Le Roman et les romanciers en Italie

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Le Roman et les romanciers en Italie
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 8 (p. 717-748).
LE ROMAN


ET


LES ROMANCIERS EN ITALIE





L’ÉCOLE DE MANZONI. — LE ROMAN DÉMOCRATIQUE ET M. GUERRAZZI. — LE ROMAN INTIME ET M. CARCANO.





Il n’est donné à aucun pays de séparer complètement ses destinées politiques de ses destinées littéraires, et nous voyons aujourd’hui l’Italie porter dans les travaux de l’esprit la même aspiration vers l’indépendance et l’unité qui marque depuis le commencement du siècle le développement de sa vie nationale. Seulement il faut reconnaître que dans le domaine des lettres cette noble aspiration ne rencontre pas les mêmes obstacles que dans le domaine des intérêts publics. Si les grandes œuvres, si les directions fécondes manquent en ce moment, quelques triomphes sérieux, quelques conquêtes durables ont du moins ouvert une voie où il ne reste qu’à s’affermir. A côté des maîtres, déjà souvent appréciés ici même [1], toute une jeune école continue, avec une ardeur infatigable, sinon toujours victorieuse, l’œuvre de rénovation littéraire commencée il y a cinquante ans. C’est là un spectacle que l’Europe néglige un peu, et qui mérite cependant une attention sérieuse. Savoir dans quelle mesure l’Italie participe à la vie intellectuelle de notre siècle, ce n’est pas une question qu’il convienne de traiter avec indifférence, et quiconque voudra interroger de près les récens travaux littéraires de la péninsule transalpine pensera sur ce point, nous l’espérons, un peu comme nous. Avant tout, pour ne pas tomber vis-à-vis des écrivains italiens dans un injuste excès de sévérité, qu’on n’oublie pas dans quel milieu ils ont à se produire, et quels obstacles pèsent sur l’expression de leur pensée. Le public d’au-delà des Alpes connaît ces obstacles : aussi est-il porté à l’indulgence pour ceux qui cherchent à les vaincre. Un charme plus puissant que le mérite littéraire attire le lecteur italien vers l’écrivain. Il sait que sous ce qu’on lui dit, il trouvera ce qu’on n’ose, ce qu’on ne peut lui dire, et n’ayant de pensée que pour la résurrection de la patrie, il accepte tout, il excuse tout, pourvu qu’on l’entretienne de ses désirs et de ses espérances. De là sa prédilection pour la philosophie, qui pose les principes, et pour l’histoire, qui en montre l’application ou la violation dans les faits. D’autres genres littéraires, — la poésie, le roman, — sont tenus de célébrer les gloires passées de la patrie ou de formuler ses espérances présentes. C’est par les lettres et dans les lettres en quelque sorte que l’Italie réalise cette unité tant souhaitée qui la fuit dans l’ordre des faits politiques. Devant les œuvres de l’art et de l’esprit, les barrières municipales tombent, les préjugés provinciaux disparaissent, les rivalités de clocher s’évanouissent; la gloire de Manzoni appartient à Naples et à Rome non moins qu’à Milan; Leopardi n’est pas Romagnol, il est Italien. Cette solidarité volontaire dans la gloire comme dans le malheur est, quoi qu’on puisse dire, un sérieux argument en faveur des aspirations unitaires. Dans tous les cas, elle provoque des manifestations qu’on doit se plaire à étudier.

C’est dans le roman que se traduit le plus nettement peut-être cette tendance de l’Italie à faire des œuvres littéraires l’expression indirecte des préoccupations politiques. C’est le roman historique, par exemple, qui a tenu le plus de place, après l’histoire proprement dite, dans la littérature contemporaine de l’Italie. Les écrivains qui ont succédé à Manzoni et à son école ont conservé ce cadre, tout en y introduisant un esprit nouveau, que personnifie, dans sa violence un peu déclamatoire, M. Guerrazzi. Plus récemment encore, une direction nouvelle s’est produite, et le roman de mœurs a pris place à côté des récits empruntés aux chroniques italiennes. C’est sous ces trois aspects, — roman historique, roman démocratique, roman de mœurs, — que nous voudrions interroger la littérature contemporaine de l’Italie.


I.

La période où a fleuri le roman historique proprement dit au-delà des Alpes est aujourd’hui terminée, on peut l’affirmer sans crainte; mais la tendance nationale qui en fut le caractère lui a survécu. Il convient donc de saisir cette tendance telle que nous l’offre la première moitié du siècle, si nous voulons la suivre et en apprécier nettement la portée d’après ses manifestations les plus récentes.

Le roman historique est né en Italie avec l’auteur des Fiancés; il y a cependant un romancier qui, dans l’ordre des temps, a précédé Manzoni. Walter Scott eut dans M. Bazzoni un imitateur aussi docile que zélé. Plus tard, M. Bazzoni devait obéir non moins complaisamment à l’influence de Manzoni. C’était cependant beaucoup pour le succès que d’être venu le premier; le Château de Trezzo fut lu avec empressement. On oublia volontiers la faiblesse de l’action et du dialogue, les négligences de style, les erreurs de faits et même de couleur historique; on remarqua à peine que l’auteur faisait bien le portrait des habits, mais jamais celui des personnes, que s’il racontait beaucoup et longuement, on pouvait encore, après l’avoir lu, se demander quel était au juste le sujet de son livre. On n’eut d’yeux et d’oreilles que pour ces scènes de souterrains, de brigands et de cachots qu’on trouvait alors émouvantes, et qui avaient passionné tour à tour l’Angleterre et la France. Aujourd’hui que le goût a fait justice de ces engouemens passagers, qui donc lit, en Italie même, le premier roman de M. Bazzoni ? L’auteur du Château de Trezzo eut beau prendre sa revanche plus tard dans un nouveau récit, Falco della Rupe, infiniment supérieur au premier : cet ouvrage passa presque inaperçu. Peut-être la position officielle de l’auteur dans l’administration autrichienne lui fit-elle tort aux yeux des patriotes italiens, mais une cause plus sérieuse explique l’indifférence du public : les Fiancés avaient paru.

Il ne saurait entrer dans notre plan de nous arrêter sur le remarquable roman de Manzoni; seulement il importe, pour apprécier l’école d’écrivains que ce livre a suscitée, de dire quelques mots des qualités qui ont étendu et prolongé jusqu’à nos jours l’influence de l’illustre romancier. Résigné, par conviction religieuse, à toutes les volontés du ciel, paisible bourgeois de Milan depuis tant d’années sans que les révolutions lui aient appris le chemin de l’exil, Manzoni a flétri l’occupation étrangère par le simple récit des maux qu’elle engendre, et sa modération même, son imperceptible sourire, sa douce, mais incisive ironie, plaident plus éloquemment en faveur de l’autonomie des peuples que ne le feraient les plus énergiques imprécations. Je doute que ce fût là le but qu’il se proposait : il ne voulait sans doute que faire un roman de mœurs nationales dans le goût de son temps; mais, par entraînement, il a choisi l’époque de la domination espagnole, si propre à fournir des allusions contre la domination autrichienne. La conscience de l’érudit, le talent du conteur ont fait le reste, et l’Italie a compté non-seulement un bel ouvrage de plus, mais un acte, un premier pas dans cette voie des souvenirs historiques et nationaux qui lui ont rendu le sentiment de ses droits et de ses devoirs.

L’alliance de la fiction et de l’histoire devenait pour l’Italie, grâce à Manzoni, un moyen de se recueillir, d’opposer son passé au présent, et de reprendre en quelque sorte possession d’elle-même. Une école se forma dès lors, et dans un groupe d’écrivains décidés, les uns par la simple ambition du succès, les autres par de plus sérieux mobiles, à suivre la voie tracée, on put remarquer quelques physionomies dignes d’une mention ou d’un souvenir, même au rang secondaire où l’imitation les avait placés. Il y eut les romanciers purement érudits à côté des disciples plus fidèles à l’exemple du maître; il y eut aussi quelques tentatives originales qu’il convient de ne pas oublier.

Un vieillard presque octogénaire aujourd’hui, M. Rosini, professeur à l’université de Pise et connu déjà par des travaux sérieux et quelques poésies, fut le premier à marcher sur les traces d’un maître plus jeune que lui. Il eût mieux fait de ne jamais quitter la science pour le roman : nul ne possède moins d’imagination que l’érudit professeur, même de cette imagination extérieure qui sert quelquefois à cacher sous la splendeur de la forme la pauvreté du fond. Trop scrupuleux historien pour traiter librement les thèmes fournis par l’histoire, M. Rosini fait de ses récits autant de procès-verbaux rédigés dans le style officiel et froid d’un greffier sans entrailles. Jamais un sentiment, jamais un mot qui parte du cœur et qui touche; les personnages s’agitent, l’histoire les mène; partout des faits ou des dialogues comme on en peut trouver dans un acte d’accusation ! Joignez à cela une médiocre habileté dans le choix du sujet, et vous aurez une idée de ce qu’est M. Rosini comme romancier. M. Rosini a publié plusieurs récits, car, après ce que je viens de dire, je n’ose plus employer le mot de romans. Dans l’un, Ugolino della Gherardesca, le héros, comme le titre l’indique, est ce fameux gibelin dont les vers de Dante ont immortalisé l’horrible supplice. N’est-il pas téméraire, je le demande, de prendre au poète florentin un de ses grands morts, et peut-on parler d’Ugolin après lui, fût-ce pour raconter sa vie ? Il y a quelque intérêt sans doute à savoir comment un tel homme a pu mériter une telle fin ; mais je vois là tout au plus la matière d’une note, d’une dissertation historique, non le sujet d’un roman.

L’Ugolin de M. Rosini nous rappelait l’Enfer et la tour de la faim ; sa Religieuse de Monza nous ramène à Manzoni. Il s’agit en effet de cette Gertrude dont les sombres aventures forment un des plus remarquables épisodes des Fiancés. Avec une sobriété qui est un caractère de son talent, Manzoni laisse Gertrude dans sa cellule dès qu’elle n’a plus de part aux infortunes de Lucie; il l’abandonne à ses remords, et ne nous apprend pas l’issue de sa criminelle intrigue. Toutefois le lecteur n’oublie pas cette étrange créature, et quand on lui en apporte des nouvelles, il écoute très volontiers. Voilà sans doute pourquoi la Religieuse de Monza a eu plus de douze éditions : le titre a fait le succès de l’ouvrage. Est-il possible en effet d’attribuer ce succès à une autre cause ? M. Rosini n’a aucune des qualités qui permettraient de se tirer avec honneur d’une lutte contre Manzoni : s’exposer à la comparaison, c’était ou bien de L’audace, ou trop de modestie. Si Gertrude inspire de l’intérêt, c’est en raison des tourmens de sa jeunesse; mais, devenue criminelle, quel peut être son avenir, sinon une longue et monotone expiation, ou une série de crimes nouveaux ? Entre ces deux alternatives, M. Rosini a choisi la première, il a dû dénaturer les caractères si bien composés par Manzoni, et les détails du récit ne rachètent pas cette infidélité.

Le troisième récit de M. Rosini, Luisa Strozzi, n’est pas de nature à nous faire modifier notre jugement. Il est donc superflu d’invoquer ce nouvel exemple d’une regrettable méprise. M. Rosini a trop méconnu la différence qui existe entre la tâche de l’érudit et celle du romancier; heureusement il a d’autres titres que ses récits à l’estime publique. Sans parler de son enseignement, ses nombreux travaux d’histoire et de philologie lui assurent une place honorable dans les annales littéraires de son pays. On n’oubliera point, par exemple, son édition et son excellent commentaire de Guicciardin.

Un érudit avait été le premier disciple de Manzoni, le second fut un poète. Cette fois l’imitation vint de plus près, et elle sembla plus digne du modèle. Il y a quelques mois à peine, tout Milan suivait en larmes les restes mortels de Thomas Grossi. Lié avec Manzoni d’une étroite amitié, Grossi marcha longtemps à côté de lui, mais dans une voie différente. Ses poèmes, ses nouvelles en vers lui acquirent une grande réputation, et tel était le charme de ses chants, qu’on put l’appeler le Lamartine de l’Italie. Pourtant des critiques quelquefois sérieuses, mais le plus souvent acerbes et injustes, furent dirigées contre cet homme si pacifique et si bon. Mal trempé pour la lutte. Grossi n’essaya point de tenir tête à ses ennemis; renonçant à cette poésie qui avait fait sa gloire, et, dans une certaine mesure, celle de sa génération, il résolut de suivre son ami sur le terrain moins contesté du roman historique. Ceux qui connaissaient cette nature fine et tendre auraient pu s’étonner qu’il ne préférât pas écrire un roman de mœurs intimes : son génie eût été plus à l’aise; mais telle était encore l’influence du triomphe obtenu par Manzoni, qu’il semblait téméraire de tenter la fortune, impossible d’espérer le succès dans un autre genre. Grossi était trop modeste et trop enthousiaste de celui qu’il appelait son maître pour penser autrement que tout le monde. Il se laissa doucement aller au courant, et un beau jour on vit paraître Marco Visconti, histoire du quatorzième siècle, tirée des chroniques de cette époque, et racontée par Thomas Grossi.

