Le Roman politique en Angleterre - Lothaire par M. Disraeli

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Le roman politique en Angleterre - Lothaire par M. Disraeli
P. Challemel-Lacour


LE
ROMAN POLITIQUE
EN ANGLETERRE

LOTHAIRE par M. DISRAELI

Alcibiade n’est plus jeune ; il a été premier ministre. Chargé de soutenir les intérêts d’un grand parti dans l’assemblée des députés de la nation, il semblait livré sans réserve à cet emploi, qu’il remplissait avec honneur. Le souvenir de ses premières années s’effaçait parmi les anciens, les jeunes gens les ignoraient, et il vieillissait paisiblement au rang des hommes graves. Tout à coup il s’est fatigué de cette gloire tranquille. Il lui a plu de montrer qu’il : n’avait pas oublié l’art par lequel il triomphait, il y a quarante ans, de l’inattention de ses concitoyens. Il a voulu essayer, ni plus ni moins que s’il avait encore sa fortune à faire, d’une de ces surprises assaisonnées d’un grain de scandale, dans lesquelles il portait une certaine grâce au temps de sa jeunesse, et qui ont mis à plusieurs reprises en émoi toute la cité. Alcibiade, l’Alcibiade du torysme, c’est M. Disraeli [1] que je veux dire, occupe l’opinion ; il est depuis deux mois l’entretien des salons. Alcibiade est content. Il a publié un roman tout plein d’esprit et de thèses hasardées, de portraits contemporains et de paradoxes. On le lit partout, on le commente avec passion. Chacun prétend reconnaître et démasquer les personnages ; les personnages se démasquent eux-mêmes en réclamant dans les journaux contre les irrévérences de l’auteur. Le nom du héros se répète tout haut et s’imprime en toutes lettres. Tandis qu’il voyage quelque part en Espagne, fumant des cigarettes, faisant la sieste et peut-être lisant Lothaire, sans s’apercevoir qu’il en a fourni les traits, des discussions s’élèvent, des paris s’engagent dans les clubs de Londres sur ses sentimens religieux. « Il est sincèrement catholique, et il l’est pour jamais, » disent les uns. « Il va rentrer dans le giron de l’église anglicane, disent les autres : comment en serait-il autrement, puisqu’après tout Lothaire reste fidèle à l’anglicanisme ? » Enfin, ce qui est le comble de la popularité, ce qui met de nos jours aux succès littéraires le dernier sceau, Lothaire, à peine au monde, est passé en étiquette commerciale : son nom a déjà servi à baptiser un parfum nouveau.

Certes un roman politique et théologique de M. Disraeli est aujourd’hui un événement qui explique cette émotion. C’est chose assez extraordinaire en effet qu’au milieu des soucis et des travaux attachés à son rôle le chef d’un parti parlementaire, le leader de l’opposition trouve le temps d’écrire un roman. Si l’on songe aux luttes qui se sont livrées depuis trois ou quatre ans dans la chambre des communes, à la part que M. Disraeli a dû y prendre, l’étonnement redouble. Une telle publication témoigne d’une activité et d’une liberté d’esprit, d’une sérénité d’imagination, auxquelles je rends volontiers hommage. Cela dit, et malgré le bruit qu’elle fait, convient-il de prendre au sérieux l’œuvre nouvelle de M. Disraeli ? Ce serait, je le crains, se méprendre et sur la valeur du livre et sur le but de l’auteur. Montesquieu raconte qu’après une longue journée passée sur le Digeste, il écrivait le soir, pour se délasser, une lettre persane. Il abordait en se jouant les questions du jour, il résolvait haut la main les problèmes les plus graves, il se moquait du parlement et de l’académie, il mettait le système de Law en parabole, il tournait en ridicule les mœurs contemporaines. Montesquieu croyait n’écrire que « pour les têtes bien frisées et bien poudrées, » et il a fait un chef-d’œuvre. Je m’imagine que Lothaire est né à peu près de même. Le lendemain de quelque grand débat sur la réforme ou sur l’église d’Irlande, M. Disraeli écrivait un chapitre de son roman ; il se reposait des discussions réelles par des conversations de fantaisie, il se vengeait d’une déconvenue au parlement en esquissant la charge de quelqu’un de ses adversaires, sans ménager toujours son propre parti. Par malheur, le roman est soumis à des conditions plus rigoureuses que le cadre des Lettres persanes, et je dois déclarer, pour être sincère, que M. Disraeli n’a pas fait un chef-d’œuvre ; mais il s’est amusé, c’est au moins la moitié de ce qu’il a voulu.

