Le Roman de la momie/Chapitre 16

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Fasquelle (p. 283-294).

XVI


A quelques jours de là, Pharaon côtoyait le Nil, debout sur son char et suivi de son cortège ; il allait voir quel degré atteignait la crue du fleuve, lorsqu’au milieu du chemin se dressèrent comme deux fantômes Aharon et Mosché. Le roi retint ses chevaux, qui secouaient déjà leur bave sur la poitrine du grand vieillard immobile.

Mosché, d’une voix lente et solennelle, répéta son adjuration.

« Prouve par quelque miracle la puissance de ton Dieu, répondit le roi, et je t’accorde ta demande. » Se tournant vers Aharon, qui le suivait à quelques pas, Mosché dit :

« Prends ton bâton et étends la main sur les eaux des Égyptiens, sur leurs rivières, leurs fleuves, leurs lacs et leurs rassemblements d’eau ; qu’ils deviennent du sang ; il y aura du sang dans tout le pays d’Égypte, ainsi que dans les vases de bois et de pierre. » Aharon brandit sa verge et en frappa l’eau du fleuve.

La suite de Pharaon attendait le résultat avec anxiété. Le roi, qui portait un cœur d’airain dans une poitrine de granit, souriait dédaigneusement, se fiant à la science de ses hiéroglyphites pour confondre ces magiciens étrangers.

Dès que le bâton de l’Hébreu, ce bâton qui avait été serpent, frappa le fleuve, les eaux commencèrent à se troubler et à bouillonner, leur couleur limoneuse s’altéra d’une façon sensible : des tons rougeâtres s’y mêlèrent, puis toute la masse prit une sombre couleur de pourpre, et le Nil parut comme un fleuve de sang roulant des vagues écarlates et brodant ses rives d’écumes roses. On eût dit qu’il reflétait un immense incendie ou un ciel flamboyant d’éclairs ; mais l’atmosphère était calme. Thèbes ne brûlait pas, et le bleu immuable s’étendait sur cette nappe rougie que tachetaient ça et là des ventres blancs de poissons morts. Les longs crocodiles squameux, s’aidant de leurs pattes coudées, émergeaient du fleuve sur la rive, et les lourds hippopotames, pareils à des blocs de granit rose recouverts d’une lèpre de mousse noire, s’enfuyaient à travers les roseaux ou levaient au-dessus du fleuve leurs mufles énormes, ne pouvant plus respirer dans cette eau sanglante.

Les canaux, les viviers, les piscines avaient pris les mêmes teintes, et les coupes pleines d’eau étaient rouges comme les cratères où l’on reçoit le sang des victimes.

Pharaon ne s’étonna pas de ce prodige, et il dit aux deux Hébreux :

« Ce miracle pourrait épouvanter une populace crédule et ignorante ; mais il n’y a là rien qui me surprenne. Qu’on fasse venir Ennana et le collège des hiéroglyphites ; ils vont refaire ce tour de magie. » Les hiéroglyphites vinrent, leur chef en tête : Ennana jeta un regard sur le fleuve roulant des flots empourprés, et il vit de quoi il s’agissait.

« Remets les choses en l’état primitif, dit-il au compagnon de Mosché, que je refasse ton enchantement. » Aharon frappa de nouveau le fleuve, qui reprit aussitôt sa couleur naturelle.

Ennana fit un signe d’approbation, comme un savant impartial qui rend justice à l’habileté d’un confrère. Il trouvait la chose bien faite pour quelqu’un qui n’avait pas eu, ainsi que lui, l’avantage d’étudier la sagesse dans les chambres mystérieuses du Labyrinthe, où quelques rares initiés peuvent seuls parvenir, tant les épreuves à subir sont rebutantes.

« A mon tour, dit-il, maintenant. »

Et il étendit sur le Nil sa canne gravée de signes hiéroglyphiques, en marmottant quelques mots d’une langue si ancienne qu’elle ne devait déjà plus être comprise au temps de Ménei, le premier roi d’Égypte ; une langue de sphinx, aux syllabes de granit.

Une immense nappe rouge s’étendit soudainement d’une rive à l’autre, et le Nil recommença à rouler ses ondes sanglantes vers la mer.

Les vingt-quatre hiéroglyphites saluèrent le roi comme s’ils allaient se retirer.

« Restez », dit Pharaon.

Ils reprirent leur contenance impassible.