L’intention d’imiter Manzoni était évidente : on en trouvait la trace dans le choix du sujet, dans la dédicace, dans le style, dans la composition, et jusque dans les moindres expressions. Pourtant l’ensemble de l’ouvrage n’est qu’une longue déviation de ce qu’il y a de plus profond et de plus heureux dans la poétique de l’auteur des Fiancés. Après s’être bien inspiré du génie de l’époque dont il voulait retracer les principaux traits, Manzoni avait inventé une fable, des personnages qui n’avaient d’autre vie que celle qu’il leur donnait lui-même. A son exemple, Grossi feuilleta les livres et les manuscrits; mais ce fut moins pour y apprendre l’histoire que pour y trouver un thème à de faciles développemens. Il prit donc une aventure assez brutale, où le condottiere Marco Visconti joue un grand rôle; seulement, pour la rendre romanesque, il fut obligé de la dénaturer, et ainsi son œuvre eut tous les inconvéniens du récit historique sans en avoir la fidélité. Au lieu d’un peuple, Grossi ne ressuscite qu’un homme; encore donne-t-il au féroce capitaine du moyen âge des mœurs douces et généreuses qu’il n’a pas dans l’histoire, et qui ressemblent beaucoup à celles dont l’auteur trouvait le modèle en lui-même. Quoi qu’il en soit, prenons Visconti tel qu’on nous le dépeint. Pourquoi reste-t-il en dehors de l’action ? Pourquoi semble-t-il y avoir deux lignes parallèles que le fameux condottiere et les autres personnages suivent sans jamais se rencontrer ? Tartufe, même absent, est l’âme de la maison d’Orgon, rien ne s’y fait que par lui ou pour lui; Marco Visconti au contraire a beau être présent, il n’agit en rien sur les événemens.

Mais si l’on veut faire abstraction des emprunts malheureux que le poète milanais a faits à l’histoire, si l’on considère son sujet et ses personnages comme de pures créations de son esprit, il sera impossible de ne pas admirer la connaissance du cœur humain dont Grossi fait preuve dans ce roman. Si le sens historique fait défaut à l’auteur, il a du moins le sentiment moral à un très haut degré. Il connaît les passions, il sait leur faire parler leur véritable langage; il nous émeut, il nous arrache des pleurs, il nous fait aimer ses personnages et lui plus qu’eux tous, parce qu’on sent bien que c’est son âme qui les anime. Aussi, malgré les longueurs, les hors-d’œuvre et les invraisemblances, ce livre mérite une place distinguée parmi les romans de l’Italie contemporaine.

Grossi avait donné au roman historique une sorte de grâce élégiaque. M. Cantù y fit, comme M. Rosini, mais avec plus d’habileté, dominer l’érudition. Son roman de Margherita Pusterla est assez estimé en Italie, et digne à certains égards de sa réputation. Les tragiques aventures que M. Cantù raconte dans cet ouvrage fournissent un motif à des scènes pathétiques plutôt qu’à un roman. Si la douleur abonde, les passions manquent, ou du moins sont trop nécessairement et trop constamment les mêmes. Dès le premier moment, le sort des victimes est décidé, et si le lecteur voulait à toute force concevoir quelque espérance, M. Cantù s’empresserait de la lui ôter, en l’avertissant que l’histoire qu’il raconte est semée de malheurs. Le roman se réfugie donc dans les épisodes, et c’est là un défaut; mais, pris à part, il est tel de ces épisodes qui forme une remarquable nouvelle et donne une haute idée du talent de l’auteur. M. Cantù traite d’ailleurs la lettre de l’histoire avec un respect digne d’éloges. Il a en outre une connaissance parfaite du caractère de l’exilé politique et un sentiment très prononcé de l’inaptitude civique du vulgaire. Margherita Pusterla date presque de vingt ans, et néanmoins ce livre semble écrit d’hier, tant il porte l’empreinte de la triste réalité, telle que les évènemens nous l’ont faite. Voyez-vous le pauvre exilé se figurant que tout le monde va s’armer pour lui rendre une patrie ? Devinez-vous sur son front ridé les sentimens acerbes auxquels s’ouvre son âme ulcérée ? Le jeune patriote s’indigne de voir, malgré les malheurs publics, les paysans poursuivre leurs travaux, les commerçans vaquer encore à leurs affaires, tous les citoyens savourer comme auparavant les paisibles joies de la famille! Il s’étonne que ces hommes, qui auraient gémi si la grêle avait détruit leurs moissons, restent insensibles à l’oppression de la patrie, à l’exil de ses défenseurs ! Il voudrait battre ces enfans qui suivent avec joie les soldats, leurs trompettes et leurs tambours! N’est-ce point là un douloureux et véridique portrait ?

M. Cantù parait avoir puisé dans l’intimité de Manzoni et de Grossi ses meilleures inspirations; il n’est pas le dernier à qui cette intimité ait porté bonheur. A cet historien succéda bientôt un homme qui n’avait guère connu de la nature et de la fortune que leurs plus aimables sourires. La nature l’avait fait artiste; sa bonne fortune le fit gendre de Manzoni, soldat, député, ministre même. La politique a jeté sur M. Maxime d’Azeglio un éclat dont son nom n’avait pas besoin pour franchir les Alpes; son triple talent de peintre, de romancier, de poète aurait assuré sa réputation. Ce qui est surtout digne d’éloges, c’est que, parmi tant d’aptitudes ou de fonctions diverses, il ait su donner de l’unité à sa vie. Imitateur de Manzoni, non par disette d’esprit, mais par piété filiale, il a su se défendre, grâce à ses habitudes actives, d’imiter cette résignation au mal que je ne veux pas appeler chrétienne, parce que, dans l’état où se trouve aujourd’hui l’Italie, elle ne saurait être une vertu. Avant tout, M. d’Azeglio est Italien. Plus que tout autre il a consacré sa vie à combattre pour l’indépendance de la patrie. Il change de costume et d’armes, mais il est toujours sur la brèche : romancier quand il a quitté l’épée, homme d’état quand il a posé la plume, toujours actif, dévoué, convaincu.

Deux romans ont marqué la place de M. d’Azeglio au premier rang après le maître. Ettore Fieramosca, le premier-né de cet élégant esprit, donnerait toutefois de lui une idée très incomplète, quoique cet ouvrage ait eu en Italie un succès populaire. Le fait d’armes de Barletta, ce combat chevaleresque entre Italiens et Français [2], lui a fourni une occasion de flatter quelques vieilles rancunes qu’il eût mieux valu laisser dormir. C’est une réhabilitation un peu suspecte du courage des Italiens. La légèreté avec laquelle nous parlons souvent de la bravoure italienne peut seule excuser l’importance qu’on attache en Italie au défi de Barletta, comme au roman qui en a popularisé le récit. Qu’il me soit permis de le dire cependant : les descendans des Piccinini, des Malatesta, des Braccio de Montone, des Ferrucci, les compatriotes des défenseurs de Venise et de Brescia n’ont pas besoin de s’attacher à si peu de chose; leur passé et leur présent nous répondent de l’avenir.

Si M. d’Azeglio n’avait publié qu’Ettore Fieramosca, il jouirait à juste titre de la faveur publique en Italie, mais il n’aurait pas obtenu des hommes de goût cette estime réfléchie et motivée à laquelle Niccolò des Lapi lui donne d’incontestables droits. Ettore Fieramosca était un hommage rendu au goût gothique du temps pour les tournois et les défis du moyen âge; Niccolò des Lapi est un heureux retour à une esthétique moins banale. « On trouve partout, dit l’auteur dans sa préface, le récit des guerres et des événemens politiques; » mais la vie intime, les passions de ces hommes qui ont tous joué leur rôle, avec ou sans éclat, sur la scène du monde, voilà ce qu’on ne trouve à peu près nulle part, et ce que M. d’Azeglio a voulu nous faire connaître en se plaçant à une des époques les plus touchantes et les plus glorieuses de l’histoire de Florence. Là les hommes les plus obscurs sont dignes qu’on recherche leurs actes, et leurs actes donnent du prix à leurs moindres sentimens. Comment ne pas admirer cette race énergique qui croit aux promesses d’un moine pendu et brûlé par elle, et qui y croit au point de résister à la famine, à la peste, à la trahison ? Fous, si l’on veut, mais fous sublimes, qui, sous le règne de la violence, ont voulu, au péril de leur vie, croire à la force du droit !

Ce n’est pas que Niccolò des Lapi soit une œuvre accomplie. On pourrait sans doute reprocher au style des tours trop exclusivement piémontais, regretter que l’auteur ait trop d’esprit pour s’émouvoir facilement, signaler enfin une certaine vulgarité dans les combinaisons de l’intrigue et dans la plupart des caractères; mais je reprocherais surtout à M. d’Azeglio de n’être pas resté assez fidèle à son programme, et d’être entré trop souvent dans le détail des faits historiques. Après Nardi, après Varchi surtout, qu’était-il besoin de raconter divers épisodes du siège ou la bataille de Gavinana ? De ces événemens lamentables, on ne devrait voir dans le roman que l’influence qu’ils ont exercée sur les destinées des principaux personnages : le lecteur désireux de les mieux connaître aurait alors recours à l’histoire; on pouvait au surplus réunir dans un appendice les textes importans des chroniqueurs. Ainsi du moins la grandeur du fait et ses conséquences politiques ne feraient pas oublier les conséquences privées, le roman ne pouvait qu’y gagner.

On voudrait aussi voir dans le développement des passions quelque chose de neuf et d’original. Or des deux filles de Niccolò, l’une a trop d’abnégation pour être bien sérieusement éprise; l’amour de l’autre pour un traître nous répugne. L’attention aime mieux se porter sur Niccolò des Lapi. C’est là un caractère bien conçu, développé avec amour et talent. Niccolò des Lapi est un vieillard de quatre-vingt-neuf ans, jadis ami de Jérôme Savonarole, aujourd’hui inébranlable partisan et propagateur zélé de ses idées. Dans cette âme fortement trempée, le patriotisme n’étouffe pas les autres sentimens, mais il les domine, et quoi de plus naturel au moment où la patrie court les plus grands dangers ? Niccolò, presque toujours en scène, fait oublier l’insuffisance des autres personnages; il intéresse, il ément toujours, alors même que ses sentimens, comme ceux du vieil Horace, sont trop héroïques pour être humains. Il faut l’entendre reprocher à sa fille de s’être déshonorée, non pas tant par la perte de sa vertu que par le choix qu’elle a fait d’un ennemi public pour son amant. Il faut l’entendre encore répondant avec un calme stoïque au nom de chacun de ses fils, quand on lui en demande des nouvelles : Mort pour la patrie ! Je ne sais s’il y a dans tout l’ouvrage une scène plus noble et plus majestueuse que celle où, entouré de toute sa famille, il reçoit cette fille qu’il avait d’abord chassée, et avec elle son séducteur, non parce qu’un mariage a lavé la faute, mais parce que ce mariage a rendu un citoyen à Florence aux abois. Sentimens forcés ! dira-t-on ; mais n’oublions pas que ce vieillard aux mœurs antiques avait puisé dans son intimité avec Savonarole la conviction qu’il faut aimer sa patrie plus encore que sa propre famille, et tout lui sacrifier. Or, si ce devoir existe, même dans des circonstances ordinaires, combien il devient impérieux quand la patrie est à la veille de succomber ! — Enfin la trahison ouvre à l’étranger les portes de la malheureuse ville, et le vieillard octogénaire dit adieu avec fermeté à la maison qui l’avait vu naître, où il avait vécu, où il comptait mourir; il prend avec sa famille entière le chemin de l’exil, pour ne pas rester une heure de plus dans ces murs déshonorés, et c’est la trahison de son gendre qui le plonge dans les cachots et fait tomber sa tête sous la hache du bourreau. Ainsi périt avec Florence cet homme, la plus pure personnification du patriotisme, et c’est à ce noble sentiment aussi que l’auteur de Niccolò des Lapi doit ses plus belles inspirations.

M. d’Azeglio avait ramené dans ses vraies limites le genre illustré par Manzoni. Après lui, on n’a plus guère à signaler que des déviations. L’école se continue, mais comme par tradition, et avec une décadence marquée. On doit nommer, seulement pour mémoire, les écrivains qui la représentent encore : M. Canale a publié Gerolamo Adorno; M. Varese, Folchetto Malaspina, Sibilla Odaleta ; M. Colleoni, Isnardo; M. Cabianca, Giovanni Tonesio; M. Rovani, Lamberto Malatesta; M. Bresciani, le Juif de Vérone; M. Travisani, les Mercenaires de Monteverde; W, Sajani, les Derniers jours des Chevaliers de Malte. Ces ouvrages se distinguent tous par quelque mérite, celui-ci par de laborieuses recherches, celui-là par une certaine facilité; aucun ne se recommande par l’invention et l’originalité. J’en aurais fini avec le roman historique, s’il ne convenait de dire un mot du dernier ouvrage que cette école ait produit, pour mieux nous convaincre que sa gloire est toute dans le passé.

