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Le Roman politique en Angleterre

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Le Roman politique en Angleterre
Revue des Deux Mondes, période initialetome 10 (p. 1011-1021).


LE


ROMAN POLITIQUE


EN ANGLETERRE




Sybil ou les deux Nations, par d’Israëli, membre du parlement[1].
Anti-Coningsby, ou la jeune Angleterre dans son vieil âge, par ***.


Nos lecteurs savent déjà qu’il existe, de par le monde anglais, un homme encore jeune, Israélite de race, Israëli de son nom, à l’œil noir, d’une physionomie plus qu’orientale, haut de taille, singulier d’apparence, poète, membre du parlement, romancier, économiste, qui, sans avoir créé de parti ou groupé d’intérêts, fait assez de bruit et de scandale dans la double sphère de la littérature et de la politique pour occuper l’attention des oisifs. Sa situation est spéciale et singulière. Il se permet avec délices toutes les inconvenances, et use, comme ce personnage de Shakspeare, « de sa charte de liberté » avec indépendance plénière. Frapper à droite, frapper à gauche, provoquer les irritations, sourire des haines, se jeter dans le feu, souffleter celui-ci de la plume, donner à cet autre un camouflet, retourner la perruque d’un troisième, déranger les gravités, transformer les gloires en caricatures, faire du roman parlementaire, de la politique dans les nuages et de la satire à travers champs, c’est là sa vie, son bonheur, sa mission ; tout le monde le laisse faire. On en rit, il passe sans encombre, et les épées ne sortent pas du fourreau ; les plus vivement harcelés jugent de bon goût de se taire, comme s’ils ne sentaient pas la blessure, et, tout en face de la nouvelle génération appelée à la lutte par ce hérault d’armes brillant, les vieilles institutions et les vieilles générations suivent paisiblement leur travail et leur cours.

S’il n’y a pas dans les œuvres du nouvel écrivain une puissance positive et motrice ; si, comme l’indique cette liberté qu’on lui laisse, et comme nous le prouverons tout à l’heure, il ne s’adresse pas aux réalités, mais aux apparences, ni aux profondeurs, mais aux surfaces ; si l’ambition même de ses visées fait passer la flèche qu’il lance au-delà et au-dessus d’une société qui ne s’en ébranle et ne s’en émeut pas ; en un mot, si toute cette dépense folâtre et hasardée de facétieuses et pathétiques inventions a peu de prise sur les faits, d’où vient donc cette vogue conquise par la plume de M. d’Israëli jeune depuis deux ans ?

La cause en est simple, et cependant double : c’est le talent et c’est le scandale. Privez ces tableaux de la verve animée qui les fait vivre, ils tombent d’eux-mêmes ; arrachez-leur l’attrait mystérieux des personnalités voilées, on ne les lira plus. Lisait-on beaucoup M. d’Israëli le romancier ? Très peu. Pendant près de dix années, il a publié des livres tout remplis du souffle de l’inspiration poétique la plus fraîche, et qui allaient injustement se confondre dans le vaste flot des œuvres de cabinet de lecture. Henriette Temple a fait à peine sensation ; ce bel ouvrage intitulé Venise, malheureusement composé de fragmens sans ordre, et qui contient quelques unes des plus vigoureuses pages de la moderne littérature anglaise, a été déchiré sans pitié par les critiques.

Que M. d’Israëli se soit retourné vers la satire, et qu’il ait porté dans ce nouvel emploi de sa force les anciennes qualités de son esprit, cela n’est pas étonnant. Nié comme poète, comme romancier, comme orateur, à peine accepté comme écrivain, au parlement il ne commandait à personne ; dans la presse, il se voyait dépasser par Bulwer, Croker, Macaulay, Brougham, et par cent autres. Sans être jaloux, il sentait en lui-même une double vigueur méconnue, sympathie et raillerie, aspirations poétiques et philosophie critique, qui ne trouvaient point leurs adeptes ou leurs admirateurs. Cette souffrance de l’originalité isolée passe souvent pour envie. Non, M. d’Israëli n’est point envieux ; les envieux frappent plus juste et osent moins. M. d’Israëli est un cœur très affectueux et une intelligence très sympathique ; aussi ne l’a-t-on pas haï, quand l’exubérance d’ironie et de pensées étranges qui le tourmentaient s’est fait jour par une explosion subite. On a compris qu’il était moins sérieux qu’il ne croyait l’être. On a pris en bonne part et comme saillies d’une humeur enfantine cette ébullition d’ailleurs provoquée par une dépréciation excessive. Fils d’érudit, homme aimable et pacifique, il s’est mis à batailler avec tout le monde, sans émouvoir personne ; avec plus de tempérance et moins de poésie, il eût pu irriter davantage. Quand on frappe le but et met le doigt sur les blessures véritables, c’est là ce qui ne se pardonne pas, même aux doux, aux modérés et aux indulgens. Touchez la plaie avec délicatesse, le malade crie ; si vous frappez à côté, il se tait, et même il sourit.

