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Le Roman en France à la fin de 1853

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Le Roman en France à la fin de 1853
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 4 (p. 1085-1104).


LE ROMAN


EN 1853.




Je voudrais parler de l’état présent du roman, mais il faut faire un choix, et le choix n’est pas facile. Apprécier tous les romans publiés cette année ! chose impossible, et qui n’intéresserait personne. Les pensées que j’aurais à exprimer s’effaceraient devant la multitude des détails que j’aurais à indiquer. Pour enchaîner l’attention du lecteur, je suis forcé de circonscrire le champ de mon examen. Il se présente un point de départ tout naturel qui me permet d’embrasser d’un regard les dernières œuvres qui offrent quelque importance.

Les promesses du roman n’ont pas été moins pompeuses que les promesses de l’école dramatique. Ces promesses, je me plais à le reconnaître, ont été suivies de gages nombreux, de gages éclatans : Prosper Mérimée, Alfred de Vigny, George Sand, ont inauguré dignement l’ère nouvelle. Aujourd’hui, nous sommes bien loin de ces promesses. La vérité historique, la vérité humaine que nous attendions, dont les premières lueurs nous avaient réjouis, sont à peu près oubliées. C’est à peine si les ouvriers qui ont remplacé les artistes comprennent ce magnifique programme. Si quelqu’un se hasarde à le rappeler, on le compare volontiers à l’apôtre prêchant dans le désert. Il faut pourtant, pour estimer les œuvres nouvelles, prendre comme pierre de touche les promesses dont je viens de parler, car c’est la seule manière d’exprimer une opinion précise et de ne pas demeurer dans les nuages.

Essaierai-je d’analyser les interminables récits qui aident les désœuvrés à tuer le temps ? Tâche ingrate ! Les auteurs, formés en société commerciale, se riraient à bon droit de mon ingénuité, si je tentais de les juger d’après les lois littéraires. Uniquement occupés d’amuser le public, ils ne souhaitent rien de plus et se moquent de toutes les poétiques. Pureté de la langue, vraisemblance des incidens. dessin des personnages, logique des caractères, autant de billevesées qu’ils ont depuis longtemps vouées au mépris. Pourvu qu’ils tiennent la curiosité en haleine, leur ambition est satisfaite, laissons donc en paix ces narrateurs infatigables qui se sont placés en dehors de la littérature ; qu’ils poursuivent sans relâche l’exploitation de leur industrie : nous ne les troublerons pas dans leurs travaux, où l’art n’a rien à voir. Pour tracer une image fidèle du roman, c’est ailleurs que nous devons jeter les yeux. Nous prévoyons les plaintes de tous les ouvriers dont nous ne parlerons pas, et nous nous résignons d’avance, sans amertume et sans dépit, aux reproches qu’ils ne manqueront pas de nous adresser. Si nous avions le malheur de les craindre, nous n’arriverions à formuler qu’une pensée presque insaisissable ; il vaut mieux accepter l’accusation d’injustice et passer sous silence les denrées qui se donnent pour des œuvres et qui encombrent le marché. Le public nous saura gré de nos omissions, car la discussion gagnera en précision, en clarté, en évidence, ce qu’elle perdra en étendue.

Pour discuter avec quelque profit, pour ne pas jeter au vent des paroles inutiles, il faut se trouver aux prises avec une idée nettement définie, clairement développée. Or, parmi les romans publiés chaque année, combien y en a-t-il qui satisfassent à cette double condition ? Je laisse au public le soin de résoudre la question, Si les œuvres sérieuses, écrites de bonne foi, n’étaient pas si rares, la tâche de la critique serait infiniment plus facile : n’étant plus réduite à deviner l’intention de l’auteur, elle pourrait parler sans amertume et sans dépit ; mais comment traiter avec indulgence, comment étudier avec attention, comment lire jusqu’au bout, sans impatience, des récits dont tous les incidens combinés au hasard semblent un défi porté à toutes les lois de l’intelligence ? En parcourant ces pages improvisées avec tant d’insouciance, la critique ne sait vraiment on se prendre, et ce qu’elle a de mieux à faire, c’est de s’abstenir.

L’auteur d’Indiana et de Valentine bien qu’il abuse de ses riches facultés, ouvre du moins un champ large à la discussion. Aussi est-ce pour nous un devoir d’étudier ses derniers romans. S’il ne développe pas toujours d’une manière très logique l’idée qu’il a conçue, il lui arrive rarement de ne pas intéresser. Il excelle dans la peinture du paysage, et ses personnages, sans être toujours vrais, sont tracés d’une main énergique. Lorsqu’il exprime des pensées paradoxales, il trouve moyen de leur prêter un accent de vérité : il faut quelques instans de réflexion pour découvrir le piège tendu à la crédulité du lecteur. Il possède d’ailleurs une telle richesse d’invention, il y a dans son talent tant d’abondance et de spontanéité, que les esprits les plus sévères sont entraînés vers lui par une invincible sympathie. Tout en condamnant ses égaremens, tout en blâmant son goût pour la déclamation, ils étudient avec vigilance ses moindres tentatives. J’aimerais mieux, pour ma part, qu’il apportât plus de soin et surtout plus de prévoyance dans la conception et la composition de ses œuvres ; telles qu’elles sont, elles méritent pourtant une sérieuse attention, et il est bien rare qu’il n’y ait pas dans ces œuvres un coin qui défie tous les reproches. Il raconte avec bonheur, elles incidens ne lui coûtent rien. Il y a dans la marche de son récit tant d’aisance et de rapidité, qu’il ne semble pas inventer, mais se souvenir. L’auteur des Mystères de Paris, quoique placé bien au-dessous de l’auteur d’Indiana, possède cependant un don précieux, l’art d’exciter, d’enchaîner la curiosité. Malheureusement il sacrifie tout à l’exercice de cette faculté : pourvu que le lecteur soit tenu en haleine, peu lui importe de contenter les hommes sensés, les esprits délicats. Il y a dans son talent un mélange de raffinement et de brutalité qui blesse le goût, mais qui a fondé sa popularité. Par le raffinement, il s’adresse aux âmes que la mollesse a corrompues ; par la brutalité, il plaît à tous ceux qui déifient les appétits les plus grossiers, et le nombre en est grand. Depuis la mort de Balzac, l’auteur des Mystères de Paris est parmi nous le peintre le plus émouvant de la réalité. Il ne recule devant aucun tableau, il se complaît dans l’expression des sentimens les plus hideux, et tout en réprouvant le choix des sujets, je suis forcé d’avouer qu’il sait donner à ses personnages le relief et la vie. Aussi la critique manquerait à sa mission, si elle ne tenait pas compte de cet écrivain très peu littéraire, mais dont l’action sur la foule ne peut être contestée. Cette action a-t-elle été salutaire ? Je suis très loin de le penser, et c’est précisément parce que je la considère comme très dangereuse qu’il m’importe de la définir et de l’expliquer. Malgré ses allures de réformateur, M. Sue n’a corrigé personne, et je suis pleinement convaincu qu’il a semé dans bien des âmes des germes de corruption. C’est pourquoi il me semble utile d’étudier ses procédés. Je ne parle pas de son style, et pour cause : l’auteur des Mystères de Paris n’a point étudié les secrets de notre langue et ne parait guère s’en soucier. Son but unique est d’émouvoir, et pour atteindre ce but, il ne craint pas de surexciter les sentimens les plus vulgaires, les passions les plus basses. Qu’il ignore le danger de pareils récits, ou qu’il en ait conscience, là n’est pas la question. Je n’ai pas à juger les intentions, mais les œuvres ; or ces œuvres, où se révèle souvent une imitation très habile de la réalité, sont à mes yeux des œuvres pernicieuses. Aussi me parait-il opportun d’analyser et d’apprécier le dernier roman publié par l’auteur des Mystères de Paris. Le bien et le beau sont réunis par des liens étroits : en parlant au nom du goût, je parlerai au nom du devoir. Peindre la réalité dans ses moindres détails, se complaire dans l’analyse des passions les plus hideuses, est tout à la fois une offense aux lois poétiques et aux lois morales. Sans sortir du domaine de la critique littéraire, je me trouve donc amené à prononcer implicitement un jugement qui relève de la pure philosophie. Quelque dures que puissent paraître les conséquences d’un tel jugement, je ne songe pas à les répudier. L’union du bien et du beau est une vérité hors de toute contestation : il m’est donc impossible de toucher à la seconde question sans effleurer la première. Que l’auteur des Mystères de Paris ne s’en prenne qu’à lui-même, si, en signalant ses fautes de goût, je signale en même temps les aberrations morales qu’elles représentent : je suis obligé d’accepter la nature humaine telle qu’elle est.

