Le Roman de mœurs en Espagne - Fernan Caballero et ses récits

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LE
ROMAN DE MŒURS
EN ESPAGNE

FERNAN CABALLERO ET SES RECITS
I. La Gaviota. — II. Elia o la España treinta años ha. — III. Clemencia. — IV La Familia de Alvareda. — V. Cuadros de Costumbres. — VI. Relaciones. Madrid 1857-1858.



Il paraissait de temps à autre en Espagne, il y a quelques années, des récits d’une simplicité originale, qui ne devaient rien à une inspiration étrangère, et qui plaisaient par un heureux mélange de délicatesse morale, de sentiment poétique et de pénétrante observation. Les premiers se hasardaient dans un journal, ce lieu de passage, cette étape forcée de presque toutes les intelligences contemporaines; les autres se succédaient peu à peu, comme les fruits d’une sève tardive dans un mouvement littéraire déjà ralenti : tous avaient ce qui fait la vie des œuvres de l’esprit, l’intérêt, la grâce communicative, le trait juste et saisissant. Ces récits, créations imprévues d’un talent nouveau, reproduisaient merveilleusement l’ingénuité ardente, le caractère, la beauté, les couleurs, le ciel de toute une partie de l’Espagne, de l’Andalousie. Ils ne décrivaient pas seulement l’extérieur, le paysage matériel et sensible d’une contrée qui a son originalité, même à côté des autres provinces espagnoles; ils animaient ce paysage par la peinture de toutes les nuances de la nature morale, et, dans un enchaînement de fictions d’un tissu fin et transparent, ils faisaient passer tout un monde avec ses types, ses mœurs, ses traditions et ses légendes familières. De qui étaient ces récits, nés à l’improviste, toujours datés de Cadix ou de Séville, de Jerez ou de Puerto-Santa-Maria, jamais de Madrid? On ne le savait d’abord; on ne connaissait que le nom inscrit sur les premières pages, celui de Fernan Caballero, et ce nom avait l’air d’un déguisement provocant. Cherchait-on à détacher ce masque si bien porté, on ne retrouvait rien qui rappelât un des écrivains actuels de l’Espagne. Fernan Caballero restait un gracieux et poétique inconnu.

Autre question plus grave : le romancier nouveau était-il un homme ou une femme? Il y avait sans doute en certaines scènes une force virile, et puis l’auteur ne disait-il pas un peu cavalièrement quelque part qu’une femme écrivant un livre ressemblait à un homme qui mettrait au monde un enfant? Voilà bien de quoi troubler les présomptions hardies! Malgré tout cependant, l’inspiration féminine était sensible : elle se laissait apercevoir aux qualités et aux défauts, à l’inexpérience parfois et à la ténuité des inventions, comme aussi à la grâce des détails, à la délicatesse du pinceau, et surtout à l’art consommé avec lequel l’auteur se jouait de préférence dans la peinture des caractères féminins. Fernan Caballero était effectivement une femme, — on n’a point tardé à l’apprendre, — une femme d’un rang assez élevé pour n’être étrangère à aucune des élégances du monde, d’un esprit assez curieux, assez sympathique pour tout voir, pour tout comprendre dans cette Andalousie qu’elle habitait, et d’un talent naturel assez ferme pour tout reproduire. C’était une femme alliée par un premier mariage à la noblesse de Séville; elle se rattachait à l’Allemagne par son père, M. Bohl de Faber, commerçant de Hambourg fixé à Cadix, et plus connu encore comme bibliographe éclairé, comme auteur d’une collection de poésies castillanes. Elle était tout Espagnole par sa mère, qui avait été mêlée, dit-on, aux polémiques littéraires du commencement du siècle. Fernan Caballero a eu un tel succès qu’une édition de ses œuvres se fait aux frais de la reine Isabelle, et que l’auteur réside aujourd’hui à l’Alcazar de Séville comme gouvernante des infans de Castille. On a raconté la vie douloureuse et opprimée de miss Brontë, cette Anglaise éloquente qui a intéressé tous les esprits par des œuvres d’une sagacité poignante, d’une véhémence passionnée [1]. L’auteur de la Gaviota, d’Elia, de Simon Verde, Fernan Caballero en un mot, ressemble à l’écrivain anglais caché sous le nom de Currer Bell par le sexe, par la spontanéité du talent et par le mystère de la première apparition; quant à l’essence de l’inspiration et au coloris des tableaux, les deux romanciers diffèrent autant que l’Andalousie peut différer des rudes contrées du Yorkshire, autant que le génie anglais diffère du génie espagnol.

Des romans vrais, originaux, des romans conçus, imaginés par une femme, double nouveauté dans l’histoire sociale et littéraire de la Péninsule. L’Espagne a eu des poètes dramatiques, des historiens, des lyriques, des moralistes, des mystiques ; elle compte peu de romanciers. Don Quichotte lui-même est moins un roman qu’une vaste épopée, où l’auteur s’est plu à condenser dans des types humains tout ce qui flottait dans son âme, où la réalité s’éclaire et se colore de tous les reflets de l’idéal. Les récits picaresques sont la description humoristique d’un monde spécial; c’est, si l’on veut, le roman des écoliers, des mendians et des héros de grande route. La Célestine, elle aussi, est un roman dialogué, d’une nudité sinistre, d’une licence tragique, et en définitive toutes ces œuvres, fruits d’une sève vigoureuse, ne constituent pas une tradition. Comme genre, le roman a gardé un caractère restreint, exceptionnel et inachevé au-delà des Pyrénées. La raison en est simple, elle tient à la nature du roman aussi bien qu’à l’essence de la civilisation espagnole. Comment se développe l’inspiration romanesque? Par l’observation appliquée à tous les accidens de la vie sociale ou aux phénomènes intérieurs de l’âme, par l’étude du monde et par l’analyse morale de l’individualité humaine. Là où la vie sociale est un fait puissant et offre un aliment à l’observation, là où la nature individuelle de l’homme se manifeste dans son activité avec ses drames mystérieux et ses luttes intimes, le roman naît spontanément, il a sa raison d’être. En France, où l’esprit de sociabilité domine et se reflète jusque dans les œuvres de l’intelligence, il a été surtout une peinture du monde. En Angleterre, il est né du sentiment énergique de la réalité, combiné avec le goût de l’analyse morale développé par l’influence protestante.

C’est ainsi que le roman est devenu ce qu’on l’a vu, une sorte d’histoire idéale et fictive des choses qui n’ont jamais existé, mais qui auraient pu être, histoire apocryphe et cependant vraie, car elle est faite avec les passions, les émotions, les caractères, les instincts humains, qui sont le principe générateur des événemens réels eux-mêmes. La Princesse de Clèves n’est qu’une fiction, et cette fiction, encadrée dans le XVIIe siècle, aide à comprendre ce monde évanoui mieux que ne le pourraient faire les documens les plus authentiques et les plus inédits. Les héros de Fielding n’ont rien d’historique, et cependant ces personnages, fils de l’imagination, sont d’incontestables citoyens de la société anglaise au dernier siècle. Il en serait de même si l’on voulait suivre l’inspiration romanesque dans ses développemens successifs, à mesure qu’elle étend son domaine : ce qui veut dire que le roman est un genre d’histoire affectionné surtout par les peuples qui aiment à se connaître, à s’étudier, à se peindre dans leurs goûts, dans leurs penchans, dans les détails familiers de leur existence et jusque dans leurs faiblesses; ce qui veut dire encore qu’il faut des conditions particulières pour que le roman puisse naître et fleurir.

Dans l’atmosphère où a vécu l’Espagne, la littérature romanesque n’a point de place : elle a été paralysée à sa naissance et elle devait l’être, car tout est organisé au-delà des Pyrénées pour échapper à l’observation et pour faire de l’analyse un procédé moral entièrement étranger au génie espagnol. Repliée en elle-même, l’Espagne s’est de bonne heure enveloppée dans sa fierté et s’est réfugiée dans l’inviolable originalité de ses mœurs intimes. Il n’y a jamais eu peut-être un peuple qui ait eu moins de souci de se connaître, de se décrire, et surtout d’être connu des autres peuples. S’il fallait chercher un mot pour caractériser cette société, il n’y en aurait qu’un, ce serait le mystère, le silence; tout a une couleur mystérieuse. Les hommes apparaissent et se succèdent sans rien dire d’eux-mêmes et du monde qui les entoure; ils n’écrivent point de mémoires, et on n’en écrit pas pour eux. Philippe II et le duc d’Albe sont des personnages qui ont fait quelque figure : c’est à peine si on les connaît en dehors de leur rôle historique. Le monde de Philippe III et de Philippe IV, d’Olivarès et de Lerme, serait curieux à étudier : on ne peut que le deviner à l’aide de certains détails épars, en rapprochant des faits les révélations indirectes et impersonnelles de quelques satiriques. La vérité est qu’on n’a point vu, en Espagne comme en France, cette chose surprenante qu’on nomme la vie sociale, qui n’est ni la vie publique ni la vie privée, mais qui est entre les deux et où l’observation peut puiser à pleines mains en y trouvant des élémens d’inspiration littéraire. Ce n’est pas que, sous ce voile impénétrable, il n’y ait aussi des passions, des luttes, des tragédies. La vie espagnole a, sans nul doute, ses caractères et son originalité profonde; seulement, telle qu’elle est, cette existence reste à peu près close. On dirait que les Arabes ont légué à l’Espagne quelque chose de leur esprit et de leurs usages, ce je ne sais quoi d’oriental qui se laisse voir surtout dans le silence organisé autour des mœurs privées. Les femmes peuvent être encore puissantes par le fait, comme elles le sont toujours là où la passion est un mobile universel ; elles ont leur influence dans la maison et dans la vie pratique, elles n’ont pas ce qu’on pourrait appeler un rôle social, ostensiblement actif, et, pour tout dire, c’est ce qui explique comment elles comptent en si petit nombre dans les traditions intellectuelles de l’Espagne. Les quelques femmes espagnoles qui ont été des écrivains l’ont été sans le savoir, sans le vouloir, et surtout sans éducation littéraire. Les mœurs ne se prêtaient pas à ce genre d’éducation et d’influence pour les femmes.