Or, M. d’Israëli, très remarquable par son talent décousu et fantasmagorique, mais réel et distingué ; M. d’Israëli, dont l’originalité sincère se mêle souvent d’une singularité d’emprunt, comme le fard qu’une jeune femme bizarre appliquerait sur des joues roses, a le malheur de frapper toujours à côté ; c’est même, si l’on peut le dire, le côté spécial de son talent, dont la transparence et la finesse gagnent quelque chose à ce manque total de réalité positive. L’impossibilité d’agir sur les faits, de guider les évènemens, de dominer les intérêts, en un mot de créer un parti et d’être un homme politique, résulte de ce mélange, et nous pouvons prédire à M. d’Israëli que chaque degré nouveau de sa réputation littéraire opérera dans sa vie politique un mouvement parallèle et descendant.

Le premier roman politique de l’auteur, œuvre dont l’effet a été vif et le résultat nul, que tout le monde a voulu lire et qui n’a porté dans aucun esprit la lumière ou la chaleur, a servi de manifeste à M. d’Israëli.

Selon lui, l’oligarchie anglaise, corrompue et hors de service, devrait être mise à la réforme ; tous les vieux membres de ce corps gangrené ne sont plus bons qu’à pourrir dans leur coin obscur ; pour vengeurs, cherchant des yeux quelques hommes moins dépravés, il s’adresse à la jeune noblesse : cette portion de l’aristocratie non encore blasée et perdue de vices, vieille par la généalogie, jeune par la générosité et la verdeur de l’ame, doit aller à la rescousse de l’Angleterre chancelante et assiégée ; il lui indique comme adversaire principal, comme ennemi public, Robert Peel, ce ministre toujours, dit-il, impérieux et ingrat, infidèle à son parti, écrasant ceux qui le portent, protecteur des idées contraires à ce parti même, favorable à un intérêt industriel barbare et misérable, conducteur impassible d’une meute corrompue, que rien, ni les coups, ni les trahisons, ne peut détacher du maître. A cet appel aux armes, il joint une malédiction universelle contre le mensonge colossal de l’histoire d’Angleterre, despotisme prenant le nom de légalité, quelques grands seigneurs se substituant à tous, hypocrisie universelle, servage infame sous des apparences constitutionnelles, une fiction de liberté s’appuyant sur une fiction d’église nationale, chimère et compromis énorme et universel.

M. d’Israëli a écrit tout cela, et sir Robert Peel n’a pas bougé.

Aujourd’hui, poursuivant la même idée, c’est à l’organisation sociale tout entière qu’il s’attaque. Une histoire aussi déplorable que l’histoire d’Angleterre, un aussi constant mensonge, ont produit le résultat que voici : Le pays, dit-il, est partagé en deux nations, l’une très riche et très honorée, pleine de vices et de mollesse, habituée à l’oppression, rompue à tous les crimes, mais affaiblie par l’exercice de ces crimes mêmes ; l’autre, haillonneuse et puissante, vicieuse aussi, mais surtout vengeresse, n’attendant qu’une favorable occasion pour en finir avec l’autre, prélude à une conflagration générale par des essais de chartisme et des insurrections de province ; elle embrassera tôt ou tard son ennemie dans une étreinte mortelle et sanglante. Alors sera écrasée la triomphatrice coupable, l’aristocratie anglaise ; on la punira d’avoir effacé du livre de vie deux choses, le roi et le peuple. Le roi et le peuple, unis pour reconquérir une double existence, auront pour aide, dans le sein de l’oligarchie elle-même, l’héroïque jeunesse, dépositaire des germes sains et des forces vives, cette jeunesse commandée par M. d’Israëli, et qui donnera le signal de la régénération sociale.