Ces prémisses une fois posées, je ne crains pas que le lecteur se méprenne sur ma pensée. Ma sévérité n’étonnera personne, car les récits que le talent popularise sont puissans pour le mal comme pour le bien, et quand le danger frappe nos yeux, l’indulgence ne serait qu’une coupable faiblesse.

Je voudrais pouvoir louer Mont-Revêche, car personne plus que moi n’aime le talent de George Sand ; mais, en conscience, je ne puis accepter ce récit comme une œuvre sérieuse. Assurément, plusieurs parties de ce roman se recommandent par des qualités éclatantes ; mais, il faut bien l’avouer, ce n’est, à tout prendre, qu’une ébauche ingénieuse. Le héros de cette nouvelle conception, Dutertre, est un modèle accompli de tolérance et de sagesse ; je crains seulement qu’il ne soit très difficile de rencontrer dans le monde des hommes pareils à ce type idéal. Marié pour la seconde fois, il endure, avec une magnanimité stoïque, toutes les persécutions dirigées contre sa nouvelle femme par l’aînée de ses filles. À parler franchement, Nathalie est tout simplement un monstre. Il serait difficile de trouver parmi les créatures vivantes une fille plus odieuse et plus misérable. Coquette et bas-bleu, Nathalie n’épargne à sa belle-mère aucune torture ; elle ne néglige aucune occasion de la blesser, et dépense toutes les forces de son esprit pour la tourmenter à toute heure. L’auteur paraît avoir dessiné ce portrait avec une singulière prédilection : quel motif l’a guidé ? Je l’ignore. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce personnage, souverainement odieux, tient dans sa composition une place considérable.

Il règne dans tout ce récit une telle imprévoyance, que tout semble marcher au hasard ; aussi n’essaierai-je pas de raconter la fable imaginée par l’auteur. Ce ne serait pas seulement une tâche difficile, mais une tâche inutile, car la popularité de son nom lui assure de nombreux lecteurs. Tous ceux à qui je m’adresse connaissent le récit sur lequel je donne mon sentiment ; je n’ai donc à exprimer que ma pensée, sans m’arrêter à caractériser les incidens de cette fable. Or une chose m’a frappé dans ce livre, tour à tour spirituel et vulgaire : c’est la réhabilitation, je pourrais dire l’apothéose de la femme virile. Chacun de nous se rappelle avec bonheur une des créations les plus charmantes de Walter Scott, Diana Vernon ; c’est à coup sûr une des inventions les plus vraies du génie moderne. Diana Vernon, tout en portant parfois la hardiesse jusqu’à la témérité, n’abandonne pourtant jamais la grâce de son sexe. Or, j’ai regret à le dire, l’Eveline de Mont-Revêche laisse bien loin derrière elle Diana Vernon ; elle ne se contente pas de la hardiesse, de la témérité : elle pousse le goût des aventures jusqu’au ridicule, jusqu’à l’extravagance. Avec la meilleure volonté du monde, il est à peu près impossible de s’intéresser à Eveline. Pour se faire aimer, elle imagine de prendre le costume d’un portrait de famille, et de parler à l’homme qu’elle aime sous les traits d’un fantôme. Ce tête-à-tête inattendu a déjà quelque chose de très singulier ; mais comme elle ne croit pas avoir pleinement réussi, comme elle n’est pas sûre d’avoir conquis le cœur qu’elle veut gouverner despotiquement, elle se résout tout simplement à risquer ses membres pour terminer l’aventure : elle brise les vitraux d’une chapelle pour arriver jusqu’à son bien-aimé. Ici se place naturellement une observation que tous les lecteurs ont déjà devinée. Si la faiblesse et la pusillanimité sont pour l’homme une honte que personne ne songe à contester, la virilité chez les femmes n’est pas moins condamnable : c’est tout simplement le renversement des rôles légitimes.

Eveline sautant par une fenêtre et se foulant le pied est, à mon avis, une des plus tristes inventions qui se puissent imaginer, et j’ajouterai que c’est un ressort répudié par la raison ; car le talent, si élevé qu’il soit, ne saurait changer la nature des choses, et tous les hommes qui ont franchi la limite de la jeunesse savent très bien que la femme est faite pour la défense, et qu’elle perd la moitié de ses charmes lorsqu’elle oublie son rôle naturel. Eveline, fût-elle cent fois plus belle, fût-elle pourvue de tous les dons qui excitent l’admiration et la sympathie, compromet tous ses droits à l’affection de l’homme qu’elle aime ; car toute sa conduite est là pour prouver qu’elle n’a besoin d’aucune protection, et, je le demande, que signifie une femme qui se protège, ou qui du moins croit se protéger elle-même ? Une femme qui escalade une muraille, qui s’habille en homme pour rendre son escalade plus facile, n’est tout au plus qu’un personnage d’opéra-comique, et ne réussira jamais à exciter dans l’esprit du lecteur une vive sympathie. Il faut laisser aux femmes le rôle qui leur appartient, la force n’est pas leur apanage, et toutes les fois qu’elles essaient de se l’attribuer, elles jouent gros jeu. L’auteur de Mont-Revêche, si habile et si ingénieux d’ailleurs, me parait avoir perdu de vue cette vérité si élémentaire ; son Eveline, qui au début rappelle Diana Vernon, perd bientôt tous les attributs de son sexe. À mesure que le récit se développe, elle cesse d’être femme, et ne réussit pas à se faire homme. À proprement parler, elle multiplie ses folies en pure perte ; un homme sensé ne se croira jamais obligé d’épouser une fille qui se compromet sans nécessité. Eveline, au lieu d’entrer par la fenêtre, pourrait très bien entrer par la porte : elle pourrait dire, à son père le choix qu’elle a fait, et son père ne manquerait pas de le ratifier. Au lieu de suivre la voie que lui trace la raison, elle épuise tous les moyens que le bon sens réprouve, et doit s’estimer trop heureuse de trouver dans l’homme qu’elle a préféré une âme assez délicate pour lui pardonner toutes ses folies. Plus je songe à cet incroyable personnage, plus j’ai peine à m’expliquer par quelle série d’idées l’auteur a été conduit à le créer. Je ne comprends pas qu’une imagination aussi riche, aussi féconde, ait conçu une femme telle qu’Eveline ; car enfin, parlons franchement, c’est tout à la fois moins qu’une femme et moins qu’un homme : invention incomplète et boiteuse, que le goût répudie et que le talent ne saurait sauver : inspiration malheureuse, qui blesse toutes les âmes délicates, et que la richesse du langage ne réussit pas à excuser. Si j’insiste si longtemps sur les vices poétiques de ce personnage, c’est que l’auteur a plusieurs fois essayé de nous le faire accepter sous des noms différens.