Il y aurait donc de l’injustice et de la naïveté à juger Lothaire comme une œuvre littéraire sérieusement méditée. Il suffit d’un coup d’œil pour y reconnaître les indices les plus certains de l’improvisation. Si l’on y trouve de l’agrément, une ironie spirituelle, une éloquence pleine de verve, je ne conseille à personne d’y chercher des caractères approfondis, de puissantes peintures des passions humaines. Qu’on le remarque bien, en qualifiant ce roman d’œuvre improvisée, je prétends ne faire aucun tort à l’auteur, je me flatte au contraire d’entrer dans sa pensée. M. Disraeli est de ceux qui se piquent de tout traiter avec légèreté et, qu’on me passe l’expression, par-dessous la jambe. Cette affectation de n’attacher d’importance à rien pour se montrer supérieur aux choses qu’on fait n’est-elle pas la plus aristocratique des élégances ? Cette légèreté fashionable n’est-elle pas tout l’opposé de la pédanterie ? Qu’est-ce, je vous prie, qu’un roman pour qu’un homme comme il faut y consacre autre chose que le superflu de son loisir ? Qu’est-ce même que la politique pour qu’on aille s’y absorber tout entier ? Si l’on demandait à M. Disraeli comment il parvient, avec des journées qui n’ont en somme pour lui comme pour tout le monde que vingt-quatre heures, à mener de front la tâche du romancier et celle de l’homme politique, je ne serais pas étonné qu’il prétendît avoir encore du temps de reste.

M. Disraeli n’avait, je crois, rien écrit depuis Tancrède, qui date de 1847, si ce n’est une vie de lord George Bentinck, en 1852. L’apparition de Lothaire avait, comme on voit, tout le piquant d’une rentrée ; mais, à part cette circonstance bien faite pour éveiller la curiosité, M. Disraeli ; passé maître en l’art de faire sensation, n’a pas manqué de recourir aux moyens de succès qui lui sont familiers. Le premier est de prendre autour de lui des personnages connus, de les affubler d’un costume à sa guise, et de leur donner dans son œuvre un rôle sérieux ou ridicule. C’est là chez lui une vieille habitude. Après Vivian Grey, en 1826, il parut coup sur coup trois clés pour donner les noms des portraits que l’auteur y avait rassemblés. Dans Coningsby, en 1844, tout le monde reconnut et nomma le marquis d’Hertford, le duc de Rutland, lord Lonsdale, John Croker, Théodore Hook, etc., et sous le nom de Juif Sidonia l’auteur lui-même. Dans Lothaire, vous voyez figurer, avec leur nom propre ou sous des pseudonymes faciles à percer, Mazzini et Ledru-Rollin, Napoléon III et Garibaldi, Mlle Nilsson et la princesse de Metternich. Parmi les personnages principaux du roman, voici le marquis de Bute, une des plus grandes fortunes d’Angleterre, converti l’année dernière au catholicisme, qui en est le héros ; voilà le duc et la duchesse de Sutherland, cet autre est monseigneur Manning, cet autre encore un estimable professeur d’Oxford, M. Goldwin Smith, que sa notoriété modeste n’a point préservé des libertés indiscrètes de M. Disraeli. Malheur à quiconque a la figure ou le caractère qu’il faut pour remplir un vide, pour tenir une place dans ses romans ! Il l’introduit dans sa galerie, et il ne se donne pas même la peine de faire subir aux caractères dont il s’empare, en les passant au feu de l’imagination, la métamorphose nécessaire pour les élever à la dignité de l’art. Il les prend tels quels, les altérant assez pour que la plus noble figure devienne au besoin ridicule, pas assez pour qu’elle cesse d’être reconnaissable. Mettre l’histoire contemporaine en rébus, proposer des énigmes dont le mot exige si peu d’effort, c’est un procédé sûr et commode pour amuser le lecteur, heureux d’exercer à peu de frais sa pénétration. Je ne sais si c’est là un procédé bien littéraire. En se plaçant au cœur de la société actuelle, dans le vif de ses préoccupations, en parlant le jargon du jour, M. Disraeli s’imagine probablement donner à son roman de la vérité et de la vie. J’ai peur qu’il ne se trompe. On peut mettre le peerage et le dictionnaire des contemporains à contribution, emprunter à la chronique des salons l’aventure la plus fraîche, et ne tirer de tout cela qu’une œuvre factice et des pantins où rien ne palpite.