Telle est la donnée de Sybil.

On voit que Sybil, le second roman politique de l’auteur, est parfaitement d’accord avec le premier, ou plutôt qu’il en est la continuation et le complément. Talent à part, jamais idées plus superficielles et plus fausses que celles sur lesquelles ce système est fondé ne sont entrées dans la tête d’un homme qui a fait partie d’assemblées délibérantes. Avant d’examiner ce que contient d’applicable ou de chimérique la partie sérieuse de l’œuvre, essayons d’en fixer la valeur comme produit de l’art, comme fiction romanesque, et comme travail d’observation.

La jeune Sybil, qui donne son nom au roman, descendante d’une vieille famille catholique, sert de symbole à cette communion opprimée depuis deux siècles en Angleterre, mais que l’exécration populaire a cessé récemment de poursuivre. Tout le groupe qui l’environne, spécialement Walter Gerard, son père, et Stephen Morley, son amant, sont destinés à représenter les ennemis jurés de l’aristocratie anglaise : ici, les passions et les rancunes qui se soulèvent contre des iniquités séculaires ; là, le raisonnement et la philosophie sociale ligués pour renverser, ou du moins entraver dans leur route, les exploitateurs des vieux abus.

Entre la jeune catholique élevée au fond d’un cloître et habituée à partager la vie pauvre de son père et le fils cadet d’une famille noble, le jeune Egremont, une liaison sympathique et innocente s’est établie ; sentiment vague et obscur pour ceux mêmes qui l’éprouvent, mais qui sert de pivot à la fiction tout entière. Egremont résume en lui l’héroïque jeunesse appelée au combat par M. d’Israëli. Après une adolescence étourdiment passée, il a conservé assez de vigueur dans l’ame pour voir avec dégoût les vices de son frère aîné, avare, égoïste, intrigant, malfaisant et millionnaire, qui voudrait faire contracter à son frère un mariage d’argent, et qui refuse de payer les frais de l’élection fraternelle. Les domaines de la famille catholique, dont les titres, égarés par une série d’évènemens assez peu vraisemblables, ont disparu, sont devenus la propriété légale de lord Marney. Cependant les complots chartistes se développent ; le groupe catholique et socialiste qui entoure Sybil y prend une part active ; on l’écrase sans pitié et sans remords. Le seul Egremont, à la chambre des communes, tente de réveiller la sympathie publique en faveur des classes souffrantes, et le cœur de Sybil se laisse attendrir par cette démonstration généreuse. L’emprisonnement de Gérard, la découverte des titres qui l’ont dépossédé et qui lui rendent ses biens, enfin une émeute populaire au milieu de laquelle Morley le socialiste et le suzerain égoïste lord Marney perdent la vie, terminent le roman par un coup de foudre, catastrophe pleine de sang et de poudre, grande explosion trop digne du mélodrame. Sybil, mise par l’honnête Morley en possession des titres de sa famille, les offre pour dot à Egremont, qui l’épouse, et qui réconcilie avec l’aristocratie protestante, devenue généreuse, le catholicisme, le peuple, la bourgeoisie, personnifiés par Sybil. Tel est le dénouement de cette invective amère contre les aînés, et de cette magnifique apothéose des cadets.

