Le Roman et la société allemande

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le Roman et la société allemande
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 84 (p. 391-429).
LE ROMAN
ET
LA SOCIÉTÉ ALLEMANDE

I. Auf der Höhe, von Berthold Auerbach, 3 vol., Stuttgard, 1865. — II. Verschlungene Wege, 3 vol., Hanovre, 1867. — Schloss Dornegye oder der Weg zum Glück, von Levin Schücking, 4 vol., Leipzig, 1868. — III. Friedrich Spielhagen’s gesammelte Werke, 12 vol.. Berlin, 1867. — IV. Unüberwindliche Mächte, von Hermann Grimm, 3 vol., Berlin, 1867.

Quand il nous vient de l’étranger des ouvrages d’imagination, romans ou poèmes, signalés à notre étude par un succès assez bruyant, une double curiosité, un double intérêt nous attire, l’intérêt littéraire d’abord, puis ce qu’on peut appeler l’intérêt historique. Parmi ces œuvres si vivement applaudies ou discutées si ardemment, en est-il qui doivent enrichir le patrimoine des lettres européennes? L’écrin de la poésie compte-t-il un joyau de plus? Avons-nous du moins à enregistrer des promesses? Ce récit, ce tableau, cet épisode, révèlent-ils un inventeur? Voilà l’intérêt littéraire, intérêt toujours très vif pour les esprits demeurés fidèles au culte de l’art, et d’autant plus vif que les circonstances générales sont moins heureuses. Les talens s’épuisent, les maîtres s’en vont, c’est aux œuvres de scandale que s’attache la popularité, les derniers gardiens des lettres libres et désintéressées ont affaire à un public indifférent; au milieu des préoccupations qui nous assiègent, il n’y a plus de place, répètent les âmes chagrines, que pour la frivolité ou la violence. Lisons donc quelques-unes de ces œuvres accueillies avec faveur chez nos voisins; il serait si doux de trouver quelque part une veine originale, un signe de rajeunissement, une lueur dans le crépuscule! Si cette espérance est déçue, une autre curiosité soutiendra notre attention. Ces récits dont nous allons nous occuper, l’Allemagne les a lus avec intérêt; qu’ils nous plaisent ou non au point de vue de l’art, ils nous intéresseront au point de vue de l’histoire contemporaine. Peut-être ne seront-ils pas des chefs-d’œuvre; ils seront certainement des témoignages. L’Allemagne, depuis une vingtaine d’années, est engagée comme nous dans les grands et redoutables problèmes du XIXe siècle. Là aussi, les principes opposés qui se disputent la société moderne tourmentent les esprits généreux et soulèvent les passions; là aussi, sur un terrain tout différent et sous des formes très particulières, on voit aux prises l’ancien régime et l’esprit moderne, le droit et la force, le libéralisme et la démocratie, la réaction superstitieuse et le fanatisme jacobin. Les peintres de la société allemande en ces dernières années n’ont pu échapper à des émotions qui se retrouvent partout; quel est le résultat de leurs observations? Quelles ligures mettent-ils en scène? Sous quels traits ont-ils représenté leurs modèles? Par quels tableaux ont-ils captivé l’attention? Qu’a-t-on loué, qu’a-t-on blâmé dans leurs peintures? Ces questions, qui se présentent tout naturellement à l’esprit, sont de nature à piquer la curiosité de la critique; il faut essayer d’y répondre, il faut montrer que l’histoire littéraire est plus étroitement liée de jour en jour à l’histoire politique et sociale.

L’idée même de notre étude exige que nous en empruntions les élémens à des œuvres recommandées par le succès. Sur ce point, si nous voulions suivre complaisamment les indications de la critique allemande, nous serions fort embarrassé de nos richesses. A ne prendre que les cinq ou six dernières années, à juger seulement la travail de production littéraire qui a précédé et suivi Sadowa, que de romans où se sont reproduites les plus vives émotions de nos jours! Le roman, disait Goethe, est l’épopée moderne; les Allemands ont pris ce mot au pied de la lettre, et comme une épopée doit être le résultat d’une civilisation, la collection des romans publiés au nord et au sud de la ligne du Mein formerait sans peine une encyclopédie. Il y en a sur tous les sujets, sur toutes les classes de la cité humaine, sur tous les problèmes du monde intellectuel et moral; le trait dominant de cette littérature, c’est le désir de peindre la société la plus rapprochée de nous, la société allemande à travers ses épreuves et ses transformations depuis quinze ou vingt ans. Dès le lendemain des révolutions de 1848 et des réactions de 1849, un dramaturge célèbre, le dernier survivant de la jeune Allemagne de 1830, M. Charles Gutzkow, donnait l’exemple de cette direction à la fois épique et encyclopédique du roman. Au milieu des agitations de ces vives années, il publiait un récit en neuf volumes, les Chevaliers de l’esprit, qui avait les proportions et les allures d’une épopée (1851); sept ans après, aux heures tristes de la politique allemande, aux heures de somnolence et d’engourdissement, il essayait de peindre l’état général de l’Europe dans un tableau où le catholicisme ultramontain occupait la première place; cette nouvelle épopée romanesque s’appelait le Magicien de Rome (1858). Beaucoup plus récemment, c’est-à-dire dans la période dont nous avons à parler, M. Gutzkow a mis au jour un récit intitulé Hohenschwangau, qui est un large tableau de l’Allemagne au temps de la réforme. Quel que soit le mérite de cette œuvre, c’est là du roman historique, genre un peu abandonné aujourd’hui, en Allemagne surtout, où les choses présentes attirent si vivement les conteurs. Ce n’est pas là d’ailleurs ce que nous cherchons en ce moment; allons droit aux écrivains qui nous font connaître l’Allemagne de ces dernières années. Encore une fois, tous les sujets ont été traités par les romanciers à la mode : morale, politique, esthétique, science même; oui, même la science et ses théories hasardeuses ont inspiré l’imagination des conteurs. C’est ainsi qu’un roman dont on parle beaucoup depuis quelques semaines est consacré... le croira-t-on? au système de Darwin sur la transformation des espèces. La lutte pour l’existence, tel est le titre de ce livre où M. Robert Byr a révélé des qualités dramatiques et soutenu pendant cinq volumes l’intérêt du lecteur.

Les écrits dont nous voulons parler offrent pourtant un intérêt plus naturel, plus direct, mieux approprié à notre tâche ; entre les compositions ambitieuses de M. Gutzkow et les tentatives bizarres de tel écrivain qui débute, il y a place pour les récits qui ont charmé l’Allemagne ou révélé ses agitations. Je m’en tiens à un petit nombre de romanciers qui me fourniront tous les renseignemens dont j’ai besoin. Deux d’entre eux, M. Berthold Auerbach et M. Levin Schücking, déjà connus par des œuvres justement appréciées, sont aujourd’hui dans la force de l’âge et du talent; ils représentent la génération littéraire antérieure à 1848. Les deux autres sont des nouveau-venus parmi nous; déjà célèbres dans leur pays par des qualités très diverses, ni leurs noms ni leurs œuvre n’ont encore pénétré en France. L’un est M. Frédéric Spielhagen, cœur poétique, âme ardente, qui retrace les conditions sociales de son temps avec une verve hardie, tour à tour psychologue pénétrant, écrivain dramatique, railleur amer, par-dessus tout imagination tumultueuse, et toutefois, malgré ses sympathies ou ses passions, peintre assez impartial de la grande mêlée qu’il met en scène ; l’autre est M. Hermann Grimm, talent aimable, esprit modéré, observateur attentif et consciencieux, qui porte dignement un grand nom. Ce n’est pas seulement par le soin du style que M. Hermann Grimm nous rappelle son père, le savant philologue Wilhelm, son oncle, l’illustre Jacob; quelque chose de l’inspiration si austère, si libérale des deux vénérables maîtres revit dans l’imagination honnête du jeune écrivain. Il y a même une page où le cri de l’Allemagne du nord à la journée de Sadowa éclate dans le récit de M. Grimm avec une singulière puissance. Tout cela veut être considéré de près; nous recueillerons, chemin faisant, bien des notes dont l’histoire contemporaine pourra faire son profit.


I.

Le premier roman que nous avons à signaler, une dramatique et touchante histoire intitulée Sur les hauteurs, est certainement l’œuvre maîtresse de M. Berthold Auerbach. On connaît depuis longtemps l’inspiration de M. Berthold Auerbach, le peintre des mœurs rustiques, l’ami et le conseiller des pauvres gens. Il n’y a pas d’écrivain plus populaire en Allemagne. Ses Histoires de village dans la Forêt-Noire, par lesquelles il a débuté il y a un quart de siècle, l’ont placé du premier coup au rang des maîtres. M. Berthold Auerbach était un démocrate, mais un démocrate idéaliste, si je puis ainsi parler, un démocrate moraliste et religieux, d’une religion, il est vrai, très particulière, puisqu’elle s’inspirait surtout du panthéisme de Spinoza. Qu’importe? Si le mot religion, dans son acception la plus large, signifie surtout le perfectionnement de la conscience, la purification continuelle de la personne humaine, le perpétuel effort de l’âme vers le divin, l’auteur des Histoires de village et de l’Ecrin du compère a été, malgré les erreurs de sa doctrine, un des plus religieux moralistes de l’Allemagne de nos jours. C’est ainsi que ce démocrate, sans cesser d’être cher à sa clientèle des campagnes, a conquis bientôt une clientèle d’un autre ordre. Le charme et l’élévation de ses œuvres lui ayant donné des amis dans les classes privilégiées, l’hôte des paysans de la Forêt-Noire est devenu peu à peu l’hôte des grands seigneurs et des princes. C’était bien toujours le même homme, sérieux autant que cordial au milieu des paysans, simple et franc parmi les heureux du monde. Il allait du village à la cour, de la cour au village, observant, enseignant, rassemblant les traits d’un tableau où figureraient les deux mondes qu’il connaissait si bien. Ainsi est né ce roman. On lui avait reproché de ne peindre jamais que le peuple des campagnes, comme si dans cette société moderne si complexe, si laborieuse, il n’y avait d’autre travail que celui de la pioche ou de la charrue. On lui reprochait d’ignorer le vrai peuple, le tiers-état, les centres où s’élaborent les idées, les foyers où s’agitent les sentimens et les intérêts qui mènent le monde. Pour répondre à ce reproche dans la mesure de son talent, le moraliste populaire n’a eu qu’à mettre à profit sa double expérience, c’est-à-dire à compléter ses tableaux rustiques par la peinture d’une résidence souveraine. Le roman fait comme l’auteur, il va du village à la cour et de la cour au village. Un roi du midi de l’Allemagne, la reine, les courtisans, les dames d’honneur, les ministres, çà et là quelques représentans de la bourgeoisie, tels sont les personnages qui rempliront toute une moitié du tableau ; l’autre moitié, c’est le village de la montagne.

Comment l’auteur a-t-il réuni dans une même toile des élémens si disparates? L’histoire est bien simple, le début même est d’une simplicité patriarcale. La reine vient de donner le jour à un prince. Les médecins de la cour sont en quête d’une nourrice pour l’héritier du trône, et il faut que ce soit la plus fraîche, la plus robuste paysanne de la contrée. La voici, toute fière du nouveau-né qu’elle a mis au monde, tout heureuse, tout épanouie, aussi honnête que belle. Dès que les médecins la voient, ils la reconnaissent : c’est bien là ce qu’ils cherchaient; mais Walpurga, — c’est le nom de la jeune mère, — l’honnête Walpurga, si heureuse de son petit foyer, si dévouée à son mari, si fière de son enfant, consentira-t-elle à tout quitter, pour vivre à la cour? Le sacrifice est dur; elle le fait cependant, car c’est une fortune que sa bonne chance lui envoie, et il faut songer à l’avenir. Elle part donc, non sans larmes; de ses montagnes sauvages, la voici transportée tout à coup au milieu de la société la plus brillante. Quel éblouissement ! on le devine sans peine; on devine aussi ce qu’un tel contraste fournira de traits piquans à une plume spirituelle et hardie. Walpurga est la franchise même; cette nature si simple, ce bon sens si droit, ce langage si original, dans le monde de l’étiquette et du formalisme, c’est là pour l’habile conteur une occasion de scènes tour à tour émouvantes ou comiques. Que sera-ce donc si Walpurga se trouve jetée sans le savoir en pleine tragédie? Une des dames de la cour, la belle comtesse Irma, inspire au roi une passion ardente, une passion qu’elle partage, et, malgré de nobles efforts pour se vaincre elle-même, elle finit par succomber. Or c’est auprès de la comtesse Irma que la jeune paysanne avait trouvé la plus sympathique bienveillance. Une sorte d’amitié s’était établie entre ces deux personnes si éloignées par l’éducation, si rapprochées par la noblesse du cœur. A l’heure où le scandale éclate, quand le père d’Irma en meurt de honte quand la reine, si douce, si bonne, se sent comme frappée à mort, une odieuse accusation tombe de toutes parts sur Walpurga. L’entremetteuse (on la nomme ainsi, la pauvre femme, alors que souriante, tout occupée de son nourrisson ou bien pensant à ceux qu’elle a quittés, à ceux qu’elle reverra bientôt, elle ne soupçonne même pas le drame qui s’agite autour d’elle), l’entremetteuse infâme inspire à tous des sentimens de dégoût; on se détourne, on la fuit... Walpurga finit par comprendre; elle part aussitôt, elle a horreur de cette cour où tout n’est que piège et mensonge; son village, dont elle n’aurait jamais dû s’éloigner, lui rendra la joie, lui fera oublier la fausse amitié de la comtesse Irma et la honte que cette amitié lui vaut. N’a-t-elle pas été la dupe de la comtesse? n’a-t-elle pas été sans le savoir l’entremetteuse qu’on accuse? n’est-ce pas dans l’intérêt de ses intrigues que la comtesse avait noué avec elle ces relations familières? Walpurga se trompe; la comtesse n’est pas si coupable. Bien loin de tromper indignement la simplicité de la paysanne, c’est auprès de ce cœur droit que la brillante Irma cherchait un appui; c’est près d’elle encore, dans l’atmosphère d’une vie laborieuse et pure, à l’endroit le plus solitaire de la montagne, sur la cime, sur les hauteurs, que la pécheresse cachée à tous les yeux accomplira sa pénitence.

