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Le Roman de moeurs populaires en Russie – M. Grigorovitch

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Le Roman de moeurs populaires en Russie – M. Grigorovitch
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 11 (p. 255-295).


LE ROMAN


DE MOEURS POPULAIRES


EN RUSSIE




M. GRIGOROVITCH.





Il y a tout un aspect de la Russie que les voyageurs n’observent guère, mais dont les conteurs nationaux commencent avec raison à se préoccuper : nous voulons parler des mœurs des paysans. « Le souvenir de nos villages, dit un écrivain russe peu disposé à juger favorablement son pays [1], n’a point été effacé de ma mémoire par les environs de Sorrente et de Rome, ni même par les vallées des Alpes et les gras pâturages de l’Angleterre. La campagne en Russie a un caractère qui lui est propre. Ces plaines sans fin, couvertes d’une verdure uniforme, respirent le calme et la confiance : elles font pénétrer dans l’âme une émotion douce et triste. On éprouve un indicible bonheur à s’asseoir, à l’entrée d’un village russe, à l’ombre d’un bouleau ou d’un tilleul. Devant vous s’étend une longue rangée d’isbas (cabanes), qui, pressées l’une contre l’autre, semblent disposées à brûler ensemble plutôt que de se séparer. L’air est embaumé par la fumée des séchoirs, par l’odeur des meules de foin que le soleil échauffe dans les prés, et par les émanations de la forêt voisine. Rien ne trouble le silence, rien, si ce n’est le grincement rauque de la longue bascule d’un puits ou le bruit d’un chariot vide, dont le cheval, excité par la voix sonore du conducteur, ébranle en passant les rondins du pont. Quant à la population qui vit au sein de ces pauvres villages, elle réunit des qualités morales et physiques fort remarquables. Grâce à des formes sociales précieusement conservées, le paysan russe n’a vraiment pas son pareil dans le monde ; il n’a rien de l’air contraint et grossier des paysans occidentaux. »

Ainsi parle M. Hertzen, et l’on doit reconnaître qu’en faisant cet éloge des campagnes de son pays, il n’est véritablement pas allé trop loin. Les groupes d’isbas russes et leurs paisibles habitans forment sans contredit un ensemble original et poétique. C’est dans ce monde naïf et sauvage qu’on peut saisir quelques-uns des traits primitifs et caractéristiques de la société moscovite. Comment se fait-il pourtant que les tableaux de mœurs rustiques aient été pendant longtemps si rares en Russie ? La réponse à cette question est dans l’histoire même de ce pays. Les grandes crises qui ont fait reparaître l’élément national dans la littérature russe sont de date toute récente. Depuis le XVIIe siècle jusqu’au milieu du XIXe, l’expression de la vie populaire y est absente en quelque sorte. On la trouve çà et là dans quelques essais dont les auteurs sont restés inconnus, et dont les érudits seuls se souviennent. Ces essais sont presque tous antérieurs au lègue de Pierre le Grand. Au XIXe siècle seulement, le peuple russe retrouve des conteurs, grâce à l’impulsion que les événemens politiques du règne d’Alexandre donnent à l’esprit moscovite. Résumer dans ses traits principaux l’histoire des conteurs populaires de la Russie et donner une idée des récits d’un écrivain qui représente dignement cette famille trop peu nombreuse, ce ne sera pas seulement étudier une curieuse tentative littéraire : ce sera aussi pénétrer par quelque côté dans la vie sociale d’un pays d’où nous arrivent à peine de bien rares écrits ; ce sera nous éclairer sur quelques-unes des causes de la faiblesse et de la grandeur de l’empire russe.


I

Bien avant le règne de Pierre le Grand, la Russie eut ses chants et ses légendes populaires, qu’on aimait à répéter dans les maisons des grands comme dans les plus pauvres chaumières. Cependant ces naïves productions n’ont pas toujours un cachet précisément national. Nos romans de chevalerie, traduits probablement du tchèque ou du polonais, circulaient dans les campagnes, et l’Histoire d’Octavien, la Belle Maguelone, le Livre de Mélusine, transportés dans la langue russe, ont gardé leur physionomie étrangère, sans avoir aucun titre réel à notre curiosité. Il faut arriver à la première moitié du XVIIe siècle pour rencontrer de véritables essais de roman populaire. Le conte intitulé Sava Groudtsine a un caractère vraiment russe. L’auteur inconnu met en scène un jeune marchand qu’un désespoir d’amour décide à pactiser avec le diable, qui lui promet les plus grands succès, pourvu qu’il se donne à lui par un acte en règle. Le jeune homme y consent, et en effet, à partir de ce moment, tout lui réussit. Il s’engage comme soldat dans les troupes du tsar Mikhaïl Fedorovitch, marche sur Smolensk et y fait des prodiges de valeur. Une maladie grave vient enfin le rappeler à des pensées de repentir et de pénitence. Après de longues souffrances, Sava se rétablit et échappe au pouvoir du diable. Il finit ses jours en paix, et s’efforce de l’acheter sa faute par toute sorte de bonnes œuvres.

Au commencement du XVIIIe siècle, on voit paraître un autre roman, Frol Skobief, tout à fait national pour le fond et pour la forme. Une rapide analyse fera saisir aisément toute l’originalité de cette conception. Le seigneur Frol Skobief habite avec sa sœur le district de Novgorod. Débauché et sans fortune, il noue une intrigue amoureuse avec Anouchka, fille d’un riche sltlnik [2] du voisinage, Nadine Nachtchokine. La duègne d’Anouchka se laisse corrompre, et Skobief pénètre sous des vêtemens de femme dans le château, où une fête donnée par Anouchka réunit toutes les jeunes filles des environs. Le jeu de la mariée fournit à Skobief une excellente occasion de mener à fin ses projets criminels. Les deux époux qu’on a désignés sont Anouchka et Skobief. Les jeunes filles conduisent le couple en grande pompe dans la chambre nuptiale, et s’éloignent. Quand elles viennent chercher les prétendus mariés, Anouchka est visiblement émue, et Skobief a pu s’apercevoir que sa passion était partagée. Quelque temps après cette fête, Anouchka est rappelée à Moscou par son père, qui veut lui trouver un mari. Elle se rend en Bâle dans la capitale. Skobief la suit. Les deux amans recourent à mille artifices pour multiplier les occasions de se voir. La fille du stolnik disparaît enfin de la maison paternelle avec Skobief, à qui l’unit un mariage secret. Le vieux Nachtchokine court chez le tsar, qui lui a toujours témoigné beaucoup d’affection, et lui apprend son malheur. Le tsar fait publier un avis proclamant la disparition d’Anouchka. Skobief commence à s’effrayer ; il se rend chez un de ses amis, le stolnik Lovtchikof, lui avoue toutes ses fautes, et lui demande conseil. — Amende-toi, lui dit le stolnik. Tu t’es mis dans une fâcheuse position ; mais je ferai ce que je pourrai pour t’en tirer. — Il lui donne ensuite rendez-vous pour le lendemain au sortir de la messe sur la grande place d’Ivane Vélikoï, où les stolniks ont coutume de se réunir. Cette place est le théâtre d’une scène touchante. Lovtchikof aborde le stolnik Nachtchokine, et sollicite son indulgence pour Skobief. Celui-ci parait presqu’au même instant, et se jette aux pieds du vieillard. Nachtchokine lève son bâton, il s’emporte, il apostrophe vertement le jeune homme ; puis, quand il connaît toute l’étendue de son malheur, quand il apprend que Skobief a épousé sa fille, ses jambes fléchissent, et il tombe évanoui. Lorsqu’il reprend connaissance, il veut retourner près du tsar et lui demander justice. Skobief réussit à conjurer ce nouveau péril. « Anouchka, dit-il, est en danger de mort. Ce n’est pas l’anathème, c’est la bénédiction de ses parens qu’attend la jeune fille. » Le vieux stolnik se laisse attendrir, il envoie sa bénédiction et de l’argent aux deux époux. Tout est oublié : Anouchka revoit ses vieux parens, et l’habile Skobief est reçu à la table du stolnik. Quelques années plus tard, le vieux Nachtchokine rédige un testament d’après lequel il lègue tous ses biens, meubles et immeubles, à Skobief, qui, à sa mort, se trouve être un des plus riches propriétaires du pays.

Ce gentilhomme campagnard qui arrive à la fortune par le libertinage et par la ruse personnifie énergiquement quelques-uns des vices de la société russe au XVIIe siècle. Frol Skobief marquait ainsi au roman de mœurs en Russie une voie essentiellement nationale. Malheureusement les réformes introduites par Pierre le Grand ne tardèrent pas à changer la direction des tentatives littéraires. Les œuvres locales retombèrent dans l’oubli, et une littérature empreinte d’un caractère européen remplaça la littérature populaire. Quelle place firent les nouveaux écrivains à l’étude des mœurs russes ? Leurs préoccupations, à vrai dire, furent généralement tournées ailleurs. Trétiakovski et Lomonosof s’occupèrent avant tout de créer la langue. Leurs successeurs imitèrent ou traduisirent les chefs-d’œuvre des littératures étrangères. Vers la fin du XVIIIe siècle seulement, Derjavine arracha la poésie aux influences que les successeurs de Lomonosof avaient trop favorisées ; le théâtre reprit en même temps la tâche commencée par les conteurs inconnus d’avant Pierre le Grand, mais les esquisses qu’on vit se produire alors sur la scène russe étaient presque toujours empreintes d’une exagération de mauvais goût. Un seul écrivain dramatique, Oblessimof, ne craignit point de copier fidèlement les mœurs villageoises dans un petit opéra plein de naturel et de grâce, le Meunier. Il ne fut point encouragé. Les usages occidentaux triomphèrent dans les classes Supérieures, et le théâtre national fut alors décidément sacrifié.

Au début de notre siècle, Karamsine fit dans ses nouvelles, la Pauvre Lise, Nathalie, Marpha, quelques efforts pour ramener la littérature russe aux sources de son originalité primitive. Malheureusement, quoiqu’il eût étudié à fond nos grands écrivains, Karamsine ne sut pas se soustraire à l’influence de l’école mignarde et langoureuse représentée en France par Florian et Marmontel. Après lui, le fabuliste Krylof indiqua plutôt qu’il ne fraya complètement une voie nouvelle. Il fallait arriver à l’époque des guerres contre la France pour voir le réveil du patriotisme provoquer dans la littérature russe de sérieux efforts d’affranchissement.

Les années qui s’écoulèrent de 1808 à 1815 furent surtout fécondes en manifestations lyriques. Joukovski arracha vaillamment la muse nationale aux influences énervantes qui avaient si longtemps pesé sur elle. Des hymnes et des chants de guerre répandirent partout des inspirations viriles, et la rupture avec l’esprit du XVIIIe siècle fut accomplie. Notre plan n’est pas de retracer ici dans ses détails le mouvement littéraire qui s’est poursuivi en Russie depuis la guerre de 1812 jusqu’à nos jours. Nous ne voulons y saisir que l’épanouissement graduel du genre particulier de littérature dont relèvent les récits qui seront l’objet de cette étude. Nous laisserons donc de côté les nombreuses tentatives d’imitation provoquées par les romans de Walter Scott. Les paysans russes qu’on fait figurer dans ces tableaux historiques ne sont guère plus vrais que ceux qui nous apparaissent dans les histoires langoureuses du XVIIIe siècle. Les premiers sont calqués sur les montagnards écossais, comme les seconds l’étaient sur les héros de Florian. Dans cette mêlée littéraire, dominée par les puissantes créations de Pouchkine, nous ne nous attacherons qu’à un seul poète, qui marche indépendant et obscur dans la voie où Gogol entraînera plus tard les romanciers de son pays. Ce poète est un paysan nommé Slépouchkine. Son recueil contient une suite de tableaux où les mœurs de la campagne sont décrites avec une touchante simplicité. Qu’on en juge par cette page naïve intitulée l’Isba, que nous croyons devoir citer tout entière.


« Amis, je veux vous parler de la vie paisible du village : je vais vous dire comment une honnête famille passe sa vie dans les champs. La pauvre cabane qu’elle habite est entièrement couverte en chaume ; ses murs sont percés de deux fenêtres étroites ; tout y est simple. Près de la porte est une image devant laquelle brûle, suivant l’usage, une bougie de cire jaune ; plus loin, une grande table de chêne, ordinairement dégarnie, à moins qu’il ne s’y trouve un puisoir en érable, rempli de bonne bière. Le long du mur règne un banc de bois ; quelques tabourets complètent l’ameublement. Les pelisses sont suspendues en bon ordre, et les pots entourés d’écorces qui remplissent les étagères sont propres et bien tenus. Dans le coin est un grand four : c’est là qu’en hiver, après le travail, toute la famille passe la nuit et dort comme dans le meilleur lit. Un enfant repose paisiblement dans son berceau suspendu à une longue perche, et sa mère veille auprès de lui en filant. Le grand-père est assis sur le four ; il y tresse avec les enfans des souliers de nattes et chante une joyeuse chanson du vieux temps. Les filles sont sur les bancs ; elles filent. Les femmes, placées à leurs métiers, tissent des étoffes rayées ou du drap. Au milieu d’elles se tient la grand’mère ; elle s’adresse à toute la famille et dit : « Que devons-nous conserver soigneusement et qu’est-ce qui nous est le plus utile ? » Chacun médite en silence ; on n’entend plus que le bruit des navettes et des fuseaux. La bonne vieille reprend la parole : « Voilà, dit-elle en montrant le four ; sans lui, nous ne pourrions vivre. Il nous réchauffe dans les froids rigoureux, il prépare le pain de la famille, console le vieillard et égaie les petits enfans. La fumée même qu’il répand nous est salutaire : voyez-la sortir en tourbillons épais le matin, quand on le chauffe ; elle sèche les mure de l’isba [3]. Le four nous conserve la santé, il nous donne le courage et le repos. »


Il y a une simplicité, une douceur tout enfantine dans les chants de Slépouchkine ; mais cette voix trop faible fut à peine écoutée. Heureusement l’œuvre d’initiation à la vie populaire, contrariée jusqu’alors par tant d’influences diverses, fut enfin tentée par les jeunes romanciers qui se groupèrent à la suite de Gogol. Dès lors un programme net rendait toutes déviations impossibles. On sait quels étaient les principes de Gogol : s’affranchir de toute imitation et reproduire avec impartialité, dans tous leurs détails, les sujets empruntés à la via nationale, telle était la règle dont Gogol poussa souvent l’application jusqu’à ses extrêmes limites. Aujourd’hui encore c’est la tendance féconde représentée par Gogol qui prévaut, mais alliée à des instincts de critique et d’art qui la corrigent et la tempèrent.