Ce monde, qui se suffit à lui-même et qui semble se soustraire aux regards comme pour mieux se défendre dans son intégrité, le roman ne l’a pas peint, il ne pouvait le peindre, et si le roman n’est pas né de l’observation appliquée à la vie sociale, il pouvait encore moins naître de l’analyse morale et philosophique, procédé trop incompatible avec un génie dominé, dirigé exclusivement par la foi religieuse. Pour le génie espagnol, le catholicisme est la solution de tous les doutes, l’apaisement de toutes les agitations intérieures; il met en fuite toutes les subtilités métaphysiques de la conscience et débarrasse l’âme individuelle de ce fardeau de problèmes sous lequel ont plié les pâles héros de tant de fictions : c’est la souveraine lumière comme c’est le souverain et unique instrument de recherche morale. Sous ce rapport, on pourrait dire que les vrais, les grands romanciers de l’âme espagnole, ce sont les mystiques. Et voilà justement pourquoi le roman dans son acception moderne, le roman composé d’observation sociale et d’analyse psychologique, n’a pu se développer au-delà des Pyrénées. La littérature romanesque n’a eu qu’un moment en Espagne ; elle s’est résumée dans Cervantes, et avec lui elle a disparu. Au dernier siècle, il n’y eut qu’un roman, un tableau satirique de certaines classes du clergé, le Fray Gerundio du père Isla, et, par une curieuse coïncidence, c’était un prêtre qui écrivait cette satire des prédicateurs espagnols, de même qu’un siècle auparavant c’était un soldat qui accompagnait de son ironie la chevalerie expirante, représentée par l’ingénieux hidalgo, le bon et touchant compagnon de Sancho Pança.

Les influences modernes, en pénétrant en Espagne, ont-elles changé tellement la face des choses que le génie de l’observation s’éveille aujourd’hui, excité et fécondé au spectacle d’une société nouvelle? Ces influences ont manifestement agi tout à la fois sur l’esprit et sur les mœurs. L’Espagne ressemble un peu à tous les pays qui, avec l’âge et les révolutions, ont des goûts moins simples, des habitudes moins naïves, une sorte de curiosité morale et intellectuelle, — fruit d’une civilisation plus compliquée. Elle aimerait peut-être à s’entendre raconter sa propre histoire par un de ces historiens qui ajoutent à la vérité tout ce que la fiction a de séduisant. Cette histoire, où la réalité hardiment ressaisie se combine avec l’invention, c’est le roman lui-même; mais que peut être le roman aujourd’hui en Espagne? Où trouvera-t-il une vivace et juste inspiration ? S’il ne décrit que ce monde aux mœurs élégantes et à demi étrangères où apparaît le reflet de tout ce qui vit en Angleterre et en France, il ne sera qu’une œuvre artificielle, une pâle imitation, ou, mieux encore, une traduction servile et inintelligente. Si, par un effort nouveau, il cherche à naturaliser au-delà des Pyrénées l’analyse psychologique, l’étude abstraite de l’âme humaine, il ne sera qu’une œuvre obscure et incompréhensible. René et Obermann n’ont point en Espagne de frères inconnus prêts à recueillir et à savourer leurs mélancoliques confidences. Les inquiétudes de l’âme solitaire et la philosophie de la tristesse n’ont point de place sous ce ciel de l’Andalousie, dont la chaude clarté est faite pour chasser tous les fantômes. Le roman, au contraire, peut être vrai et original en Espagne, si, échappant à cette atmosphère factice, il va s’inspirer des mœurs nationales elles-mêmes, de ces mœurs que les influences nouvelles gagnent déjà de toutes parts, mais qui résistent encore à l’invasion, et se laissent apercevoir dans ce qu’elles ont d’ingénu, de vigoureux et de profond.

Dans un des récits de Fernan Caballero, il y a une scène ou divers personnages se mettent à l’œuvre pour composer ensemble un roman; mais comment fera-t-on ce roman? Il faudra tout d’abord qu’il n’y ait ni adultères, ni suicides, ni travestissemens de l’Evangile, ni aventures incroyables; ce ne sera pas non plus une histoire fantastique ou sentimentale. Que reste-t-il donc? « A mes yeux, dit un personnage, il y a deux genres qui nous conviennent, le roman historique et le roman de mœurs. Celui-ci est le roman par excellence; chaque nation devrait avoir ses récits en ce genre. Ecrits avec exactitude, avec un véritable esprit d’observation, ils aideraient beaucoup à l’étude de l’humanité, de l’histoire, de la morale pratique, à la connaissance des localités et des époques. Si j’étais la reine, je commanderais d’écrire un roman de mœurs dans chaque province, sans rien laisser à observer et à rapporter. — Oui, ajoute un interlocuteur, ce serait une nouvelle espèce de géographie... » Fernan Caballero est justement ce conteur de la vie domestique et populaire, ce géographe moral de l’Espagne, le fidèle et sympathique révélateur d’un monde inconnu, au-dessus duquel passent les agitations politiques, comme ces nuages qui flottent au-dessus des vallées dont ils voilent les sinuosités et les aspects.

Il est un moment où le génie intime des races semble chercher une expression suprême et attend un historien qui l’interroge, qui ait le don de le comprendre et de l’interpréter. L’Ecosse a eu Walter Scott. Depuis que l’auteur de Wawerley a paru au commencement de ce siècle, on s’est pris d’un amour singulier pour le roman historique; on n’a pas vu que le genre en lui-même pouvait être défectueux ou équivoque, surtout entre des mains infidèles ou vulgaires, et que l’originalité de l’écrivain était indépendante de la forme qu’il avait adoptée. Les romans de Walter Scott ont intéressé et intéressent encore par l’essence même de l’inspiration, parce qu’ils ont ce je ne sais quoi de vivant qui parle à l’imagination en réveillant toute une race. Le génie familier de la vieille Ecosse semble passer dans ces sympathiques peintures. Fernan Caballero n’a point sans doute la force virile et la patiente habileté de reproduction du romancier écossais; comme Walter Scott, il a le sentiment pénétrant de la vie traditionnelle et locale des contrées dont il s’est fait à la fois l’historien et le poète. Fernan Caballero aime l’Espagne, c’est là sa première, son unique inspiration: il aime l’Espagne dans ses paysages, dans ses mœurs, dans son passé, dans ses légendes, et même dans ses misères, qui ne sont pas sans grandeur. En aimant l’Espagne, il la devine par une sorte d’intuition, il la dépeint moins par un artifice laborieux et prémédité que par le privilège d’une nature heureuse. L’artifice et la préoccupation littéraires ! on les sent bien peut-être encore chez Fernan Caballero, ne fût-ce que dans ce luxe d’épigraphes et de citations françaises qui sont le piège éternel de tous les écrivains étrangers, et qui font ici parfois une discordante figure; mais quand il raconte, il se retrouve dans sa spontanéité, et il n’est plus qu’Espagnol, un esprit de la plus fine race espagnole. Ses créations, ses combinaisons, ses personnages n’ont aucun reflet d’imitation; ils sont pris au cœur de la vie nationale. Ils procèdent de l’observation de la réalité et du sentiment de la poésie des choses, deux qualités qui, en se réunissant, en s’équilibrant, font les inventeurs vrais et originaux.

Un autre trait de ce rare talent, un trait surtout où se révèle une imagination de femme, c’est que ses drames n’ont rien de compliqué; ils n’ont point de ces nœuds vigoureux et puissans qui serrent une action. Fernan Caballero a plutôt le génie des détails, et il fait tout vivre. Il a l’instinct de ces mille nuances souvent imperceptibles pour les regards vulgaires, et qui donnent aux spectacles de la nature, à tous les êtres humains, une physionomie distincte. Comme Walter Scott, plus que Walter Scott lui-même, il se plaît aux digressions, aux conversations sinueuses, s’y abandonne avec délices, multiplie les portraits et les tableaux pleins de fraîcheur, prodigue tout ce qui jette du jour sur les mœurs et les caractères; il recueille les légendes chantées par les aveugles de l’Andalousie, et passe, avec une aisance gracieuse, des raffinemens de la vie mondaine aux plus humbles scènes populaires, car Fernan Caballero est l’historien du peuple aussi bien que des classes supérieures de la société espagnole. C’est ainsi que tous ces types de la vieille patricienne de Séville, du vieux général de la guerre de l’indépendance et des guerres d’Amérique, du grand propriétaire de l’intérieur, de la pauvre femme de village, du moine décloîtré, du pêcheur des côtes et même du bandolero se succèdent ou se groupent dans ces romans de la Gaviota, Clemencia, la Famille de Alvareda, Elia, dans tous ces récits à la trame plus facile que forte dont l’Espagne est au fond la véritable et unique héroïne.

L’Espagne, dis-je, est l’héroïne de Fernan Caballero; il faut dire plutôt l’Andalousie. Quand on descend de France en Espagne, après avoir traversé le pays basque, cette Suisse pyrénéenne, les plaines nues et poudreuses de la Castille et la Manche, où n’erre plus don Quichotte, le bon chevalier, on arrive à une sauvage sierra et au passage presque effrayant de Despeña-Perros. La route se replie comme un serpent autour des flancs de la montagne. Nulle trace d’habitation humaine, peu d’arbres, et dans l’intervalle des rochers le lit de quelque torrent entraînant un peu de terre végétale. Quand on a franchi le puerto et qu’on arrive à mi-côte sur l’autre versant, tout change d’aspect. Le bleu du ciel semble devenir tout à coup plus lumineux et plus pur. L’aloès et les lauriers-roses annoncent une contrée nouvelle, qui se déroule jusqu’à Cadix, en passant par Cordoue, Ecija, Séville. C’est toujours l’Espagne sans doute, mais c’est une Espagne à demi orientale. La nature est parfois nue et desséchée par un soleil ardent, parfois aussi la terre ressemble à un jardin. La sierra aux teintes fauves alterne avec les vegas couvertes de moissons. D’immenses prairies, où les troupeaux paissent en liberté, rappellent les savanes américaines, qui elles-mêmes, par une sorte de solennité mystérieuse, font souvenir de l’Orient. Cette partie de l’Espagne, qu’on nomme la Basse-Andalousie, a pour ceinture l’Océan, et sur cette bordure qui trempe dans la mer, ou dans un rayon peu étendu, sont dispersées des villes d’une couleur originale. C’est Cadix, « qui s’avance à travers les flots comme pour aller au-devant de ses escadres. » A deux lieues de la côte, c’est la noble et commerçante Jerez de la Frontera, « entourée de ses vignes fameuses soignées comme des princesses, et de ses champs de blé dont les tiges inclinent leurs têtes dorées. » Un peu plus loin du côté de Séville, c’est la vieille Carmona, la ville mauresque assise sur une roche, « semblable à un belvédère que quelque roi de la Basse-Andalousie eût élevé pour contempler d’un regard tous ses domaines. » Au pied des rochers s’étend la vega, « verte comme l’espérance au printemps, dorée comme l’abondance en été. »

Au reste, voulez-vous voir se dérouler un de ces spectacles de l’Andalousie, placez-vous avec le poète ou avec le peintre sur une hauteur de Puerto-Santa-Maria. Tout se réunit, la clarté de l’atmosphère, la mer dans son éclat et sa majesté, en face Cadix se dessinant dans l’azur, d’un côté l’élégant Puerto-Real et l’île de Léon, de l’autre une pente douce montant vers San-Lucar de Barrameda, au nord la route qui conduit à Jerez, et dans le fond de cet horizon les montagnes de Ronda, dominées par le fort San-Cristobal, qui élève sa tête dans les nues. C’est là le paysage, quelquefois uniforme, souvent plein de contrastes, toujours saisissant, que Fernan Caballero décrit avec une inépuisable abondance, et qui sert en quelque sorte de cadre à ses créations, ou plutôt qui fait partie de ces créations mêmes, comme pour ajouter l’attrait pittoresque à l’attrait moral dans cette reproduction de la vie familière d’un peuple.