Pour être juste, j’ajouterai que le personnage de Benjamine est une création charmante : ingénuité, grâce, fraîcheur, tout se trouve réuni dans cette adorable fille, qui comprend toute la perversité de Nathalie, toute l’étourderie aventureuse d’Eveline, et qui n’a qu’un seul but, une seule préoccupation, le bonheur de son père. Voilà une femme, une vraie femme, une créature vraiment digne d’affection, à qui tous les hommes seraient heureux de donner leur nom. Je me demande comment l’auteur qui a conçu Benjamine a pu concevoir en même temps Eveline et Nathalie, et je me déclare incapable de résoudre la question. On me dira peut-être qu’Eveline et Nathalie sont là pour servir de repoussoir à Benjamine : cet argument ne saurait me désarmer. Quoi qu’on puisse dire en effet, le poète n’est jamais bien reçu à nous présenter des personnages que le bon sens répudie comme trop odieux ou trop extravagans. J’admets, et tout le monde admettra sans doute, qu’il se rencontre des filles dénaturées dont le seul bonheur est de multiplier la souffrance autour d’elles ; j’admets que l’orgueil suggère à certaines femmes la pensée ridicule de se faire hommes et de s’exposer à toutes les chances de la destinée virile : ces idées une fois admises, il reste à savoir dans quelles conditions on peut les produire, et je pense que l’auteur de Mont-Revêche n’a pas tenu compte de ces conditions, et qu’il nous a montré des personnages réprouvés par le goût et le bon sens. Parlerai-je du dénoûment ? On le connait : Eveline épouse l’homme qu’elle aime, et obtient un bonheur qu’elle n’avait pas mérité ; Nathalie triomphe dans les salons de Paris par sa beauté, par son esprit, et réalise enfin le rêve de son orgueil ; quant à Benjamine, elle épouse son cousin.

S’il faut dire toute ma pensée sur cette étrange composition, c’est quelque chose de tumultueux et de confus. Il y a des pages charmantes, trop tôt suivies de pages sans couleur et sans vie ; c’est un mélange inouï d’inspiration et d’abattement A côté d’une scène franchement dessinée, écrite d’un style vif et rapide, je trouve une digression languissante et oiseuse ; mon esprit se partage entre l’admiration et le dépit. Je ne voudrais pas me montrer trop sévère envers un esprit si ingénieux, mais en vérité je ne saurais accepter sans protestation un écrit conçu avec tant d’imprévoyance. Le talent y est semé à profusion, je me plais à le reconnaître. Cet aveu une fois fait, je retrouve toute ma liberté pour affirmer que Mont-Revêche, malgré ses rares qualités, ne prendra pas place parmi les monumens durables de notre temps. C’est une ébauche et rien de plus, ébauche puissante, je le veux bien, mais enfin ce n’est pas un livre dans la véritable acception du mot, et ma sympathie même pour le talent de l’auteur m’oblige à le dire sans réserve.

Je retrouve avec joie dans les premiers chapitres de la Filleule, toute la grâce, toute la fraîcheur, tout l’entraînement des premiers récits de l’auteur. Il me semble difficile de débuter plus heureusement. Toute l’enfance de Morenita est racontée avec un talent de premier ordre. Si le reste du livre était écrit du même style, avec la même simplicité, avec la même sobriété, ce serait tout simplement un chef-d’œuvre. Malheureusement le reste de la narration ne répond pas au commencement ; les digressions se multiplient à l’infini, et le lecteur saisit à grand’peine l’enchaînement des pensées et des sentimens. Les conversations de Stéphen avec ses amis se prolongent sans raison et n’ont pas grand’chose à démêler avec l’action. Et puis, le dirai-je ? il me semble que Stéphen et Anicée sont plutôt des anges que des créatures humaines. Une telle perfection a quelque chose de désespérant. Je consens volontiers à les admirer, mais je suis forcé d’avouer qu’ils ne peuvent m’intéresser longtemps, parce qu’ils n’appartiennent pas à notre nature. Les sentimens qui les animent, les pensées qu’ils expriment sont tellement supérieurs à la vie commune, que je me sens accablé plutôt qu’attendri.

Grandisson, que le XVIIIe siècle déclarait impossible, devient presque vraisemblable si on le compare à Stéphen. Une seule passion domine son âme, mais une passion tellement pure, tellement chaste, que l’esprit le plus austère ne saurait songer à la condamner. L’amour de Stéphen pour Anicée est une conception dont le type ne se trouve assurément pas sur la terre. Chose étrange, que les plus habiles seraient fort embarrassés d’expliquer : cet amour, qui n’a rien de commun avec le limon dont nous sommes pétris, si constant, si désintéressé, que les séraphins pourraient seuls comprendre, si poétique dans son expression, qui se nourrit de lui-même, à qui suffit une lointaine espérance, finit par perdre sa grandeur, et nous semble presque ridicule. Notre admiration a beau demeurer la même, il nous arrive de sourire en lisant les lettres passionnées de Stéphen à Mme de Saules. S’il fallait à toute force trouver le mot de cette énigme, peut-être l’infirmité de notre nature suffirait-elle à la résoudre, lui effet, pourquoi Stéphen et Anicée, qui tout d’abord ont excité notre admiration par la noblesse de leur caractère, perdent-ils une part de leur prestige ? Parce qu’ils vieillissent, et que leur mutuelle exaltation n’est plus de leur âge. Ce n’est pas tout. Anicée a dix ans de plus que son poétique amant ; or, si un homme de vingt-quatre ans peut aimer avec passion une femme de trente-quatre ans, cet amour n’est plus acceptable dix ans plus tard. Si Anicée eût répondu à l’amour de Stéphen lorsqu’elle gardait encore presque tous les charmes de la jeunesse, la durée de cet amour se comprendrait à merveille et n’aurait rien de fabuleux, mais attendre pour épouser Mme de Saules que les fils d’argent se mêlent sur son front aux fils d’or, en vérité c’est un héroïsme que la plupart des lecteurs refuseront de comprendre. Pour justifier la passion persévérante de Stéphen, il fallait absolument invoquer la puissance des souvenirs. C’est pourquoi cette nouvelle apothéose de la femme de quarante ans ne me semble, pas heureuse. Personne ne comprendra que la ferveur de Stéphen ne s’attiédisse pas à mesure que l’objet de sa passion marche vers la maturité. Toutefois je n’entends pas nier tout ce qu’il y a de gracieux et d’exquis dans la peinture de cette passion à ses débuts. Mme de Saules est une charmante créature. Si elle ne se laissait pas adorer comme une madone, je lui pardonnerais son éternelle perfection.