M. Grigorovitch est l’un des écrivains les plus distingués du groupe littéraire où figurent M. Tourguenief, l’auteur des Mémoires d’un Chasseur, et deux autres romanciers fort aimés du public russe, M. Pisemski et M. Dahl. Sa vie s’est passée en grande partie à la campagne. Né en 1822, dans le gouvernement de Simbirsk, il fut destiné d’abord par ses parens à servir dans l’armée russe. Il fit ses premières études dans une école du génie. Apostrophé rudement un jour par le grand-duc Michel à propos de sa tenue, il renonça à la carrière qu’il avait embrassée et rentra dans la vie civile. Ce n’est pas seulement vers la littérature qu’une fois maître d’écouter sa vocation, il se sentit entraîné d’abord. M. Grigorovitch eut un moment la velléité d’appliquer à la peinture les facultés d’observation qu’il devait porter plus tard dans le roman. Il suivit les cours de l’Académie des Beaux-Arts, et le peintre Brulof le compta parmi ses élèves. Dégoûté bientôt de la peinture comme il l’avait été des études militaires, M. Grigorovitch s’engagea dès lors résolument dans la voie qu’il ne devait plus quitter. Sa première nouvelle, le Village, publiée en 1846, révéla à la Russie un talent original. Familier avec la vie populaire et habile à en reproduire les plus humbles aspects, M. Grigorovitch y préludait aux nombreux récits où il devait combattre les abus du servage, en montrant ce que la domination d’un starosta ou maire de village a parfois d’excessif et de tyrannique. L’héroïne du Village était une pauvre jeune fille, une orpheline, à qui le ressentiment d’un starosta enlevait même la sécurité du foyer, puisque le maître de l’orpheline, trompé par des avis perfides, l’unissait à un paysan ivrogne, devenu sans le savoir le brutal instrument des vengeances du starosta. Cette donnée touchante s’encadrait dans des scènes et des descriptions dont la réalité pittoresque faisait reconnaître l’ancien disciple de l’Académie des Beaux-Arts. Il y avait là et on a pu remarquer depuis dans tous les récits de M. Grigorovitch une fidélité d’observation qui tenait du peintre autant que du romancier. Au Villaqe succéda bientôt Antone Gorémyka (Antoine Souffre-Douleur). Cette lamentable histoire, dont nous chercherons plus loin à donner une idée, acheva de fonder la réputation du jeune écrivain. Dès ce moment, ses écrits se suivirent assez rapidement, et aujourd’hui sa carrière littéraire peut se partager en deux périodes, — l’une, de 1846 à 1849, marquée par quelques récits, quelques esquisses rapides ; — l’autre, qui se continue encore et que remplissent des compositions plus étendues. Dans les nouvelles de la première manière de M. Grigorovitch, Babyl [4], le Village, la Vallée de Smédova, le Maître de chapelle Souslikof, Antone Gorémyka, l’action est à peine marquée : le tableau de mœurs se substitue au récit ; mais le but du conteur n’est pas un instant douteux. Ce qu’il s’est proposé, on le devine aisément : il veut nous inspirer l’horreur du servage, et rien ne lui coûte pour éveiller en nous l’indignation qui l’anime. Rien de plus louable assurément. Remarquons toutefois que l’exagération de certaines teintes a, dans les esquisses de M. Grigorovitch, un inconvénient véritable, et que les critiques russes ont relevé avec amertume. L’amélioration du sort des paysans a été dans ces derniers temps une question à la mode en Russie, et quelques écrivains ont trouvé leur compte à flatter la disposition des hautes classes de la société russe à s’apitoyer sur le sort des classes populaires. N’auraient-ils pas dû comprendre que procéder ainsi, c’était affaiblir la portée d’un mouvement qui eût pu atteindre à quelques résultats utiles, s’il se fût maintenu dans le domaine des réalités sérieuses ? M. Grigorovitch a payé un tribut à cette tendance passagère ; mais s’il faut regretter que ses récits y aient perdu en vérité, on ne peut qu’applaudir au sentiment généreux dont cette erreur est après tout le témoignage.

Les dernières compositions de M. Grigorovitch ne soulèvent heureusement pas la même objection. Ce qu’il faudrait y relever, ce serait plutôt une tendance qui ne s’accorde guère avec le principe fondamental de l’école nouvelle ; l’imitation étrangère va laissé plus d’une trace. Les Chemins de traverse, roman assez volumineux, publié il y a peu d’années et composé d’une suite d’études détachées, rappellent visiblement le Pickwick’s Club de Dickens. Dans une de ses plus récentes compositions, Une Soirée d’hiver, figure un joueur de clarinette qui semble aussi emprunté aux romans du conteur anglais. Il faut reconnaître toutefois que si le cadre adopté rappelle l’auteur anglais, les détails et les types principaux sont entièrement russes. Dans les Chemins de traverse, par exemple, M. Grigorovitch a groupé plusieurs types qui appartiennent tous à la classe des petits propriétaires. Ce livre nous déroule une vaste galerie de portraits, auxquels on ne peut reprocher que d’offrir des calques un peu trop serviles de la réalité. Toutes ces physionomies ont beau être vraies, elles n’en sont pas moins insignifiantes et vulgaires. Ce qui rachète ce défaut, c’est l’ampleur de la conception destinée à relier tant d’épisodes et de figures diverses. On retrouve d’ailleurs dans les détails ce mérite d’exactitude pittoresque propre à l’auteur d’Antone Gorémyka [5]. Dans d’autres récits, M. Grigorovitch s’est souvenu un peu des romans villageois de George Sand ; mais il a poussé dans cette voie la réminiscence bien moins loin que d’autres conteurs russes d’aujourd’hui. M. Pisemski est à cet égard bien plus répréhensible, et un écrivain mort depuis peu, M. Kokoref, avait donné en plein dans ce travers. Enfin M. Avdeïef, dans son Serpent de Feu, petit roman prétendu populaire, avait exagéré l’imitation jusqu’au ridicule, et ce n’était pas à la vie russe, c’était à la Petite Fadette qu’il avait emprunté les détails de ce récit. On peut s’expliquer cette manie, si l’on se rappelle que le monde qui brille dans les salons de Saint-Pétersbourg ressemble par plus d’un côté à la société des salons parisiens du dernier siècle. Le goût des pastiches n’a pas cessé de prédominer parmi les grands seigneurs russes. M. Grigorovitch a parfois dans ses romans cédé à ce penchant aristocratique, comme dans ses nouvelles il flattait outre mesure la sympathie manifestée en faveur des serfs. L’essentiel est que la vérité de ses peintures n’en ait pas trop souffert, et en fin de compte il est difficile de refuser à ses récits le premier rang parmi les études consacrées en Russie aux mœurs populaires.

Deux de ces récits nous montreront sous son double aspect le talent de M. Grigorovitch. Dans Antone Gorèmyka, c’est l’éloquent défenseur des serfs que nous allons entendre ; dans le roman des Pêcheurs, c’est un peintre exact et sobre qu’il nous faudra apprécier. Avant d’introduire le lecteur dans ces deux compositions, il faut rappeler par quelles qualités M. Grigorovitch se distingue des autres romanciers russes. Ses écrits n’ont pas le cachet d’élégance et de finesse qui recommande ceux de M. Tourguenief ; ils le cèdent en chaleur et en verve humoristique à ceux de M. Hertzen. Ce qui les recommande, c’est le sentiment et la connaissance parfaite de la vie populaire. L’intérêt naît ici d’une reproduction fidèle de la réalité plutôt que des complications romanesques. Nous saisissons dans ses traits rudes et naïfs la physionomie du paysan russe ; nous l’entendons, serf ou affranchi, nous raconter avec simplicité ses joies et ses douleurs. Pour le lecteur étranger, les récits de M. Grigorovitch ont donc le mérite d’une sorte d’enquête sur la condition et les mœurs d’une classe d’hommes qui, en Russie même, est imparfaitement connue. C’est à ce titre surtout que nous les interrogerons ici.


II

Antoine souffre-douleur, telle est la signification de ce nom d’Antone Goremyka, donné par M. Grigorovitch au personnage principal d’un de ses plus touchans récits. L’auteur a voulu montrer, par un exemple saisissant, a travers quelle série de traitemens iniques certains serfs russes, martyrs d’un intendant rapace ou cruel, sont conduits quelquefois de la misère à un état de révolte contre les lois sociales dont l’exil ou la captivité est l’inévitable terme. Dans le tableau tracé par le romancier russe, l’action tient peu de place. Elle se réduit à quelques scènes essentielles qu’il nous suffira de résumer pour saisir nettement la pensée du conteur.

Qu’on imagine la fin d’une journée d’automne en Russie. Le temps est froid, le ciel est sombre. La forêt de Troskino est dépouillée de ses derniers feuillages. Voici, au milieu des broussailles, le serf Antone Gorémyka rassemblant en paquets les branches que vient d’abattre sa bâche. L’heure est venue de rentrer au village, assez éloigné encore de la forêt. Le pauvre paysan trouvera-t-il du pain dans sa chaumière ? A cette journée si rude une plus sombre nuit ne va-t-elle pas succéder ? — C’est une question qui semble vaguement préoccuper Antone. Dans son regard terne, sur ses traits flétris, on peut lire tour à tour l’inquiétude et l’abattement. Grand et maigre, courbé déjà par l’approche de la vieillesse, le malheureux bûcheron n’en travaille pas moins avec cette résignation qui est le trait caractéristique des paysans de la Russie. Antone n’est pas seul : à cinquante pas de lui, un enfant à demi nu grimpe péniblement à un vieux sapin dont la cime est couronnée par des nids de corbeaux. Plus près, à l’entrée du fourré, un telega (chariot), attelé d’un petit cheval bai-brun assez vigoureux, attend le chargement qu’Antone doit ramener au village.

Telle est donc la scène, et dans ces premiers détails du tableau il règne une tristesse qui est en harmonie avec l’action où va figurer le serf souffre-douleur. Les feuilles mortes couvrent le sol et tourbillonnent sur l’eau verdâtre des mares que les pluies d’automne ont creusées ça et là au milieu des bruyères. Le silence est profond. Le paysan jette un coup d’œil sur l’enfant, qui est son neveu ; il l’appelle d’une voix éteinte et rauque. L’enfant est toujours au haut du sapin ; loin d’obéir, il se met à grimper de plus belle. Enfin son oncle lui promet de le laisser monter à cheval, et Vaniouchka (c’est le nom du jeune paysan) descend de l’arbre avec la rapidité d’un écureuil. On reprend la route du village de Troskino, et on arrive bientôt à l’isba d’Antone.


« Cette isba était située au bout du village, et se faisait remarquer par sa vétusté. Comme les poutres dont elle se composait étaient presque entièrement pourries du coté qui donnait sur les prés, elle était fortement inclinée dans cette direction. Le toit de paille qui la couvrait penchait en avant ; elle n’avait point de cheminée ; un pot de terre, dont le fond avait été troué, en tenait lieu. L’unique fenêtre qui i’éclairait était encadrée d’une bande de terre glaise et bouchée par un paquet de haillons. Enfin des supports de bois la soutenaient de tous côtés ; on eût dit un vieillard qui s’appuyait sur des béquilles. La vue de cette pauvre demeure inspirait une profonde tristesse ; il n’y avait pas jusqu’au voisin, le vieux Stépane Bitchouga, qui tenait fort peu cependant aux choses de ce monde, dont le cœur ne se serrât toutes les fois qu’il portait les yeux de ce côté.

« Quoi qu’il en soit, Antone et son neveu avaient hâté le pas, et à mesure qu’ils approchaient, leurs figures s’épanouissaient. Le petit Vaniouchka s’écria même plusieurs fois dans l’excès de son bonheur : — Oncle Antone, nous voici arrivés ! vois-tu, oncle, la maison là-bas ! elle est là !

« Lorsqu’ils entrèrent dans la cour, une petite fille de six ans environ vint à leur rencontre ; elle se mit à courir en criant et en imitant des mains autour du telega, et finit par s’accrocher à la touloupe [6] d’Antone. Celui-ci la prit dans ses bras, lui montra la charrette du doigt, tira de son sein, en souriant avec malice, un petit rameau et le lui donna ; puis il la caressa de nouveau et la posa doucement par terre. L’enfant paraissait ivre de joie.

« — Allons, Vania, cria-t-il au garçon, tu dois en avoir assez, descends et rentre avec la sœur dans l’isba ; allez vous coucher sur le four. Mais vous devez avoir faim ?

« — Oncle Antone, mon tourtereau, mon trésor, laisse-moi dételer le cheval ; je mangerai ensuite.

« — Tu es gelé, comment pourrais-tu t’en tirer ? tes mains sont toutes raides.

« — Oncle Antone, mon tourtereau, reprit Vania, je l’en supplie ! Toi, petite, rentre ; tu as froid… je vais venir.

« Le paysan céda à ces instances, et quelques momens après ils entrèrent tous trois dans l’isba. La femme d’Antone n’était pas seule, et le personnage qui était sur le banc, à quelques pas d’elle, parut faire sur Antone une impression assez désagréable. C’était une vieille femme dont tout l’extérieur annonçait la plus profonde misère. Un teint jaunâtre, un nez pointu, des yeux gris enfoncés, mais perçans, lui donnaient l’apparence d’une babaiaga [7], ou pour le moins d’une sorcière de village. »


Entre cette vieille mégère et Antone Gorémyka s’engage une conversation où l’auteur introduit habilement toutes les formules hypocrites des mendians russes. Antone rapporte à la vieille femme les bruits qui courent sur elle. On assure qu’elle a mis de l’argent de côté. La vieille s’en défend avec force et crie misère : elle n’a point de gîte, et son fils a été fait soldat ; elle est seule au monde. Tout en parlant ainsi, elle prend adroitement quelques renseignemens sur les paysans riches du village, et Antone lui répond sans méfiance. Peu à peu il parait même se laisser aller à causer amicalement. Il fait asseoir la mendiante à ses côtés et lui offre de partager son repas.


« — Varvara, que fais-tu là dans ton coin ? Sers-nous à dîner ; je meurs de faim, les enfans aussi probablement, et la vieille mangera bien un morceau avec nous.

« — Que veux-tu que je te donne Antonouchka [8] ? Nous n’avons rien.

« — Je croyais qu’il restait des oignons.

« — Non, il n’y en a plus, les enfans les ont mangés ce matin. » Et la pauvre femme poussa un profond soupir.

« — Allons ! donne-nous du pain et du kvas [9], et ne sois donc pas triste comme cela.

« Varvara se leva, prit un pot qui était sur la planche, y versa du kvas, tira du tiroir de la table le reste du pain noir, une salière ébréchée, un couteau, et posa le tout en silence devant son mari. Cela fait, elle alla s’asseoir au fond de la chambre, les bras croisés, et se mit à regarder Antone d’un air attentif. Les deux enfans, qui s’étaient blottis sur le four, vinrent prendre part à ce triste régal ; la vieille avait déjà mangé avec Varvara. Antone reprit la conversation.

« — Eh ! la mère, — dit-il à la vieille, tout en caressant la petite fille qui s’était cramponnée à son cou, — j’espère que voilà des enfans gâtés ! mais il le faut bien ; ils ne reverront plus leur père sans doute et n’auront après moi que misère…

« — Ainsi, lui répondit assez brusquement la vieille, ton frère Yermolaï ne t’a pas donné le moindre signe de vie ?

« — Non, depuis qu’il a été fait soldat, ni lui, ni sa femme ne m’ont donné de leurs nouvelles. Nous en avons demandé à des militaires qui se sont arrêtés dans le village l’année dernière ; ils nous ont dit qu’ils n’en avaient jamais entendu parler. Ce n’est pas que nous le regrettions, lui : c’était un paresseux et un ivrogne qui vivait à mes dépens ; mais sa femme était douce et travailleuse, oui. Au reste telle était sans doute la volonté de Dieu.

