et les journalistes, en leur qualité de rêveurs, seront donc les véritables rois et les véritables chefs de cette société; mais M. Horne ne se contente pas de la domination et du pouvoir : il lui faut quelque chose de plus solide, l’argent. Non-seulement les travailleurs devront remettre le pouvoir entre les mains des rêveurs, non-seulement ils leur devront respect et obéissance, mais encore ils devront, sur leurs économies, prélever un budget pour ceux qui les ont si bien et si libéralement instruits. Nous ne pensions pas que l’aberration pût aller aussi loin en Angleterre, pays de bon sens pratique proverbial; nous supposions que de telles folies devaient être laissées à notre comité des réfugiés de Londres; aussi ne pouvions-nous en croire nos yeux lorsque nous avons lu le passage suivant, qui résume à lui seul l’esprit du livre entier. C’est l’ouvrier modèle, l’ouvrier qui vit dans la société des écrivains subalternes et qui se laisse tout doucement fausser l’esprit par eux, l’ouvrier docile aux conseils et aux enseignemens des habits noirs, tout pénétré qu’il est, dirait-on, de ce vieil adage de jurisprudence, que la forme emporte le fond; c’est Harding qui s’adresse ainsi à ses compagnons de travail. « Travailleurs, recherchez soigneusement vos véritables amis, vos conseillers capables, vos précepteurs sincères et désintéressés. S’ils sont pauvres comme vous, chérissez-les, et prenez garde qu’en laissant leurs corps à moitié affamés, vous n’affamiez aussi vos âmes. Vous vous êtes souvent rendus coupables de ce délit, à votre grand dommage, de sorte que la vie de ceux qui se consacraient à la cause du peuple et qui ne pouvaient travailler qu’avec l’esprit, et non comme nous avec les bras, n’a été qu’un martyre prolongé, — et tout cela à cause des railleries et des cris poussés par les riches et les malicieux! Prenez garde, disaient-ils aux patriotes salariés. Pourquoi donc le patriote pauvre ne serait-il pas salarié, si ce salaire est nécessaire à son existence? Est-ce que les soldats se battent gratuitement? Si vous êtes d’honnêtes gens, vous ne manquez pas de payer votre cordonnier et votre tailleur; et pourquoi donc ne paieriez-vous pas celui qui orne et revêt de science votre intelligence, et qui trace la route et marque le but de vos destinées politiques? Si vous êtes honnêtes et sages, vous verrez l’importance de ce que je vous dis. »

On ne peut pas demander avec plus de sans-façon à absorber le budget de l’état démocratique. C’est l’ancienne sportule romaine transportée des masses des prolétaires aux gens de lettres. Mais que dites-vous de la race des écrivains transformée ainsi en une classe de mendians? Tous ceux qui se sont dévoués aux classes populaires jusqu’à nos jours savaient bien qu’ils n’avaient rien à attendre que de Dieu; il n’appartenait qu’aux modernes radicaux d’escompter le dévouement et de transformer leurs vagues sympathies en solides sinécures. Se dévouer au peuple, si le conseil de M. Horne était suivi, deviendrait la plus lucrative des professions; mais jamais nous n’avions vu exprimer avec plus de franchise et d’aplomb le proverbe populaire, que l’autel devait nourrir son prêtre; un phalanstérien aurait reculé devant la profession de foi que nous avons citée.

