Le Roman de mœurs en Angleterre, Daniel Deronda de George Eliot

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Le Roman de mœurs en Angleterre, Daniel Deronda de George Eliot
Revue des Deux Mondes3e période, tome 17 (p. 826-854).

Daniel Deronda, by George Eliot, 8 vol. ; Blackwood, Edinburgh and London.


Parmi les souvenirs familiers de Mme Field [1] se trouve le récit d’une visite à Mme Lewes, si connue dans la littérature anglaise contemporaine sous le pseudonyme de George Eliot. Pour la première fois nous avons pu jeter un coup d’œil dans l’intérieur calme et recueilli d’un écrivain qui, plus qu’aucun autre peut-être, a craint d’attirer l’attention sur sa personne et s’est soustrait au bruit d’une vaine popularité. Guidés par la voyageuse américaine, nous avons entrevu, sur la lisière d’un de ces rians et silencieux faubourgs de Londres qui ont déjà le charme paisible de la campagne et où chaque maison s’entoure de pelouses veloutées, de massifs de verdure, la demeure à la fois modeste et poétique de l’auteur d’Adam Bede, avec ses tentures blanches, son luxe de fleurs, ses recherches de simplicité raffinée qui donnent au premier aspect l’idée d’une existence placide et doucement austère. L’humeur, la figure même de la maîtresse du lieu, s’harmonisent en effet avec le cadre qu’elle s’est choisi. Chez elle, aucune trace de manière ni d’affectation, aucun désir de briller ; en revanche, la préoccupation évidente des grandes responsabilités qui pèsent sur tout écrivain. Une sorte de rayonnement intellectuel illumine cette tête, dont le développement extraordinaire intéresserait un phrénologue ; son regard limpide exprime une bienveillante investigation, sa voix douce et basse semble faite pour prononcer des paroles de sagesse et de bonté. Dans l’aimable retraite de North-Bank, où nous a introduits Mme Field, ont été enfantées telles études fortes et délicates à la fois de la vie humaine qui placent George Eliot à la tête des romanciers de son pays, de ceux-là du moins qui ont survécu aux Dickens et aux Thackeray, aux Brontë et aux Gaskell. Sans parler d’Adam Bede, un chef-d’œuvre, — le Moulin dans la prairie, Silas Marner, Middlemarch, en dépit de quelques défauts systématiques, offraient des beautés hors ligne de style et de conception, jointes à une louable et constante recherche du vrai.

C’est parce que nous estimons sincèrement le caractère aussi bien que le talent de George Eliot qu’il nous est permis de nous étonner du mode de publication adopté pour ses derniers ouvrages. Pendant huit mois consécutifs, Daniel Deronda, dont le dernier tome vient de paraître, a occupé la critique anglaise, plus prodigue, on le sait, de louanges faciles que de jugemens sérieux. Chaque mois voyait surgir un nouveau volume avec l’annonce de celui qui devait suivre. Il est clair qu’un pareil système ne peut que nuire à l’intérêt, à l’unité de l’ensemble et favoriser le défaut capital d’un écrivain qui ne connaît pas l’art difficile de se borner. Comme peintre de portraits, George Eliot est incomparable, et elle s’entend aussi, — plus que jamais elle vient de le prouver, — à faire naître, à conduire une situation dramatique : la multiplicité des détails et des comparses, l’abus de réflexions philosophiques et de comparaisons scientifiques sont donc chez elle inexcusables ; elle est assez riche pour dédaigner ce remplissage. Ceci posé, convenons que Daniel Deronda, malgré de désolantes longueurs, est en Angleterre l’événement littéraire de l’année. On y retrouve toutes les qualités que nous avons l’habitude d’admirer chez son auteur et un progrès sensible en outre : l’idée fixe de peindre, sans en omettre une seule, les tares et les verrues de notre pauvre humanité, afin de ne jamais donner le pas à ce qui devrait être sur ce qui est, la tendance au réalisme, en un mot, s’accuse beaucoup moins que dans de précédens ouvrages. On trouvera même que personnellement Daniel Deronda est digne de rivaliser avec le héros le plus idéal de George Sand. Nous n’avons affaire cette fois ni à un ouvrier, ni à un paysan, ni même, dans une classe plus élevée, à un homme ordinaire « menant la vie de tous les jours. » Deronda est un être d’élite placé dans des circonstances exceptionnelles. Pour donner une idée juste et complète de ces circonstances, nous ne pouvons mieux faire que de suivre pas à pas la marche du roman, au moins pendant les premiers volumes, où toute l’émotion est concentrée.
I

Le rideau se lève sur le salon de jeu d’une ville d’eaux en Allemagne. Autour du tapis vert sont réunies une soixantaine de personnes, parmi lesquelles bon nombre de simples spectateurs. Ceux qu’absorbent réellement les évolutions de la rouge et de la noire offrent l’échantillon de toutes les variétés du type européen : des Livoniens, et des Espagnols, des Grecs, des Italiens, des Allemands de différentes classes, des Anglais appartenant tant à l’aristocratie qu’à la plèbe ; ici du moins triomphe le principe de l’égalité. La petite main scintillante de bagues d’une comtesse effleure presque une espèce de pince de crabe appartenant à un visage carré, hâve et durci, avec des yeux enfoncés, des sourcils grisonnans, des cheveux rares. Est-il un autre endroit du monde où la fière lady consentirait à s’asseoir auprès de cette figure féminine flétrie comme les roses artificielles de sa coiffure, prématurément vieille, d’une vieillesse caractéristique, et tenant sur ses genoux un sac de velours râpé ? Tout à côté d’elle aussi se prélasse un honorable boutiquier de Londres. L’argent qu’il gagne commercialement à la noblesse et à la bourgeoisie lui permet de prendre des vacances élégantes en leur société. Pour lui, le jeu est non pas une passion, mais un loisir lucratif. Tout le mal serait, là comme ailleurs, dans le fait de perdre ; or il ne perd pas ; son plaisir est donc innocent, et il a l’extrême jouissance de sentir qu’il partage les goûts des gens les plus titrés, qu’il est leur pareil sous ce rapport. Un peu plus loin, un Italien, beau comme Apollon, place sur la table une pile de napoléons, aussitôt balayée par sa voisine à pince-nez et à perruque. Une faible lueur passe dans le regard éteint de la vieille femme, mais le dieu de marbre reste impassible, comptant sans doute sur quelque système qui lui permet de tenir le destin sous son pied. Même confiance chez ce libertin usé qui lorgne les délices de la vie à travers son monocle et dont la main tremble lorsqu’il la tend pour avoir de la monnaie. C’est un songe favorable, ou bien encore la persuasion que le 8 du mois est un jour de veine, qui lui inspire cette audace frémissante. Si chacun, des joueurs diffère de son voisin, il y a chez tous cependant une même uniformité de physionomie négative, pareille à un masque, laquelle ferait croire qu’ils ont sans exception bu quelque drogue dont l’effet pour le moment est d’imposer au cerveau de celui-ci et de celui-là une même action monotone.

Le regard de dégoût que Daniel Deronda promène sur cette foule avilie change d’expression en s’arrêtant soudain sur une jeune fille qui, après s’être penchée à l’oreille du chaperon qui l’accompagne, retourne au jeu, en déployant dans toute sa hauteur une taille élégante. Quant au visage, on peut le contempler sans admiration peut-être, mais non pas toutefois passer auprès de lui avec indifférence : — Est-elle belle ? se demande Deronda, ne l’est-elle pas ? Est-ce le bien, est-ce le mal qui domine dans cette physionomie ? Le mal sans doute, car à sa vue on est troublé plutôt qu’attiré, l’être tout entier ne consent pas à la séduction qu’elle exerce. — Cependant Deronda continue de suivre les mouvemens gracieux de cette sylphide problématique, tandis qu’elle s’avance avec résolution pour déposer son enjeu. L’étrangère gagne et, tandis que ses doigts effilés ramassent l’or, puis le placent de nouveau sur la carte gagnante, elle laisse errer autour d’elle un regard trop superbement calme pour qu’il soit possible de n’en pas croire la froideur affectée. Ce regard rencontre par hasard celui de Deronda ; elle voudrait le détourner et n’y parvient qu’avec effort. Le sentiment que cet homme vient de la toiser pour ainsi dire et qu’il la juge d’en haut comme un être inférieur la cingle violemment ; ce mélange d’angoisse et de colère qu’elle a ressenti n’amène pas le sang à ses joues, il le chasse au contraire de ses lèvres. L’influence du mauvais œil pèse sur elle apparemment ; son enjeu est perdu, elle le remplace par un autre et perd encore. Au fond, elle ne se soucie point du gain matériel ; c’est l’excitation qui lui plaît. Depuis qu’elle a commencé à jouer avec quelques napoléons au fond de sa bourse, la chance n’a pas cessé de lui être favorable, et elle en tire une sorte d’orgueil comme elle ferait de toute autre suprématie. Y renoncer lui coûte fort. Sans lever les yeux, elle sent que ceux de l’inconnu sont sur elle ; cette pression vague devient peu à peu une torture ; raison de plus pour afficher l’insouciance et continuer avec obstination. L’amie qui l’accompagne lui touche le coude et l’engage à quitter la table. Pour toute réponse, elle met dix louis sur la même carte ; l’instinct d’une résistance enragée domine chez elle toute autre impression, et d’ailleurs, puisqu’elle ne gagne plus extraordinairement, il s’agit de perdre extraordinairement encore. Toute sa préoccupation est de maîtriser ses nerfs et de ne rien laisser paraître de ce qui l’agite intérieurement. Tout le monde l’observe, mais la seule observation dont elle ait conscience est celle de Deronda. Ces sortes de drames ne se prolongent pas ; déjà la catastrophe est prochaine : — Faites votre jeu, mesdames et messieurs, dit la voix automatique de la destinée sous la moustache du croupier, et la jeune fille hasarde tout l’argent qui lui reste. — Le jeu ne va plus, déclare le destin. — Alors, quittant la table, elle se tourne vers Deronda. Il y a comme un sourire d’ironie dans les yeux expressifs de celui-ci. — N’importe, se dit-elle, il admire mon intrépidité autant que ma personne ; ce n’est pas là un de ces philistins qui se croient obligés de lancer aux joueurs en passant un anathème bourgeois. Non, il est jeune, et distingué d’apparence ; il m’admire.

