Le Roman intime de la littérature réaliste

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LE
ROMAN INTIME
DE LA LITTÉRATURE RÉALISTE

Fanny, étude, par Ernest Feydeau, 1 vol. in-12; Paris, Amyot, 1858.



« Il n’y a pas de livre sans importance, « nous disait un jour un des esprits les plus délicats de ce temps-ci. Je me permettrai de modifier légèrement cette assertion, un peu trop absolue. Je sais, hélas! par expérience, et pour en avoir lu quelques centaines, qu’il existe beaucoup de livres inutiles, qui eussent dû rester plongés dans les limbes d’où ils sont sortis pour l’ennui du public et le châtiment des critiques. En revanche, on peut avancer hardiment qu’il n’y a pas de succès sans importance. Songez à tout ce que renferme ce mot magique : le succès! Un succès, légitime ou non, aura des conséquences bienfaisantes ou funestes, mais toujours sérieuses. S’il est légitime et durable, son influence modifiera forcément la manière de penser et de sentir des contemporains; ce sera l’apparition soudaine d’une source nouvelle de sentiment, ce sera l’arrêt de mort d’un vieux système poétique, ce sera le premier ébranlement d’une institution malfaisante. S’il est illégitime et qu’il ne soit pas né viable, il n’en mérite pas moins l’attention; son influence alors gagnera en intensité ce qu’elle perdra en longévité, l’action qu’il exercera sera peut-être plus directe et plus immédiate. Enfin, dernière considération, un succès est toujours un signe du temps : le livre qui l’obtient peut être bon ou mauvais, cela importe assez peu; mais le public qui le fait, qui le subit, est toujours intéressant, et importe souvent beaucoup plus que le livre. Le succès, c’est la pierre de touche des esprits, et, qu’on nous passe cette expression, c’est le thermomètre des cœurs; il indique, à ne pas s’y tromper, les dispositions présentes des âmes contemporaines, l’état de la santé morale publique; il révèle la présence des polypes cachés, des infections contagieuses, des chancres rongeurs. Grâce à lui, on connaît la transformation la plus récente de cette maladie compliquée, dont les philosophes ont cherché vainement l’origine et le principe, qui s’appelle le mal moral. Il ne faut donc jamais laisser passer un succès sans l’arrêter au passage, car il porte toujours avec lui un enseignement, quel qu’il soit, et il est, toujours curieux, même lorsqu’il est désespérant.

Le roman de Fanny est un succès; des préfaces sournoisement élogieuses le disent, et M. Ernest Feydeau le constate glorieusement dans une certaine dédicace où il offre son livre comme un gage durable de son amitié. Exegi monumentum œre perennius. Plus ambitieux pour M. Feydeau que lui-même, nous souhaitons l’éternité à ses amitiés et un prompt oubli à son livre. L’enthousiasme a gagné jusqu’à l’éditeur, qui, dans des prospectus lyriques, proclame que Fanny est un de ces livres qui laissent une trace, un conseil, un souvenir. — Si parmi les lecteurs il est quelques malheureux sur lesquels ce roman ait laissé une trace, qu’ils prennent un fer rouge et qu’ils cautérisent vivement la plaie. — Ces prospectus lyriques sont d’ailleurs un chant de triomphe en même temps qu’un cantique de louanges, car les éditions se succèdent de mois en mois; le public tout entier, sans acception d’âge ni de sexe, a lu le livre avec empressement et curiosité.

Une chose me frappe cependant, c’est le caractère tout à fait excentrique et inusité qu’a revêtu ce succès. On lit Fanny avec empressement sans doute, mais on en cause avec un entraînement modéré. C’est un succès muet. Ce livre est caché, nous dit-on, sous toutes les toilettes, mais je suppose qu’on le trouve rarement dessus. Toutes les femmes l’ont lu certainement, et pourtant je doute que, dans les maisons où la folie n’est pas encore entrée, elles le laissent traîner sur les canapés et sur les tables. Je présume même que plus d’une fois on l’a dissimulé vivement à l’entrée de certains visiteurs, et qu’on a nié avec une vertueuse hypocrisie avoir commis cette lecture. On nous cite à ce propos un petit trait de mœurs tout à fait significatif, qui est trop joli pour être faux, et qui éclairera peut-être M. Feydeau sur la nature de son succès : il s’agit des précautions qu’emploient pour acheter ce roman les belles dames qui n’ont pas osé l’emprunter, ni même prier quelque complaisante personne de leur connaissance de le leur procurer. Elles passent comme des ombres furtives devant les boutiques des boulevards, entrent d’un pas discret, et, s’adressant au libraire en baissant la voix, comme pour communiquer un mystère, et avec hésitation, comme pour demander le secret : « S’il vous plaît, monsieur, je voudrais le nouveau roman qui fait du bruit. — Quel est le titre du roman, madame? — Je ne sais trop; l’auteur est un monsieur Fey... Fey... — Feydeau; alors c’est Fanny que vous demandez, madame. » Et, après avoir ainsi préservé leur pudeur tout en satisfaisant leur désir, elles sortent aussi discrètement qu’elles sont entrées, en emportant la précieuse denrée qu’elles n’osaient nommer par candeur Ce livre, demandé avec mystère, est lu aussi avec mystère; on le dévore, on en parle peu, excepté dans l’intimité à deux, et entre personnes du même âge. Ce qui est plus curieux encore, c’est que, pour une raison ou pour une autre, le sexe fort et cynique imite quelque chose de cette réserve féminine : je n’ai encore rencontré personne ayant sur ce livre une opinion nette et catégorique. C’est un succès qui, contrairement aux règles habituelles, ne soulève aucune controverse : on hésite à se prononcer, on loue avec tiédeur, on blâme avec indifférence. Les jeunes gens avoueraient, s’ils l’osaient, que le livre les a ennuyés, mais le succès leur impose silence; les hommes faits sourient de la situation invraisemblable dans laquelle le romancier a placé ses personnages, et, ne comprenant pas qu’il a voulu prendre cette situation très au sérieux, disent que le sujet est manqué, parce qu’il pouvait fournir des scènes très comiques, et que l’auteur a préféré prendre le ton larmoyant. Quant aux gens lettrés, ils ont cette fois complètement abdiqué. Ne leur demandez pas si le livre est bon ou mauvais, ils n’en savent rien. On dirait que la confusion morale, le mélange de sentimens faux et vrais qui remplit le roman, a saturé leur cerveau de ses vapeurs et obscurci leur jugement. Timidement, si vous leur demandez une opinion, ils répondront : « Oui, ce n’est point mal, » ou : « Je trouve cela bien grossier. » Ils s’expriment avec modération et hésitation, comme s’ils avaient peur de blesser en vous quelque sentiment moral s’ils louent trop fort, de passer pour des sots s’ils blâment ouvertement. En vérité, je n’ai entendu exprimer une opinion franche et tranchée que par une bonne femme dont l’industrie consiste à mettre en circulation le poison des romans modernes. « On a beaucoup crié contre Madame Bovary. Sans doute Madame Bovary contient des peintures un peu crues, un peu cyniques; mais enfin ce n’est pas un livre immoral, tandis que Fanny, monsieur, Fanny est un livre indécent. » L’opinion de cette innocente Locuste est peut-être un peu sévère, je n’hésite cependant pas à la citer, car elle me semble se rapprocher beaucoup plus de la vérité que toutes les appréciations timides du public littéraire.