Tout cela n’est que le cadre du récit; le vrai sujet de M. Berthold Auerbach, c’est la pénitence de la comtesse Irma. Persuadé que la doctrine de Spinoza est le dernier mot des grandes énigmes, disciple et traducteur du Juif d’Amsterdam, M. Auerbach est comme inquiété dans sa foi par la supériorité morale du christianisme. C’est une âme religieuse, nous l’avons dit, une-âme noblement préoccupée de tout ce qui intéresse la dignité de notre être, de tout ce qui peut concourir à la sanctification de la conscience. Comment ne serait-il pas jaloux pour sa religion des trésors que renferme la doctrine chrétienne? Le redressement par le repentir, la régénération par la prière, la communication de l’âme déchue avec le Dieu vivant toujours prêt à la secourir, ce sont là des croyances aussi simples que hautes, aussi naturelles que sublimes. Elles répondent à tout; le cœur y trouve son compte aussi bien que la pensée. Rien de plus humain, rien de plus divin. Au contraire, dans le système de ce philosophe qu’on appelle une intelligence enivrée de Dieu, quel est le sort de l’âme défaillante ou déchue? qui la soutiendra? qui la relèvera? Ce Dieu dont le spino4sme est ivre n’est pas une personne, c’est une force aveugle. Tourmenté par ce problème, M. Berthold Auerbach a entrepris de prouver que le panthéisme des esprits nobles avait autant d’efficace, comme disait notre XVIIe siècle, autant d’action purifiante et régénératrice, que le christianisme le plus austère. En racontant avec un soin si délicat la pénitence de la comtesse Irma, il a voulu peindre une Madeleine ou une La Vallière du panthéisme.

Lorsque parurent en 1680 les Réflexions sur la miséricorde de Dieu, écrites par la duchesse de La Vallière, l’auteur de l’avertissement, après avoir recommandé le livre à ceux qui auraient péché comme la noble pénitente, terminait son homélie par ce verset de la Bible : Inspice et fac secundum exemplar quod tibi in monte monstratum est. On dirait que M. Berthold Auerbach s’est souvenu de ces paroles; c’est aussi sur la montagne, au plus haut des hautes cimes, qu’il a montré à tous l’exemple de son héroïne purifiée par le repentir. Le tableau est vraiment poétique. L’auteur, qui avait déployé la passion la plus vive dans le récit de sa chute, a réservé pour la peinture de la réhabilitation toutes les délicatesses de son pinceau, toutes les ressources de sa science psychologique. Vêtue des habits les plus simples, enfermée dans une bergerie des sommets alpestres, condamnée volontairement aux travaux de l’étable, celle qui naguère éblouissait la cour par son esprit autant que par sa beauté, ne songe plus qu’à se réconcilier avec elle-même. Elle aussi, comme la sœur de la Miséricorde, elle écrit ses réflexions. Nous avons son journal sous les yeux; ce sont les prières et les litanies du panthéisme. Etranges litanies, prières bizarres; c’est au grand tout, à l’harmonie universelle, à l’infini du cosmos, que s’adressent les élans de cette âme en peine. Avec quel sentiment profond elle décrit les impressions de ces merveilleux spectacles! « Il y a des heures, écrit-elle, où il me semble que je suis dans un sanctuaire. » Et plus loin : « Chaque jour, quand reparaît la lumière, j’assiste à la création éternelle. » L’éternel, l’infini, les forces incommensurables et l’ordonnance majestueuse de l’univers, voilà ce qui entretient son extase. C’est par une sorte de communion avec ce dieu sans conscience qu’elle s’efforce de racheter sa faute, elle qui a manqué de force et transgressé la loi. Elle se réjouit de ne voir que cette immensité de l’espace, où s’accomplissent sans déviation aucune les mouvemens éternellement prescrits. Associée à cet ordre sublime par l’admiration et le respect, elle éprouve un frisson qui renouvelle son être. Une sérénité triomphante succède peu à peu à sa désolation. L’art du conteur est si habile, sa poésie est si pure, son émotion si sincère, qu’on a grand’peine d’abord à y résister. Bientôt cependant la conscience réclame : est-ce bien là le redressement intérieur que vous annonciez? Irma ne se relève que pour s’anéantir, elle ne se purifie que pour se perdre dans une extase inerte. Ce qu’elle a cherché dans la solitude, ce ne sont pas des forces nouvelles pour combattre, c’est l’oubli de son être en même temps que l’oubli de sa faute, l’abandon de sa volonté en même temps que la punition de sa faiblesse. Un des grands argumens, un des principaux textes à déclamation chez ceux qui attaquent la morale chrétienne ou même la morale spiritualiste, c’est le mystique détachement qu’elle peut inspirer à des âmes effrayées de la lutte, une mort anticipée, disent-ils, un véritable suicide. Comment M. Berthold Auerbach, censeur parfois très rigoureux du mysticisme chrétien, ne s’est-il pas aperçu ici qu’il tombait dans les erreurs bien autrement graves du mysticisme panthéiste? C’est là précisément pour lui l’écueil inévitable. Un disciple de Spinoza ne peut s’élever au-dessus de la morale naturelle du panthéisme sans se perdre dans l’adoration du grand tout, sans se confondre avec la force universelle. Le christianisme vrai n’énerve point les âmes viriles, il soutient leur énergie. Au contraire plus le panthéiste est élevé, soucieux de la vérité divine, et plus il est exposé à prendre la vie individuelle en dégoût. Le dieu auquel il aspire étant un dieu sans conscience et sans âme, le devoir le plus haut est de lui sacrifier son âme et sa conscience. Voilà ce qui nous est montré, à mon avis, sur la montagne où la comtesse Irma écrit ses méditations spinozistes avant d’exhaler son dernier soupir; in monte monstratum est. Considérez que tout ce qui est touchant dans les effusions de la pénitente, je veux dire le remords de la faute, l’horreur de la souillure, le besoin de purification, l’aspiration à une vie nouvelle, tout cela est chrétien au fond, en dépit des formules panthéistiques de l’auteur; ce qui appartient en propre à la doctrine dont M. Berthold Auerbach est un champion aussi noble qu’ingénieux, c’est l’absorption de la conscience individuelle dans la vie effroyablement inconsciente du cosmos.

Ces objections, si graves qu’elles soient, n’enlèvent rien à la valeur littéraire de l’œuvre. L’intérêt est beaucoup plus vif qu’on ne pourrait le croire d’après une donnée aussi sérieuse. C’est un trait caractéristique de M. Berthold Auerbach que cet art de mêler le drame à la psychologie. Irma et Walpurga ne sont pas les seules figures qui fassent honneur à son pinceau; le vieux comte Eberhard, le grave médecin Gunther, le roi lui-même, ont été pour l’auteur une occasion d’exprimer ses idées démocratiques sous leurs aspects divers. Le roi est une riche nature, esprit généreux, âme saine, capable de se dominer lui-même pour accomplir son devoir de chef. Je ne pense pas que M. Berthold Auerbach eût dessiné une telle physionomie vers 1848, au moment où le savant rêveur appelé Frédéric-Guillaume IV impatientait l’Allemagne par ses imitations du moyen âgé. Que le portrait d’un roi allemand ait pu être tracé avec tant de sympathie et de respect par une main aussi libre, c’est un symptôme à noter. Il est évident que des hommes très hostiles aux royautés d’autrefois ont désarmé peu à peu. Ce n’est pas la victoire de la Prusse sur l’Autriche absolutiste qui inspire ici M. Auerbach, puisqu’il écrivait ces pages une année avant Sadowa. Est-ce simplement la réflexion, l’expérience, l’apaisement des passions? N’est-ce point plutôt parce que les souverainetés se transforment nécessairement sous l’action incessante de l’esprit de 89, parce qu’elles nous apparaissent de plus en plus comme des magistratures, comme des présidences de république, présidences doublement tutélaires dans notre vieux monde, si l’hérédité les soustrait aux compétitions brutales? Sans entrer dans cette discussion, qui nous mènerait trop loin, je me borne à noter que la démocratie de M. Berthold Auerbach, tout en maintenant ses principes essentiels, s’entendrait sans peine avec la majesté royale. Ainsi, au point de vue politique comme au point de vue religieux, ce livre, dont l’intérêt dramatique ne languit pas un instant, obéit à une inspiration élevée, sereine, conciliante. Si de graves erreurs s’y mêlent, ce sont des erreurs qui attestent encore la noble inquiétude d’une âme en quête du bien et du mieux. Cherchez dans toutes les littératures contemporaines; parmi les romans que la foule dévore, qui ont eu six éditions en trois ans, dont on a vendu rapidement douze mille exemplaires, en est-il beaucoup qui transportent ainsi l’imagination sur les hauteurs?

Ce n’est pas à des méditations si graves que nous convie M. Levin Schucking dans ses agréables récits; on y trouve pourtant le reflet des controverses de nos jours. M. Levin Schucking n’est pas un artiste original, un maître d’invention et de langage, comme l’écrivain dont nous venons de parler; je vois en lui un de ces hommes dévoués à leur tâche qui, sans forcer brusquement l’attention, maintiennent constamment leur place et finissent par honorer une littérature. Conteur aimable, imagination souple, il charme, il intéresse, et, s’il n’a pas de hautes prétentions philosophiques, il a toujours le goût des idées saines. Ce qui lui manque, c’est l’art de composer, l’art de concevoir un plan et de marcher droit au but. Il va, il vient, il s’égare; je sais bien qu’il se retrouve, mais où est l’harmonie de son œuvre? comme il amuse le lecteur et s’amuse lui-même en écrivant, il ne s’aperçoit pas de ses déviations; sa facilité lui est un piège. Souvent une idée originale apparaît au début, l’entrée en matière est pleine de promesses; le récit continue toujours vif, gracieux, attachant; qu’est devenue l’idée? On ne sait trop, et quand elle revient, on n’y pensait plus.

Nous avons remarqué ces qualités et ces défauts dans un roman en trois volumes intitulé les Chemins qui se croisent. Écoutez cette singulière aventure. Dans les montagnes, au milieu des bois, au fond d’un vieux château féodal à demi ruiné, habitent deux gentilshommes, le comte André de Schönstetten et son frère le comte Maximilien. C’est la saison de la chasse. Il faut la chasse en effet, pour réunir en ce lieu sauvage deux hôtes qui se conviennent si médiocrement. Le comte André est violent, emporté, terrible en ses fureurs; le comte Maximilien est plus calme, quoiqu’il ait souvent le sang à la tête. Les deux frères ne s’aiment point. L’aîné est le maître du domaine patrimonial, le seigneur du majorat; le plus jeune est réduit à la rente viagère fort mince que l’autre est tenu de lui servir. Ils vivent d’ordinaire chacun chez soi, plus près de la ville et du monde; séparés tout le reste de l’année, le mois d’octobre les rassemble dans le vieux manoir. Un matin, le comte André et le comte Maximilien sont partis pour la chasse accompagnés d’un garde. Il fait à peine jour, les arbres de la forêt sont encore noyés dans la brume. Le garde commet je ne sais quelle maladresse qui excite la colère du comte André, et comme celui-ci ne sait pas mesurer ses paroles, la réprimande qu’il adresse au coupable devient une sanglante injure. Le garde se redresse et rend insulte pour insulte. Il se trouve qu’il a eu occasion de servir son maître dans une affaire de mariage clandestin, et qu’il est initié à bien des secrets. « Quand on a eu besoin de quelqu’un pour épouser une femme qu’on n’ose avouer, il n’est pas prudent de le traiter de cette façon. » A ce cri, à cette menace du garde, le comte André perd complètement la tête; d’un mouvement subit il abaisse son fusil et lance les deux coups au visage du garde qui tombe raide mort, la tête fracassée. Un instant après, il est à genoux, à côté du cadavre, disant : « Dieu ait pitié de moi ! » Pendant qu’il reste là éperdu, atterré, son frère, le comte Maximilien, d’abord immobile de stupeur, a bientôt repris ses sens, et, calculant les suites du meurtre, il parle en maître. « André, dit-il, tu as commis un crime qui te conduira sur l’échafaud et imprimera une tache éternelle à notre nom. Je ne veux pas que cela soit, et je te le jure, moi vivant, cela ne sera point. Il n’y a qu’un moyen de salut. Le mort est de même taille que toi; il a comme toi les cheveux noirs, la barbe noire; les traits de sa figure sont méconnaissables. Prends ses habits et mets-lui les tiens. Pendant que tu disparaîtras du monde (la mer n’est pas loin et l’on va aisément en Amérique), on dira ici que le comte André de Schönstetten a été victime d’un accident de chasse, que son garde l’a tué par imprudence, que le meurtrier involontaire effrayé, désespéré, a perdu la tête et pris la fuite. » Le comte André se soumet, la substitution est faite; voilà le mort vêtu des habits du comte et le comte sous la livrée du garde. Le comte André s’enfuit, le comte Maximilien lui laisse le temps de prendre l’avance, puis il revient au château, appelle les gens d’alentour, joue parfaitement son rôle, raconta l’histoire à grand bruit, fait chercher le fugitif partout où il n’est point, et finalement, les choses une fois constatées, procède à l’enterrement du mort. Le comte André, le titulaire du majorât de Schönstetten, est bien décidément effacé du livre des vivans ; c’est sous son nom que le garde a été mis en terre. Que devient-il, tandis que son frère Maximilien prend sa place, hérite de tous ses droits, et, de cadet de famille à peu près déshérité, passe au rang de seigneur? Il s’est réfugié en Amérique pour y vivre dans les bois : il chasse l’ours, le bison et vend les peaux des bêtes fauves. De plus en plus violent et sombre, il nourrit des ressentimens implacables. Il en veut au monde qu’il a été obligé de quitter, à la noblesse dont il s’est exclu par sa faute, à l’esprit de famille qu’il a si gravement offensé. Ceux qui connaissent ce singulier trappeur devinent en lui quelque chose d’aristocratique. On remarque aussi qu’il ne parle pas sa véritable langue; il parle anglais, français, espagnol, mais d’une façon incorrecte et pénible. Evidemment il cherche à dissimuler son origine. Il fait d’ailleurs de bonnes affaires, il gagne de l’argent, son commerce de pelleteries lui procure des correspondans sur plusieurs points de la côte, et bientôt on voit près de lui un petit compagnon, un jeune gars joyeux, turbulent, hardi, qui s’épanouit en pleine liberté dans cette vie d’action et d’aventures. Cet enfant, c’est son fils, qu’il a fait venir d’Europe pour l’élever à sa manière.

