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Le Roman d’un rallié (éd. 1902)/Partie II/Chapitre IV

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Albert Lanier, Imprimeur — Éditeur (p. 182-191).

IV

Les d’Halluin arrivèrent la semaine suivante. Ils avaient retardé leur visite afin d’attendre le retour d’Étienne, auquel ils amenaient une fiancée éventuelle. Le duc d’Halluin, leur père et beau-père, bien vieux maintenant, ne quittait plus le Berri ; mais ses infirmités ne lui avaient rien enlevé de sa vivacité d’esprit et il continuait de porte à sa nièce le plus tendre intérêt. Madame de Crussène, de son côté, restait profondément attachée à cet homme qui avait été mêlé, si intimement, aux deux circonstances tragiques de sa vie, de qui elle avait tenu le bonheur et reçu ensuite les premières consolations, après la catastrophe. Il n’était pas dans sa nature de faire à autrui beaucoup de confidences : aussi ne s’était-elle pas ouverte à son oncle des préoccupations que lui causait l’avenir d’Étienne, autrement que pour lui parler mariage. Et le Duc, rajeuni par cette perspective matrimoniale, avait aussitôt songé à la jeune sœur de sa belle-fille, mademoiselle Éliane d’Anxtot. À vrai dire, le marquis de Crussène pouvait prétendre à de bien autres alliances. Mais il s’agissait, avant tout, de lui trouver une femme à son gré. Jamais Étienne ne consentirait à faire un mariage de raison ou de convenance et si, par impossible, il se fut laissé persuader, c’eut été certes au détriment de son repos et de son bonheur futur. Or, on disait grand bien de mademoiselle d’Anxtot. Elle était fort jolie, très instruite, très entendue aux choses de la vie pratique et avait des goûts à la fois simples et raffinés. La marquise qui croyait deviner admirablement les préférences de son fils, pensait que ce serait exactement là ce qui lui conviendrait et cette conviction la disposait à ne pas se montrer exigeante sur les chapitres de la naissance et de la fortune. Les d’Anxtot du reste, étaient de très bonne noblesse Normande et le mariage de l’aînée, avec l’héritier de l’illustre maison d’Halluin avait singulièrement accru leur prestige. Quant à la dot, dont le chiffre n’était pas très élevé, Étienne était riche pour deux et ce ne serait sûrement pas une objection à ses yeux.

Le voyage d’Amérique dérangea les plans de la marquise, encore qu’ils fussent, à cette époque, un peu embryonnaires, faute de quelques détails qui lui manquaient. En l’absence d’Étienne, elle continua son enquête et ne recueillit que des renseignements favorables. Elle espérait, d’autre part, que son fils reviendrait assagi, plus maniable et mieux disposé à entrer dans ses vues qui, elle en était certaine, étaient les plus avantageuses pour son avenir. L’arrêt prolongé à Washington lui causa une vive inquiétude. Elle aperçut soudain le péril qu’elle avait dédaigné ; elle conçut un type d’Américaine qui se rapprochait plus de la rudesse des ranches de l’Ouest que de la distinction élégante des salons de Washington, et vécut, enfiévrée par la crainte de voir Kerarvro aux mains d’une maîtresse de maison exotique et anguleuse qui aurait des cheveux courts, des gestes de garçon et des jupes de gros drap beige. L’annonce du retour ne suffit pas à calmer ses appréhensions. Mais quand Étienne eût repris sa place auprès d’elle, elle fut enfin rassurée. Elle entrevit une partie de la vérité, comprit que son fils s’était épris là-bas d’une femme — peut-être d’une femme mariée, et crut qu’il avait eu le courage de s’arracher à une passion déraisonnable et sans issue. Ainsi s’expliquait qu’il eut l’air triste et fatigué. Elle lui sut de cette victoire imaginaire un gré infini et chercha à l’en récompenser par des attentions sans nombre. Elle mit une délicatesse extrême à détourner tout sujet de conversation susceptible d’aviver ses regrets. Elle l’interrogea sur son voyage avec un tel tact qu’il ne fut jamais embarrassé pour répondre. Enfin elle lui annonça, comme la chose la plus naturelle du monde, que sa cousine d’Halluin devait amener sa sœur avec elle. Étienne distrait ne broncha pas, et la marquise, songeant à l’Américaine tant redoutée, se dit : ce n’était pas une jeune fille — ce qui la satisfit pleinement.