Fernan Caballero est donc avant tout un peintre de la nature et des mœurs. Je ne veux pas dire que l’écrivain espagnol ne joigne à ce don de la description locale une fine connaissance du cœur et qu’il n’ait, lui aussi, ses histoires intimes où palpitent les plus doux et les plus profonds sentimens de l’âme humaine. Elia est une attendrissante figure, une gracieuse et douloureuse image de l’amour virginal allant se heurter contre les conventions sociales et retombant par un sacrifice volontaire dans la paix du cloître. Clemencia est l’histoire des luttes intérieures d’une jeune femme, d’une jeune veuve, éprouvée par un premier mariage malheureux et bientôt ramenée dans son veuvage à tous les combats de la vie. Néanmoins, dans ces pages d’une psychologie délicate, la hardiesse de l’analyse ne va pas évidemment au-delà d’un certain degré, et l’intérêt de ces récits n’est pas tant peut-être dans le développement d’une passion, d’une idée, ou dans l’anatomie d’une situation morale, que dans la variété des scènes, dans le contraste des caractères et dans l’ingénieuse nouveauté d’une succession de tableaux où se reflète la vie espagnole. Chacun des romans de Fernan Caballero est comme une galerie de types, les uns esquissés d’un trait léger et rapide, les autres retracés avec prédilection et remis au jour comme de vieux portraits de famille dont on aime à secouer la poussière.

Ouvrez Elia ou l’Espagne il y a trente ans; voyez-vous, tandis que Séville célèbre la restauration de son roi bien-aimé, Ferdinand VII, voyez-vous à un balcon cette petite vieille u au visage ridé comme un raisin sec, aux yeux petits et vifs comme des graines de piment, » avec une mantille de dentelle noire placée sans prétention sur ses cheveux blancs? C’est doña Isabel Orrea, sœur du défunt marquis de Val de Jara, veuve du renommé et puissant assistente de Séville, don Manuel Farsan y Calatrava, qui était lui-même fils d’un vice-roi du Mexique. L’assistenta, comme on la nomme, est une Espagnole d’autrefois, du temps où Séville ressemblait à une noble matrone, le rosaire à la main, allant le matin dévotement à la messe, jouant au tresillo le soir et vivant en elle-même avec son monde de chanoines, d’auditeurs et de vingt-quatre [2]. C’est, à vrai dire, une des plus originales expressions de cette société dans ce qu’elle a de plus entier et de plus aimable. Naturellement la señora de Calatrava est plus royaliste que le roi et plus catholique que le pape; elle est surtout ennemie des habitudes étrangères, du bon ton français et de toutes les innovations. Elle aime sa vieille maison, ses vieux meubles et ses vieilles toiles de Murillo ou de Velasquez pendues à ses vieux murs blancs et nus. Aussi est-elle saisie d’une naïve indignation lorsque chez sa nièce, la jeune comtesse de Palma, qui arrive de Londres et de Paris, elle voit tout bouleversé, les tableaux de famille remplacés par des portraits de grands hommes dont pas un n’est Espagnol, et dont le plus remarquable est « un vieux, très laid, à la face de renard affamé, » qui n’est ni plus ni moins que Voltaire. L’assistenta est quelque peu suffoquée d’avoir vu Voltaire de si près. Au demeurant, elle n’est pas moins bonne, indulgente pour la jeunesse, délicate dans ses charités, facile avec tous ceux qui l’entourent. Volontiers elle demande à son intendant don Benigno un chapitre de Don Quichotte après une lecture de l’Année chrétienne, et si elle est vive de parole, sa causticité est sans fiel. Elle n’entre tout à fait en humeur guerrière que contre les libéraux, les encyclopédistes et les athées, qui veulent qu’un roi ait besoin d’une constitution, et qui soutiennent qu’il peut y avoir en Angleterre des évêques mariés. Pour ceux-là, elle les voue au diable dans la personne d’un certain Narcisso Delgado, qui est lui-même un être assez plaisant, grand, maigre, espèce de chevalier de la triste figure de la philanthropie et du progrès, trébuchant à chaque pas sur un préjugé ou une superstition, et s’apitoyant profondément, quoique sans succès, sur l’ignorance opaque, sur l’incurable misère du peuple espagnol. L’assistenta a donc une antipathie, c’est Narcisso Delgado, et elle a aussi une passion, c’est Elia, une jeune fille qu’elle a recueillie par charité, et qu’elle a fait élever comme son enfant en la laissant dans l’ignorance de son origine obscure et souillée. Que devient Elia? Elle aime, elle voit tout à coup se relever devant elle le fantôme d’une naissance inavouée qui la sépare de son amant, et, frappée au cœur, elle n’a plus qu’à fuir le monde. Quant à l’assistenta, elle a toutes les anxiétés d’une bonne âme qui craint de s’être trompée : « Don Benigno, dit-elle à son intendant, vous qui avez étudié, dites-moi comment il se fait que les personnes guidées par la prudence et la raison réussissent mieux d’ordinaire que celles qui se laissent conduire aveuglément par leur cœur? » Là est le nœud de ce petit récit, relevé par mille détails combinés avec art, et dont l’assistenta reste la physionomie dominante.

Ces types de la vieille Espagne qui vont chaque jour en s’évanouissant, Fernan Caballero les aime, et il les ressaisit avec une sûreté ingénieuse partout où il les rencontre. Quel est le personnage original et saillant dans Clemencia? Ce n’est point peut-être la jeune veuve malgré la noblesse de son âme et sa candeur passionnée; c’est don Martin Ladron de Guevara dans son domaine de Villa-Maria, vrai type du grand propriétaire de l’intérieur, du seigneur de la terre, du gentilhomme de campagne, bien différent du gentilhomme de cour en Espagne comme ailleurs. Physiquement don Martin est grand, d’une fière mine andalouse, et ses traits, quoique un peu grossis par l’âge, sont encore beaux et réguliers. Il est toujours vêtu de même, portant des bas de soie bleue, une culotte de casimir noir avec des boucles d’argent au genou, un grand gilet de soie brodé, une veste de même étoffe, une cape de riche drap noir ornée de passementeries et de franges, une résille pour retenir ses cheveux, qui ne sont jamais coupés, et sur sa tête un chapeau aux bords rabattus comme ceux des picadores dans les courses de taureaux. Don Martin n’a reçu aucune instruction si ce n’est en religion, car en sa qualité d’aîné il devait avoir le majorât, et cela suffit, ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs d’avoir cette originalité et cette intelligence naturelle qu’ont presque tous les Andaloux. Accoutumé à être écouté, il a la parole haute et prompte, et même il ne manque pas de ce genre d’esprit propre à ceux qui ont le privilège de tout dire, bien que de sa vie il ne se soit occupé que de ses chevaux, de ses taureaux, de ses cultures et de tous les propos du village. C’est à peine s’il est allé à Séville. Sa maison, la première de Villa-Maria, est une massive construction avec de vastes dépendances, un immense patio et des salles où l’on pourrait faire courir des chevaux. Au-dessus de l’entrée est un grand balcon couronné par les armes de famille. Là ont été reçus au passage Charles IV, les princesses de Bragance, Ferdinand VII, et si l’on demande à don Martin pourquoi il n’a pas mis à sa porte le signe distinctif des maisons qui ont reçu des hôtes royaux, — une chaîne, — il répond que « vieille taverne n’a pas besoin de rameau. »

Dans ce personnage, il y a un curieux mélange des choses les plus diverses, un certain instinct chevaleresque et de la grossièreté, des violences despotiques et de la bonhomie, de l’égoïsme et de la générosité, de la grandeur et de la petitesse. En vieux chrétien qu’il est, il a la main toujours ouverte à l’aumône; dans une année de famine, il refuse de vendre ses récoltes, parce que, dit-il, elles appartiennent à ceux qui ont besoin; si les moissons des pauvres de Villa-Maria sont brûlées, il donne simplement la moitié de ses propres moissons, et en même temps il entre dans des querelles furieuses avec toutes les mendiantes qui l’exaspèrent et finissent par en avoir raison. Ainsi vit don Martin Ladron de Guevara jusqu’au jour où il est emporté au sortir de table après un souper de Noël. Bien d’autres personnages se groupent autour de don Martin, son frère l’abbé, sa femme doña Brigida Mendoza, personne « réservée, austère et impassible, » Clemencia elle-même sa belle-fille, la tia (tante) Latrana, cette fine et impudente guêpe, type bizarre des mendiantes espagnoles. C’est comme un coin de l’Andalousie que l’auteur dévoile en rassemblant ses traits les plus saillans sur une figure placée pour ainsi dire aux confins de la noblesse et du peuple.