Voilà le prologue de l’histoire que nous raconte M. Levin Schücking; le sujet, c’est l’éducation du jeune Hugo, fils du comte André. Seulement le prologue n’apparaît qu’au milieu du récit, et le sujet que nous venons d’indiquer ne se dessine que vers la fin. Autour de cette donnée première se déroulent des imbroglios où le conteur s’amuse et s’oublie. C’est toute une série d’épisodes dont chacun pourrait former un roman. Il y a le roman du comte Maximilien et de sa fille Gérardine; il y a le roman du gentilhomme pauvre, Emile de Hattstein, amoureux de Gérardine et précepteur du jeune Hugo; il y a le roman des deux femmes du comte André, car le comte André était bigame, ou à peu près, quand le meurtre du garde l’obligea de fuir en Amérique. Il avait promis mariage à Mme de Hangfort, la mère du petit Hugo, et il avait épousé secrètement une jeune fille de race plébéienne, Ottilie Ramberg. Il y a aussi l’histoire de deux maisons de commerce qui se livrent à des opérations tout à fait imprévues; on y voit par exemple un négociant insolvable se débarrasser de sa dette en cédant à la fille de son créancier le fiancé de sa propre fille. Cette dernière scène est une surprise; l’auteur y a mis une franchise d’ironie et une légèreté de touche assez rares dans les lettres allemandes. Enfin, histoires comiques, histoires touchantes, tout cela se mêle à la destinée des deux comtes et forme un enchevêtrement des plus bizarres. On dirait que M. Schücking a voulu faire la critique de son œuvre en lui donnant ce titre sans façon : les Chemins qui se croisent. Ils se croisent si bien qu’on s’y perd.

Où est pourtant la pensée? Il faut un but, une lumière, il faut que l’idée se dégage. L’idée, c’est l’éducation du jeune Hugo, — non pas son éducation chez les trappeurs du Nouveau-Monde, au milieu des forêts, sur les bords des grands lacs, mais son éducation en Europe, quand le petit sauvage, comme l’Ingénu de Voltaire, se trouve jeté subitement parmi les civilisés. Voltaire, en faisant arriver son Huron à Versailles, cherchait des occasions.de satire dans le contraste de la libre nature et des raffinemens de la société; ce n’est pas une satire sociale, c’est une étude de psychologie qui inspire M. Levin Schücking. Il y a, selon lui, des caractères francs, tout d’une pièce, sur lesquels l’éducation ne peut rien et qui ont absolument besoin des leçons de la vie. « Je les appelle des natures, dit le précepteur de Hugo, M. Emile de Hattstein, qui est lui-même une de ces âmes; les hommes à la douzaine, ajoute-t-il dédaigneusement, peuvent être façonnés par des maîtres, ceux que j’appelle des natures ne seront jamais formés que par eux-mêmes, à l’école de l’expérience et sous les coups du destin. » Est-il démontré pourtant que la vie soit toujours une maîtresse de perfection et de haute virilité? N’arrive-t-il pas souvent qu’elle dérobe à ces natures précisément leurs meilleurs instincts pour décupler les instincts mauvais? A cette objection, M. de Hattstein répond par une définition plus précise du terme qu’il a employé; une âme où les instincts mauvais domineraient les bons, une âme qui se laisserait dépouiller de ce qui fait sa force ne serait pas une nature. Et si l’on insiste encore, si on lui fait observer que l’expression est bizarre, qu’il y a des natures de toute sorte, des natures compliquées, des natures problématiques, des demi-natures, il réplique avec feu :


« Je n’appelle natures que les grandes natures. Le signe qui les distingue, c’est que la vie les rend toujours plus grandes, qu’elles triomphent toujours par leur force intérieure dans les conflits où elles sont engagées, qu’elles se sauvent de tous les naufrages par l’énergie de leur volonté et la netteté de leur jugement.

« — Toujours? dit Ottilie Ramberg avec un douloureux sourire.

« — Oui, je le crois, toujours.

« — En ce cas, vos grandes natures sont bien rares! « — Je vous l’accorde.

« — Vous êtes dur, monsieur de Hattstein. D’après vous, ceux qui succombent dans la lutte ne sont jamais de grandes natures. Le bonheur et le malheur jouent cependant un rôle considérable dans notre existence. Nous sommes tous les jouets du destin, nous sommes tous ballottés de haut en bas, de bas en haut, par un mystérieux concours de rapports et d’événemens fortuits, comme ces billes légères que l’on place sur le jet d’eau d’un bassin et qui voltigent, qui sautillent, s’élevant ou s’abaissant tout à coup selon la force du jet qui les porte. A l’énergie de la volonté, à la netteté du jugement, il faut aussi que le bonheur vienne se joindre, sans quoi la plus grande nature ne saurait échapper au naufrage.

« Emile de Hattstein secoua la tête. — Le bonheur, dit-il, est le vent qui enfle les voiles des hommes vulgaires. Ceux que j’ai appelés des natures n’ont pas besoin de bonheur. »


Voilà une doctrine fière, et on aimerait à la voir justifiée par le disciple de M. de Hattstein. Malheureusement, cette dernière partie du récit est de tout point la plus faible. Tant que l’auteur annonce et prépare son sujet, presque toujours animé, le récit est piquant, et s’engage bien; quand il arrive enfin à ce qui doit être l’intérêt principal, on dirait que son imagination est épuisée. C’est à peine une esquisse que ce tableau des années d’apprentissage du jeune Hugo. Fils d’un homme qui était mort civilement pour ainsi dire, et qui a fini par se tuer, fils d’une mère dont la destinée a été aussi douloureuse et tragique, ignorant même quel nom il doit porter, il lui semble qu’il est dans le monde comme un être sans racines, comme une feuille emportée par l’orage. De là, malgré les soins du jeune gentilhomme qui s’est dévoué à son sort, une insurmontable tristesse. La tâche de l’auteur était de montrer comment Hugo triomphe de ce morne désespoir et reprend goût à la vie. Nous avons le programme, l’œuvre nous fait défaut. Les voyages du jeune homme en France, en Italie, auraient dû fournir à l’auteur des peintures plus originales et plus fortes. C’est l’amour, on le devine sans peine, un amour traversé de périls et où le dévoûment a sa place, qui va ranimer dans le cœur de l’orphelin les énergies éteintes. Pourquoi M. Levin Schücking n’a-t-il pas réservé à une étude si digne d’intérêt quelque chose de la grâce et de la vigueur dont il a fait preuve dans la longue introduction de son récit?

Parmi ces tableaux de voyage, il y a une ébauche de la Rome de nos jours qui renferme un curieux chapitre intitulé Pio nono. Hugo de Schönstetten, amoureux d’une jeune femme que des circonstances fatales ont enchaînée à des liens odieux, est accusé d’avoir tué le mari de celle qu’il aime, afin de la délivrer et de lui donner son nom. C’est la jeune femme elle-même, une noble et vaillante créature, qui va plaider la cause de son ami auprès du souverain pontife. La scène est charmante ; l’exaltation passionnée de Constance Stratelli, la douceur, la pénétration, la générosité de Pie IX, tout cela est décrit avec finesse et sobriété, avec sympathie et respect, sans déclamation d’aucune sorte. Pour démontrer l’innocence d’Hugo. Constance a été obligée de montrer au pape certains papiers qui révèlent toute une conspiration contre le pouvoir temporel. « Ces feuilles, dit-il, pourraient nuire à quelqu’un; détruisez-les vous-même, mon enfant, jetez-les dans le feu de cette cheminée. » Puis il écoute la jeune femme, il l’interroge, l’erreur se dissipe, il n’y a plus de doute; il juge donc, il juge comme lui seul pouvait le faire, car la justice régulière, pour absoudre l’accusé, aurait eu besoin de ces papiers qui dénonçaient d’autres coupables et qui ne perdront plus personne. L’audience finie, quand la jeune femme traverse le vestibule, le monsignor allemand qui l’a introduite, apprenant ce succès inespéré, lui dit de sa voix béate : C’est un ange de bonté... — C’est mieux qu’un ange, s’écrie-t-elle, c’est un homme vraiment noble, vraiment fort malgré le poids des ans et des souffrances, c’est un homme dans la plénitude de ce mot; l’humanité complète rayonne sur son front avec sa lumière divine et sa consécration sainte. » Ainsi parle le conteur allemand, s’honorant lui-même par l’impartialité de ses tableaux. Croyez-vous pourtant que cette sympathie respectueuse pour tout ce qui relève l’humanité fera tort à la liberté de son esprit? Ecoutez la fin du chapitre. Constance est revenue triomphante, elle raconte tout à son père, qui fut jadis un des chefs de la révolution italienne : « Ah! s’écrie l’ancien carbonaro, ce Pie IX, malgré tout, a bien toujours quelque chose du vieil homme de 1847, si bon, si divinement bon et si sage! O temps du bon Dieu! avec quel enthousiasme nous chantions alors l’hymne de Pie IX! Seuls, les philistins infâmes, les hiboux de la nuit, l’appelaient le don Quichotte de la bonté, et disaient que Cicerovacchio était son Sancho Pança. Les misérables! ce sont eux qui l’ont retourné complètement et ramené dans la vieille ornière. Nous verrons combien de temps cela durera ! Pie IX seul aurait pu sauver la royauté temporelle du saint-siège, le Pie X qu’ils ont mis à sa place n’y pourra plus jamais rien. » L’écrivain qui parle ainsi n’est certes pas hostile à l’église romaine; il appartient à une vieille famille patricienne de Westphalie, il dirigeait, il y a vingt-cinq ans, l’éducation de deux jeunes princes bavarois. Je ne sais s’il est né catholique ou protestant; mais, à ne juger que ses écrits, il fait partie de la grande communion chrétienne qui aime et honore tout ce qui honore l’humanité. Somme toute, malgré l’intérêt des détails, ce roman de M. Levin Schücking est une œuvre fort incomplète, puisqu’il y manque un plan nettement conçu et résolument suivi. Un autre récit du même écrivain, le Château de Dornegge ou le Chemin du bonheur, renferme des idées bien plus précises. Une des meilleures préoccupations de nos jours, c’est la culture de la liberté morale, la défense des droits de l’individu. En face de la démocratie toujours croissante, quiconque travaille à fortifier la conscience individuelle accomplit une œuvre de salut. Rappelez-vous ces paroles de M. Michelet, écrites il y a près de quarante ans : « Ainsi vacille la pauvre petite lumière de la liberté morale. Et cependant la tempête des opinions, le vent de la passion, soufflent des quatre coins du monde... Elle brûle, elle, veuve et solitaire; chaque jour, chaque heure, elle scintille plus faiblement, si faiblement scintille-t-elle, que dans certains momens, je crois, comme celui qui se perdit aux catacombes, sentir déjà les ténèbres et la froide nuit... Peut-elle manquer? Jamais, sans doute. Nous avons besoin de le croire et de nous le dire, sans quoi nous tomberions de découragement. Elle éteinte, grand Dieu ! préservez-nous de vivre ici-bas ! » Il faut donc s’attacher à ce sentiment de la liberté, de la responsabilité personnelle; il faut l’affermir en nous et le protéger contre tant d’ennemis qui le menacent. Les meilleurs esprits de nos jours savent bien que, politiquement et religieusement, c’est là le grand remède à nos misères. Est-ce à dire que cette liberté morale consiste à se dégager de tout lien ? Bien au contraire, le vrai signe de l’indépendance est de connaître son devoir, c’est-à-dire sa loi, et de s’y soumettre librement. C’est mal servir sa dignité propre que de la chercher hors des conditions naturelles, quelles que soient d’ailleurs la noblesse et la générosité de cet effort. Pour rendre sa pensée plus claire, c’est chez une jeune fille que M. Schücking nous montre cette générosité imprudente. N’y a-t-il pas pour la femme plus encore que pour l’homme des conditions, sinon des devoirs, auxquelles on ne se soustrait pas impunément? Mlle Eugénie de Chevaudun, l’héroïne du récit, a oublié ces vérités si simples. C’est une âme courageuse qui croit de sa dignité de ne devoir son bonheur qu’à elle-même. Elle était bien jeune quand sa mère est morte; depuis, élevée au couvent, elle a nourri dans le secret de son cœur les sentimens les plus fiers. Son père, le plus riche banquier de l’Allemagne, le roi des millions, l’initiateur des grandes entreprises, son père va se remarier avec une toute jeune femme. Eugénie quitte cette maison où elle se sent devenue étrangère; elle est maîtresse de sa fortune qui ne s’élève pas à moins de dix millions, et la voilà bien résolue à se créer elle-même sa destinée. Suivons l’ingénieux conteur au château d’Edern-Wallbourg, où vit une famille aristocratique un peu déchue quant à la fortune, mais très hautaine en ses prétentions. Si le chef, le comte Achatz, est un bonhomme inoffensif, c’est qu’il est à peu près tombé en enfance. La comtesse est une maîtresse femme qui, aidée de son fils et de ses deux filles, travaille à redorer le blason des Wallbourg. Cette noble dame entend l’honneur à sa manière : le premier de ses devoirs étant de relever sa race, elle retient une succession à laquelle, en bonne conscience, elle sait très bien qu’elle n’a pas droit. Un matin arrive au château une belle jeune fille recommandée par une chanoinesse des environs : Anna Morell, c’est le nom qu’elle se donne, vient faire l’éducation de la seconde fille du comte Achatz. Vous devinez déjà sous ce déguisement la fière personne dont nous parlions tout à l’heure. Eugénie de Chevaudun, dans sa passion du vrai, a pris en haine le monde où elle est née. Avec la fortune qu’elle possède, peut-elle être jamais assurée d’un hommage pur, d’une affection sincère? Cette pensée la désole; elle porte envie à la pauvreté honnête et laborieuse. Le travail, l’effort de tous les jours, voilà ce qui fait le prix de la vie. On ne possède véritablement que ce qu’on a mérité. Heureux surtout le mérite inconnu! heureuses les vertus cachées ! Voilà pourquoi la fille de M. Chevaudun a renoncé à son nom : dans sa condition obscure, elle aura la joie de se sentir vivre, elle sera une personne, une conscience, une âme, et non un jouet brillant orné par la fortune. Si quelqu’un l’aime un jour, ce sera bien elle qu’on aimera. Inspiration généreuse, téméraire entreprise! est-ce qu’une Eugénie de Chevaudun, si belle, si fière, peut échapper aux regards? Est-ce qu’il lui est possible de se séparer du monde, à moins de s’enfermer dans un cloître? Est-ce que l’isolement d’ailleurs serait une sauvegarde pour cette liberté dont elle est jalouse? C’est la société, si elle cherchait bien, qui lui fournirait ses appuis; ce rêve de stoïcisme et d’héroïque solitude va la jeter en des périls sans nombre. Elle fera le mal, elle qui n’aspire qu’au bien. Elle portera le trouble dans plus d’une famille, elle détruira elle-même son bonheur... Je n’ai pas à raconter ces aventures, l’histoire est très attachante et dramatiquement conduite ; mais ce sont les idées qui nous intéressent. Or, aux dernières pages du récit, quand Eugénie de Chevaudun est comme écrasée sous le poids de ses imprudences, quand elle a perdu la tête et qu’elle semble coupable, celui qui l’aime, celui qu’elle n’a cessé d’aimer et dont elle s’imagine avoir encouru le mépris, Dankmar de Gohr, la justifie en ces termes. Hermine de Gohr, une amie d’Eugénie, l’abbé Zander, un vieil ecclésiastique très dignement mêlé à cette histoire, sont tout prêts à condamner celle qu’ils croient perdue :