« A peine avait-il achevé, qu’il se renversa contre le mur ; puis sa physionomie douce et naïve s’assombrit peu à peu. Il était facile de voir que tout sentiment de bonheur s’était éteint dans son cœur, mais il semblait craindre de manifester cet abattement devant sa femme, car il la regardait de temps en temps à la dérobée. Il se redressa bientôt et continua en ces termes :

« — Il y avait un temps, vieille mère, où je ne vivais pas plus mal qu’un autre : ma réserve était pleine et mon champ me donnait de bonnes récoltes ; j’avais trois vaches dans mon étable et deux chevaux. Maintenant me voilà trop heureux d’avoir à manger une croûte de pain, et si j’ai quelque chose de mieux, c’est lorsqu’il y a un mort dans le village ; je le veille en lisant des psaumes, et cela me vaut toujours un grivennik [10] ou deux…

« Mais ici il jeta les yeux sur Varvara ; elle s’était caché la figure avec les mains et pleurait. Antone se troubla. — Oui, la vieille, dit-il en élevant la voix, c’est comme ça, et cependant moi et ma femme nous supportons notre sort avec courage, nous ne le reprochons pas au ciel, — et toi, tu le plains toujours ! C’est un crime, car enfin telle est la volonté « le Dieu : la vie est amère pour nous autres paysans, mais il faut s’y résigner…

« Varvara se leva vivement, ouvrit la porte et disparut. À peine fut-elle sortie, qu’Antone reprit en baissant la voix : — C’est, elle qui me tourmente le plus ; elle ne sait pas supporter cela ! Mais je vais m’ouvrir à toi maintenant. Ah ! va, nous sommes perdus, nous et ces enfans ! perdus sans retour. Ce morceau de pain que voilà, eh bien ! c’est amer à dire, mais il n’est pas à nous ; je l’ai emprunté au voisin Stognéï. Trop heureux qu’il me l’ait donné !

« — Et tout ça vient sans doute de l’intendant ? dit la vieille. Vous lui déplaisez sans doute.

« — Si ce n’était que cela, reprit Antone, le mal ne serait pas si grand. Qui est-ce qui lui plaît ? Et cependant ils vivent tous tant bien que mal. Mais il y a longtemps que le misérable a juré de me perdre, de me chasser d’ici-bas, et sais-tu pourquoi ? Un jour, il y a quatre ans de cela, les paysans, fatigués du monstre, se décident à le dénoncer aux jeunes maîtres qui vivent à Pétersbourg. Comme je sais écrire, on me charge de faire la lettre, et elle est envoyée. Malheureusement il a des amis là-bas, dans les antichambres, et au lieu d’être mise sous les yeux des maîtres, la lettre lui revient. Il réunit les paysans, et à force de les tourmenter, il apprend d’eux que la dénonciation a été écrite par moi. Voilà mon crime. À partir de ce moment, il ne sait qu’inventer pour me punir. Après avoir fait mon frère soldat, il m’a accablé de corvées, si bien que je n’ai plus eu le temps de cultiver ma terre ; il me l’a changée pour une autre qui ne vaut rien. Je suis ruiné ; c’en est fait de moi. Ainsi maintenant voici le moment de payer l’abrok [11]. Où prendrai-je de l’argent. Il m’a réduit à la mendicité et me menace de me faire soldat ou de m’envoyer aux colonies [12], sans pitié pour ma femme. Ah ! si j’étais seul ! Mais non. Ah ! il faut que je sois bien coupable devant Dieu.

« Il se tut, car Varvara rentra précipitamment, et lui annonça qu’on frappait à la porte de la cour. Antone courut à la fenêtre et demanda : — Qui est là ? — On ne répondait pas. Il répéta sa question. Une voix argentine se fit entendre, et une petite fille d’une douzaine d’années parut dans l’isba. À ses traits délicats et à son costume, il était aisé de voir qu’elle n’appartenait pas à la classe des paysans.

« — Que veux-tu, Fatimouchka ? lui dit Antone d’une voix émue. Veux-tu des tiourki [13] ! Tiens.

« — Non, merci ; oncle Antone, répondit la petite encore toute haletante. C’est Nikita Fédorovitch qui te demande tout de suite.

« A cette nouvelle, Varvara se mit à fondre en larmes, et Antone lui-même parut comme atterré. — Allons ! s’écria-t-il, le jour de malheur est arrivé ; c’est sans doute pour la redevance. Varvara, tais-toi. Qu’y faire ? »


Antone se hâta de se rendre à l’invitation de l’homme impitoyable qui dispose de sa vie. Il l’aborde en tremblant. L’intendant réclame le paiement de la redevance. « Écrivez aux maîtres, répond Antone avec calme. Je subirai le châtiment qu’on m’imposera, mais il m’est impossible de payer. » L’intendant se souvient alors qu’il reste à Antone un cheval en vie. Qu’Antone vende ce cheval, et le paiement est assure. C’est en vain qu’Antone le supplie au nom de sa femme et de ses deux enfans adoptifs de lui laisser ce vieux compagnon de travail. — C’est demain jour de foire à la ville, répond l’intendant : va vendre ton cheval, et qu après-demain l’argent soit au complet.

Cet ordre va décider de la destinée d’Antone. Le lendemain il part, il emmène son cheval à la ville voisine : triste voyage, animé toutefois par quelques rencontres qui fournissent à M. Grigorovitch l’occasion de mettre en relief certains traits curieux de la vie du serf et du paysan libre en Russie. Le contraste de la bonne humeur du paysan libre et de la tristesse résignée du serf est vivement rendu, par exemple, dans la scène que nous allons citer.


« Comme Antone s’avançait, il entendit retentir devant lui un refrain joyeux, et bientôt après il aperçut, au détour de la route, deux jeunes gens qui marchaient d’un pas dégagé dans la même direction que lui. L’un d’eux, celui qui paraissait le plus âgé, avait les cheveux et les yeux noirs comme jais ; l’autre était blond, et sa barbe était naissante. Ils portaient des tuniques courtes en peau de mouton et encore couvertes de craie [14], des casquettes de bourgeois à visière, ornées sur le devant d’une plume de paon. Chacun d’eux avait une paire de bottes neuves qui lui ballottait sur le dos. Enfin l’un et l’autre avaient à la bouche une petite pipe avec une garniture de cuivre.

« A peine Antone les eut-il atteints, qu’ils s’arrêtèrent, et l’aîné d’entre eux lui cria en montrant une rangée de dents blanches comme des perles : — Bonjour, frère paysan, veux-tu nous prendre en croupe ? — Après quelques plaisanteries sur sa monture, plaisanteries auxquelles Antone répondit aussi gaiement qu’il put, le plus jeune des deux, Matiouchka, prit la parole à son tour :

« — De quel endroit Dieu t’amène-t-il, homme du Christ ?

« — Nous sommes du village de Troskino, répondit Antone en soupirant, et vous ?

« — Nous ? du village de Doubinovka, près du bourg de Khvorostinovka, commune de Kalotilovka [15], répondit sérieusement le jeune gars à la barbe noire.

« — Ah ! diables que vous êtes ! dit Antone. Mais quel est votre métier ?

« — Tu veux le savoir ? Arrivés dans un village, nous frappons à grands coups de gourdin à une fenêtre. — Eh ! vous toutes, disons-nous, femmes, jeunes filles et maîtresses de logis, avez-vous de l’ouvrage à nous donner ? Si vous en manquez, servez-nous au moins de la braga [16] ; nous sommes de bons vivans.

« — Vous êtes sans doute tailleurs ?

« — Oui, et de fameux lurons ! Allons, Seneka, cria le jeune paysan à son camarade, tu es donc endormi ; entonnons quelque chose.

« Ils se mirent à chanter. Antone les écouta en silence.

« — Combien payez-vous d’abrok ? leur demanda-t-il d’un air soucieux dès qu’ils eurent cessé.

« — Pas un kopeck, lui répondit l’un d’entre eux.

« — Comment cela ?

« — Mais oui, frère, nous sommes libres, nous vivons sans souci et sans maîtres. — Et ils se mirent à chanter de plus belle. Les voyageurs avaient atteint un monticule au sommet duquel était un cabaret, et ils s’arrêtèrent.

« — Allons, crièrent les tailleurs à Antone, descends, il faut nous rafraîchir le cœur ; voici Justement une apothicairerie de l’état [17].

« — Non, merci, frères ; vrai, je vous remercie, répondit-il en détournant les yeux et en se grattant la nuque.

« — Ah ! ne fais donc pas le dégoûté ; allons boire ensemble à notre rencontre ?

« — Je n’ai pas le temps, je ne suis pas comme vous, moi. D’ailleurs Je n’ai pas d’argent.

« — Le beau malheur ! tu laisseras quelque chose en gage, et tu le prendras en repassant.

« Antone était sur le point de succomber ; mais après quelques instans de lutte, il reprit avec force : — Non, avec l’aide de Dieu, je n’entrerai pas.

« — Tu ne bois donc pas ?

« — Si fait, mais je n’irai pas. — Et fouettant son cheval, il s’éloigna rapidement. »


Comment Antone arrive à la ville, comment il hésite à se séparer de son cheval malgré les marchés favorables qu’on lui offre, comment il est introduit par un compagnon officieux dans une auberge où on doit le loger à crédit, ce sont des incidens trop complaisamment développés peut-être par M. Grigorovitch. Entrons tout de suite dans l’auberge où doit séjourner Antone. Le pauvre serf, une fois installé dans ce triste gîte, y est victime de la confiance qu’il s’est trop hâté d’accorder à son complaisant introducteur. L’hôte, dont cet homme est le complice, accueille sans difficulté le paysan souffre-douleur ; échauffé par quelques libations d’eau-de-vie, celui-ci ne tarde pas à s’endormir. La nuit s’écoule ; mais à peine le jour commence-t-il à poindre, que des gémissemens réveillent en sursaut tous les dormeurs. C’est Antone qui pousse ces cris ; il est dans le plus profond désespoir, il s’arrache les cheveux et se tord les bras. On l’entoure, et il entraîne tous les spectateurs au fond de la cour, à la place où il avait attaché son cheval ; elle est vide. Qui peut avoir commis ce vol ? L’hôte est interpellé avec vivacité par tous les assistans, que la douleur d’Antone fait sortir de leur calme habituel. L’aubergiste parait d’abord un peu décontenancé par ces vociférations : il essaie néanmoins de se justifier, et donne à entendre que le paysan dont Antone était accompagné, et qui a disparu, peut bien avoir fait le coup ; mais il ne le connaît pas. — « Que faire ? s’écrie Antone ; je suis perdu, ruiné sans retour, moi, ma femme et nos pauvres orphelins. L’intendant va me dévorer. — Cours au tribunal, lui dit un des assistans, déposes-y ta plainte. — Mais je n’ai pas d’argent ! — Ah ! tu n’as pas d’argent ! s’écrie aussitôt l’aubergiste changeant de ton. Coquin que tu es ! tu viens boire et manger chez d’honnêtes gens sans avoir de quoi les payer ? » A ces mots, l’auditoire populaire n’ose plus prendre la défense d’Antone ; on commence à se demander qui il est, d’où il vient ; personne ne peut le dire. L’hôte triomphe, il exige qu’Antone se dépouille de sa touloupe et la lui donne en gage. Le pauvre Antone reste en chemise au milieu de la cour. Il commence à pleuvoir ; Antone ne sent rien, et comme il continue à se tourmenter, quelques bonnes âmes, qui persistent à s’intéresser à son sort, l’engagent à aller lui-même à la recherche de son cheval. Mais où aller ? Les uns lui indiquent un village mal famé à vingt verstes de là, d’autres l’envoient d’un côté tout opposé ; personne n’est d’accord. Il finit par se mettre en route au hasard. À peine est-il parti, que tous les donneurs d’avis s’accordent à dire qu’il va courir en pure perte, et que, puisqu’il n’a pas d’argent, il ne saurait rentrer en possession de son cheval dans le cas où il le retrouverait ; Après avoir ainsi sagement devisé, ils rentrent dans l’isba, car la pluie redouble.

Quel sera le dénoûment de cette sombre histoire ? Antone, poussé au désespoir, deviendra le complice de son frère Yermolaï, un déserteur vagabond qui, avec le fils de la vieille sorcière déjà entrevue au début du récit, court le pays pour dévaliser les voyageurs. Le serf se transformera donc en voleur ; cette vie commencée dans le travail s’achèvera dans l’ignominie, et l’inhumanité d’un intendant cupide aura été la cause de cette transformation.

Une semaine s’est écoulée depuis cette aventure. Les voleurs ont été surpris, Antone a été arrêté avec eux. On les condamne à finir leurs jours en prison, et presque tous les habitans du village de Troskino sortent des maisons pour assister au départ des prisonniers. La foule est nombreuse et animée ; paysans, paysannes, jeunes filles et enfans de tout âge entourent deux charrettes attelées chacune d’une paire de chevaux vigoureux. Les charrettes sont vides, mais deux hommes d’un âge mûr se tiennent accoudés contre l’une d’elles ; ils portent des tuniques très courtes fortement sanglées autour du corps par une courroie ; des plaques de cuivre brillent au côté droit de leur poitrine ; ce sont les sotski (centeniers) du bureau de police du district. Ils causent amicalement l’un et l’autre avec un jeune gars auquel est échue la triste corvée de conduire les détenus jusqu’à la prison voisine. À quelques pas de ce groupe, un soldat appuyé sur son fusil tourne le dos au conducteur du second telega, enfant de seize ans environ, et frise son épaisse moustache en regardant les paysannes. De l’autre côté du telega, le forgeron Vavila et son aide sont assis sur les essieux. Ce dernier tient un sac de cuir d’où sort l’extrémité d’une pince et d’un marteau ; il se gratte la nuque d’un air insouciant et regarde le ciel, qui est couvert de nuages. Ce sont surtout ces deux personnages qui attirent l’attention de la foule. Chacun s’efforce de voir les kalodki [18] de bouleau qui sont entassés devant le forgeron ; un vieux paysan ne peut même point se retenir, il les pousse du pied.


« — Quelles machines ! dit-il en retirant vivement le pied.

« — de quoi te mêles-tu ? fit Vavila d’un ton sévère ; est-ce que tu n’en as jamais vu ?

« — Non ; c’est la première fois, reprit-il d’un air de regret, c’est curieux.

« — Dis donc, oncle Vavila, dit une paysanne, cela doit être bien lourd. — Et elle tendit en avant son long cou hâlé par le soleil.

« — Sans doute que c’est lourd, répondit le forgeron ; essaie-les. — Allons ! où le fourres-tu ? dit le vieux paysan à la jeune femme. Veux-tu t’en aller, ou je te… et l’ayant repoussée, il fixa de nouveau les yeux sur l’objet de la curiosité générale.

« — Où les as-tu coupées, oncle Vavila ? Est-ce dans le bois de sapins ? demanda une jeune fille aux joues cramoisies qui se tenait derrière une vieille femme couverte de rides.

« — Qu’est-ce que cela te fait ?

« — Ah ! notre Antone aura à quoi penser maintenant, dit un des spectateurs : voilà pour ses vieux jours une paire de bottes qui a de fameux revers.