L’auteur du Dreamer and the Worker exprime, on le voit, des idées diamétralement contraires à celles que professe l’auteur d’Alton Locke. Ce dernier conseillait aux masses populaires de se défier précisément de ceux auxquels M. Horne leur conseille de se donner corps, ame et biens; il les engageait à défendre elles-mêmes leur cause et à ne pas laisser des hommes d’un dévouement équivoque et d’une bonne foi problématique exprimer des sentimens qu’ils n’ont pas ressentis et décrire des souffrances qu’ils n’ont pas éprouvées. Combien ce dernier conseil est plus sage! Que les classes populaires anglaises apprennent par l’exemple de la France quels maux les attendent, elles et leur patrie, si elles se laissent gouverner et conduire par des utopistes ambitieux et des journalistes exploiteurs des crédulités, des superstitions et des désirs des multitudes! Qu’elles sentent combien il est humiliant pour elles de se dire qu’elles ont absolument besoin de pédagogues et de précepteurs, qu’elles sont trop ignorantes, ou trop brutales, ou trop imprévoyantes pour pouvoir se guider elles-mêmes, qu’elles ne sont pas capables de voir par elles-mêmes ce qui leur convient et qu’aucune bonne pensée ne peut germer dans leur tête ! Je ne sais si l’Europe doit un jour devenir entièrement démocratique; mais que le peuple en soit bien convaincu, le meilleur moyen d’ajourner indéfiniment son avènement à la vie publique, c’est de laisser exprimer ses vœux par le porte-voix de tel ou tel énergumène et d’être obligé d’accepter la solidarité des actes de tel ou tel scélérat qu’il aura pris pour son chef. Les insurrections, les coups de poignard, les massacres ne sont point des titres à la confiance des nations; ces violences flétrissent les partis qui s’y abandonnent, et détruisent pour long-temps, si ce n’est pour toujours, les espérances des classes qui avaient mis leur confiance dans ces partis. Que les classes populaires parlent donc elles-mêmes et sans employer des intermédiaires odieux, capables de faire soupçonner de mensonge et d’infamie tout ce qu’ils protègent et tout ce qu’ils recommandent. Qu’elles parlent elles-mêmes; à ce prix seulement elles pourront s’habituer à la vie publique; elles apprendront ses difficultés et ses dangers; elles acquerront la notion du possible et de l’impossible qui leur manque. Mais, direz-vous, laissées à leur inexpérience, elles s’exprimeront maladroitement et prêteront le flanc aux railleries des autres partis par leur gaucherie ou leur ignorance? Eh! pourquoi donc ne passeraient-elles pas par ces épreuves? pourquoi donc seraient-elles exemptées de faire leur éducation politique? Cet aveu, qu’elles sont incapables aujourd’hui de se gouverner elles-mêmes, ne retombe-t-il pas sur le parti démocratique, et ne démontre-t-il pas que les classes populaires sont, sinon incapables de participer à la vie politique, du moins peu préparées à y prendre part? Que désormais, si elles veulent devenir une force politique, elles apprennent à se conduire elles-mêmes; qu’elles apprennent par leurs fautes commises et par celles qu’elles commettront tout ce que demande de sagesse, de prudence et de modération la participation aux affaires publiques. Les classes populaires de l’Angleterre ne semblent pas, il est vrai, disposées à tomber dans les erreurs et les folies où sont tombées les classes populaires de la France; elles abandonnent moins le soin de les guider, de les discipliner. aux hommes des autres classes. L’esprit individuel, le sentiment de la personnalité humaine, si vif chez les nations de race saxonne, vivent dans le dernier ouvrier des manufactures comme chez le premier pair d’Angleterre. Les ouvriers anglais parlent beaucoup mieux par eux-mêmes que par des intermédiaires, ils parlent beaucoup mieux surtout que nos prolétaires français qui ont voulu chez nous exprimer les sentimens de leurs compagnons. Tout récemment n’avons-nous pas vu les chartistes de Manchester, tous ouvriers, désavouer publiquement le manifeste des chartistes de Londres, émané de bourgeois et d’écrivains, le désavouer connue funeste aux classes laborieuses, le dénoncer comme démagogique et destructeur de la constitution et de la société anglaises? Puisque M. Horne voit l’avenir du monde dans cette union plus étroite du travailleur et du rêveur, de l’homme qui pense et de l’homme qui agit, immédiatement se présente à l’esprit ce doute : Qu’est-ce qu’un homme de lettres peut apprendre au peuple, et qu’est-ce que M. Horne lui apprendrait, s’il était mis en demeure d’appliquer sa doctrine? M. Horne a répondu à cette question dans son ouvrage même : comme le héros de son roman, il mettrait sa bibliothèque au service des prolétaires de sa connaissance. Dans ces deux volumes, il est question presque à chaque page de cette union intime du poète et de l’ouvrier, et nous ne voyons pas que le poète fasse quelque chose en faveur de l’ouvrier; nous nous trompons, il lui prête quelques livres; c’est le seul bienfait moral et matériel dont il le gratifie. Tant de pompeuses théories, tant de phrases d’une générosité si prodigue et si facile pour arriver à ce médiocre résultat ! En vérité, la bienfaisance et la philanthropie sont aisées à ce prix. Il est vrai qu’Archer le poète est pauvre et qu’il ne peut payer le travailleur qu’en phrases; il est vrai que, de son côté, Harding le travailleur est fier, et qu’il