« N’as-tu pas d’autre preuve à me donner de ta mission que celle-là ? Mes sages, comme tu vois, imitent assez bien tes prestiges. » Sans paraître découragé des paroles ironiques du roi, Mosché lui dit :

« Dans sept jours, si tu n’es pas décidé à laisser aller les Israélites au désert pour sacrifier à l’éternel selon leurs rites, je reviendrai et je ferai devant toi un autre miracle. » Au bout de sept jours, Mosché reparut. Il dit à son serviteur Aharon les paroles de l’éternel :

« Étends ta main avec ton bâton sur les rivières, les fleuves, les étangs, et fais monter les grenouilles sur le pays d’Égypte. » Aussitôt qu’Aharon eut fait le geste, du fleuve, des canaux, des rivières, des marais surgirent des millions de grenouilles ; elles couvraient les champs et les chemins, sautaient sur les marches des temples et des palais, envahissaient les sanctuaires et les chambres les plus retirées ; et toujours des légions nouvelles succédaient aux premières apparues :

il y en avait dans les maisons, dans les pétrins, dans les fours, dans les coffres ; on ne pouvait poser le pied nulle part sans en écraser une ; mues comme par des ressorts, elles bondissaient entre les jambes, à droite, à gauche, en avant, en arrière. A perte de vue, on les voyait clapoter, sauteler, passer les unes sur les autres : car déjà la place leur manquait, et leurs rangs s’épaississaient, s’entassaient, s’empilaient ; leurs innombrables dos verts formaient sur la campagne comme une prairie animée et vivante, où brillaient, pour fleurs, leurs yeux jaunes. Les animaux, chevaux, ânes, chèvres, effrayés et révoltés, fuyaient à travers champs, mais retrouvaient partout cette immonde pullulation.

Pharaon, qui du seuil de son palais contemplait cette marée montante de grenouilles d’un air ennuyé et dégoûté, en écrasait le plus qu’il pouvait du bout de son sceptre, et repoussait les autres de son patin recourbé. Peine inutile ! de nouvelles venues, sorties on ne sait d’où, remplaçaient les mortes, plus grouillantes, plus coassantes, plus immondes, plus incommodes, plus effrontées, faisant saillir l’os de leur échine, fixant sur lui leurs gros yeux ronds, écarquillant leurs doigts palmés, ridant la peau blanche de leurs goitres.

Les sales bêtes semblaient douées d’intelligence, et leurs bancs étaient plus denses autour du roi que partout ailleurs.

L’inondation fourmillante montait, montait toujours ; sur les genoux des colosses, sur les corniches des pylônes, sur le dos des sphinx et des criosphinx, sur l’entablement des temples, sur les épaules des dieux, sur les pyramidions des obélisques, les hideuses bestioles, le dos gonflé, les pattes reployées, avaient pris position ; les ibis qui, d’abord réjouis de cette aubaine inattendue, les piquaient de leurs longs becs et les avalaient par centaines, commençant à s’alarmer de cet envahissement prodigieux, s’envolaient au plus haut du ciel, avec des claquements de mandibules.

Aharon et Mosché triomphaient ; Ennana, convoqué, paraissait réfléchir. Le doigt posé sur son front chauve, les yeux demi-fermés, on eût dit qu’il cherchait au fond de sa mémoire une formule magique oubliée.

Pharaon, inquiet, se tourna vers lui.

« Eh bien, Ennana ! A force de rêver, as-tu perdu la tête ? et ce prodige serait-il au-dessus de ta science ?

— Nullement, à roi ; mais quand on mesure l’infini, qu’on suppute l’éternité, et qu’on épelle l’incompréhensible, il peut arriver qu’on n’ait pas présent à l’esprit le mot baroque qui domine les reptiles, les fait naître ou les anéantit. Regarde bien ! Toute cette vermine va disparaître. »

Le vieil hiéroglyphite agita sa baguette et dit tout bas quelques syllabes.

En un instant, les champs, les places, les chemins, les quais du fleuve, les rues de la ville, les cours des palais, les chambres des maisons furent nettoyés de leurs hôtes coassants et rendus à leur état primitif.

Le roi sourit, fier du pouvoir de ses magiciens.

« Ce n’est pas assez d’avoir rompu l’enchantemant d’Aharon, dit Ennana ; je vais le refaire. » Ennana agita sa baguette en sens inverse et prononça tout bas la formule contraire.

Aussitôt les grenouilles reparurent en plus grand nombre que jamais, sautillant et coassant ; en un clin d’œil la terre en fut couverte ; mais Aharon étendit son bâton, et le magicien d’Égypte ne put dissiper l’invasion provoquée par ses enchantements. Il eut beau redire les mots mystérieux, l’incantation avait perdu sa puissance.

Le collège des hiéroglyphites se retira rêveur et confus, poursuivi par l’immonde fléau. Les sourcils de Pharaon se contractèrent de fureur ; mais il resta dans son endurcissement, et ne voulut pas obtempérer à la supplication de Mosché. Son orgueil essaya de lutter jusqu’au bout contre le Dieu inconnu d’Israël.

Cependant, ne pouvant se débarrasser de ces horribles bêtes, Pharaon promit à Mosché, s’il intercédait pour lui près de son Dieu, d’accorder aux Hébreux la liberté de sacrifier dans le désert :

Les grenouilles moururent ou rentrèrent sous les eaux ; mais le cœur de Pharaon s’appesantit, et, malgré les douces remontrances de Tahoser, il ne tint pas sa promesse.