« — Et il les a méritées, le brigand ! Pourquoi s’est-il chargé la conscience d’un pareil crime ? Dévaliser un homme, quelle bagatelle !

« — Oui, frère, ajouta un autre ; qui l’en aurait cru capable ? Personne ne pouvait deviner qui volait dans le village… Il parait que c’étaient eux, et qu’Antone était chargé d’indiquer les vols à commettre. Étais-tu là, tante Fédocia, lorsqu’on a amené la vieille, mendiante ?

« — Non, je n’y étais malheureusement pas ; on dit qu’elle est la mère de l’un des malheureux.

« — Oui ; mais elle est si méchante, que lorsqu’on a voulu la lier, elle a failli mordre Trifone à la main. La vieille diablesse ! elle qui paraissait si douce, si tranquille ! Chacun lui donnait quelque chose.

« Les conversations continuèrent ainsi pendant quelque temps ; mais tout à coup le bruit augmenta, et une voix cria : — On les amène, les voici.

« Le cortège que l’on attendait si impatiemment parut en effet à l’extrémité du village ; l’intendant marchait en tête d’un air affairé ; il était entouré de sotski et de starosta. La haie était formée par des soldats en tenue d’escorte. Antone marchait le dernier, et entre lui et la foule, qui suivait en silence, venait Varvara se traînant avec peine ; Vaniouchka et sa petite sœur étaient près d’elle, et poussaient des gémissemens qui résonnaient d’un bout du village à l’autre. Quelques groupes d’enfans couraient sur les côtés.

« — Allez-vous-en, cria avec force l’intendant en repoussant la foule.

Qu’est-ce que vous faites là ? Allons, dit-il au forgeron, lève-toi et mets-leur les balodki. Et vous, ajouta-t-il on s’adressant d’un air souriant aux sotski et aux soldats, faites bien attention. — Cela dit, il se retira de quelques pas. Le forgeron entra immédiatement en besogne.

« La foule devint morne et attentive ; les coups de marteau retentissaient au loin.

« — Eh ! frère Vavila ! lui dit hardiment Vermolaï lorsqu’il avança le pied, qui aurait dit que nous nous reverrions un jour pour cela ? Te rappelles-tu le temps où nous buvions ensemble ? Ah ! tu étais alors un fameux luron.

« — Monte, misérable ! lui cria l’intendant ; attends un peu, et on t’apprendra à rire.

« Les sotski aidèrent Yermolaï à monter dans un des telega où étaient déjà la vieille mendiante et son fils.

« Quand il s’agit de faire subir la même opération à Antone, le forgeron lui dit de s’asseoir sur l’essieu du telega. Au premier coup qu’il frappa, une sourde rumeur s’éleva dans la foule, et Varvara vint se jeter aux pieds de son mari ; les paysans y poussèrent aussi les deux enfans.

« — Oh ! père, s’écria Varvara dans son désespoir, ne nous quille pas ! ne le laisse pas emmener ! Qu’allons-nous devenir ?

« — Eh ! frères, s’écria Yermolaï en couvrant la voix de Varvara, ne manquez pas, au nom de notre ancienne amitié, de protéger mes pauvres enfans. Ils ne sont pas coupables… Eh ! vous, les filles, mes tourterelles en jupons, mes petites pies au blanc corsage, ajouta-t-il en faisant signe aux jeunes paysannes qui étaient dans la foule, ayez bien soin des pauvres orphelins.

« En ce moment, les yeux d’Antone, qui jusqu’alors était resté complètement impassibles, se mouillèrent de larmes, et il releva lentement la tête. Son voisin Bitchouga s’approcha de lui.

« — Eh ! frère Antone, lui dit-il tristement, tu avais là un vilain commerce ; et me fait de la peine, vrai.

« — Que veux-tu ! répondit tristement Antone, j’étais né sans doute pour le malheur. Il faut savoir s’y résigner ; mais les enfans me chagrinent. Au reste j’ai eu tort, je me suis fourré parmi des voleurs : je suis coupable, j’aurais dû prévenir l’autorité ; mais comment le faire ? C’était livrer mon frère… Maintenant tout est fini. — Il voulait encore ajouter quelques mots, mais il fit un signe de la main, s’essuya les yeux avec le pan de sa touloupe et parut complètement résigné à son malheureux sort.

« — Allons, faites-le monter ! cria l’intendant aux sotski. — Varvara se prosterna devant lui ; les sanglots étouffaient sa voix.

« — Tante Varvara ! s’écria Yermolaï, tais-toi donc ! tu n’obtiendras rien de ce drôle-la. Vois comme il s’étale ; il avait juré de perdre Antone le jour où celui-ci l’a dénoncé.

« — Partez ! dit l’intendant d’un air furieux. — Et le convoi se mit en mouvement. La foule suivit les prisonniers jusqu’à la barrière du village et y resta jusqu’à ce qu’on les eût entièrement perdus de vue. »

Ainsi se termine souvent la vie d’un serf russe. Remarquons cependant que, préoccupé de montrer les abus du servage, M. Grigorovitch a un peu assombri les teintes du tableau. Quoi qu’il en soit, il y a dans le récit d’Antone Gorémyka assez de traits exacts, assez de révélations douloureuses pour que le défaut de mesure, signalé dans quelques détails, ne détruise ni l’intérêt ni la signification de l’ensemble.

Autour d’Antone Gorémyka, on peut grouper toute la série des nouvelles de M. Grigorovitch inspirées, comme celle-ci, par cette horreur du servage qui a dicté de nos jours aux romanciers russes quelques-uns de leurs plus éloquens récits. D’autres compositions, plus calmes et de plus longue baleine, n’ont plus, nous l’avons dit, ce cachet de plaidoyer, de protestation passionnée : ce n’est pas le serf, c’est le paysan libre qui nous apparaît alors, et M. Grigorovitch, ennemi du passé en ce qui touche le servage, s’en montre le défenseur, quand il s’agit de décider simplement entre les vieilles mœurs et les mœurs nouvelles, entre la Russie patriarcale et la Russie moderne, dont le contraste n’est pas moins saisissant dans les campagnes que dans les villes. Que l’on en juge par cette curieuse histoire des Pêcheurs, type des derniers romans de M. Grigorovitch, comme Antone Gorémyka est le type de ses premières nouvelles. Nous n’avons plus ici à nous attendrir, à nous indigner : nous avons devant nous des paysans libres ; seulement l’ancien paysan est opposé au nouveau, le culte du passé au goût des changemens, et c’est de la lutte de deux tendances contraires que naît l’intérêt.

L’histoire d’Antone Gorémyka s’ouvrait par une description qui était en harmonie parfaite avec le sujet du récit. C’était au milieu d’une nature désolée, à la fin d’une sombre journée d’automne, que nous rencontrions le serf souffre-douleur. Dans les Pêcheurs, le paysage, calme et grave, est d’accord aussi avec les incidens qu’il doit encadrer. Transportons-nous dans le gouvernement de Toula, près d’un gros bourg nommé Komarévo ; dirigeons-nous vers cette rivière de l’Oka que borde une longue rangée de collines, descendons-en les bords jusqu’à l’endroit où un ravin profond se creuse un passage entre ces hauteurs couvertes de sapins. Au milieu du ravin s’élève une maison de paysan, construite en bois, comme le sont toutes les demeures des paysans russes. Derrière la maison s’étend un petit verger arrosé par un ruisseau. Plus loin, un sentier mène à la forêt. Quelques filets suspendus aux broussailles, un bateau amarré sur le bord de la rivière, annoncent que ce lieu est habité par une famille de pêcheurs. Tel est le paysage où vont se dérouler les principales scènes du drame dont il faut maintenant passer en revue les acteurs.

Le chef de cette petite colonie perdue au bord de l’Oka se nomme Gleb Savinitch. C’est un paysan libre du village de Sasnovka ; il abandonne les champs qui lui reviennent comme membre de la commune pour avoir le droit de pêcher sur ce point de la rivière. S’est-il enrichi à ce pénible métier ? Il serait difficile de le dire. Un paysan russe, quels que soient ses profits, ne modifie nullement sa manière de vivre ; il continue à habiter son isba enfumée, à porter le même kaftane [19] ; sa femme et ses enfans marchent toujours pieds nus. Il serait possible cependant que Gleb eût de l’argent en caisse. C’est maintenant un homme d’une soixantaine d’années, encore plein de vigueur et d’entrain. Quoique d’un caractère ardent, Gleb est presque toujours maître de lui-même ; mais lorsqu’il est poussé à bout, ses yeux s’animent, il élève la voix, et les plus blessans sarcasmes s’échappent de ses lèvres. Anna, sa femme, est une petite vieille très alerte et occupée du matin au soir à faire marcher son ménage. La pauvre Anna est d’ailleurs aussi bonne que résignée, et tout despote qu’il est, Gleb apprécie les qualités de sa compagne. Jamais il ne s’est permis de lever la main sur elle ; mais il la rudoie sans pitié lorsqu’elle se hasarde à lui donner un avis, un conseil, avec cette abondance de paroles que l’on reproche généralement aux femmes ; tout ce que Gleb exige d’elle, c’est que la maison soit en ordre.

Le laborieux pêcheur a trois fils. Le plus jeune d’entre eux, Vania, est un charmant blondin de huit ans, d’un caractère doux et mélancolique ; le second, Vassili, ne le cède point à son frère pour la douceur, mais il est beaucoup plus vif ; quoiqu’il ait douze ans à peine, c’est déjà un solide gaillard aux larges épaules, aux mains nerveuses, et un travailleur infatigable. Quant à Petre, l’aîné des enfans de Gleb, il a vingt-quatre ans et ne ressemble en rien à ses deux frères. Il est d’une taille gigantesque, et pourtant ses membres grêles et sa poitrine étroite annoncent un pauvre ouvrier ; sa figure basanée exprime une énergie sauvage, et il a dans le regard quelque chose de sinistre. Quoique marié depuis un an, il continue, suivant l’usage des paysans russes, à demeurer avec sa jeune femme et son enfant dans la maison paternelle ; mais il supporte assez impatiemment le joug que Gleb impose à tous les membres de sa famille. Il lui tarde d’aller exercer son métier dans un riche village qui se trouve à deux cents verstes de l’isba paternelle, et où on lui a dit qu’il gagnerait sa vie sans grandes fatigues. Il a déjà laissé entrevoir cette intention à son père ; celui-ci ne veut pas en entendre parler ; il ne saurait se passer des services de Petre, et ne veut point louer un ouvrier pour le remplacer. Bien des années se seraient écoulées avant que ce différend se fût arrangé à l’amiable, si une circonstance tout à fait imprévue n’était venue y mettre fin.

On est à la fin de l’hiver ; une neige épaisse couvre encore le sol, mais déjà la température annonce le printemps. La vieille Anna est assise avec Vania devant le perron qui donne sur la cour, et son tablier est rempli de petits gâteaux moulés en forme d’oiseaux ; elle les jette sur le toit l’un après l’autre, et sa douce physionomie est rayonnante de bonheur. Au moment où elle se livre à cette occupation, un paysan très mal vêtu, accompagné d’un enfant d’une dizaine d’années, parait sur le sentier de la forêt ; lorsqu’il est arrivé à quelques pas d’Anna, il la salue respectueusement. La bonne vieille pousse une exclamation ; elle vient de reconnaître un de ses parens éloignés qu’elle avait perdu de vue depuis bien des années. L’homme qui vient de se présenter inopinément devant Anna se nomme Akime. Il est d’un village des environs. À la mort de son père, il a hérité d’une isba bien construite, de plusieurs chevaux et de quelques pièces de bétail ; néanmoins, peu habitué au travail dans son enfance, il a bientôt vu la misère succéder à sa rustique opulence. Tour à tour marinier, meunier, berger, il en est venu à mener la vie de l’ouvrier nomade, et on ne l’a vu se fixer qu’une seule fois chez la femme d’un soldat, dans un village du gouvernement de Toula. Comment a-t-il pu rester cinq ans au service de cette femme, connue pour sa dureté impitoyable ? Un enfant que la mégère avait mis au monde un an après l’arrivée d’Akime explique cette patience. À la mort de son hôtesse, Akime a chargé l’orphelin sur son dos, et après plusieurs démarches infructueuses pour trouver du travail, il vient frapper à la porte de Gleb le pêcheur. La vieille Anna accueille avec joie sa demande ; mais son mari se montrera-t-il aussi charitable ? Elle tremble qu’il ne refuse ; elle indique à Akime toutes les précautions qu’il faut prendre, et celui-ci promet de les suivre de point en point. Bref l’oncle Akime est reçu dans la maison de Gleb ; celui-ci a calculé en effet que l’enfant dont Akime est accompagné pourra avec le temps devenir un bon ouvrier. Au moment même où ces nouveaux hôtes s’installent sous le toit paternel, Petre obtient de Gleb la permission depuis longtemps sollicitée, celle de chercher du travail dans un riche village des environs, et il part avec son frère Vassili, laissant sa femme et ses enfans sous la garde du pêcheur.

L’oncle Akime est désormais le plus heureux des hommes ; mais le petit Grichka, l’enfant qu’il a adopté, est beaucoup moins satisfait, il veut repartir. Grichka, il faut bien le dire, est peu digne d’intérêt : il est vicieux et sournois. Quelques corrections cependant le remettent sur le droit chemin, et on le voit bientôt se lier avec l’aimable et doux Vania, le plus jeune des fils du pêcheur. Un jour ils conduisent ensemble une nacelle sur la rivière de l’Oka, qui coule près de l’habitation. Jetés sur le bord opposé, ils se décident à aller demander secours à quelques bergers. Tout à coup ils rencontrent une jeune fille de leur âge qui, en les voyant, s’arrête interdite. Ils reconnaissent Dounia, fille d’un vieux pêcheur nommé Kondrati, qui venait de s’établir depuis peu sur les bords de l’étang. Les enfans lui racontent leur mésaventure ; Dounia les conduit vers son père, qui leur fournit des avirons, et ils regagnent la maison sans que Gleb se doute de leur escapade. À partir de ce jour, des relations assez fréquentes s’établissent entre Dounia et les deux enfans ; mais on touche déjà à la fin de l’été, voilà plus de cinq mois que l’oncle Akime est dans la maison du pêcheur : l’ennui commence à le gagner, et malgré toute la crainte que Gleb lui inspire, il néglige les travaux dont on le charge pour se livrer, suivant son habitude, aux occupations les plus futiles. On le voit passer des heures entières à confectionner des jouets d’enfans ; il élève au milieu de la cour une huche à étourneaux très habilement faite. Le pêcheur perd patience ; il le tance sévèrement et lui signifie qu’il ait à vider les lieux ou à reprendre au plus tôt la rame et le filet. L’oncle Akime se sent profondément humilié : il trouve ces reproches injustes et cherche une autre place. La Providence lui épargne ce soin. Un jour qu’il tombait une neige glaciale mêlée de pluie, le pêcheur charge l’oncle Akime d’une commission pressante. Il s’agit de se rendre au village. Le pauvre Akime s’exécute ; mais il rentre au milieu de la nuit, mouillé jusqu’aux os, et se couche sur le four. La fièvre se déclare, et peu de jours après, au moment où tous les membres de la famille viennent de souper en commun dans l’isba, l’oncle Akime pousse un long gémissement.