« Non, s’écrie Dankmar, son caractère et sa conduite, tout est parfaitement clair à mes yeux, parfaitement clair et justifié. Ce qui est arrivé devait nécessairement arriver. Ne te fâche pas, Hermine, si j’exprime ma pensée sans ménagement...

« — Aurais-tu quelque reproche à me faire?

« — A toi, pas le moindre. Je parle des jeunes filles et des femmes de nos jours. Il me semble que la femme est en train de s’abaisser et de déchoir. Les femmes vraiment grandes du siècle dernier, Mme de Staël, Mme Roland, tant d’autres encore, celles qui réunissaient autour d’elles les esprits d’élite, dont le foyer était le centre des luttes de la pensée, dont l’âme tournée vers la lumière s’associait aux plus généreuses émotions de l’époque, ces femmes-là sont mortes. Les femmes d’aujourd’hui ne connaissent plus que deux rôles : ou bien elles sont les alliées de l’ignorance, les porte-bannières de la superstition, ou bien, dans les grandes villes, elles sont devenues quelque chose de bien pire encore. Quand on les voit aux grands centres de la civilisation moderne avec ce luxe effréné, ces mariages où le cœur n’est pour rien, cette frivolité, ce jeu impudent qui consiste à imiter par coquetterie les allures des filles de joie, on est obligé de se dire en tremblant : La femme de nos jours est sur une pente effroyable; si quelque choc subit ne la redresse pas, elle va glisser jusqu’au fond, elle va rejoindre les femmes du temps de Caligula et de Claude dans ces abîmes hideux que décrit la satire de Juvénal. Et si un autre esprit, un esprit meilleur, vient à pousser une jeune femme hors des deux sphères que j’ai indiquées, c’en est fait, la voilà dans un labyrinthe de doutes, dans une complication d’épreuves pour lesquelles elle n’est pas prête; ni l’instruction qu’elle a reçue ne lui a fourni des armes, ni l’éducation de ses jeunes années n’a trempé son âme pour la lutte. On lui a si bien caché les conditions réelles de la vie, qu’elle en ignore aussi les embûches. Comment donc ne pas honorer l’élan intérieur, la volonté pure qui la pousse à chercher sa voie? Elle peut prendre une fausse route, cela ne fera aucun tort sérieux à sa nature, à son âme, et de même que nous autres hommes nous nous appliquons tous cette parole de Goethe : « Résigne-toi à te tromper souvent, si tu aspires au vrai, » elle aussi, elle dira un jour : « Nul de nous ne devient bon, sans avoir versé des larmes. »

« Hermine et le vieil ecclésiastique ne répondirent pas. Dankmar, après un instant de silence, murmura encore d’un air distrait et comme s’il se croyait seul : « Nul de nous ne devient bon sans avoir versé des larmes. »


Ces rudes paroles contiennent une part de vérité, bien que l’auteur, en jugeant les femmes de nos jours, n’ait pas tenu compte de nombreuses et nobles exceptions. L’atmosphère morale où vivent les femmes d’élite du XIXe siècle est bien plus saine, bien plus pure, à notre avis, que celle où vivaient les femmes du XVIIIe La société présente n’a pas à regretter Mme Roland; elle veut des héroïnes moins théâtrales, celles qui reconstruisent sans bruit les foyers ébranlés et maintiennent la religion de la famille. A cet égard, ni l’Allemagne ni la France ne sont aussi malades que le prétendent les faiseurs de romans. Laissons pourtant le censeur public exagérer la force de ses leçons par l’amertume de son langage; c’est la liberté nécessaire de la tâche qu’il s’est donnée.

Aux leçons morales se joignent les portraits politiques sous la plume de M. Levin Schücking. Je rencontre dans le Château de Dornegge comme dans les Chemins qui se croisent certaines idées qui vont faire bien autrement de tapage dans les récits de la nouvelle génération; quelles idées? la satire de la vieille aristocratie, la guerre aux derniers représentans de la société féodale. Seulement cette guerre, chez M. Schücking, est conduite avec enjouement, avec sérénité, sans le moindre sentiment de haine. Voyez d’abord ce type qui représente si bien l’aristocratie presque tombée en enfance et toujours obstinée dans ses prétentions. C’est le comte Achatz. Il faut l’entendre parler du bon vieux temps. « Le bon vieux temps reviendra, n’en doutez point. Il n’y a qu’à laisser faire la nature humaine. La nature humaine est le fondement de l’ancien régime. Imaginez trois hommes absolument seuls ici-bas, qu’arrivera-t-il? L’un flattera l’autre et l’appellera votre grâce, puis tous deux forceront le troisième à travailler pour eux. Vous riez? Il n’est rien de plus sérieux. C’est la nature humaine. Le premier jouit, le second prouve au premier qu’il a le droit de jouir, et le troisième est contraint de labourer pour les deux autres à la sueur de son front. Un seigneur, un moine, un serf, voilà le monde. Voyez plutôt la Bible dès la première page; il n’y a que trois hommes sur la terre, Adam, Abel, Caïn. Adam est le patriarche, le prince, le gracieux seigneur. Abel est le personnage pieux, fuit Abel pastor ovium. Vous voyez, le gardien des ouailles, le pasteur des âmes, un bon petit moine prêchant le droit divin, c’est la Bible qui le dit. Quant à Caïn, le texte l’appelle Caïn agricola; c’est le laboureur, le batteur en grange, l’homme de la glèbe et de la corvée. Voilà bien ce que je vous disais : un seigneur, un moine, un serf. Et comme l’histoire est instructive! Ce sournois de Caïn est travaillé par l’envie, il déclame contre l’organisation sociale, il s’insurge, il prend sa pique, le jacobin! mais, quos ego... Voyez comme il est châtié par le bon Dieu! Il n’a fait que rendre sa position dix fois pire : tout ce qui descend de lui, Jabel, Jubal, Tubalcaïn, c’est le pauvre peuple : bourgeois, forgerons, tailleurs, cordonniers; au contraire, tous ceux qui viennent d’Adam, Seth, Enoch, Mathusalem, Noé, ce sont les patriarches, les chefs, les nobles! »

Un type tout différent, c’est le publiciste irrité qui défend le vieux monde avec toutes les armes de la science, parfois même avec des accens de génie, et qui un beau jour, subjugué par la grandeur des principes modernes, étourdi, éperdu, se jette dans l’extrême opposé, brûle ce qu’il adorait la veille, confond tout dans cet incendie, les choses mortes et ce qui ne saurait périr, les privilèges et les droits, la superstition et les croyances, l’impiété pharisaïque et le christianisme éternel. Tel est le baron de Nesselbrook, l’honneur de l’école féodale. Il y a en lui du Joseph de Maistre, du Bonald, du premier Lamennais, surtout du Goerres et du Haller, car c’est une figure bien allemande; il a été ardemment romantique, comme disent nos voisins ; l’enthousiasme du moyen âge s’alliait dans son esprit aux passions ultramontaines. Que devient-il quand il a reconnu le vide de ses théories? Un matérialiste et un misanthrope. Il va s’enfermer dans un couvent du mont Athos, comme ces lutteurs fatigués de la vie dont Fallmerayer a si poétiquement parlé, et du fond de sa cellule il écrit un testament qui désespérera ses amis d’autrefois. Ce n’est là du moins que l’athée spéculatif, l’homme que la désillusion a jeté dans le nihilisme ; l’athée pratique, plus commun qu’on ne pense dans cette aristocratie en désarroi qui veut que tout s’écroule avec elle, c’est le comte de Montenglaut, mêlé aussi, comme le baron de Nesselbrook, à l’histoire d’Eugénie de Chevaudun. Ce déclassé prend pour guide la philosophie des Feuerbach et des Stirner, des Buchner et des Vogt, celle que de brillans esprits nous ont traduite, hélas ! en trop bon français : « il n’y a ni bien ni mal, ni vices ni vertus; il n’y a que des forces. » L’écrivain qui a dessiné ces figures aurait pu y mettre plus de finesse et de vigueur; on ne lui contestera pas le mérite d’avoir été un des témoins de son temps.


II.

Si nous prétendions tracer le tableau complet de la littérature romanesque en Allemagne pendant ces dernières années, nous aurions d’autres noms à citer auprès des noms de MM. Levin Schücking et Berthold Auerbach. Il ne faudrait pas oublier M. Gustave Freytag ; à son œuvre principale, Doit et Avoir, appréciée par nous ici même [1], M. Freytag ajoutait récemment un récit nouveau, le Manuscrit perdu, qui offre certaines analogies avec le roman de M. Auerbach intitulé Sur les hauteurs. Il faudrait se souvenir aussi de M. Paul Heyse, qui continue d’accroître soigneusement son trésor de nouvelles, petites merveilles de style et d’art à la manière florentine ; enfin une mention très honorable serait due à M. Maurice Hartmann, qui vient de publier un dramatique roman emprunté à l’histoire des derniers jours de Murat et un recueil de récits où l’intérêt du fond est relevé par une forme exquise. Nous avons dit pourquoi nous voulions nous restreindre. A titre de documens sur l’esprit public, les œuvres que nous venons d’interroger nous paraissent représenter assez bien cette génération de conteurs qui est aujourd’hui dans la maturité de l’âge et du talent. Certes ils n’ont pas dit leur dernier mot; M. Auerbach vient de mettre au jour un roman en cinq volumes, la Maison de campagne aux bords du Rhin, qui méritera un examen à part; M. Levin Schücking poursuit sa veine rajeunie; M. Gustave Freytag, détourné quelque temps de ses travaux d’imagination par des études historiques à la Monteil sur les mœurs allemandes aux différens âges, prépare, dit-on, une peinture nouvelle de l’Allemagne de nos jouis. Toutefois, à un certain point de vue, nous pouvons dire que nous les connaissons d’avance. Le groupe littéraire dont ils sont les chefs est animé d’un esprit sérieux, élevé, libéral; de quelque côté qu’ils viennent (car leurs origines sont fort diverses), on voit que dans ces intelligences mûries les vieilles passions sont apaisées. L’un d’eux a cité quelque part ces belles paroles de l’Antigone de Sophocle : « mon cœur est fait pour partager l’amour et non la haine. » Cette sympathie, ce (GREC), est leur inspiration à tous.