Cette fable, que nous avons résumée en très peu de mots, intéresse peu dans son développement. Elle pèche par le décousu, l’incohérence, le défaut d’ensemble et le choc des élémens hétérogènes qu’elle renferme. Une dissertation sur le ministère de M. Canning et sur le caractère de lord Wellington vient étrangement après une conversation d’amour, et j’aime peu les argumentations socialistes interrompant les hymnes catholiques que chantent Sybil et son père au milieu des tombes d’un cimetière agreste. Il y a là un mélange d’affaires de cœur et d’affaires de portefeuille, de ministères et de clair de lune, de tendresses rêveuses et d’intrigues politiques pour lequel je n’ai aucun goût. L’intérêt d’une nation, quelque grand qu’on le suppose, disparaît toujours à côté de la moindre douleur de l’ame humaine ; cet être idéal, une race, un parti, une masse d’hommes, n’a pas beau jeu à côté de la passion individuelle ; gardez-vous de placer ces deux intérêts vis-à-vis l’un de l’autre. En face de Byzance qui s’écroule ou de Rome pillée par Alaric, je suis moins attendri que si je vois Virginie dans les flots, Bidon sur le bûcher, ou Geneviève de Brabant dans ses forêts. Il ne me souvient pas qu’une seule peinture de la vie politique m’ait frappé d’un autre sentiment que d’admiration ou d’horreur, et je serais d’avis de traiter sérieusement, sans mélange romanesque, des choses aussi graves que le sont les destinées d’un pays. L’érudition de Gibbon ou la sévère méditation de ce Montesquieu que la postérité placera à la tête de tout le XVIIIe siècle ; voilà, n’en déplaise à M. d’Israëli, ce qu’il faut à de telles matières ; le point limitrophe qu’il a voulu occuper, entre la satire, le pamphlet et le roman, nous semble dangereux, surtout pour sa renommée.

On a beaucoup répété que la tentative était nouvelle ; rien de moins exact. Cette assertion prouve que nous sommes peu au courant de ce qui se passe en littérature. L’exemple des peintures amères et vives empruntées à la vie politique a été donné dernièrement par Peacock, Horne, Galt, par l’auteur anonyme du roman-poème dErnest, et même par Litton Bulwer, moins coloré, mais bien autrement incisif que M. d’Israëli. Miss Martineau en est à son huitième ou neuvième volume de romans politiques, auxquels ne manquent ni les émeutes d’ouvriers, ni les scènes de clubs et de fabriques, ni les incendies de châteaux ; je ne doute pas que le dernier ouvrage de cette demoiselle, the Hour and the Man, déification fantastique d’un bon nègre qui a commandé je ne sais quelle révolte dans l’île d’Haïti, n’ait servi de prototype à l’auteur de Coningsby et de Sybil. Quant aux portraits d’hommes vivans, aux personnalités transparentes et aux hardiesses aristophaniques, rien n’est plus commun en Angleterre depuis Swift ou avant Swift jusqu’au malin Thomas Moore ; il n’est pas besoin de citer chez nous Palissot, les Actes des Apôtres, ou, dans les temps les plus modernes, l’amer Paul-Louis Courier. Il y a toute une histoire à faire de cette littérature du portrait satirique, tel que la liberté anglo-saxonne s’est plu à le tracer. Les femmes et leurs passions, depuis mistriss Manly jusqu’à lady Bulwer et Henriette Wilson, y usurpent un grand espace ; et pour citer un seul exemple, l'Atalantis de mistriss Manly n’est pas autre chose qu’un roman de M. d’Israëli dénué de talent.

En quoi consiste donc l’originalité de l’auteur nouveau ? C’est d’avoir mêlé et fondu tout cela dans un style oriental, où l’idylle pleure, où la caricature grimace, où la croix des sépulcres catholiques s’élève sur les ruines d’une manufacture protestante incendiée, où la rêverie pâle glisse dans le nuage avec les morts, pendant que la satire amère montre du doigt les vivans. Il n’y a pas seulement contraste, mais dissonance, et la dissonance n’est sauvée de temps à autre que par le talent vif et marqué de l’auteur, auquel justice complète n’a pas été rendue.