Le jugement de cette honnête femme étonnera certainement l’auteur, car son intention, en écrivant Fanny, a été précisément de faire un acte de haute moralité. Il a voulu montrer les douleurs de l’adultère, les conséquences horribles qu’il entraîne après lui, et dans son indignation résolue, ne se contentant pas des châtimens connus, il a voulu infliger à ce crime une punition d’un genre tout nouveau. M. Feydeau a voulu remplir un rôle de justicier, son éditeur l’affirme, et lui-même, pour lever tous les doutes du lecteur à cet égard, a commencé par placer son livre sous la protection de la morale divine et par invoquer l’autorité des saintes Écritures. Ce livre, surprenant à tant de titres, s’ouvre par deux surprenantes épigraphes. La première est tirée de saint Matthieu : « En vérité, je vous dis que vous ne sortirez pas de là que vous n’ayez payé jusqu’à la dernière obole. » Vraiment! jusqu’à la dernière obole! C’est bien cher. La seconde épigraphe est tirée de l’Ecclésiaste : « Celui qui creuse une fosse y tombera, et celui qui renverse une clôture sera mordu par un serpent. » Traduction vulgaire : « Qui s’y frotte s’y piquera. »

Quoi qu’il en soit, ces épigraphes nous annoncent que M. Feydeau a pris sa thèse au sérieux, que le livre qu’il nous offre n’a rien de badin ni de léger. Si donc il fait décrire par le héros de son histoire les plaisirs qu’il éprouve avec trop de complaisance, c’est pour mieux faire comprendre combien la privation de ces plaisirs ajoutera à son châtiment. Les scènes de bonheur licencieux n’abondent que pour mieux faire saisir l’étendue et la profondeur de ce châtiment. Il faut donc nous attendre à du tragique, si les épigraphes ne sont pas menteuses. Quel enfer dantesque, quelle géhenne biblique, quels limbes swédenborgiens allons-nous contempler? — Les châtimens ordinaires de l’adultère, avons-nous dit, n’ont pas suffi à M. Feydeau, et Dieu sait pourtant qu’ils sont assez variés et assez redoutables. On peut avoir affaire à un mari peu commode qui vous fera payer vos plaisirs volés avec trois pouces de fer bien affilé, ou en logeant un peu de plomb dans votre trop ardent cerveau; on peut avoir à répondre de sa conduite devant un tribunal qui, en vertu de lois peu romanesques, vous infligera une prison ridicule, et il est des châtimens beaucoup moins doux encore. Grâces à vous, la femme que vous avez compromise portera peut-être toute sa vie le poids de sa faute. Assassin involontaire, peut-être briserez-vous le cœur de l’homme que vous avez outragé. Enfin, vous qui n’avez cherché qu’un plaisir égoïste, vous pouvez vous trouver chargé pour toute la vie d’une femme qui n’est pas la vôtre et qui vous suivra partout comme une vivante malédiction. Tous ces châtimens sont assez redoutables, mais ne suffisent pas à apaiser la Némésis insatiable de M. Feydeau. Quel supplice nouveau a-t-il donc inventé, grands dieux ! pour détourner ses contemporains de toute tentation adultère, puisqu’il n’a eu recours ni au coup de pistolet, ni aux pénalités légales, ni aux tortures d’un cœur brisé, ni au déshonneur public, ni aux remords ? M. Feydeau nous présente un adultère accompli dans les meilleures conditions : la sécurité des deux amans est complète, et c’est de cette sécurité même que naîtra leur châtiment. L’amant s’irritera de ce bonheur, et le fantôme du mari trompé se dressera devant lui comme le fantôme d’un rival. Une jalousie imprévue brûlera le cerveau du jeune adultère et le conduira à l’anéantissement physique et moral. Je crains fort que M. Feydeau n’ait manqué son but, et que ceux de ses jeunes lecteurs qui méditeraient de suivre les traces de Roger n’aient fermé le livre en disant : « N’est-ce que cela ? Je m’en moque ; je ne paierai pas une seule obole, je ne serai mordu par aucun serpent. » Je crois que le livre de M. Feydeau fera peu de conversions, et que lui-même fera bien de renoncer à la prétention de moraliser les populations. Ce thème de l’amant jaloux du mari peut avoir une autre valeur ; il peut intéresser le psychologue, l’homme qui se complaît dans l’histoire naturelle des passions. Il est certainement curieux, s’il n’est pas moral. Que la gloire d’avoir découvert une nuance nouvelle dans un sentiment humain suffise donc à M. Feydeau !