Il y a une génération plus jeune, plus âpre, qui s’apaisera sans doute à son tour, mais qui a jeté dans ces derniers temps de singulières clameurs. S’il était question ici des publicistes, je nommerais M. Jean Scherr; le roman aussi, comme la littérature militante, a eu son boute-feu turbulent et agressif. C’est un esprit très complexe, cœur de poète et nature de tribun, démocrate et artiste, un de ces artistes que fascine la noblesse de race. Au milieu de ses plus violentes attaques contre l’aristocratie, on peut dire de lui comme de ce personnage de Molière : la qualité l’entête. Il sait écrire, il sait conter, il manie le sarcasme aussi bien qu’il éveille l’émotion; il a même, à l’égard des jacobins de son pays, une terrible impartialité de pinceau. On dirait par instans un écrivain qui cherche encore sa voie, et il vient de publier ses œuvres complètes. Il est vrai qu’il en a recommencé déjà une série nouvelle. Le moment est venu de regarder en face cette figure tumultueuse. Ouvrons donc en attendant les appendices, ouvrons et interrogeons les œuvres complètes de M. Frédéric Spielhagen. M. Frédéric Spielhagen appartient à l’Allemagne du nord. Il est né à Magdebourg le 24 février 1829, il a été élevé au gymnase de Stralsund, puis il a fait à Berlin, à Bonn, à Greifswald, de fortes études de linguistique et de philosophie. Je suppose qu’il visait d’abord à une carrière d’université, qu’il s’y préparait même en conscience, lorsque la verve poétique, longtemps comprimée, éclata un beau jour au milieu de ses plans, brouillant les cahiers et bouleversant les notes. Voilà sans doute comment cette imagination si prompte ne débuta qu’un peu tard. M. Spielhagen avait déjà vingt-huit ans lorsqu’il donna sa première œuvre intitulée Clara Vere. N’y cherchez pas une image de la réalité; l’auteur a placé la scène en Angleterre, indiquant par là qu’il ne cherchait pas à peindre la société de son temps. C’est une œuvre toute personnelle. Voyez dans la forêt ce jeune homme au front pur, au regard limpide et fier, avec ses cheveux blonds qui flottent au vent : assis au bord de la route, il tient en main son fusil, et son chien est couché à ses pieds. Est-ce un paysan ou un gentilhomme? est-ce un garde-forestier ou le fils d’un lord? Une noble jeune fille, Clara Vere, qui vient de s’égarer à cheval dans les grands bois, semble éprouver ce doute en lui demandant le chemin du château. Elle apprend bientôt que c’est un paysan ou à peu près, George Allen, le forestier, secrétaire de l’ancien seigneur, lord Vere de Vere, lequel est mort sans héritier direct, laissant ses riches domaines à des collatéraux, Quelle noblesse pourtant sur ce visage si mâle et si doux! L’orgueilleuse lady en garde une sorte d’éblouissement. Est-il besoin de dire que George Allen a salué aussi dans Clara Vere une figure idéale? Offensée tour à tour et charmée de ce culte aussi respectueux que hardi, étonnée elle-même de la fascination qu’elle éprouve, elle s’y abandonne pourtant, elle aime George Allen, elle lui en fait l’aveu le jour même où George est mis en possession de certains papiers qui lui révèlent sa véritable origine. George Allen est le fils légitime du noble lord de Vere, l’ancien seigneur du domaine. Pourquoi il a été élevé dans les bois, au foyer du garde, sous l’œil de son père et cependant séparé de lui, pourquoi on lui a donné un autre nom que le sien, pourquoi il est traité comme un orphelin par les pauvres gens qui ont veillé sur son enfance, c’est ce que va lui expliquer le testament du vieux lord. Vous vous rappelez, à la première page de M. de Camors, ce testament infernal où un gentilhomme matérialiste et athée lègue à son fils son expérience et son art de vivre; M. Spielhagen, qui ne saurait lutter avec M. Octave Feuillet, a donné dans le testament de lord Vere la contre-partie de ce drame. Le père de George Allen est athée comme le père de Louis de Camors; quelle différence pourtant! L’athéisme français est la sécheresse même, l’athéisme allemand est capable d’enthousiasme. L’athéisme français est la négation des lois supérieures qui gênent nos passions ou contrarient notre orgueil; l’athéisme allemand est un appel à d’autres lois, et peut se concilier chez les âmes d’élite avec une moralité austère. En un mot, l’athéisme allemand, c’est le panthéisme. Lord Vere de Vere est en adoration devant la divine majesté du grand tout, et de même qu’il supprime la personne de Dieu au sein de l’univers infini, il lui est doux d’anéantir son être au sein du genre humain. L’esprit aristocratique, non-seulement l’orgueil de race et l’insolence des privilégiés du hasard, mais l’attache même à un nom illustre, à une famille honorée, lui semblent de graves manquemens à la vraie loi religieuse. Il en a horreur comme d’un crime. Le devoir pour lui, c’est de s’effacer, de disparaître, de renier son nom, de rentrer dans la grande famille des enfans d’Adam. Ayant rempli ce devoir en ce qui le concerne, il veut l’imposer d’avance à son fils. George, élevé par des paysans, ne connaîtra son origine que plus tard, lorsque les impressions de sa jeunesse l’auront mis en garde contre les séductions de l’aristocratie. Alors il verra quelle conduite il doit tenir; s’il imite la résolution de son père, ce sera librement et dans la pleine clarté de sa conscience. Il est fort curieux, ce testament, avec ses exaltations panthéistiques. Or, dans sa passion pour Clara Vere, George Allen avait si souvent maudit la caste patricienne, il avait été si souvent blessé par l’entourage de la fière lady, que ces paroles de la tombe ont immédiatement un écho au fond de son cœur. Il renonce à Clara Vere, et, tendant la main à la fille du forestier, à la douce et timide Hélène, qui l’aimait depuis l’enfance, il va confiner sa vie en Amérique, dans une libre communauté religieuse fondée par le vieux gentilhomme panthéiste. C’est un ami, un confident de lord Vere qui l’y introduira.


« Cette communauté est celle de tous les hommes qui adorent Dieu en esprit et en vérité. C’est la grande communauté qui compte des adhérens sur toute la surface du globe, dans toutes les contrées, dans toutes les zones, dans les palais comme dans les cabanes, et à qui appartient l’avenir. Leur dieu n’habite pas des temples construits par des mains humaines; ils sont eux-mêmes le temple, et le culte est leur propre pensée. Ils ne célèbrent pas de fêtes particulières, car ils sanctifient tous les jours. Ils n’ont pas de clergé, car chacun d’eux est prêtre. Ils ne croient pas à l’enfer, car le paradis commence pour eux ici-bas. Ils ne craignent pas la mort, ils la nient; enfin ils n’invoquent pas le nom de Dieu, parce que Dieu n’a pas de nom et que nulle parole ne peut exprimer son immensité. Un jour viendra où tous les hommes se comprendront de nouveau comme ils se comprenaient avant la division des langues; tous alors seront frères. Ce que le sage contemple dans le secret de son cœur et qu’il ne peut exprimer sans scandale sera un jour une propriété commune qui réjouira le genre humain. Pour cette doctrine, le vieux monde est un sol dur et ingrat; les antiques préjugés, les erreurs séculaires, y ont jeté de trop profondes racines; cela repousse toujours, cela foisonne, et la semence nouvelle est étouffée. L’Amérique est notre espérance... Le croyant orthodoxe, dans sa foi à une existence personnelle au-delà du tombeau, à une vie éternelle et bienheureuse où il contemplera Dieu face à face, s’écrie, les yeux au ciel : mort! où est ton aiguillon? ô enfer! où est ta victoire? Mais celui qui a fait de la raison l’étoile radieuse de sa vie, celui pour lequel n’existe pas ce qui est inintelligible à sa pensée, celui qui voit dans la mort un problème insoluble, une éternelle énigme, celui-là n’est-il pas soutenu par sa foi dans l’intime et indestructible union de son être avec la nature? C’est la sainte, la grande nature qui l’a enfanté, qui l’a élevé; il a joui naïvement de cette union, il a été, il est, il sera toujours un avec elle. Il ne connaît pas d’intérêts particuliers en face du grand tout. Lui, il n’est pas; c’est au grand tout que l’être appartient. Pénétré de cette foi plus que nulle parole ne saurait l’exprimer, moi aussi je puis dire : O enfer! où est ta victoire? ô mort! où est ton aiguillon?


Si ces déclamations un peu vieilles n’étaient rajeunies par la passion de l’auteur, il n’y aurait pas lieu de les citer. Uni à cette vive haine pour l’aristocratie, le panthéisme mystique de M. Spielhagen nous donne immédiatement sa physionomie tout entière. Remarquez en effet que son démocrate panthéiste est un grand seigneur; nous retrouverons ce personnage dans presque tous ses romans. On dirait qu’en attaquant sans cesse la noblesse, il regrette de ne pas en faire partie, afin de la rejeter avec éclat comme lord Vere et George Allen.

Clara Vere avait paru en 1858; l’année d’après, M. Spielhagen pubIia une œuvre toute différente, une œuvre à part dans la série de ses romans démocratiques. Sur la dune est une idylle bourgeoise animée des pensées morales les plus pures et où brille la poésie la plus fraîche. Les critiques allemands y signalent un style merveilleusement souple, un sentiment exquis de la nature du nord, des tableaux de la mer Baltique à rendre jaloux les meilleurs peintres de marine; tous les lecteurs y apprécieront le charme des affections ingénues dans une fable originale et dramatique. M. Spielhagen a traduit quelques-unes des poétiques études de M. Michelet, la Mer, la Femme, avec la sympathie ardente d’un disciple; ici l’inspiration qu’il a pu emprunter à l’illustre historien français n’offre rien de heurté, rien qui sente l’exaltation et la fièvre. Les amours de Paul S..., le jeune savant de Barlin, et de la naïve Hedda, la fille du pilote côtier, ont quelque chose de la grâce de Bernardin de Saint-Pierre. Je ne serais pas étonné pourtant que M. Spielhagen considérât ce récit charmant comme une simple fantaisie d’artiste ; ses ouvrages de prédilection, nous le voyons trop, ce sont les grands romans où il a fait une peinture si amère de la société allemande de son temps. Le premier, qui est de l’année 1860, porte ce titre singulier : Natures problématiques.

« Il y a d’s natures problématiques qui ne sont à la hauteur d’aucune situation et que cependant aucune situation ne satisfait. De là les conflits monstrueux qui désolent et dévorent la vie. » C’est Goethe qui a formulé cette sentence, inscrite par M. Spielhagen à la première page de son roman. Il s’agit donc d’étudier ici les âmes faibles et avides, impuissantes et altières, que produisent en si grand nombre nos sociétés fiévreuses; il s’agit de peindre une des maladies du XIXe siècle. Le sujet est vaste et se présente sous des points de vue très divers. Qu’en fera M. Spielhagen? Le personnage qu’il nous donne comme le type de ces natures problématiques est un jeune savant, le docteur Oswald Stein, appelé au château de Grenwitz pour y faire l’éducation du fils de la maison. Son maître, une des gloires de l’université voisine, le professeur Eberhard Berger, l’a recommandé au baron et à la baronne de Grenwitz; il arrive et se met à l’œuvre. Voilà le jeune docteur en pleine société aristocratique avec les idées aventureuses qu’il a puisées aux grandes écoles. Le baron est un homme doux qui tremble devant sa femme; la baronne est le caractère le plus hautain, l’esprit le plus infatué de prétentions féodales. Autour d’eux s’agite un monde de hobereaux, car on mène une vie brillante à Grenwitz, et les visites, les concerts, les bals, y réunissent toute la noblesse des environs. Or le jeune précepteur, au lieu d’être dépaysé dans ce monde si nouveau pour lui, y marque immédiatement sa place avec une merveilleuse aisance. Il est plus brave, plus chevaleresque, plus gentilhomme, ce plébéien, que tous les gentilshommes de la contrée. Étes-vous bien sûr de ne pas être un des nôtres? lui demande un jour une des reines de Grenwitz. On n’a jamais vu en effet nature plus séduisante. Il ensorcelé le château ; les femmes raffolent de lui, les hommes le provoquent en duel ; il tient tête à tous et n’a qu’à se présenter pour vaincre. Séduits ou irrités, ses rivaux subissent bon gré mal gré la fascination qu’il exerce. Qu’est-ce donc qui lui manque, à ce victorieux? Avec des dons si rares, comment va-t-il se perdre? A quel homme enfin avons-nous à faire? C’est ce que nous dira le baron d’Oldenbourg, un gentilhomme qui aurait de bonnes raisons pour détester Oswald, et qui se sent attiré vers lui par une sympathie irrésistible. Un soir, après un bal chez l’un des seigneurs de la contrée, le baron d’Oldenbourg prend Oswald dans sa voiture pour le ramener à Grenwitz. Chemin faisant, la conversation devient familière :


« — Vous offrirai-je un cigare? — Merci, je ne fume pas. — Vraiment? voilà qui est singulier. — Pourquoi cela? — Je ne comprends pas qu’un homme du XIXe siècle puisse vivre sans fumer du tabac ou de l’opium, sans mâcher du haschich, sans affaiblir enfin à quelque degré et de quelque manière que ce soit le triste sentiment de cette misérable existence. Et de vous en particulier, je le comprends moins que de tout autre. — De moi en particulier? Pourquoi donc? dit Oswald. — Parce que, si tous les indices ne me trompent pas, répondit le baron, vous êtes mortellement atteint d’un mal terrible, le désir de la fleur bleue, et que de ce désir inassouvi vous mourrez un beau matin. Vous vous rappelez la leur bleue dans le récit de Novalis, la fleur après laquelle soupirait en se consumant le pauvre cœur de Henri d’Ofterdingen? Ah! la fleur bleue! savez-vous ce que c’est? C’est la fleur que nul œil humain n’a encore vue et dont le parfum remplit le monde. Toutes les créatures ne sont pas assez finement organisées pour sentir ce parfum; celles qui le sentent en sont ivres. Il est ivre, le rossignol, lorsque, sous la clarté de la lune ou dans le crépuscule du matin, il chante, il pleure, il sanglote; ils sont ivres, tous ces insensés qui en prose et en vers poussent au ciel leurs gémissemens, oui tous, ceux d’autrefois, ceux d’aujourd’hui, et avec eux ces millions de créatures humaines à qui aucun dieu n’accorda le don d’exprimer leurs souffrances, et qui, dans un muet désespoir, s’en vont regardant le ciel, dont la pitié ne s’émeut pas. Hélas! à cette maladie il n’y a aucun remède, — aucun, si ce n’est la mort. Qui a respiré une fois le parfum de la fleur bleue ne goûtera plus dans sa vie un seul instant de repos. Comme s’il était un infâme assassin, comme s’il avait repoussé le Seigneur du banc de sa maison, une force mystérieuse le pousse plus loin, toujours plus loin, bien que ses pieds saignent, bien qu’il aspire à l’heure de reposer enfin sa tête fatiguée. Dévoré par la soif, il demande à boire dans la première cabane qui se présente; mais il rend la cruche sans remercier son hôte. Il y avait une mouche qui nageait dans l’eau, ou bien — que sais-je? — le tonneau d’où on l’avait puisée était malpropre; enfin il avait bu sans se désaltérer. Se désaltérer! Où sont les yeux dans lesquels nous avons plongé les nôtres sans vouloir jamais les plonger dans d’autres yeux plus brillans, plus enflammés? Où est le cœur sur lequel nous nous sommes reposés sans désirer jamais entendre le battement d’un autre cœur plus chaud, plus brûlant d’amour? Où est-il? je vous le demande, où est-il? » « Le baron se tut; Oswald ressentait une émotion singulière. Ce que l’étrange personnage avait exprimé sur un ton presque élégiaque, — contraste bien inattendu avec sa façon de parler ordinairement si rude, si brusque, — ce qu’il avait dit comme en rêvant, comme en se parlant à lui-même, c’étaient si bien les propres sentimens d’Oswald, sentimens nés en lui depuis l’enfance et sans cesse renouvelés par les épreuves de la vie, qu’il ressentit une sorte de frisson devant ce spectre de son âme. Cette question, qu’il semblait avoir posée lui-même, le laissa sans réponse.