Étienne, à coup sûr, eût préféré la solitude. Mais d’autre part, il n’était pas fâché d’avoir un prétexte vis-à-vis de lui-même pour reculer une décision qui, chaque jour, lui semblait plus difficile à prendre. Par un phénomène dont il ne se rendait pas bien compte, il ne retrouvait plus aucun des points d’appui qui lui étaient apparus de loin et sur lesquels il avait pensé asseoir ses entreprises. Malgré qu’il connût bien son pays, il semblait, qu’une fois en Amérique, il en eut oublié le détail pour n’en plus considérer que les contours et les arêtes. Il avait raisonné sur une Bretagne irréelle, vue en ballon, de très haut. Par où commencer ?… Il cherchait le fil conducteur et ne le trouvait pas. Se dévouer à ses concitoyens, rendre leur marche plus sûre, éclaircir leur route, leur enseigner la solidarité, comme cela paraissait facile de loin et comme d’ici, cela devenait imprécis et laborieux ! Il avait craint d’hésiter devant l’exécution mais n’avait pas prévu qu’il faudrait tâtonner pour déterminer l’action. Là-bas, les œuvres sociales poussaient toutes seules : un effort initial les mettait debout et suffisait… Il se souvenait d’un professeur, appartenant à une famille distinguée et possédant de belles relations, qui n’avait eu qu’à faire la tournée de ses amis, leur annonçant son projet de fonder un collège modèle, pour recueillir aussitôt l’argent nécessaire ; il connaissait un homme d’un certain âge dont la vie avait été médiocrement remplie et qui, ayant conçu tout à coup l’idée d’un système ingénieux de mutualité, n’avait éprouvé aucune difficulté pour en faire l’application dans la petite ville qu’il habitait. Il songeait enfin à ce modeste clergyman qui avait pu réaliser, en quelques mois, le rêve prodigieux du Parlement des Religions de Chicago et à cette grande dame, reine de toutes les élégances, qui avait su faire de la section féminine de la Worlds-Fair quelque chose d’imprévu et de grandiose.

Dès le second jour après son arrivée, ces idées avaient commencé de tournoyer dans sa tête, lui donnant de plus en plus le sentiment de son impuissance et s’embrouillant, peu à peu, comme les morceaux d’un kaléidoscope. Il n’avait plus qu’un seul point de repère, l’amour de Mary. Mary, se disait-il, ne peut m’aimer : il manque une chose pour cela. Elle ne me considère pas comme un homme parce que je n’ai rien fait pour prouver que j’en sois un. C’est à moi d’agir en conformité avec la situation que j’occupe et les moyens dont je dispose. Et plus cette nécessité le pressait, plus il se sentait malhabile à s’en faire une règle pratique de conduite. C’étaient les mêmes difficultés qu’avant son voyage, mais accrues par tout ce qu’il avait vu dépenser là-bas d’énergie individuelle et obtenir de résultats remarquables, exaspérées, aussi, par la notion que, faute d’en pouvoir faire autant, il perdrait celle qu’il aimait. Il ne doutait pas que Mary ne se trompât elle-même en basant sur d’autres raisons le refus qu’elle avait formulé. Étienne se disait qu’à ses yeux, quelles que fussent ses sympathies pour lui, il devait manquer de prestige, qu’il ne lui offrait pas des gages suffisants de sécurité, qu’il était trop dépendant et trop indécis pour avoir su la conquérir.

C’étaient de telles pensées qu’il emportait chaque jour au dolmen des « Landes Rouges », où s’écoulaient en songeries une bonne partie de ses après-midis. Il s’étendait sur la mousse, au pied du colosse, sur une de ces mousses druidiques qui entourent les vieux granits et semblent de la verdure à demi-pétrifiée. Parfois, le soleil avait chauffé la mousse et dans le ciel bleu, vide de nuages, un rappel de l’été passait joyeusement ; ou bien les clartés pâles de l’hiver dominaient, ces clartés longues et lentes qui semblent les messages d’un astre vieilli ; ou bien encore c’était le temps gris et brumeux des contrées de l’Ouest, baignées par un océan mélancolique. Par ces temps là, Étienne amassait les brindilles de bois, les aiguilles de pins, les feuilles mortes éparses autour de lui et y glissait une allumette ; une fumée bleuâtre montait vers le ciel, tantôt droite, tantôt courbée en spirales étranges et le jeune homme s’oubliait à tirer de ces particularités des horoscopes ayant trait à lui-même, au combat et aux agitations dont son âme était le théâtre. Il allumait aussi des cigarettes de tabac Américain ; leur parfum singulier le pénétrait de souvenirs. Sur ceux qui les analysent rapidement et les perçoivent fortement, les odeurs agissent comme de puissantes évocatrices ; elles développent les associations d’idées plus sûrement que la vue et l’ouïe. Étienne goûtait ainsi la sensation de revivre des minutes oubliées de son existence Américaine. Il revoyait des coins de Pullman Cars avec de graves figures de yankees fumant leur pipe en d’interminables silences, coupés d’expansions subites et imprévues, ou bien le bar d’un Hôtel dans la région du Mississipi avec le balancement régulier des rocking chairs, la succession des cocktails et le calcul entêté emplissant les cerveaux ; puis c’étaient un match de football à Philadelphie, où cette même odeur s’était répandue, dans l’air, autour des tribunes bondées de spectateurs et enfin la « crypte » du Métropolitan Club, éclairée après le dîner et pleine de l’encens bizarre qui formait vers la voûte de petites nuées lourdes.

Les « Landes Rouges», outre la mauvaise réputation dont elles jouissaient dans le pays, n’étaient proches d’aucune route, ni sur le passage d’aucun sentier important. La solitude y demeurait donc introublée pour Étienne, et il en profitait largement. Souvent il arrivait à cheval, et dessellant aussitôt Rob Roy, laissait l’animal satisfaire en liberté ses caprices. Quand il n’apercevait plus à travers le feuillage des rares buissons, son joli poil fauve à reflets d’or, il le sifflait et Rob Roy accourait au galop. Ces jours-là, quand le feu brûlait, l’installation d’Étienne ressemblait assez à un campement : la selle et la sangle traînaient sur l’herbe et le jeune marquis, avec son costume de chasseur, pouvait être pris pour un cow-boy amateur ou pour un chouan fin de siècle.