L’auteur du roman dont il nous reste à parler, M. Corelli, a cherché un modèle, et, après de mûres réflexions, il s’est arrêté à M. Rosini. Certaines affinités naturelles lui faisaient presque de ce choix une nécessité. J’ignore si M. Corelli a autant de savoir que M. Rosini, mais à coup sûr il a encore moins d’imagination que lui. Je ne dirai rien de son Olivier Capello, qui remonte à l’année 1846, et qui n’est pas une œuvre assez distinguée pour nous arrêter. Quant à Fra Girolamo Savonarola, le dernier roman de M. Corelli, publié à Turin en 1852, l’auteur avait une rude tâche à remplir après le naïf et charmant récit de Burlamacchi. Ce récit ne laissait de place qu’à l’histoire proprement dite, et M. Corelli, adoptant pour son sujet un cadre romanesque, soulevait une comparaison périlleuse entre ses inventions et la candide chronique de Burlamacchi. La crédulité n’a plus aujourd’hui ses privilèges d’autrefois, et si nous l’aimons encore dans les monumens du passé, nous en rions chez nos contemporains. M. Corelli a succombé; mais aussi, au lieu de raconter simplement, pourquoi à tout propos ce luxe d’une érudition facile, ces descriptions de lieux qui seraient mieux placées dans un dictionnaire de géographie ou un guide des voyageurs ? Pourquoi remonter jusqu’à la conjuration des Pazzi et paraphraser les historiens, en leur ôtant tout leur intérêt, tout leur éclat ? Glose de Nardi et des autres annalistes florentins, ou réminiscence mal déguisée d’un drame de M. Revere (I Piagnoni e gli Arrabbiati), le livre de M. Corelli n’est ni une histoire ni un roman ; c’est une série de scènes sans lien, une galerie de personnages monotones qui se ressemblent tous, et que l’auteur emprunte sans façon à ses devanciers. Sa Lora n’est-elle pas une pâle et maladroite copie de la Selvaggia de M. d’Azeglio ? Savonarole du moins est consciencieusement étudié, mais l’exécution est faible, et je retrouve bien mieux le hardi prédicateur dans les pages naïves et partiales de ses disciples immédiats.

On le voit, détourné de sa poétique naturelle et primitive, le roman historique en Italie n’a presque plus rien du roman; il ne doit rien à l’art, c’est une chronique de seconde ou de troisième main, moins le charme que la naïveté jette sur les vieux récits. C’est donc une forme usée aujourd’hui. Manzoni avait donné un modèle presque accompli; chacun aussitôt tint à honneur de marcher sur ses traces, et tous, comme s’ils s’étaient donné le mot, se montrèrent infidèles à ce que sa méthode a de plus essentiel, de plus vrai, de plus délicat, de plus élevé. Manzoni prend l’histoire non comme un thème, mais comme le lien des personnages qu’il veut faire mouvoir; il invente une fable, il peuple la scène d’êtres de fantaisie, plus vrais pourtant que bien des héros empruntés aux chroniques. Il introduit parmi eux quelque homme illustre dont il décrit avec beaucoup de soin et d’exactitude le caractère et les traits, il le jette au cœur de la fiction, il s’inspire des chroniqueurs et des historiens pour donner à chacun le costume, les mœurs, les idées de son temps, de son état; mais il se garde bien de leur faire concurrence par une maladroite imitation, il sait rester lui-même; l’histoire et l’art y gagnent à la fois. Ses infidèles disciples, un seul excepté, font tout le contraire : ils prennent pour sujet principal quelques circonstances des annales d’un peuple, pour héros quelque personnage dans ces annales; ils mettent les unes en lumière, les autres en scène avec plus ou moins de détails; ils dissimulent autant qu’ils le peuvent la pauvreté de leurs inventions sous un pour peux étalage de faits, et atteignent ainsi à un demi-succès, à une honorable médiocrité. Uniquement occupés du but, les lecteurs italiens applaudissent; nous qui voyons les choses de sang-froid et de plus loin, nous sommes forcément plus sévères. Au point de vue de l’art, la décadence est complète. Manzoni lui-même daignât-il rentrer dans la lice : ses exemples, ses leçons, je le crains, resteraient sans effet. Au point de vue politique, le roman historique a contribué au réveil de 1847 : ce sera sa gloire; mais ce mouvement a échoué. A des efforts nouveaux il faut de nouvelles armes.


II.

M. Guerrazzi avait-il, avant 1847, le pressentiment de l’impuissance finale du roman historique ? On serait tenté de le croire en voyant les modifications profondes apportées par lui à l’esthétique du genre. Les événemens marchaient trop lentement à son gré, les Italiens montraient trop de patience, il voulut hâter le dénoûment. Pour cela, que fallait-il ? Puisque la foule des lecteurs semblait ne pas comprendre la leçon renfermée dans les faits historiques qu’on mettait sous leurs yeux, il fallait parler plus clairement. Ce n’était pas chose facile dans un pays où le pouvoir exerce une si minutieuse inquisition sur la parole et la pensée. M. Guerrazzi résolut d’essayer.

J’ignore s’il s’imposa cette tâche parce qu’il la crut utile, ou s’il la crut utile parce qu’elle convenait à ses goûts, à son tempérament; ce qu’il y a de sûr, c’est que nul mieux que lui n’était propre à la remplir. Naturellement morose et déclamateur, aigri par les malheurs publics au milieu de sa propre fortune et malgré la position brillante qu’il s’était faite comme avocat, il n’avait pas d’effort à faire pour gémir et maudire; il lui suffisait de dire tout haut ce que depuis longtemps il pensait tout bas. Il se constitua ainsi le chantre du désespoir. Pour M. Guerrazzi, Dieu est le grand destructeur, les femmes cachent une âme perfide sous des dehors séduisans; dans la vie, il n’y a que misère et crime, parmi les hommes que victimes et persécuteurs; encore trouve-t-on mille bourreaux pour un martyr. La lyre de M. Guerrazzi n’a qu’une corde; on le voit, quoiqu’elle puisse résonner à son heure avec quelque vigueur, un chant si monotone fatigue à la longue. C’est chez lui un vice organique ou du moins un mal sans remède tant que l’Italie ne sera pas indépendante et libre. Encore la malédiction est tellement dans le tour de son esprit, que si ses idées triomphaient, on le verrait presque dès le lendemain dans les rangs de l’opposition.

Il fallait un texte aux déclamations : où le trouver plus abondant et plus varié que dans l’histoire ? Il y avait donc lieu de ne pas sortir entièrement du cadre que consacrait d’ailleurs l’autorité d’un talent heureux, et M. Guerrazzi comprit qu’il ne pouvait mieux faire que d’y enfermer ses lyriques élans. Une fois ce système adopté, et quels qu’en soient les inconvéniens, il est juste de reconnaître qu’avec un scrupule rare en France le romancier s’abstient de dénaturer les faits historiques : ils sont dans ses livres tels qu’on les trouve dans les chroniqueurs, du moins quant à leur substance. Si la couleur n’y est pas, il faut s’en prendre non à la volonté, mais à l’esprit de M. Guerrazzi. Pour reproduire fidèlement l’histoire, il aurait fallu être moins personnel, savoir s’identifier avec les hommes, comprendre leurs passions, leurs mœurs jet leur temps, et non les affubler tous de sa livrée, leur donner à tous ses idées, ses sentimens, son langage.

Malgré ce vice capital, qui fait du roman historique le plus faux de tous les genres, M. Guerrazzi a obtenu en Italie un très grand succès, qu’il faut, je crois, attribuer principalement à deux causes. D’abord, sous ses amplifications verbeuses et boursouflées, il y a un talent réel d’exposition et de narration, une véritable poésie, un coloris digne de revêtir une pensée plus nourrie. Ensuite la langue dont l’auteur se sert n’est pas gâtée par les idiotismes lombards ou piémontais, dont Manzoni et M. d’Azeglio ne savent pas se défendre : c’est ce pur toscan qui est l’idéal de la langue italienne et que l’académie de la Crusca conserve avec un soin religieux. Et non-seulement M. Guerrazzi parle le toscan, mais il le parle et l’écrit mieux que personne. Quoiqu’il sache très bien le français, il est resté Italien, et le génie de cette grande nation revit dans ses ouvrages avec ses qualités, mais surtout avec ses défauts. C’est là, on ne peut le nier, une très légitime cause de succès, et si à cet avantage on joint la nature des sujets traités, cette continuelle flatterie aux préoccupations italiennes, la véhémence des imprécations contre toutes les tyrannies sous lesquelles l’Italie étouffe et se débat en vain, la nouveauté de ces attaques contre l’église catholique dans un pays où elle a jusqu’à présent régné sans rivale, on comprendra non-seulement le succès, mais encore l’immense influence que M. Guerrazzi a dû conquérir. Comment n’aurait-on pas oublié de remarquer les nombreuses imperfections de ses ouvrages, quand il fallait les lire en cachette, quand on les savourait comme le fruit défendu ?

Néanmoins M. Guerrazzi n’entra pas en lice armé de toutes pièces, et bien que dans l’ouvrage qui le fit connaître on puisse voir déjà tous ses défauts et pressentir ses qualités, il serait injuste de juger ce talent par la première et la plus imparfaite de ses productions. Si la Bataille de Bénévent mérite de nous arrêter, c’est surtout comme essai de transition entre l’école historique et celle que M. Guerrazzi prétendait créer.

La Bataille de Bénévent, c’est la défaite de Manfred par le frère de saint Louis, c’est la chute des gibelins dans l’Italie méridionale. Par le choix même de ce sujet se révèle toute l’inexpérience de l’écrivain. — On sait son but : attaquer par des remèdes plus violens la maladie de langueur dont l’Italie est atteinte, et que les étrangers se hâtent trop de déclarer incurable. Or de quel côté peut venir l’allusion cherchée ? Par quel endroit peut-on rattacher la conquête de Charles d’Anjou à l’histoire contemporaine ? Pour prévenir toute méprise, M. Guerrazzi veut bien nous dire que son héros c’est Manfred, représentant de la nationalité italienne et de la patrie opprimée. Choisir un scélérat pour représenter un si noble principe, c’est là une insigne maladresse; mais n’insistons pas. Les Allemands étaient-ils donc moins étrangers en Italie que les Français ? avaient-ils d’autre droit contre eux que celui du premier occupant ? La patrie enfin, le sentiment national existait-il à cette époque, et les guelfes ne pouvaient-ils pas se dire au moins aussi bons patriotes que les gibelins ?

Peu importe l’exactitude des détails quand l’esprit de l’histoire est si étrangement violé. Aussi passerait-on volontiers au romancier l’abus des ornemens romanesques, si on voyait poindre dans son récit une vérité morale et historique. Malheureusement il y a chez l’écrivain autant de légèreté que de prétentions. N’allez pas croire que M. Guerrazzi se range parmi les romanciers : la Bataille de Bénévent est une histoire. S’il n’a pas osé lui donner ce nom, « c’est que ce n’est pas le livre qui fait le titre, mais le titre qui fait le livre, et que nous ne savons plus ce que c’est que l’histoire. » M. Villemain pense au contraire, et avec bien plus de raison, « qu’aux époques voisines des grandes crises sociales et politiques tout le monde a le sentiment historique. » Au surplus, M. Guerrazzi condamne lui-même ses prétentions scientifiques et sa boutade en imaginant une intrigue amoureuse qui n’a rien de réel, rien même de vraisemblable, rien de sympathique, et qui nous plonge désagréablement dans le monde de la fiction. L’intérêt qu’on ne peut accorder à Manfred ne s’attache pas davantage aux deux jeunes princes qui sont les seuls personnages à peu près honnêtes de tout ce livre; il manque, à plus forte raison, à la tourbe qui les entoure. Aucun caractère vigoureux ne s’en détache, aucun incident dramatique ne vient réveiller l’attention du lecteur, sans cesse fatiguée par d’obscures complications.

Malgré de si grands défauts, on sut gré à M. Guerrazzi des élémens nouveaux qu’il apportait à un genre compromis par une imitation servile. On se passionna pour ses tirades de mélodrame et ses malédictions patriotiques; on n’eut garde de se demander si elles n’étaient pas des hors-d’œuvre. La question de l’art resta dans l’ombre. Il y avait lieu de remarquer cependant que les innovations du romancier livournais se réduisaient à bien peu de chose : ses devanciers voyaient dans l’histoire un texte à descriptions; il la prenait, lui, comme un texte à déclamations, et même dans cette partie oratoire, qui fait toute l’originalité de ses livres, il n’est pas toujours original. Il n’est pas rare de trouver dans les plus belles pages de M. Guerrazzi des réminiscences peu déguisées de Goethe, de Chateaubriand et surtout de lord Byron. Certes je n’accuse pas le romancier italien d’avoir voulu nous cacher ses emprunts; je suis assuré qu’il n’en a pas conscience, et qu’il croit créer quand il ne fait que se souvenir. Lui-même s’est d’ailleurs caractérisé un jour avec une rudesse d’expressions dont il faut lui laisser la responsabilité : « Je serais un homme éminent, disait-il, si je tenais un peu moins du singe et un peu plus de l’aigle. » Le Siège de Florence est très supérieur à la Bataille de Bénévent. Dans ce roman, M. Guerrazzi, il est vrai, touche aux plus grands souvenirs de l’histoire florentine. A ce sublime dévouement d’un peuple qui s’ensevelit dans la gloire, il n’a manqué qu’un poète capable de rivaliser avec Homère ou Dante. Qui dira pourquoi la cause des vaincus n’a encore trouvé de vengeurs que parmi les historiens ? On peut noter plus d’une page éloquente dans le Siège de Florence; il est à regretter seulement que l’histoire ne soit pour l’écrivain, comme toujours, que l’accessoire : les déclamations, voilà le principal. Heureusement la passion politique anime des tirades un peu trop multipliées. Toscan, M. Guerrazzi aime et célèbre les héroïques défenseurs de sa patrie; il gémit sur leur défaite, dont Florence ne s’est jamais relevée; il maudit les traîtres qui l’ont vendue, les impies qui l’ont achetée; il arrive à être parfois réellement ému, et parfois aussi il communique son émotion. On lui sait gré de ce qui perce de naturel à travers son enflure ordinaire. Une citation fera mieux comprendre les défauts et les qualités de l’ouvrage de M. Guerrazzi. Je prends l’introduction du Siège de Florence. Ce morceau contient la pensée-mère du livre; il nous fera connaître la disposition d’esprit où était l’auteur quand il l’a composé.