Dans cette intelligence singulière et dont nous indiquerons tout à l’heure le caractère, la race et les tendances naturelles, deux forces contraires, deux facultés et l’expression littéraire de ces facultés, coexistent avec une intensité extrême, sans s’équilibrer ou se corriger l’une par l’autre ; l’ironie et l’amour, le besoin de croire et la vengeance, le oui et le non, la raillerie et la tendresse, la critique et la foi. De là une guerre interminable dont rien n’apaise la violence. Cette grande harmonie, dont Cervantes et Shakspeare sont les modèles, est rare, sans aucun doute ; Rabelais et Swift ne possèdent que l’une des deux facultés ; Voltaire ne prétend pas à une tendresse mélancolique, ni Pétrarque à une vive ironie. Mais, pourvu que dans une certaine proportion ces facultés de négation et de croyance trouvent leur lien mutuel et se résolvent en un heureux accord, l’art est satisfait, l’œuvre se produit sous des conditions qui peuvent individuellement plaire ou déplaire, sans que personne ait le droit de les refuser. M. d’Israëli pleure plus qu’un autre et rit plus qu’un autre ; on regrette la faculté intermédiaire, le bon sens qui concilierait le rire et les larmes. Il vous fait marcher parmi les fantômes ; tout à coup le terrain solide de la taverne ou du turf exhibe son monde de caricatures exagérées ; Jean-Paul Richter coudoie Swift, et la réalité grossière insulte à l’imagination. La corde sonne toujours trop haut et trop bas ; l’esprit éperdu se trouble dans une succession de violences ennemies. Quelque chose de perpétuellement outré dans la satire et l’élégie, dans le burlesque et la passion, dans la mélancolie et la gaieté, se déguise à peine sous une forme hardie, transparente, chaude et toute méridionale. C’est surtout dans les peintures populaires essayées par l’écrivain que ce défaut est insupportable. Les Téniers ont besoin d’être touchés avec franchise et finesse, surtout avec vérité ; ici les contours s’amollissent, une teinte douceâtre et fantastique se répand sur les échoppes des bouchers et des marchands de salades ; il y a une certaine vendeuse de tripes humanitaire et plusieurs mauvais sujets de carrefour dont nos théâtres inférieurs désavoueraient la parodie. Cette affectation des peintures, ce ton faux et louche, cette philanthropie affadissante mêlée d’un argot vulgaire, prouvent de reste que M. d’Israëli n’a point observé le peuple, qu’il n’a pas vécu de sa vie, souffert de ses peines, et joui de ses joies. C’est le monde supérieur qu’il excelle à peindre ; il ne le flatte pas, mais il le « pince bien, » comme dirait Montaigne. Le turf, les paris, les châteaux où l’on s’ennuie de l’opulence, la fatigue des plaisirs qui n’éveillent plus une sensation, le dégoût, la blaserie de ces rejetons amollis des vieilles races, et surtout des élégans parvenus, des Fitz-Harris et des Fitz-Harbert, sont merveilleusement peints. Le panache flotte au vent, et aussi la parole, avec une molle vivacité ; le dégoût a de la grace ; l’intrigue et le mensonge se jouent de leurs masques ! A côté de ces excellens tableaux, quelques scènes nocturnes et fabuleuses, où la lune et les voûtes gothiques jouent leur rôle ordinaire, caractérisent le talent spécial de l’auteur, talent qui éclate surtout dans les scènes de passion, scènes d’un ton excellent, d’une énergie réelle et d’un développement très habile.

Quand même il y aurait plus de talent encore dans cette œuvre incomplète, remarquable pourtant, que feraient toutes ces choses à l’état réel du pays ? Comment excuser cette enquête opérée par l’imagination, cette analyse prétendue, concédée à une faculté humaine qui n’analyse jamais ? Et ne voit-on pas qu’une fiction qui peut tout prouver ne prouve rien ? Les plus déraisonnables excellent à ce jeu. Revenons au côté politique de l’ouvrage, bien plus attaquable encore.

Des vices de l’aristocratie et des vices populaires, qui sont ceux de l’humanité, je ne ferai point la stricte anatomie, et je ne m’occuperai pas de les observer ou de les punir en moraliste vengeur. Je me contenterai d’établir que la politique agit sur les faits et dispose des élémens qui existent, sans pleurer un passé irréparable et sans dépenser en anathèmes un temps précieux. Cette politique, généreuse, ou lâche, ou stérile, améliorant ou dégradant la situation dont elle s’empare, bonne ou mauvaise, est tenue d’être habile ; roman, hypothèse, rêve, vague espoir, ne lui sont jamais permis. Ouvrière de l’avenir, elle agit dans le présent avec les élémens du passé.