Le peuple de l’Andalousie, — le peuple surtout, — trouve en Fernan Caballero un sympathique et inépuisable historien, et les plus charmans récits du conteur espagnol sont comme une épopée familière et variée de la vie des campagnes. Tantôt sous la forme d’une dramatique fiction, tantôt sous la forme de simples tableaux de mœurs, Fernan Caballero combine toutes les nuances de cette existence populaire où la nature morale est en merveilleuse harmonie avec la nature physique. Il a fait son domaine, je le disais, de cette partie de l’Andalousie, de la côte, de la sierra et de la plaine. C’est à Rota, la ville des pêcheurs, que la pauvre Dolorès a vécu; c’est au village de Dos Hermanas, à quelques lieues de Séville, que s’accomplit la destinée de la Famille de Alvareda. C’est un simple récit, tout populaire, tragiquement simple, cette histoire de la Famille de Alvareda, et dès le premier instant tout a un relief et une couleur. Franchissez la porte de cette maison où vous voyez un petit fanal devant une image du Christ : au milieu du patio s’élève, paisible et robuste, un oranger qui semble faire partie de la famille. Le vieux Juan Alvareda, de son vivant, le faisait dater de l’expulsion des Maures, après laquelle il aurait été planté, selon lui, par un Alvareda, soldat du saint roi Ferdinand. L’oranger sert à tout : avec les feuilles, les femmes font des préparations toniques, les jeunes filles se parent de ses fleurs, les enfans mangent ses fruits, les oiseaux chantent dans ses branches. Pendant l’été, on l’arrose sans cesse, et quand vient l’hiver, on le dépouille de son bois mort, « comme on arrache les cheveux blancs d’une tête chérie qu’on ne voudrait jamais voir vieillir. » Dans un coin du patio, n’apercevez-vous point un paisible animal, l’œil toujours à demi ouvert? C’est Melampo, un chien honorable et grave, sans prétentions à la beauté, sobre, taciturne, caressant peu ses maîtres et ne les quittant pas un instant. De sa vie, il n’a mordu créature humaine; mais il a tué six renards, trois loups, et un jour il a sauvé son maître en se précipitant sur un taureau furieux. Pourquoi s’appelle-t-il Melampo, direz-vous? Parce que c’est le nom d’un des chiens des trois bergers qui allèrent adorer Jésus naissant.

Cinq ou six personnages, sans compter l’oranger et le chien Melampo, vont paraître. Ana, la veuve de Juan Alvareda, est une femme distinguée dans sa sphère, de manières dignes, d’un esprit prévoyant et à demi cultivé, car elle a été élevée par son frère, qui était curé. Le fils d’Ana, Perico, est un jeune homme peu brillant, mais modeste, laborieux et soumis. La sœur de Perico, Elvira, est une jeune fille maladive qui a gardé sur son visage une vague et touchante expression de délicatesse et de douceur résignée. Voici tout à côté le vieux tio Pedro, un bonhomme à qui les paroles coûtent peu et qui est en fonds de proverbes. Pedro a un fils, Ventura, jeune homme à la taille haute et naturellement élégante, beau, lier et plein de vie. Ventura a toujours l’escopette à l’épaule, Perico n’a que la bêche. Enfin Rita, une nièce des Alvareda, est une jeune fille d’une beauté dangereuse, d’un caractère violent et d’un cœur froid; c’est une nature hardie, provocante et moqueuse. C’est entre ces quelques personnages que se noue le drame de la Famille de Alvareda. Le beau Ventura aime Elvira et veut se marier avec elle. Par cette mystérieuse loi des contrastes qui se retrouve si souvent dans l’amour, le bon Perico est passionnément épris de Rita et veut aussi en faire sa femme. Vainement sa mère cherche-t-elle à le détourner de ce mariage, d’abord à cause du caractère de cette jeune fille, ensuite parce qu’elle dit que « la réprobation pèse sur l’union d’un même sang. » Ana est obligée de céder. Les arrangemens sont bientôt faits, et le jour est déjà venu où ces noces populaires vont se célébrer, lorsque tout à coup on entend un bruit confus et effrayant; c’est une foule fugitive qui se précipite à l’approche des Français, car on est en 1810. Il n’en faut pas plus pour disperser ce petit monde dans la campagne. Le vieux Pedro, se croyant suffisamment garanti par l’âge, veut seul rester dans sa maison, après avoir forcé son fils Ventura à se cacher.

Au même instant survient un grenadier français. En ce temps-là, les grenadiers de la France étaient-ils tous sur ce modèle? Toujours est-il que celui-ci entre en victorieux, demandant au vieux Pedro de lui donner son argent et de lui amener ses filles. Ceci, vous le voyez, n’est pas d’un bon augure, et on ne tarde pas à entendre le bruit sec et clair d’un soufflet tombant sur la joue de l’Espagnol. Aussitôt Ventura, caché jusque-là, s’élance comme un lion, saisit une arme et la plonge dans le corps du Français, qui tombe mort sans pousser un cri. Ces deux hommes, restés debout, le père et le fils, après s’être regardés un instant, prennent le cadavre, qu’ils jettent dans un puits, et ils effacent le sang. Dès ce moment, Ventura voit bien qu’il n’a plus à songer à son mariage; il se sauve, il cherche à gagner le premier corps de troupes espagnoles pour s’engager. On n’entend plus parler de lui, et de monotones années se succèdent à des Hermanas. Perico et Rita se sont mariés, et il leur est né deux enfans jumeaux. Le soir, à la veillée, la mère Ana récite son rosaire ou raconte des histoires aux enfans. Elvira dévore silencieusement le souvenir de son amour perdu. Le vieux Pedro croit toujours voir le grenadier sortant du puits, et regrette son fils, mort sans doute. Melampo garde philosophiquement la maison, et le vent passe à travers les feuilles frémissantes de l’oranger.

Ventura n’est pas mort pourtant; il revient au contraire après avoir fait ses années de service. Va-t-il cette fois se marier avec Elvira? Il le veut sans doute, et tout le monde le pense ainsi; mais Ventura a vu le monde et d’autres amours que des amours de village. Il se trouve tout à coup entre une jeune fille maladive, pâlie par la souffrance, et une jeune femme, Rita, hardie, provocante. C’est là le malheur. Ventura et Rita sont bientôt deux amans, ou à peu près, et ils se cachent si peu qu’ils se laissent surprendre dans une fête au milieu de toutes les ivresses de la danse. Pelico a été le dernier à soupçonner cette aventure; mais alors cette nature paisible se révolte. Un matin, Perico, armé de son escopette, va se poster dans un champ d’oliviers, et, voyant approcher Ventura, il l’étend mort. Ventura est rapporté au village, et quant à Perico, il ne lui reste plus qu’à mener l’existence du fugitif dans la montagne.

Ici commence pour ce malheureux une vie nouvelle, pleine d’angoisses et décrite parfois avec une singulière énergie. Sa misère n’est rien auprès de ses tortures morales. Une fois jeté dans cette voie, Perico sent chaque jour plus durement le poids d’un premier acte sanglant. Un soir, il rencontre du côté d’Ecija un homme à l’aspect étrange, richement vêtu à la manière des contrebandiers; cet homme a un visage dur, audacieux et tranquille, une parole âpre et brève comme tous ceux qui parlent peu : c’est Diego, un chef de bandits redouté. Perico va devenir forcément le soldat de ce capitaine, de ce roi de la montagne et de la plaine, et son introduction dans la bande ne laisse pas d’être originale. « Vous êtes en fuite, lui dit le capitaine sans faire un seul mouvement et en le regardant de haut en bas. — Perico ne répondit pas et baissa la tête. — Il n’y a point de quoi s’effrayer, poursuivit Diego ; il y a des heures fatales, et parmi ces heures il en est qui sont rouges comme du sang, d’autres noires comme le deuil. Une seule suffit pour perdre un homme et lui tourner le cœur... Un homme est perdu parce que le passé est passé. La vie est une bataille où il faut regarder en avant comme un vaillant, non en arrière comme un lâche. — Je ne puis le faire, s’écria Perico. Si vous saviez... — Le capitaine étendit le bras, faisant un geste impératif pour imposer silence à Perico, et ajouta : Ici chacun a son secret en lui-même comme sous un pli scellé, sans que cela excite la curiosité ou l’intérêt des autres. Si vous ne savez où aller, demeurez avec nous : nous défendons ici l’unique chose qui nous reste, notre vie. Pour moi, je ne la défends pas pour ce qu’elle vaut, mais pour ne pas la livrer au bourreau. — Mais volez-vous? dit Perico. — Il faut bien faire quelque chose, répondit le bandolero en se retournant comme la tortue pour se remettre sous son âpre et dure enveloppe. Perico n’accepta ni ne refusa. C’était une masse inerte et sans volonté; le hasard disposait de sa misérable existence, comme le vent du désert du sable lourd et aride. »

Telle est la destinée nouvelle de Perico: c’est un bandit sans le vouloir. Sa conscience est assaillie par tous les souvenirs du bien. Cette lutte intérieure éclate dans une scène suprême. Une vieille bohémienne est venue avertir Diego et sa bande qu’il y avait une église à voler :


« Sublime et redoutable spectacle, dit l’auteur, que celui d’une église déserte à une heure avancée de la nuit! Combien ces sombres nefs paraissent immenses et terribles! Comme semblent hautes ces arcades, qui, soutenues par des géans de pierre, se perdent dans la mystérieuse obscurité d’un ciel sans étoiles!... Là rien ne distrait l’esprit. Cette complète immobilité, ce silence ininterrompu forment comme une suspension de la vie, qui n’est point la mort, qui n’est point le sommeil, mais qui a de celle-là la solennité et de celui-ci la douceur. Telle était l’église d’Alcala lorsque les bandits y entrèrent, éclairés par la lanterne de l’horrible gitana et poussant devant eux le malheureux Perico.

« — Lâchez-le, et fermez, barricadez cette porte, dit Diego.

« — Il va crier et nous faire découvrir, répondirent les autres.

« — Lâchez-le, vous dis-je, reprit le capitaine : qui l’entendra et que peut-il arriver?

« — Il peut crier, répliqua Léon, qui, aidé par la gitana, dépouillait déjà le maître-autel de ses ornemens.

« — Ayez l’œil sur lui, dit le capitaine. — Et aussitôt deux de ses hommes, les plus timides sans doute, ceux qui répugnaient le plus à mettre la main sur les choses saintes, s’approchèrent de Perico. Celui-ci, qui, comme tous les hommes accoutumés à se contenir, était impétueux et irrésistible lorsque des circonstances extraordinaires l’arrachaient à lui-même, éclata en recouvrant son énergie.