« Tu es seule, ô mon âme ! n’essaie pas de te tromper toi-même; élève la voix et laisse éclater tes sanglots. La patience! oh! la patience est chose dure; elle convient mieux à la brute qu’à l’homme; fais donc un fouet de cette chaîne spirituelle pour en frapper tes oppresseurs au visage. Les puissans de la terre te flagellent avec des verges de fer ou même avec des scorpions [3] ! Emploie contre eux les verges de ta patience exaspérée. Ose! David triompha avec la fronde, et tes ennemis ne sont pas des géans, ou tout au plus ils sont des géans de folie. Si tu exhales tes plaintes, ce n’est de ta part ni colère, ni lâcheté : c’est que le malheur s’appesantit chaque jour davantage sur la race mortelle. Quand le stoïcien lève la tête et dit : « Je n’ai jamais pleuré, » il se ment à lui-même. Parce que des larmes n’ont pas coulé de ses yeux, affirmera-t-il, le superbe, qu’il n’a jamais pleuré ? Est-ce que, sous la surface glacée du fleuve, l’eau court moins rapide vers la mer ? Tout pleure ici-bas; chaque jour, la nature verse des larmes,— la rosée des cieux,— sur les misères de la création. Gémis, gémis, ô mon âme ! Les muses, les génies, les fées, Apollon, ne sont plus. La douleur, qui, avant eux, inspirait les chants des hommes, la douleur, qui survit aux tombeaux, la douleur, qui ouvre et ferme les portes de la vie, la douleur, qui mesure le temps, — voilà l’éternelle, voilà l’unique muse de l’homme.

« Depuis bien longtemps déjà j’ai appris à me tenir en garde contre les espérances humaines. Je vis au milieu des hommes, mais je ne leur demande rien; d’eux je n’espère, je ne crains rien. Mortels, que pourriez-vous me donner ? Votre haine ? la prison ? l’exil ? Tout cela, je l’ai reçu de vous. Ç’a été comme la pierre que le fou lance en l’air et qui lui retombe sur la tête. Votre compassion ? Oh! buvez cette coupe de vinaigre et de fiel; je puis supporter votre haine, mais non votre pitié; gardez-la pour vous-mêmes, car comme moi vous êtes venus au monde, comme moi vous vivez, comme moi subirez la mort; chez vous comme chez moi règnent les maladies du corps et de l’esprit, l’erreur, la souffrance, la sottise, la faute.

« Notre globe est peuplé d’une race qui par décrépitude, par abrutissement, par aveuglement ou par lâcheté, se traîne avec effort sur cette terre d’exil et crie à ceux qui la précèdent : Pas tant de presse! Le repos, c’est le bonheur. Quoi! ne savez-vous pas que vivre, c’est courir vers la mort ? Le repos n’est pas la vie. Passer d’un malheur à l’autre, s’agiter incessamment dans l’inquiétude et le chagrin, frapper et être frappé, aimer, haïr, être tantôt ange, tantôt démon, ver et Dieu, voilà la vie. Est-elle un bien ? est-elle un mal ? Demandez-le à celui qui, pouvant ne créer que le bien, ne l’a pas voulu. Si l’absence de la passion était le bonheur, la tombe n’aurait pas moins de vie que l’homme. Or la différence qu’il y a entre l’homme et la pierre, saint Etienne vous le dira, lui qui mourut lapidé. Êtres impassibles ! demandez aux prêtres de Jupiter le sort de Niobé ! Prenez garde cependant : vos prêtres ont bien le pouvoir de transformer les cœurs en pierre; mais, comme l’hydrophobie, ce pouvoir ne passe pas à la seconde génération, et au temps où nous sommes, il faut regarder cela comme un bien.

« Que ces hommes écoutent donc, mais qu’ils n’entendent pas; qu’ils regardent, mais qu’ils ne voient pas! Je hais leurs jugemens, et quoique ma voix se fasse entendre près de leurs demeures, je souhaite qu’elle retentisse solitaire comme le rugissement du lion dans les sables du désert, comme le cri de l’aigle sur les rochers des Alpes. »

D’après ces dernières paroles, on serait fondé à croire que M. Guerrazzi ne parle que pour lui-même, afin de soulager son cœur, qui déborde d’amertume; il nous dit cependant un peu plus bas qu’il s’adresse aux jeunes gens seuls, « parce que le temps lui a appris que les cheveux blancs ne sont pas sur la tête des vieillards une auréole de sagesse, que chaque année efface une vertu, et que bien avant de mourir l’homme n’est plus qu’un cadavre. » Or que dit-il à ces jeunes gens dont il fait son auditoire ? « La force n’a conclu avec personne un pacte éternel. Tant que vos bras, se levant vers le ciel, sentiront le poids des fers, ne demandez pas grâce... Dieu est avec les forts. La mesure de votre abjection est comble; vous ne pouvez descendre plus bas; la vie consiste dans le mouvement; donc vous remonterez. Ayez la colère au cœur, la menace sur les lèvres, la mort dans la main, brisez tous vos dieux; n’en adorez d’autre que Sabaoth, le génie des batailles; vous vous relèverez. Encore une fois notre bannière flottera sur les tours ennemies, terrible aux fils des Cimbres; l’antique tombe de Marins se soulèvera et laissera voir son spectre; encore une fois nous traînerons dans la poussière, vers le Champ-de-Mars, les couronnes des tyrans. — Serons-nous heureux alors ? qu’importe ? Qu’ils reviennent, oh! qu’ils reviennent, ces jours désirés, ces jours de joie pour l’orgueil italien! Amer est le plaisir d’opprimer, mais c’est encore un plaisir : la vengeance réjouit l’esprit de Dieu. »

Ainsi tout ce découragement, ce n’est qu’une figure de rhétorique, et ce livre est un cri de guerre. Montrer aux Italiens la vertu et l’infortune de leurs ancêtres, n’est-ce pas leur apprendre à s’élever à la hauteur de l’une et à se garantir de l’autre ? Il y a encore dans cette introduction quelques pages éloquentes. M. Guerrazzi nous peint la nature riante et belle comme elle lui apparaissait aux jours de la jeunesse, quand, semblable à l’alouette voyageuse, il se levait pour recevoir sur sa tête les premières bénédictions de la lumière et du soleil. Il admirait tout alors, les formes du lion, les bigarrures du tigre, les couleurs de la digitale, les ondulations de l’océan. Plus tard il découvrit le mal et le poison caché sous ces brillans dehors : il maudit la mer en furie, le soleil qui verse également ses rayons sur le fer du meurtrier et sur la blessure de la victime, il foula aux pieds la ciguë qui avait tué Socrate. Si le pessimisme de M. Guerrazzi n’avait d’autre fondement que celui qu’il lui donne dans la brillante introduction que j’essaie de résumer, il serait bien superficiel et bien peu raisonnable; car pour que certaines choses soient bien, il faut que d’autres soient mal. Le raisonnement de M. Guerrazzi a été celui d’un esprit à outrance : ne voyant que le mal dans l’ordre des faits politiques, il en vint à se demander s’il n’était pas partout le fond des choses, et si le bien ne se trouvait pas seulement à la surface. C’est la logique de la passion, et ce devait être celle de l’auteur du Siège de Florence.

Il est facile de comprendre combien ce génie atrabilaire dut se trouver à l’aise en présence d’un tel sujet. La ruine de la florissante république était plus qu’une catastrophe municipale : c’était le râle de la liberté italienne traquée dans son dernier asile : c’était la plus grande douleur et tout ensemble la plus grande gloire du passé, une leçon d’héroïsme et une excitation à la vengeance. Pourtant, au lieu d’un chef-d’œuvre, M. Guerrazzi ne nous a donné qu’un ouvrage où l’éclat du style ne saurait racheter de mortelles longueurs; mais cet ouvrage, il faut le reconnaître aussi, est celui qui offre la plus vive, la plus sincère expression de son talent.

Le Siège de Florence s’ouvre par le récit des derniers momens de Machiavel. Ce grand homme, à son lit de mort, dicte à ses amis éplorés son testament politique, ou plutôt il commente longuement avec eux l’histoire de Florence, les agitations du passé et les menaces de l’avenir. Est-il besoin de dire que les dernières paroles de Machiavel aux hommes de cœur qui entourent sa tombe entr’ouverte sont des pressentimens fatidiques, ou plutôt des oracles raisonnes qui donnent la clé de tout ce qui va suivre ? Et cette clé n’est point inutile, car les événemens vont se succéder sans transition, sans autre lien que celui qu’y a mis l’histoire. C’est ainsi que nous assistons successivement aux derniers efforts de l’indépendance dans les provinces italiennes, puis à je ne sais quelle conférence entre Charles-Quint et Clément VII, qui se disent l’un à l’autre de dures vérités, quand l’auteur est las de leur en dire à tous les deux, puis aux entretiens singuliers de l’empereur avec son astrologue et aux fêtes qui signalent le traité d’alliance qu’il a conclu avec le saint-siège. Peu à peu le drame fait un pas. Les premiers complots des traîtres, les dernières tentatives des Florentins auprès du pape, leur compatriote, pour conjurer le danger, les délibérations intérieures des magistrats de Florence, les discours patriotiques des prédicateurs formés par Savonarole, voilà les scènes principales de ce qu’on pourrait appeler la seconde partie du poème. Enfin commencent les combats, les défis solennels, un peu trop multipliés peut-être, le procès des traîtres subalternes, impuissant à comprimer les autres, plus habiles et plus dangereux. Les événemens se pressent dès lors avec une extrême rapidité, et après la bataille de Gaviriana, après la mort de l’héroïque Ferruccio et des derniers défenseurs de Florence, se place le récit des châtimens terribles que la justice de Dieu infligea plus tard à presque tous les bourreaux.

Le danger presque inévitable d’une aussi longue série de scènes, c’était la monotonie. Quelques épisodes remarquables qui s’y détachent n’atténuent qu’imparfaitement ce défaut. Nous citerons particulièrement la scène entre un transfuge florentin et deux champions qui se présentent pour le combattre. Ludovic Martelli et Dante de Castiglione ont envoyé au camp impérial défier Bandino Bandini, Florentin qui est allé s’associer aux oppresseurs de sa patrie. Bandini accepte le cartel, mais il faut trouver un chevalier qui consente à prêter au traître l’appui de son bras et à se mesurer avec Dante le patriote.

« — Illustre prince, dit le transfuge Bandini à Philibert de Châlons, prince d’Orange général en chef de l’armée impériale, je prie votre seigneurie de désigner parmi les nobles chevaliers qui vous entourent celui qui devra m’assister.

« — De grand cœur, Bandino. Comte Lodron, cette rencontre ne tente-t-elle pas votre courage ? Ne voulez-vous pas ajouter un nouveau fait d’armes à ceux qui déjà vous honorent ?

« On entend le bruit d’une pesante armure de fer, on voit s’avancer un colosse allemand. Il avait le visage blanc comme la cire, les cheveux à moitié gris, à moitié d’un blond fauve. On voyait que sur ce front lisse la pensée prenait difficilement place, et qu’à peine née, elle s’évanouissait; ses muscles avaient la raideur du fer dont ils étaient constamment revêtus; le cœur était dans sa poitrine comme un cercueil de marbre : si par hasard quelque sentiment y prenait naissance, il y était bientôt enseveli, comme un cadavre dans sa bière, et cependant le comte Lodron était un vaillant et loyal chevalier.

« — Prince, répondit-il avec un visage impassible, tous mes aïeux, depuis Varnefrid le Saxon, dorment avec honneur dans leurs sépulcres de pierre. Peut-être la rouille des siècles aura-t-elle rongé leur écu guerrier, mais ni dans la vie, ni dans la mort, la honte n’en a terni l’éclat. Je tiens pour une infamie de s’associer à la querelle d’un traître, et il n’est ni récompense ni châtiment qui puisse me faire combattre pour lui.

« — Comte, interrompit le prince d’Orange rougissant de colère, que signifient ces paroles ? Ainsi tous les Florentins qui se trouvent dans mon camp doivent être regardés comme des traîtres ? Vous vous trompez, ils combattent pour les Médicis, qui sont les maîtres légitimes de Florence; mais vous-même, comte, ne combattez-vous pas pour les remettre en possession de leur antique domaine ?

« — Je combats pour sa majesté Charles-Quint mon maître, reprit le comte, et il porta la main à son front en témoignage de respect. Quant au pape et à sa famille, loin de leur donner ma vie, je ne me baisserais pas pour les relever. Jusqu’à présent, personne n’a regardé les Médicis comme des princes… « — Il suffit, comte; nous choisirons quelqu’un de mieux disposé. » C’est en vain toutefois que le prince d’Orange s’adresse aux chevaliers qui l’entourent. Un gentilhomme italien, un hidalgo espagnol, sont consultés successivement et répondent comme le comte allemand. Les angoisses de Bandino sont alors vivement dépeintes.

« Quant à Bandini, il était accablé sous le poids de son ignominie; il était devenu couleur de cendre; il tenait les yeux fixés à terre; il aurait voulu que le sol s’entr’ouvrît pour l’engloutir. Jamais prêtre, jamais tyran n’imagina dans sa férocité un tourment qui approchât de ce que souffrait alors Bandini, et c’est bien heureux, car les yeux des hommes ne se lèveraient plus vers le ciel, s’il n’était habité par un Dieu terrible pour l’âme des traîtres.