« — Qu’as-tu ? lui demanda Gleb avec impatience.

« — Père, répond Akime d’une voix haletante, je sens… oh ! oui, je sens que la mort n’est pas loin. Ne me laissez pas mourir sans que j’aie mis ordre à ma conscience.

« Le pêcheur fit un signe de tête à Vassili, et celui-ci courut à Sasnovka chercher le prêtre. Il l’amena vers minuit dans un telega. Après avoir confessé le malade, le prêtre lui donna la communion, essaya de le consoler et repartit. Akime demeura pendant quelque temps plus tranquille, mais aux premières lueurs du jour ses gémissemens recommencèrent. On le porta sur le banc près des images, et toute la famille se rangea autour de lui. Personne ne pleurait, mais toutes les physionomies étaient recueillies, tous les regards étaient fixés avec une sorte de respect sur la figure pale et amaigrie, du moribond.

« — Que veux-tu ? lui demanda Anna en se baissant vers lui, les yeux mouillés de larmes.

« — Grich… Grichouchka, dit-il à demi-voix.

« Le pêcheur prit l’enfant et le plaça devant Akime. Celui-ci tourna vers lui ses yeux tentes et hagards, le regarda longtemps, puis il leva la tête et essaya de parler ; mais il se mit à sangloter, laissa retomber sa tête sur sa poitrine, étendit la main et parut chercher quelque chose autour de lui.

« — Allons, mon bon père, lui dit Anna en se couvrant la figure de son tablier, ne te tourmente pas. Dieu viendra à ton secours, tu te rétabliras.

« l’oncle Akime hocha la tête et jeta de nouveau les yeux sur l’enfant. — Écoute-moi bien, Gricha, lui dit-il enfin en élevant la voix afin d’être entendu de tous les assistans, je vais bientôt… tu resteras seul. Sois bien obéissant… A Gleb Savinitch ; respecte-le comme un père… Gricha… Gricha,… adieu !

« Le pauvre mourant prit la main de l’enfant, la posa sur sa poitrine et resta silencieux pendant quelques instans ; mais de grosses larmes roulaient sur ses joues décharnées. Des gémissemens étouffes s’élevèrent dans le coin où se tenait la femme du pêcheur.

« — Gleb, reprit Akime en cherchant des yeux le pêcheur, qui était en face de lui, Gleb et toi, tante Anna, — mais sa voix s’éteignait de plus en plus, — protégez l’orphelin. Il y a là une petite chemise qui est encore presque neuve, donnez-la au pauvre orphelin,… et ses petites bottes,… dans l’armoire… tout… donnez-lui tout !… Gricha !… O Seigneur !

« L’oncle Akime ajouta quelques autres paroles, mais elles étaient tout à fait inintelligibles ; puis ses yeux qui étaient arrêtés sur Gricha se fermèrent insensiblement. Le pêcheur fit un signe de croix, rapprocha les bras du défunt, prit une image et la lui posa sur la poitrine. La femme de Petre et les enfans sortirent en poussant des cris déchirans. Il ne resta dans l’isba que Gleb, Vassili et Anna. Celle-ci avait embrassé les pieds du cadavre et murmurait une prière en pleurant. Le pêcheur dit à Vassili d’aller prier le père Kondrali de venir lire des psaumes et s’éloigna lentement. Il trouva Grichka et Vania sur les marches de l’escalier.

« — Allons, Grichka, dit-il en posant la main sur la tête de l’enfant, ne pleure pas ; c’est la volonté de Dieu. Pourquoi pleurer ?

« — Comment ne pas pleurer ? lui répondit Grichka en s’essuyant les yeux : voilà bien les bottes qu’il me faisait, mais il y en a une qui n’est pas finie ; il n’a pas eu le temps.

« — et toi, dit le pêcheur à son fils, pourquoi le désoles-tu ?

« — C’est à cause de lui, répondit l’enfant : ça me fait de la peine.

« Le pêcheur poussa un soupir, promena la main sur son large front, et se rendit dans la cour pour y construire une bière. »


Après cette mort, qui fournit à M. Grigorovitch l’occasion de mettre en relief le caractère doux et résigné du paysan russe, l’habitation de Gleb rentre dans le calme. Nous passerons rapidement sur les incidens qui suivent les funérailles de l’oncle Akime, sur la liaison de Grichka et de la fille de Kondrati, sur les entrevues des deux amans, que Vania finit par découvrir. Les fêtes de Pâques approchent, et en même temps qu’on annonce un recrutement ordonné par l’empereur, on apprend que les fils de Gleb, Petre et Vassili, vont venir passer quelques jours dans leur famille. On attend avec impatience le retour des deux jeunes gens. La famille du pêcheur court à tout instant vers l’Oka, dont la surface est encore couverte de glace, et chaque fois qu’un groupe de paysans parait de l’autre côté de la rivière, la vieille Anna pousse des cris de joie que le pêcheur écoute en haussant les épaules. L’auteur met à ce propos en scène des paysans russes aux prises avec le danger et le bravant avec la froide insouciance qui les distingue.


« Une bande de ces ouvriers villageois qui parcourent la Russie dans tous les sens s’avance sur la glace. Le trajet est des plus périlleux ; la chaleur a déjà fait fondre la glace, et ils enfoncent souvent jusqu’aux genoux dans l’eau qui la couvre. Des crevasses et des Irons les arrêtent à tout moment, et ils font de grands détours pour les éviter. Pendant qu’ils marchent ainsi, au risque de voir la glace se rompre sous leurs pieds, la vieille Anna et les femmes des jeunes pêcheurs leur crient à tue-tête de prendre tantôt à droite, tantôt à gauche, mais ils ne tiennent aucun compte de ces charitables avertissemens. Celui d’entre eux qui est en avant parait chargé de diriger la bande ; tous les autres marchent avec une entière confiance sur les traces de ce conducteur, espèce de colosse qui s’avance d’un air résolu, avec une énorme scie suspendue à son épaule droite.

« Lorsqu’ils eurent franchi la moitié de la rivière, Gleb lui-même ne put retenir un cri d’effroi en voyant la direction qu’ils allaient prendre. — Arrêtez ! s’écria-t-il. N’allez point par là ! — Le chef de la bande s’arrêta, et tous les autres en firent autant. — Que dites-vous ? cria le conducteur.

« — Ne prenez point par là, reprit Gleb ; vous vous noierez. Hier une charrette s’y est enfoncée.

« L’homme à la scie recula de quelques pas, et redressa son bonnet. Puis il jeta les yeux à droite ; une vaste nappe d’eau couvrait la glace dans cette direction. Il tourna la tête à gauche ; l’eau s’y étendait encore plus loin. Il redressa de nouveau son bonnet, fit sonner la lame de sa scie, et continua de marcher en ligne droite avec un calme parfait, mais en s’arrêtant de temps à autre pour tâter du pied la glace couverte d’eau sur laquelle il s’avançait. Tous ses compagnons le suivirent sans faire la moindre observation. Les prédictions du pêcheur ne se réalisèrent pas ; ils gagnèrent tous le rivage sans le moindre accident. »


Après bien des jours d’attente, signalés par des incidens pareils, Petre et Vassili paraissent enfin, l’un presque méconnaissable, tant sa physionomie, déjà sombre avant le départ, est devenue sinistre, l’autre toujours souriant comme autrefois. Les deux jeunes gens sont reçus d’abord par leur mère, puis par le pêcheur ; mais leur attitude, tour à tour hautaine et familière vis-à-vis d’Anna, est singulièrement respectueuse vis-à-vis de Gleb.


« Lorsque Pierre aperçut sa mère, sa femme et son enfant qui accouraient à sa rencontre, il ne manifesta aucune joie de les revoir. Arrivé dans la cour, il commença par jeter à terre le sac qu’il avait sur les épaules, et posa dessus son bonnet. Cela fait, il embrassa les deux femmes avec autant de calme que s’il ne les avait quittées que la veille. À toutes les exclamations qu’elles poussaient dans l’ivresse de leur joie, et en le couvrant de baisers, il se contenta de répondre à plusieurs reprises : — « Vous vous portez bien ? » — Puis il se tourna vers son enfant, le regarda attentivement de la tête aux pieds, reprit son sac et le replaça sur son dos. — il n’aimait pas à perdre son temps, disait-il, avec les femmes et les enfans : il laissait à son frère le soin de sucer leurs lèvres. Celui-ci s’en acquittait effectivement à merveille ; il ne cessait d’embrasser sa vieille mère, la femme et l’enfant de son frère et sa propre femme, avec laquelle il avait à peine eu le temps de faire connaissance lorsqu’il était parti. Mais dès que Pierre et Vassili eurent aperçu leur vieux pare, qui approchait avec Vania et l’orphelin, ils quittèrent le groupe au milieu duquel ils se trouvaient et s’avancèrent vers Gleb leur bonnet à la main.

« — Bonjour, père ! — lui dirent-ils en s’arrêtant à trois pas de lui et en faisant un profond salut.

« — Bonjour, mes garçons, bonjour ! — leur répondit Gleb en les regardant attentivement.

« Après avoir donné à leur père quelques explications laconiques sur leurs moyens d’existence, les jeunes pêcheurs rejoignirent les femmes, qui se tenaient à distance, et confièrent mystérieusement à Anna qu’ils trouvaient au vieux pêcheur un air plus sérieux que de coutume. Celle-ci leur apprit qu’il en était ainsi depuis quelque temps, et cette nouvelle parut contrarier l’aîné ; mais il se donna garde d’avouer la raison de son mécontentement à sa mère, qui en eut été vivement affectée. Ce n’était point en effet dans la seule intention de revoir leur famille qu’ils étaient venus. Petre avait résolu de s’affranchir entièrement de l’autorité paternelle ; il se proposait de prendre avec lui sa femme et son enfant, et d’aller s’établir au loin pour son propre compte. Il n’avait pas eu de peine à y décider également Vassili, et c’était là surtout ce qui les ramenait. Toutefois ils se résignèrent à attendre encore quelque temps avant d’en instruire leur père, qui allait sans doute fort mal accueillir cette résolution. »


Ce mépris des femmes et ce profond respect de l’autorité paternelle sont des traits caractéristiques du paysan russe. Petre et Vassili, si résolus, si dédaigneux devant leur mère, tremblent devant le vieux Gleb. Pour le disposer Favorablement, ils conviennent de l’assister avec ardeur dans ses travaux. Le moment est propice ; la débâcle de l’Oka vient d’avoir lieu, et la rivière est rentrée dans son lit. Partout sur les prés encore couverts de limon accourent des troupes de paysans et de paysannes, armés de seaux pour ramasser les poissons que l’eau, en s’écoulant, a laissés dans les fossés et dans les champs. Le vieux pêcheur retrouve tout son entrain ; il ne songe plus qu’à reprendre sa laborieuse profession. Grâce au concours de ses fils, tous les instrumens de pêche sont tirés du hangar où ils ont passé l’hiver et remis en état le jour munie. Le soir venu, Gleb se décide à essayer une pêche aux flambeaux. On se dirige vers la rivière, les femmes prennent place sur le rivage, et Gleb, aidé de ses enfans, s’apprête à tenter le sort.

« Le soleil venait de se coucher, le ciel était étincelant d’étoiles. Les jeunes gens entourent, leur père et attendent respectueusement ses ordres ; le silence le plus profond règne sur le rivage. — Allons ! Vaniouchka, s’écria-t-il, cours à l’isba chercher du feu.

« L’enfant part, et Gleb se met en devoir de fixer la kpsa (sorte de réchaud rempli de poix) à la proue du bateau. Puis il recouvre ce réchaud de paille et examine attentivement la pointe de la fourche qui est destinée à piquer le poisson. L’enfant ne tarda point à reparaître, une lanterne allumée à la main, Peu d’instans après ; la poix du réchaud pétillait, une lueur rougeâtre éclaira la figure du pêcheur et se projeta sur le rivage.

« — Allons, père ! s’écria l’être, que faut-il que nous fassions ?

« — Écoutez-moi, reprit vivement le vieillard : Toi, Petre, tu vas te placer avec la fourche, près de moi, à la proue. C’est cela. Attention ; ne l’endors pas !… Vous autres, Gricha et Vaniouchka, mettez-vous aux avirons. Allons vite ; mais ne ramez pas sans mon ordre : le poisson dort, ne le réveillons pas avant l’heure. Le gouvernail est-il en état ?

« Grichka lui répondit par un signe de tête.

« — Allons, tout est prêt ; Vania, c’est toi qui gouverneras. Êtes-vous tous à vos places ?

« — Tous ! lui répondirent d’une voix les jeunes gens.

« — C’est bien ; mais silence, reprit-il, ne parlez que des yeux. Poussez au large.

« Vassili, qui tenait la chaîne, la détacha vivement et sauta dans le bateau, qui quitta aussitôt le rivage.

« — Allons, dit Gleb, le voilà parti ; à la grâce de Dieu !

« Pendant que le bateau suivait lentement le cours de l’eau, la tante Anna et les jeunes femmes ne quittaient pas des yeux la flamme du réchaud. Quelquefois cette flamme disparaissait, ainsi que le bateau et les pêcheurs qu’elle éclairait ; mais on la voyait bientôt briller plus loin. Parfois elle redoublait d’intensité ; c’est que les pêcheurs venaient de jeter un morceau de poix dans le réchaud. Alors Gleb et Petre, qui se tenaient penchés sur l’eau, armés d’une fourche, se dessinaient si vivement au milieu de l’obscurité, qu’ils semblaient suspendus au-dessus de la rivière. »


Enfin le moment vient pour Petre et Vassili de déclarer leurs projets, et voulant se donner du courage, ils recourent à des boissons spiritueuses. C’est à moitié ivres qu’ils signifient leurs intentions au vieillard. — Partez, s’écrie le vieux pêcheur indigné, mais à mon lit de mort vous n’aurez point ma bénédiction. — L’arrêt paternel est suivi aussitôt d’exécution : les fils de Gleb partent, avec leurs femmes, et le pêcheur reste seul avec Vania.

Le lendemain, Gleb court chez Kondrati. Il veut se créer une nouvelle famille en mariant Vania à la fille de son voisin, à Dounia. Le consentement des parens est donné ; mais Dounia se retire à l’écart, elle verse des larmes, et Vania sait ce que signifie son trouble, car il a surpris le secret de Dounia et de Gricha. Cependant le pêcheur retourne à son habitation, et il trouve sa femme toute en larmes. La commune demande une recrue à Gleb. Son parti est bientôt pris : il livrera Gricha ; sa femme seule a quelques scrupules. Leur est-il permis de sacrifier ainsi un jeune homme qu’ils ont adopté ? Le pêcheur ne s’arrête point à ces considérations, il veut qu’on prépare tout de suite les effets du jeune conscrit ; mais Vania, qui vient d’apprendre la décision de son père, lui déclare qu’il n’en sera rien : c’est lui qui partira. Une pareille détermination est bien faite pour surprendre Gleb, et il presse son fils de lui en découvrir le motif. Malgré toutes les instances, Vania se borne à lui répondre que c’est par amitié pour Gricha. Après de longs débats, le pêcheur est forcé de céder à la résolution du jeune homme, et dès le lendemain Vania est prêt à partir. Il dit adieu à Gricha, qui l’embrasse sans laisser paraître la moindre émotion, prend congé de sa vieille mère, place dans son sein l’image qu’elle lui donne, fait un signe de croix et rejoint Gleb, qui a pris les devans, silencieux et triste. Quelques jours après, Gleb revient au village, mais c’est pour repartir encore à la recherche d’un ouvrier qui doit aider dans ses travaux le vieux pêcheur, dont Gricha est resté le seul compagnon. Il se rend au bourg de Komarévo. Ici s’offre un curieux tableau de mœurs.