« — A bas les chapeaux, hérétiques! vous êtes dans la maison de Dieu.

« — Vite! un bâillon! cria le capitaine furieux. A l’instant même, on lui mit un mouchoir sur la bouche en désarmant sa résistance; mais quoique le mouchoir l’étouffât, en voyant la gitana et Léon briser la porte du tabernacle, Perico fit un effort désespéré et tomba à genoux en criant : — Sacrilège ! sacrilège ! Cri terrible qui parcourut les chapelles, retentit sous la voûte comme le tonnerre dans la nue, et qui, en réveillant le grand et sonore instrument qui accompagne l’imposant De Profundis et le glorieux Te Deum, alla se perdre dans les tubes de métal comme un douloureux gémissement. Ces misérables eurent un mouvement de terreur froide. Diego lui-même trembla; mais, bientôt remis, il s’approcha furieux de Perico, le jeta contre les dalles, le foula aux pieds, le maudit, et donna l’ordre aux autres de le tuer à coups de crosse, s’il proférait un mot. Le malheureux, à terre et maltraité par les bandits, balbutiait encore :

« — Miséricorde, Seigneur! miséricorde!

« — Tuez-le s’il souffle, répéta Diego, et faisons vite, car la nuit s’éclaircit déjà, et on peut nous voir sortir. — Effectivement les nuées s’entr’ouvrirent, et un rayon de la lune, entrant en ce moment par une des hautes fenêtres de l’église, alla baiser le pied d’une image miraculeuse de l’immaculée conception.

« — Maudite lune ! s’écria la gitana en proférant d’horribles imprécations. — Et tous, effrayés de se voir les uns les autres au reflet de cette clarté soudaine, se hâtèrent dans leur œuvre de pillage et consommèrent le sacrilège. Ils sortirent enfin, et lorsque la gitana les eut vus partir à cheval avec leur butin, elle retourna se cacher dans la terre... »


Le dénoûment de la scène de l’église d’Alcala, c’est que les bandits sont bientôt pris, livrés par un d’entre eux, le presidiario, qui coupe les jarrets du cheval du capitaine pour que celui-ci ne puisse se sauver, et Perico lui-même va expier sur la place de Séville les crimes dont il n’a été que l’involontaire complice. Le vieux Pedro, le père de Ventura, mourut dans l’année à des Hermanas. Elvira s’éteignit le jour où l’on apprit l’exécution de son frère, et sa mère Ana ne tarda pas à la suivre. La maison Alvareda fut désormais triste et vide. Le vieil oranger se dessécha dans le patio, et le pauvre chien Melampo, le jour où on enterra sa maîtresse, se mit à hurler tristement et se laissa mourir de faim à sa place accoutumée. Aujourd’hui il n’y a plus dans le champ d’oliviers voisin qu’une petite croix rouge plantée à l’endroit où tomba Ventura, « le plus beau garçon qui eût foulé la terre de des Hermanas, tué par celui qui était le plus homme de bien et d’honneur. » — « Comment cela est-il arrivé? dit le marquis de ***, interrogeant celui qui parle ainsi. — Le vin et les femmes, señor, la cause de tous les malheurs, répond le capataz en se découvrant devant la petite croix. » Voilà le squelette du drame, et ce drame vit par la grâce des détails, par le charme des peintures.

Que Fernan Caballero raconte les malheurs des Alvareda ou les simples et pathétiques aventures de Pauvre Dolorès; qu’il décrive les mœurs des côtes ou les rustiques sites de Villamar, de Val-de-Paz, de Val-de-Florès; qu’il retrace toutes ces vivantes physionomies du tio Bartolo, le vieux guerillero, du maître d’école José Mentor, du chantre de village don Gil, ou qu’il montre dans Simon Verde un paysan des bords du Guadalquivir aux prises avec tous les mauvais vents de la fortune, c’est toujours la vie des campagnes. Ces scènes, ces types, ces épisodes sont pour ainsi dire la traduction diversifiée d’un caractère moral, d’un génie populaire. Vous souvenez-vous de ces tableaux de mœurs russes esquissées par M. Ivan Tourguenef dans ses Récits d’un Chasseur? Le mérite de ces scènes, d’un relief saisissant, et plus éloquentes que l’histoire, est de laisser voir le peuple des campagnes de la Russie dans sa condition réelle, dans ses sentimens familiers, dans toute sa manière d’être, de vivre et même de mourir. Le peuple russe est là tout entier, courbé et résigné, insouciant et farouche, ingénument passionné et craintif. Ses superstitions, filles d’une imagination effarée qui aime à peupler la nature d’êtres invisibles, ont une couleur mystérieuse et bizarre. Ses chants, se prolongeant dans la steppe, ont je ne sais quel accent de mélancolie vague et indéfinissable qui révèle de longues souffrances, et qui est passé dans la musique poétiquement attendrissante de Chopin. Les transparentes fictions de Fernan Caballero, sans ressembler aux rapides et nerveuses descriptions de M. Tourguenef, dévoilent, comme celles-ci, les traits dominans, les nuances intimes et essentielles d’une nature populaire singulièrement originale.

Le peuple espagnol a au plus haut degré ce qu’on peut appeler le sentiment traditionnel. Les souvenirs de son histoire, transformés en légendes, circulent dans tous les foyers. C’est là une des sources de cette unité morale qui a si longtemps caractérisé la société espagnole. C’est ce qui fait que dans cette société il peut y avoir des différences de rang et de fortune sans qu’il y ait de différences de sentimens et d’instincts. Dans la plus humble maison comme dans la plus haute, chez le plus petit comme chez le plus grand, on retrouve les mêmes habitudes, les mêmes usages, nés d’un esprit identique, et cet instinct d’égalité morale donne un cachet étrange d’aisance et de liberté au caractère populaire. C’est un trait commun à la plupart des Espagnols, seulement il doit chez l’Andaloux un relief plus vif à la grâce d’une imagination méridionale exubérante. L’Andaloux ne doute point de lui-même, il est fier, et cette fierté se traduit parfois dans la vie pratique d’une façon bizarre. Voyez dans Elia cet ânier appelé pour porter des provisions dans une course à la campagne; il rudoie sa bête, et la bonne assistenta qu’on connaît s’apitoie sur le pauvre animal. « Bah! dit l’homme, s’il était né pour être évêque, il donnerait des bénédictions. — Moi, je ne veux pas qu’on maltraite ainsi les bêtes, dit l’assistenta avec vivacité; brise ce bâton si tu veux venir; sinon, va-t’en, ce sera le plus court. — Et l’ânier, sans répondre, se mit à décharger sa bête. — Señora, dit le capataz, parce que l’âne fait une ruade, faut-il lui couper les pattes? C’est un malheureux qui a six enfans; le prix de la journée et le dîner lui viendraient à propos. — Soit donc! qu’il vienne, répondit l’assistenta, mais qu’il brise son bâton. — Miguel, dit alors le capataz, recharge, la señora le veut. — Tu es bon, toi! répliqua l’ânier; s’il n’y a d’autre que moi pour porter cette charge, elle peut rester là jusqu’au jour du jugement... A moi, on ne me dit pas deux fois de m’en aller, une seule suffit. Je gagne mon pain avec honneur, ou je me passe de manger. — Disant cela, il monta sur son âne, et, lui donnant un furieux coup, il disparut. — A-t-on vu plus superbe drôle? dit l’assistenta. — Jactance andalouse! dit le señor Delgado; pauvres comme Job et superbes comme Tarquin! — Et cela, dit la comtesse de Palma en riant, sans avoir lu votre Contrat social et sans que vous leur ayez fait une harangue sur la dignité de l’homme..... Il n’y a point de doute : ce sont des âmes de princes sous la bure grossière... Frasco, ajouta-t-elle, parlant à un serviteur, donne-lui une demi-once de ma part. » Cela prouve deux choses : d’abord, que le paysan andaloux ne ressemble pas au pauvre serf russe, pour qui tout se résume dans un mot : « Le barine l’a dit; » puis, qu’il y a des Espagnoles, même de haut rang, qui aiment ces explosions de fierté populaire.

« Pauvres comme Job ! » dit le seigneur Delgado. Effectivement l’Andaloux des campagnes est pauvre d’habitude. Il travaille peu, et il n’aime pas trop même à voir les étrangers venir travailler pour lui; mais aussi son organisation le défend contre les besoins, il est naturellement sobre : avec un morceau de pain, une orange et un rayon de soleil, il est content, et il se console parfois en répétant que « profit et honneur ne sont pas dans un même sac. » Une singulière égalité d’humeur est la compagne de sa pauvreté. « Pour moi, dit le tio José, un personnage de l’un des derniers romans de Fernan Caballero, pour moi, je suis satisfait si demain n’est pas pire qu’aujourd’hui, et quand il en est ainsi, mon gazpacho a meilleure saveur qu’un poulet. » Le paysan de l’Espagne méridionale gagne ou peut gagner une piécette par jour, et avec cela tout marche dans la maison. On vit à la grâce de Dieu; mais le chef de la famille se donne toujours ce costume national qui est souvent la plus grande richesse de l’Andaloux. C’est un peuple matériellement misérable et moralement aristocratique, qui ne songe point au nécessaire, et qui a le goût de tous les luxes de la vie, le plaisir, la passion, les danses, les chants. Le temps peut lui manquer pour le travail, il ne lui manque pas pour ses divertissemens de prédilection. Il passe avec une facilité extrême de la prière à une fête, d’une procession à une course de taureaux : nature étrange qui, sentant peu la pauvreté matérielle, est toujours, par son imagination, par la vivacité de ses entraînemens, par l’indépendance de ses goûts et de ses instincts, au-dessus de sa fortune.