« — Une chose, reprit le baron, qui me donne toujours fort à penser, c’est que l’homme est contraint de s’oublier lui-même plus ou moins, d’oublier plus ou moins son existence propre, avant de parvenir à cet état que, faute d’un autre terme, nous appelons le bonheur, et que plus cet oubli est profond, plus aussi ce bonheur nous semble complet. The best of live is but intoxication, dit lord Byron. Oui certes, l’amour, l’amour de Roméo et de Juliette, l’amour au nom duquel on court à la mort comme à une fête, n’est pas autre chose non plus qu’une ivresse! Dormir vaut mieux que veiller, dit la sagesse des Indiens; ce qui vaut mieux que tout, c’est la mort.

« — Et cependant, dit Oswald, il y a relativement si peu d’hommes qui se tuent!

« — Oui, cela est surprenant, répondit le baron, aujourd’hui surtout que la plupart d’entre eux ne redoutent pas ces rêves d’Hamlet qui pourraient troubler l’éternel sommeil.

« — Ne serait-ce pas une preuve que le malheur dont ils se plaignent n’a rien de si intolérable?

« — Peut-être. Peut-être aussi cela prouve-t-il seulement combien il est difficile à l’homme de rejeter sa dernière espérance. Pourquoi le voyageur égaré se traîne-t-il machinalement à travers la neige des avalanches? Pourquoi tel naufragé des mers inconnues attend-il un demi-siècle l’apparition d’une voile? Pourquoi le condamné à vie ne se brise-t-il pas la tête contre les murs de sa prison? Parce qu’un faible rayon d’espoir, une confuse idée de salut brille encore dans l’enfer de leurs souffrances. Ce dernier rayon évanoui, il faut bien que la bonne vieille nuit, cette tendre mère, la douce, la bienfaisante nuit de la mort, reprenne son pauvre enfant égaré... Voyez, ajouta-t-il après une pause durant laquelle il avait rejeté par bouffées épaisses la fumée de son cigare, — j’ai deux ans de plus que vous, et il m’a été donné de connaître dans un court espace de temps une plus grande part de la vie que l’homme n’en voit d’ordinaire. J’ai ce que le vieillard de Leipzig souhaitait au jeune Wolfgang Goethe, l’expérience, la plus grande portion possible de l’expérience. Je sais que, pour moi et ceux qui me ressemblent, la vie n’a plus aucun espoir, et tout en me disant : Je ne puis plus rien espérer, je suis toujours soutenu en secret par l’espérance d’un bonheur possible, comme le phthisique espère sa guérison. Prenez pour exemple une société comme celle d’où nous sortons. Je sais combien sont vides les plaisirs de ces gens-là, je sais quelles figures piteuses, quelles misérables faces de pécheurs se cachent sous ces masques joyeux; je sais que cette belle jeune fille sera dans dix ans d’ici une malheureuse femme ou une idiote, je sais que ce beau jeune homme, qui porte si haut la tête et qui semble tout prêt en vérité à faire en un seul jour les douze travaux d’Hercule, est un hobereau grossier qui revendique chez ses paysans le jus primæ noctis, et mène sa femme à coups de cravache. Je sais cela, j’en sais bien plus encore, j’en ai fait mille et mille fois l’expérience; eh bien! je suis si peu blasé que la fée Morgane me séduit toujours avec ses illusions décevantes; je suis si peu guéri de mon ivresse que toute belle jeune fille épanouie en sa fleur me fait croire encore à l’amour, que toute noble et loyale figure de jeune homme me fait croire encore à l’amitié. M’auriez-vous cru capable d’une telle folie?

« — Non, je n’aurais pas cru que vous puissiez avoir des idées, des sentimens comme ceux-là...

« — Et vous aviez parfaitement raison, reprit le baron, car je ne pense et ne sens de la sorte que les jours où je suis complètement ivre, comme en ce moment. »


Le baron d’Oldenbourg se vante lorsqu’il se range avec Oswald parmi les amans de la fleur bleue ; la rêverie, maladive sans doute, mais si pure de ce poétique somnambule appelé Novalis, n’a rien de commun avec les prétentions des viveurs. Oldenbourg et Oswald ne sont pas même des énervés comme le personnage dont M. Sainte-Beuve, en son roman de Volupté, a étudié trop curieusement les subtilités malsaines. Si énervé que soit Amaury dans le récit de l’écrivain français, il a du moins souci de son âme. Oswald n’obéit qu’à ses passions, ou plutôt (car ce mot de passions aurait ici plus de force qu’il ne convient) à ses impressions passagères, à ses caprices incohérens. Aimé de la comtesse Mélitta, un cœur d’élite, un trésor de grâces, il l’abandonne sans motif bien qu’il l’aime toujours, et s’éprend d’une jeune folle, Emilie de Breesen, dont il s’éloigne bientôt pour s’attacher à la noble Hélène de Grenwitz. Tout cela est raconté d’une plume alerte; l’auteur a de la grâce et du feu; il est peintre, il est poète, il fait vivre ses figures, et cependant, au milieu de ces péripéties, on attend avec impatience une conclusion qui n’arrive pas. M. Spielhagen va-t-il nous donner le secret de ces natures problématiques ? va-t-il interpréter la sentence de Goethe? Pas le moins du monde. Il trace dans Oswald un caractère brillant, léger, indécis, plein d’énigmes, sans qu’on puisse deviner s’il le plaint ou s’il lui porte envie. Amaury finit par chercher un refuge contre lui-même dans les austérités de la vie religieuse. L’histoire d’Oswald Stein se termine on ne sait comment; bien que le jeune plébéien maintienne jusqu’au bout sa victoire sur les hobereaux, bien qu’il les crible de sarcasmes ou les châtie en duel, l’auteur, à la dernière page, le laisse là immobile, sans but, sans étoile, au sein d’une nuit profonde.

C’est qu’il n’y a pas de Dieu, pas de principe fixe, pas de lumière dans le roman de M. Spielhagen. Presque toutes les œuvres d’imagination en Allemagne, — je parle de celles qui ont une valeur, — relèvent plus ou moins d’une doctrine philosophique. A chaque groupe de penseurs on pourrait rattacher des groupes de romanciers et de poètes. M. Spielhagen ferait-il exception à cette règle ? Non certes. Son esprit est trop curieux, trop pénétrant, il a trop remué ses lecteurs, il méprise trop les romans de la fabrique française, comme il dit, ces romans de dixième ordre dont les traductions inondent les marchés allemands, il a enfin des visées trop hautes, pour ne pas concevoir ses tableaux d’après une certaine idée du monde et de la vie. Quelle est donc la doctrine philosophique dont s’inspire M. Spielhagen? Il ne le dit pas, mais je n’en saurais douter : c’est la doctrine d’Arthur Schopenhauer. Voilà un nom bien peu connu parmi nous. Il y a une quinzaine d’années à peine que ce vigoureux et désolant esprit est sorti tout à coup de l’obscurité la plus complète; il a immédiatement saisi la conscience publique, il a exercé une action très vive sur un petit nombre d’écrivains, puis il est rentré dans ses ténèbres et n’est plus aujourd’hui qu’une curiosité, un monument bizarre dans la nécropole des systèmes. Schopenhauer est encore étudié, discuté, et il ne peut l’être que par des intelligences de premier ordre; il a cessé de troubler les âmes. Au moment où M. Frédéric Spielhagen écrivait ses premiers romans, le penseur solitaire de Francfort venait d’être révélé au grand public par une revue anglaise; comment l’amère nouveauté de ses doctrines n’aurait-elle pas ému des intelligences qu’irritait le désarroi du génie allemand? La science était lasse, la politique était vide; anarchie dans les idées ou réaction dans le monde réel, voilà le spectacle qui s’offrait aux générations survenantes. Tout à coup apparaissait une philosophie qui enseignait l’illusion absolue de toutes choses. C’était presque un soulagement pour les âmes blessées, l’horrible soulagement de la désespérance et du néant. Élève de Kant, contemporain de Fichte, de Schelling, de Hegel, qu’il accusait d’avoir trahi les principes du maître et qu’il appelait des charlatans, Schopenhauer, assez riche pour se passer de la vie active, sans aucun lien avec les universités, inconnu, solitaire, publiant des livres dont personne ne s’occupait, élevait dans l’ombre une doctrine qui était assurée d’avoir son heure, — l’heure de l’extrême lassitude et du découragement universel. De déduction en déduction, avec une subtilité incroyable et une effrayante vigueur, il arrivait des théorèmes de Kant à cette conclusion, que le monde était le résultat d’une erreur, le produit d’une volonté sans intelligence, et que le seul devoir des créatures issues de cette faute était de la réparer en se reniant, en s’abandonnant elles-mêmes. Rentrer au sein du grand tout, voilà le seul moyen de rectifier la grande erreur cosmogonique dont l’infini s’est rendu coupable. Ces absurdités peuvent faire une certaine figure sous l’appareil de la dialectique; Schopenhauer, très initié à toutes les littératures, empruntait des preuves aux autorités les plus diverses et se déclarait absolument d’accord avec les dogmes chrétiens. Il est vrai qu’il n’était pas moins d’accord avec le bouddhisme. En somme, l’anéantissement de la volonté, l’oubli et le mépris de sa propre nature, ce qu’enseignent les mystiques hindous, ce que les ascètes du moyen âge ont poursuivi dans leurs extases, tel était le dernier mot de cette philosophie. On l’a nommés, de son vrai nom, le pessimisme. Le pessimisme de Schopenhauer a eu quelques disciples; il a eu surtout des adhérens parmi les romanciers et les poètes, qui ont renouvelé à l’aide de ses formules les vieilleries de l’école du désespoir. M. Spielhagen est un de ceux-là.

Faut-il en donner une preuve? Au milieu des dissipations brillantes où s’énerve la volonté d’Oswald, il reçoit un jour une douloureuse nouvelle : le maître illustre qui a été jusqu’ici son protecteur, le grand philosophe Eberhard Berger, est subitement devenu fou. Il était allé à quatre heures, comme de coutume, faire sa leçon de logique; il avait commencé avec sa netteté habituelle, toujours plein de sens, plein d’idées; puis sa parole était devenue embrouillée, incohérente, à ce point que les étudians avaient déposé la plume l’un après l’autre, le regardant avec surprise et inquiétude. « Savez-vous, messieurs, — s’était-il écrié, — savez-vous ce que vit le disciple de Saïs après avoir soulevé le voile qui cachait le grand secret, le secret des énigmes du monde? Tenez, je divise ma tête en deux parties, une moitié dans la main gauche, l’autre dans la main droite; eh bien! que voyez-vous dans la tête de l’illustre professeur au pied duquel vous êtes assis et dont vous écoutez les savantes paroles pour les transcrire sur vos fastidieux cahiers avec ces plumes dont l’exécrable grincement m’agace? Oui, que voyez-vous? Précisément ce que vit le disciple de Saïs lorsqu’il eut soulevé le voile de la vérité; rien ! absolument rien ! le rien en soi, le rien pour soi, le rien objectif et le rien subjectif. Que ce rien soit le centre de tout, que nos meilleurs efforts ne soient rien, que le sang de notre cœur batte pour ce rien, c’est ce qui a rendu fou le disciple de Saïs, c’est ce qui m’a rendu fou à mon tour, c’est ce qui vous fera perdre aussi le peu de bon sens que peuvent contenir vos cervelles de linottes. Maintenant fermez vos stupides cahiers pour mettre fin à l’abominable grincement de vos plumes, et entonnez avec moi le chant profond et sublime : « une mouche! une mouche est là sur la muraille! » Là-dessus, élevant la voix, frappant la chaire à coups de poing, il avait entonné son chant, puis, courant le long des murs, cherchant à prendre des mouches imaginaires, chaque fois il avait ouvert la main et s’était écrié d’un air de triomphe : « Rien, messieurs, voyez!, il n’y a rien, absolument rien! » — La lettre qui renfermait ces détails, ajoute l’auteur, produisit sur Oswald la plus douloureuse impression. Pourquoi? Parce que sous les formes grotesquement navrantes de la folie il retrouvait là ses propres sentimens.