Cette jeune personne a la prétention de savoir sur le bout du doigt ce qui est admirable, et la ferme certitude d’être elle-même admirée ; c’est même là le fond de ses convictions, convictions qui ont reçu une légère atteinte, mais sans être abattues pour si peu.

Le soir, dans cette même salle, éblouissante de lumières et de toilettes, les hommes exaltent et les femmes dénigrent la beauté de miss Gwendoline Harleth. Elle passe semblable à une ondine, en robe vert de mer avec des- ornemens d’argent, la longue plume verte de son chapeau retenue par une agrafe d’argent et flottante sur ses beaux cheveux d’un brun clair.

— Unique dans son genre, cette miss Harleth !

— Ne trouvez-vous pas qu’elle a du serpent sous cet attirail vert et argent, surtout lorsqu’elle tourne son long cou de côté et d’autre comme elle le fait ce soir ?

— A mon avis, un homme, un fou s’entend, se ferait pendre pour elle.

— Vous aimez alors un nez retroussé ?

— Quand il va avec un pareil ensemble !

— Il lui faudrait un peu de couleur aux joues. C’est une sorte de beauté spectrale que la sienne.

— Au contraire, sa chaude pâleur me paraît être un de ses charmes.

— On dit qu’elle a perdu aujourd’hui tout ce qu’elle avait gagné. Est-elle riche ? Qui sait ?

— Oui, qui sait ? Que sait-on de qui que ce soit ici ?

La remarque que Gwendoline tourne de côté et d’autre son cou de serpent plus que de coutume est juste. Elle cherche involontairement l’inconnu dont le regard scrutateur lui a causé une impression si désagréable. S’adressant à un M. Vandernoodt, qui a la réputation de connaître tout le monde, elle lui demande du ton languissant qu’elle sait donner en certaines circonstances au clair soprano de sa voix : — Qui donc est là, près de la porte ? ., ce jeune homme brun avec une physionomie insupportable…

— Insupportable ? répète son interlocuteur. Je ne trouve pas. Il est remarquablement beau. Nous l’avons à notre hôtel ; il vient d’y arriver avec sir Hugo Mallinger.

— Son nom ?

— Deronda.

— C’est un Anglais ?

— Oui. Il passe pour un parent de sir Hugo. M. Deronda vous intéresse ?

— Il ne ressemble pas aux autres jeunes gens. — Vous ne faites pas grand cas des jeunes gens en général.

— Aucun. Je sais toujours ce qu’ils vont dire, tandis que je ne me doute pas de ce que peut bien dire votre M. Deronda. Que dit-il ?

— Rien du tout. J’ai passé une bonne heure à côté de lui et de son monde hier soir, sur la terrasse, et il n’a pas prononcé un mot. Il ne fumait pas non plus. Il avait l’air ennuyé.

— Encore une raison pour que je désire le connaître ! Je m’ennuie toujours.

— Il sera sans doute charmé de vous être présenté. Permettez-vous, baronne ?

La baronne allemande qui accompagne miss Harleth permet volontiers ; toutefois pendant que M. Vandernoodt parcourt les salons à la recherche du beau Deronda, elle essaie d’une observation : — Quel est ce nouveau rôle que vous prenez, Gwendoline, d’être ennuyée de tout ? Jusqu’ici vous n’aviez qu’une rage de plaisir du matin au soir.

— Justement parce que je m’ennuyais ; si je dois renoncer au jeu, je me casserai un bras, j’irai en Suisse escalader le Matterhorn, que sais-je ? il faut que je fasse arriver quelque chose !

Deronda ne fut pas présenté à Gwendoline. M. Vandernoodt ne réussit pas à le lui amener ce soir-là, et, en rentrant, elle trouva une lettre qui la rappelait au logis. La lettre était de sa mère et fort triste ; elle renfermait la nouvelle de la faillite d’un banquier à qui était confiée toute la fortune de la famille. Une ruine complète s’ensuit ; il est indispensable que Gwendoline revienne immédiatement.

La première impulsion de l’énergique jeune fille est de tenir tête à la situation plutôt que de se lamenter. Elle ne s’écrie pas en elle-même : « Ma pauvre mère ! » Sa mère lui a toujours paru assez mal partagée sous le rapport du bonheur ; ce ne sera pour elle qu’un chagrin de plus après bien d’autres. Si Gwendoline était disposée à plaindre quelqu’un, ce serait elle-même ; mais elle n’éprouve que de la colère et le souci de la difficulté présente. Tout son argent a été dévoré par la roulette. Le moyen de payer le voyage seulement ? Elle ne peut s’adresser à sa mère, qui est désormais sans ressources, ni aux parens éloignés à qui pour le moment elle est confiée, car il serait peut-être impossible de leur rendre la somme, quelque faible qu’elle pût être. Bah ! les Juifs ne manquent pas, qui prêtent sur gage. Elle détache de son cou un collier étrusque. Les turquoises qui l’ornent lui viennent de son père, mais ce père elle ne l’a jamais connu, peu lui importe de se séparer d’un bijou héréditaire qui en réalité n’est pas pour elle un souvenir, Ayant pris son parti, Gwendoline procède à faire ses malles : elle ne se couchera pas ; des ablutions froides suffisent à la reposer, et quand, aux premières clartés de l’aube, elle jette un coup d’œil sur son miroir, sa beauté, rendue plus intéressante par l’insomnie, la rassure et la console si bien qu’elle s’embrasse gaîment dans la glace. A l’heure où tous ceux qui ne dorment pas se rendent aux bains, elle sort, bien sûre de n’être épiée par personne, et va mettre son collier en gage avec le même aplomb hautain qu’elle montrait la veille à la table de jeu. Le Juif abuse, cela va sans dire, de l’embarras où elle se trouve, mais l’essentiel est qu’il lui donne assez pour retourner chez elle. Tranquille sur ce point, elle n’a plus d’autre préoccupation que celle de triompher des objections de sa parente qui voudra la retenir, ne sachant rien du désastre. Gwendoline est décidée à le tenir secret ; sa mère la rappelle, voilà tout ce qu’il lui convient de dire. Tandis qu’elle attend l’heure du déjeuner avec impatience, car aucune émotion bien profonde n’a troublé son appétit, un domestique lui remet certain petit paquet qui a été laissé pour elle à la porte. C’est le collier dont elle vient de se défaire, le collier de turquoises enveloppé sous le papier dans un mouchoir de batiste dont le chiffre a été déchiré. A cet envoi est joint le billet qui suit, écrit précipitamment au crayon : « Un étranger qui a trouvé le collier de miss Harleth le lui rend avec l’espoir qu’elle ne s’exposera plus à le perdre.

La rougeur de l’orgueil offensé monte aux joues de Gwendoline. Qui peut bien être cet étranger anonyme ? Sans hésiter, sa pensée se fixe sur Deronda. Elle a passé devant son hôtel, il l’aura suivie, il lui donne une leçon cruelle. Mais que faire ? Lui renvoyer le bijou, s’exposer à une méprise, ou seulement à la honte de lui laisser voir qu’elle l’a deviné ? En agissant ainsi, il a très bien su qu’il lui liait les mains, il a continué son rôle de Mentor insolent. Non, personne n’a jamais osé la traiter avec tant de mépris ! — Et les larmes que Gwendoline n’avait pas versées sur le désespoir de sa mère et sur sa propre ruine coulent malgré elle. Une seule chose lui paraît claire : elle ne peut reparaître dans les salons publics et risquer de rencontrer cet importun bienfaiteur ; il faut qu’elle parte, et, en dépit de tout ce qu’on peut faire pour la retenir, elle part en effet le jour même.

Offendene, où retourne Gwendoline, n’est pas la demeure de son enfance ; sa mère ne s’y est fixée que depuis une année environ, pour être plus près de la sœur qui lui reste, Mme Gascoigne, femme du recteur de Pennicote. Jusque-là elle n’avait cessé d’errer à travers le monde, habitant tantôt une ville d’eaux quelconque, tantôt un appartement meublé à Paris, sauf durant les deux années qu’elle a passées dans une pension à la mode pour perfectionner quelques talens de luxe. George Eliot fait à propos de cette existence nomade que mènent bon nombre de ses compatriotes, une réflexion très juste : « Toute vie humaine, dit-elle, doit avoir ses racines dans un coin de sol natal, et se familiariser avec son aspect, avec les moindres sons qui le hantent ; cet attachement au foyer de l’enfance, aux voisins, aux travailleurs, aux animaux qui en font partie lui restera, non pas à l’état de souvenir sentimental, mais comme une douce habitude qui passe dans le sang pour ainsi dire. A cinq ans, nous ne sommes pas préparés, nous autres mortels, à être citoyens du monde ; il faut que l’âme, de même que le corps, ait son lait nourricier. — Or l’âme de Gwendoline en a été sevrée ; sa mère la gâte déplorablement. Veuve deux fois, elle a eu de son second mariage avec le capitaine Davilow quatre autres filles, mais l’aînée reste toujours son enfant de prédilection ; elle est fière de la beauté, de l’esprit, du caractère déterminé, des supériorités de toute sorte qui distinguent Gwendoline. C’est Gwendoline qui règle tout ; ses sœurs lui sont sacrifiées, car elle a jugé que leur rôle était de demeurer dans l’ombre ; pas plus que leur mère, ces petites filles n’oseraient émettre une opinion avant que Gwendoline se fût prononcée. « Imaginez, dit l’auteur, un jeune cheval de courses au milieu de poneys au poil bourru et de patiens chevaux de fiacre. »

Gwendoline ne veut pas que sa mère soit triste, uniquement parce que cela gâte son plaisir. — J’ai le nez d’une personne heureuse, prétend-elle ; les nez droits se prêtent à tous les rôles indistinctement, mais un nez retroussé n’a jamais joué la tragédie.

— Hélas ! chère petite, soupire Mme Davilow, tous les nez possibles peuvent être misérables en ce monde !