Aussi le peuple andaloux est-il essentiellement poétique. Il n’est pas une impression, pas un sentiment, pas un souvenir familier qui ne trouve son expression dans une multitude de chants dont la mémoire populaire est la fidèle gardienne. Quelques-uns de ces chants sont des légendes pieuses, d’autres sont des histoires de bandits ou un écho des lointaines traditions locales; la plupart sont consacrés au plaisir, à la passion, à l’amour, et ce sont les plus vifs, les plus colorés. « Une femme andalouse a dans ses yeux le soleil, une aurore dans son sourire, et le paradis dans son amour. » Le soir, dans quelque vallée comme celle de Val-de-Paz, si poétiquement décrite par Fernan Caballero, au milieu de cette paix de la campagne, « qui se compose de silence et de solitude, » une voix vibrante s’élève tout à coup, et répète peut-être quelque chant comme celui-ci où un jeune homme trace le portrait de sa maîtresse : « Tu as un front qui est une place de guerre où l’amour triomphant a planté sa bannière. — Tu as des yeux, lumières de l’aube, dont l’éclat s’adoucit aux rayons de la lune. — Ton nez fin ressemble au fil d’une épée qui perce tous les cœurs. — Tu as un menton avec une fossette au milieu; si on devait m’en terrer là, je voudrais être mort. — Tu as une gorge si claire, si belle, que même ce que tu bois se voit au travers. — Ta taille, ô jeune fille, ressemble à un beau palmier qui se détache superbe entre toutes les plantes. — Tes pieds foulent si fièrement la terre, que partout où tu passes fleurissent les roses. — Voilà tes traits esquissés, ô jeune fille; vienne à présent le mois de mai qui te donnera des couleurs! » Et maintenant, en laissant de côté tant d’autres parties où la pauvre Andalousie n’aurait pas le beau rôle, je le crains, si l’on veut juger par ces choses légères de deux mouvemens différens de société, de deux natures populaires diverses, de deux génies poétiques opposés, qu’on se rappelle quelques-unes de ces chansons nées sous l’influence de la faim dans les districts industriels de l’Angleterre, ou, mieux encore, ce terrible chant de la chemise de Thomas Hood : « Travaille, dit la jeune femme en haillons, rivée à sa tâche, dans sa petite chambre glacée et nue; — travaille, travaille, misérable esclave! travaille dès que le coq chante, travaille quand les étoiles brillent, travaille jusqu’à ce que le sommeil te dompte, et qu’en rêvant tu achèves ta misérable besogne! » L’Andaloux répond : « Laissez pleurer les nuages, laissez briller le soleil, laissez les vieux se plaindre, et le jeune homme jouir de son amour. » Ou bien encore : « Si je me perds, que l’on me cherche du côté du midi, là où naissent les brunes jeunes filles, là où on fait le sel. »

Un des points les plus curieux à observer, ce serait la part du catholicisme dans cette vie sociale, dans ce caractère populaire. Cette part est immense. Le catholicisme de l’Espagne, et surtout de l’Andalousie, n’est pas seulement une religion, un ensemble de dogmes parlant à l’intelligence; il n’a rien de métaphysique ni d’abstrait, il a au contraire une couleur extraordinaire de réalité. Il est partout et il est l’explication de tout; il est dans les mœurs, dans la manière de voir et de sentir, dans les caresses de la mère à son enfant, dans les relations des hommes, dans les usages les plus familiers et même dans le plaisir. Il est passé dans la chair et dans le sang du peuple. Lorsque, dans la Famille de Alvareda, le jeune Ventura, revenant de l’armée, raconte qu’un de ses camarades est allé au nord avec le marquis de la Romana dans une terre où on ne manie pas le couteau, il est vrai, mais où la neige couvre le sol, où l’on mange du pain noir, des pommes de terre et du lait, où il n’y a ni frères ni moines, où enfin les églises sont peu nombreuses et ressemblent à des hôpitaux dévalisés, sans chapelles, sans autels et sans images, c’est une stupéfaction profonde parmi les naïfs auditeurs, qui ont comme un frisson de joie en se sentant à l’abri de ce ciel froid et de l’hérésie, a Oh! mon soleil, mon pain blanc, mon église, ma vierge santissima, ma terre, ma foi et mon Dieu! s’écrie la vieille Maria; bienheureuse mille fois d’être née ici et d’y mourir! Grâce à Dieu, tu n’es pas allé à cette terre, fils; terre d’hérétiques!... »

On sait la puissance de la représentation extérieure dans la religion en Espagne. La passion est tout un drame; les fêtes ont une mise en scène éclatante, où se mêlent les choses les plus diverses, témoin cette danse qui est un des intermèdes de la procession du Corpus. Il s’est formé en outre une sorte de mythologie populaire où les traditions chrétiennes sont fécondées, brodées et transformées par une imagination qui aime à rendre tout sensible, à donner une forme familière à ses croyances et à rattacher les plus simples faits à quelque souvenir religieux. Pourquoi, direz-vous, le romarin est-il une plante qui se plaît chez les pauvres, et que les pauvres ont en prédilection? Parce que pour ceux-ci c’est une plante sacrée depuis que la Vierge étendit sur un romarin les langes du Dieu-enfant. Pourquoi l’hirondelle est-elle un oiseau aimé et respecté, accueilli en signe de bonheur? C’est que ce fut une hirondelle qui alla arracher les épines enfoncées dans le front saignant du Christ. Le hibou était autrefois un des oiseaux qui chantaient le mieux; il se trouva présent lorsque le Seigneur expira, et depuis ce moment il n’a plus fait entendre que le cri plaintif où le peuple andaloux croit distinguer encore le mot cruz, cruz! Il y avait au pied de la croix un beau rosier aux fleurs blanches; une goutte du sang de Jésus tomba sur ces fleurs, et depuis lors c’est ce qu’on nomme la rose de la passion. Ces légendes sont innombrables, et sont répétées dans tous les foyers. Le catholicisme a laissé sa trace dans une foule d’autres coutumes. C’est évidemment d’une pensée religieuse qu’est née cette tradition qui consiste à laisser, « par une respectable illégalité, » comme dit Fernan Caballero, l’horloge du palais de l’Audience de Séville en retard de dix minutes, comme pour accorder aux suppliciés dix minutes de plus pour se repentir ou pour obtenir une grâce tardive.

Ce catholicisme, au surplus, est parfois d’une étrange sorte. Il se combine avec bien d’autres entraînemens, bien d’autres instincts violens et passionnés, entre lesquels il fait une assez surprenante figure. Le bandit, lui aussi, est catholique, et il l’est même à sa manière, avec une sorte de sincérité bizarre, sans apparence d’hypocrisie, car il sait bien que s’il se laisse prendre, cela ne le sauvera pas humainement du dernier supplice. Le capitaine de voleurs Diego dévalise l’église d’Alcala, et cela ne l’empêche pas de se découvrir devant une croix dans la solitude, là où nul ne le voit. Nulle part ces contradictions ou ces mystérieuses combinaisons du caractère espagnol ne sont décrites d’un trait plus saisissant que dans une petite scène d’un des contes de Fernan Caballero, l’Ex-voto. Tandis qu’au-dehors une nuit silencieuse et pure de mai s’emplit de murmures indistincts, tandis que la mer « semble regarder le ciel comme pour apprendre de lui à ne pas s’agiter, » voici, dans un village perdu, une petite auberge, refuge habituel des vagabonds, des déserteurs, des contrebandiers, de tous ces hommes sans foyer, sans asile, sans lien dans la vie. Une lumière rouge et moribonde se laisse apercevoir dans l’atmosphère épaisse de ce lieu sordide. L’aubergiste est digne de la scène; pour avertir sa clientèle de ne pas s’attarder, il psalmodie de temps à autre ces mots : « Nous entrons, nous buvons, nous payons, nous sortons. » Il y a là deux hommes, un galérien et un déserteur, attendant un troisième personnage, une espèce de contrebandier qui arrive bientôt. La conversation s’anime. « Je gage, dit le dernier venu, qu’aucun de vous n’est capable de faire ce que je ferai….. tuer, en sortant d’ici, le premier homme qui se trouvera devant nous, non par trahison, mais loyalement, face à face, en le laissant se défendre comme il pourra. — Pourquoi troubler le monde sans profit? dit le déserteur. — Il ne le ferait pas lui-même, ajouta le presidiario; — pure fanfaronnade! beaucoup de bruit et peu de noix, comme dit le proverbe. — Par l’âme de ma mère! s’écrie le baratero furieux en levant son bras; vous verrez si c’est de la fanfaronnade! Voyez qui parle de jactance andalouse, — un Valencien ! — En même temps, comme il avait la main en l’air, sa chemise retomba et laissa voir un bras velu et musculeux où était imprimée avec de la poudre une croix bleue comme celles que se font les mariniers. — Ah ! on voit que tu es bon chrétien, dit ironiquement le presidiario en regardant cette croix. — Non, je ne suis pas bon chrétien, répondit le baratero, mais je ne suis pas impie comme toi; je n’ai point échappé aux galères des Maures, entends-tu? Je ne suis ni hérétique ni Juif; je respecte la croix; cela, je l’ai sucé avec le lait de ma mère. Que Dieu ait son âme et que le démon ait la mienne, si je ne fais pas taire pour plus de temps qu’il ne voudra celui qui y trouvera à redire ! »

Cela signifie, ce nous semble, que le catholicisme n’est pas seulement une religion; il fait partie du caractère populaire dans lequel il s’est en quelque sorte incorporé et dont il reste un des élémens intimes, même quand il n’exerce pas une influence complètement rassurante. C’est ce qui fait que, de tous les peuples, l’Espagnol ou l’Andaloux est le moins propre à changer de religion. « Comment instruire ces gens? dit Delgado dans Elia. Ils ont leurs chroniques et leur croyance dans des couplets, des fleurs, des romances et des contes! » Ainsi apparaît le peuple de l’Andalousie, indolent pour le travail et ardent pour le plaisir, pauvre, mais non famélique, inculte et non vulgaire, fier et insolent peut-être, rarement grossier, fort insouciant de libertés politiques et passionné pour la liberté pratique de ses mœurs, mêlant enfin dans sa religion cet instinct de la réalité qui aime à tout matérialiser et la vivacité poétique de son imagination. Il n’apparaît point autrement dans les romans de Fernan Caballero.