La morale étant mise hors de cause, restent le mérite littéraire, la peinture des caractères, qui sont assez vrais, s’ils sont insignifians, l’analyse d’un sentiment qui, s’il n’est pas exquis, est certainement rare. Avant d’entrer dans l’examen détaillé des beautés du chefd’œuvre, nous dirons l’impression générale qu’il nous a laissée. A la première lecture, le livre fait illusion ; il frappe par un certain relief, par une certaine couleur, par un certain rhythme. On se laisse aller jusqu’au bout sans trop de résistance ; l’auteur vous fouette, vous éperonne habilement et vous enlève le temps de la réflexion. A la seconde lecture, tout change ; l’illusion s’est évanouie, le relief s’est effacé, les couleurs sont ternies, le rhythme est plein de discordances. L’auteur ayant perdu le pouvoir de vous éperonner pour vous faire parcourir une route que vous avez déjà faite avec lui, vous distinguez mille détails choquans qui avaient disparu dans la rapidité de la première lecture. Le véritable mérite de ce livre est, si je puis m’exprimer ainsi, un mérite fantasmagorique ; on sent que l’auteur est allé fréquemment en visite chez certains sorciers littéraires, et qu’il a essayé de déchiffrer le grimoire de leurs évocations. Malheureusement sa science est incomplète ; il connaît quelques-unes des formules les plus compliquées de l’algèbre littéraire, et il ignore les élémens de l’arithmétique. Un autre défaut qui frappe à la seconde lecture, c’est une intolérable monotonie : du commencement à la fin du livre, la situation ne change pas, la passion jalouse du jeune homme reste immobile et se répète à satiété. C’est moins une passion qu’une idée fixe, une hallucination. Voilà l’impression que laisse l’ensemble du livre; voyons-en les détails.

Fanny peut être regardée comme l’expression concentrée des tendances de la littérature des dernières années. Dans ce petit flacon sont renfermées toutes les essences plus ou moins empoisonnées des œuvres applaudies depuis dix ans. Tout y est : la prétention à la moralité et la crudité lascive, les peintures voluptueuses, l’idolâtrie de la matière. Prenons par exemple ce dernier détail. Le livre, déjà très mince, serait réduit d’un bon tiers, si l’on supprimait les descriptions d’appartemens, de mobiliers, les épithètes soyeuses, veloutées, chatoyantes, par lesquelles l’auteur exprime son extase en face des guéridons et des commodes. Une sorte d’admiration béate, presque dévotieuse, pour les meubles, les tapisseries, les toilettes, s’échappe, comme un parfum de patchouli, de chacune de ces pages. Les confidences du héros au lecteur se partagent entre sa passion et son mobilier. Il n’oublie rien, ce monsieur, de ce qui peut nous donner une bonne idée de son état de fortune. Regardez-le se préparant à recevoir sa maîtresse : « Je baissais les rideaux de brocatelle rose, ramages de grands bouquets; je dressais savamment les tentures de mousseline, et je lissais des mains le couvre-pied capitonné de mon lit. Sur un guéridon de bois des îles, je disposais dans des soucoupes de chine des pâtes sèches, etc.. Mon valet étant congédié par moi jusqu’au soir, je me trouvais enfin maître absolu de mon élégant réduit. » Comment M. Feydeau, qui est évidemment un homme d’esprit, a-t-il pu tomber dans ce philistinisme d’un nouveau genre? Et vous, jeune Roger, qui vous présentez comme ayant l’habitude de la richesse, comment empruntez-vous ces façons de parler à la populace des parvenus récens et des enrichis vulgaires? Ne savez-vous donc pas que les gens bien élevés disent : Je tirai mes rideaux, je mis mes soucoupes sur mon guéridon, sans spécifier si les rideaux sont ramages et si le guéridon est de bois des îles? Et crime plus impardonnable encore, dites-moi pourquoi, vous qui avez l’habitude de dîner en ville, dans de bonnes maisons, vous êtes ébloui, ni plus ni moins que la vulgaire Mme Bovary, par la réverbération des touches de lumière sur les cloches bombées qui couvrent les plats! Cher jeune homme, vous êtes bien puéril pour être intéressant; il est fort à craindre que votre passion ne ressemble beaucoup à cet éblouissement causé par les cloches bombées, et en effet elle y ressemble. La toilette de sa maîtresse entre pour moitié au moins dans l’amour du jeune homme. Ecoutez-le décrivant les joies et les anxiétés de l’attente : on ne sait ce qu’il désire le plus vivement, sa maîtresse ou les chiffons qui la couvrent. « Maintenant, debout devant son miroir, elle noue sous son menton le double ruban de sa capote de velours; elle enveloppe ses épaules du châle sombre et le fixe sur sa poitrine avec la broche de camée, et maintenant sur ses yeux bleus elle accumule les plis de sa voilette noire. » La passion de Roger est une passion qui s’arrête aux surfaces, quand elle n’est pas une hallucination. Il aime sa maîtresse comme un bon dîner qu’il ne veut pas partager, comme un livre bien relié qu’il ne voudrait pas prêter.

Le jeune Roger a d’autres défauts, et de plus graves : il est innocemment corrompu, mais en revanche corrompu jusqu’à la dernière fibre. Il y a deux genres de corruption, la corruption qui a conscience d’elle-même, et celle qui ne se connaît pas. La plus grave des deux n’est pas celle qu’on pense. Il n’y a jamais à désespérer entièrement d’un corrompu cynique, qui se donne hardiment pour ce qu’il est, et qui connaît sa propre damnation ; il sait où il a pris son mal, et il est en son pouvoir d’en détruire la cause. Savoir qu’on est corrompu, c’est conserver encore la notion du bien et du mal, connaître la distinction qui existe entre le vice et la vertu. Le cynisme est après tout l’indice d’une nature saine, franche et judicieuse qui vit en familiarité crapuleuse avec ses vices, mais qui les traite sans obséquiosité et sans politesse. Le cynique se conduit avec ses vices en bon camarade : il leur donnera tout l’argent qu’il possède, il leur sacrifiera tout son temps, il se compromettra même pour eux ; mais il les tutoie et les appelle grossièrement par leurs noms, qui n’ont rien de gracieux. Que penser au contraire de l’homme qui ne se sait pas malade, qui ignore sa dépravation, et qui s’imagine faire acte de vertu au moment même où il se couvre d’ignominie? Notre société parisienne produit un grand nombre de ces corrompus inconsciens de leur mal. Ils se sont corrompus lentement, jour par jour, par l’habitude de vivre dans des milieux empestés; le poison a pénétré en eux goutte à goutte, si bien qu’un jour leur constitution morale en a été saturée, et que leur sens moral s’est trouvé paralysé. Ils ignorent leur mal, et vous-même, lorsque vous les rencontrez, vous ne le devineriez pas, si tout à coup, dans les hasards de la conversation ou dans les mille et un petits incidens de la vie, un mot malsonnant, une phrase étourdie, un geste hors de propos ne vous donnait l’éveil. Vous êtes offensé, révolté même, st votre interlocuteur mt cependant bien loin de penser qu’il est un objet de scandale, et que vous auriez bonne envie de lui dire : Raca!