Au reste, les énigmes de ce livre s’expliquent dans un autre roman en trois volumes, qui est la suite et la fin du premier. Pour comprendre les Natures problématiques, il faut lire le récit intitulé: A travers la nuit vers la lumière [2]. Nous y voyons les mêmes personnages accompagnés de quelques figures nouvelles. Voici Oswald Stein, le brillant plébéien, voici Oldenbourg, le gentilhomme démocrate, voici le malheureux disciple de Schopenhauer, continuant d’enseigner la logique dans une maison de fous; le trio des natures problématiques est au complet. Voici Mélitta, Emilie de Bréezen, Hélène de Grenwitz, toutes les femmes qui ont aimé Oswald et qu’il n’a pas su aimer en honnête homme. Voici tous les hôtes de Grenwitz, tous les hobereaux insolens que M. Spielhagen et Oswald poursuivent de leurs sarcasmes. Seulement deux personnages nouveaux, deux acteurs fort inattendus apparaissent : un saltimbanque viennois, un prince russe, et il se trouve à la fin que le prince est fils du saltimbanque. On voit par cela seul dans quel mélodrame l’auteur nous a transportés tout à coup. A considérer ces deux romans comme les deux parties d’une même œuvre, ce sont des qualités de finesse qui rachètent l’obscurité de la première; une sorte de violence réaliste fait explosion dans la seconde. On me dispensera de raconter ces aventures impossibles. Il suffit de résumer les traits qui mettent à nu la véritable pensée de l’auteur.

Philosophiquement, j’avais bien raison de dire que le système de Schopenhauer était la constante préoccupation de M. Spielhagen et de ses personnages favoris. Le logicien, dans sa cellule de l’hospice des fous, revient peu à peu à la raison; il connaît son mal, il le commente, il l’explique, et c’est le plus sérieusement du monde qu’il révèle à son ami Oswald le dernier mot des choses humaines. Cette formule suprême, c’est la formule des ascètes si souvent invoqués par le pessimisme de Schopenhauer. La vraie sagesse a trois degrés : avant tout, il faut mépriser le monde, il faut ensuite se mépriser soi-même; enfin, — voilà le degré le plus haut de la perfection morale, — il faut mépriser le mépris dont on est l’objet, ou plus brièvement, avec la concision des formes latines, mépriser d’être méprisé : spernere mundum, spernere seipsum, spernere sperni.

Au point de vue politique et social, c’est la haine de l’aristocratie qui est l’inspiration de M. Spielhagen et la passion dominante de ses héros. Quelle est pourtant cette démocratie qui éclate en son drame à tort et à travers ? Reproche-t-il à la noblesse allemande de garder aveuglément les prétentions d’un autre âge, de ne pas vivre, de ne pas se mêler au monde, d’être une caste inutile au milieu d’une société en travail? Le reproche, fondé ou non, invoquerait au moins des principes d’un ordre élevé; mais non, rien de pareil. M. Spielhagen est jaloux de la gentilhommerie de son pays. Il attaque la noblesse par dépit de ne pas en être [3]. Une de ses hardiesses est de montrer des plébéiens plus spirituels, plus braves, plus nobles que les gens de grande naissance, comme s’il y avait là vraiment une chose miraculeuse, après quoi, par la plus naïve des distractions, il nous révèle subitement que ces plébéiens si bien doués étaient en réalité de la plus fine race aristocratique. George Allen, dans Clara Vere, était le fils du vieux lord; Oswald Stein se trouve être le fils d’un patricien opulent, et c’est à lui qu’appartient ce château de Grenwitz où il a été précepteur. Quant à ce prince russe si hautain, au fond si médiocre d’intelligence et de cœur, l’auteur semble tout heureux de prouver qu’il est le fils d’un pauvre diable. En vérité, la démocratie des hommes d’imagination est merveilleusement ingénieuse et adroite ! Enfin, si nous cherchons comment M. Spielhagen juge au nom de la morale ces natures problématiques dont il a entrepris l’étude, que trouvons-nous? L’auteur finit par reconnaître qu’il y a chez Oswald et Oldenbourg, comme chez le pauvre philosophe, un principe mauvais, principe de mollesse, d’inertie, d’impuissance; quels remèdes propose-t-il pour les guérir? La vie active, de grands intérêts à défendre, de grandes luttes à soutenir. Fort bien, mais qui nous fournira ces intérêts et ces luttes? M. Spielhagen répond sans hésiter : la révolution démocratique. Ce sont les révolutions de 1848 qui ont guéri ses malades, c’est par ce chemin sanglant qu’ils sont allés de la nuit à la lumière. Le baron d’Oldenbourg était intimement lié avec les tribuns qui ont conduit à Paris la révolution du 24 février; il s’est battu à Paris sur les barricades; il a vu de près comment ou renverse un trône, et il est allé tout aussitôt organiser la révolution de Berlin. Oswald, Berger, le saltimbanque, aux premiers rangs de l’émeute, ont rivalisé d’héroïsme. Berger est tombé dans la bataille; Oswald, blessé à mort, a expiré le lendemain. La révolution à demi victorieuse est occupée à enterrer ses victimes. Voyez ce long cortège, toute une cité en deuil, tout un peuple qui prie au bord des tombes. Dans ce tableau, le dernier où se déploie sa verve, M. Spielhagen aura peut-être exprimé enfin sa pensée morale sur les natures problématiques :


« La cérémonie religieuse est terminée, le cortège se met en marche, un cortège comme la ville n’en a jamais vu, un cortège unique peut-être dans les annales du monde. Dans l’atmosphère bleue d’un ciel printanier apparaissent, portés sur les épaules des citoyens, de jaunes cercueils chargés de riches couronnes, une longue, longue file dont on ne voit pas la fin, et vingt mille hommes de tout âge et de tout rang les accompagnent. Sur chaque cercueil est une étiquette qui porte le nom du mort. Hélas! ces noms ne parlent pas... Qu’était-ce que Oswald Stein? qu’était-ce que Eberhard Wolfgang Berger?... Et qu’importent les noms? Qu’importe ce qu’ils furent dans la vie? Que font ici leurs actes et leurs souffrances, leurs faiblesses et leurs fautes, leurs efforts et leurs chutes? La mort pour la liberté couronne tous les efforts et rachète tous les méfaits. C’est là ce que sentent ces milliers d’hommes qui, pressés en masses profondes à droite et à gauche de la route, laissent passer le cortège, se découvrant avec respect devant chaque cercueil.

« Et longuement, lentement, dans un silence solennel, le long cortège franchit les portes de la ville, se dirige vers les hauteurs prochaines et arrive au cimetière, à l’endroit même où quelques jours auparavant les combattans des barricades avaient dressé un énorme bastion. Le cortège s’approche de la vaste fosse; chaque groupe de porteurs dépose son fardeau et passe, laissant la place à ceux qui suivent. Des milliers d’hommes silencieux et recueillis se rangent à l’entour, les salves des fusils retentissent; sur les tombes de ces martyrs, tout un peuple est en prières.

« Pour qui ces prières? Pour les morts? Ils n’en ont pas besoin dans leur froide couche, au sein du sommeil éternel; mais les vivans, c’est sur eux que pèse la tâche la plus lourde. Il faut qu’ils agissent, toujours debout, toujours sur la brèche, au milieu des vulgaires soucis de l’existence, car la tyrannie ne dort jamais; il faut qu’ils veillent pour empêcher la nuit de revenir, la nuit funeste aux bons et propice aux méchans, la nuit qui donne asile dans ses voiles sombres à tant de larves romantiques, à tant de spectres et de fantômes, la nuit si pauvre en âmes saines, si féconde en natures problématiques, la longue nuit d’ignominie à laquelle peut seul nous arracher l’ouragan de la révolution, car c’est la révolution qui nous conduit par une aurore sanglante vers la liberté et la lumière! »


Voilà la moralité de cette histoire, et en même temps voilà le service rendu par les révolutions de 1848. Quelle persistance des prétentions aristocratiques chez ce démocrate de fantaisie ! Quoi ! il a fallu une révolution pour rendre quelque dignité à ses héros ! il a fallu ébranler l’état, bouleverser des milliers d’existences, compromettre la liberté régulière, pour rendre le sentiment du devoir à un don Juan, à un pauvre fou, à un grossier saltimbanque ! N’est-ce pas le cas de répéter le mot irritant du poète latin : humanum paucis vivit genus?

Un autre roman démocratique de M. Spielhagen, les d’Hohenstein, donnerait lieu à des remarques analogues. C’est une œuvre pleine de talent, de feu, de verve satirique; mais quel désordre de sentimens et de pensées ! J’y trouve pourtant, à la faveur même de ce désordre, une impartialité dont il faut tenir compte. Si l’auteur est impitoyable pour l’aristocratie, il ne ménage pas davantage certains représentans du parti révolutionnaire. Il y a parfois une crudité cynique dans ses peintures. Je signale entre autres le démagogue Caius, un misérable forcé de cacher son nom, qui est allé faire peau neuve aux États-Unis, et qui revient dans son pays pour y accomplir ses vengeances. Racontant à un ami son horrible histoire, Caius commence effrontément par ces mots : « mon père était un ivrogne, ma mère était une fille publique. » Ce malheureux, devenu une sorte de stoïcien, mais un stoïcien fanatique et féroce, est aujourd’hui rédacteur d’une feuille démocratique sur les bords du Rhin. Le rédacteur en chef, Thomas Münzer, une des principales figures du roman, n’est pas un stoïcien; ardent, éloquent, intrépide en face du danger, il succombe aux premières séductions du high life. Épris d’une grande dame, il abandonne sa femme, son enfant, et se perd aux yeux de son parti. Ces traits de mœurs abondent dans le récit de M. Spielhagen. Quel est le sujet? La lutte de la noblesse et du tiers-état au sein d’une même famille. Le drame s’ouvre comme une comédie ; un vieux célibataire possède une fortune énorme convoitée par un troupeau de neveux, de nièces, de petits-neveux et petites-nièces, si bien que cette chasse aux millions fait pulluler autour du moribond des vilenies de toute nature. Quel est ce vieillard bourru, fantasque, méchant, avec ses terreurs subites et ses colères sauvages? Le général d’Hohenstein. Tous ses neveux sont plus ou moins des coquins, et lui-même a commis un crime dont le souvenir remplit ses nuits de spectres menaçans. Un de ses neveux, le meilleur peut-être, quoique l’auteur nous le montre volant la caisse de la ville, a aimé dans sa jeunesse une humble fille de la bourgeoisie : il était alors officier à Francfort et ne songeait sans doute qu’à passer gaîment ses années de garnison; mais la jeune fille était pure, la famille était fière, et devant l’attitude aussi digne que résolue de ces braves gens Arthur d’Hohenstein a épousé Marguerite Schmitz. Voilà les Schmitz, une famille plébéienne, un foyer de droiture et de travail, alliée par ce mariage à la race altière et corrompue des seigneurs d’Hohenstein. On voit d’ici quelle mine féconde pour l’imagination démocratique du romancier. Les d’Hohenstein dédaigneront les Schmitz, les Schmitz auront plus d’une occasion de mépriser les d’Hohenstein. Au milieu de ces conflits de la vie privée éclateront les luttes de la vie publique. Tout cela se passe en 1849, à l’heure où le parlement de Francfort termine si tristement ses grands débats. La révolution tente un suprême effort et succombe sous les coups de la réaction. Parmi des scènes violentes et déclamatoires, il y a parfois des paroles vraiment humaines, comme dans cette page où l’auteur proteste contre les vengeances des vainqueurs. « Malheur aux vaincus! parole horrible, infâme, qui déshonores l’humanité, parole qui as retenti dès le commencement du monde, ne perdras-tu jamais ta signification épouvantable? Viendras-tu toujours agiter ta tête de Gorgone et ta chevelure de serpens chaque fois qu’un combattant roule à terre? La douce voix de la pitié qui nous dit de respecter l’infortune sera-t-elle toujours plus faible que le cri de la vengeance? N’est-ce pas un mal assez grand d’être vaincu, de voir foulé aux pieds le drapeau pour lequel on a combattu, de ne vivre que par la grâce du vainqueur, de ne pouvoir se relever de la poussière sanglante qu’avec sa permission? La blessure est brûlante ; faut-il y verser du poison? Faut-il que les femmes éperdues, les enfans tout en larmes, sentent encore la lourde main de ceux qui ont renversé leurs maris et leurs pères? Ne seras-tu jamais rayée des langues humaines, parole abominable, toi qui dis : malheur aux vaincus !» A la bonne heure ! ce n’est plus le démocrate de fantaisie jouant avec les passions et les crimes de la politique; on reconnaît ici le cœur de l’homme et le cri du poète.

Les trois romans de M. Spielhagen avaient paru coup sur coup, de 1860 à 1863. Tout en combinant ces vastes peintures, il avait trouvé le temps d’écrire deux nouvelles d’un ton bien différent, la Douzième heure et la Rose de la cour. La première est une étude psychologique où règne une morale austère; la seconde met en présence les deux sociétés qui se partagent l’Europe, ancien régime et démocratie, pour les réconcilier dans l’amour. Il y a là quelque chose de la grâce de M. Jules Sandeau; en lisant la Rose de la cour, on songe à Mademoiselle de la Seiglière. Est-ce le signe d’une direction nouvelle chez l’ardent écrivain? Je n’ose encore le croire. M. Spielhagen a fort à faire avant d’assurer l’équilibre de ses facultés. Il s’occupe aujourd’hui de mettre en scène le socialisme germanique des derniers temps. Tel est le sujet de deux récens ouvrages, Serrons les rangs, l’Enclume et le marteau, qui ouvrent la seconde série de ses études sur la société contemporaine. Attendons pour juger; la suite nous dira si cet esprit tumultueux est en train de régler ses forces, si cette nature problématique a su trouver sa voie et se débarrasser du pessimisme.