ne voudrait accepter aucun bienfait. L’auteur, dirait-on, a fait exprès de placer ses personnages dans une situation telle qu’ils n’eussent pas besoin de grandes vertus pour s’entendre, et qu’ils pussent s’acquitter de leurs devoirs mutuels en bavardant et en discourant. Harding, par exemple, n’est qu’un faux prolétaire, c’est un ouvrier employé dans les chantiers de l’état à la construction des vaisseaux, un ouvrier qui touche un salaire qu’on serait tenté de décorer, vu son élévation, du nom d’appointemens, un ouvrier bien vêtu, bien logé, bien nourri, indépendant, disert, assez instruit pour pouvoir décemment tenir sa place dans un monde supérieur au sien et converser sans dire trop de sottises avec des gens d’une instruction supérieure à la sienne. Il nous est absolument impossible de nous apitoyer sur les souffrances et les douleur d’un homme qui est si bien à l’abri de la misère, et qui, pour s’élever à un grade supérieur à celui qu’il occupe, n’a besoin que de la volonté d’apprendre quelques élémens de mathématiques. Il est vrai que cette bonne volonté lui manque : Harding est imbu de cette vanité si commune de nos jours parmi les classes populaires : il est ouvrier, dit-il, et veut rester ouvrier. On pourrait se demander alors de quoi il se plaint et pourquoi il récrimine. Harding est un caractère faux et peu intéressant. Archer le poète est, comme Harding, un caractère faux et n’inspire pas beaucoup plus de sympathie. Élève d’un philosophe socialiste à la façon du Trenmor de Lélia, il est pompeux et nébuleux comme un disciple de M. Pierre Leroux. Il nous est présenté comme le type du penseur, martyr de tous les égoïsmes de la terre. Un oncle riche l’abandonne à sa pauvreté et meurt sans lui laisser le plus petit débris de sa fortune; sa fiancée, qui l’aime pourtant, hésite à l’épouser parce qu’elle ne lui trouve pas un esprit assez positif, et en vérité l’oncle et la fiancée n’ont point tout-à-fait tort. Sa fiancée, devenue sa femme, pourrait bien, avec un tel mari, manquer souvent du comfort si cher à tout cœur anglais, sans compter qu’elle courrait risque d’être trop souvent abandonnée pour les premières billevesées qui viendraient à se présenter. Archer n’a aucune idée des biens véritables: une femme, des amis, des richesses ne valent pas à ses yeux une théorie ou une déclamation, et lui qui parle tant du bonheur n’en connaît pas les élémens. Il n’est fait ni pour le mariage, ni pour le travail, ni même pour l’étude; il est fait pour l’inquiétude et la rêverie. C’est donc, pour employer le langage socialiste, un être parasite au sein de la société; son existence est inutile et s’écoule sans profit pour lui et pour ses semblables. Archer est un socialiste dans toute l’acception du mot, car il est à remarquer que ces docteurs qui veulent débarrasser la société de tout ce qui leur paraît inutile sont eux-mêmes les plus inutiles et les moins productifs des hommes. Son existence est sans but et sans méthode; elle est vagabonde, et ne se propose aucun port lointain où elle puisse s’abriter un jour. Quant à l’éducation qu’il voudrait donner à Harding, aux lectures qu’il lui conseille, elles sont contraires à l’esprit naturel des classes populaires; ce sont des lectures d’oisif et de rêveur qu’il lui indique, non des lectures de travailleur. que penser de sa recommandation de lire avant tout autre livre les sonnets et les poésies de Wordsworth, de Wordsworth que nous, lettrés, nous ne comprenons point toujours? Wordsworth est la première lecture qu’Archer prescrive à Harding; il lui défend formellement la lecture de Shakspeare et de Milton, qu’il réserve pour l’avenir. La raison de cette défense nous échappe absolument. Si Harding le travailleur a l’esprit droit et une nature saine, s’il n’a pas été gâté par les lectures matérialistes et les écrits chartistes, s’il est naïf et n’est pas raisonneur, il comprendra bien vite Shakspeare et Milton; mais comment M. Horne, qui est pourtant un littérateur et un critique, n’a-t-il point vu que, pour comprendre Wordsworth et toute la bande de poètes mystiques qui se rapprochent de lui, il faut avoir pour ainsi dire épuisé la nature, et que cette poésie, malgré la réalité pénétrante de ses peintures, est le supernaturalisme dans l’art? Un esprit quintessencié, sophistiqué, pourra retrouver dans les vers de Wordsworth bien des lueurs qu’il croyait à jamais éteintes pour lui : ces vers pourront le mettre sur les traces de bien des croyances perdues; mais un lecteur d’un esprit simple, croyant et naïf, lira sans profit ces admirables œuvres. C’est pour la guérison de nos maladies, à nous sceptiques voltairiens, lettrés, artistes, que ces poèmes ont été écrits, et non pour ceux qui n’ont rien perdu de leur simplicité première. Quant aux hommes du peuple qui ont perdu leurs croyances en la Bible et en l’Évangile, qui sont devenus raisonneurs et mécréans, autant vaut qu’ils continuent à lire leurs pamphlets chartistes : ils en tireront autant de profit que des œuvres du religieux et profond Wordsworth. Jugez par ce seul exemple des bons conseils que le rêveur peut donner au travailleur, ils sont tous de la même inutilité et témoignent du même faux jugement. La seule réflexion que suggère à l’esprit cette éducation, c’est que, si les travailleurs étaient déterminés à se fausser l’esprit, ils n’auraient qu’à s’adresser aux rêveurs.