Tel est le jeune Roger. A chaque instant, il blesse le sens moral du lecteur sans penser à mal, tout en croyant peut-être dire une chose digne d’admiration. De la bouche de ce jeune amoureux, qui pense cracher des rubis et des perles, s’échappent en abondance les souris et les crapauds. Ainsi, pour célébrer sa maîtresse et pour vous faire admirer son inaltérable sérénité, il vous dira avec onction que, dans la splendeur de son désordre, « rien ne la surprenait, rien ne la choquait. Je ne sais ce qu’elle n’eût pas fait de l’air le plus naturel et le plus digne. » Les expressions ordinaires ne suffisent pas à Roger : pour trouver une épithète nouvelle, il profanera volontiers le vocabulaire des sentimens les plus purs. Il ne lui suffit pas que les caresses de Fanny soient celles d’une maîtresse : « Alors je regardais ses mains potelées et si blanches, et je pensais qu’elles s’étaient comme doublées, afin que leurs dernières caresses fussent plus amples, plus maternelles. » Comme l’éloquence de Roger tient beaucoup à une excellente mémoire, qu’il a lu beaucoup de livres modernes et qu’il ne déteste pas le placage, je lui rendrai cette justice qu’il n’est pas l’inventeur de cette affreuse épithète, et qu’il a dû la puiser dans quelque roman contemporain. Mais ce n’est pas seulement en amour que Roger manque de sens moral; les indiscrétions de sa corruption naïve nous en disent assez pour nous laisser la persuasion qu’il en manquerait également dans toutes les affaires de la vie. Roger admire le mari de sa maîtresse, et voici en quels termes il fait l’éloge de celui qu’il nomme son rival : « Lorsque sa fortune fut compromise, à force d’audace il parvint à en ressaisir la meilleure part en abandonnant l’autre comme une faveur dérisoire aux créanciers, ses rivaux. » Il est impossible de dire plus galamment que cet homme énergique n’a pas hésité à frauder ses créanciers pour refaire sa fortune. Roger l’admire et reconnaît qu’il est incapable d’une pareille énergie, non par délicatesse morale, s’il vous plaît, mais parce qu’il n’aurait pu vouloir avec la même intrépidité. Nous pourrions multiplier les exemples, mais il faut se borner. Cependant nous ne résisterons pas au désir de citer encore un trait d’éloquence passionnée qui ne pourra manquer de faire plaisir au lecteur. Dans une dernière entrevue, où il reproche à sa maîtresse la ridicule, la grotesque, la saugrenue trahison dont il a été témoin, Roger, voulant faire comprendre toute l’étendue de son amour, rencontre des hardiesses de sentiment tout à fait inattendues et fort dignes d’étonnement, sinon d’admiration : « Je t’ai offert toute ma fortune; avec bonheur, de moi-même, je t’aurais tout donné : pour toi, j’aurais volé les pauvres ! » Veillez un peu à vos paroles, coupable étourdi! Il ne faut pas chercher grand intérêt dans des caractères où le sens moral est à ce point oblitéré. Et en effet les personnages de ce roman sont l’insignifiance elle-même. Chez Roger, la passion s’unit agréablement à la sottise, et même il ne serait pas difficile de prouver que la cause de cette immense jalousie qui le ronge est un fonds de sottise peu commune. Plus insignifiante encore est Fanny, personnage à demi muet, qui pose devant nous comme un portrait, ou, pour être plus exact, comme un tableau vivant, dans toute sorte d’attitudes attrayantes et de postures pittoresques, mais dont le caractère par trop discret refuse de s’expliquer au lecteur. Un seul détail, assez caractéristique il est vrai, est bien accusé dans ce personnage : c’est son irritante placidité et son étonnante égalité de physionomie devant toutes les émotions. Qu’il s’agisse de tromper son mari, de mentir à son amant, de trembler pour ses enfans malades : Fanny est toujours la même, froide, fausse, impénétrable. On se demande quelle est son excuse, et on ne la trouve pas. Elle ne peut alléguer les mouvemens d’une âme violente, son âme est immobile; elle ne peut accuser les entraînemens de l’imagination, elle en est entièrement dépourvue; elle ne peut même pas accuser un penchant irrésistible du cœur, car le sentiment qu’elle éprouve pour Roger est une sorte de compassion sensuelle, et il n’est pas bien certain qu’elle n’aime pas son mari plus que son amant. Dans de telles conditions, il est vrai, elle est fort excusable de ne pas se montrer très passionnée; cependant elle abuse de la permission. Voilà une femme qui ne fait pas un usage exagéré de l’éloquence et de l’esprit. Il est fâcheux pour Roger que la jalousie soit entrée en lui comme une idée fixe, car ce ne sont pas les insidieux discours de sa maîtresse qui auraient pu jamais la faire naître en lui. En revanche, lorsque cette jalousie est née, Fanny ne trouve pas un mot pour l’apaiser. Ses ressources morales sont bornées : elle a à son service un certain nombre de phrases qui reviennent périodiquement, et qui doivent être pour Roger une médiocre récompense, une consolation plus médiocre encore. Les paroles de Fanny sont pleines d’une résignation tout à fait concise, et ses sentimens s’expriment sous une forme laconique, (c Mais si on nous découvrait? dit Roger. — Que veux-tu! répond Fanny. — Je suis horriblement jaloux. — Que tu es enfant! — Comme je souffre! — Tu perds ton temps. » Tel est le résumé exact et fidèle des conversations de Roger avec sa maîtresse. Il est vrai que Fanny complète ces monosyllabes par des caresses; mais comme, moins heureux que Roger, nous ne les recevons pas, nous aimerions, en échange de cette pantomime expressive, mais muette, quelques scènes d’un drame parlé.