Stéphen et Anicée occupent dans la Filleule presque autant de place que Morenita, qui est pourtant le principal personnage, et le lecteur a presque oublié la fille de la bohémienne, lorsqu’il la voit reparaître avec ses instincts sauvages, que les soins maternels de Mme de Saules n’ont pas réussi à étouffer. L’auteur a fait preuve d’un rare talent en nous montrant cette nature indépendante, fière et passionnée, aux prises avec les lois de notre civilisation. L’amour de Morenita pour son tuteur, sa colère en apprenant que Stéphen ne peut l’aimer, qu’il n’aimera jamais que Mme de Saules, sont retracés avec précision, avec éloquence. — Notons en passant qu’une fille de quatorze ans, quoique bohémienne, n’a pas trop bonne grâce à grimper sur un arbre, fût-ce même pour jeter sur la tête de son tuteur une pluie de violettes. C’est une espièglerie d’assez mauvais goût, car Morenita est femme par le cœur, et de pareilles équipées ne conviennent qu’aux enfans. Cependant cette seconde partie offre encore un grand nombre de pages très dignes d’éloges.

Quant à la dernière partie, j’ai regret à le dire, elle touche trop souvent au mélodrame. L’affection de Morenita pour l’homme qu’elle croit d’abord être son frère, sa confiance illimitée tant qu’elle garde cette croyance, sa révolte en apprenant qu’elle a été trompée, pourraient nous intéresser, si elle ne finissait par se livrer à l’homme qu’elle a d’abord accablé de son mépris, et si, pour s’échapper du couvent, elle n’avait recours à un travestissement, à un tour de passe-passe qui serait tout au plus de mise en carnaval. Cette dernière partie du récit ne saurait être comparée aux deux premières. C’est grand dommage, car si de trop nombreuses digressions viennent briser la trame de la narration, la Filleule offre plus d’une scène racontée avec une naïveté charmante ; si la fin répondait au commencement et au milieu, il suffirait d’enlever quelques pages pour contenter le goût des juges les plus délicats.

Les Maîtres Sonneurs sont une nouvelle tentative dans le champ de la simplicité absolue. Je crains fort que l’auteur ne soit engagé dans une fausse route. Il parait croire que la langue parlée dans nos villes ne se prête pas à la simplicité, et pour régénérer l’art, pour lui rendre sa naïveté primitive, il se met à parler la langue du village. Ou je me trompe étrangement, ou ce n’est là qu’une puérilité sans profit pour l’art. Dans le nouveau récit, l’invention proprement dite tient très peu de place ; en revanche, les incidens les plus vulgaires, les détails les plus insignifians, sont racontés dans un idiome singulier, qui sans doute n’appartient pas à la ville, mais qui ne me semble pas appartenir au village. Je trouve dans cette prétendue naïveté beaucoup plus d’affectation que de franchise. Les pensées mêmes que l’auteur s’est proposé de rendre contrastent d’une manière frappante avec l’intention qu’il annonce, car elles ne sont rien moins que simples. Les personnages analysent leurs moindres sentimens avec une sagacité qui ferait honneur aux casuistes les plus subtils, et quand ils ne parlent pas d’eux-mêmes, quand ils se mettent à parler de l’art, ils exposent des théories qui semblent empruntées aux universités allemandes. Pour retrouver la simplicité du langage, la première condition était de mettre en œuvre des pensées naïves, et c’est là précisément ce que l’auteur a négligé. Quand Brulette ne prend pas plaisir à désespérer tous ses amoureux, elle discute sur la musique avec une abondance et une finesse qui étonnent à bon droit chez une fille élevée au village. Elle reprend la vieille querelle de l’inspiration et de l’étude, qui ne promet pas de s’apaiser prochainement. À vrai dire, la question telle que la pose l’auteur des Maîtres Sonneurs me parait insoluble et oiseuse. Personne n’a jamais contesté le caractère divin de l’inspiration, c’est une cause gagnée depuis longtemps. Quant aux dangers de l’étude, fussent-ils réels, et je ne le pense pas, il serait très inutile de les signaler, car je ne vois pas que l’étude prenne chez nous un caractère épidémique. Brulette, après avoir entendu un air de musette, raconte tout ce qu’elle a rêvé pendant l’exécution de ce morceau. Il y a certainement dans le récit de son rêve une grande richesse d’imagination : mais je doute fort que la musique puisse jamais tenir les promesses d’un pareil programme. La Symphonie pastorale, si justement admirée, ne peut soutenir la comparaison avec cet air de musette.

Et comme si l’inspiration n’était pas assez glorifiée, comme si l’étude n’était pas suffisamment convaincue d’impuissance, l’auteur expose à sa manière le mode mineur et le mode majeur. Aux plaines le majeur, aux montagnes le mineur : c’est un partage arrêté d’avance, et que nulle volonté ne saurait changer. Qu’on ne parle plus des intervalles ménagés dans la composition de la gamme pour expliquer la différence des deux modes : une telle théorie est bonne tout au plus pour les hommes d’étude ; les hommes d’inspiration n’ont pas à s’inquiéter de pareilles vétilles. Mozart et Beethoven passent d’emblée à l’état d’énigmes, car ils maniaient avec une égale habileté le mineur et le majeur. Par quel étrange privilège ont-ils possédé tout à la fois le génie de la montagne et le génie de la plaine ? Question délicate et ardue, qui mériterait d’être mise au concours. Comment ont-ils affronté impunément les dangers de l’étude ? Autre question plus difficile encore, et que je n’essaierai pas de résoudre. Peut-être l’auteur n’a-t-il pas mesuré toute la portée de ses théories musicales, j’incline à le penser : peut-être n’a-t-il pas prévu toutes les conséquences qu’il serait permis d’en tirer : dans tous les cas, il affiche pour l’étude un dédain qui surprendra tous les lecteurs sensés, et pour l’ignorance un respect superstitieux qui n’obtiendra que le sourire.