L’année que Gwendoline a passée à Offendene, avant de voyager en Allemagne, a été remplie pour elle en effet d’épreuves variées ; sa vanité d’abord s’est trouvée aux prises avec la gêne, car les affaires de Mme Davilow sont fort embarrassées ; par bonheur le recteur Gascoigne se charge de les débrouiller, et il apporte à cette tâche beaucoup de zèle. C’est un habile homme que ce recteur, un type excellent d’ecclésiastique père de famille ; il a quelques vertus agréables, et les défauts qu’on lui reproche sont de nature à le conduire au succès ; le talent de l’administration se joint chez lui à beaucoup de tolérance pour tous les goûts qu’il ne partage pas ; il voit clair dans les rapports qui peuvent exister entre une religion nationale et maintes choses toutes temporelles ; suffisamment mondain, M. Gascoigne espère, en cultivant de brillantes relations, préparer l’avenir de ses six fils et de ses deux filles : l’intérêt des enfans a souvent modifié ses principes ; il est ambitieux pour chacun d’eux et aussi pour sa nièce, qui sent fort bien qu’elle aura en lui un puissant auxiliaire à ses projets de conquête et de souveraineté. En effet, il ne s’oppose que faiblement à ses prétentions les plus démesurées, approuve par exemple qu’elle ait un cheval de selle, bien que cette dépense soit sans proportion avec les maigres revenus de Mme Davilow, la fait recevoir membre de l’Arckery-Club de Brackenshaw, le rendez-vous de l’élégance et de la mode dans le pays, aide enfin de tout son pouvoir à la mettre en évidence, persuadé qu’elle arrivera ainsi à quelque grand mariage. Le mariage, s’il est le but du recteur, n’est pas précisément celui de Gwendoline ; elle sait qu’une fille doit se marier un jour ou l’autre, et croit être sûre pour sa part de rencontrer un parti exceptionnel, mais les liens domestiques n’ont pour elle aucun charme : ne plus faire tout ce qu’elle voudra, avoir des enfans, l’effraie. Sans doute, le mariage étant une promotion, il faut s’y résigner, mais comme à un moyen seulement. Le rêve de cette frêle créature de vingt ans est de mener le monde et de suivre son propre caprice. A d’autres la sottise d’abandonner leur vie au courant, comme une barque démâtée qu’aucune volonté ne dirige ; quant à elle, Gwendoline compte tirer le meilleur parti possible de toutes les chances que lui offrira la destinée ; pour ce qui est des circonstances adverses, elle saura bien les maîtriser ! Toute volontaire et impérieuse qu’elle soit, Gwendoline Harleth a le charme féminin auquel nul n’échappe. L’accueil qui lui est fait dans la société des environs dépasse l’attente même de M. Gascoigne : elle éclipse toutes les jeunes filles ; les admirateurs l’entourent à l’envi l’un de l’autre. Dans le nombre se trouvera-t-il un mari ? On en peut douter. Déjà M. Middleton, jeune curé d’avenir, neveu d’un évêque, recule après s’être avancé avec l’imprudence d’un phalène qu’attire une flamme dangereuse ; sans doute il a fini par découvrir que cette altière beauté ne possède pas toutes les grâces spéciales indispensables chez l’épouse d’un membre du haut clergé anglican.

Le seul amoureux qui se soit encore déclaré à Gwendoline est l’un des fils du recteur, Rex Gascoigne, simple étudiant, qui, avant la fin de la première semaine des vacances, a le cœur pris au point de ne pouvoir plus penser à sa carrière future sans y associer sa belle cousine. Il l’accompagne à cheval, chasse avec elle, ne la quitte pas plus que son ombre, et elle encourage vaguement ce petit roman qui la distrait, sans avoir la moindre intention toutefois d’y donner suite. Ce qui lui plaît chez Rex, c’est la timidité. Il n’ose pas lui faire la cour trop ouvertement, chose qu’elle déteste. Coquette comme elle l’est, Gwendoline a une sorte de chasteté farouche. Tandis que dans une chasse le pauvre Rex, tout palpitant auprès d’elle, cherche à lui faire comprendre ce qu’il éprouve, elle n’est sensible qu’à la voix des chiens, au galop d’un bon cheval ; le va-et-vient des habits rouges sur la verdure excite les animal spirits qui forment le fond de ce tempérament d’amazone. Rex termine par un fâcheux accident sa campagne sentimentale : le vieux cheval de son père n’étant pas de force à le porter dans les aventures qu’il plaît à miss Gwendoline de courir, tombe et se couronne. Rex lui-même a l’épaule démise. Son père, content que les choses n’aient pas été plus loin, lui fait quitter le pays ; voilà tout le fruit qu’il tire de ses attentions de cavalier servant. Peu importe à Gwendoline que la passion qu’elle a inspirée persiste dans ce jeune cœur, tenace et douloureuse : — Je me demande, dit-elle, comment font les femmes pour s’éprendre de quelqu’un. Dans les romans c’est facile, mais les hommes en chair et en os sont trop ridicules !

Un homme survient cependant qu’elle ne trouve point ridicule, bien que, pas plus que les autres, il ne fasse naître en elle aucune émotion particulière. C’est M. Mallinger Grandcourt, le neveu de sir Hugo Mallinger, propriétaire du château voisin de Diplow. M. Grandcourt est héritier présomptif de la baronnie, son oncle n’ayant que des filles, et comme il passe pour le type accompli d’un gentleman, toutes les ambitions des mères de demoiselles à marier sont en éveil. La pairie, une grande fortune, une maison à Londres, deux magnifiques résidences à la campagne, des chevaux de coursés, un équipage de chasse, le high life avec toutes ses splendeurs, voilà ce qui conviendrait à Gwendoline ! M. Gascoigne ne peut s’empêcher d’y songer. Quelques bruits fâcheux sont peut-être parvenus jusqu’à lui sur la première jeunesse de Grandcourt, mais la naissance et la richesse rendent vénielles bien des habitudes qui, sans cette double excuse, révolteraient les honnêtes gens. Quoi qu’ait pu faire Grandcourt, il ne s’est pas ruiné.

Mme Davilow de son côté rêve en M. Grandcourt l’idéal des gendres ; mais, tout accompli qu’il soit, plaira-t-il à Gwendoline ? La première entrevue a lieu au château de Brackenshaw, où l’on célèbre l’Archery-Meeting. Une réunion choisie d’archers féminins vient se disputer la flèche d’or dans un de ces parcs admirables comme l’Angleterre seule en possède, et rien n’est plus charmant que les attitudes auxquelles le noble exercice de l’arc sert de prétexte. Par cette belle journée de juillet, sous ces ombrages royaux, Gwendoline ressemble à Calypso parmi ses nymphes. Au moment où arrive Grandcourt, les spectateurs applaudissent avec frénésie ses prouesses au tir, qui lui valent une décoration particulière, l’étoile, que lady Brackenshaw lui attache à l’épaule. L’héritier des Mallinger la voit donc avec tous ses avantages, formant le point central d’un délicieux tableau, et elle sent qu’il doit être favorablement impressionné. En effet, il désire aussitôt être présenté à l’héroïne du jour. Grandcourt n’a rien de commun avec les portraits imaginaires qu’elle s’est tracés de lui : il est à peine plus grand qu’elle-même, leurs yeux sont de niveau ; quand il l’aborde, aucun sourire n’effleure ses lèvres, il est toujours maître de lui, son aisance parfaite la frappe d’abord. Si en levant son chapeau il laisse voir un front chauve encadré seulement d’une frange légère de cheveux roux, il montre en même temps une main de forme exquise ; ses traits sont régulièrement beaux ; les favoris un peu clair-semés affectent eux-mêmes une ligne perpendiculaire. Il serait impossible à un être vivant de paraître plus absolument dépourvu d’animation. Le teint a la blancheur fanée d’un teint d’actrice au jour, les longs yeux gris à peine ouverts n’expriment que l’indifférence, la voix traîne languissamment sur chaque mot. D’ailleurs ces manières froides, polies et distinguées de Grandcourt paraissent à Gwendoline de meilleur goût mille fois qu’un vulgaire empressement. Il cause avec elle, et le peu qu’il dit laisse deviner un homme blasé ; à trente-cinq ans en effet Grandcourt a essayé de tout et est revenu de tout, même de la chasse au tigre. Sans doute il est revenu de la danse d’abord, et cependant au bal des Archers il invite Gwendoline pour un quadrille. Sa préférence, ne fût-elle qu’à peine indiquée, est éminemment flatteuse ; devant lui, la fière jeune fille sent diminuer un peu sa confiance en elle-même. Grandcourt la déconcerte, bien qu’elle s’efforce de se donner le change en redoublant de coquetterie mutine. Ce joli jeu doit plaire à un raffiné qui, sûr du dénoûment, n’est pas pressé d’y arriver et se garderait au contraire de gâter par trop de précipitation la mise en scène préliminaire. Il ne perd pourtant pas de vue son but une seconde. Venir à bout des caprices de Gwendoline le tente autant pour le moins que s’il s’agissait de dompter un cheval difficile. Le suprême plaisir pour lui, le seul peut-être qu’il soit encore capable de goûter dans sa plénitude, c’est la domination. Il nous fera voir bientôt quelle sorte de tyran forme parfois l’éducation anglaise athlétique et brutale, tout au moins faite pour développer de rudes instincts, et les résultats que peut avoir dans une vie forcément oisive et dissipée cette combativité si utile quand elle s’exerce contre les difficultés matérielles. Grandcourt, qui passe pour aimer les chiens parce qu’il en a une demi-douzaine sans cesse autour de lui, trouve une cruelle jouissance à tenir leurs élans et leurs caresses en échec, à susciter entre eux des jalousies, à les faire souffrir et plier. Il agit de même avec tous les êtres qui dépendent de lui, mais Gwendoline ne le sait pas, bien qu’elle sente en sa présence une vague et inexplicable contrainte. Elle a foi dans son propre pouvoir et se méprend sur le sens de cette irréprochable courtoisie qui, si l’on s’arrête à la forme, peut être prise pour une promesse de servage.
II

On dit que Charles Dickens, ayant lu pour la première fois un livre de George Eliot, écrivit des louanges enthousiastes à l’adresse du génie féminin qui surgissait. L’éditeur répondit que ce génie appartenait à un homme ; mais le grand romancier ne se laissa pas tromper : il avait reconnu la touche d’une femme à ce signe infaillible que les caractères de ses héroïnes étaient beaucoup mieux dessinés que ceux de ses héros. Le caractère de Grandcourt eût peut-être mis en défaut cependant la pénétration même de Dickens ; l’analyse de cette âme complexe et en apparence impénétrable est un chef-d’œuvre d’observation. Ce sont les faits, ses actes seuls qui nous font connaître Grandcourt ; point d’explications ni de dissertations, chaque touche juste et précise le met plus nettement en lumière. Il n’existe pas de sphinx pour George Eliot : elle montre à nu les petites vanités misérables qui se cachent sous une surface imposante ; jamais l’homme du monde n’a été plus savamment, plus impitoyablement disséqué.