Et cependant, malgré leur insignifiance et leur néant moral, ces personnages sont bien de ce temps-ci et d’un certain monde. Ce sont deux pauvres créatures artificielles, poussées dans la serre chaude d’une civilisation excessive, grandies sous l’influence d’une atmosphère factice. La nature a été vaincue, ou, pour mieux dire, dupée par un art coupable; ils n’ont en eux rien de naturel ni de naïf, c’est un couple d’homimculi créés par l’atmosphère parisienne, les influences sociales, les mauvaises lectures. Ils ne disent et ne font rien qui sorte spontanément de leur âme. Tout chez eux est d’imitation : ils aiment comme les chiens savans dansent, ils parlent comme les perruches bien dressées bavardent. Sont-ils assez pourris de sentimentalités, assez saturés de phrases banales, de passions fausses, de métaphores rancies, d’émotions factices, de sensualités énervantes, de sonnets et de sonates, et de toutes ces billevesées que le bonhomme Gorgibus envoyait à tous les diables? Hélas ! Gorgibus ne serait pas de trop ici pour venger le bon sens et le bon goût; malheureusement Gorgibus n’est plus de notre temps, et s’il vivait, il est trop probable que lui aussi serait corrompu par le pathos de ses nièces sentimentales. A la place de Gorgibus, nous avons, pour représenter la prose, le mari, un énergique Turcaret, venu au monde dans une époque de littérature romantique, un Turcaret qui a vu représenter Henri III et les Saltimhanques, et qui, après avoir, à l’imitation du duc de Guise, serré le poignet de sa femme pour lui faire signer un acte qui compromet sa fortune, met le papier dans sa poche, en disant sans doute comme Bilboquet : « Cette fortune est-elle à moi? Elle doit être à moi. »

Mais le public n’a pas pris garde à l’insignifiance des caractères. Le livre a réussi pour d’autres raisons que des mérites de style et d’analyse. La curiosité du public s’est éveillée lorsqu’il a su que ce livre contenait un certain paradoxe, non moins neuf qu’ingénieux, sur la jalousie. Généralement le jaloux est l’homme qui est trompé ou qui croit l’être; mais M. Feydeau, comme le médecin de Molière, a changé tout cela. Le livre nous raconte donc, et, mieux que cela, nous montre en action la sganarellisation de l’amant par le mari. Comme cette donnée audacieuse a fait la fortune du livre, on nous pardonnera de la discuter, quoiqu’elle choque également le bon goût et la morale. Je n’irai pas aussi loin que certains critiques, et je ne dirai pas que cette donnée est fausse, car l’amour est une puissance excentrique, et je croirais volontiers qu’avec lui tout est possible. J’admets donc que la jalousie de Roger ait existé, et je l’en plains d’autant plus vivement qu’elle ne prouve pas en faveur de sa santé physique et de son honnêteté morale. La jalousie de Roger est plutôt une maladie qu’une passion; elle témoigne d’un cerveau en désordre plutôt que d’un cœur épris. L’adultère dont Roger est le complice actif s’accomplit dans les meilleures conditions possibles, de manière à ne blesser aucune des délicatesses de l’honneur mondain et des susceptibilités de cette vanité qu’on nomme respect humain, et qui est une variété inférieure de la dignité personnelle. Les relations des deux amans sont entourées de sécurité et de mystère. Fanny a osé deviner un amour muet, et, sans qu’aucune démarche compromettante ait rien révélé aux yeux du monde, les deux amans ont pu satisfaire dans la solitude un amour conçu dans le silence. Leurs relations sont en outre entièrement désintéressées : riches et indépendans tous les deux, ils ne se doivent rien qu’une mutuelle tendresse et une mutuelle reconnaissance. Enfin, suprême bonheur, Roger ne connaît pas le mari, et, avec un peu de bonne volonté, il peut se persuader qu’il n’existe pas. Et cependant toutes ses joies sont empoisonnées, tous ses plaisirs sont amers! Un beau jour, la pensée du mari a traversé son cerveau et s’est emparée tyranniquement de son esprit. Poussé par un désir dépravé, il a voulu connaître le légitime possesseur de tous les biens dont il est l’usufruitier clandestin, et, depuis le jour où ce désir a été satisfait, le spectre du mari s’est dressé devant ses yeux comme une hallucination. Pourquoi cette idée fixe est entrée en lui tout à coup, le lecteur n’en sait rien; la jalousie de Roger est inexplicable, fatale et soudaine comme une monomanie. Je regrette pour M. Feydeau qu’il n’ait pas essayé d’expliquer l’origine de cette singulière jalousie, car cette explication pouvait donner à son livre l’intérêt moral qui lui manque. Dans de bonnes conditions de santé physique, une telle jalousie ne peut s’expliquer que par la trop grande sécurité dont la passion est entourée; elle naît d’un bonheur trop paisible et trop égal. La paix trop complète de l’âme, la satisfaction trop facile des sens laissent l’imagination inoccupée, et c’est un fait trop réel, hélas! que l’amour s’endort facilement lorsque l’imagination est inactive. Or la passion de Roger est pour ainsi dire solitaire au milieu du tumultueux Paris. Tout le monde l’ignore, personne ne l’envie, elle ne rencontre ni obstacles, ni rivalités. Dans de telles conditions, on conçoit que l’imagination irritée, et ne trouvant autour d’elle aucun aliment, s’arrête à la pensée du seul être dont elle sache le nom, et qu’elle prenne ombrage du mari. Sa jalousie étant ainsi expliquée, Roger aura peut-être le droit de dire, en parlant du mari : mon rival; mais ce droit qu’il s’arroge dans le roman de M. Feydeau, il ne le possède pas. Sa jalousie, je le répète, n’est pas une passion; c’est une hallucination, une idée fixe, une maladie mentale.

J’ai admis que la jalousie de Roger était possible, mais elle est possible comme exception ; elle sort des règles ordinaires qui régissent la jalousie. C’est un cas particulier, une bizarrerie du cœur, et non un des accidens ordinaires des passions adultères. On n’a qu’à consulter la nature pour comprendre que, dans de telles passions, le mari seul a le droit et le devoir d’être jaloux. Pour que l’amant ait le droit d’être jaloux, il faut supposer l’existence d’un rival, c’est-à-dire la possibilité d’un deuxième amant. Qu’est-ce que la jalousie? C’est le tourment d’un cœur qui sent qu’il est moins aimé ou qu’il est à la veille d’être moins aimé que par le passé. L’amant n’est jaloux que parce qu’il suppose chez l’être aimé une préférence : entre deux rivaux par conséquent il ne peut y en avoir logiquement qu’un seul de jaloux, et ce jaloux sera celui qui se sentira le moins aimé. Telle est, je crois, la loi générale qui régit la jalousie. Si Fanny a accepté Roger pour son amant, c’est évidemment qu’elle l’aime plus que son mari, et s’il est le plus aimé, quelle raison a-t-il d’être jaloux? Par la préférence dont il est favorisé, il est fait pour inspirer la jalousie, non pour la ressentir. La jalousie de Roger est donc un cas particulier, irrationnel, excentrique, qui viole toutes les règles de la logique des passions, car les passions ont leur logique comme la raison.