« Il y avait alors au camp un beau et brillant jeune homme, âgé de dix-huit ans à peine. Bettino Aldobrandi eût pu être l’orgueil et l’espoir de sa patrie, s’il l’avait connue ; mais conduit à Rome dès son enfance, élevé à la cour du pape, son cœur ne battait que pour les Médicis. Non moins brave qu’étourdi, il courait aux combats comme à une fête. Ému de compassion pour Bandino, il ne se demanda pas si cet homme avait mérité son malheur, si ce n’était pas là le commencement de la peine terrible que la justice divine réserve aux traîtres : il vit un homme humilié, il éprouva le besoin de lui tendre une main secourable. Cependant il hésitait par modestie. Il s’approcha de Bandino sur la pointe des pieds, et lui dit à l’oreille :

« — M’accepteriez-vous pour votre compagnon ?

« Avez-vous lu dans la Genèse l’histoire touchante d’Agar, quand, vaincue par la soif au milieu du désert, elle jette son fils sous un arbre et s’éloigne pour ne pas le voir mourir ? Tout à coup apparaît l’ange consolateur qui lui montre la fontaine. Telle apparut à Bandino l’offre généreuse d’Aldobrandi. Il le regarda, resta quelque temps immobile, puis il lui jeta avec impétuosité les bras autour du cou, l’étreignit avec force, et, approchant son visage de celui du jeune homme, il versa une larme, la plus amère et la plus triste qu’aient jamais versée des yeux mortels.

« — Si je t’accepte! s’écria-t-il, si je t’accepte! Mais si tu avais tardé encore une minute, je me serais percé le sein ! La vie n’est plus pour moi qu’un désert, et tu es le seul qui t’offres à m’accompagner dans ces solitudes de l’infamie. Tu t’es attaché à ma destinée; maintenant il n’est plus temps d’en détester l’horreur et la fatalité : je ne te laisse plus, je te tiens comme le démon tient sa proie, je t’entoure de mes bras comme un serpent de ses replis.

« Et Bettino, souriant avec une angéhque douceur, lui répondit :

« — Pourquoi essaies-tu de me troubler ? Ne sais-tu pas que celui qui ne connaît pas le remords est inaccessible à la crainte ?

« Et se tournant vers le prince d’Orange :

« — Avec la permission de votre seigneurie, ajouta-t-il, je me joindrai à ce chevalier pour répondre au défi... »

Chacun aura pu remarquer une certaine exagération dans les détails de cette scène; mais on ne saurait y méconnaître non plus quelque grandeur. On trouve çà et là dans l’ouvrage de semblables beautés. Ce que j’y voudrais voir davantage, ce sont des caractères. Deux ou trois figures se distinguent seules par la vie et la fermeté du dessin. Nous citerons le mendiant Pieruccio, qui est le Jérémie de la ville assiégée. Il y a dans quelques-uns des discours que l’auteur prête à Pieruccio le vrai sentiment de ce qui faisait l’originalité de Florence au XVe siècle. Dans ce roman d’ailleurs, les passions démocratiques ne sont pas un anachronisme, comme dans la Bataille Bénévent. Seulement, pourquoi l’auteur ne les exprime-t-il pas avec plus de simplicité ? A quoi bon y mêler une âpreté d’humeur qui appartient plus au romancier qu’à ses héros ? Ayons des haines vigoureuses, je le veux bien, mais du moins qu’elles soient compensées par des affections puissantes. Pour avoir le droit de maudire si obstinément les hommes et les choses, le présent et le passé, il faudrait marcher droit à un but et tenir ce but pour le meilleur de tous, ou même pour le seul qu’il soit permis à l’honnête homme de poursuivre. Or M. Guerrazzi n’en est point là Après avoir amèrement exprimé son horreur pour la tyrannie, son dédain pour le régime constitutionnel, il ajoute : « Peut-être les formes américaines, avec les modifications que le caractère des hommes et la nature des choses commandent, pourraient-elles convenir à l’Italie, peut-être aussi ne lui conviendraient-elles pas. Le système fédératif semble devoir s’adapter à merveille aux dissentimens qui existent entre les diverses nations italiennes; mais si les confédérations contiennent des germes de discorde, elles perpétueraient le mal. Au surplus, nous avons le temps d’y penser. Pour le moment, nos maîtres ne m’invitent pas à m’asseoir dans leurs conseils, ni à prendre part à la délibération des lois. »

M. Guerrazzi ne se doutait pas, quand il écrivait ces lignes, qu’il serait bientôt mis en demeure de se prononcer sur ces graves questions. On voit s’il était préparé à la dictature. En vérité, un homme dont les idées sont si peu arrêtées est mal venu à railler, à maudire ceux qui, au péril de leur gloire et de leurs jours, ont proposé une solution, alors même qu’ils se sont trompés. Malheureusement M. Guerrazzi n’épargne personne : rois et ministres, noblesse et bourgeoisie, institutions et coutumes, gouvernemens et religion, il poursuit tout de son âpre censure. Faut-il s’étonner si les princes italiens ont opposé et opposent encore tant d’obstacles à l’introduction d’un pareil livre dans leurs états ? C’est à Paris seulement que M. Guerrazzi put trouver un éditeur. Un tel fait n’explique guère, disons-le en passant, les sarcasmes et les injures dont l’écrivain livournais accable volontiers notre pays.

Isabella Orsini, son troisième récit, n’a pas, comme tableau historique, la même importance que le Siège de Florence; mais le conteur s’y laisse aller moins souvent au mauvais goût et à la boursouflure. Le sujet même indique plus d’intelligence des conditions du roman : si les personnages sont encore empruntés à l’histoire, ils n’y figurent que par le hasard de leur naissance ou à cause de quelque scène tragique de leur vie privée, dont le souvenir s’est perpétué. L’intérêt dans Isabella Orsini naît plutôt de quelques scènes émouvantes que de l’habile développement des caractères. Parmi les personnages qui entourent Isabelle, et qui sont tous jetés dans le même moule, on ne trouve vraiment à signaler que la piquante, mais fugitive silhouette d’une dame d’honneur dont la docilité obséquieuse vis-à-vis de sa maîtresse fournit au conteur quelques détails plaisans. On aimerait à trouver souvent chez M. Guerrazzi de ces analyses finement ironiques; mais tel n’est pas son génie : il ne se sent à l’aise que lorsqu’il peut inspirer la terreur ou célébrer le désespoir, et il ne connaît guère d’autre moyen pour y parvenir que l’abus de la parole. On s’expliquerait cette tendance pessimiste, si les trois romans qui ont fait à M. Guerrazzi une si grande célébrité au-delà des monts étaient postérieurs à la révolution de 1848. Quelle qu’ait été la conduite de cet avocat, de cet homme de lettres jeté par l’orage à la tête de la république toscane, sa punition a très certainement dépassé ses erreurs et ses fautes. Il a vu sa popularité s’évanouir en quelques heures, son pouvoir tomber devant une simple manifestation de la municipalité florentine; il a passé plusieurs années dans une dure prison, il a subi les angoisses d’un long procès, enfin il a dû partir pour un exil provisoirement perpétuel. On serait pessimiste à moins; mais n’est-ce pas une fâcheuse disposition d’esprit que de l’être de parti pris et à toute époque de sa vie ?

Il était impossible, on le voit, que la révolution de 1848 ne déterminât pas chez l’écrivain livournais un redoublement d’amertume. Le dernier ouvrage de M. Guerrazzi a paru depuis sa condamnation, et l’exagération qui y règne suffirait pour nous l’apprendre. C’est sur les rivages de la Corse que l’ex-dictateur, maintenant exilé, a écrit le Marquis de Santa-Prassede, ou la Vengeance paternelle. Cette œuvre bizarre peut être caractérisée d’un mot : c’est un tissu d’horreurs. Le marquis de Sainte-Prassède, déjà veuf et touchant à la vieillesse, épouse une femme jeune et belle, une Sicilienne qui avait été la maîtresse de Marc-Antoine Colonna, l’un des vainqueurs de Lépante. Irrités de ce mariage, quatre des fils du marquis assassinent cette belle-mère, qui déshonore leur nom, et s’enfuient de la maison paternelle. Le marquis revenant du Vatican, où le retenaient ses fonctions de camérier du pape, ne trouve plus qu’un cadavre et meurt aussitôt, frappé d’apoplexie, non toutefois sans avoir pu maudire ses parricides enfans. Cette fatale malédiction les poursuit dans leur fuite et s’appesantit sur leur tête. L’un, dévoré de la soif de l’or, commence par se livrer à l’usure, puis meurt empoisonné par un de ses frères, en marchandant au prêtre la messe de ses funérailles et sa bière au menuisier. L’empoisonneur lui-même, passionné pour l’alchimie et les sciences occultes, commet une foule de meurtres pour arracher aux entrailles saignantes de ses victimes le secret de la vie, et meurt sous la hache du bourreau. Le troisième, un débauché, un ivrogne, meurt, brûlé par les liqueurs dont il a fait abus, de cet effroyable mal qu’on appelle la combustion spontanée. Le quatrième, devenu capitaine de vaisseau, ne peut chasser le remords, veut en finir avec la vie et se fait tuer par les Turcs. Quant au cinquième, qui n’avait pas participé au meurtre, il échappe à la malédiction et survit seul à toutes ces catastrophes; mais l’auteur, qui aurait pu tirer un heureux parti du contraste d’un homme de bien parmi tant de scélérats, regarde sans doute son existence comme une exception, ses aventures comme un hors-d’œuvre, et il ne daigne pas même nous dire comment il vit, ni comment il meurt.

Si monotone, si dépourvu d’intrigue que soit cet affreux récit, il faut tenir compte à M. Guerrazzi, premièrement, de sa persistance louable à écrire dans une langue et d’un style qui peuvent servir de modèle partout où l’enflure ne les dépare pas; en second lieu, de quelques scènes habilement décrites, celle de la combustion de Marco Massimi, le troisième fils; du caractère de l’usurier, peu original, il est vrai, et trop chargé, mais enfin où l’on trouve les traces d’une étude sérieuse; il faut lui tenir compte surtout de la modification qui semble s’être opérée dans ses idées sur la morale. Jusqu’ici, il nous avait toujours montré le crime triomphant, la vertu persécutée; voici enfin un ouvrage où il n’y a pas une faute qui n’ait son châtiment. M. Guerrazzi commencerait-il à croire que la justice vengeresse n’attend pas toujours l’autre vie pour frapper les coupables ? Malheureusement, si le but est honorable, les moyens employés pour l’atteindre manquent tout à fait d’habileté.

Ce que nous avons dit du romancier florentin suffit pour montrer qu’il n’a ni la flexibilité ni la liberté d’esprit nécessaire pour écrire un roman. Il est assez clair qu’il manque à la fois d’imagination pour créer, d’art pour composer selon les lois du goût et de la raison. Il se peut que le nouvel ouvrage de lui qu’on annonce comme devant paraître sous peu, l’Appendice au Jugement dernier, ou l’Ane avocat, nous montre une heureuse transformation de son talent ; mais nous craignons fort que M. Guerrazzi ne reste ce qu’il a été jusqu’à ce jour, un déclamateur éloquent.

Un critique italien exprimait dernièrement le vœu que l’école de M. Guerrazzi s’éteignit avec lui. Ce vœu n’était pas téméraire : je le crois bien près d’être réalisé. M. Eugène Maestrazzi a eu seul la singulière fantaisie d’imiter, je ne dirai pas le plus inimitable, mais à coup sûr le moins raisonnablement imitable des romanciers italiens, et le résultat de ses efforts permet d’espérer que le genre déclamatoire restera un accident isolé dans la littérature italienne. La Ligue lombarde et Jeanne d’Anjou méritent à peine une mention, car M. Maestrazzi n’a su emprunter à l’auteur du Siège de Florence que ses défauts.


III.

Nous venons de voir le roman historique se développer en Italie sous une double influence. Dans l’école de Manzoni, c’est la conciliation entre l’histoire et la fiction qui est le but d’efforts trop souvent maladroits ou stériles. Pour M. Guerrazzi, l’histoire devient un thème à déclamations politiques. L’Italie semble avoir tiré du cadre choisi par l’auteur des Fiancés tout ce qu’elle en pouvait attendre. Pourquoi donc ne s’interrogerait-elle pas de plus près ? Chercher par l’évocation des souvenirs du passé à réveiller le sentiment national, c’est une noble tâche qui a été remplie : il reste une œuvre plus délicate à essayer. La vie contemporaine a été à peine étudiée par les écrivains de l’Italie. Craignent-ils de toucher à des douleurs trop poignantes ? N’y a-t-il pas en dehors des faits politiques tout un domaine moral et intime où le roman peut prétendre à s’établir ? « pour aborder le roman de mœurs, disent les Italiens, nous n’avons pas cette vivacité des Français qui pique sans blesser, qui met le ridicule en évidence sans l’exagérer; quant au roman de caractère, nous manquons d’un centre politique pour étudier le caractère national dans son expression la plus condensée. Ne connaissant pas la vie publique, nous ne pourrions que nous traîner servilement sur les traces des Français. » Mais quoi ! avec un peu d’étude et de talent, ne vient-on pas à bout de faire un portrait au lieu d’une caricature ? Est-il donc besoin d’être initié à la vie publique pour décrire la vie privée, pour raconter les scènes du foyer domestique ? Le malade connaît son mal; il a tort de le croire incurable : pour en guérir, il lui suffirait de vouloir. Cette volonté se concilie peu, je le sais, avec les passions politiques qui animent le plus grand nombre des Italiens; mais il se trouve quelques esprits plus doux, quelques talens moins disposés à monter sur la brèche, qui ont dans les lettres la hardiesse dont ils manquent pour la vie publique, et qui ne craignent pas d’entrer dans la voie nouvelle. Leurs efforts ont pour nous d’autant plus de prix, qu’ils semblent un jalon planté sur la route de l’avenir. Au surplus, faire de l’art pour l’art, comme on dit aujourd’hui, n’est pas aussi inutile qu’on pourrait le penser. Dans les choses que mène la Providence, on atteint d’autant mieux le but qu’on s’en préoccupe moins; seulement, comme il faut se détacher du monde extérieur, se raidir en stoïcien contre les douleurs les plus poignantes, peu d’hommes en Italie sont capables de cet effort, à moins d’avoir été brisés dans la lutte, ou de n’en voir ni les péripéties ni les conséquences. Dans tous les cas, ils ont des admirateurs, non des disciples; leurs chants ont beau être harmonieux, ils restent sans écho.