Est-ce à dire que les Maîtres Sonneurs n’offrent aucun intérêt ? Je suis loin de le penser. L’auteur de la Mare-au-Diable et de la Petite Fadette, lors même qu’il se fourvoie, garde encore le secret de nous attacher. Il y a jusque dans ses paradoxes un accent de franchise qui nous séduit, et puis, quoi qu’il fasse, il retrouve toujours son talent de paysagiste. Il y a dans les Maîtres Sonneurs plus d’une page émouvante sur l’aspect des bois et des champs. En lisant ces descriptions si vraies, si variées, on respire à pleins poumons, la poitrine se dilate, et le lecteur oublie toutes les déclamations, toutes les théories musicales de Brulette, pour ne songer qu’à la nature qui est devant lui. Le paysage n’est pas d’ailleurs le seul intérêt que présument les Maîtres Sonneurs. Muriel et sa sœur Thérèse sont dessinés avec franchise. Quant au Grand-Bûcheux, pour qui l’auteur ne cache pas sa prédilection, j’avoue qu’il est demeuré pour moi lettre close. C’est un maître sonneur de la première force, je le veux bien, qui a deviné le mineur et le majeur sans perdre son temps à étudier ; mais son talent sur la musette ne suffit pas à expliquer la vénération qu’il inspire à sa famille et à ses élèves, car le Grand-Bûcheux n’est pas avare de leçons.

Qu’est-ce donc en somme que ce livre singulier ? Un enfantillage, rien de plus. La route qui doit ramener l’art à sa primitive simplicité resté encore à trouver. Les Maîtres Sonneurs n’ont pas rapproché le but. J’aime à espérer que l’auteur renoncera prochainement aux locutions rustiques, et comprendra qu’il faut chercher ailleurs la régénération, le rajeunissement de l’art. C’est mon vœu bien sincère.


Quel but s’est proposé M. Sue en écrivant Fernand Duplessis ? Qu’a-t-il voulu prouver ? et j’emploie à dessein cette dernière expression, car chacun sait depuis longtemps que l’auteur attribue volontiers à ses récits la valeur d’une démonstration. A-t-il résolu de mettre en pleine évidence l’égoïsme, qui assure le malheur d’un trop grand nombre d’unions ? Si telle a été sa pensée, je reconnais que son livre l’exprime assez fidèlement, peut-être même la franchise de Fernand va-t-elle jusqu’à la brutalité. Il y a certainement dans cette confession d’un mari plus d’une page qui semble marquée au coin de la vérité ; mais la vérité même, pour garder sa valeur poétique, ne doit pas se montrer à nous telle que nos yeux l’aperçoivent dans la vie de chaque jour. Or M. Sue ne parait pas avoir mesuré l’intervalle qui sépare la poésie de la vie réelle : à côté d’une page qui révèle un observateur très attentif, il place sans hésiter une page qui soulève le cœur et provoque le dégoût. Je veux bien croire que plus d’un homme se marie avec la ferme résolution de ne voir dans sa compagne qu’un intendant ou une garde-malade ; mais pour l’accomplissement même de cette résolution, il importe de ne pas exciter l’aversion dès le premier jour, que fait pourtant Fernand Duplessis ? Il ne néglige rien pour décourager le cœur de la femme qu’il a choisie et sa méthode est si sûre, qu’il réussit pleinement. Le lendemain de son mariage, il est pour sa femme un objet de haine. Il s’applaudit de son succès, et ne parait pas craindre que la haine devienne du mépris. De la part d’un homme si fier de sa pénétration, c’est une imprudence qui a lieu de nous surprendre. Cette première épreuve acceptée, la suite du récit n’est pas difficile à prévoir. Pour que l’égoïsme se montre à nous dans toute sa monstruosité, il faut que la victime choisie par Fernand accepte sans révolte et sans murmure les tortures qui lui sont imposées, il faut qu’elle succombe sous le poids du malheur, et c’est en effet ce qui arrive : elle meurt en bénissant la mort qui la délivre.

Pour exposer dans toute sa crudité l’argument présenté par M. Sue sous la forme d’une narration, j’ai passé sous silence tous les épisodes de cette étrange confession ; cependant ces épisodes méritent d’être mentionnés, car ils ajoutent encore au dégoût que Fernand nous inspire. Je n’insisterai pas sur l’inutilité parfaite de la première partie, car la vie de collège n’a rien à démêler avec la vie de ménage. Je n’appellerai l’attention que sur les scènes qui précèdent le mariage de Fernand. Pour clore dignement sa vie de jeune homme, après avoir usé, abusé de toute chose, notre héros trahit son meilleur ami. Et ne croyez pas qu’il cède à l’entraînement de la passion. Quand Fernand trompe Raymon, il est depuis longtemps mort à la passion : son cœur n’est plus que cendre. La trahison n’est pour lui qu’une saveur nouvelle ajoutée au plaisir des sens. Je ne prends pas la peine de rappeler toutes les aventures, toutes les bonnes fortunes de Fernand avant son mariage, parce que les unes sont grossières, et les autres banales ; mais le dernier épisode de cette vie livrée à tous les vents doit obtenir une mention à part. Qui le croirait ? M. Sue, craignant sans doute que son héros ne fût pas encore assez odieux, a cherché dans une combinaison toute nouvelle un moyen sûr de le river à notre mépris. Fernand, qui avant son mariage a pris la femme de Raymon et l’a vue mourir de honte et de désespoir, Fernand, une fois certain de l’aversion qu’il avait rêvée comme le fondement le plus sûr de la paix domestique, cherche dans la possession de la mère de Raymon une distraction nouvelle. N’est-ce pas là une merveilleuse invention ? Devant ce dernier trait, il n’y a qu’à s’incliner. Quel goût délicat ! quel ressort ingénieux ! Si jamais homme a mérité le nom de fange, c’est à coup sûr Fernand. En vérité, j’ai peine à comprendre qu’un écrivain qui plus d’une fois a donné des preuves de talent se laisse entraîner à des aberrations si monstrueuses. S’il y a quelque part des hommes qui rêvent ou qui réalisent un tel avilissement, ce n’est pas au roman de nous les montrer : ils ne sont à leur place que sur les bancs de la cour d’assises.

Si M. Sue a voulu flétrir l’égoïsme, et je ne crois pas pouvoir lui attribuer une autre intention, il a plus d’une fois perdu de vue le but qu’il s’était proposé. Chemin faisant, pour émouvoir le lecteur, il lui a présenté les tableaux les plus hideux, et le dégoût excité par ces tableaux est si profond, que le lecteur se demande à quoi sert cet amoncèlement de boue. C’est un étrange emploi du talent. Parlerai-je de la composition ? Il n’y a pas trace de composition dans les Mémoires d’un Mari. Quoique l’auteur ait adopté la forme autobiographique, il s’en faut de beaucoup que le récit ait la simplicité d’un journal. Il y a des entretiens sans fin qui ne tiennent pas au récit, puis des digressions, des tirades ampoulées, qui ne blessent pas seulement le goût, mais fatiguent l’attention. Tout marche au hasard ; il n’y a pas un chapitre qui ne puisse être déplacé à l’insu du lecteur, sans danger comme sans profit. Il est trop évident que l’auteur, en écrivant la première page, ne prévoyait pas comment il remplirait la seconde. Il s’est fié à son imagination, et sa présomption lui a porté malheur ; j’aime à croire que, s’il eût réfléchi avant de prendre la plume, il nous eût épargné les scènes hideuses que l’improvisation ne saurait excuser.