La jalousie de Roger est chimérique, irrationnelle, et elle est basse. Ce sentiment douloureux de la jalousie ne se compose pas seulement de nobles susceptibilités, de délicatesses froissées; il y entre certains élémens vils, méprisables, matériels, empreints de bestialité, que toutes les âmes bien nées redoutent et prennent soin d’extirper d’elles-mêmes dès qu’elles en aperçoivent la présence. Il y a une jalousie à la fois grotesque et animale qui accompagne d’ordinaire la persévérance acharnée dans un amour notoirement dédaigné ou notoirement trahi, et que ressentent les âmes assez lâches pour acheter un plaisir infâme même au prix du dégoût et du mépris de l’être aimé. Les tourmens de cette jalousie naissent de la pensée du partage de la personne physique. C’est à un autre que l’être aimé appartient en réalité ;’c’est pour lui que sont réservées les plus ardentes caresses et les expressions les plus affectueuses, et, chose plus horrible, c’est ce rival favorisé qui possède le privilège non-seulement de recevoir, mais de donner tout ce que l’amour physique contient de bonheur. Cette jalousie-là est véritablement celle de Roger; il n’en exprime pas d’autre. Elle naît chez lui d’un sentiment d’humiliation devant le mari de Fanny, un mari capable de racheter amplement la qualité par la quantité. Laissons-le expliquer lui-même la nature de sa jalousie : « En me rappelant combien elle était sensible aux caresses, en me représentant les scènes les plus enivrantes de notre amour, et me comparant à son mari, je me sentis rougir... Elle m’aime pour changer, me dis-je avec amertume, pour satisfaire, par un contraire exagéré, un désir plus délicat, plus sentimental...» Et le malheureux jeune homme ajoute, avec un accent de désespoir grotesque qui produirait le plus grand effet à la scène dans la bouche de quelque bouffon célèbre, d’Arnal par exemple : « Je n’emplis que la moitié d’un cœur! On m’a mesuré, on m’a trouvé incomplet! Je ne suis qu’une addition! je ne suis qu’un complément! » Il est impossible de faire entendre plus clairement quel est le genre d’infériorité qui désespère Roger : le spectre de ce mari aux larges épaules, aux bruyans pectoraux, ne cesse de le poursuivre, de le railler, de persiffler son élégante faiblesse et ses capacités amoureuses trop limitées. Il le poursuit tant et si bien qu’enfin un jour il veut se convaincre par ses propres yeux de la supériorité de son rival, et qu’il contemple et nous fait contempler une des pantomimes les plus animées et les plus révoltantes que jamais romancier ait osé décrire.

Tel est ce livre suave que de trop indulgens amis ont bien voulu qualifier de poème. C’est une lecture attristante, mais par compensation monotone et ennuyeuse au dernier degré. Ni les caractères ni les passions ne sont dignes d’intérêt, et quant à la donnée, elle ressemble à un parti-pris paradoxal. Ce livre a cependant un mérite que je ne veux pas nier, c’est une certaine habileté licencieuse. Les poses, les attitudes secrètes des deux amans sont comme photographiées; il y a une certaine précision plastique dans toutes les peintures du plaisir. Si M. Feydeau, comme je le lui conseille, se décide à faire une édition illustrée de son roman, une édition de luxe avec gravures, le dessinateur n’aura qu’à copier le plus exactement possible la prose qu’il aura sous les yeux.

Si les étrangers jugent de la société française par les peintures que nos modernes romanciers leur en envoient, ils doivent prendre de nous une assez triste opinion. Je les avertis donc patriotiquement qu’ils ne doivent accorder au témoignage de nos romanciers à la mode qu’une confiance limitée, et que les tableaux qu’ils leur présentent comme des scones de la vie française sont des tableaux exclusivement de la vie parisienne, et encore de la vie parisienne prise dans certains quartiers et dans certaines conditions. Nos modernes romanciers connaissent leur quartier, et ne connaissent pas autre chose ; toute la vie humaine tient dans le cercle étroit où ils vivent, et ils jugent le monde d’après le spectacle borné qu’ils ont sous les yeux. Ils mettent en scène leurs amis et connaissances, ils s’y mettent eux-mêmes, et ont épuisé tout leur trésor d’observations lorsqu’ils vous ont raconté l’histoire de leur ménage, les petites péripéties de leur vie errante, les aventures plaisantes de tel atelier ou de telle table d’hôte. Quand une fois ils vous ont dit qu’il leur. est arrivé par hasard de ne pas déjeuner un certain jour, qu’ils ont été trompés par une grisette ou qu’ils ont eu l’imprudence d’épouser une comédienne, ils vous ont dit tout ce qu’ils ont jamais su et tout ce qu’ils sauront jamais. C’est beaucoup sans doute, mais franchement ce n’est pas assez. Jamais, à aucune époque, il n’y a eu moins de puissance de vision que chez nos jeunes dramaturges et romanciers. Non-seulement ils ne comprennent que ce qu’ils voient, et ce qu’ils voient est peu de chose, mais ils n’ont aucun désir de connaître ce qu’ils n’ont jamais vu. Ils n’ont à aucun degré l’insatiable et ardente curiosité de l’artiste et de l’observateur; peut-être aussi est-il juste de dire que cette absence de curiosité s’explique par leur myopie morale. Pour tel dramaturge, le monde est renfermé entre la Bourse et le boulevard Montmartre; pour tel autre, la vie humaine tient tout entière chez les courtisanes. Ce romancier a pris spécialement sous sa protection les bals de la banlieue. Son voisin ne sort pas de l’atelier de ce peintre infortuné que les brocanteurs volent si indignement, et de l’éternelle mansarde de l’éternelle Mme Colibri, qui, si elle est encore de ce monde, doit bien avoir à l’heure présente quarante ans sonnés. C’est le principe de la division du travail appliqué à l’observation morale. Nous proposons une nouvelle application de ce principe : c’est que chaque profession aura ses écrivains, et que chaque fraction de la société se peindra elle-même. Il y a déjà des signes certains que cette révolution est à la veille de s’accomplir. Les hommes de Bourse, gens de grande initiative, ont commencé le mouvement. N’est-ce pas de ce point de l’horizon qu’est venu le drame sentimental de la Fiammina? N’est-ce pas de là encore que nous vient aujourd’hui le roman intime de Fanny? Pour résumer les observations qui précèdent, nous avertissons donc les lecteurs étrangers que nos nouveaux romanciers sont incompétens pour les renseigner sur d’autres parties de la société française que celles dans lesquelles ils ont vécu, que par conséquent l’histoire de Fanny, si elle est vraie, est toute locale, et qu’un Parisien désignerait au besoin les quartiers et les rues où une telle histoire peut se passer.