Il y a une douzaine d’années, signalant ici même l’apparition des doctrines de Schopenhauer, je disais que plusieurs des critiques les plus compétens, M. Erdmann, M. Rosenkranz, M. Hermann Fichte, avaient traité le bouddhiste du XIXe siècle comme un malade de génie, digne de sympathie et de respect. « Il y a en effet, ajoutais-je, à travers tant d’extravagances la trace d’une poésie sombre et quelquefois grandiose dans l’inspiration générale de ce système. Le poète favori de M. Schopenhauer, c’est Calderon, parce que Calderon écrit un drame intitulé la Vie est un songe. Il cite avec amour l’auteur de la Vida es sueño, comme il cite les religions et les cosmogonies orientales. Pour lui aussi, la vie est un rêve, un rêve affreux, un cauchemar étouffant, et la douleur que lui cause cette découverte est souvent empreinte d’une majesté lugubre. Que sont les vagues tristesses de Werther, de René, d’Obermann, de Childe-Harold, auprès de la souffrance du métaphysicien persuadé que ce monde où nous sommes n’est que l’irréparable erreur de la volonté infinie? Ces délires ont excité la curiosité de l’Allemagne, comme un poème indien qu’on aurait tout à coup exhumé ; le poème une fois lu, l’Allemagne retournera à sa tâche. Le système du sage de Francfort ne séduira pas ce pays possédé du désir de l’action ; il est plutôt fait pour le guérir à jamais de l’énervante folie du mysticisme [4]. » On voit déjà même dans les romans de M. Spielhagen le désir de secouer ces mauvais rêves ; l’effet est bien plus marqué dans un récit de M. Hermann Grimm intitulé Puissances invincibles.

L’invention de M. Grimm n’est pas toujours très habile, il y a de la subtilité dans l’agencement du drame; ce qui rachète tout, c’est la pensée morale. Y a-t-il des puissances occultes dont l’homme ne puisse secouer le joug? Y a-t-il des traditions, des préjugés qui pèsent bon gré mal gré sur la volonté humaine, et la condamnent à l’inertie? Le héros de M. Grimm est un jeune gentilhomme prussien, le comte Arthur, qui se débat longtemps sous ces entraves et qui finit par les rompre. Sa fierté aristocratique lui faisait dédaigner les conditions régulières de la vie; plutôt que de déchoir, car c’est pour lui une déchéance que de ne pas vivre en tout comme ses ancêtres, il fait violence aux plus doux sentimens de son cœur, aux meilleures inspirations de son esprit. Réduit à l’inaction par ce conflit intérieur, on le prendrait souvent pour un idiot ou un lâche. Il aime pourtant, il aime une jeune fille aussi fière que belle, une jeune Américaine d’origine allemande, et cet amour le sauvera. Méprisé par Emmy Forster, il s’attache à ses pas, il la suit en Amérique, il fait son éducation d’homme, il apprend à penser, à agir, il brise les puissances invincibles. La volonté de vivre est la source de tout mal, disait Schopenhauer; c’est précisément la volonté de vivre qui était paralysée chez le jeune comte, et M. Grimm la réveille pour guérir son malade. Le romancier donne un démenti au philosophe.

Parmi les scènes plus ou moins heureuses où se développe la pensée du livre, j’en citerai une qui, sans se rattacher directement au sujet, peut offrir un intérêt historique. Le jeune comte, transformé par son éducation américaine, est revenu en Prusse à la veille de la guerre allemande, comme disent les historiens de l’année 1866. Officier de cavalerie dans la landwehr, il a été gravement blessé à Sadowa, et on l’a transporté dans une ambulance. C’est une église de campagne où sont déjà rassemblés des blessés des deux camps. Le comte Arthur a pour voisin de lit un jeune philologue que la guerre a enlevé à ses études sur Sophocle, et qu’il avait connu à Berlin. La blessure du docteur était horrible. Une nuit, agité par la fièvre, il appelle le comte à voix basse :


« C’est l’heure de dormir, lui dit doucement Arthur. — Oh! j’ai bien le temps, répondit le malade, et il ajouta, citant l’Ajax de Sophocle : (GREC). Ces mots grecs dans la bouche du docteur, qui n’en citait jamais, firent sur le comte une singulière impression. Il lui sembla que le mourant se parlait à lui-même. Le docteur reprit : Où avez-vous été blessé?

« — A Sadowa! répondit Arthur.

« — Moi aussi! s’écria le docteur en élevant la voix. Où étiez-vous?

« — Au centre. J’ai reçu deux éclats de mitraille dans la grande charge de cavalerie que conduisait le roi.

« — Elle a passé devant nous, cria le docteur avec feu, et sa voix reprenait tout son éclat. N’avez-vous pas entendu quels hourras nous avons lancés, lorsque vous passiez devant nous comme la foudre? J’étais là. Comte Arthur, c’est la dernière fois que j’ai fait plein usage de ma voix, et, quand ce devrait être à jamais la dernière, je m’y résignerais sans peine. Ce fut un jour de gloire!

« — Il faut dormir, ami, lui dit le comte, essayant de le calmer.

« — Non! je ne dormirai pas, j’ai bien le temps. Savez-vous? continua-t-il avec véhémence, c’était le moment où la bataille s’arrêtait indécise; nous sentions tous qu’il fallait un dernier coup, et quand la cavalerie se précipita au galop, le roi en tête, quand tous les régimens crièrent : hourra! il me sembla que tous les siècles durant lesquels l’Autriche avait imposé sa honte à l’Allemagne, oui, tous, tous ensemble prenaient une voix et jetaient ce cri formidable : ferme! tenez ferme! renversez à jamais cette domination maudite !

« — Qui, c’était ce moment-là, dit Arthur, s’oubliant à ce souvenir et prenant feu lui-même.

« — Une heure prodigieuse! reprit le docteur. Vous me connaissez. Je suis né dans un des petits états de l’Allemagne. Que m’importaient la Prusse et son royaume? Quand je m’y serais établi bien plus tard encore, je n’en eusse pas moins fait mon devoir. Je n’avais que l’Allemagne dans le cœur. Pour tout dire, je haïssais la Prusse; mais figurez-vous une jeune fille mariée contre son gré à un homme qui est son époux en définitive, qui l’a pressée dans ses bras, qui est le père de ses enfans : c’en est fait, les voilà unis pour l’éternité. Eh bien ! lorsque le roi passa près de nous à la tête des escadrons, lorsque nous comprîmes tous que le moment décisif était venu, que, si nous étions vaincus ce jour-là, nous tomberions tous écrasés du même coup, je subis un ascendant irrésistible, je me sentis désormais lié à la Prusse, je sentis que jamais rien ne me séparerait de la Prusse, quoi qu’il pût arriver, et je criai : hourra! comme l’armée tout entière, car il n’y avait plus que cette alternative : ou la Prusse victorieuse aujourd’hui, ou l’Allemagne anéantie à jamais! »

« Un murmure qui remplit l’église interrompit le docteur. Ils se retournèrent tous deux. Les malades s’étaient soulevés dans leurs lits, regardant, écoutant. On eût dit une assemblée d’esprits s’éveillant au coup de minuit. Le docteur apercevait à peine ses derniers auditeurs enveloppés dans les ténèbres. L’église apparaissait comme un espace sans fin. Cet auditoire si nombreux sembla redoubler son enthousiasme.

« — Vous tous, reprit-il, vous ne saviez pas cela comme moi, car aucun de vous assurément n’a étudié comme moi l’histoire de l’Allemagne dans toutes les pulsations de sa vie. C’était la tâche de ma carrière. Vous ne savez pas comme cette Autriche, avec le sang étranger qui coule dans ses veines, du sang slave, magyar, italien, espagnol, et à peine quelques gouttes de sang germanique paralysé, — vous ne saviez pas comme cette Autriche travaillait depuis des siècles à détruire l’indépendance de l’Allemagne! avec quel bonheur elle nous eût étouffés! comme elle y employait toutes ses forces! comme cela était devenu une science en Autriche : abaisser l’Allemagne du nord, humilier la Prusse, entraver son développement. Cela est évident aujourd’hui, l’avenir le fera voir d’une façon plus évidente encore. Et maintenant c’en est fait de ce régime odieux; maintenant nous sommes libres, car la liberté de l’Allemagne, c’est d’échapper à l’Autriche. Aussi (et en disant cela il se retournait vers Arthur), aussi quand vos escadrons passaient devant nous au galop et qu’un hourra sortit de nos poitrines, je sentis au fond de mon âme que, si nous perdions la bataille, l’Allemagne était perdue pour l’éternité!... Et nous l’avons gagnée! ajouta-t-il d’une voix qui commençait à défaillir!

« Un murmure emplit encore l’église, puis tout à coup retentit une clameur immense, un hourra formidable à faire crouler les murailles. »


La scène est belle et poétique, elle a obtenu un grand succès. Ces blessés, ces mourans, qui se réveillent dans l’ombre d’une vieille église pour saluer une dernière fois la délivrance de leur pays ont été salués à leur tour par les bravos de l’Allemagne du nord. On peut la noter comme un document; voilà bien l’état de l’esprit public à la veille de 1866, voilà de quelles dispositions morales a profité la Prusse. Il est vrai qu’avec le conteur prussien il faudrait entendre les conteurs et les poètes de l’Allemagne du midi. Tel écrivain du Wurtemberg ou de la Bavière, M. Maurice Hartmann par exemple, au nom de la liberté germanique, opposerait sans doute aux pages de M. Hermann Grimm des scènes tout aussi émouvantes. Bornons-nous à signaler ces vives peintures; au point de vue historique comme au point de vue moral, elles sont la meilleure conclusion de notre étude.

Qu’avons-nous vu en effet? Les ouvrages que nous avons interrogés ne sont certainement pas des chefs-d’œuvre. Quel que soit le mérite de M. Berthold Auerbach et de M. Levin Schücking, de M. Frédéric Spielhagen et de M. Hermann Grimm, je ne crois pas qu’ils puissent rivaliser pour la finesse et la netteté de l’art avec les maîtres de l’école française. A la gravité de M. Auerbach, à la souplesse de M. Schücking, à la passion de M. Spielhagen, à la correction de M. Grimm, nous opposerions victorieusement l’éloquence hardie de George Sand, l’art sobre et sûr de M. Mérimée, la grâce nerveuse de M. Octave Feuillet, la poétique élégance de M. Jules Sandeau, l’esprit alerte de M. Edmond About, la vigueur brillante de M. Victor Cherbuliez. L’Allemagne n’a pourtant pas à se plaindre. Si ces romans soulèvent plus d’une critique, ils ont du moins un précieux mérite à nos yeux : ils sont toujours une étude de l’homme et une peinture de notre temps. Nous parlions en commençant du double intérêt de cette lecture, intérêt littéraire et intérêt historique; l’intérêt littéraire n’a pas manqué, mais l’intérêt historique et social est encore celui qui l’emporte. Ce sont les dernières années de la société allemande qui ont passé devant nous, représentées par les types les plus divers. Nous avons vu l’Allemagne d’avant et d’après Sadowa, l’Allemagne tour à tour paisible et révolutionnaire, attirée par le mysticisme et aspirant à l’action, découragée de la vie et reprenant possession d’elle-même; surtout nous avons vu l’Allemagne méditative, celle qui, au milieu de ses plus étranges erreurs, n’abandonne jamais le noble souci de la dignité humaine. Ce caractère de méditation mérite d’être signalé comme un symptôme original. Lorsque les romanciers allemands imitent nos écrivains, ils ne le font jamais sans une certaine gaucherie; qu’ils restent sur leur terrain, c’est le plus sûr pour eux. Je leur dirais volontiers : Ne craignez pas d’être graves, de remuer les hautes questions, de sonder les replis de la conscience, de mettre en action tel ou tel système qui a préoccupé les esprits, de montrer dans l’histoire intérieure des âmes le contre-coup des événemens publics. A chacun sa part et sa tâche. Il y a plus d’esprit, plus d’art, plus de passion chez les écrivains de la France; gardez ce qui vous est propre, l’inspiration philosophique. Le lecteur étranger, qui croira d’abord ne lire que des fictions, s’apercevra bientôt qu’il vient de faire un voyage au pays de vos sentimens et de vos idées. Ce n’est pas assez toutefois de décrire les agitations intellectuelles de la société présente; ne soyez pas seulement des témoins, soyez des conseillers. Il serait piquant de voir les romanciers, ces peintres du monde réel, rectifier ou du moins avertir les constructeurs de systèmes, presque toujours si insoucians de l’application pratique.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Voyez dans la Revue du 1er mars 1867 une étude sur M. Gustave Freytag, intitulée le Roman de la vie domestique en Allemagne.
  2. La langue allemande est ici plus brève que la nôtre, elle a même quelque chose de la concision latine. Durch Nacht zum Licht se traduit exactement par ces mots : per noctem ad lucem.
  3. Ce reproche, dont nous donnons ici les preuves, a été indiqué par M. Julien Schmidt dans la cinquième édition de son Histoire de la Littérature allemande depuis la mort de Lessing. A la fin du troisième volume, après avoir loué chez M. Spielhagen le sentiment poétique et l’art du conteur, M. Julien Schmidt écrit ces mots : « La haine de la noblesse chez M. Spielhagen n’est pas le sentiment du citoyen qui connaît sa force et veut remplacer une caste impuissante à remplir sa tâche; c’est au contraire une idée exagérée des avantages attachés à la noblesse, considérée comme telle, et le désir de participer à ces avantages; en un mot, c’est l’envie. »
  4. Voyez, dans la Revue du 1er août 1856, l’Allemagne vendant le congrès de Paris. — Deuxième partie : l’Allemagne littéraire.