Parmi les familiers de Grandcourt, à la tête des victimes sur lesquelles s’exerce sa froide arrogance, se trouve le compagnon de ses voyages de jeune homme, M. Lush, qui est devenu dans sa maison une sorte de factotum et de complaisant indispensable. Il rend à son maître des services variés, sans souci du mépris qu’il inspire à celui-là même qui l’emploie ; peu lui importe que les cailles et les ortolans lui soient jetés dans la poussière ou dans la boue pourvu qu’il s’en délecte. Lush, avec ses gros yeux avides, son embonpoint d’épicurien, sa mine de basse prospérité, inspire à première vue à Gwendoline une répulsion instinctive qu’elle ne prend pas la peine de cacher, et Lush, offensé par son dédain, se jure que cette fille pauvre, qui ose être insolente, n’arrivera jamais au rang qu’elle convoite. Il sait un bon moyen de l’en empêcher. Le temps presse cependant : Grandcourt et Gwendoline, après quelques scènes de flirtation élégante qui ressemblent à des combats où de part et d’autre on mesure l’effet du moindre mouvement, sont tout près de s’entendre ; Mme Davilow se réjouit de voir ses prévisions de mère idolâtre réalisées, M. Gascoigne entremêle les conseils pratiques de l’ambitieux aux sermons édifians du pasteur pour pousser sa nièce vers la fortune dont une chrétienne peut faire si bon usage ! Tandis que Gwendoline se prépare à un brillant pique-nique, où les paroles qui engagent deux fiancés doivent être échangées entre elle et l’admirateur que toutes les jeunes filles lui envient, elle reçoit un billet ainsi conçu : « Si miss Harleth hésite encore à accepter la main de M. Grandcourt, qu’elle veuille bien pousser son cheval du côté des Pierres-Parlantes ; » — les Pierres-Parlantes sont deux blocs coniques qui se trouvent sur le chemin du pique-nique ; — « elle apprendra une chose qui fixera sans doute sa résolution, mais elle ne l’apprendra qu’à la condition de tenir cette lettre secrète. Dans le cas où elle aurait l’imprudence d’en parler, elle s’en repentirait comme s’est repentie la femme qui écrit aujourd’hui. C’est à l’honneur de miss Harleth que sera confié un secret important. »

Gwendoline, en lisant ces lignes mystérieuses, sent un choc intérieur, mais elle se remet assez vite : — Eh bien ! l’avertissement du moins arrive à temps. — Toute sa présence d’esprit se concentre sur le moyen de s’écarter un instant des autres invités pour gagner les Pierres-Parlantes. Peut-être Lush l’aide-t-il, sans paraître intervenir, à se rendre libre quand l’heure est venue.

Déjà elle apercevait les pierres qui, par une nuit étoilée, eussent ressemblé à des spectres drapés de gris, mais le soleil ruisselait sur elles, et Gwendoline se sentait de l’audace. Qu’y avait-il derrière ces rochers ? Rien, peut-être. Son unique crainte était de s’exposer à une mystification ; mais en tournant la première pierre, elle se vit en face d’une femme dont les grands yeux noirs arrêtèrent les siens à un pied de distance. Surprise, elle recula involontairement, non sans envelopper d’un coup d’œil toute la personne de l’étrangère, qui était, à ne s’y pas tromper, une dame du meilleur monde, ses traits fatigués gardaient encore les traces d’une beauté remarquable. À quelques pas, deux beaux enfans, — une petite fille brune de six ans, un garçon plus jeune, — jouaient dans l’herbe.

— Miss Harleth ? dit la dame.

— C’est moi.

— Vous avez agréé les recherches de M. Grandcourt ?

— Non.


— J’ai promis, mademoiselle, de vous confier un secret. Promettez en retour de ne dire ni à M. Grandcourt, ni à personne que vous m’avez vue.

— Je promets.

— Mon nom est Lydia Glasher. M. Grandcourt ne peut avoir d’autre femme que moi. J’ai quitté mon mari, le colonel Glasher, pour lui, il y a neuf ans. Ces deux enfans sont les siens ; nous en avons deux autres, deux filles. Mon mari est mort, et M. Grandcourt doit m’épouser. Mon fils doit être son héritier.

Elle regardait l’enfant tout en parlant. Les yeux de Gwendoline suivirent les siens. Le petit gaillard gonflait ses belles joues en soufflant dans une trompette qui restait muette. Son chapeau pendait sur son dos et ses boucles accrochaient au passage les rayons du soleil ; un vrai chérubin. — Je n’empêcherai rien de ce que vous désirez, répliqua Gwendoline avec hauteur. — On eût dit qu’elle frissonnait, et ses lèvres étaient pâles.

— Vous êtes très attrayante miss Harleth, mais quand il m’a connue j’étais jeune, moi aussi. Depuis, ma vie a été brisée. Il ne serait pas juste qu’il fût heureux, tandis que je suis misérable, et que mes enfans fussent sacrifiés à d’autres.

Ces paroles avaient été prononcées avec amertume, bien que sans violence. Gwendoline en regardant Mme Glasher, en l’écoutant, éprouvait une vague terreur, comme si quelque vision se fût dressée devant elle, en disant : « Je suis la vie d’une femme. »

— N’avez-vous plus rien à m’apprendre ? reprit-elle du même ton de fierté glaciale. Je m’en vais. — Elle s’inclina cérémonieusement et l’autre lui rendit ce salut avec une grâce égale à la sienne.

C’est après cette entrevue que Gwendoline accepte brusquement l’invitation d’amis qui lui offrent de se joindre à eux pour une excursion sur le continent. Mme Davilow ne sait que penser, mais elle n’a pas l’habitude d’être consultée ; si elle osait faire quelque objection, sa fille lui rappellerait nettement que sa double expérience de la vie conjugale a été trop malheureuse pour qu’elle puisse entreprendre de la guider.

Nous avons vu de quelle manière Gwendoline passe son temps à l’étranger et comment elle est forcée par une mauvaise nouvelle de renoncer aux émotions du jeu. Tandis qu’elle retourne en Angleterre, Grandcourt se met à sa recherche sans trop se hâter ni se tourmenter. Au fond, il trouve piquant que miss Harleth ait reculé devant une si belle chance de fortune ; il lui plaît d’interpréter cette fantaisie comme une revanche assez flatteuse ; n’était-il pas arrivé en retard pour le pique-nique ? Elle aura voulu le punir du peu d’empressement qu’il a montré dans une circonstance évidemment décisive. En fuyant, elle compte bien être suivie. Peut-être ne la suivrait-il pas cependant, si le bruit n’arrivait jusqu’à lui qu’on le soupçonne dans le pays d’avoir été repoussé.

Il arrive trop tard à Leubronn, — c’est le nom des eaux rivales de Bade où la fiancée de son choix avait entrepris de faire sauter la banque, — mais sir Hugo Mallinger est encore là en compagnie de sa famille, et Grandcourt assiste, dans le salon de jeu où il les a rejoints, à la conversation suivante entre son oncle et Deronda : — Où donc est ta princesse de la roulette, Daniel ? L’as-tu revue ?

— Elle est partie, répond brièvement le jeune homme.

— Une belle fille, ma foi ! une vraie Diane. Comment sais-tu qu’elle est partie ?

— Oh ! par la liste des étrangers. J’y ai vu que miss Harleth n’était plus ici. Grandcourt n’a pas besoin d’en apprendre davantage et ne juge même pas nécessaire de confier à son oncle ses intentions secrètes ; mais Lush, qui l’accompagne, est plus communicatif. Après l’avoir entendu :

— J’espère qu’un tel mariage n’aura pas lieu ! s’écrie Deronda d’un ton qui fait dire à sir Hugo :

— Quoi ! serais-tu touché, toi aussi ? Aurais-tu envie de courir après elle ?

— Au contraire, répond Deronda, je serais tenté plutôt de me sauver bien loin.

La réponse est parfaitement sincère, malgré l’intérêt très vif que l’étrange jeune fille qu’il n’a fait qu’entrevoir inspire à Deronda et auquel en un autre temps il eût cédé peut-être ; mais aujourd’hui il ne se sent plus libre et l’auteur nous en donne longuement la raison, que nous tâcherons de concentrer en quelques lignes.

La vie de Daniel Deronda a été fort romanesque ; du plus loin qu’il se souvienne, il a toujours vécu auprès de sir Hugo Mallinger, l’appelant mon oncle. Quand il lui adresse une question sur son père ou sa mère, le baron répond invariablement : — Tu les as perdus tout petit ; voilà pourquoi je prends soin de toi. — Et longtemps il s’est trouvé trop heureux auprès du plus indulgent et du plus joyeux des oncles pour regretter beaucoup ses parens inconnus. C’est la lecture de l’histoire, une remarque imprudente de son précepteur au sujet des bâtards qui pour la première fois a fait germer en lui un soupçon, qui est déjà venu à tout le monde, qu’il est le fils naturel de sir Hugo, et dès lors il fait connaissance avec la douleur. Il lui semble qu’une nouvelle figure voilée, sombre, énigmatique, est entrée dans sa vie, les mains pleines de révélations confuses et vaguement redoutables. L’oncle qu’il a tant aimé devient à ses yeux un père qui a des torts envers lui et sa mère… Pourquoi l’a-t-on enlevé à elle ? Ce sont là des secrets qu’il ne pourra jamais approfondir, car parler d’une honte quelconque concernant cette mère dont il croit voir le spectre chaque fois que sa propre beauté se reflète dans un miroir, lui ferait horreur. Le sentiment de son illégitimité devient chez cet être sensitif et délicat une angoisse comparable à celle que son pied-bot causait à Byron ; mais les susceptibilités, qui seraient pour beaucoup d’autres le commencement de la révolte et de la haine envieuse, ne font qu’ajouter à sa noble nature un élément de tendresse et de compassion inépuisable pour les maux, voire pour les fautes d’autrui. A Eton, où l’envoie son protecteur, il se distingue moins encore par ses talens que par une sagesse précoce et un rayonnement de chaleureuse sympathie auquel chacun est prêt à répondre. Pendant les vacances, il gagne l’affection, à demi maternelle, à demi déférente de la jeune lady, un peu niaise, mais douce, que sir Hugo a tardivement associée à sa vie. Devenu étudiant de Cambridge, Deronda travaille en homme qui ne peut se résoudre à faire de l’étude un simple instrument de succès, mais plutôt l’auxiliaire de sa conscience et la moelle de ses opinions. Tandis que ses condisciples ne prétendent, dans leur amour-propre national étroit et exclusif, qu’à être, dans toute l’acception du terme, des gentlemen anglais, il rêve, lui, de voir le monde et de comprendre les choses à différens points de vue. Sir Hugo ne s’y oppose pas et lui assure une large indépendance.