Mais cependant, me dira-t-on, cette histoire toute locale a été lue partout; elle a eu un succès universel auprès du public français!... Oui, sans doute, et comme c’est ce succès qui nous a décidé à parler du livre, nous tâcherons d’en expliquer les causes véritables. Avez-vous jamais rencontré un certain type de gourmand exclusivement parisien, et tel qu’il ne peut se rencontrer que dans une civilisation faisandée comme celle de notre bonne capitale? C’est l’homme qui, ayant trente sous à dépenser pour son dîner, au lieu de satisfaire son appétit avec une tranche de roatsbeef substantiel, s’en va, dans quelque restaurant équivoque, demander un plat de saumon, des petits pois et une meringue à la crème. Il dîne mal, c’est vrai; mais il s’est donné l’illusion d’un bon repas. Les personnages du roman contemporain, depuis quelques années, ressemblent tout à fait à ce gourmand parisien; ils voudraient bien avoir des passions : hélas! ils n’ont que des vices. Rien n’est triste par exemple comme les vains efforts de Fanny et de son amant pour s’élever vers une sphère à laquelle ils ne pourront jamais atteindre. Pauvres enfans! leur nature est trop maigre, leurs ailes sont trop courtes! Ils se battent les flancs pour être exaltés, romanesques, poétiques, et ils restent comme devant, très vulgaires et très prosaïques. Ils s’élancent et tombent à plat. Ils dressent leur table comme pour un festin splendide, et sur les plats d’argent empruntés qui la couvrent, ils n’ont à déposer qu’un assez médiocre ragoût de sentimentalité. Ils ont beau taire, Roger restera un jeune polka du boulevard de Gand [1], et Fanny restera ce qu’elle est probablement, l’agréable épouse de quelque entrepreneur d’affaires. Ce qu’ils prennent pour des passions, ce sont des vices très réels, des concupiscences très positives, qu’ils affublent d’oripeaux romanesques, de lambeaux poétiques, de défroques traînées depuis cinquante ans dans toute la littérature. Ouvrez un roman moderne, et vous y trouverez toujours cet inutile effort du vice pour se poétiser, pris au sérieux comme dans Fanny, ou parodié comme dans Madame Bovary.

Le succès de tels livres s’explique précisément par ce mélange de vice sérieux et de fausse passion, par ce placage de sentimens artificiels sur des sensualités réelles. Puisque j’ai osé dire à M. Feydeau que son livre me semblait mauvais, j’aurai le courage de faire une leçon de morale au public de mon temps. Veut-il me permettre de lui dire qu’il ressemble un peu aux héros et héroïnes des romans modernes? Ses vices lui suffisent dans la vie réelle, mais il n’aimerait pas qu’on les lui montrât dans leur crudité cynique, et, comme le roi nègre d’Henri Heine, il aime assez à se voir peindre en blanc. S’il n’a pas de passions, il ne serait pas fâché de croire qu’il en a, et il lui plaît de voir poétiser ses vulgaires aventures de la veille et ses vulgaires projets du lendemain. Il est certainement agréable pour le jeune Roger de se croire transformé en René, et pour Mme Fanny de se croire passée à l’état d’Indiana ou de Valentine. Il est déplaisant pour un jeune homme de s’avouer que, tout bien considéré, sa maîtresse n’est qu’une personne agréable, avec de jolis yeux et une taille plus ou moins souple; il est triste pour une jeune femme de s’avouer que son amant n’est après tout que le premier venu. Et il y a des aveux qu’il est encore plus pénible de se faire : comment oser se dire que cette maîtresse, on l’a prise tout simplement parce qu’on la trouvait à sa portée, et que cet amant, on l’a accepté tout simplement parce qu’on le trouvait à son gré? C’est une sensualité satisfaite de part et d’autre, et il n’y a pas là de quoi être bien fier. De bonne foi, peut-on se résigner à une pareille humiliation? Venez donc à notre aide, sentimens affectés, phrases de romans, refrains de romances, galimatias passionné ! Des bonnes choses, on n’en saurait trop prendre; avalons tant que nous pourrons de cet alcool poétique jusqu’à ce que la tête nous tourne. Au bout de quelques semaines de cet agréable exercice, nous ferons de la poésie comme M. Jourdain faisait de la prose, sans nous en douter, et nous pourrons nous écrier, à la façon du Corrége : « Et moi aussi, je suis un héros de roman! » Notre époque philanthropique, économique, amie du bon marché, aura le mérite d’avoir inventé le romanesque à la portée de toutes les bourses. Ainsi donc ne vous gênez pas; vivez en concubinage, commettez quelque bon adultère dans des conditions bien infâmes : nous avons pour poétiser tout cela des recettes aussi simples que peu coûteuses. Le roman de Fanny vous en enseigne quelques-unes, par exemple celle-ci : si vous pensez qu’un peu de jalousie épicerait agréablement votre passion, et que vous ne trouviez autour de vous personne qui veuille jouer le rôle de rival, — eh! mon Dieu! prenez le mari; à défaut du mari, prenez les enfans. Ouf! J’ai envie de rouvrir mon Rabelais, de relire les plus salées des Cent Nouvelles, les Contes de La Fontaine, que sais-je? l’abbé Grécourt lui-même. Il n’est pas de lecture cynique qui ne me paraisse morale, salutaire, fortifiante, si elle me débarrasse des larmes de crocodile et des gémissemens puérils de la vorace sensualité contemporaine. Ce besoin de geindre, quand en définitive on ne demande qu’à jouir, agace les nerfs comme une hypocrisie.