« Les paysans de Komarévo appartenaient jadis à l’un des plus riches seigneurs du pays ; ils s’étaient rachetés moyennant un demi-million de roubles. Cette somme énorme ne les avait point appauvris, et Komarévo était maintenant le centre commercial de tout le district. Le commerce des bois, la pêche et surtout la fabrication des indiennes étaient les principales branches d’industrie auxquelles les habitans se livraient, et plusieurs d’entre eux avaient cent mille roubles de capital et même davantage : aussi avaient-ils une sorte de célébrité ; ils auraient rougi de porter des lapti [20], on n’en voyait dans les rues du bourg que les jours de marché, car alors les paysans des environs arrivaient de toutes parts.

« Lorsque Gleb entra à Komarévo, il faillit être étouffé par la foule ; il y avait foire depuis la veille. Comme notre campagnard ne connaissait personne dans le bourg, il se dirigea vers.une maison décorée du titre de restauration et qui donnait sur les champs. C’était un établissement considérable où étaient réunis à la fois une auberge pour les voyageurs, une isba pour les routiers, et un cabaret particulièrement fréquenté par les nombreux ouvriers du lieu. Au moment où Gleb allait gravir le petit escalier de bois qui conduisait dans la salle de l’auberge, le maître de la maison parut sur le pas de la porte. C’était un homme efflanqué, blême, aux yeux éteints, à la démarche nonchalante ; mais ces dehors inoffensifs cachaient le plus rusé coquin de tout le district. Les hommes de ce genre ne sont pas rares dans le pays, et le peuple russe leur applique un nom qui les peint à merveille ; il les appelle des coquins sombres. À son état d’aubergiste Guérasime, c’est ainsi que se nommait le personnage en question, joignait celui de marchand, et il faisait commerce de toutes choses. On pouvait acheter chez lui une vache et un quarteron de beurre, une voiture de poissons salés et une poignée de goujons secs, du goudron, de la graisse, des touloupes, des clous, du sel, des mouchoirs imprimés, des chandelles, des roues, en un mot tout ce dont un paysan fait usage. Quoiqu’il n’honorât jamais de sa présence les assemblées communales, aucune affaire ne se concluait sans lui. On venait le consulter ; il ouvrait sa bourse à tous ceux qui s’adressaient à lui, pourvu qu’ils lui donnassent en gage un objet quelconque, qui surpassait de beaucoup, bien entendu, la somme qu’il avançait, et ces nantissemens restaient presque toujours entre ses mains. Il n’en agissait ainsi toutefois que dans le cas d’emprunts considérables. Ordinairement, lorsqu’un paysan s’adressait à Guérasime dans un moment de gêne, celui-ci lui prenait sa tunique de gala ou le mouchoir de soie de sa femme, et lui proposait des patins de traîneau ou tout autre objet usuel dont l’emprunteur se défaisait à moitié prix. S’il revenait à la charge, Guérasime l’obligeait encore de la même façon, et au bout de quelques mois tout le ménage du pauvre paysan était entassé dans les vastes hangars de notre aubergiste. Personne néanmoins n’osait se plaindre de Guérasime ; le paysan n’attaque point plus puissant que lui ; au village, la crainte fait toujours taire l’envie. Jamais Gleb n’avait eu besoin, bien entendu, de recourir à l’aubergiste. Comme tous les paysans qui savaient se suffire à eux-mêmes, il le considérait avec une parfaite indifférence, quoiqu’il sût fort bien ce qu’il fallait penser de lui. À peine l’eut-il aperçu, qu’il traversa le groupe d’ivrognes qui se tenaient sur l’escalier de l’auberge en chantant à tue-tête, et lui demanda s’il ne connaissait pas un bon ouvrier. L’aubergiste lui répondit d’une manière évasive ; mais un des assistans parla d’un nommé Sakhar qui devait se trouver sur la place du bourg. Notre pêcheur se transporta aussitôt en ce lieu avec l’officieux paysan. Ce n’est pas sans peine qu’ils traversèrent la foule bruyante qui se pressait de tous côtés autour d’eux. À peine étaient-ils arrivés sur la place, qu’un spectacle assez étrange frappa les yeux du vieux campagnard.

« Un grand nombre de spectateurs des deux sexes étaient rangés en cercle autour d’un ours au poil roux paresseusement étendu à coté de son conducteur, Tatar borgne dont la tête rasée était coiffée d’une vieille calotte. Tenant d’une main la longue chaîne qui aboutissait aux narines de l’animal, il frappait de l’autre sur un tambour d’écorce ; un autre Tatar, qui remplissait la fonction de kozilalnik, raclait un violon et accompagnait cette musique sauvage des plus bizarres contorsions. Ils étaient l’un et l’autre fortement pris de boisson ; plusieurs chtofs vides étaient couchés à quelque pas d’eux, près d’un vieux sac, sous Lequel reposait la chèvre qui faisait partie de la troupe. Plusieurs jeunes gens, des ouvriers en goguette, dansaient et chantaient à tue-tête au milieu du cercle ; l’un d’eux s’accompagnait d’un accordéon : le public les excitait de la voix et du geste. »


Mais Sakhar est absent ; il est allé chercher de l’eau-de-vie à l’auberge pour régaler les Tatars et les danseurs. Au bout de quelques instans, il reparaît, et il n’apporte point d’eau-de-vie. Toutes ses instances ont été inutiles ; l’aubergiste n’en donne point à crédit, et Sakhar, qui a fait à lui seul jusqu’à présent tous les frais de la fête, n’a plus d’argent, il a même eu recours à un moyen extrême pour suffire à la dernière tournée : son kaftame est entre les mains de l’honnête aubergiste. On l’accueille avec des huées ; mais cette réception ne l’intimide nullement. Après avoir longuement examiné Sakhar pendant qu’il répond aux lazzis de la foule, le pêcheur se décide à l’aborder et lui propose d’entrer à son service. Malgré la modicité du salaire que Gleb lui offre, Sakbar, dont la bourse est à sec, consent à cette proposition, pourvu qu’il lui donne de l’argent d’avance. À peine a-t-il touché cette somme, qu’il crie aux Tatars de recommencer le spectacle et court chercher de l’eau-de-vie. Quant au pêcheur, il s’empresse de quitter cette scène de débauche, et reprend le chemin de la maison.

Le personnage de Sakhar, si vivement dessiné dès son entrée en scène, va tenir la première place dans le roman. C’est le type du jeune paysan, le représentant et l’introducteur des mœurs nouvelles au village. Fils de pauvres bourgeois, Sakhar a été placé par eux dans un atelier dès l’âge de sept ans, et il y est resté sans relâche jusqu’à dix-sept. À cette époque, ses parens étant morts, un de ses oncles, riche meunier, qui n’avait point d’enfans, l’a pris à son service. Les débuts de Sakhar dans la maison du meunier ne sont point heureux ; il se trouve bientôt mêlé, avec quelques autres jeunes gens de son âge, à des aventures qui appellent l’intervention du stanavoï [21]. Son oncle prend le parti de le tenir sévèrement ; il reconnaît bientôt que Sakhar est incorrigible. Quand il meurt, au lieu de laisser son bien à Sakhar, comme celui-ci le croyait, il le consacre à des œuvres saintes. Ce contre-temps oblige Sakhar à chercher un refuge chez son beau-père, autre meunier des environs. Il continue à y mener le même train de vie, et manifeste bientôt les mêmes prétentions. Le beau-père ne connaît pas encore son gendre à fond, il prend le mal en patience ; mais Sakhar pousse les choses un peu loin : lorsqu’il se trouve à court d’argent, ce qui lui arrive souvent, il dispose du bien de son beau-père, et particulièrement des sacs de farine qui sont en magasin ; il va les vendre secrètement au marché. La femme de Sakhar étant venue à mourir de chagrin sur ces entrefaites, à la suite des mauvais procédés de son mari, le vieux meunier s’empresse de chasser Sakhar de la maison. Réduit à gagner sa vie, Sakbar reprend son ancien métier ; mais il a désormais des habitudes et des prétentions qui ne conviennent nullement à un ouvrier. Buveur intrépide, joyeux convive, il se fait de nombreux amis. Chanteur aimable, il reçoit un jour les félicitations d’un seigneur campagnard et de ses nobles invités, venus pour assister à une fête populaire. Les assignats pleuvent dans sa casquette, et les applaudissemens les plus flatteurs accompagnent chacun de ses refrains. Désormais Sakhar ne doute plus de son mérite et obéit à tous les entraînemens de son amour-propre. Son humeur changeante le pousse par malheur d’atelier en atelier ; sa prodigalité le réduit à la misère, et c’est alors qu’il est entré au service de Gleb.

Les premiers jours se passent bien. Sakhar ne trompe point les espérances de Gleb ; c’est un ouvrier modèle. En homme prudent, il veut d’abord observer le caractère du maître, il ne songe nullement à braver le mécontentement de Gleb ; il sait de reste que si celui-ci venait à le renvoyer, il ne trouverait point d’ouvrage ailleurs, car sa réputation est faite. D’ailleurs Gleb, qui tient à le garder jusqu’à l’entrée de l’hiver, ne lui refuse jamais les avances qu’il lui demande sur son salaire. Par ce moyen, il est sûr de le retenir jusqu’à l’époque où il n’aura plus besoin de lui. Sakhar ne tarde pas cependant à se lier avec Gricha et à exercer sur lui une fâcheuse influence. Il garde complaisamment le bateau pendant que Gricha fait des visites nocturnes à la fille de Kondrati. Un jour que Gleb est allé couper des branches de saule dans le bois, le vieux Kondrati vient le trouver et lui apprend d’une voix altérée que Gricha a abusé de l’inexpérience de sa fille. Gleb promet d’infliger au coupable une sévère correction. Kondrati l’apaise ; il lui fait comprendre qu’un mariage est le seul moyen de réparer cette faute. Gleb y consent, et Gricha n’est même point consulté ; on lui signifie qu’il épousera Dounia, et le jour de la cérémonie est fixé.

La vie de famille va donc commencer pour Gricha, mais sous de tristes auspices. Les noces sont célébrées avec la gaieté bruyante propre à ces solennités en Russie. Le lendemain de la fête, la maison du pêcheur reprend son aspect accoutumé. L’automne arrive, et Gleb donne congé à Sakhar. Le nouveau marié accompagne son ami jusqu’aux bords de l’étang, et dans ce trajet Sakhar ne dément point son caractère ; il marche en sifflant, d’un air décidé et ne paraît nullement soucieux de l’avenir, quoique par le fait il ignore complètement ce que le sort lui réserve. En prenant congé de Gricha, il retrace sous les plus brillantes couleurs l’existence qu’il va mener et s’apitoie très sincèrement sur la triste condition de son jeune ami. Ces dernières paroles bouleversent l’esprit de Gricha. Il se trouve en effet le plus malheureux des hommes, et lorsqu’on remettant le pied sur le rivage il y aperçoit Dounia, qui l’attend pour lui donner une commission dont Gleb l’avait chargée, l’expression inquiète et sombre de ses traits épouvante la jeune femme.

Une année s’est écoulée. Dounia mène la vie laborieuse des femmes russes. Gricha la traite avec une sorte de mépris ironique. On voit qu’il se souvient des leçons de Sakhar. Enfin, par une belle journée de printemps, Dounia est occupée à laver du linge sur les bords de l’Oka, lorsque tout à coup elle entend marcher derrière elle et aperçoit Sakhar, qui s’avance le sourire sur les lèvres. Elle s’éloigne ; mais Sakhar se présente bientôt chez Gleb lui-même. L’ouvrier vagabond vient réclamer de nouveau une place et du travail sous le toit du pêcheur. Malgré les avis de la vieille Anna, celui-ci profite du dénûment dans lequel Sakhar se trouve pour l’engager à bas prix. Sakhar est donc de nouveau installé dans la maison, et Gricha, suivant le triste exemple qu’on lui donne, prend bientôt avec sa femme un ton leste et hardi. Il affiche en même temps un profond dédain pour le vieux Gleb. Les deux amis sont maintenant inséparables, et Dounia les trouve à tout instant ensemble au bord de l’eau ou au fond de quelque hangar. Sakhar chante ou joue de l’accordéon [22] ; Gricha l’écoute attentivement, et s’essaie à fumer. Maintes fois il arrive à Dounia d’entendre qu’ils parlent d’elle avec éloge. L’amitié que Sakhar ressent pour Gricha devient si vive, qu’il s’intéresse aussi de plus en plus à sa femme. Il a pour elle toute sorte de petites attentions. Gleb enfin perd patience, il voit dans Sakhar le mauvais génie de sa famille et se décide à l’expulser. Quelques momens de calme suivent le départ de l’ouvrier ; mais ce dernier effort a épuisé l’énergie de Gleb. Une maladie causée par les premiers froids de l’automne ne tarde pas à l’emporter, et ce douloureux événement précipite Gricha dans la voie criminelle où depuis longtemps Sakhar l’a devancé. Il court rejoindre à Komarévo son ancien ami, qui va être son complice, car ils s’entendent tous deux pour dérober les modiques économies laissées par le pêcheur. Dès lors le châtiment ne se fait point attendre. Les deux amis ont eu l’audace de revenir dans la maison théâtre de leur attentat, de s’asseoir au repas de famille avec la vieille Anna et Dounia ; mais des conducteurs de bestiaux ont découvert le vol. Eux-mêmes aussi ont à se plaindre de Sakhar et de son complice, qui ont exercé à leurs dépens leur coupable industrie. Sakhar est lié, conduit au bourg et livré à la police. Gricha réussit à s’évader, mais quelques jours après on retrouve son cadavre sur les bords de l’Oka. La maison du pêcheur voit alors reparaître ses anciens hôtes, Petre et Vassili, qui reviennent prendre possession de la demeure paternelle. Dounia retourne vivre avec son enfant chez le vieux Kondrali ; elle passe dans la retraite dix années, au bout desquelles un soldat libéré du service revient tendre sa main à la veuve de Gricha, qui sera sa femme. Le soldat, on l’a devine, c’est le doux et généreux Vania.