Il est encore pour le romancier qui vise avant tout à susciter du tapage autour de son œuvre une autre ressource à peu près infaillible, c’est d’attaquer sans crainte quelque haute question de philosophie sociale et d’en promettre hardiment la solution. M. Disraeli est également coutumier de ce procédé. Dans ceux de ses romans qui ont eu le plus de succès, il n’avait pas manqué d’aborder la question à l’ordre du jour. Dans Coningsby, qui parut au moment où le parti conservateur était en train de se diviser, il proclamait de son autorité privée la déchéance du vieux torysme, et s’offrait pour le conduire à la fontaine de Jouvence. Dans Sybil, il traçait d’une main intrépide, les conditions d’une conciliation définitive entre les prétentions des chartistes et les droits de l’autorité royale. Dans Tancrède, son héros allait jusqu’en Asie demander à la sagesse orientale ses secrets pour rajeunir la civilisation chrétienne, atteinte d’épuisement. M. Disraeli sait par expérience qu’un romancier peut résoudre d’un trait de plume les problèmes qui font pâlir les penseurs et les hommes d’état : le public se montre avec lui de facile composition. Il sait que, si le métier de novateur pratique a ses périls, celui de romancier-prophète obtient aisément une vogue passagère. Il n’avait aucune raison de se départir d’une méthode aussi sûre. C’est pourquoi il a cette fois encore abordé la question qui lui a paru de l’intérêt le plus brûlant. Cette question, c’est la rivalité du catholicisme et de l’église anglicane. Si l’on considère les circonstances qui ont donné à cette vieille querelle un redoublement de vivacité, si l’on songe que la passion de la théologie est le péché mignon du grand monde en Angleterre, qu’il n’y a presque pas d’homme, pas de vieille femme, pas de jeune fille ou d’écolier qui ne prétende avoir ses idées sur l’église nationale, sur la doctrine de l’inspiration et sur la justification par la foi, on conviendra que le sujet est heureusement choisi. Ajoutez que l’auteur occupait, il n’y a pas longtemps, le poste le plus élevé, que les événemens peuvent l’y reporter demain, et vous comprendrez que l’on coure à son livre comme à la source des plus curieuses révélations.