Voilà pourquoi et comment la sensualité moderne, rapace, positive comme Harpagon, encourage les livres dont nous venons de parler. Cela lui fait plaisir de se voir, dans ce miroir qui n’est pas de Venise, bien vêtue, bien meublée, avec des robes de velours, des rideaux ramages à grandes fleurs, des guéridons en bois des îles, et tous les précieux bibelots de ce bon Roger. Le public est complice en plus d’un sens des livres qu’il applaudit, et c’est là le côté réellement grave de pareils succès. Quel est en effet le véritable public de notre temps? C’est le public des classes moyennes. Or je prendrai la liberté de demander à ce public à quel propos il se permet d’applaudir à tort et à travers de pareils livres. Eh! chers bourgeois, mes frères et mes cousins, os de mes os, chair de ma chair, vous que je connais si bien, voulez-vous donc me faire croire que depuis notre dernière entrevue vous vous êtes transformés en poétiques amoureux et en mélancoliques rêveurs? Eh ! non, détrompez-vous, vous êtes encore bien plus Sganarelle, bien plus Gorgibus, bien plus George Dandin que vous ne le supposez. Relisez donc attentivement ce roman qui vous charme si fort, et où vous aimez à trouver poétisées vos infortunes conjugales et vos sottises amoureuses; sous l’enflure et la fausse poésie dont ils se masquent, vous découvrirez dans ses personnages les types connus de nos pères : l’énergique époux, je le répète, c’est Turcaret marié; la seule différence qu’il y ait entre Fanny et les nièces de Gorgibus, c’est qu’elle a lu les romans de M. de Balzac beaucoup plus que ceux de Mlle de Scudéry, et quant à cet aimable Roger, c’est Thomas Diafoirus à vingt-quatre ans. Sachez donc, bourgeois jeunes et vieux, que vous n’avez pas été mis dans le monde pour représenter les passions idéales, ni même la corruption poétique, et qu’il vous est défendu de chercher et de désirer rien de pareil. D’ailleurs votre nature robuste et musculeuse trompera toujours vos efforts, et vous ne saurez jamais, heureusement pour vous, combien il faut de finesse, de souplesse, de force nerveuse, d’ardeur d’imagination, de mépris des hommes, d’égoïsme sympathique et de hautaine immoralité pour atteindre à ce qu’on appelle la corruption poétique. Il faut une culture morale très raffinée pour être corrompu avec grâce, et votre culture morale n’est pas à la hauteur de votre énergie d’action, qui est votre grande faculté. Votre démarche est pesante et votre pas est lourd, et il faut un pas très léger pour traverser sans se crotter les ornières qui séparent le vice scandaleux de l’élégance corrompue. Des priapées peuvent avoir leur beauté, mais il faut qu’elles soient dessinées par Jules Romain. Le métier de pirate et de ravisseur de femmes peut avoir sa grandeur, mais il faut qu’il soit exercé par les héros de lord Byron, ou par lord Byron lui-même. Que sais-je? des sentimens incestueux pourront être acceptables, pourvu qu’ils soient exprimés par un mélancolique René. Allez donc, vous n’êtes ni artistes italiens, ni pairs d’Angleterre, ni gentilshommes bretons catholiques, athées et ennuyés : vous êtes d’honnêtes employés, d’actifs entrepreneurs, de laborieux manufacturiers. La corruption poétique ne va bien qu’à des aristocrates, à des artistes, à des aventuriers, et si vous tenez absolument à ce qu’elle soit représentée dans la société, je vous conseille de rétablir tout de suite une noblesse; elle s’acquittera mieux que vous de cette tâche. Votre lot est moins brillant, mais il est beaucoup plus sérieux. Vous avez été mis dans le monde pour représenter les vertus honnêtes et d’un usage familier : la régularité laborieuse, la probité scrupuleuse, la puissance de la volonté, les affections raisonnées, le bon sens-et la prose. Si ce n’est pas tout cela que vous êtes chargés de représenter, je ne sais plus quel intérêt moral vous représentez en ce monde.

Notre époque prétend souvent qu’on la calomnie, et que les défauts qu’on lui reproche n’existent que dans l’imagination de certains misanthropes mécontens; mais quelqu’un de ces misanthropes pourrait demander à son tour si la société ne doit pas la bonne opinion qu’elle a d’elle-même à l’affaiblissement d’une toute petite faculté qui s’appelle le sens moral. C’est le sens moral qui fait surtout défaut à notre époque; où que vous alliez, vous sentirez qu’il est absent. Vous allez passer votre soirée dans un théâtre de vaudeville, et vous assistez à un spectacle stupide et qui semble fait pour distraire un public de nègres entre deux bamboulas; le matin, vous ouvrez les journaux, et vous y trouvez qu’on ne peut s’entendre sur la question de savoir s’il est légitime de soustraire un enfant à la tutelle de parens honorables; pour vous distraire de cette discussion ennuyeuse, vous ouvrez le roman nouveau : c’est Fanny ! Et il y a d’honorables personnes qui vont disant que le bon goût se perd; je le crois bien. Le bon goût n’est que le sens moral appliqué aux choses littéraires. Si le sens moral ne vous avertit pas qu’il est certaines choses que l’on ne doit pas oser, il est vain d’espérer que le bon goût vous prêtera secours pour les exprimer. Une audace excentrique ne peut parier qu’un langage excentrique comme elle. Nous en avons la preuve dans maint roman contemporain où un style, prétentieusement incorrect, devient le vêtement naturel d’une pensée moralement incorrecte.

Tout cela fait mal à voir et à entendre, assourdit les oreilles comme les discordances d’un instrument faux, offense l’odorat comme un parfum ranci, soulève le cœur comme un mets corrompu. Ah! quand on sort de pareilles impressions, comme on comprend bien tout ce qu’il y a de divin dans le rire! Comme sa lumineuse clarté montre avec une implacable précision les laideurs qui se voilaient de brouillards! comme sa bienfaisante chaleur soulève les fétides exhalaisons de la boue! comme ses flèches d’or percent bien les Pythons de la fange! Un railleur, s’il vous plaît, divine Providence! un railleur, quel qu’il soit! Nous l’accepterons avec joie. A défaut du franc et large rire de Rabelais et de Molière, nous nous contenterons de la bonne humeur ironique de Lesage; que dis-je? il y a si longtemps que nous sommes privés de cette puissance morale du rire, que nous accueillerions avec plaisir même la grimace misanthropique de l’amer Swift, ou l’hilarité bruyante du cynique Fielding. Qu’il vienne donc, ce railleur, et qu’il corrige cette société en la faisant rire aux éclats d’elle-même !


EMILE MONTEGUT.

  1. C’est à regret que j’emprunte une expression à l’argot parisien. C’est un tort sans doute, mais en vérité j’emploie tous les moyens en mon pouvoir pour exprimer tout le charme du beau livre dont j’ai entrepris de parler!