Tel est ce roman des Pêcheurs, regardé comme une des productions les plus remarquables de M. Grigorovitch. Malgré la multiplicité des incidens, ce n’est pas, on le voit, par la rapidité de l’action qu’il se distingue. Ce qu’il faut surtout y signaler, c’est l’attention avec laquelle le romancier subordonne tous les détails du récit au but qu’il s’est proposé. Ce but, on ne le perd pas un instant de vue ; c’est le contraste des mœurs nouvelles et des mœurs anciennes ici qu’on peut l’observer en Russie dans la classe des paysans libres. D’un coté Akime, Gleb et Kondrati représentent le paysan russe dans sa rudesse et sa naïveté primitive ; de l’autre Gricha et Sakhar personnifient cet élément de désordre et d’ambition aventureuse qui pénètre chez certaines classes du peuple russe et les pousse à la ruine. Dans les Pêcheurs comme dans Antone Gorémyka, il y a une leçon cachée sous le récit ; seulement la leçon s’adresse cette fois au peuple même, au lieu de s’adresser à ceux qui le gouvernent. C’est à ce dernier point de vue qu’il faut se placer pour rendre complète justice au romancier russe : il faut chercher au-delà de ses romans les questions qu’ils soulèvent et les examiner un moment en elles-mêmes. On pourra ainsi contrôler la fiction par les réalités au milieu desquelles elle prétend intervenir.


III

Antone Gorémyka est, nous l’avons dit, un plaidoyer contre le servage ; les Pêcheurs sont un tableau des dangers et des difficultés qui menacent le paysan libre. Quelle est la situation des deux classes sociales dont quelques représentans viennent d’agir sous nos yeux ? C’est par les serfs et le servage que nous commencerons.

Qu’est-ce donc que cette institution si vivement flétrie par le conteur russe ? Nous n’avons plus à discuter les inventions de M. Grigorovitch : ce qui doit nous préoccuper, ce sont les intentions, les vues politiques dont il se fait l’organe. Eh bien ! nous serons forcé de reconnaître que, si l’institution du servage n’est plus digne de notre siècle, elle n’en a pas moins été politiquement indispensable en Russie à une certaine époque. Autrefois le paysan russe était parfaitement libre, et pouvait se transporter d’un village à l’autre, suivant son bon plaisir. La seule obligation qui lui fût imposée était de payer au propriétaire du bien sur lequel il vivait une redevance qui variait suivant la nature du sol. L’histoire atteste que cet état de choses n’était pas sans inconvénient. On nous dit qu’un grand nombre d’hommes allaient anciennement grossir les rangs des hordes sauvages qui vivaient alors sur les bords du Don. C’était là un fait très fréquent ; ces fuyards étaient désignés sous le nom de brodniki. Longtemps après, au milieu du XVIe siècle, une foule de vagabonds se réfugiaient encore au sein des forêts. Lorsque Pierre Ier établit le recrutement, plus de trente mille paysans quittèrent leurs foyers et allèrent se joindre aux Kosaks du Don. De nos jours même, dans les plaines immenses qui bordent la Sibérie, le peuple, dans son langage expressif, donne le nom de sentiers des orphelins aux chemins isolés que suivaient ces fugitifs.

Comment expliquer cet étrange penchant du paysan russe à changer de lieu ? On ne saurait l’attribuer qu’à un fait bien connu : le paysan russe, qu’il soit libre ou non, n’est point propriétaire ; le sol qu’il cultive appartient à la commune dont il fait partie. Cette habitude entraîna des conséquences de plus en plus fâcheuses à mesure que la population augmenta [23]. Des employés spéciaux chargés de recueillir la taille et les impôts de la couronne, qui, dès le XVIe siècle, se prélevaient sur les feux et non sur les terres, étaient obligés de vérifier continuellement le nombre des habitans fixés dans chaque district, car ce nombre variait sans cesse. Les grands propriétaires et les couvens, dont les terres étaient franches d’impôts, offraient aux paysans des avantages qui les séduisaient, et les autres terres restaient incultes. Bien plus, les maisons tombaient en ruines, des villages entiers et même des bourgs devenaient de véritables déserts. Ces inconvéniens décidèrent le tsar Ivan Vassilievitch à restreindre la liberté dont jouissaient les paysans ; il leur fut enjoint de ne plus changer de village qu’une fois par an, dans la semaine qui précède la Saint-George d’automne et la suivante. Le tsar Fedor Ivanovich confirma cette ordonnance en 1597 ; les paysans fugitifs qui avaient enfreint la loi rendue par Ivan durent revenir sur les terres qu’ils habitaient, et il leur fut défendu de les quitter. Cette mesure mécontenta naturellement les possesseurs de grands domaines et le clergé ; aussi en 1602 Godounof révoqua cette ordonnance, qu’il dut bientôt après remettre en vigueur sous la pression des petits propriétaires. Enfin en 1607 le tsar Vassili Chouïski la confirma officiellement avec le consentement du clergé et des boyards.

On conçoit que les paysans ne renoncèrent point sans regret à une habitude immémoriale. Les chants populaires l’attestent : ils parlent du jour de la Saint-George avec une tristesse touchante. Les peines portées contre les paysans fugitifs par les tsars Mikhaïl Fedorovitcb et Alexis Mikhaïlovitch, père de Pierre le Grand, prouvent que les populations des campagnes cherchèrent par tous les moyens à recouvrer leur ancienne indépendance. Il fallut céder cependant, et on doit reconnaître que des considérations d’intérêt public justifiaient les mesures prises pour soustraire le paysan à l’influence de ses habitudes nomades. C’est au XVIIIe siècle que l’institution du servage fut détournée de son but véritable, et que les seigneurs étendirent peu à peu leur domination sur les paysans au-delà des limites fixées par la législation. On serait tenté de croire que les changemens introduits dans les mœurs des classes supérieures par la politique de Pierre le Grand furent favorables aux paysans ; il n’en fut rien. Les grands propriétaires prirent de plus en plus l’habitude de vivre dans les villes, au sein d’un luxe ruineux ; ils se firent remplacer par des intendans, et ceux-ci, obligés de fournir sans cesse aux prodigalités de leurs maîtres, pressuraient les paysans avec une dureté jusqu’alors sans exemple. En parcourant l’Europe ; qu’ils connaissaient à peine, les seigneurs russes apprirent bientôt qu’une meilleure administration de leurs biens pouvait en augmenter les revenus ; ils revinrent dans le pays plus exigeans que jamais, et des intendans étrangers, habitués aux procédés de la culture occidentale, mais infiniment plus cruels que les indigènes, furent chargés d’exploiter les terres. Pendant longtemps le gouvernement ne fit rien pour combattre ces abus. Catherine II est la première qui prit en main la cause des serfs. Enfin, à partir des premières années de ce siècle, le gouvernement commença à introduire dans ses propres domaines des réformes favorables aux paysans, et en 1803 il constitua la classe des agriculteurs libres, qui tend à favoriser l’émancipation. Les affranchissemens individuels furent encouragés, et il arriva même plus d’une fois que le gouvernement contraignit des seigneurs à libérer des serfs qui, grâce à des passeports délivrés par leurs maîtres [24], avaient acquis une certaine aisance dans l’industrie ou le commerce. L’usage odieux de vendre les paysans sans les terres fut déclaré contraire aux lois, et les seigneurs n’eurent plus le droit d’appliquer de leur propre autorité des châtimens corporels ; ils furent tenus de confier ce soin à la police. Bien que ces mesures aient rencontré d’assez graves obstacles dans le mauvais vouloir de certains propriétaires, on ne peut contester qu’elles aient déterminé une amélioration réelle dans la condition du paysan.

Ainsi donc le servage maintenu, mais corrigé dans quelques-uns de ses inconvéniens essentiels, tel est l’état actuel de l’institution imposée à la Russie par le tsar Ivan Vassilievitch. Sans se préoccuper de ces modifications partielles, les libéraux russes réclament avec une insistance croissante l’émancipation de tous les serfs. — Les paysans sont dignes de la liberté, disent-ils. Qu’attend-on pour les émanciper ? — De là cette sorte d’agitation littéraire qui a produit les écrits de M. Grigorovitch et de M. Tourguenief. « Agissez ! s’écrie le plus fougueux des publicistes russes, M. Hertzen. Depuis quand le gouvernement est-il devenu si scrupuleux en fait d’administration ? Au XVIIIe siècle, Catherine II a bien su introduire le servage dans la Petite-Russie ; on a bien trouvé au XIXe siècle les moyens les plus propres à convertir les uniates au culte grec, et à transformer la Pologne en province russe ! Lorsque la famine désolait les provinces occidentales de l’empire, le gouvernement n’a point hésité à transporter une partie de la population dans les steppes de la Sibérie. Il retarde l’affranchissement des serfs parce qu’il a peur ; mais que craint-il ? On ne saurait vraiment le dire. Ce n’est assurément pas la noblesse ; il n’est permis qu’aux feuilles étrangères de croire encore aux sauvages boyards russes, toujours prêts à attenter à la vie du tsar : c’est là un épouvantail dont il serait bien temps de faire justice. »

Nous partageons pleinement les opinions de ces adversaires du servage. Les paysans russes sont dignes d’être affranchis ; l’expérience l’a prouvé. Tous ceux d’entre eux, et leur nombre est assez considérable, qui jouissent déjà d’une indépendance complète, n’en ont point abusé [25]. Quant aux publicistes étrangers qui voient sans cesse le gouvernement russe aux prises avec de sauvages boyards, M. Hertzen a raison de ne pas prendre leurs affirmations au sérieux. Le nombre des seigneurs qui sont opposés à l’émancipation des serfs est sans doute considérable, mais il serait souverainement ridicule de supposer que le gouvernement les redoute. Lorsqu’il était question de cette réforme sous le règne du tsar Nicolas, quelques récalcitrans s’avisèrent de colporter en secret une lettre dans laquelle le grand-duc héritier, l’empereur actuel, semblait approuver leur manière de voir. Le gouvernement ne fit aucune attention à ces menées de salon ; il savait que d’un mot il les ferait rentrer sous terre. Quelle est donc la raison, demanderons-nous à notre tour, qui lui a fait différer l’abolition du servage ? C’est que l’entreprise n’est pas, quoi qu’on en pense, d’une exécution facile dans un empire où la population est aussi nombreuse et l’administration aussi imparfaite. De tristes exemples montrent qu’une réforme de l’administration serait indispensable pour assurer le succès d’un acte de cette importance. On vit, il y a peu d’années, dans un village peu éloigné de Moscou, un stanavoï rançonner les paysans, en se présentant devant chaque isba suivi de quelques soldats de police et d’un homme chargé de chaînes. L’homme enchaîné était un voleur, et il accusait les divers propriétaires d’être ses complices. Ceux-ci étaient innocens, mais, comprenant le but de cette sinistre tournée, ne cherchaient pas à se défendre ; ils demandaient à parler en particulier au stanavoï, et un billet de trente-cinq roubles terminait bien vite l’instruction commencée. De pareils expédiens sont familiers aux agens de la police rurale, et il faut tout l’ascendant des seigneurs pour les prévenir ou en faire justice. Qu’arriverait-il si les paysans étaient affranchis et se trouvaient seuls en présence de cette armée d’oppresseurs ? Ce déplorable état de l’administration paralyse, on le comprend sans peine, le bon vouloir du gouvernement. Toutefois, s’il ajourne l’accomplissement de la réforme, il sait en même temps la préparer. Plusieurs arrêtés, entre autres un ukaze publié en 1842, tendent à faciliter un arrangement amiable entre les serfs et leurs seigneurs. On peut même dire que dès à présent le servage n’a plus en Russie d’existence strictement légale, car un des articles de l’ordonnance de 1842 reconnaît aux paysans serfs le droit de passer des contrats de libération avec leurs maîtres. Ainsi il serait injuste de prétendre que le gouvernement russe est peu favorable à l’affranchissement des serfs seigneuriaux ; il se propose de l’amener graduellement, et tout porte à croire qu’il ne s’arrêtera pas dans cette voie ; les droits qu’il a accordés dernièrement aux paysans de ses domaines et le bien-être dont ceux-ci commencent à jouir auront pour résultat inévitable d’exciter les serfs seigneuriaux à supporter leur joug avec moins de résignation. C’est ce que les propriétaires russes ont fort bien compris, et la plupart d’entre eux voient ces réformes avec une vive appréhension.

Le système de temporisation que le gouvernement russe semble avoir adopté ne présente du reste aucun danger pour le moment ; rien n’indique que les serfs soient disposés à enlever de force les avantages qu’on leur concède peu à peu. On a généralement attribué, en Angleterre et en France, une portée excessive aux symptômes d’agitation qui se sont manifestés récemment parmi les serfs russes. On s’empresse trop d’évoquer à ce propos le souvenir de la fameuse insurrection de Pougatchef. Ce vaste embrasement qui menaça toute la Russie orientale était nourri par des élémens tout à fait particuliers. Le plus actif de ces élémens était sans contredit l’esprit de secte dont Pougatchef sut tirer parti avec beaucoup d’habileté. Ce hardi révolutionnaire disposait d’ailleurs d’un grand nombre de Kosaks, hommes aguerris et qui lui étaient fort dévoués. N’oublions pas en outre que le servage avait été établi, peu d’années auparavant, au sein des gouvernemens sur les frontières desquels Pougatchef parut avec ses bandes. Il lui était donc facile d’y recruter des adhérens. Enfin le gouvernement ne put lui opposer, dans les premiers temps, que des forces tout à fait insuffisantes. Aucun soulèvement général n’a eu lieu depuis parmi les serfs russes, et les manifestations tumultueuses auxquelles ils se sont laissé entraîner parfois sur divers points de l’empire ont été facilement réprimées. Pendant le règne de Paul Ier, un officier aux gardes venant de Saint-Pétersbourg avait annoncé dans quelques villages du gouvernement de Tver que l’empereur voulait affranchir les serfs, et des signes d’insubordination s’y manifestèrent ; mais il suffit de démentir cette nouvelle pour rétablir l’ordre [26]. Il en fut de même il y a quelques années dans le gouvernement de Tchernigof et de Simbirsk, dont la population est peut-être la plus turbulente de l’empire. Lorsque le bruit se répandit que le gouvernement voulait abolir le servage, les paysans se portèrent en foule au chef-lieu et y assiégèrent le gouverneur de plaintes contre leurs seigneurs. Une agitation du même genre se déclara dans quelques districts des environs de Yékatérinoslaf ; les paysans serfs se disposaient à émigrer en masse vers les provinces méridionales de l’empire. Les injonctions des autorités locales suffirent encore pour mettre fin à ces manifestations. Quelques insurrections un peu plus sérieuses éclatèrent, il est vrai, sur les confins de la Sibérie, et on a reproché avec raison au gouvernement de les avoir châtiées trop sévèrement, car elles furent de même apaisées presque sans déploiement militaire. Le paysan russe ne tient pas contre la force armée : il ne fuit pas lâchement comme les émeutiers anglais devant une troupe de constables ou un piquet de dragons ; mais il ne sait pas se défendre, il se laisse tuer. Au reste, il n’a point d’autres armes que sa hache ou une faux, et ces moyens d’attaque sont assurément fort insuffisans. Ce qui entrave puissamment d’ailleurs en Russie tout soulèvement populaire, c’est le climat, c’est aussi la distance qui sépare les villages. Il est impossible de méconnaître ces difficultés, pour peu qu’on ait étudié sérieusement le pays [27]. Le gouvernement du tsar aurait-il donné des armes aux serfs, comme il vient de le faire, s’il n’avait pas été sûr de leurs dispositions ? Rien ne contredit plus formellement l’esprit que l’on prête aux paysans russes.