Le livre de M. Horne est non-seulement faux, il est froid et sec. Il est difficile et même il est dangereux d’affirmer que l’auteur d’un livre n’avait pas les qualités requises pour l’écrire. Cependant nous croyons pouvoir dire que M. Horne ne paraît pas avoir une bien grande connaissance des sujets qu’il traite et des hommes qu’il essaie de mettre en scène. Je vois bien qu’il y est question du peuple, des prolétaires; mais, comme je n’y rencontre aucun trait de caractère véritable, j’en conclus que l’auteur a peu fréquenté les gens du peuple et qu’il les connaît pour en avoir entendu parler. Çà et là nous rencontrons de tristes expressions, les mots d’ateliers, de repaires malsains, de logemens infects, de chaumières délabrées; mais, comme ces expressions ne sont accompagnées d’aucun commentaire saisissant, nous en concluons que M. Horne n’a pas en lui une assez grande force de sympathie pour avoir visité souvent ces réduits misérables. En un mot, ce livre n’a pas d’entrailles; il est écrit par un littérateur pour un public littéraire, celui du Douglas Jerrold’s Magazine, et à la plus grande gloire des journalistes modernes. Même sous le point de vue littéraire, ce roman n’a pas de valeur réelle : mal composé, mal construit, faiblement écrit, sans plan, sans but, sans personnages, c’est un de ces livres qui donnent raison à ce mot d’Hazlitt sur la littérature anglaise : « Ce qui est bon dans la littérature anglaise est excellent; ce qui n’est pas entièrement bon est entièrement détestable. » Et en effet, si le livre eut été écrit par un Français, il eût été plus habile, mieux fait, plus lisible; il n’est pas un de nos phalanstériens qui n’eût beaucoup mieux réussi. On a peine à comprendre certains passages; si loin que l’excentricité anglaise puisse aller, il est difficile de se figurer qu’elle atteigne à certaines bouffonneries dont nous entretient l’auteur. Il y a dans le roman de M. Horne des écoles mécaniques où, pour discours d’ouverture, on lit une apologie de la toute-puissance du magnétisme animal et des progrès de cette science; des compagnies pour la pêche, qui, pour inaugurer leurs opérations commerciales, donnent une représentation théâtrale et ont le bon goût de choisir la détestable pièce attribuée à Shakspeare et intitulée Titus Andronicus! Ou bien ces excentricités sont des inventions de l’auteur, et alors elles sont un triste témoignage de son imagination, ou bien elles sont des faits réels, et alors ces faits sont assurément très rares et purement accidentels, par conséquent sans importance. M. Horne se soutient de ses lectures, et il s’en souvient maladroitement; il imite, mais il imite mal; il essaie d’exprimer les idées de Carlyle sur la révolution française, et il ne réussit qu’à les fausser; il a lu, on le voit trop, tous les grands écrivains de son pays et même les écrivains étrangers, Mme Sand, par exemple. Il a essayé de transporter dans son roman le personnage de Trenmor, et il a poussé l’imitation jusqu’à nous donner une contrefaçon des adieux de Sténio et d’Edméo sur la colline. M. Horne a écrit un poème intitulé Orion, que nous avouons n’avoir pas lu; nous aimons à croire que ses vers sont supérieurs à sa prose, et nous sommes porté à le penser par les échantillons de son talent poétique qu’il a disséminés dans son livre. Nous traduirons trois strophes qui ont à elles seules, grâce au rhythme et à la nécessité de la précision, plus de profondeur de sentiment et plus de force de sympathie que les huit cents pages du roman de M. Horne. Voici ces strophes :