Il est vrai, de cette nature bien des traits s’effacent jour par jour, bien des nuances originales s’altèrent; des caractères nouveaux se dessinent à travers ce mouvement confus d’une société qui se transforme. Telle est la puissance du passé cependant, que ce qui a été survit encore partout. Dans les mœurs, on retrouve mille traces de la vie, des instincts et des croyances d’autrefois, de même que sur le sol on rencontre à chaque pas tous ces débris qui furent des monumens, — tours mauresques, couvens, oratoires, — comme le laboureur de Virgile, dans les campagnes latines, rencontrait sous son soc des armures, des casques et des restes humains qui l’étonnaient. Ces débris sont abandonnés de la vie sans doute; les monumens ont subi mille transformations, ils n’ont plus leur destination primitive. Un couvent est devenu une prison; la tour de doña Maria de Padilla, après avoir appartenu à la cathédrale de Séville, est passée entre les mains d’un particulier, et elle est aujourd’hui blanchie à la chaux. Le château du Mnesteo, à Puerto-Santa-Maria, « ce vigoureux et grandiose squelette aux pieds phéniciens, au corps romain, à la tête mauresque et aux bras espagnols, » le château du Mnesteo est maintenant occupé par une église et par quelques paisibles habitans qui cultivent un jardin là où les Maures avaient leurs arsenaux de guerre. Telles qu’elles sont pourtant, ces ruines subsistent: elles ont une légende et des traditions connues du peuple; elles font partie du paysage.

Ce mélange de toutes choses, cette persistance des traditions au milieu des envahissemens de la vie moderne, ce contraste du passé et du présent, c’est une des poésies de l’Espagne, une poésie qui se reflète dans les romans de Fernan Caballero. Le conteur espagnol semble avoir voulu résumer cette lutte en faisant apparaître dans un de ses récits, la Gaviota, deux monumens, le couvent de Villamar et le fort San-Cristobal, — deux images du passé, deux ruines qui se trouvent en quelque sorte personnifiées sous une forme ingénieuse et touchante, et qui viennent se mêler à la fiction. Le couvent de Villamar est placé sur une élévation en face de la mer; c’est un de ces vastes et riches monastères d’autrefois où toutes les merveilles de l’art avaient été prodiguées. Aujourd’hui il est vide et nu. Le clocher, dépouillé de son ornement, s’élève « comme un géant inanimé qui a vu s’éteindre dans ses orbites creux la lumière de la vie. » En face de l’entrée est une croix de marbre blanc, penchée sur un piédestal à demi détruit. Dans l’intérieur, tout tombe de vétusté; les autels sont dépouillés, les lampes d’argent ont disparu, les vitraux brisés laissent entrer les hibous et tous les oiseaux qui vont nicher dans les voûtes. Lorsque les couvens ont été fermés, cette ruine a été mise sous la garde d’une famille de laboureurs qui l’habite. Tout près du couvent de Villamar, et comme pour se livrer avec lui à un dialogue mélancolique, est le fort San-Cristobal, un vieux fort planté sur un rocher abandonné, «un squelette de château avec une garnison de lézards. »

Ces pierres ont, pour ainsi dire, une personnification humaine qui exprime leur destinée d’aujourd’hui. Le couvent a fray Gabriel, le fort a son commandant, don Modesto Guerrero, deux des personnages les plus curieux assurément de Fernan Caballero, deux bas-reliefs sculptés sur ces vieux frontons. A l’époque où les moines furent chassés, un vieux frère lai s’assit sur les degrés de la croix blanche de la porte, et il pleurait : c’était fray Gabriel. « Ne venez-vous pas? lui dit-on. — Et où puis-je aller? répondit fray Gabriel. Jamais je ne suis sorti de ces murs où j’ai été recueilli tout enfant et orphelin. Je ne connais personne dans le monde; je ne sais que soigner le jardin du couvent. Où irai-je et que ferai-je? Je ne puis vivre qu’ici.» Alors la famille du laboureur chargée de la garde du couvent lui dit de rester, et depuis ce moment il a vécu avec ces pauvres gens, soignant toujours le jardin et attaché à ces vieux murs comme un lierre. Fray Gabriel parle peu d’habitude, il se borne à répéter ce que dit la vieille Maria, la mère de famille, qui a soin de lui. « Il appartenait, dit l’auteur, à l’excellente classe des pauvres d’esprit qui le sont aussi de paroles ; il concentrait en lui-même sa tristesse incolore, ses souvenirs uniformes, ses pensées monotones. » La vieille Maria dit de lui que le sang ne court pas dans ses veines, mais qu’il se promène. Fray Gabriel vit dans l’attente du jour où les pères reviendront au couvent, où les cloches remonteront au haut de la tour, et où on lui rendra des norias pour cultiver le jardin.

Quant à don Modesto Guerrero, c’est vraiment un personnage d’une autre trempe. C’est le fils d’un laboureur qui a fait la guerre autrefois et qui a conquis un grade, après quoi on l’a placé comme commandant au vieux fort de San-Cristobal, où il est depuis quarante ans. Modesto Guerrero n’a qu’un souci, comme fray Gabriel : c’est sa citadelle démantelée. Il écrit sans cesse au gouvernement pour lui demander des réparations, des canons, des soldats, et le gouvernement depuis quarante ans ne lui répond pas. Malheureusement don Modesto ne reçoit pas non plus sa solde, ce qui fait qu’il a un uniforme qui commence à dater, puisqu’il remonte à ses campagnes. Depuis longtemps, il ne connaît d’autre argent que celui qui brille à la garde de son épée. Du reste, don Modesto vit résigné et sans ambition, ami des habitans qui le saluent avec respect en l’appelant : mon commandant! et qui renouvellent ses provisions. Modesto Guerrero s’est accoutumé à une douce intimité avec une vieille fille aigre, sèche et dévote, du nom de Rosa. On les appelle tous deux dans le village : Turris davidica et Rosa mystica. Don Modesto poursuit quelquefois de plaisantes et inoffensives objurgations le bon fray Gabriel, il lui reproche de n’être point de l’église militante. Au demeurant, ces deux hommes, fray Gabriel et don Modesto Guerrero, — et ces deux ruines, le couvent de Villamar et le fort de San-Cristobal, — n’apparaissent-ils pas comme une personnification de l’Espagne religieuse et guerrière d’autrefois au milieu de tous les envahissemens du présent?

C’est à l’ombre de ces ruines que Fernan Caballero s’est plu à nouer d’une main délicate et hardie un de ses drames les plus originaux, la Gaviota. Le paysage lui-même, ce paysage qui entoure le vieux couvent et le vieux fort, a un aspect vivant et coloré. C’est un coin de terre aux bords de la mer, dans le comté de Niebla. Placez-vous devant le couvent, d’où l’on découvre une perspective immense et uniforme :


« A droite la mer sans limites, à gauche la prairie sans fin ; au centre se dessinait dans la clarté de l’horizon le profil obscur du fort en ruines de San-Cristobal, comme l’image du néant au milieu de l’immensité. La mer, que n’agitait pas le plus léger souffle, se balançait mollement, soulevant sans effort ses vagues, que les reflets du soleil doraient, comme une reine qui laisse flotter son manteau. Le couvent, avec ses grandes lignes sévères et anguleuses, était en harmonie avec ce grave et monotone paysage. Sa masse cachait l’unique point de l’horizon intercepté dans ce panorama uniforme. C’est sur ce point que se trouvait le village de Villamar, situé au bord d’une petite rivière aussi abondante et turbulente en hiver qu’elle était pauvre et stagnante en été. Les environs présentaient de loin l’aspect d’un damier dont les carrés offraient mille variétés de verdure : ici le vert-jaune de la vigne encore couverte de ses feuilles, là le vert cendré d’un champ d’oliviers, ou le vert émeraude du blé que les pluies d’automne avaient fait pousser, ou le vert sombre des figuiers, et tout cela divisé par le vert azuré des haies d’aloès. A l’embouchure de la rivière croisaient quelques barques de pêcheurs. Sur une hauteur voisine était une chapelle, et devant cette chapelle une grande croix s’élevait sur un piédestal semblable à une pyramide. Derrière s’étendait un enclos couvert de croix noires : c’était le cimetière. Sur le devant de la croix pendait un fanal toujours allumé, et cette croix, emblème du salut, servait de phare aux mariniers... »


C’est là que vont se succéder, se grouper et vivre tous ces personnages qui ont une singulière couleur de vérité et de naturel : le frère Gabriel et Modesto Guerrero, le vieux Santalo, le pêcheur catalan toujours dur à la fatigue et cachant une bonté inculte sous une rude enveloppe, la bonne Dolorès, la femme du laboureur, qui garde le couvent, Momo, le petit démon andaloux, qui poursuit tout le monde de sa spirituelle et impitoyable causticité, l’Allemand Frédéric Stein, le jeune chirurgien qui a d’abord servi dans la guerre de Navarre, et qui est venu par une matinée d’automne échouer tristement à Villamar. Mais entre tous ces personnages épisodiques, le plus frappant au point de vue humain et moral, c’est l’héroïne même, Marisalada, à qui on a donné le nom de la Gaviota, — la mouette. Un jour, le duc d’Almansa, qui a été blessé à la chasse près de Villamar et qui a été soigné par Stein, se promène avec celui-ci au bord de la mer, lorsque tout à coup retentit une voix vibrante et expressive, d’une puissance merveilleuse. « Il y a des sirènes dans cette mer, ou des anges dans cette atmosphère, » dit le duc. C’est Marisalada, la fille du pêcheur Santalo.

Avec une voix merveilleuse qui semble un don égaré du ciel, Marisalada est une nature étrange, pleine de contradictions et de mystères, à la fois antipathique et séduisante comme un sphinx humain. Cette nature a une sorte de peine à se dégager; elle est d’abord maladive, et ne surmonte qu’avec effort le premier travail d’une organisation incohérente. Marisalada a-t-elle de la beauté? On ne le sait pas; son visage est brun et pâle, et son regard offre souvent une indéfinissable expression. Moralement c’est un mélange des élémens les plus divers, sinon les plus contraires. Marisalada est à la fois ardente et froide, indifférente et fougueuse, dure jusqu’à la férocité, hautaine et capable d’une soumission d’esclave, fantasque et vulgaire, indolente et passionnée. Elle est inquiète et farouche, elle se plaît dans la solitude. Il y a parfois en elle comme des lueurs d’instincts supérieurs à sa condition, et aussitôt elle retombe dans le matérialisme le plus grossier. Au fond, c’est une de ces femmes dont la vulgarité est l’essence, qui peuvent avoir reçu un don privilégié, la beauté ou une voix magique, mais qui ne s’élèveront jamais jusqu’à la noblesse morale.