C’est au retour de ces voyages que Daniel, qui habite Londres, se livre un beau soir de juillet à son exercice favori, le canotage… Tout en ramant, il se demande si vraiment la bataille de la vie vaut qu’on y prenne part. Il s’est mis à étudier le droit pour obéir à son tuteur, mais plus que jamais il reste indécis sur sa future carrière. Ses réflexions ne l’empêchent point de chanter sans presque s’en rendre compte ; Daniel a une voix si belle que sir Hugo ambitionnait pour lui naguère les destinées d’un Mario ou d’un Tamberlick, il dit tout bas la chanson du gondolier d’Otello et les paroles de Dante :

Nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria.

Tout à coup, en se rapprochant de la rive pour éviter une barge à charbon, le rameur aperçoit une figure qui lui paraît être la personnification même de la misère qu’il est en train de chanter : une jeune fille de petite taille dont le visage, d’un type oriental très rare, le frappe par son exquise délicatesse. Elle laisse pendre devant elle ses mains jointes et fixe ses yeux noirs sur la rivière avec une expression morne, désespérée. Surpris, il se tait brusquement. Sans doute sa voix était entrée dans cette jeune âme sans qu’elle se souciât de savoir d’où elle venait, car aussitôt l’enfant change d’attitude et promène autour d’elle un regard effrayé qui rencontre celui de Deronda. Eût-elle été laide, il n’aurait pu oublier ce regard ; malgré lui, il songe, tout en continuant sa promenade, à la pauvre fille qu’il n’a pas le droit d’interroger ni de surveiller, mais qui lui paraît être en quelque péril. Ses pressentimens ne le trompent pas ; quand il repasse à une heure plus avancée de la nuit sous le pont de Richmond, cette même petite figure est encore là ; avec précaution, elle se glisse parmi les saules, et il la voit tremper dans l’eau son manteau de laine pour l’alourdir encore et s’en faire un linceul. Il l’arrache au suicide, il lui parle avec un respect qui rassure cette enfant timide et rendue méfiante par le malheur, il la décide à lui permettre de la secourir. — Peut-être, se dit-il, ma mère était-elle une créature abandonnée comme celle-ci ! — A cette pensée, son émotion éclate dans un cri à demi articulé : Grand Dieu ! qui a l’accent d’une prière et qui paraît mieux que tout le reste calmer les craintes de Mirah, — c’est le nom de la délaissée, une juive. — Où la conduira-t-il ? Personne ne s’intéresse à elle dans ce pays qu’elle ne connaît pas, où elle n’a point de gîte. Il hésite à l’emmener chez lady Mallinger, quelque charitable que soit cette dernière ; sa seigneurie peut être absente, et puis l’étonnement, la curiosité, les conjectures de la valetaille… — Non, c’est impossible. Une soudaine inspiration le frappe. Daniel a eu l’occasion durant ses années de Cambridge de rendre le plus grand des services à un brave garçon du nom de Hans Meyrick, en sacrifiant pour l’aider à gagner un diplôme (scholarship) ses propres chances de succès. Meyrick lui est absolument dévoué, il a une famille respectable, une mère veuve, trois sœurs qui augmentent par leur travail les chétives ressources d’un intérieur où règnent ces grandes vertus du family love et du sense of duty, dont une certaine classe surtout donne le fidèle exemple en Angleterre. C’est à ces dignes femmes, qui partagent la reconnaissance exaltée de Hans pour Deronda, que celui-ci conduira sa protégée. Ici nous avons un adorable tableau de la petite maison de Mme Meyrick, de cette sainte médiocrité supportée avec un joyeux courage par trois filles contentes de leur sort, supérieures aux futiles rêveries, aux regrets égoïstes, facilement résignées enfin au célibat que leur impose la pauvreté. L’aînée dessine des illustrations pour un éditeur, les autres brodent, tandis que la mère lit un ouvrage français : l’Histoire d’un conscrit d’Erckmann-Chatrian. — Ah ! s’écrie l’une des petites filles avec enthousiasme, je voudrais avoir trois conscrits blessés à soigner. — Au moment même on frappe : ce n’est pas un blessé, c’est une enfant de leur âge qui a voulu mourir, qu’il faut réconcilier avec la vie et qui doit être digne de toute leur tendresse, puisqu’elle est amenée par la providence du frère absent, M. Deronda.

Personne n’a l’idée de prendre la jeune fille pour une aventurière ; il y a dans toute sa personne une candeur, une dignité ingénue qui fait penser aux vierges de l’Ancien-Testament. Mme Meyrick reçoit la confession de son douloureux passé. Elle est la fille d’un comédien de bas étage qui l’a de bonne heure séparée de sa mère et d’un frère aîné pour l’emmener avec lui courir le monde ; elle a été jusqu’en Amérique, puis elle est revenue en Allemagne, vivant, elle aussi, dès l’enfance, de la vie de théâtre, associée tantôt à un bien-être fugitif, tantôt à une misère abjecte, ayant pour compagnons le rebut de la société. Son père, après l’avoir exploitée comme un petit prodige, a voulu la vendre à un grand seigneur. Alors elle a fui, elle est venue seule de Prague en Angleterre, son pays natal, où elle espérait vaguement retrouver sa mère, dont le souvenir ne l’a jamais quittée et qui, elle, était une sainte femme ; mais le quartier que la famille Lapidoth habitait autrefois est démoli, personne ne se rappelle plus ceux qu’elle cherche. A bout de ressources, menacée, insultée, tremblant devant la honte plus que devant la mort, elle a voulu dans un moment de délire demander aux eaux profondes de la Tamise cette paix qu’elle n’a jamais connue, et que les soins réunis de Daniel Deronda et de Mme Meyrick vont lui donner. Mirah est une perle, la boue n’a fait que la laver ; elle s’est forgé, avec tout ce qu’elle a trouvé de beau dans les drames et ailleurs, un monde idéal où elle cherche refuge contre les infâmes réalités qui l’entourent, et elle conserve en dépit de tout un trésor d’innocence, de naïveté enfantine d’autant plus admirable qu’il n’a rien de commun avec l’ignorance, car personne ne connaît mieux qu’elle le mal et la douleur. Son talent de chanteuse lui permettra toujours de gagner le pain quotidien ; mais elle a pour du théâtre, où elle a tant souffert. Soit ! on tâchera de lui procurer des leçons. De toute manière, elle ne quittera pas les Meyrick, et Deronda pourra continuer à diriger ses actes. C’est l’attachement profond que lui inspire la pauvre jeune créature qu’il a sauvée qui va le protéger à son tour contre Gwendoline Harleth. Celle-ci n’est pas désormais dans une position beaucoup plus prospère que Mirah Lapidoth elle-même. Rentrée à Offendene, que sa famille ruinée va se voir forcée de quitter sans retard pour un gîte plus modeste, elle n’a d’autre ressource dans le dénûment qui résulte pour elle et pour les siens de la faillite Grapnell que d’accepter une place d’institutrice.

L’idée lui est bien venue de débuter à l’Opéra, mais elle apprend hélas ! qu’une agréable voix de salon, de la grâce et de l’esprit ne suffisent pas pour obtenir le genre d’engagement qu’elle désire. Un artiste de ses amis a le courage de lui ouvrir les yeux, de lui montrer l’abîme où tombe immanquablement une jolie femme qui se hasarde sur les planches sans aucune provision de science ni de génie, avec le seul talisman de sa beauté. Donc il ne lui reste qu’à entrer comme institutrice dans la famille collet monté d’un évêque, ou bien en qualité de sous-maîtresse dans un pensionnat. En attendant, Gwendoline est réduite à se défaire de ses bijoux : elle ne s’en réserve qu’un seul, le collier de turquoises qu’enveloppe encore le mouchoir de Daniel Deronda. Quant à dire à sa mère ce qui s’est passé entre elle et Grandcourt, elle ne le fera jamais. Un mot de Mme Davilow la frappe cependant : — Si M. Grandcourt revenait à toi sans craindre la charge d’une famille pauvre, ce serait une preuve d’attachement bien rare. — Cette preuve d’attachement, Grandcourt la lui donne. Il sait non-seulement qu’elle est devenue pauvre, mais encore qu’elle a vu Lydia Glasher. Lush, acharné à faire manquer le mariage, lui a lancé cette révélation comme dernier argument, sans ajouter, bien entendu, qu’il a provoqué la rencontre des deux femmes. Mais aucune considération n’empêche Grandcourt de retourner mettre son nom et sa fortune aux pieds de miss Harleth ; il renouvelle sa demande avec une froide obstination, l’obstacle le tente et la seule pensée de paraître céder à une influence quelconque l’exaspère. Que peut faire Gwendoline ? Il faudrait pour résister plus de force d’âme qu’elle n’en possède. Ayant à choisir entre la position dépendante d’institutrice et cette recherche, qui flatte son orgueil, qui lui promet les prestiges du rang, les enchantemens du luxe, qui assure même l’avenir de sa mère, car Grandcourt emploie tous les moyens pour vaincre, elle prononce enfin le oui funeste qu’elle a si longtemps fait attendre.