Ce sont presque toujours des motifs de vengeance qui ont provoqué les mouvemens partiels dont nous avons parlé ; ils ne se rattachent à aucun plan général. Quelquefois même ces révoltes se passent sans la moindre effusion de sang. Un fait remarquable qui se produisit en 1850 dans un des gouvernemens de la Petite-Russie caractérise nettement l’esprit d’opposition, plutôt railleur que violent, qui domine souvent dans ces sortes d’agitations. Lassés des mauvais traitemens de leur maître, des paysans de ce gouvernement résolurent de l’en punir, et ils n’imaginèrent rien de mieux que de lui infliger le châtiment dont il avait si généreusement usé à leur égard ; ils le fouettèrent d’importance. Le seigneur ne s’en vanta point : d’ailleurs les paysans avaient exigé de lui un acte par lequel ils engageait à garder le silence ; mais quelque temps après ce seigneur eut l’imprudence de fournir pour recrue un des hommes qui s’était le plus signalé dans l’exécution qu’il avait du subir. Celui-ci ne manqua pas de déclarer au chef de la commission de recrutement que son maître l’avait fait soldat parce qu’il l’avait fouetté avec quelques autres de ses camarades. Comme on hésitait à le croire, il tira de sa poche le document en question. On l’expédia au ministre de l’intérieur, qui en référa à l’empereur, car un pareil cas ne s’était jamais présenté. L’empereur ne se contenta pas de faire rayer le seigneur du service, il lui intima l’ordre de quitter l’empire et de n’y plus reparaître sans son autorisation.

Ce que nous venons de dire du servage et de la grande réforme réclamée par les écrivains russes explique l’intérêt qui s’est attaché aux premiers récits de M. Grigorovitch. Quant à ses romans, où figurent des paysans libres, ils appellent l’attention à un autre titre. De même qu’ Antoine Gorémyka nous a servi d’occasion pour exposer l’état actuel du servage, les Pêcheurs peuvent nous aider à caractériser la situation du paysan libre. Pour ces classes qui jouissent enfin de l’indépendance, il ne s’agit plus de réclamer des réformes politiques ; il s’agit de savoir qui l’emportera, des vieilles mœurs ou des nouvelles. Il existe une sorte de lutte sourde entre les hommes de l’ancienne génération, encore profondément attachés aux principes de leurs pères, et ceux qui, sous l’influence des mœurs adoptées par les classes supérieures, commencent à s’affranchir des coutumes d’autrefois. Le sujet est assurément très digue d’intérêt. Pour nous en tenir aux personnages groupés dans le roman des Pêcheurs, on pourrait reprocher au conteur de les avoir faits trop expansifs. Le paysan russe n’aime point à étaler ses sentimens. Lorsqu’il se livre à des sorties éloquentes, c’est presque toujours pour donner le change sur ses véritables dispositions. On regrette de rencontrer dans ce roman la mélancolique physionomie de Vania. Ce personnage n’a rien de russe. Ce n’est pas que le trait dont notre romancier fait honneur à Vania soit sans exemple : l’esprit de sacrifice n’est pas éteint chez le peuple russe ; mais jamais homme de cette classe ne renoncera à son indépendance pour favoriser une intrigue. L’invention de l’auteur est inadmissible ; l’amour du paysan russe ne s’élève guère au-dessus de l’instinct physique et n’occupe par conséquent à ses yeux qu’une place très secondaire dans l’ordre des affections morales.

La plupart des autres personnages du roman sont d’une fidélité irréprochable. L’oncle Akime surtout est d’une ressemblance parfaite, il mérite même une attention toute particulière. Quelque sévère que soit en effet le régime auquel le paysan russe est soumis depuis plus de trois siècles, on retrouve encore ça et là dans les villages des hommes qu’il n’a point modifiés, ou dont la transformation est imparfaite. Tel est celui dont M. Grigorovitch nous a fait une peinture si vive dans ce roman ; il est évident que l’oncle Akime a toute l’insouciance et la mobile humeur de ses pères. Chez Sakhar, on retrouve les traits distinctifs de l’ouvrier russe ; le caractère que l’auteur lui prête ne donne pas une très haute idée de l’influence que l’industrie exerce en Russie sur les classes inférieures. Le pays a tiré de notables avantages des nombreuses fabriques qu’on y a élevées depuis le commencement du siècle ; il peut maintenant se passer en partie d’un grand nombre de produits qu’il tirait jadis des pays étrangers. C’est là sans contredit un fort beau résultat ; mais d’un autre côté le goût du luxe commence à se répandre parmi les paysans, et la vie des ateliers les déprave de plus en plus. C’est principalement l’ivrognerie que les manufactures tendent à propager avec une effrayante rapidité. Le paysan russe, qui vit paisiblement dans son village, est rarement infecté de ce vice. Lorsqu’il abandonne le village pour embrasser une profession industrielle, les choses changent : une fois séparé des siens et sollicité par le pernicieux exemple de ses nouveaux camarades, il se met ordinairement à boire avec une sorte de frénésie sauvage [28] et en contracte l’habitude pour toujours. Chacun sait que le gouvernement russe est complice de ces désordres, il les encourage même en quelque sorte, car la fabrication de l’eau-de-vie étant affermée par l’état et lui rapportant des sommes considérables, il a grand intérêt à en augmenter la consommation [29]. Toutefois les apothicaireries impériales, dont le gouvernement autorise la construction sur tous les points du pays, présenteraient beaucoup moins de dangers, si les manufactures n’attiraient point dans les villes la population des campagnes. Puisque le gouvernement tenait à répandre la pratique des arts manuels, il aurait dû ne point encourager, comme il l’a fait, la construction des manufactures, et favoriser les travaux industriels auxquels les paysans se livrent en commun depuis un temps immémorial dans leurs villages. On rencontre de ces associations dans toutes les provinces ; elles offrent l’avantage de ne point enlever le paysan à sa famille ni aux travaux des champs. Au lieu de développer la production industrielle sous cette forme nationale, on a préféré introduire en Russie le système de fabrication qui est suivi dans les pays étrangers. C’est encore l’esprit d’imitation qui l’a emporté ; il y a longtemps que la Russie n’a point d’autre guide.

Quelle est en définitive la situation des serfs et des paysans libres en Russie ? — l’affranchissement semble dépendre, pour les uns, d’une réforme de l’administration impériale ; l’amélioration du sort des autres suppose nécessairement une meilleure direction donnée aux travaux industriels. Ce sont là deux graves questions bien dignes de la sollicitude qui s’y attache de plus en plus, et si le gouvernement réussit un jour à les résoudre, les écrivains russes pourront revendiquer l’honneur d’avoir noblement secondé ses efforts. Parmi ces écrivains, M. Grigorovitch est peut-être celui qui a rempli sa tâche avec le plus d’ardeur et de persévérance. On doit espérer que son exemple sera suivi. C’est en marchant dans cette voie que la littérature russe peut se créer des titres réels, non seulement à l’intérêt de son propre pays, mais à l’attention des lecteurs européens.


H. DELAVEAU.

  1. M. Alexandre Hertzen. Voyez, sur les romans de M. Hertzen, la Revue du 1er septembre 1854.
  2. Officier de bouche des tsars.
  3. Certaines isbas n’ont point de cheminées : on les appelle des isbas noires par opposition aux isbas blanches, ou pourvues de cheminées. Il est évidemment ici question d’une isba noire.
  4. Babyl, paysan vagabond. C’est en effet un épisode de la vie du mendiant nomade encadré dans un touchant tableau d’intérieur qui sert de thème à cette nouvelle.
  5. Malgré le succès qu’ont obtenu ses études sur les paysans russes, M. Grigorovitch paraît avoir renoncé pour le moment à nous en parler ; il se borne à étudier la classe populaire des grandes villes. La dernière production qu’il vient de publier dans un des recueils littéraires de son pays est intitulée Svistoulkine. Le personnage que nous y voyons figurer est assez curieux : c’est un dandy de bas étage, produit de cette civilisation toute superficielle qui descend peu à peu des classes supérieures de la société russe dans la bourgeoisie et le peuple.
  6. Tunique de peau de mouton.
  7. Divinité malfaisante dont le nom revient souvent dans les anciens contes populaires.
  8. Diminutif d’Antone.
  9. Boisson ordinaire des paysans russes : elle est faite de farine de seigle et de drèche.
  10. Pièce de dix kopeks argent.
  11. Redevance pécuniaire.
  12. Les seigneurs et les communes libres ont le droit d’envoyer un paysan en Sibérie, lorsqu’il est prouvé que c’est un mauvais sujet incorrigible. Ce sont ordinairement des hommes impropres au service militaire que l’on expédie ainsi ; on les dirige sur les colonies.
  13. Boulettes de pain trempées dans du kvas.
  14. Toutes les touloupes sont blanchies avec de la craie, lorsqu’on les met en vente.
  15. Ces trois mots sont dérivés des suivans : doubina, massue, khvorost, fagot, kolotilo, battoir.
  16. Moisson faite d’orge et de millet.
  17. C’est ainsi que les hommes du peuple désignent quelquefois ironiquement les cabarets et raison de la protection que leur accorde le gouvernement.
  18. Entraves de bois que l’on fixe aux jambes des prisonniers.
  19. Tunique de drap.
  20. Chaussures en écorce de tilleul.
  21. Commissaire de police de l’arrondissement.
  22. Ces instrumens, qui ont remplacé l’ancienne balalaïka nationale, se fabriquent à Toula ; ils se sont répandus jusqu’au fond de la Sibérie.
  23. On retrouve des traces de cette coutume en Serbie, province slave où le paysan a encore son caractère primitif. Des communes entières y changent souvent de lieu.
  24. On sait que les soigneurs ont le droit de donner des passeports à leurs serfs. Ceux-ci en profitent pour se livrer à diverses professions et apportent ou envoient annuellement à leurs maîtres la redevance qu’ils se sont engagés à paver, et qui varie suivant l’état qu’ils exercent. Il y en a qui acquièrent des fortunes considérables dont ils jouissent comme s’ils étaient libres ; mais les petits propriétaires spéculent d’ordinaire sur le talent des serfs auxquels ils accordent des passeports et leur imposent des charges très lourdes. Le nombre des serfs seigneuriaux s’élève a 20,612,150 dans tout l’empire.
  25. La classe des agriculteurs libres est encore, il est vrai, assez peu considérable ; mais les paysans de la couronne sont maintenant à peu près sur le même pied, si ce n’est toutefois qu’ils sont soumis à une administration spéciale, et que le sol cultivé par les communes appartient à l’état. On comptait l’année dernière 18,590,371 individus des deux sexes sur les domaines de la couronne : c’est près du tiers de la population totale de l’empire. Plusieurs autres catégories de cultivateurs peuvent être classées au nombre des paysans libres ; tels sont les adnodvortsy, qui s’élèvent à 1,500,000 individus mâles, et les palovniki, sorte de fermiers qui habitent principalement le nord. Enfin en Sibérie tous les paysans sont libres ; ils peuvent s’adonner au commerce ou à l’industrie, posséder des biens mobiliers et immobiliers ; ils jouissent de la liberté de transmigration et sont autorisés à s’établir dans les villes ; ils choisissent dans leurs rangs les chefs auxquels ils obéissent ; ils ont leurs propres tribunaux, et la voie des instances leur est ouverte comme à tous les autres sujets.
  26. Un fait curieux se passa quelques années plus tôt, en 1784, sous le règne de Catherine. Le bruit se répandit à Saint-Pétersbourg parmi les dvorovi (domestiques serfs) que le grand-duc voulait recevoir à Gatchina, son château de plaisance, tous les esclaves qui voudraient s’y réfugier, et qu’ils seraient libres. Dans l’espace de huit jours, plus de huit cents dvorovi se présentèrent à Gatchina. Une fois détrompés, les uns retournèrent chez leurs maîtres, les autres se répandirent dans les bois.
  27. On a beaucoup parlé depuis quelque temps du paysan russe dans nos journaux ; dernièrement encore on lisait dans le Moniteur un article où, s’appuyant sur l’impossibilité de provoquer les paysans russes à seconder par l’insurrection une invasion française dans leur pays, on les déclarait impropres à la liberté. L’auteur de cet article, M. Amanton, dit qu’en 1825 les révolutionnaires russes échouaient complètement lorsqu’ils essayaient de parler politique aux paysans russes. Cela n’est point étonnant : les paysans russes n’entendent absolument rien au catéchisme révolutionnaire ; mais ils n’en apprécieraient pas moins l’avantage de n’être point pressurés et battus injustement, si le gouvernement le leur assurait. C’est au pouvoir que l’initiative de toutes les grandes réformes sociales a appartenu jusqu’à ce jour, et il en sera ainsi pendant longtemps. Une émeute que M. Amanton vit réprimer très promptement à Sébastopol lui fournit l’occasion de déclarer que les paysans russes sont incapables de résister à la force armée ; mais il oublie que la population de Sébastopol est entièrement composée de Tatars. Le menu écrivain affirme que le paysan russe n’est nullement religieux ; cela seul suffirait à prouver qu’il le connaît fort mal. L’incrédulité des campagnards français n’a point pénétré en Russie, il n’y en a même point trace dans les villes. On peut dire que le paysan russe joint à une foi aveugle dans les dogmes de son culte toutes les qualités qui constituent le fond du christianisme, une résignation, un esprit de tolérance et surtout une charité vraiment exemplaires. Qu’on nous permette de citer à ce propos un fait qui confirme cette opinion. Quelques-uns des prisonniers russes qui sont actuellement en France se trouvaient dernièrement employés par un propriétaire du Berry. Une difficulté s’étant élevée entre lui et les travailleurs, il leur dit qu’ils devaient pourtant s’estimer heureux de se trouver en France, au lieu d’être en Crimée. « Non ! lui répondit l’orateur de la lande : en Crimée nous combattons pour notre foi.— Oui, reprit le châtelain, mais vous auriez à supporter une foule de privations. — Le Christ, répliqua le soldat, en a supporté bien d’autres. » Le paysan russe en est encore à cet égard au point où se trouvaient nos serfs au moyen âge. L’opposition politique même prend chez lui un caractère religieux sous le mouvement des sectes, si nombreuses en Russie, se cachent souvent des passions politiques. Ce sont les sectaires qui ont fomenté la seconde révolte des strelitz sous Pierre le Grand. C’est surtout depuis le lègue de Pierre le Grand que le nombre des sectes a augmenté. On peut considérer toutes celles qui se sont formées depuis cette époque comme une véritable protestation populaire contre les changemens apportés par le gouvernement à l’ancien ordre de cluses. C’est Moscou qui en cette qualité est la métropole des sectaires ; seuls, les skoptsi (origénites russes) ont une vénération particulière pour Saint-Pétersbourg. Le travail qui s’opère au sein des sectes demeure secret, il est impossible de savoir si elles tendent à augmenter ou à diminuer ; cependant il est certain que le corps des marchands, qui leur a toujours fourni un grand nombre d’adhérens, commence à se ressentir de l’indifférence en matière religieuse qui se répand en Russie par l’intermédiaire des classes supérieures.
  28. On donne en Russie à cette intempérance normale le nom de sapoï. C’est une véritable fureur vineuse qui vient par accès, et que la satiété seule peut calmer.
  29. En 1837, on comptait déjà 1 cabaret pour 701 âmes dans les domaines que la couronne possède au centre de l’empire, tandis que cette proportion n’était que de 1 pour 2,691 dans les propriétés particulières.