C’est ce qui est arrivé à M. Nicolas Tommaseo. On connaît ce respectable martyr de l’indépendance; on sait la mansuétude et la vertu dont il fit preuve pendant la dernière insurrection de Venise, où il marcha toujours à côté de l’héroïque Manin, partageant d’abord ses espérances à l’heure du combat, puis sa fermeté à l’heure de la défaite. Presque aveugle aujourd’hui, il oublie au sein de la famille les amers déboires de la vie publique, et cherche dans ses croyances religieuses une suprême consolation. Cependant il n’a pas entièrement renoncé à des espérances déjà anciennes : du fond de sa retraite, il publiait, il y a trois ans à peine, un ouvrage écrit en français sous ce titre Rome et le Monde. Le choix de notre langue indique assez que M. Tommaseo entendait s’adresser à toute l’Europe catholique. Comme solution du problème social encore pendant aujourd’hui, et pour sauver la religion menacée, il proposait d’ôter au pape tout pouvoir temporel. Si cette proposition est d’un catholique, elle est au moins d’un catholique comme il y en a peu.

Ce n’est pas en qualité d’écrivain français toutefois que M. Tommaseo doit nous occuper. Sa réputation est fondée sur de meilleurs titres : d’intéressans travaux philologiques, quelques poésies, d’excellens conseils sur l’éducation, enfin deux ouvrages auxquels, faute d’un nom plus convenable, on s’accorde à donner celui de roman. Un style plein de caprice, de laisser-aller, de douce langueur et de grâce y relève partout les moindres choses; seulement ce style manque de naturel. On dirait que l’auteur s’est donné beaucoup de mal pour tourmenter sa pensée; mais il paraît que tel est le tour de son esprit : sa correspondance la plus intime ne porte pas moins que ses livres ce caractère de bizarrerie et d’étrangeté. Les Italiens ont un mot particulier pour désigner ce genre de style : ils l’appellent sazievole; cela veut dire, dont on est facilement rassasié. Si, avant d’arriver aux essais des Italiens dans la voie du roman intime nous signalons les deux récits de M. Tommaseo, — le Duc d’Athènes et Fede e Bellezza, — ce n’est pas que nous puissions les rattacher directement au groupe d’écrits où commence à se refléter la vie contemporaine de l’Italie. Ce qui nous frappe dans les romans de M. Tommaseo, c’est que l’un introduit dans le genre du récit historique une manière nouvelle, et l’autre semble un appel adressé aux Italiens en faveur du roman d’analyse. Le Duc d’Athènes est le récit de la patriotique conjuration qui eut pour résultat l’expulsion de ce Gauthier de Brienne que les Florentins, toujours en quête d’expédiens pour rétablir la paix dans leurs murs, y avaient fort imprudemment appelé. Villani et Machiavel avaient déjà écrit cette belle page d’histoire. M. Tommaseo était homme de trop de goût pour entreprendre de lutter contre ces grands maîtres. Loin de là, selon un usage honorable et assez commun en Italie, il cite lui-même, comme pièces justificatives, les récits de ses deux modèles; mais au lieu de mêler aux événemens historiques des aventures imaginaires, il se borne à mettre en saillie les détails les plus dramatiques, et à faire tenir aux acteurs les discours qui étaient dans la situation. Le Duc d’Athènes est moins un roman, on le voit, qu’une brillante amplification dialoguée.

Quant à Fede e Bellezza, c’est une étude psychologique dans le genre de Werther ou plutôt de Jacopo Ortis, mais avec une part plus grande donnée à l’élément dramatique. M. Tommaseo y fait le portrait anonyme de deux personnes aimées et qui ont joui d’une certaine célébrité; cela explique pourquoi, depuis tant d’années, cette brillante étude n’a pas été réimprimée : si nous sommes bien informé, l’auteur ne l’a pas voulu. On s’expliquerait difficilement sans cela que les éditeurs n’eussent pas été affriandés par le succès de la première édition. Dans cet ouvrage plus encore que dans les autres, M. Tommaseo ne marche que par vives et capricieuses saillies; esprit essentiellement personnel et lyrique, il est incapable de suivre une idée ou un plan avec la rigueur du logicien. C’est là une disposition d’esprit peu favorable au roman; aussi Fede e Bellezza n’est-il guère susceptible d’une analyse. Je comparerais volontiers cet ouvrage à l’agréable volume intitulé Desiderii sull’ educazione, où M. Tommaseo passe incessamment d’un objet à un autre, de la dissertation à un récit dont il laisse quelquefois deviner la fin plutôt qu’il ne la raconte. Ce n’est ni l’esprit, ni l’élégance, ni le sentiment qui manque à M. Tommaseo, c’est la force et le nerf, c’est surtout la volonté si nécessaire de ne pas se laisser détourner du but par les accidens et les curiosités du chemin. L’auteur de Fede e Bellezza est un moraliste, un rêveur spirituel plutôt qu’un romancier.

On peut dire tout le contraire de M. Carcano. Homme d’imagination, poète non moins dans sa prose que dans ses vers, M. Jules Carcano est le premier, le seul en Italie qui ait obtenu un grand et légitime succès dans le genre à peu près inexploré du roman domestique. Deux ouvrages, Damiano, Angiola-Maria, ont fondé sa réputation. Je ne parlerai pas du premier. L’auteur essaie d’y montrer la lutte courageuse, mais impuissante, de l’homme contre les difficultés sociales auxquelles il se heurte incessamment : l’intention de relever ainsi l’activité, la volonté humaine qui proteste noblement et sans désespoir contre la défaite est honorable; mais la mise en œuvre est trop insuffisante. Je m’en tiendrai à Angiola-Maria, qui est le meilleur travail de quelque étendue qu’ait publié M. Carcano, et qui est à présent le modèle du genre intime en Italie, comme les Fiancés le sont du genre historique. Est-il besoin de dire que, si estimable que soit ce roman, il ne peut soutenir la comparaison sur aucun point avec celui de Manzoni, et qu’il ne doit qu’au hasard et aux circonstances dont j’ai parlé l’honneur d’être signalé comme modèle ? Il suffira pour le prouver d’indiquer les objections que ce livre soulève; mais, avant d’exprimer nos scrupules, il est juste de dire quelles sont les qualités qui font d’Aggiola-Maria un des meilleurs romans de l’Italie contemporaine. Le sentiment vrai des beautés de la nature transalpine, l’émotion, le pathétique obtenu par les moyens les plus simples et même les plus vulgaires, une certaine connaissance de la réalité, assez rare dans ce pays, — voilà en quoi M. Carcano excelle, voilà en quoi il me parait mériter qu’on salue son avènement.

Il faut en prendre son parti quand on étudie les œuvres d’imagination chez les Italiens; aucun d’eux, — nous exceptons toujours Manzoni, — ne se doute des ressources qu’on peut trouver dans l’invention. Chez nous, un romancier cherche à plaire par les développemens, par le mouvement et l’imprévu; en Italie, c’est uniquement à la forme qu’il demande le succès. Sans doute une œuvre supérieure doit réunir ces deux mérites; mais n’est-il pas juste de reconnaître qu’à tout prendre, le peuple qui se passionne pour les beautés de la forme est mieux né pour l’art que celui dont toute l’attention se porte sur des combinaisons d’autant plus applaudies qu’elles sont moins naturelles ? Les Italiens y vont simplement; ils prennent les circonstances les plus ordinaires de la vie, et ils tâchent d’y intéresser leurs lecteurs. Le problème est difficile, mais il est en partie résolu lorsque, sans expédiens romanesques, sans caractères, on parvient, comme M. Carcano, à faire pleurer sur le sort d’une jeune villageoise et à provoquer dans l’âme de douces émotions.

Rien de plus simple que cette histoire : Angiola-Maria vient de perdre son père. Accouru pour lui rendre les derniers devoirs, son frère Charles, vicaire dans une paroisse assez éloignée, fait connaissance avec un jeune Anglais, Arnold Leslie, dont la famille passe au château du village, loué par elle, la saison d’été. Arnold s’éprend de la charmante villageoise. Bientôt ses sœurs font d’Angiola leur amie, et, l’hiver venu, l’emmènent à Milan, du consentement de sa mère, qu’elles décident avec peine à s’en séparer. Là, dans une intimité de chaque jour, Arnold ose parler de ses sentimens. Angiola-Maria, quoiqu’elle garde le silence, se croit déjà coupable pour avoir répondu dans le secret de son cœur. Elle écrit au vicaire, qui accourt, l’arrache au danger et la conduit dans une maison amie, chez de pauvres gens. A partir de ce moment et comme pour la récompenser de sa vertu, le malheur s’appesantit sur la jeune fille. Emprisonné pour un prétendu délit politique, le vicaire meurt dans son cachot; sa mère le suit bientôt dans la tombe, et Marie, pour ne pas rester à la charge d’une étrangère, entre en condition. Sa beauté l’expose, dans toutes les maisons où elle sert, à d’indignes insultes; elle se voit forcée de retourner au village. Arnold brave alors la malédiction paternelle pour l’y rejoindre et l’épouser; mais l’infortunée repousse avec courage une union conclue sous d’aussi peu favorables auspices, elle est d’ailleurs atteinte d’une maladie de langueur qui l’emporte en deux saisons.

On le voit, rien de moins compliqué que cette histoire. On peut cependant élever contre quelques détails, au point de vue même de la vraisemblance, d’assez graves objections. Sans exprimer ici le regret qu’on place la scène en Italie pour la peupler d’Anglais, je demanderai du moins comment une pauvre veuve, privée de son fils, peut consentir, pour je ne sais quelle gloriole ou quel intérêt hypothétique, à se séparer de sa fille et à la laisser dans une maison où il y a un jeune homme. C’est encore au point de vue de la vraisemblance qu’on ne peut guère accepter la résolution d’Angiola-Maria quand la mort de sa mère l’a laissée seule au monde. Pourquoi s’égare-t-elle d’abord dans un atelier de modiste, puis au service d’un vieux libertin, plutôt que de retourner au pays, dans cette maison, déserte il est vrai, mais qui lui appartient encore, où elle peut vivre de son modique revenu, où elle serait entourée d’amis qui la connaissent dès l’enfance et qui respecteraient sa jeunesse, sa pureté, son malheur ? Lorsque son historien l’a bien promenée à Milan de misère en misère, il lui fait prendre enfin ce dernier parti, le seul raisonnable et qui n’avait d’autre inconvénient, en venant à son heure, que de mettre trop tôt fin au récit.

Peut-être sommes-nous sévère pour un livre qu’on ne lit pas sans plaisir; mais M. Carcano est un écrivain sérieux et d’assez de talent pour qu’on lui doive la vérité sur les défauts de ses ouvrages. Quant aux mérites qui assignent à Angiola-Maria un rang distingué dans la littérature contemporaine, quelques-uns, ceux de la forme, de la langue et du style, sont difficilement appréciables pour nous. Comment faire sentir ce doux laisser-aller, cette gracieuse et spirituelle familiarité du langage qui est si éloignée de ce que le génie de la langue française nous permet ? Voltaire se plaignait vivement de cette contrainte que nous impose un besoin exagéré de noblesse dans le style, et tout homme de goût sera de son avis, surtout lorsqu’on verra les peuples étrangers jouir de cette liberté précieuse de dire simplement les choses simples. Aucune langue n’est plus large à cet égard que la langue italienne, et aucun écrivain, parmi les meilleurs de cette nation, n’use avec plus de mesure et de justesse que M. Carcano de cette libéralité.

Si nous laissons de côté cet avantage, auquel nous ne pouvons que porter une stérile envie, ce qui nous plaît surtout, ce que nous cherchons dans un roman italien, c’est tout ce qui nous fait connaître l’Italie, ses mœurs, les beautés incomparables de sa riche nature. M. Carcano s’est attaché dans Angiola-Maria plutôt à développer les sentimens du cœur humain que les coutumes les plus particulières, les plus originales de son pays. Pourtant quelques parties de son livre indiquent un vrai talent d’observation. Je voudrais espérer que la traduction ne fera pas trop de tort à la scène suivante, si agréable dans l’original :

« Qui de nous, dans les beaux jours de l’automne, à la campagne, n’a pris place plus d’une fois au milieu de la brillante compagnie qui fait cercle dans la boutique de l’apothicaire ? A qui n’est-il pas arrivé de se trouver porté parmi les habitués de cette officine qui est le centre, le cœur du village, par le hasard de la promenade, le désœuvrement ou l’habitude ? Qui ne s’est assis à côté de ces petites gens qui raisonnent sur de grandes choses, et n’a essuyé un feu croisé de vieilles plaisanteries, de nouvelles politiques réchauffées, d’anecdotes de la ville, toujours les mêmes, aliment quotidien des cancans et des petites intrigues ?