Le mariage a lieu promptement. Dans l’intervalle, Grandcourt, plus amoureux qu’il ne se croyait capable de l’être encore, ne fait qu’une seule absence, très courte, pour aller en personne annoncer son mariage à Mme Lydia Glasher, qui habite Gadsmere, une de ses terres, et lui réclamer les diamans de famille qu’il compte offrir à Gwendoline. Lydia refuse de les lui rendre sur l’heure, mais elle promet solennellement qu’il les trouvera en arrivant à Ryelands, où doit se passer sa lune de miel, et il ne daigne pas contrecarrer ce dernier caprice de femme abandonnée. C’est un caractère intéressant que celui de cette Lydia, aux passions ardentes et profondes, que domine cependant l’amour maternel exalté. Dans toutes les douleurs qui la frappent, elle voit le châtiment de sa conduite envers un premier enfant qu’elle a laissé derrière elle lorsque le jeune Grandcourt l’enleva dix ans auparavant à une vie honorée. Elle courbe la tête devant ce souvenir, mais non pas devant son bourreau dont elle est résolue à se venger. En effet, lorsque la nouvelle mariée, après toutes les pompes d’une brillante cérémonie, arrive au château de Ryelands, où elle est reçue en souveraine par une armée de laquais dans des galeries magnifiquement éclairées, remplies de fleurs, garnies de statues et de portraits de famille, une surprise l’attend, un coup dont elle ne se relèvera jamais. — La voici seule dans son appartement, se préparant à changer de toilette ; la femme de charge vient de lui remettre un paquet soigneusement cacheté qu’elle avait ordre de ne donner qu’à elle-même, un présent particulièrement commandé par M. Grandcourt, a dit la personne qui est venue l’apporter, et Gwendoline pense tout de suite aux diamans que lui a promis son mari. Elle ouvre l’écrin, pressée d’essayer les parures qu’il renferme : en même temps que l’éclat des diamans, ses yeux rencontrent une lettre posée dessus ; Gwendoline connaît l’écriture, il lui semble qu’un aspic s’est caché là, et devant lui son cœur fait un bond dans lequel s’épuise toute sa force, le papier tremble dans ses mains glacées, chaque mot qui en jaillit, effroyablement lisible, la frappe comme un coup de poignard : « Ces diamans qui furent mis un jour aux pieds de Lydia Glasher, elle vous les passe. Vous avez manqué à la parole que vous lui aviez donnée, afin de pouvoir posséder ce qui était à elle. Peut-être croyez-vous pouvoir être heureuse comme elle l’a été, avoir de beaux enfans comme les siens, qui prendront la place des autres. Dieu est trop juste pour permettre cela. Le cœur de l’homme qui vous épouse est à jamais flétri. L’amour de sa jeunesse a été tout entier pour moi. Vous ne pouvez me voler cela avec le reste. Cet amour est mort, mais je suis la tombe dans laquelle est enseveli votre bonheur de même que le mien propre. Vous étiez avertie. Vous avez choisi de nous faire du mal à moi et à mes enfans. Il avait voulu m’épouser, il m’eût épousée à la fin, si vous ne vous fussiez mise entre nous. Vous aurez votre châtiment. Je vous le souhaite de toute mon âme.

« Lui remettrez-vous cette lettre pour le tourner contre moi et consommer la ruine de mes enfans ? Vous tiendrez-vous devant votre mari avec ces diamans sur vos épaules et mes paroles dans sa pensée comme dans la vôtre ? Trouvera-t-il que vous ayez le droit de vous plaindre quand il vous rendra malheureuse ? Vous l’avez pris les yeux ouverts. Le tort volontaire que vous m’avez fait sera votre malédiction. »

Dans un spasme de terreur, Gwendoline jette au feu le fatal billet ; ce mouvement fait rouler l’écrin par terre ; elle n’y prend pas garde et retombe anéantie sur sa chaise, tandis que les grandes glaces environnantes reflètent de tous côtés son image pétrifiée. Vraiment ce sont là des bijoux empoisonnés et le poison est entré dans les veines de la jeune épouse. Quand, après un temps qu’elle ne peut mesurer, Grandcourt entre, habillé pour le dîner, sa vue la jette dans une attaque de nerfs. Lui, s’attendait à la voir parée, souriante, prête à le suivre. Il entend le cri de terreur d’une femme pâle, aux traits décomposés, presque évanouie au milieu des diamans épars sur le tapis. Est-ce un accès de démence ? — De toutes façons les Furies ont passé le seuil de sa maison, et l’avenir est perdu.

Tandis que commence à s’accomplir la malédiction de Lydia Glasher et que Gwendoline découvre, chez le mari dont elle attendait une complaisance absolue, la plus dangereuse de toutes les forces et de toutes la plus implacable, la force d’inertie, Daniel Deronda s’attache chaque jour davantage à la jeune Juive sa pupille. Il craint même de s’attacher trop à elle, car il est impossible d’approcher de Mirah sans subir le charme de cette suave beauté, de ce chant si parfait que l’art ne s’y laisse pas deviner, le chant du rossignol, et surtout de cette simplicité, de cette douceur, de toutes les vertus qu’elle a, malgré les hommes, gardées au fond de son cœur comme dans un tabernacle, avec la foi ardente au dieu de ses pères.

L’habitude de ne considérer jamais que le bonheur des autres et de s’y sacrifier l’emporte sur l’attrait qui a conduit maintes fois Daniel dans le petit salon hospitalier de Mme Meyrick : il se défend de voir Mirah, il la protégera de loin. Tremblant même d’être indigne d’exercer cette protection dont il a pris si généreusement la charge, il s’efforce, quoi qu’il lui en coûte, de retrouver parmi la population juive de Londres la mère de Mlle Lapidoth, c’est le nom que porte Mirah dans les concerts du grand monde où, grâce à lui encore, on la prie de se faire entendre. Lady Mallinger et Mme Grandcourt se sont intéressées à elle ; peut-être l’intérêt n’est-il pas sans mélange de curiosité chez la première et d’une jalousie vague chez la seconde. Gwendoline et Daniel vivent désormais dans une intimité forcée, le père adoptif de celui-ci étant devenu l’oncle de celle-là. Le jour où on les a présentés l’un à l’autre, Gwendoline a fait avec beaucoup de franchise et de grâce une allusion à leur première rencontre autour du tapis vert de Leubronn, et depuis Daniel a gardé bon gré mal gré la place de mentor.

— Vous opposez-vous à ce que je chasse ? commence-t-elle par lui demander.

— Je n’ai le droit de m’opposer à rien de ce qu’il vous plaît de faire.

— Vous vous êtes bien opposé à ce que je joue ! réplique vertement Gwendoline.

Son intervention dans l’histoire du collier est en effet un précédent qui l’engage. On se croit en droit d’attendre de lui des conseils et des leçons à perpétuité ; certes il lui serait facile de passer de ce rôle épineux à un râle plus doux. Les vacances de Noël qu’il passe à la campagne, sous le toit de sir Hugo, avec la belle Mme Grandcourt, permettent des entretiens qui prendraient une pente périlleuse si Deronda ne forçait à lui rendre des points le vertueux Grandisson lui-même. Elles sont charmantes du reste, ces réjouissances de Noël à l’Abbaye. George Eliot, qui si souvent s’est attardée sous le chaume et dans les antres de la misère, nous prouve qu’elle a, quand il le faut, ce grand ton d’élégance indispensable pour peindre une certaine sphère aristocratique. Les toilettes, les attitudes des jeunes femmes qu’elle groupe dans la somptueuse résidence des Mallinger, inspireraient un Lely ou un Reynolds ; les conversations enjouées, mondaines et légères tranchent agréablement sur le style général ferme, toujours noble et un peu lourd parfais dans sa solidité soutenue. Qu’elle nous promène dans le parc où l’hiver suspend ses stalactites de glace aux chênes centenaires, qu’elle nous fasse visiter les écuries monumentales installées dans une chapelle gothique, qu’elle nous introduise dans les réunions élégantes, dîners, raouts, soirées de musique, bals entre soi, causeries au coin du feu, tout est intéressant par la peinture vive et chaudement colorée de la haute vie anglaise à la fois saine et opulente, laissant une large place aux joies comme aux devoirs de la famille et aux exercices hygiéniques ! du dehors.

C’est en honneur du jeune ménage Grandcourt que se ; donnent toutes les fêtes, et on ne soupçonne guère que ce couple si récemment uni soit divisé déjà par la plus cruelle incompatibilité d’humeur. Jamais Gwendoline n’a été plus belle ; Deronda est bien forcé de s’en apercevoir, comme tout le monde ; mais avant tous les autres il s’aperçoit aussi que sous son luxe, chèrement payé, elle est malheureuse. Ces diamans, qui éclairent une tête et des épaules dignes d’appartenir à quelque duchesse de Van Dyck, la brûlent et l’écrasent ; elle ne les eût jamais portés, si un jour qu’elle allait descendre vêtue de blanc, un pendant d’émeraude au cou, Grandcourt n’eût répondu à sa question : — Suis-je bien comme vous le désirez ? — Non, mettez vos diamans. — Et il les attache lui-même, sans violence, mais résolument. Gwendoline a compris que toute révolte serait inutile. On ne raisonne pas avec Grandcourt, il n’y a aucune chance de le toucher, il faut qu’on lui cède ; cette même main, fine et soignée, qui assujétit le fermoir du collier, s’abattrait sur elle au besoin comme sur un chien désobéissant ou sur un cheval rétif. — Pourquoi avez-vous froid ? demande-t-il après avoir posé le dernier diamant. Tâchez de vous réchauffe ; : je hais, qu’une femme ait l’air gelé. Puisque vous avez à vous montrer en nouvelle mariée, montrez-vous décemment.

