Le Roman de Tristan et Iseut/12

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H. Piazza (p. 177-187).


XII

LE JUGEMENT PAR LE FER ROUGE


Dieus i a fait vertuz.

(Béroul.)


Bientôt, Denoalen, Andret et Gondoïne se crurent en sûreté : sans doute, Tristan traînait sa vie outre la mer, en pays trop lointain pour les atteindre. Donc, un jour de chasse, comme le roi, écoutant les abois de sa meute, retenait son cheval au milieu d’un essart, tous trois chevauchèrent vers lui :

« Roi, entends notre parole. Tu avais condamné la reine sans jugement, et c’était forfaire ; aujourd’hui tu l’absous sans jugement : n’est-ce pas forfaire encore ? Jamais elle ne s’est justifiée, et les barons de ton pays vous en blâment tous deux. Conseille-lui plutôt de réclamer elle-même le jugement de Dieu. Que lui en coûtera-t-il, innocente, de jurer sur les ossements des saints qu’elle n’a jamais failli ? innocente, de saisir un fer rougi au feu ? Ainsi le veut la coutume, et par cette facile épreuve seront à jamais dissipés les soupçons anciens. »

Marc irrité répondit :

« Que Dieu vous détruise, seigneurs cornouaillais, vous qui sans répit cherchez ma honte ! Pour vous j’ai chassé mon neveu ; qu’exigez-vous encore ? que je chasse la reine en Irlande ? Quels sont vos griefs nouveaux ? Contre les anciens griefs, Tristan ne s’est-il pas offert à la défendre ? Pour la justifier, il vous a présenté la bataille et vous l’entendiez tous : que n’avez-vous pris contre lui vos écus et vos lances ? Seigneurs, vous m’avez requis outre le droit ; craignez donc que l’homme pour vous chassé, je le rappelle ici ! »

Alors les couards tremblèrent ; ils crurent voir Tristan revenu, qui saignait à blanc leurs corps.

« Sire, nous vous donnions loyal conseil, pour votre honneur, comme il sied à vos féaux ; mais nous nous tairons désormais. Oubliez votre courroux, rendez-nous votre paix ! »

Mais Marc se dressa sur ses arçons :

« Hors de ma terre, félons ! Vous n’aurez plus ma paix. Pour vous j’ai chassé Tristan ; à votre tour, hors de ma terre !

— Soit, beau sire ! nos châteaux sont forts, bien clos de pieux, sur des rocs durs à gravir ! »

Et, sans le saluer, ils tournèrent bride.


Sans attendre limiers ni veneurs, Marc poussa son cheval vers Tintagel, monta les degrés de la salle, et la reine entendit son pas pressé retentir sur les dalles.

Elle se leva, vint à sa rencontre, lui prit son épée, comme elle avait coutume, et s’inclina jusqu’à ses pieds. Marc la retint par les mains et la relevait, quand Iseut, haussant vers lui son regard, vit ses nobles traits tourmentés par la colère : tel il lui était apparu jadis, forcené, devant le bûcher.

« Ah ! pensa-t-elle, mon ami est découvert, le roi l’a pris ! »

Son cœur se refroidit dans sa poitrine, et sans une parole, elle s’abattit aux pieds du roi. Il la prit dans ses bras et la baisa doucement ; peu à peu, elle se ranimait :

« Amie, amie, quel est votre tourment ?

— Sire, j’ai peur : je vous ai vu si courroucé !

— Oui, je revenais irrité de cette chasse.

— Ah ! seigneur, si vos veneurs vous ont marri, vous sied-il de prendre tant à cœur des fâcheries de chasse ? »

Marc sourit de ce propos :

« Non, amie, mes veneurs ne m’ont pas irrité ; mais trois félons, qui, dès longtemps, nous haïssent ; tu les connais, Andret, Denoalen et Gondoïne : je les ai chassés de ma terre.

— Sire, quel mal ont-ils osé dire de moi ?

— Que t’importe ? Je les ai chassés.

— Sire, chacun a le droit de dire sa pensée. Mais j’ai le droit aussi de connaître le blâme jeté sur moi. Et de qui l’apprendrais-je, sinon de vous ? Seule en ce pays étranger, je n’ai personne, hormis vous, sire, pour me défendre.

— Soit. Ils prétendaient donc qu’il te convient de te justifier par le serment et par l’épreuve du fer rouge. « La reine, disaient-ils, ne devrait-elle pas requérir elle-même ce jugement ? Ces épreuves sont légères à qui se sait innocent. Que lui en coûterait-il ?… Dieu est vrai juge ; il dissiperait à jamais les griefs anciens… » Voilà ce qu’ils prétendaient. Mais laissons ces choses. Je les ai chassés, te dis-je. »

Iseut frémit ; elle regarda le roi :

« Sire, mandez-leur de revenir à votre cour. Je me justifierai par serment.

— Quand ?

— Au dixième jour.

— Ce terme est bien proche, amie.

— Il n’est que trop lointain. Mais je requiers que d’ici là vous mandiez au roi Artur de chevaucher avec Monseigneur Gauvain, avec Girflet, Ké le sénéchal et cent de ses chevaliers jusqu’à la marche de votre terre, à la Blanche-Lande, sur la rive du fleuve qui sépare vos royaumes. C’est là, devant eux, que je veux faire le serment, et non devant vos seuls barons : car, à peine aurais-je juré, vos barons vous requerraient encore de m’imposer nouvelle épreuve, et jamais nos tourments ne finiraient. Mais ils n’oseront plus, si Artur et ses chevaliers sont les garants du jugement. »


Tandis que se hâtaient vers Carduel les hérauts d’armes, messagers de Marc auprès du roi Artur, secrètement Iseut envoya vers Tristan son valet, Perinis le Blond, le Fidèle.