« Lorsque le temps était jeune, d’une main prodigue il répandait de tous côtés les sables de la vie; il était sourd aux soupirs et aux gémissemens; les yeux levés vers les astres, le temps, lorsqu’il était jeune, pensait que les hommes étaient des pierres.

« A mesure que le temps devint vieux, il passa près de nos tombeaux avec une physionomie pensive, et, regardant en lui, il y vit en germe des moissons et des espérances encore inconnues, à mesure qu’il devint plus vieux.

« Salut, ô temps ! enfant à barbe grise; la protection et les faveurs de la véridique sagesse te rendront plus jeune que les astres, et feront briller ta figure d’une nouvelle et glorieuse jeunesse. Salut, temps toujours jeune! »


Ces strophes, sans avoir rien de bien sublime, expriment parfaitement et avec beaucoup de sympathie la différence qui sépare l’impétuosité barbare et l’indifférence mystique des époques antiques des sentimens de poignante sollicitude qu’apportent les sociétés modernes dans la contemplation des souffrances humaines.

Le Travailleur et le Rêveur nous a révélé une prétention et un désir; un autre roman, John Drayton, nous apprend un fait, les ravages du scepticisme parmi les classes laborieuses. Il nous fait suivre les traces de cette épidémie morale dans les couches les plus éclairées, les mieux rétribuées, les plus heureuses des classes populaires. Nous assistons, dans ce livre, au spectacle de la démoralisation, non des prolétaires, mais des artisans. Dans cet atelier de mécanicien où John Drayton fait son apprentissage, pas un ouvrier qui n’ait abandonné la lecture de sa Bible pour la lecture; des journaux chartistes, pas un pour qui l’Evangile du Bon Sens de Thomas Payne n’ait remplacé l’Évangile du Christ. Les lectures de la Bible le soir, au milieu de la famille, sont tombées en désuétude; la femme et les enfans restent seuls auprès du foyer, le mari est à quelque meeting chartiste, à quelque conciliabule révolutionnaire, d’où il revient bien avant dans la nuit. Nous avons un catalogue instructif des livres favoris des ouvriers de l’atelier : tous ces livres sont la menue monnaie des théories matérialistes du dernier siècle. Les mêmes hommes qui haussent les épaules à la lecture des livres de Moïse, qui pensent que le Deutéronome fut un livre bon pour le temps où il fut écrit, se sentent tout fiers d’être les disciples de M. Combe et croient à son livre sur la Constitution de l’homme. Ils pensent s’être affranchis du joug des préjugés, ils se félicitent de ne plus croire aveuglément, et ils ne s’aperçoivent pas qu’ils n’ont fait que changer de maîtres, et qu’au lieu d’un révélateur qu’ils ont rejeté, ils ont choisi un impie. Un certain Robison entre autres, lecteur assidu du journal le Raisonneur, confesse que la religion est bonne pour les femmes, mais que les hommes, en vertu de leur constitution supérieure, peuvent facilement s’en passer. Cependant tous ne sont pas sans inquiétude sur leurs opinions, ils ne sont pas tous des sceptiques aussi déterminés qu’ils en ont l’air : l’un est Écossais, et, malgré tous ses efforts, le souvenir de son éducation presbytérienne vient jeter une ombre sur ses opinions de fraîche date; l’autre est retenu par la ferveur protestante de sa mère ou de sa femme, car les femmes dans ce livre apparaissent comme les anges tutélaires de la famille et les victimes expiatoires des péchés des impies. La résignation, le courage, la souffrance, sont le lot de ces femmes qui, abandonnées par leurs maris ou leurs frères pour le club et le cabaret, les accompagnent pourtant dans les prisons, dans l’exil et les lointaines colonies. C’est grâce à elles que John Drayton, le jeune apprenti mécanicien, évite de tomber dans le scepticisme et les passions anarchiques de ses compagnons; c’est par elles qu’il est préservé du vice, de la corruption et du malheur. Telle est la donnée du livre dont nous parlons. Rachel Wyld la fille du chartiste exilé, mistress Wyld la mère de Rachel, qui n’ont pu obtenir aucun empire sur l’ame trop endurcie de leur père et de leur mari, s’en consolent en arrachant le jeune Drayton aux dangers qui l’attendent, et elles, les femmes du peuple, jouent auprès de Drayton le noble rôle que l’aristocratique Éléonore Staunton jouait auprès d’Alton Locke. Les femmes, dans John Drayton comme dans Alton Locke, ne participent pas aux passions des hommes, elles réagissent au contraire contre leurs opinions : en elles se conservent le courage, la foi, la constance des ancêtres.