Le despotisme de Grandcourt est stimulé par un sentiment complexe où le dépit se mêle au dédain et à la dureté. Il a remarqué que Gwendoline cherche une sorte de refuge auprès de Deronda, qu’elle tourne parfois vers lui un regard de détresse quand son mari lui a fait trop rudement « sentir le mors, » pour nous servir de sa propre expression, et répondre au bridon. Il surprend des demi-mots qui révèlent entre eux une entente tacite. Deronda, pour son malheur, a une de ces physionomies transparentes qui reflètent toutes les impressions : plus d’une fois l’indignation, la pitié, quelque chose qui ressemble à de la tendresse, sont venus s’y peindre assez visiblement pour émouvoir Gwendoline et pour déplaire à Grandcourt. La femme qui lui appartient intéresse ce fat, comme il le nomme ; elle occupe sa pensée, il ne le permettra pas. Certain soir que Mme Grandcourt a enroulé autour de son poignet le collier étrusque naguère mis en gage : — Quelle est cette chose hideuse que vous portez là ? demande son mari, qui a vu le regard de Deronda s’y fixer.

— C’est un vieux bijou que j’aime, répond tranquillement Gwendoline. Une fois je l’ai perdu, et quelqu’un l’a retrouvé.

— Eh bien ! finissez-en avec ces comédies de mauvais goût et ces signes télégraphiques que les gens sont censés ne pas voir. Rien n’est plus vulgaire.

— Je puis vous raconter toute l’histoire de ce collier, dit vivement la jeune femme outragée.

— Je ne veux rien savoir. Ce que je tiendrai à découvrir, je le découvrirai sans l’aide de personne. Veuillez seulement ne plus vous donner en spectacle.

— Désirez-vous que je ne parle pas à M. Deronda ?

— Je me soucie de tous les drôles qui rôdent autour de vous. Parlez-lui tant que vous voudrez. Je l’inviterai même à venir chez moi ; mais vous vous rappellerez que vous êtes ma femme, et vous tiendrez convenablement cet emploi ou vous irez au diable.

Tel est le ton de Grandcourt après sept semaines de mariage, et on ne peut s’étonner qu’il se fasse haïr. Deronda trouve un jour Gwendoline partagée entre le désespoir et la colère. Elle lui dit : — J’ai peur de tout, j’ai peur de moi-même. Poussée à bout, je suis capable de n’importe quel coup de tête.

Et il a le courage de lui répondre presque sévèrement : — Que ces craintes mêmes soient votre sauvegarde. N’augmentez pas vos remords. Pensez aux douleurs d’autrui au lieu de vous appesantir sur vous-même. Tâchez de faire un peu de bien.

— Vous me croyez égoïste ? demande Gwendoline.

— Vous ne resterez pas égoïste, répond ce jeune confesseur. — Et il lui trace si bien son devoir qu’elle finit par lui dire : — Merci, je serai meilleure pour vous avoir connue. — Elle s’efforce de vaincre son orgueil en effet et de se résigner, mais ce n’est pas pour réussir à vivre en meilleure intelligence avec Grandcourt, c’est pour pouvoir se dire : — Si Daniel voyait au fond de mon cœur, il me trouverait moins méprisable.

Afin de lui complaire et aussi pour éclaircir un doute horrible que le sceptique Grandcourt a jeté dans son esprit, elle va trouver Mirah, elle la patronne avec zèle. Cependant la chaste admiration de Daniel pour cette enfant l’irrite. — Je ne puis, dit-elle, avoir grande sympathie pour les personnes angéliques. Je ne crois pas à leurs souffrances.

— En effet, répond Deronda, la vieille histoire de la brebis égarée est toujours vraie. Étant tous susceptibles de faillir, nous nous intéressons d’autant plus vivement à quiconque lutte contre la tentation.

— C’est là une manière de parler, dit Gwendoline non sans amertume. Vous admirez Mlle Lapidoth parce que vous la trouvez parfaite, et vous mépriseriez une femme qui eût commis quelque mauvaise action.

— Cela dépendrait tout à fait de la manière dont elle considérerait cette action.

— Seriez-vous content, si elle était bien misérable ? dit impétueusement Gwendoline.

— Je serais navré, mais je jugerais que son remords la grandit. Il y a plus d’une manière d’atteindre à la grandeur. Quelques-uns d’entre nous ont besoin d’une violente secousse qui leur ouvre les yeux sur les conséquences de leurs fautes. Et s’ils souffrent ensuite, il est clair que leur sort nous touche plus que celui des heureux.

Tel est le langage affectueux et austère à la fois que Deronda parle à cette femme, dont il est devenu le guide, dont il est tout près d’être l’idole. Dans son désir de lui faire du bien, il brave le danger avec une imprudence sublime. Daniel s’oublie toujours. Hans Meyrick a raison de le comparer au Bouddha qui s’est donné en pâture à une tigresse et à son petit pour les empêcher de mourir de faim. On peut présumer aussi que son amour pour Mirah est en somme la meilleure égide.

Cet amour, il est forcé de se l’avouer le jour où une confidence de Meyrick, qui s’est épris de son côté de la jolie juive, enfonce au plus profond de son cœur le glaive de la jalousie. Mais il aurait tort de craindre : cette fille d’Israël n’épousera jamais qu’un homme de son peuple. Devenir la femme d’un chrétien lui paraît aussi impossible qu’il eût paru à Rébecca ou à Rachel, ses aïeules, d’entrer sous la tente d’un fils de Moab ou d’Ammon. Ici George Eliot tombe en plein roman judaïque. C’est un genre plus froid, et disons le mot, plus ennuyeux encore que le roman biblique proprement dit, qui, sous la plume de Mme Stowe, de Mme Wetherell et de leurs émules, a du moins l’excuse d’une véritable ferveur évangélique. La philosophie de l’auteur de Romola au contraire est suspecte, on le sait, aux protestans de son pays, toujours armés du saint livre. Par quelle aberration, après s’être lancée hardiment dans le domaine illimité de la libre pensée, s’est-elle éprise d’un si vif enthousiasme pour la plus étroite et la plus inflexible de toutes les croyances : la croyance juive ? Elle consacre des volumes entiers à nous en exposer les beautés par la bouche de Mordicaï, un ascète poitrinaire et visionnaire, qui se trouve être le propre frère de Mirah. Mordicaï est possédé du désir de rendre à son peuple une existence politique, une autonomie, un centre national, comme l’ont les Anglais répandus, eux aussi, sur toute la surface du globe. Trop pauvre, trop malade pour accomplir cette tâche, il y associera Daniel Deronda, Daniel qui vient de découvrir sa propre origine juive ! Il est le fils parfaitement légitime d’une cantatrice célèbre, l’Alcharisi, qui, en quittant le théâtre pour épouser le prince Halm-Eberstein, a confié l’enfant d’un premier mariage israélite à son plus fervent admirateur sir Hugo Mallinger, avec l’injonction de faire de lui un chrétien et un gentleman, afin qu’il échappe à l’opprobre qui pèse sur son peuple. Cet opprobre, par parenthèse, est, croyons-nous, imaginaire dans ce temps-ci, autant que peut être chimérique la résurrection de l’Exode.


III

Nous passerons vite sur cette partie du roman, qui est cependant celle dont l’auteur fait le plus de cas sans doute, car il y a enfermé son idée de prédilection et concentré un système.

L’entrevue qui a lieu à Gênes entre Daniel et sa mère si longtemps inconnue est d’ailleurs très pathétique ; elle nous fait connaître un type curieusement observé, celui de la femme de génie qui paye ce don funeste et divin par la privation des plus belles qualités de son sexe, par l’impuissance d’aimer ; mais nous demandons au lecteur la permission de ne pas fouiller avec Daniel Deronda le fameux coffre-fort que lui a laissé son aïeul maternel, un saint de l’ancienne loi, coffre-fort rempli de papiers précieux d’où jaillit soudain la lumière qui éclaire la voie du jeune homme. Jusque-là sa sensibilité trop vive et dispersée sur trop de choses diverses l’avait jeté dans des incertitudes où ne pouvait germer rien de vigoureux. Il avait des sentimens démocratiques en ce sens qu’il aimait les petits, et cependant ses habitudes et ses goûts étaient d’un conservateur. Tout en imaginant des réformes politiques, sociales et religieuses, il répugnait à se séparer de formes sanctionnées par les siècles. Les causes persécutées l’attiraient surtout, et il lui eût suffi d’assister au martyre d’un adversaire pour passer de son côté. Qu’est-ce qui lui imposera une ligne de conduite nettement définie ? comment ses énergies errantes se rassembleront-elles de façon à le défendre contre cette analyse stérile de toutes les grandes questions humaines qui paralysent aujourd’hui tant d’âmes ? Un événement survient, une inspiration imprévue. Tout en recherchant les parens de Mirah, il fait connaissance avec la synagogue, avec le club judaïque, avec le voyant Mordicaï, qui devine en lui un frère et qui lui lègue le devoir de conduire Israël aux destinées promises. Jamais mission moins sympathique ne rendit incompréhensible et comme étranger au commun des lecteurs un héros attachant jusque-là. Nous doutons même que les philosophes et les penseurs juifs, à qui seuls sans doute sont dédiés ces trop longs chapitres, d’un pédantisme abstrait, goûtent beaucoup des utopies qui ne tendraient à rien moins qu’à creuser de nouveau entre eux et nous, une ligne de séparation que chaque jour tend à effacer davantage.