« La boutique de l’apothicaire est la chambre législative, l’académie, le club, le café, la cour encyclopédique du pays. Il n’y a pas de question d’état ou de conflit ministériel dans aucun des cinq grands cabinets européens et même jusqu’au divan du grand-seigneur, dont les motifs ne soient attaqués, combattus, défendus, pesés, décidés dans la boutique d’un pharmacien de village. Il n’y a pas de question de paix ou de guerre, de dépêche télégraphique, de loi nouvelle touchant l’état ou la moindre commune, qui n’y soit lue, méditée, commentée, de manière à faire honte à tous les pairs, à tous les députés de France et d’Angleterre!— et tout cela sur la foi d’un seul témoin, mais inépuisable, irréfragable, timbré, sur la foi d’une piteuse gazette de province qui, attendue avec une ardente curiosité, arrive toute fraîche au village, tout au plus cinq ou six jours après la date qu’elle porte !

« Les notabilités de….. étaient dans l’officine chimico-pharmaceutique de Samuel D... Telle était l’enseigne écrite au-dessus de la boutique en ces termes inexplicables et effrayans pour les bons campagnards. Les habitués étaient monsieur le curé, l’agent communal, un vieux seigneur qui comptait parmi les notables de l’endroit, le médecin et un gros propriétaire. Un soir, la réunion était réduite à ces trois premiers. Le vieux seigneur était un de ces nababs au petit pied qui habitent sur les bords du lac, un de ces hommes qui, partis dans leur jeunesse avec le bâton et le paquet du colporteur sur l’épaule, voyagent en France et en Angleterre, et qui, après avoir fait une modeste fortune, reviennent à la chaumière où ils sont nés, la font élever d’un étage et badigeonner du haut en bas, puis y passent au sein du repos le reste de leurs jours, se faisant appeler seigneurs, et toujours prêts à raconter les merveilles dont ils ont été les auteurs ou les témoins.

« Le curé approchait de la soixantaine; il avait l’air paterne, le corps replet; c’était une bonne pâte de vieillard qui paraissait fait pour vivre paisiblement ses cent ans; il était de mœurs faciles, pourvu qu’il n’eût pris ni rhume, ni refroidissement, en faisant sa promenade sur le rivage, pourvu qu’une digestion difficile, après un dîner d’étiquette chez un des seigneurs qui passaient la saison d’été dans le pays, ne lui eût pas mis la tête à l’envers, et il est vrai de dire que ces accidens n’étaient pas d’une extrême rareté. Selon son habitude, le curé prenait ses aises dans un grand fauteuil que M. Samuel avait placé là, dans le coin le mieux abrité, exclusivement pour le révérend personnage. Il lisait, à la lumière d’une mauvaise chandelle, la gazette qui venait d’arriver. Les trois personnes qui l’entouraient prêtaient l’oreille à cette lecture comme les bonnes gens de l’antiquité aux paroles de l’oracle. Seulement M. Gaspard (c’était le nom du vieux hobereau) hochait de temps en temps la tête pour témoigner de son dissentiment, ou souriait d’une manière toute particulière. Le pharmacien et l’agent communal écoutaient, bouche béante, les nouvelles politiques que le curé entremêlait volontiers, en les lisant, de gloses, de commentaires très profonds, comme vous le pensez bien.

« On assure que le ministère anglais va être changé. — Je l’avais bien dit que cela devait finir ainsi ! Cela ne pouvait pas durer. Ces messieurs des chambres n’ont jamais pu se mettre d’accord avec les ministres. Plaisant! chose en vérité que de vouloir gouverner et de ne pas savoir s’entendre pour faire les lois !

« — C’est comme dans nos réunions, où chacun veut dire ce qui lui passe par la tête, hasarda l’agent de la commune....

« — La compagnie des Indes orientales a tenu, la semaine dernière, une séance à laquelle ont assisté... Je passe ce paragraphe et tous ces noms diaboliques, cela n’a aucune importance.

« — Mais au moins dites-moi, s’écria le pharmacien, qu’est-ce que cette compagnie dont il est si souvent question dans les journaux ?

« — Ce doit être, répondit le curé, une société de savans, de philosophes, d’hommes de lettres qui ont envoyé depuis longtemps aux Indes des personnes chargées d’y découvrir des antiquités; mais dans quel intérêt, c’est ce que je ne sais pas.

« — Vous vous trompez, monsieur le curé, interrompit M. Gaspard avec un sourire moqueur. La compagnie des Indes est une société de négocians, de richards qui ne connaissent pas leur fortune. Il s’agit bien de littérateurs et de savans !

« — Oh ! pour le coup, je ne m’y laisse pas prendre, dit le curé, piqué au vif de cette nouvelle interruption. Je vois bien que vous vous moquez. Que voulez-vous qu’aillent faire des négocians dans ce pays de barbarie et de misère ? Mais n’y eût-il que la dépense du voyage ?... Et puis là, voyons, avec ces belles manières d’empaler les gens et de les brûler vifs !... Ils en savent quelque chose, ces pauvres missionnaires qui vont porter la parole de vie à ces diables incarnés d’Indiens ! Des négocians, allons donc !

« — Mais j’ai vu l’Angleterre, moi, vous le savez bien, monsieur le curé ! Je l’ai parcourue en long et en large, et de ces Crésus qui parlent de millions comme nous d’écus, j’en ai vu et connu quelques-uns comme je vous connais. Vous devez me croire, moi qui ai vu tant de pays, qu’à peine je m’en rappelle les noms.

« — C’est une autre compagnie alors; mais quant à celle-là...

« — Eh bien ! mon cher curé, cette fois...

« — Je vous soutiens que ce n’est pas une compagnie de marchands...

« — Si c’était par hasard une compagnie de comédiens ? dit l’agent communal, qui voulait mettre d’accord les deux adversaires.

« — Silence ! — Ici le pauvre curé, qui, dans toute sa vie, n’avait jamais perdu son clocher de vue, s’échauffa, et regardant fixement son contradicteur : — Il me semble, reprit-il, que j’ai lu assez de bons livres, et que cela vaut autant que d’avoir voyagé, car ceux qui écrivent ont toujours raison et en savent un peu plus que vous et moi. Ainsi, mon cher monsieur Gaspard, il se pourrait bien que j’eusse raison et que vous eussiez tort.

« — Calmez-vous, monsieur le curé, et permettez...

« — Sornettes ! poursuivit celui-ci en jetant le journal sur la table avec colère. Vous êtes toujours contre moi; il y a longtemps que je m’en suis aperçu...

« Pendant que le curé parlait, le pharmacien et l’agent communal avaient toutes les peines du monde à le retenir sur son fauteuil : déjà il faisait mine de se lever avec dédain; il avait pris sa canne et son chapeau pour s’en aller. Ce ne fut pas une petite affaire que de l’en empêcher : il grommelait qu’il était déjà bien tard, qu’il avait d’autres choses en tête que toutes ces misères et tirant de sa poche sa grosse montre d’argent, il comptait avec soin les heures et les minutes. De son côté, M. Gaspard, qui, cette fois du moins, était sûr d’avoir raison, avait retiré sa chaise en arrière, tourné le dos au curé et murmurait : Quel ignorant obstiné! A coup sûr il a mal fait sa digestion aujourd’hui. — Peut-être les choses n’en seraient-elles pas restées là, si le médecin du village n’était entré d’un air tout affairé dans l’officine, comme quelqu’un qui a du nouveau à raconter. La curiosité fit plus en un instant pour la réconciliation que tous les efforts de M. Samuel. Le curé posa sa canne et son chapeau; M. Gaspard rapprocha sa chaise, et une trêve fut tacitement conclue jusqu’à l’arrivée de la prochaine gazette, ou jusqu’à la prochaine digestion laborieuse. »

Ce dernier trait de mœurs est le couronnement naturel de la scène piquante et vraie qu’on vient de lire. Ce sont là, dira-t-on peut-être, des caractères trop généraux, et il est permis de voir sous les traits de M. Gaspard ou du curé plus d’un notable, plus d’un desservant de nos villages français. D’accord; mais où l’on reconnaît l’étude vraie des mœurs italiennes, c’est dans l’excès même de cette ignorance, peu vraisemblable en général dans notre pays. Il est malheureusement trop certain que tels sont dans les campagnes de la Lombardie, et ailleurs encore en Italie, les représentans de la science, de l’intelligence et des classes éclairées : M. Carcano n’a pas fait leur caricature, il a fait leur portrait.

Quand M. Carcano décrit la nature italienne, il n’est pas moins bien inspiré que quand il met en scène ses compatriotes. Les romanciers lombards excellent en général à décrire les beautés de la nature dans leur merveilleux pays. Dans les lignes qui suivent, ne sent-on pas que M. Carcano écrit d’abondance et presque sans réflexion ?

« Quiconque voit l’aurore d’un jour de printemps dans notre Italie, sous ce ciel calme et transparent de la Lombardie, et ne sent pas son cœur s’épanouir librement, sa poitrine se soulever légère et sereine en respirant cet air qui la nourrit et qu’elle sent lui appartenir, celui-là n’aura jamais ce sens divin que Dante appelle avec tant de vérité et de profondeur l’Intelligence de l’amour. Ce sentiment si pur, ce n’est pas de la joie, ce n’est pas de l’étonnement, ce n’est pas même de l’extase : c’est un amour profond des beautés de la nature, c’est la vraie poésie. Si vous avez contemplé quelquefois une de ces aurores sur les rives fortunées du lac de Corne, dites-moi, n’avez-vous pas pensé, presque sans le vouloir, que la vie ne peut être plus heureuse, les années plus lentes et plus légères, le cœur plus juste et plus paisible ? N’avez-vous pas alors prié Dieu de rendre meilleurs les fils de ce doux pays auquel il a prodigué les beautés, les bénédictions de la nature ? — Si vous ne l’avez pas fait, je l’ai fait pour vous. C’était le matin. Le jour s’annonçait plein de charme. Le printemps commençait à peine; la limpidité de l’air et la splendeur du ciel, l’harmonie de la vie et de la nature, tout resplendissait d’une mystérieuse beauté. C’est le temps heureux où le poète songe à la jeunesse du monde, aux jours de la création, quand le ciel et la terre portaient peut-être le même nom; c’est le temps heureux qui renouvelle ces miracles de la production qui sont une révélation au sage, rendent au riche sa santé épuisée et font au pauvre la promesse d’une bonne récolte. C’est alors surtout que nous sentons le besoin d’aimer nos frères, d’aimer la terre où nous vînmes au jour, les lieux où notre cœur a appris tant de noms chéris, où fit tant de beaux rêves d’innocence et d’amour, où nous avons connu la douleur, où nous avons pleuré pour la première fois !

« O ma patrie ! — Voici le soleil qui, dans la plénitude de sa lumière, remplit le ciel d’allégresse, répand la fécondité dans les campagnes, la tranquillité dans la vie, l’amour dans toutes les âmes ! Voici des plaines sans fin où le regard se perd, voici les lacs qui réfléchissent la sérénité des deux, voici les fleuves majestueux, les courans irrigateurs; voici les campagnes aux mûriers verdoyans, aux moissons florissantes, les riantes collines, les montagnes couvertes de vignobles, de pâturages, de chaumières et de villages ! Ici les cieux sont beaux, la terre est belle, les hommes sont nombreux, les femmes sont jolies... C’est le pays de nos pères, de notre religion et du petit nombre de souvenirs sacrés qui nous restent.

« C’était un dimanche. Sur le rivage et sur le penchant des montagnes qui couronnent les eaux tranquilles du lac de Côme, on entendait par intervalles les cloches nombreuses des paroisses retentir dans l’air et marier leurs joyeux accords. La plus grande beauté de cette scène, — la riante perspective de tant de villages que le soleil éclaire et qui se réfléchissent dans le lac, ce mélange de lumière et de couleurs, ces teintes indéfinies d’ombres et de vapeurs, — toutes ces merveilles défient le pinceau et trouvent la parole impuissante. Il n’y a pourtant que de pauvres chaumières éparses çà et là sur la croupe d’une colline, sur le penchant de la montagne, ou les pieds baignés dans le lac; à peine quelques-unes se détachent-elles par leur éclatante blancheur, par la vigne verdoyante qui les entoure ou le bizarre feuillage de l’arbre séculaire qui les protège. Et cependant il suffît de cela pour réjouir l’œil et le cœur; il suffit de l’avoir vu une fois pour ne plus l’oublier. De tous côtés, de charmans villages s’étendent au bord du lac, d’où ils semblent sortis par enchantement pour rivaliser de pittoresques beautés. Sur chaque rive, sur chaque colline, de nobles et vastes châteaux princiers, où l’on monte par de somptueux escaliers, arrêtent nos regards; de petites villas isolées et élégantes s’élèvent au pied de la montagne ou sur le penchant d’une colline, entourées de jardins en fleurs, ornées de plantes rares, abritées sous de frais ombrages; plus haut, on voit la cabane du montagnard et son pauvre petit champ. Bientôt la pente devient plus rapide, les broussailles dominent seules; plus haut encore, on ne voit que de larges bandes de terre d’un gris d’ardoise, une rare végétation et des ruisseaux qui bondissent et descendent vers la plaine

« En face de vous, un beau promontoire que couronnent quelques groupes de plus déroule devant vos yeux, du sommet à la base, le plus charmant paysage, panorama pittoresque de maisons modestes et tranquilles, de vignobles ombrages et de jardins exposés au soleil; asile paisible qui séduit et attire quiconque est fatigué des choses d’ici-bas. Et par derrière ces eaux, ces ombrages, ces habitations, vous voyez d’autres montagnes, et par derrière encore d’autres cimes, les Alpes, puis l’horizon étincelant, le soleil qui répand à torrens sa plus pure lumière sur la surface agitée du lac, et qui règne au milieu du ciel avec tout son éclat, comme le regard de Dieu qui se dirige vers la terre pour la rappeler à la vie ! »

Il y a dans ce gracieux tableau mieux que l’indice d’un heureux talent descriptif, il y a un sentiment vif et original de ce qui fait la beauté du paysage lombard. Toutefois, si agréable que soit le récit où se rencontrent de telles pages, je préfère encore à Angiola-Maria une petite nouvelle, un récit de mœurs villageoises, — la Nunziata, — renfermé par M. Carcano dans moins de cent pages. L’embarras évident que les Italiens éprouvent à créer des caractères ou à imaginer un imbroglio romanesque de quelque étendue les appelle à réussir mieux dans la nouvelle que dans le roman. C’est même dans ce genre, après la poésie, qu’ils ont obtenu les plus anciens et les plus légitimes succès. Là le cadre est moins vaste et moins difficile à remplir; là, au lieu d’une peinture aux contours arrêtés, on peut se contenter d’une esquisse ou d’une ébauche; on sait gré à l’auteur d’une intention légèrement indiquée, comme si l’exécution y répondait.