Il me reste à parler d’un livre dont la foule a sans doute exagéré la valeur, mais qui cependant se recommande par un mérite assez rare de nos jours, je veux dire la simplicité. Il y a dans la Dame aux Camélias plusieurs scènes d’un intérêt très vif et très bien racontées. La sobriété du langage ajoute encore à l’émotion produite par le récit. Si c’est un roman, et l’opinion accréditée ne veut pas que ce soit un roman, il faut rendre justice à la vraisemblance de la fable, au rapide enchaînement de tous les épisodes. Réel ou inventé, peu importe, ce livre mérite une mention à part, parce qu’il émeut, et peint avec une déplorable fidélité toute une face de la société contemporaine. Il se trouve parmi nous des hommes qui s’attachent de préférence aux femmes perdues, comme il se trouve des femmes, d’ailleurs bien nées, bien élevées, entourées d’exemples excellens, qui se proposent pour tâche unique la régénération d’un homme dépravé. Sous ce double acharnement, il ne faut chercher qu’un vice unique : l’orgueil. M. Dumas fils, sans se préoccuper de cette question, s’est borné à raconter ce qu’il a dû voir ou savoir : il y a dans son récit un accent de sincérité qui n’appartient qu’au témoin oculaire ou à l’écrivain qui a recueilli d’irrécusables témoignages. Il serait facile de relever ça et là plusieurs pages où les sentimens exprimés manquent d’élévation et de délicatesse, où l’affection filiale et l’affection fraternelle sont profanées comme à plaisir par d’imprudentes comparaisons. Cependant, malgré ces taches qui frapperont tous les yeux exercés, la Dame aux Camélias ne peut être confondue avec les romans qui se publient chaque jour. Si les amours de Duval et de Marguerite Gautier n’ont rien de poétique à leur début, elles se transforment dans la retraite de Bougival et perdent peu à peu la trace de leur souillure originelle ; puis, l’agonie de Marguerite est si douloureuse et si cruelle, cette malheureuse fille, qui n’a jamais vécu que pour la splendeur et la vanité, est si durement châtiée dans la seule affection qu’elle ait ressentie, que les âmes les plus sévères lui pardonnent son passé de luxe et de fange, en voyant son corps épuisé, dont toute la beauté s’est évanouie. Ne parlons pas de Manon Lescaut à propos de la Dame aux Camélias, ce serait mal servir les intérêts du jeune écrivain ; contentons-nous de lui dire qu’il ne manquera jamais d’obtenir la sympathie publique toutes les fois qu’il restera dans cette voie de simplicité.


Si maintenant je me demande quelle est aujourd’hui la physionomie générale du roman, je serai forcé d’avouer qu’il manque aux llivres les plus applaudies deux genres de mérite dont l’importance ne saurait être méconnue : l’analyse des passions et le respect de la composition. Les romans dont j’ai parlé tout à l’heure offrent sans doute plusieurs parties très dignes d’attention ; mais il serait difficile d’y trouver l’analyse d’une passion poursuivie avec persévérance. Quant à la composition proprement dite, les auteurs ne paraissent pas s’en préoccuper. Pourvu qu’ils étonnent ou qu’ils émeuvent, peu leur importe la disposition des scènes : on dirait que le hasard guide leur plume. Comme s’ils prenaient plaisir à contrecarrer les prétentions des dramaturges, qui veulent tout prévoir, les romanciers livrent tout aux chances de l’improvisation. Or qu’arrive-t-il ? les esprits les plus puissans ne jouent pas impunément ce jeu périlleux. Ils ont beau s’évertuer à l’heure du travail, ils ne produisent pas ce qu’ils seraient capables de produire s’ils consentaient à se placer dans d’autres conditions. Ils réussissent à écrire des pages ingénieuses ou pathétiques ; mais ces pages mêmes nous charmeraient d’une manière plus sûre, nous attendriraient plus profondément, si elles étaient plus habilement préparées. On aura beau vanter la spontanéité du talent, on ne réussira jamais à détruire la puissance de la réflexion. Développer à la hâte une idée à peine entrevue, qui, couvée par la méditation, aurait pu se transformer, ne sera jamais une œuvre d’art. Les applaudissemens et les flatteries ne changeront pas la nature des choses. Sans l’analyse approfondie des passions, sans une composition ordonnée avec prévoyance, le roman n’est plus, pour me servir d’une locution vulgaire, qu’une manière de tuer le temps. Il sort du domaine littéraire et prend place à côté des cartes et du domino. C’est aux romanciers qu’il appartient de décider si ce rang leur convient et contente leur amour-propre.

Soyons juste pourtant, et n’imputons pas aux seuls romanciers la faute où ils sont tombés. Si depuis quelques années ils ont trop souvent négligé l’analyse des passions et la prévoyance dans la composition, le public a sa part de responsabilité dans cette double omission. Jamais l’engouement pour un talent justement populaire n’a été poussé aussi loin que de nos jours. Un succès éclatant devient une garantie d’inviolabilité. N’essayez pas d’avertir un écrivain applaudi lorsqu’il fait fausse route, on vous jette à la face l’accusation d’envie, et trop souvent la critique, pour se mettre à l’abri de ce terrible reproche, fait semblant de s’associer à l’engouement de la foule. Si le public et la critique n’avaient pas témoigné tant d’indulgence pour les moindres ébauches des romanciers, nous ne verrions pas s’accomplir ce qui se passe sous nos yeux ; nous ne verrions pas le roman travailler avec acharnement à violer toutes les lois littéraires. Et qu’on ne m’accuse pas d’exagération, car j’ai prouvé en mainte occasion toute la sympathie que m’inspirent les talens laborieux et sincères. C’est au nom de cette sympathie que je prends la liberté de leur rappeler les conditions fondamentales du genre qui nous occupe. Qu’est-ce qu’un récit qui prend la forme biographique, au lieu de sonder tous les replis d’une action unique ? Est-ce un roman dans la véritable acception du mot ? Pour ma part, je ne le pense pas. Les romanciers paraissent croire que le nombre des incidens dispense de l’analyse des passions : c’est une erreur radicale, que la critique doit combattre en toute occasion. Quel que soit le talent de l’auteur pour la peinture du paysage ou l’invention des incidens, c’est toujours l’homme qui a droit à la première place dans le roman, comme au théâtre, comme dans toutes les formes de la pensée poétique. Or, une fois ce point accordé, et je ne crois pas possible de le contester, l’analyse de la passion domine de bien haut le paysage et les incidens. Plus les incidens se multiplient, plus l’homme s’amoindrit : à mesure que les incidens deviennent moins nombreux, l’homme reprend toute son importance, et condamne l’écrivain bon gré mal gré à l’analyse de la passion.

Ce que je dis aujourd’hui, je l’ai déjà dit plus d’une fois, et cependant je crois utile de le redire encore : l’engouement de la foule pour les romanciers qui ont su gagner ses bonnes grâces oblige la critique à se montrer de plus en plus sévère. Les conditions élémentaires que je rappelle, à défaut de nouveauté, se recommandent au moins par une incontestable évidence : l’étude de l’âme humaine est la substance même de toute poésie. Je n’apprends rien à personne en affirmant que le roman ne peut négliger cette étude sans manquer à sa mission ; mais puisque la foule applaudit à outrance des récits où les passions humaines tiennent trop peu de place, je suis bien forcé d’affirmer ce que tous les maîtres ont affirmé avant moi.