Je suis loin assurément de méconnaître l’importance du sujet adopté par M. Disraeli. La lutte des différens cultes entre eux, et surtout celle de l’esprit religieux, sous les formes positives qu’il revêt aujourd’hui, contre l’esprit d’examen, dominent de très haut tous les débats dans lesquels l’avenir de la société moderne est engagé. On ne pouvait montrer aux prises de plus grands adversaires. Toutefois, si le sujet est d’un ordre très philosophique et très relevé, ce que personne ne s’avisera de contester, peut-il servir de matière à un roman ? C’est de quoi il est permis de douter après avoir lu Lothaire. L’exaltation des croyances, le fanatisme, la passion religieuse sous tous ses aspects est, je ne le nie pas, éminemment dramatique ; aucune passion n’est plus propre à faire éclater l’énergie de l’âme et toutes les qualités du caractère, aucune n’a donné lieu à des scènes plus poignantes. Sans sortir de l’Angleterre, l’histoire du XVIe et du XVIIe siècle en fournit la preuve à chaque pas ; mais en Angleterre comme ailleurs la passion religieuse est aujourd’hui bien affaiblie. Elle est rare surtout dans le monde où nous transporte M. Disraeli, elle n’y est pas même de bon goût, et fléchit en toute occasion devant les convenances de la vie mondaine. Aussi dans Lothaire je vois bien des opinions différentes, je ne rencontre de passion nulle part. Encore ces opinions répondent-elles moins à des convictions intimes qu’à des préjugés de classes et à des intérêts de situation. Sans doute ces opinions raisonnent le mieux du monde, catholiques et protestans plaident leur cause avec une égale habileté, tous sont diserts et ingénieux ; mais ces dissertations, ces raisonnemens, qui seraient à leur place dans un traité de théologie, ne peuvent suppléer dans un roman la passion absente.

On ne s’étonnera donc pas si la fable imaginée par M. Disraeli, malgré les développemens plus ou moins heureux qu’elle amène, nous laisse en général assez froids. M. Disraeli a pris pour théâtre l’olympe aristocratique dans lequel, il s’est complu de tout temps à placer ses histoires. Ce ne sont que lords, ducs et marquis. Ces personnages habitent des palais splendides, où tout est monumental, où l’art étale ses merveilles, où l’or, le bronze, le marbre et l’albâtre reluisent de toutes parts. Brentham, Vauxe, Belmont, Muriel-Towers, Crecy-house, sont des résidences telles qu’on n’en rencontre que dans les contes de fées. Les bals, les fêtes, les réceptions, s’y succèdent incessamment. On dirait qu’en décrivant sans ménager les couleurs le perpétuel enchantement de ces existences riches et oisives, M. Disraeli se propose d’écraser le commun des lecteurs condamnés au travail, de leur faire sentir toute la misère et la vulgarité d’une vie laborieuse. Eh bien ! c’est dans ce monde presque uniquement occupé de ses plaisirs, voué au culte de toutes les frivolités, qu’il cherche les avocats des diverses doctrines religieuses. C’est là qu’il prend son héros. Lothaire est un jeune lord qui réunit le double avantage d’un nom des plus illustres et d’une fortune immense. Lothaire, à la veille de pouvoir disposer de lui-même, car il est orphelin, est une puissance sociale, et l’on conçoit que l’église anglicane, dans laquelle il est né, et le catholicisme, qui espère le conquérir, se disputent avec acharnement ses préférences. Il a été confié aux soins de deux tuteurs, un lord d’Ecosse, qui est presbytérien rigoureux, et un Anglais devenu catholique, le cardinal Grandisson. La lutte s’engage dès le début à propos de l’éducation de Lothaire, et commence par une victoire que remporte le cardinal ; il obtient que Lothaire soit placé à l’université d’Oxford, dont le protestantisme mitigé est de nature à l’acheminer vers la vérité catholique. Lothaire n’est pas entré dans la vie, il est encore sur les bancs, que déjà tout le monde se préoccupe de sa croyance, les uns pour l’affermir dans le protestantisme anglican, les autres pour le gagner à la religion catholique. On l’obsède de conseils, on l’entoure de séductions et de flatteries, on dresse mille embûches sur sa route, et nous le voyons sur le point d’y tomber et de se laisser convertir. Il échappe néanmoins au péril, grâce au hasard plutôt qu’à sa volonté, et demeure fidèle à la religion dans laquelle il est né. Je l’en félicite ; mais je ne saurais, je le confesse, me passionner beaucoup là-dessus. Qu’il reste protestant ou qu’il devienne catholique, qu’il communie de la main de son chapelain anglican ou de celle du cardinal, je n’en puis être autrement ému. A voir avec quelle ardeur on s’agite autour de lui, quel enthousiasme ceux qui se le disputent manifestent au moindre succès dont ils se flattent, il semblerait que le sort de la religion, que les destinées de l’Angleterre sont attachés à la fermeté ou à la faiblesse de cet enfant. On nous dit que sa conversion sera l’événement du siècle ; mais nous n’en sommes pas convaincus. Un jeune lord anglais possesseur d’une grande fortune est un personnage très considérable assurément, fût-il d’ailleurs un imbécile, ce qui n’est pas sans exemple. Cependant, que le choix qu’il fait de telle ou telle religion ait une influence aussi décisive sur les destinées sociales, voilà ce qu’on peut, je crois, révoquer en doute. Si, comme on l’affirme, le marquis de Bute a posé pour modèle de Lothaire, son histoire aurait dû préserver M. Disraeli d’une exagération que je ne crains pas de qualifier de puérile : le marquis de Bute s’est converti au catholicisme, et nous ne voyons pas que cette conversion ait eu jusqu’à présent pour effet de changer sensiblement l’équilibre religieux ou politique du monde.