Maintenant que cette nature soit mise en présence de tous les accidens de la vie, qu’une certaine éducation superficielle l’aide à se dégager, que cette voix qu’elle a reçue en partage la conduise sur les théâtres de Séville et de Madrid, en devenant un moyen de succès, de fortune et de domination, — alors, à chaque pas dans cette carrière, elle éclatera et se laissera voir dans ses véritables instincts. Lorsque le bon Stein, le jeune et rêveur Allemand qui a soigné Marisalada, qui s’est fait son instituteur et son maître de musique, lorsque ce jeune et paisible fou se met à aimer cette créature étrange, celle-ci ne comprend guère cette sérieuse et pure affection. Elle est tout près de trouver que le chirurgien est vieux à trente ans. Tandis que, sur le bord de la mer, à la clarté du ciel, Stein cherche naïvement à initier la Gaviola à la poésie allemande, et veut savoir d’elle s’il sera toujours aimé, s’il ne sera jamais payé de perfidie, Marisalada s’ennuie profondément; pour se dispenser de répondre, elle trace négligemment sur le sable ces mots : toujours! jamais ! « et les vagues se divertissent à effacer ces paroles, comme pour parodier le pouvoir des jours, ces vagues du temps, qui vont effaçant dans le cœur ce qu’on assurait y avoir gravé pour toujours. » — « Oui, il m’aime, se dit-elle, je le savais; mais il m’aime comme fray Gabriel aime la tia Maria, comme s’aiment les vieux... Il veut se marier avec moi, comme don Modesto veut se marier avec sa chère Rosa de tous les diables. » Et elle se décide à épouser le chirurgien allemand, non par goût, mais par une sorte d’apathie à travers laquelle perce comme un secret et vague besoin d’agitation.

A mesure qu’elle semble s’élever en sortant de sa sphère, lorsqu’elle est devenue la femme de Stein, lorsqu’elle passe de Villamar à Séville et à Madrid, où l’appellent des succès de théâtre, lorsqu’enfin elle est fêtée, recherchée et attirée, on le dirait, vers une vie supérieure, Marisalada ne se dément pas un instant. Comme elle a une voix divine qui a été perfectionnée par l’art, elle chante sans doute merveilleusement la Casta diva; mais c’est dans la chanson andalouse qu’elle est vraiment elle-même, exprimant sans effort toute cette dangereuse et irritante passion du Midi. On lui demande à son entrée dans le monde « comment elle trouve Séville? — Assez bien, répond-elle. — Comment vous semble la cathédrale? — Trop grande. — Et comment vous paraissent nos promenades? — Trop petites. — Qu’est-ce donc qui vous a plu? — Les taureaux... » Et quel sera l’homme qui dominera cette créature mystérieuse? Ce sera un torero, Pepe Vera, une nature semblable, un personnage qui vient se mêler à la vie de la chanteuse d’une leste façon.


« Maria quittait la scène au bruit des applaudissemens, quand elle se trouva face à face avec Pepe Vera et quelques autres jeunes gens.

« — Bénie soit, dit le célèbre torero en étendant à terre sa cape comme un tapis, bénie soit cette gorge de cristal capable de faire mourir d’envie tous les rossignols du mois de mai !

« — Et ces yeux, ajouta un autre, qui blessent plus de chrétiens que tous les poignards d’Albacete.

« Maria passa sans peur et dédaigneuse comme toujours.

« — Elle ne nous regarde même pas, dit Pepe Vera. Voyez-vous? Un roi est un roi, et il regarde un chat. Pour sûr, c’est une belle fille, quoique...

« — Quoi donc? dit un de ses compagnons.

« — Quoiqu’elle soit boiteuse, dit Pepe Vera.

« En entendant ces paroles, Maria ne put contenir un mouvement involontaire et fixa sur le groupe ses grands yeux étonnés. Les jeunes gens se mirent à rire, et Pepe Vera lui envoya un baiser du bout des doigts. Maria comprit bien que ce mot n’avait été dit que pour la faire retourner. Elle ne put s’empêcher de sourire, et elle s’éloigna, laissant tomber son mouchoir. Pepe le ramassa aussitôt et s’approcha d’elle comme pour le lui rendre.

« — Je vous le donnerai ce soir, à la grille de votre fenêtre, lui dit-il tout bas et avec précipitation.

« A minuit. Maria quittait la chambre à pas furtifs, après s’être assurée que son mari était plongé dans un profond sommeil »


Alors commence pour la Gaviota une vie étrange, une vie conforme après tout à ses instincts. Vainement Stein entoure Marisalada de soins délicats; le duc d’Almansa, qui s’est épris d’elle, a beau la convier à une passion plus noble, la Gaviota ne reconnaît qu’un dominateur, Pepe Vera, et elle plie servilement sous le joug d’une nature qui n’est pas plus relevée qu’elle, mais qui est plus brutale et plus forte. Si Pepe Vera ne veut pas qu’elle paraisse au théâtre, elle ne paraîtra pas; si elle est malade, elle ne sera pas moins obligée d’aller à une course de taureaux, parce que son amant sera là disputant sa vie. Qu’arrive-t-il? Stein découvre les amours de sa femme, et il part pour La Havane. Le duc d’Almansa cesse de s’intéresser à cette capricieuse créature. Pepe Vera est tué dans une course; Marisalada enfin, glacée d’épouvante, perd la voix, et cette étoile, cette reine de théâtre, s’éclipse subitement. Allez un peu plus tard à Villamar ; dans une boutique de barbier, vous verrez une femme pâle et maigrie, au geste hautain et brusque, aux cheveux mal tressés, à la voix rauque et éraillée : c’est Marisalada, qui est devenue la femme du barbier, et qui traîne deux enfans avec elle. Cela est logique : la Gaviota n’avait qu’un admirable instrument, elle n’avait pas d’âme; ni la bonté de cœur de Stein, ni la grâce aristocratique du duc d’Almansa, ni l’attrait supérieur de l’art ne parlaient à sa nature rebelle, impropre pour ainsi dire à toute éducation morale. Pour elle, tout était dans la voix. L’instrument une fois brisé, elle retombe à son niveau primitif de vulgarité; elle est la femme du barbier Ramon Perez ! Et pendant ce temps que sont devenus les autres personnages du roman? Le vieux Santalo, le père de Marisalada, est mort; la vieille Maria, qui habitait le couvent, est morte aussi. Don Modeste Guerrero est plus que jamais à son fort de San-Cristobal. Et fray Gabriel? « Pauvre fray Gabriel! dit don Modesto; tous les vendredis de sa vie, il allait au Christ-du-Secours pour lui demander une bonne mort... Je le rencontrai un vendredi matin à genoux devant la grille de la chapelle du Christ, la tête inclinée. Je l’appelai, il ne me répondit pas; je m’approchai, il était mort, mort comme il a vécu, en silence et seul. Pauvre fray Gabriel! ajouta le commandant, tu es mort sans avoir vu ton couvent réhabilité. Moi aussi, je mourrai sans avoir vu mon fort reconstruit….. » Au-dessus de ce drame humain de la Gaviota, Fernan Caballero semble placer cet autre drame des destinées morales de l’Espagne, représentées par les deux ruines qui se dessinent encore à l’horizon.

Ainsi, dans cette carrière si étrangement accidentée qu’elle parcourt depuis longtemps, l’Espagne a trouvé un historien vrai, délicat et émouvant, original surtout, qui la peint dans ce qu’elle a de plus intime et de plus profond, dans toutes ces nuances contradictoires inhérentes à un état d’universelle transition. De tous les personnages que Fernan Caballero fait vivre, et dont il peuple ses fictions, quels sont ceux qu’il aime, qui ont toutes les prédilections de son esprit? Ce sont évidemment ceux qui portent pour ainsi dire sur le front un rayon du passé. La connaissance du passé est la substance savoureuse des récits du conteur espagnol. La vie moderne au contraire est quelquefois décrite avec une humeur enjouée et ironique. La vie moderne pourrait trouver son expression dans quelque portrait comme celui d’une notabilité. « Don Andres Peralta, dit l’auteur, se retira du service, acheta du bien et se consacra à diverses entreprises, notamment à la démolition des couvens, dont il vendait à bas prix les matériaux de grande valeur. Il avait été alcade, et il était actuellement député provincial. En un mot, il était devenu un personnage, le type du citoyen moderne, grand dépensier de phrases sonores, apôtre zélé de la moralité et de la philanthropie, arrogant ennemi des superstitions, archiprêtre de saint Positif, habile architecte de son propre piédestal. Rien ne manquait à ce Salomon des jugemens de conciliation, à ce Démosthène d’une société récemment fondée pour la création d’un canal dont les travaux, à force de juntes et de rapports, étaient déjà fort avancés, car il ne manquait plus pour la réalisation complète du canal projeté que de l’argent pour l’ouvrir et de l’eau pour le remplir. » Le portrait peut être vrai, il n’est pas flatté. D’ailleurs, Fernan Caballero le dit lui-même, c’est un homme qu’il a peint, ce n’est point l’époque. Est-ce à dire en effet que cet amour des choses anciennes qui inspire Fernan Caballero, qui est la vertu créatrice de son imagination, trouble son regard si ferme et si pénétrant, et l’empêche de voir l’irrésistible courant des choses contemporaines?

L’Espagne est aujourd’hui et depuis bien des années un vaste champ d’expériences. Il y a des hommes dont le regard est tourné uniquement vers le passé, qui ont la haine de tout ce qui est nouveau et de tout ce qui est étranger. Il en est d’autres qui affectent une sorte de dédain pour tout ce qui est espagnol, et qui suivent dans leurs idées, comme dans leurs habitudes, tous les caprices de la mode étrangère. Il en est enfin qui aiment le passé sans illusion, qui ont l’intelligence de tout ce qui s’accomplit de grand dans le monde moderne sans vouloir s’asservir absolument à la domination d’une pensée étrangère; ceux-ci voudraient que l’Espagne s’éclairât elle-même, qu’elle sondât ses forces, qu’elle s’inspirât dans ses œuvres de son esprit national, et que, sans résister à cette loi invariable du progrès, elle mesurât ses transformations aux nécessités de son génie et de ses mœurs. C’est là peut-être toute la politique, — la seule qui puisse conduire l’Espagne à travers les écueils. Elle est dans les romans de Fernan Caballero; mais, dans la politique comme dans toutes les affaires de ce monde, est-il donc si facile de passer du roman à la vie pratique?


CH. DE MAZADE.

  1. Voyez la Revue du 1er et du 15 juillet 1 857.
  2. Magistrats chargés de la police et de l’administration municipale.