John Drayton est écrit dans un sentiment anti-chartiste, et où l’esprit protestant est très marqué. Le livre ne porte pas le nom de l’auteur, qui, dans la préface, déclare se nommer M. Mitchell, professeur à l’école de Saint-George. Nous sommes porté à croire véritables le nom et la profession de l’auteur, car il y a dans son livre d’assez nombreuses traces de pédantisme; mais peu importe, ce roman a été écrit par un homme de bonne volonté, et à toutes les pages on retrouve l’empreinte d’une raison un peu étroite, mais juste, et d’un cœur excellent. Le talent littéraire proprement dit n’est pas absent, cependant il serait difficile de détacher du livre une seule page ; toutes se ressemblent, toutes ont la même valeur, le même mérite, valeur très relative, mérite très modéré. Le ton est uniforme, il est facile de voir que l’auteur a apporté le même soin du commencement à la fin de son œuvre; mais ce n’est point à cause de leur valeur littéraire que nous parlons de ces livres: nous y cherchons des observations et des symptômes, et non point des beautés de style et de grandes pensées.

Cette littérature démocratique de l’Angleterre, prise en masse, peut se diviser en trois catégories : la première comprend les publications complètement socialistes et les pamphlets chartistes. C’est la plus abondante peut-être, mais la plus vulgaire et la moins intéressante. Cette littérature et les doctrines qu’elle expose n’ont rien de national, et sont ce qu’on peut appeler une importation de l’étranger. Plans d’éducation, projets d’associations, modèles de gouvernement, tous ces joujoux abstraits que l’on met entre les mains des masses populaires pour les abuser et les séduire, tous ces fétiches métaphysiques qui sont pour nos prolétaires modernes ce que sont pour les nègres ignorans et barbares les poupées magiques et autres symboles de la superstition, se produisent en foule en Angleterre, mais pour mourir aussitôt que nés. Toutes ces brochures, œuvres d’esprits déclassés, stériles ou oisifs, sont le témoignage de l’influence que la France, même à ses plus mauvais jours, est destinée à exercer sur les autres nations; elles sont comme l’écho et le retentissement de la révolution de 1848 en Angleterre. Qui se serait jamais attendu à voir prêcher le jacobinisme et le terrorisme dans la Grande-Bretagne? Nous avons lu, il y a quelque temps néanmoins, une Vie de Robespierre par un chef chartiste, M. Bronterre, et une seconde biographie révolutionnaire, celle de Babœuf, toutes deux écrites dans le sentiment qui a dicté à M. Louis Blanc sa philosophie révolutionnaire. L’écrivain le plus distingué de cette tribu socialiste est M. Thornton Hunt, rédacteur d’un journal communiste qui s’intitule le Guide, the Leader. Nous avons lu quelques numéros de ce journal, et nous y avons trouvé des théories, sinon inoffensives, au moins exprimées si naïvement dans leur monstruosité, que, sans soupçonner la bonne foi de M. Hunt, nous pouvons supposer qu’il ne professe de telles opinions que par respect pour les traditions de sa famille. Son père, le célèbre Leigh Hunt, le fondateur de l’Examiner, ayant été un ardent réformiste et un radical à toute outrance, M. Thornton Hunt a supposé sans doute qu’il ne devait pas s’écarter des voies tracées, que son père devait être pour lui non-seulement un bon exemple à suivre, mais un sujet d’émulation, qu’il devait non-seulement marcher dans sa voie, mais, si cela se pouvait, le dépasser. C’est aussi ce qu’il a fait : son père ayant été radical et frondeur du gouvernement, M. Thornton Hunt s’est fait communiste et frondeur de la société. Ce n’est pas seulement en France que les hommes célèbres éprouvent ce malheur, d’avoir dans leurs fils un miroir grossissant de leurs travers. M. Thornton Hunt est le dernier venu des écrivains chartistes, et c’est, après tout, l’écrivain le plus distingué que le mouvement démocratique ait produit dans ces dernières années. Du reste, le chartisme est en baisse depuis quelque temps; le silence se fait autour de ses chefs officiels, les livres et les brochures deviennent plus rares. La véritable littérature chartiste ou démocratique, la plus naïve, la plus inspirée naguère encore et certainement la plus intéressante, celle des ouvriers, se ralentit aussi. Il n’apparaît plus d’Ebenezer Elliot ni de Thomas Cooper; les forgerons et les cordonniers de Sheffield et de Manchester ne notent plus sur un rhythme irrité les accens de leur colère ou de leur désespoir; il n’y a plus de poète anonyme qui, comme l’auteur d’Ernest, inquiète et alarme l’autorité, ni de pamphlétaire qui, sous le pseudonyme de Marcus, vienne ironiquement proposer aux communes des projets de lois homicides. On dirait qu’il y a un apaisement dans les masses et une fatigue dans les esprits.