Quant à la composition, dont les romanciers semblent faire fi, je n’ai pas besoin d’en établir l’importance ; c’est une cause plaidée depuis longtemps par des voix plus habiles que la mienne, et j’aurais mauvaise grâce à rouvrir un débat clos sans retour. Concevoir n’est pas composer. C’est pour avoir confondu ces deux momens de la pensée que tant d’esprits ingénieux ou puissans se sont fourvoyés. Entre la conception et la composition, il y a la même différence qu’entre apercevoir et regarder. Que les romanciers veuillent bien prendre la peine d’étudier les procédés de la pensée, et ils ne tarderont pas à comprendre tous les dangers de la méthode qu’ils ont adoptée. Pour eux, l’idée d’un récit équivaut à la composition du récit lui-même ; ils croiraient se témoigner une injuste défiance, si, après avoir marqué le but où ils veulent arriver, ils traçaient la route qu’ils auront à suivre, c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’ils se contentent d’avoir aperçu l’idée d’une œuvre future, et dédaignent, comme une tâche au-dessous d’eux, la détermination et l’ordonnance des scènes qui doivent servir au développement de cette idée : — il y a dans une telle conduite un mélange de présomption et de gaspillage qui ne saurait être blâmé trop sévèrement. Les plus habiles sont à peine sûrs de toucher le but, et, avant de le toucher, combien de fois ne sont-ils pas condamnés à trébucher ! Plus prudens, plus prévoyans, en dépensant moins de force, ils arriveraient d’un pas sûr au terme qu’ils ont marqué. Au lieu d’enfanter des œuvres éphémères, applaudies aujourd’hui avec fracas et demain oubliées sans pitié, ils établiraient leur renommée sur de solides fondemens.

Il semble qu’il n’y ait pas à hésiter, et pourtant les romanciers s’obstinent dans la voie périlleuse qu’ils ont choisie : ils multiplient leurs œuvres sans relâche, et leur renommée, au lieu de grandir, semble décroître en raison même de leur fécondité. Inutile avertissement : ils ferment les yeux à l’évidence ; ils ne comprennent pas qu’un livre composé à loisir, exécuté avec un soin scrupuleux jusque dans ses moindres parties, a plus de chances de durée que la plus brillante improvisation. Ils redoublent d’activité, et il arrive un jour que la foule laisse passer leurs œuvres sans détourner la tête, et ne désire pas même en savoir le nom ; alors viennent les reproches d’ingratitude, auxquels la foule répond par le silence et le dédain. Que les romanciers applaudis hier, oubliés aujourd’hui, ne s’en prennent qu’à eux-mêmes ; chaque œuvre improvisée efface à leur insu une lettre de leur nom ; c’est comme un flot montant qui bat et mine sans relâche leur popularité. Moins prodigues de leur pensée, résignés à toutes les lenteurs du travail, ils joueraient un jeu plus sûr. Plaise à Dieu que mes conseils soient recueillis par quelque oreille attentive : j’ai grand’peur qu’ils ne soient emportés par le vent, et ce sera grand dommage, non pas pour moi qui ne suis que l’écho des vérités affirmées depuis longtemps, mais pour les romanciers eux-mêmes, qui n’atteindront pas le rang auquel ils auraient pu prétendre ; car ce qui manque parmi nous, ce n’est pas le talent même, mais la prévoyance et la patience dans l’emploi du talent.

Reportons-nous par la pensée, aux premières années du règne de Louis-Philippe, et comparons le roman de cette époque au roman d’aujourd’hui. Quelle splendeur et quelle obscurité ! Il y a vingt ans, le roman se prenait au sérieux et voyait dans la peinture de la passion le plus important, le plus élevé de ses devoirs. Il ne s’adressait pas à la curiosité, mais au cœur, à l’intelligence. Eclairé par les imitations, maladroites d’Ivanhoë, il cherchait dans la nature humaine le moyen d’émouvoir et de charmer. C’était son âge d’or. Conçu à loisir, longuement médité, il marchait de pair avec les œuvres les plus délicates de la poésie. Il ne tentait pas l’improvisation, car il en comprenait tous les dangers ; aussi la sympathie publique accueillait avec empressement ses moindres tentatives.

Aujourd’hui tout est bien changé : l’improvisation a remplacé la méditation, — et l’indifférence, la sympathie. Juste retour des choses d’ici-bas ! Est-ce que d’aventure l’intelligence française aurait fléchi ? Je suis très loin de le penser. Seulement le métier a pris la place de l’art : il ne faut pas chercher ailleurs le secret de notre décadence. Ce qui nous arrive est arrivé maintes fois à d’autres nations, à celles même qui par l’excellence de leur génie semblaient destinées à ne jamais défaillir. Quand le précepteur d’Alexandre, dont l’intelligence avait embrassé toutes les connaissances humaines, dont la sagacité ne saurait être contestée, comparait l’Héracléide à l’Iliade, il signalait dans la littérature de son temps un vice pareil à celui que nous signalons aujourd’hui. Qu’était-ce en effet que l’Héracléide, d’après son témoignage ? Un poème purement biographique, c’est-à-dire un poème où la succession des événemens avait remplacé l’enchaînement des idées et des sentimens, où les personnages s’amoindrissaient sous la complication des incidens. – Or que voyons-nous aujourd’hui ? n’est-ce pas un vice pareil qui afflige notre littérature ? La Grèce n’est pas demeurée sourde aux avertissemens du précepteur d’Alexandre, et s’est relevée. La France, après avoir gaspillé son intelligence en ébauches capricieuses, se relèvera comme la Grèce ; elle abandonnera le métier, je l’espère, pour rentrer dans le domaine de l’art, bon gré, mal gré, les romanciers comprendront qu’ils sont engagés dans une impasse, et qu’ils doivent revenir sur leurs pas, s’ils veulent retrouver la sympathie publique.

Mais à quelles conditions la retrouveront-ils ? car il ne suffit pas de signaler le mal, de toucher la plaie, de la sonder ; il faut encore indiquer le remède. N’y a-t-il pas un choix à faire dans les sentimens humains ? Tous les élémens de la vie réelle se prêtent-ils avec un égal bonheur, une égale docilité, aux tentatives de l’imagination ? Tous les hommes de goût ont répondu d’avance. Pour effacer jusqu’aux dernières souillures du métier, pour ramener l’art à sa mission, à sa dignité, il faut absolument apporter dans le choix des sujets un discernement sévère. Sans tomber dans la pruderie, les romanciers doivent se rappeler, à toutes les heures de leur travail, l’éloge décerné à l’auteur d’Ivanohoë par le plus illustre de nos poètes lyriques, et ne pas chercher dans la peinture du vice la source de l’émotion poétique. Je ne dis pas qu’il faille à tout jamais bannir le vice du roman : le vice y a sa place marquée, parce qu’il fait partie de la nature humaine ; mais il ne doit pas occuper la première place, comme il l’a fait depuis quelques années. Sans revenir aux traditions de miss Burney et de miss Edgeworth, le roman agira sagement en abandonnant les filles entretenues, qu’il a trop célébrées, pour les femmes chez qui la passion est aux prises avec le devoir, car c’est dans la lutte éternelle du devoir et de la passion que se trouve la source inépuisable de toute émotion poétique. Madeleine et Marie l’Égyptienne ont fuit leur temps : ces deux types défient désormais tous les efforts de l’imagination. L’heure est venue pour le roman de rentrer dans la vie commune, et d’abandonner le boudoir des courtisanes pour le salon des femmes vraiment dignes d’affection : c’est à mes yeux la méthode la plus sûre pour dompter l’indifférence et retrouver la sympathie.