Admettant la corruption incurable de la vieille aristocratie anglaise et la misère des masses, et prenant pour vrais, ce qui serait assurément fort contestable, tous les tableaux que M. d’Israëli a exposés à nos yeux, quelles sont les conséquences de la situation, et comment peut-on les corriger ? En s’adressant, dit M. d’Israëli, à l’héroïque jeunesse de l’aristocratie. Quoi ! à cette jeunesse affadie, blasée, incapable de résolutions hardies et de pensées graves que vous avez si bien peinte dans le roman même ? C’est à elle que vous avez recours ! Ainsi vous séparez les jeunes générations des générations vieillies, nous donnant les premières pour pures, les secondes pour impures, comme si le flot qui suit pouvait s’isoler du flot qui précède ! Sans reconnaître que c’est la même couleur, la même pente, le même mélange, que ce sont les mêmes élémens constitutifs, par une absurde hypothèse vous voulez que ce « cadet d’une grande famille de la révolution, » élevé à Éton, et que vous nous montrez conduisant des tandems, et pariant pour Hybiscus ou Pomegranate, soit un Philopemen en face de son frère aîné, qui restera un Thersite ! Vous heurtez toutes les lois de la nature et de l’histoire. La même atmosphère et le même sol produiront des fruits dissemblables ! Jamais, en vérité, cela ne s’est vu, et depuis que le monde existe, demain a toujours été le fils d’aujourd’hui. Comme ruse politique et flatterie adressée en passant à une classe de jeunes hommes qui font flamboyer le premier élan de leurs désirs et de leur verve, cela n’est pas sans quelque adresse ; mais comme moyen politique, combien cela est impuissant ! Ces jeunes gens même, sublimes héros en face de leurs pères Thersites, ces Egremonts qui possèdent seuls le savoir, la force et la grandeur innée, à quoi les appelez-vous ? A la révolution, sans doute, aux armes, à la guerre ? Ainsi se dépensent volontiers la sève et le surcroît de vie ! Ainsi pourraient se régénérer et se retremper des races abâtardies et perdues de vices. C’est ce qui est arrivé en France, où plus d’un nom antique a reparu vigoureux, en sortant de l’orage et des troubles civils. Pas du tout. C’est pour éviter la révolution, c’est même contre une révolution possible que M. d’Israëli convoque le ban et l’arrière-ban de la jeune aristocratie. Il en fait une armée, mais une armée de sages. Il sonne la trompette, afin que tout reste bien tranquille. Il crée des héros à condition qu’ils ne serviront à rien. Sur ces têtes ardentes de Brutus, il ne met pas de casqué, mais le bonnet de coton du vieillard ; dans leur main point d’épée, mais la canne à pomme d’or. Cela est absurde et tout-à-fait sans conséquence.

On voit maintenant pourquoi les hommes politiques ne se sont pas inquiétés de M. d’Israëli et de ses livres, et pourquoi une seule femme, qui selon toute apparence est lady Bulwer elle-même, s’est amusée à contrefaire, dans un roman caricature[2], la manière de l’écrivain, opposant à ses portraits de fantaisie, mais tracés avec verve, de grossières ébauches, et essayant, d’une main très faible, de le suspendre à son propre gibet ; on voit pourquoi ni Croker, ni Lockhart, ni Macaulay, ni lord Brougham, n’ont pris la chose au sérieux. M. d’Israëli frappait fort, et toujours à côté, comme ces flagellans du moyen-âge dont les lanières tombaient avec bruit tout près du coupable et fustigeaient le pilastre et la colonne. Il peut continuer, personne ne se fâchera.