Alors ce fut sur l’Égypte un déchaînement de fléaux et de plaies ; une lutte insensée s’établit entre les hiéroglyphites et les deux Hébreux dont ils répétaient les prodiges.

Mosché changea toute la poussière d’Égypte en insectes, Ennana en fit autant. Mosché prit deux poignées de suie et les lança vers le ciel devant le Pharaon ; et aussitôt une peste rouge, des feux ardents s’attachèrent à la peau du peuple d’Égypte, respectant les Hébreux.

« imite ce prodige, s’écria Pharaon hors de lui, et rouge comme s’il avait eu sur la face le reflet d’une fournaise, en s’adressant au chef des hiéroglyphites.

— A quoi bon ? répondit le vieillard d’un ton découragé ; le doigt de l’Inconnu est dans tout ceci. Nos vaines formules ne sauraient prévaloir contre cette force mystérieuse. Soumets-toi, et laisse-nous rentrer dans nos retraites pour étudier ce Dieu nouveau, cet Éternel plus puissant qu’Ammon-Ra, qu’osiris, et que Typhon ; la science de l’Égypte est vaincue ; l’énigme que garde le sphinx n’a pas de mot, et la grande Pyramide ne recouvre que le néant de son énorme mystère. » Comme Pharaon refusait toujours de laisser partir les Hébreux, tout le bétail des Égyptiens fut frappé de mort ; les Israélites n’en perdirent pas une seule tête.

Un vent du sud s’éleva et souffla toute la nuit, et lorsqu’au matin le jour parut, un immense nuage roux voilait le ciel d’un bout à l’autre ; à travers ce brouillard fauve, le soleil luisait rouge comme un bouclier dans la forge, et semblait dépouillé de rayons.

Ce nuage différait des autres nuages ; il était vivant, il bruissait et battait des ailes, et s’abattait sur la terre non en grosses gouttes de pluie, mais en bancs de sauterelles roses, jaunes et vertes, plus nombreuses que les grains de sable au désert libyque ; elles se succédaient par tourbillons, comme la paille que disperse l’orage ; l’air en était obscurci, épaissi ; elles comblaient les fossés, les ravines, les cours d’eau, éteignaient sous leurs masses les feux allumés pour les détruire ; elles se heurtaient aux obstacles et s’y amoncelaient, puis les débordaient. Ouvrait-on la bouche, on en respirait une ; elles se logeaient dans les plis des vêtements, dans les cheveux, dans le ; narines ; leurs épaisses colonnes faisaient rebrousser les chars, renversaient le passant isolé et le recouvraient bientôt ; leur formidable armée, sautelant et battant de l’aile, s’avançait sur l’Égypte, des Cataractes au Delta, occupant une largeur immense, fauchant l’herbe, réduisant les arbres à l’état de squelettes, dévorant les plantes jusqu’à la racine, et ne laissant derrière elle qu’une terre nue et battue comme une aire.

A la prière du Pharaon, Mosché fit cesser le fléau ; un vent d’ouest, d’une violence extrême, emporta toutes les sauterelles dans la mer des Algues ; mais ce cœur obstiné, plus dur que l’airain, le porphyre et le basalte, ne se rendit pas encore.

Une grêle, fléau inconnu à l’Égypte, tomba du ciel, parmi des éclairs aveuglants et des tonnerres à rendre sourd, par grêlons énormes, hachant tout, brisant tout, rasant le blé, comme l’eût fait une faucille ; puis, des ténèbres noires, opaques, effrayantes, où les lampes s’éteignaient comme dans les profondeurs des syringes privées d’air, étendirent leurs nuages lourds sur cette terre d’Égypte si blonde, si lumineuse, si dorée sous son ciel d’azur, dont la nuit est plus claire que le jour des autres climats. Le peuple, épouvanté, se croyant déjà enveloppé par l’ombre impénétrable du sépulcre, errait à tâtons ou s’asseyait le long des propylées, poussant des cris plaintifs et déchirant ses habits.

Une nuit, nuit d’épouvante et d’horreur, un spectre vola sur toute l’Égypte, entrant dans chaque maison dont la porte n’était pas marquée de rouge, et tous les premiers-nés mâles moururent, le fils de Pharaon comme le fils du plus misérable paraschiste ; et le roi, malgré tous ces signes terribles, ne voulait pas céder.

Il se tenait au fond de son palais, farouche, silencieux, regardant le corps de son fils étendu sur le lit funèbre à pieds de chacal, et ne sentant pas les larmes dont Tahoser lui baignait les mains.

Mosché se dressa sur le seuil de la chambre sans que personne l’eût introduit, car tous les serviteurs s’étaient enfuis de côté et d’autre, et il répéta sa demande avec une solennité imperturbable.

« Allez ! dit enfin Pharaon ; sacrifiez à votre Dieu comme il vous conviendra. » Tahoser sauta au cou du roi et lui dit :

« Je t’aime maintenant ; tu es un homme, et non un dieu de granit. »