Ainsi les conseils de la critique se réduisent à deux points : apporter un discernement sévère dans le choix des sujets ; substituer la méditation à l’improvisation. Si les romanciers les acceptaient sincèrement et se résignaient à les pratiquer avec franchise, l’art serait bientôt rajeuni et retrouverait son ancienne splendeur. Il est évident en effet qu’une fois résolus à ne pas traiter indifféremment toutes sortes de sujets, à ne pas se mettre à l’œuvre avant d’avoir déterminé le but qu’ils veulent toucher et la route qu’ils suivront, ils seront amenés par une pente insensible au respect de ; la langue. La pureté de la forme se mettra d’accord avec l’élévation des sentimens.

Si la critique voulait aller plus loin, elle méconnaîtrait la limite de sa puissance. Il lui appartient d’avertir les talens qui se fourvoient ; il ne lui appartient pas de susciter des talens nouveaux. Cependant, avant d’abandonner la discussion, il convient, je crois, d’aborder une question qui touche à la nature même du roman. Quelle place la philosophie doit-elle tenir dans cette forme littéraire, qui semble se prêter aussi bien aux pensées les plus austères qu’aux caprices les plus ingénieux ? Le roman peut-il, sans oublier sa mission, affecter des prétentions dogmatiques ? La réponse n’embarrassera que les hommes étrangers à l’étude de nos facilités. Quant à ceux qui les connaissent et qui ont réfléchi sur le rôle qui leur est assigné, ils affirmeront hardiment que l’art se dénature en se faisant dogmatique. Le roman peut, comme la comédie, toucher aux problèmes sociaux, mais à la condition de transformer la pensée en action et d’animer les argumens contradictoires. Si les personnages, au lieu de vivre d’une vie puissante, ne représentent que les différens termes d’un syllogisme, le roman et la comédie sont des œuvres mortes. Le plus habile maniement du langage ne saurait racheter ce vice radical. Je n’insiste pas sur cette affirmation, car des exemples trop nombreux en ont démontré la légitimité.

Pourvu donc qu’il s’interdise toute prétention dogmatique, le roman peut aborder une infinie variété de sujets. Il serait malaisé de dire où commence, où finit son domaine. Si pourtant nous jetons un regard en arrière, si nous prenons la peine d’étudier les ravages produits au commencement du siècle présent par des œuvres éloquentes, mais consacrées tout entières à la solitude, à là rêverie, nous sommes amené à penser que le roman doit se proposer aujourd’hui la peinture de la vie active plutôt que la peinture de la vie solitaire. Obermann et René ont énervé un trop grand nombre d’âmes ; l’heure est venue de combattre cet énervement et d’enseigner à la génération nouvelle, avec le secours de l’imagination, qu’elle n’est pas faite pour une contemplation oisive, mais pour la pratique de la vie sociale. L’orgueil et l’égoïsme sont aujourd’hui des thèmes épuisés. Vivre, c’est lutter, et le roman ne doit pas l’oublier. Il faut glorifier la volonté, comme Obermann et René ont glorifié la rêverie.

Après avoir exposé nos regrets et nos espérances, avons-nous besoin d’ajouter que nous saisirons avec empressement toutes les occasions qui s’offriront à nous de saluer le réveil de l’art vrai ? Le pessimisme n’entre pour rien dans nos jugemens. Nous espérons avoir prouvé que nous parlons au nom des idées qui nous semblent vraies sans acception de temps ni de personne. Nous ne blâmons pas le présent au nom du passé ; nous ne louons pas les morts aux dépens des vivans. Dans la région des idées pures, l’Impartialité n’est pas difficile, et c’est dans celle région que nous nous efforçons de demeurer.

Le roman, par sa nature même, est appelé à rendre de grands services, ou à causer de grands maux. C’est pourquoi il mérite l’attention vigilante de tous les esprits élevés. Il popularise le paradoxe et le mensonge aussi rapidement que la vérité. S’il lui est donné de panser bien des plaies, il est en son pouvoir de faire bien des blessures, ne l’oublions pas. C’est, après la forme dramatique, la forme la plus populaire de la pensée ; aussi convient-il de la surveiller.

Grâce à Dieu, la débauche n’a pas encore atteint tous les esprits. Il reste encore parmi nous plus d’un talent délicat, sévère pour lui-même, plein de déférence pour le public. Il y a dans cette phalange de quoi régénérer le goût des écrivains et le goût de la foule. La critique, si souvent accusée de se complaire dans le blâme, et parfois même dans la négation, serait heureuse de voir se réaliser ses vœux. Le blâme n’a jamais réjoui le juge qui prend sa mission au sérieux, et la louange chatouille les lèvres aussi bien que l’oreille. Que le roman rentre dans la voie de l’art, et nous serons des premiers à battre des mains. Qu’il anime au lieu d’énerver ; qu’il encourage les passions généreuses, les nobles sentimens, au lieu de déifier les appétits les plus grossiers, et les paroles ne nous manqueront pas pour célébrer sa régénération. Aujourd’hui nous lui devions la vérité, et ce n’est pas notre faute si la franchise nous interdit la louange. Que les œuvres changent, et notre langage aura bientôt changé.

La partie la plus douce de notre mission est d’encourager les talens nouveaux, de tendre la main à ceux qui n’ont pas encore trouvé leur voie. Sévère pour les talens que la popularité environne, nous serons toujours indulgent pour ceux qui débutent dans la carrière, et nous espérons que le lecteur ne se méprendra pas sur nos intentions. À quoi servirait en effet l’indulgence envers ceux que la foule a pris sous sa protection ? Les talens populaires ont droit à la sévérité : pourquoi leur refuser ce qui leur appartient ? Mieux éclairés sur leurs véritables intérêts, au lieu de se plaindre, ils devraient remercier, car c’est un honneur et un bonheur que de susciter une discussion sérieuse. La complaisance et la flatterie n’ont jamais servi de fondement à la vraie célébrité. Tout homme vraiment amoureux de la renommée, vraiment résolu à la mériter, doit s’applaudir chaque fois qu’il voit son œuvre contrôlée, analysée dans ses moindres détails. Les plus beaux livres du monde risqueraient fort de tomber dans l’oubli, si la foule n’entendait retentir que les accens de la louange. Pour durer, pour délier l’oubli, les œuvres les plus savantes, les plus pures, ont besoin d’être discutées. Mais pourquoi sont-elles discutées ? Parce qu’elles éveillent des idées nouvelles. C’est à ce prix seulement qu’elles peuvent attirer l’attention. Ai-je besoin maintenant d’expliquer pourquoi la critique garde si souvent le silence ? Comptez les livres qui éveillent des idées nouvelles, et la critique n’aura pas à se justifier.


GUSTAVE PLANCHE.