Les sociétés ne sont mises en danger que par l’excès de leur principe ; quand elles exagèrent l’élément fondamental de leur puissance, elles commencent à chanceler, elles finissent par périr. M. d’Israëli semble voir ce péril dans le luxe et les vices de l’aristocratie, dans l’injuste oppression sous laquelle gémissent les catholiques romains, et dans la misère du peuple. Toutes ces observations ont leur côté séduisant et n’en sont pas moins superficielles et fausses. Quiconque a vu l’Angleterre de près sait que le haut commerce y est plus aristocratique que les familles de noblesse normande, et que la vraie et profonde révolte des masses souffrantes ne s’attaque pas aux suzerains du Domesday book, mais aux suzerains du comptoir et de la fabrique. L’oligarchie dépense, et l’éclat même de cette dépense flatte l’orgueil en alimentant la bourse des classes secondaires. Le comptoir et la fabrique exploitent les masses et sont haïs ; certes si les passions rugissantes au fond de l’Angleterre étaient tout à coup déchaînées, les manufactures brûleraient et non les châteaux. Ni le radicalisme, ni le torysme, ni le bruyant O’Connell, ni les catholiques d’Irlande, ni la corruption électorale, ne mettent la société anglaise en danger. Ce qui la menace, c’est le besoin de pain et de travail, c’est la presse des hommes, c’est la difficulté de soutenir un commerce immense, qui a créé d’immenses besoins, et dont les résultats se concentrent dans un petit nombre de mains.

Tout le monde sait que le principe social de l’Angleterre, son centre vital, c’est le commerce, soutenu de l’industrie. Ce cœur britannique, démesurément grossi, la menace. Aristocratie, catholicisme, église établie, toutes les questions s’amoindrissent en face de la question de vivre. Les débouchés ne tendent-ils pas à se restreindre ? Comment écouler les produits ? Où créer de nouveaux marchés ? Comment conserver les marchés anciens, trouver de l’emploi pour toutes ces activités, et de quoi faire vivre tous ces hommes ? La guerre de la Chine et celle de l’Inde ne sont pas autre chose que des solutions partielles du problème qui se renouvelle tous les jours. Les chimères brillantes de M. d’Israëli, ses honorables colères et ses boutades d’amertume peuvent amuser et intéresser nous autres oisifs, gens de la galerie et du parterre, que ces spectacles littéraires désennuient un moment ; mais je comprends fort bien que l’homme politique anglais soit infiniment plus préoccupé des céréales que de Sybil, de la compagnie des Indes que des billets-doux des duchesses, et qu’il prête surtout l’oreille à cette voix affamée qui lui crie incessamment : « Trouvez des ressources pour les maux futurs ; placez des marchandises, conservez les mers, et sauvez le pays ! »

Ce ne serait pas assez de dire que le style de M. d’Israëli est un des styles les plus vifs, les plus ardens et les plus colorés de la littérature anglaise moderne ; un mérite plus grand encore et très réel est ce sincère amour de l’humanité, cette sympathie généreuse et convaincue qu’il faut faire entrer en ligne de compte dans l’appréciation de ses mérites. Si l’on ne peut adopter les principes ni les conclusions de ses ouvrages, trop sérieux à la fois et trop frivoles, il aura au moins eu le don et l’honneur d’éveiller, par une hostilité déterminée, l’attention, les langueurs de la société anglaise. De cette tâche, M. d’Israëli s’acquitte avec une joie et une conscience merveilleuses ; on dirait, à le voir dans certaines pages relever l’étendard israélite contre le monde vivant, à l’entendre répéter les noms des Meyerbeer et des Mendelsohn, qu’il s’est regardé comme prédestiné à exercer contre les chrétiens modernes je ne sais quelle vengeance orientale. Sa naissance juive[3] et l’antique isolement de sa race courageuse, en l’éloignant du maniement des choses réelles et de la connaissance exacte des hommes, lui permettent de juger l’ensemble des évènemens relatifs à l’Angleterre sous un point de vue exclusivement idéal, et le portent à condamner sans pitié le passé comme le présent. C’est ce qu’il a fait.

Comme écrivain, on ne peut nier sa force. Il serait inutile de le supposer chef de parti : sans s’appuyer sur les réalités, sur les nécessités, sur les faits, quel parti existerait ? Cette société active n’a pas un moment de répit à se donner à elle-même ou à donner à ses guides ; elle veut qu’on agisse et qu’on la sauve, car il faut la sauver tous les jours ; on rêvera demain.


PHILARÈTE CHASLES.

  1. Paris, Stassin ; 1 vol, in-8.
  2. Anti-Conigsby, 3 vol.
  3. La famille de M. d’Israëli jeune, aujourd’hui chrétienne, et déjà illustrée par l’érudition vaste et délicate de M. d’Israëli père, reconnaît, dit-on, comme souche primitive une ancienne famille vénitienne israélite.