Perinis courut sous les bois, évitant les sentiers frayés, tant qu’il atteignit la cabane d’Orri le forestier, où, depuis de longs jours, Tristan l’attendait. Perinis lui rapporta les choses advenues, la nouvelle félonie, le terme du jugement, l’heure et le lieu marqués :

« Sire, ma dame vous mande qu’au jour fixé, sous une robe de pèlerin, si habilement déguisé que nul ne puisse vous reconnaître, sans armes, vous soyez à la Blanche-Lande : il lui faut, pour atteindre au lieu du jugement, passer le fleuve en barque ; sur la rive opposée, là où seront les chevaliers du roi Artur, vous l’attendrez. Sans doute, alors vous pourrez lui porter aide. Ma dame redoute le jour du jugement : pourtant elle se fie en la courtoisie de Dieu, qui déjà sut l’arracher aux mains des lépreux.

— Retourne vers la reine, beau doux ami Perinis : dis-lui que je ferai sa volonté. »

Or, seigneurs, quand Perinis s’en retourna vers Tintagel, il advint qu’il aperçut dans un fourré le même forestier qui, naguère, ayant surpris les amants endormis, les avait dénoncés au roi. Un jour qu’il était ivre, il s’était vanté de sa traîtrise. L’homme, ayant creusé dans la terre un trou profond, le recouvrait habilement de branchages, pour y prendre loups et sangliers. Il vit s’élancer sur lui le valet de la reine et voulut fuir. Mais Perinis l’accula sur le bord du piège :

« Espion qui as vendu la reine, pourquoi t’enfuir ? Reste là, près de ta tombe, que toi-même as pris le soin de creuser ! »

Son bâton tournoya dans l’air en bourdonnant. Le bâton et le crâne se brisèrent à la fois, et Perinis le Blond, le Fidèle, poussa du pied le corps dans la fosse couverte de branches.


Au jour marqué pour le jugement, le roi Marc, Iseut et les barons de Cornouailles, ayant chevauché jusqu’à la Blanche-Lande, parvinrent en bel arroi devant le fleuve, et, massés au long de l’autre rive, les chevaliers d’Artur les saluèrent de leurs bannières brillantes.

Devant eux, assis sur la berge, un pèlerin miséreux, enveloppé dans sa chape, où pendaient des coquilles, tendait sa sébile de bois et demandait l’aumône d’une voix aiguë et dolente.

À force de rames, les barques de Cornouailles approchaient. Quand elles furent près d’atterrir, Iseut demanda aux chevaliers qui l’entouraient :

« Seigneurs, comment pourrais-je atteindre la terre ferme, sans souiller mes longs vêtements dans cette fange ? Il faudrait qu’un passeur vînt m’aider. »

L’un des chevaliers héla le pèlerin :

« Ami, retrousse ta chape, descends dans l’eau et porte la reine, si pourtant tu ne crains pas, cassé comme je te vois, de fléchir à mi-route. »

L’homme prit la reine dans ses bras. Elle lui dit tout bas : « Ami ! » Puis, tout bas encore : « Laisse-toi choir sur le sable. »

Parvenu au rivage, il trébucha et tomba, tenant la reine pressée entre ses bras. Écuyers et mariniers, saisissant les rames et les gaffes, pourchassaient le pauvre hère.

« Laissez-le, dit la reine ; sans doute un long pèlerinage l’avait affaibli. »

Et détachant un fermail d’or fin, elle le jeta au pèlerin.

Devant le pavillon d’Artur, un riche drap de soie de Nicée était étendu sur l’herbe verte, et les reliques des saints, retirées des écrins et des châsses, y étaient déjà disposées. Monseigneur Gauvain, Girflet et Ké le sénéchal les gardaient.

La reine, ayant supplié Dieu, retira les joyaux de son cou et de ses mains et les donna aux pauvres mendiants ; elle détacha son manteau de pourpre et sa guimpe fine, et les donna ; elle donna son chainse et son bliaut et ses chaussures enrichies de pierreries. Elle garda seulement sur son corps une tunique sans manches, et, les bras et les pieds nus, s’avança devant les deux rois. À l’entour, les barons la contemplaient en silence, et pleuraient. Près des reliques brûlait un brasier. Tremblante, elle étendit la main droite vers les ossements des saints, et dit :

« Roi de Logres et roi de Cornouailles, sire Gauvain, sire Ké, sire Girflet, et vous tous qui serez mes garants, par ces corps saints et par tous les corps saints qui sont en ce monde, je jure que jamais un homme né de femme ne m’a tenue entre ses bras, hormis le roi Marc, mon seigneur, et le pauvre pèlerin qui, tout à l’heure, s’est laissé choir à vos yeux. Roi Marc, ce serment convient-il ?

— Oui, reine, et que Dieu manifeste son vrai jugement !

— Amen ! » dit Iseut.

Elle s’approcha du brasier, pâle et chancelante. Tous se taisaient ; le fer était rouge. Alors elle plongea ses bras nus dans la braise, saisit la barre de fer, marcha neuf pas en la portant, puis l’ayant rejetée, étendit ses bras en croix, les paumes ouvertes. Et chacun vit que sa chair était plus saine que prune de prunier.

Alors de toutes les poitrines un grand cri de louange monta vers Dieu.