L’idée-mère de la Nunziata est une simple, mais éloquente protestation contre cette agglomération hideuse des enfans des deux sexes dans les manufactures, contre l’abrutissement prématuré et la promiscuité qui en sont la conséquence. Cette morale du récit est exposée d’une manière piquante dans une conversation de café entre les notables de l’endroit. Rien n’est d’ailleurs plus digne d’intérêt que cette jeune fille presque maudite par son père, chassée du logis comme bouche inutile, et gagnant un pain amer aux dépens de sa santé dans la manufacture; rien de plus sobre et de plus chaste que le récit des assauts que soutient sa vertu, rien de plus touchant que sa résignation, ses pressentimens et sa mort. Ici encore nous retrouvons les qualités de M. Carcano, le pathétique et la mesure dans l’expression, et nous n’avons à lui reprocher aucun des défauts qui déparent Angiola-Maria.

Ce gracieux esprit pourrait être considéré comme chef d’école, s’il avait eu des imitateurs. Je ne lui en connais guère d’autre que M. Caccianiga; encore ce jeune écrivain semble-t-il s’être plutôt formé à l’école des romanciers français. En 1848, lorsque Milan se croyait libre parce qu’elle avait fermé ses portes sur les Autrichiens et qu’elle ne les voyait plus, M. Caccianiga y rédigeait avec esprit et succès l’Esprit Follet, journal dans le goût du Charivari. D’innocentes plaisanteries le forcèrent, au jour de la défaite, à prendre la route de l’exil. A Paris, sa vive intelligence s’est facilement pénétrée des qualités les plus saillantes du génie français, et quand il a repris la plume, le jeune journaliste était déjà trop naturalisé parmi nous pour se retrouver à volonté exclusivement Italien. C’est là sans doute un inconvénient, mais qui n’a pas été sans compensation : M. Caccianiga a évidemment beaucoup gagné à être proscrit. L’émigration politique n’est pas un propagateur moins puissant de la civilisation que la télégraphie électrique ou les chemins de fer; encore quelques exils, et les Alpes tomberont à leur tour, comme autrefois les Pyrénées, mais pour ne plus se relever.

Le Proscrit, scènes de la vie contemporaine, tel est le titre d’un roman où M. Caccianiga soutient cette proposition peu contestable, que l’exil est une source de malheurs; mais, pour sortir du lieu commun, l’auteur prend pour héros un de ces jeunes patriciens qui d’ordinaire se croient partout chez eux, parce que l’or leur ouvre toutes les portes. Si, malgré les jouissances de la fortune, la proscription chasse bientôt le bonheur, il est clair que la thèse de M. Caccianiga, déjà plus originale, sera aussi plus concluante.

Nous touchons ici dès l’abord au principal écueil d’un tel sujet : c’est qu’au lieu d’écrire sur ce qu’il connaît bien, sur l’Italie et les mœurs de son pays, M. Caccianiga est fatalement conduit à placer la scène, du moins pour une partie de son roman, sur la terre d’exil, au milieu de ce Paris qu’il habitait récemment encore, avant qu’une amnistie honorable l’eût rappelé dans ses foyers. Or cinq ans de séjour n’ont pu lui en apprendre autant sur Paris que vingt-cinq sur l’Italie; d’ailleurs il a l’âme trop honnête pour pénétrer à fond certains mystères de la vie parisienne, et les vulgaires aventures qui remplissent la seconde partie de son roman sont dénuées d’intérêt pour le public italien comme pour le public français. Heureusement la première partie du roman nous dédommage de la seconde. Là du moins la scène est en Italie, tantôt sur les bords séduisans du lac de Côme, tantôt à Milan, au milieu des bruits précurseurs et du tumulte même de la révolution. Là le futur proscrit aime une charmante jeune fille, fait partie des sociétés les plus inoffensives, porte des toasts imprudens à l’indépendance, gémit dans cette prison de Sainte-Marguerite, illustrée par Pellico, entend du fond de son cachot la fusillade victorieuse du peuple, combat jusqu’à la fin pour sa patrie, et ne s’exile qu’au moment où une nouvelle captivité, la mort peut-être, le menacent.

Toutes ces scènes et d’autres encore, M. Caccianiga les raconte de verve, avec beaucoup d’esprit et d’entrain, avec une vivacité plus française qu’italienne. Son style a ce trait, ce mordant, ces allures nettes et décidées qu’on trouve si rarement de l’autre côté des Alpes, et que Manzoni presque seul possède sans cesser d’être Italien. Par un remarquable privilège, cette impétuosité d’esprit n’exclut pas la discrétion, la retenue la plus sévère. M. Caccianiga a su renfermer son récit, si élastique qu’en fût le sujet, dans un tout petit volume, et s’interdire les allusions politiques, les déclamations, les imprécations que les exilés se croient volontiers permises. Sans doute il sent et exprime très vivement les plaies sociales de notre époque, mais jamais son improbation, jamais son ironie ne dépassent ce qu’un homme bien élevé peut avouer et signer.

Les Italiens pourront remarquer dans le style même de M. Caccianiga de trop visibles traces de l’influence étrangère. Mme Carletti-Calani, auteur du dernier roman dont nous ayons à parler, écrit de même dans une langue où les puristes toscans trouveraient à signaler beaucoup d’incorrections. Bien que Mme Calani ait fixé sa résidence en Toscane, sa Palmyre prouve clairement qu’elle n’est pas née dans la patrie de Dante et de Boccace. Le talent du romancier ne rachète pas malheureusement chez Mme Calani l’inexpérience de l’écrivain; mais peu lui importe sans doute la critique : elle n’est point entrée en champ-clos dans le dessein de faire une vaine parade, elle s’y précipite la lance en arrêt, la visière baissée, et bien résolue à livrer un combat à outrance. L’ennemi qu’elle se propose de terrasser, c’est la funeste négligence que la société porte dans l’éducation des femmes. De là viennent selon l’auteur de Palmyre, tous les malheurs conjugaux. De là vient même, à l’en croire, cet abaissement moral, cette décadence universelle qu’il n’est plus temps de nier et qu’il est peut-être trop tard pour combattre. Ces infortunées créatures, élevées seulement pour briller et pour plaire, gouvernées par leur instinct et condamnées à une éternelle enfance, font le malheur d’une société dont, mieux dirigées, elles seraient la providence et le salut.

Ainsi Palmyre, roman de mœurs domestiques, a une tendance sociale très marquée. L’auteur plaide plus qu’il ne raconte, et, dans son Inexpérience, il ne sait pas échapper au double écueil du roman-plaidoyer. Le premier, c’est de tomber dans l’exagération du principe, et de rapporter tous les maux à la cause dont on est préoccupé. Que les femmes soient mieux élevées, elles élèveront mieux les hommes, cela n’est pas douteux; mais il restera encore fort à faire, et d’ailleurs l’éducation ne supprime ni les passions ni l’ennui, ces deux causes ordinaires des malheurs domestiques. Le second écueil, c’est que, devant la souveraineté du but, le récit disparait ou se retire modestement à la seconde place, pour laisser la première aux raisonnemens et aux démonstrations. A peine les personnages ont-ils fait un pas, qu’une main qui ne prend pas la peine de se cacher les arrête, et le mouvement d’un plaidoyer se substitue à l’intérêt du roman.

On passerait cependant sur un défaut si grave, mais non sans exemple, si la fiction prouvait réellement ce que l’auteur veut prouver. Malheureusement les tragiques aventures qu’elle met sous nos yeux peuvent provenir de mille causes autres que la mauvaise éducation des femmes. Une jeune fille élevée dans le goût du jour épouse un jeune homme qui réunit tous les avantages, naissance, beauté, fortune, talent et réputation, mais plein de lui-même, despote dédaigneux et railleur, en un mot un de ces tyranneaux domestiques qui tuent à coups d’épingle les victimes qu’on jette entre leurs bras, sans jamais manquer à ces devoirs qu’au pied de l’autel ils ont juré de remplir. Plein de dédain pour sa femme, qu’il trouve trop inférieure à lui pour vivre en communauté d’esprit avec elle, il renonce à faire son éducation; il rougirait de la conduire dans le monde. Bientôt il la relègue à la campagne. Un jour vient cependant où la pauvre délaissée rencontre un homme plus équitable qui parle à son intelligence et l’élève jusqu’à lui. Le cœur aussitôt se met de la partie, et le mari, informé trop tard de ces amours adultères, ne peut que tirer une horrible vengeance de son honneur outragé. Encore meurt-il lui-même de la maladie affreuse qu’il a inoculée à sa femme pour la défigurer.

Que prouve tout cela ? Si le ménage est malheureux au début, c’est la faute du mari. Superbe comme on nous le peint, il eût toujours dédaigné sa femme, alors même qu’elle aurait reçu cette instruction relative qui ne peut manquer de rester au-dessous de celle de l’homme. Il y a plus : par une singulière coïncidence, c’est le jour où l’esprit et le cœur de la jeune femme s’épanouissent qu’elle devient infidèle. Il y a là un fâcheux hasard que l’auteur, dans l’intérêt de sa thèse, eût bien fait d’éviter.

On sent, par ce peu de mots, que, pour se faire un nom dans les lettres, Mme Carletta-Calani a besoin d’étudier encore et de mûrir son talent. Il faut qu’elle acquière plus d’égalité dans le ton, plus de certitude dans la marche, plus de liaison dans les idées. Des pensées élevées, des sentimens généreux, un patriotisme sincère, une sainte horreur de l’hypocrisie, peuvent signaler quelques parties du roman de Palmyre à notre estime, mais ne suffisent pas à en racheter les défauts.


On le voit, la vie contemporaine commence à préoccuper les romanciers italiens. Si nous cherchions à tirer une conclusion de ce tableau où nous venons de comprendre trois écoles distinctes, nous dirions que le roman historique a accompli sa mission et fait son temps. Sous l’influence de Manzoni, il a contribué par des œuvres plus ou moins puissantes, mais toujours recommandables, à réveiller l’esprit national des populations italiennes. L’effort de M. Guerrazzi pour le retremper et lui donner une nouvelle vie a échoué, parce que la réforme était dans les mots plus que dans les choses et les idées. Aujourd’hui le roman intime prend la place du roman historique, et c’est à lui qu’appartient l’avenir : il a beaucoup à faire cependant pour s’assurer les sympathies du public italien, car les passions politiques ne laissent pas au-delà des Alpes assez de calme aux esprits pour qu’ils se livrent volontiers à des observations minutieuses, à de paisibles études. Espérons qu’il se trouvera quelques écrivains assez heureusement doués pour concilier l’émotion du patriote avec les devoirs du romancier, pour peindre la société italienne sans amertume et sans froideur dans sa vie de chaque jour, comme Manzoni avait su la montrer dans son glorieux passé. Espérons aussi qu’une ère plus calme s’ouvrira pour ces populations qui ne peuvent guère poursuivre, à travers tant d’obstacles et de préoccupations douloureuses, la gloire littéraire. Une vie politique meilleure, voilà ce qui garantirait à l’Italie un meilleur développement de son heureux génie. « N’insultons pas le génie de l’Italie, disait un critique illustre, parce qu’il sommeille. Croyons que cette nation, à la tête de toutes les autres dans le XIVe siècle, si brillante au XVIe si spirituelle, si vive, si bien née pour la politique et les arts, croyons que cette nation, si elle pouvait jouir et d’elle-même et de favorables institutions, montrerait bientôt tout ce que le ciel du midi nourrit de flamme et de génie dans les habitans de ces heureux climats. » Il y a longtemps déjà que M. Villemain prononçait ces paroles. L’esprit italien, mûri par le malheur, nous autorise de plus en plus à partager de si nobles espérances; fasse le ciel qu’on les voie un jour pleinement justifiées !


F.-T. PERRENS.

  1. Voyez notamment Manzoni dans la Revue du 1er septembre 1834; Pellico, 15 septembre 1842; Leopardi, 15 septembre 1844; Niccolini, 15 septembre 1845.
  2. Les deux historiens qui rapportent cette affaire, Paul Jove et Guicciardin, ne tombent pas d’accord. Le premier, que suit M. d’Azeglio, donne tous les torts aux Français. Le second, sans dissimuler leur défaite, met la provocation et les bravades du côté de leurs adversaires. Or on sait à quel point l’autorité de Paul Jove est contestable. Quant au défi même, faut-il y attacher tant d’importance, puisqu’un de nos champions était piémontais, et que Bayard, quoique présent, ne fut pas appelé à prendre part au combat ?
  3. Pater meus cecidit vos flagellis, ego autem cœdam vos scorpionibus. (Reg., l. III, cap. 12, v. 11.)