Quittons la gent hébraïque pour revenir à Gwendoline, dont nous comprenons plus facilement les épreuves et les aspirations, Depuis de longues semaines, l’infortunée végète, à bout de forces, sur le yacht de plaisance où l’a fait embarquer son mari. Les voyages en mer sont une des rares choses qui distraient encore Grandcourt. Il règne à son bord plus absolument que partout ailleurs, et il s’est dit que cette petite expédition sur la Méditerranée aurait l’excellent effet de dépayser sa femme, de mater l’esprit d’opposition qu’il a vu poindre chez elle en même temps que certaines velléités sentimentales qu’il est résolu à réprimer. De quoi d’ailleurs peut-elle se plaindre ? Le yacht est un vrai joujou de luxe avec sa cabine tendue de soie et son équipage pittoresque de beaux gaillards frisés au teint de bronze. L’amour est absent de cet esquif doré, c’est vrai. Grandcourt sait parfaitement que sa femme n’a pas fait un pur mariage d’inclination, elle a voulu un rang élevé, l’opulence, et elle possède tout cela. Pour sa part, il a rempli les obligations du contrat. Quant à l’horreur que personnellement il lui inspire, comment s’en rendrait-il compte ? Ses bonnes fortunes lui ont donné une tranquille confiance en lui-même, et jamais sa pensée ne s’est arrêtée à ces répugnances morales plus invincibles que toutes les autres. Leur intimité à bord consiste dans le silence et dans quelques attentions polies de la part de Grandcourt, qui ne manque jamais de poser un châle sur les épaules de sa femme quand la brise commence à fraîchir, ni de lui offrir la lunette quand il y a quelque point de vue à regarder. Cependant Gwendoline nourrit sourdement des projets de révolte, de séparation, de fuite, et n’est arrêtée dans ces résolutions extrêmes que par la crainte d’encourir le blâme d’un absent aimé qui est devenu l’arbitre de sa vie. Un malencontreux hasard, que Grandcourt croit naturellement prémédité, fait, qu’en relâchant à Gênes, le couple voyageur se trouve en face de Deronda. Un rendez-vous solennel avec sa mère qu’il ne doit voir qu’une fois, attire le jeune homme dans cette ville. Grandcourt l’aperçoit sur l’escalier de l’hôtel et conclut que, pour avoir un entretien avec Gwendoline, Deronda n’attend qu’une chose : qu’il ait le dos tourné. Cette petite conspiration sera déjouée sans bruit. Tout en prenant son café, quelques minutes après, il constate avec calme une animation nouvelle, une joie secrète répandue sur les traits, dans tous les mouvement de sa femme, et il la laisse s’abandonner à cette allégresse, sûr de pouvoir l’interrompre quand il le voudra. Ainsi joue le chat avec la souris. En effet, après avoir allumé tranquillement un cigare, il la prie de sonner pour qu’on leur procure un petit bateau à voile, une barque de promenade : — Je ramerai seul, dit-il, et vous serez au gouvernail. Quel meilleur emploi de la soirée trouverions-nous ?

— J’aimerais ne pas retourner tout de suite en mer, répond Gwendoline, ployant sous l’étreinte d’un amer désappointement.

— Très bien. Si vous préférez rester entre quatre murs à étouffer, je vous tiendrai compagnie.

Gwendoline sait qu’il ne cédera pas, et, après une de ces colères vaines qui ne font qu’assurer plus irrémédiablement l’esclavage d’une femme, elle se laisse emmener. Les badauds admirent ce beau couple étranger si calme et si fier, agissant avec l’impassibilité de créatures qui accomplissent une destinée surnaturelle. Chacun déclare que le mari a grand air dans son vêtement collant et dégagé ; quant à la femme, c’est une statue, et qu’ils doivent être riches ! Heureuses gens !

Quelques conseils sont hasardés au sujet d’un changement de vent possible, mais l’orgueilleux Anglais répond de manière à indiquer aux importuns qu’il sait mieux que personne ce qu’il a à faire.

Mme Grandcourt, pour sa part, ne craint pas les dangers extérieurs, elle ne craint que sa propre haine, ses propres désirs, qui prennent au dedans d’elle-même des formes de démons. Tandis qu’assise au gouvernail, sous l’œil de son mari, elle obéit aux ordres qu’il lui jette, elle repousse péniblement des inspirations sinistres et des vœux criminels. Ils sont partis par un temps radieux ; une forte brise s’élève à la fin de la journée.

Le soleil vient de disparaître derrière les nuages et ne répand plus au loin, sur les vagues soulevées, qu’une faible clarté d’or pâle quand un tumulte éclate dans le port. Des sauveteurs ont ramené la barque à voiles, qu’ils ont trouvée vide, mylord s’étant noyé et mylady ayant fait à son secours un plongeon désespéré. Ils la transportent à l’hôtel presque évanouie encore, et sous ses vêtemens mouillés, tremblante de fièvre, pâle comme une échappée du tombeau, elle appelle, elle implore Daniel Deronda. C’est la plus belle scène et la plus poignante de tout le livre. La confession terrible de cette femme affolée par le remords, disant à celui qui toujours a représenté pour elle la conscience et le bien : — Vous savez ? .. je suis une criminelle. Il est mort ; personne ne verra plus son visage au-dessus de l’eau,… moi exceptée,… qui le verrai toujours et ne pourrai plus m’en détourner. — Ce qu’elle souhaitait malgré elle dans sa haine mortelle s’est soudain accompli : un coup de vent, une manœuvre maladroite de Grandcourt ; elle l’a vu se débattre au milieu des flots, elle l’a tué,… tué dans sa pensée, tué par le désir, tué par la joie féroce de le voir disparaître. Ensuite elle a voulu le sauver, elle a risqué pour cela sa propre vie, mais toujours son cœur criait en elle : Meurs ! — Et il est mort,… c’en est fait !

Sa passion pour Deronda se trahit dans le récit rapide, incohérent, qu’elle lui fait de ses souffrances et de son crime d’intention ; elle le conjure de ne pas l’abandonner, elle s’attache à lui éperdue, à demi folle, et, presque aussi ému qu’elle-même, il promet tout ce qu’elle veut ; il s’engage trop peut-être, car l’essentiel est d’arracher au désespoir cette malheureuse qui ne croit qu’en lui seul. Il la calme, il la plaint, il l’exhorte. Sans la rassurer trop, — car à ses yeux elle est coupable, — il lui dit doucement : — Vous pouvez devenir meilleure que vous ne l’avez jamais été ;… votre vie future peut être une bénédiction pour les autres. Aucun mal n’est irréparable, sauf le mal que nous aimons, auquel nous ne souhaitons pas d’échapper. Faites effort…

— Je ferai tout ce que vous voudrez, mais il faudra que vous soyez là…

Sans doute une vague prévision de bonheur possible se mêle encore à son agonie morale, et pour la lui retirer, pour lui dire après cette explication déchirante qu’il appartient à Mirah, sa fiancée, et au dieu jaloux d’Israël, Daniel est obligé d’appeler à lui un courage presque surhumain.

Le châtiment de Gwendoline est complet ; elle n’a pas même la consolation de pouvoir se montrer généreuse en sacrifiant la fortune des Grandcourt, qui lui est devenue odieuse, aux enfans de Lydia Glasher, car par testament son mari a légué tout ce qu’il possédait à son fils naturel, en cas qu’il n’eût jamais de fils légitime. La veuve n’a pour sa part que cette terre de Gadsmere, pleine pour elle d’affreux souvenirs, et un revenu que son orgueil lui crie de refuser, mais que Deronda, qu’elle a chargé de régler son expiation, la condamne à prendre pour l’employer en bonnes œuvres cachées.

Ne nous apitoyons pas trop sur Gwendoline. Rex Gascoigne est revenu : son amour pour sa belle cousine n’a pas été une fantaisie d’adolescent, il est resté un de ces attachemens tenaces qui s’emparent plus souvent qu’on ne croit du jeune Anglais au sortir de l’école pour le suivre aux Indes, au bout du monde, et ne plus le quitter en dépit des vicissitudes d’une vie active ; ces amours-là survivent même à l’espérance ; mais de nouveau l’espérance est permise à Rex et aussi au lecteur compatissant, qui peut compter que la dangereuse sirène de Leubronn et d’Offendene deviendra tôt ou tard une heureuse épouse, une mère de famille exemplaire. Elle a écrit à Daniel le jour du mariage de celui-ci avec Mirah : « Je me rappellerai toujours vos paroles, je vivrai pour compter parmi les meilleures d’entre les femmes. J’ignore encore comment cela pourra se faire, mais cela sera parce que vous m’avez secourue. » Deronda n’est plus à cette époque le jeune enthousiaste que nous avons connu, prompt à découvrir de la poésie dans les événemens les plus prosaïques ; il ne cherche plus, il a trouvé ce qu’il croit être immuablement vrai. L’âme de Mordicaï est entrée en lui. Il va guider, les siens à travers l’Égypte du côté de la terre promise, et nous n’avons plus pour notre part aucun désir de le suivre si loin..

On a pu voir que dans les huit volumes dont nous venons de donner la rapide analyse, il y avait deux ouvrages bien distincts : un roman de mœurs mondaines des plus remarquables et une peinture de caractères juifs tout au moins inutile. Avec ce scrupule de la vérité qui parfois dégénère chez elle en minutie, George Eliot a voulu faire défiler devant nous une série de types divers appartenant à la même race, depuis Mordicaï l’illuminé, le prophète, jusqu’au père Lapidoth, l’entremetteur infâme, que ses désordres et sa cupidité conduisent à commettre un vol dans la maison même de ses enfans ; depuis Cohen, le brocanteur vulgaire, avec ses vertus de famille et son âpreté au gain, sa rapacité envers les chrétiens, sa charité envers ses frères, jusqu’à la douce et pure Mirah, que M. Alexandre Dumas, qui s’est parfois égaré en semblables sujets, appellerait par excellence « la femme du temple. » George Eliot a fait certainement dans cette étude une grande dépense de talent et de recherches savantes, mais la dépense est en pure perte ; personne peut-être ne lui en saurai gré. On trouvera puérils ou intempestifs les problèmes politiques et sociaux qu’elle réveille et la marche rétrograde vers des traditions vieillies qu’elle présente comme un progrès. Ce qui peut la consoler d’ailleurs d’avoir échouer dans une partie de son œuvre trop diffuse, c’est la pensée que presque tous les écrivains de fiction échouent de même quand ils se posent en oracles et en réformateurs.

Longtemps le roman ne fut que le récit d’une aventure d’amour, la simple analyse des émotions du cœur ; depuis il a servi de cadre et de prétexte à l’exposition des théories et des systèmes les plus vastes et les plus ambitieux ; cette nouvelle mission qu’il s’arroge l’a grandi quelquefois et plus souvent perdu. Il vaut mieux peindre que discourir, raconter que prouver ; trop de science est souvent funeste à l’artiste. Nous passons les belles tirades de philosophie, les grandes démonstrations scientifiques, pour aller droit à l’action, droit aux sentimens et aux caractères, et il se trouve à la fin que d’un gros livre qui croyait être profond il ne reste que quelques scènes réellement dramatiques, quelques personnages esquissés sur le vif, quelques situations vraies, quelques cris de souffrance et de passion bien humains, qui suffisent après tout à la gloire d’un auteur.


TH. BENTZON.

  1. Voyez la Revue du 1er juin 1876.