La deuxième catégorie de cette littérature est plus féconde; c’est celle qui comprend tous les livres et tous les pamphlets émanés des différentes classes de la société et des hommes de diverses professions, écrivains, avocats, médecins, prêtres, économistes. C’est dans cette littérature confuse et dont aucun parti ne peut s’attribuer la direction officielle, c’est dans cette mêlée de livres que se continue le mouvement démocratique sorti du sein des masses. Là il n’y a plus, comme dans le chartisme, unité de doctrines et d’impulsion; chacun par le en son propre nom : les uns, comme l’auteur du pamphlet intitulé Socialisme chrétien, transportent ces questions dans le sanctuaire religieux pour les purifier, s’il est possible, et les rendre fécondes; les autres, comme miss Martineau l’a fait tout récemment, relèguent ces idées encore plus avant dans les régions de l’athéisme; les troisièmes, comme l’auteur de Marie Bar ton, se contentent de raconter les souffrances populaires sans essayer de mêler à leurs récits aucune doctrine philosophique précise et déterminée.

La troisième catégorie, celle qui comprend les écrits économiques, les statistiques, est celle qui, pour le moment, paraît le plus en faveur; de ce nombre sont les lettres de M. Mayhew, dont il a été parlé ici même, et un livre récent, l’Angleterre telle quelle est, publié par un avocat de talent, M. Johnson. Mais n’admirez-vous pas comment, sans révolutions et par le seul fait de la liberté, les questions, en Angleterre, font leur chemin; cette question des classes laborieuses est d’abord sortie du peuple, s’est exprimée par mille balbutiemens lyriques, par des élans de colère, par des récits passionnés; puis les mille voix de la presse lui ont fait écho. Maintenant le bruit est arrivé jusqu’au sommet de la société; la science et le gouvernement s’en sont emparés, et à peine ce résultat est-il obtenu, que le mouvement commence à s’apaiser au sein des classes laborieuses, et que le calme se rétablit parmi ces populations qui tout à l’heure ne respiraient que révolutions.

Ainsi, ces doctrines et ces théories socialistes n’ont rien de bien dangereux pour l’Angleterre; tout cependant n’y est pas innocent, comme on le voit. Il y a des nuages dans l’air et des points noirs à l’horizon. Çà et là des faits apparaissent qui annoncent, sinon des révolutions prochaines, au moins des désirs de changement. Il y a là aussi de l’inquiétude dans les âmes, des ambitions nouvelles, des aspirations inconnues il n’y a pas long-temps encore. Néanmoins tous ces symptômes peuvent disparaître, grâce au bon sens politique qui a toujours distingué les Anglo-Saxons. Que la bourgeoisie, que les classes moyennes de l’Angleterre n’essaient pas d’empiéter sur l’aristocratie; que l’aristocratie, en conservant ses droits légitimes, continue à n’être ni exclusive ni tyrannique; que les écrivains et les journalistes n’aient pas l’ambition de gouverner l’état : aucune révolution ne sera à craindre. Qu’ils apprennent par notre exemple quels sont les résultats des empiétemens violens des classes les unes sur les autres : c’est à l’équilibre entre toutes les classes de la société que l’Angleterre a dû sa grandeur; c’est à ce même équilibre qu’elle devra sa conservation.


EMILE MONTEGUT.

  1. Voyez la livraison du 1er mai 1851.