J’ignore si M. Disraeli s’est aperçu que cette pauvre intrigue ne suffisait pas pour passionner le lecteur ou même pour captiver puissamment son attention ; toujours est-il qu’au sujet que je viens d’indiquer, il a cru devoir rattacher un épisode fort inattendu. C’est l’histoire des incidens qui ont précédé ou accompagné le renvoi des troupes françaises en Italie et la catastrophe de Mentana. Il a plu à l’auteur de dérouler dans son roman la conspiration qui a pour objet de rendre Rome aux Italiens et d’anéantir le pouvoir temporel du pape. Nous assistons aux délibérations du comité national romain, nous pénétrons dans le camp de Garibaldi, nous sommes témoins d’une entrevue secrète entre un agent du pape et l’ambassadeur français en Angleterre, qui discutent devant nous les raisons propres à déterminer l’empereur Napoléon III à voler au secours du pape. En un mot, nous voyons se former sous nos yeux le nœud qui est tranché à Mentana, nous entendons le canon de la bataille, on nous ouvre la porte des ambulances où sont transportés les blessés, enfin nous sommes conduits jusqu’à la veille du concile destiné à consacrer le triomphe de la bonne cause, à raffermir pour jamais la papauté, et qui doit être aussi, du moins on nous l’assure, l’événement du siècle. En sa qualité d’ancien premier ministre, M. Disraeli est sans doute en possession de renseignemens précieux sur ces graves événemens, et plus d’un lecteur s’attendrait à trouver ici de piquantes indiscrétions. M. Disraeli n’est pas homme à trahir les secrets de la diplomatie, il les a prudemment remplacés par des fictions qui ne brillent pas toujours par la vraisemblance ou par la nouveauté.

Le fil par lequel cet épisode est cousu à l’histoire de Lothaire est si artificiel qu’il y a là deux sujets réellement distincts. En tout cas, l’épisode est si énorme qu’il anéantit le sujet principal, le cadre est si vaste qu’à peine on y découvre le tableau ; mais ce que M. Disraeli ne paraît pas avoir soupçonné, c’est que les événemens, quelque grands qu’ils soient, n’intéressent dans un roman que par le caractère de ceux qui les accomplissent ou qui du moins y prennent part. Or le héros du roman est un personnage aussi indécis dans ses affections que dans ses idées, jouet des circonstances et de son entourage, qui ne sait jamais et qui ne pourrait dire à un seul moment ni ce qu’il aime ni ce qu’il croit. Pendant les vacances d’Oxford, il s’enflamme en un clin d’œil pour la sœur d’un de ses camarades de collège, lady Corysande. Il ne l’a pas vue depuis quatre jours, il n’a pas causé trois fois avec elle, qu’il demande sa main, et il l’épouserait sans plus de façons, si la mère de Corysande n’avait la prudence de reconduire doucement. Dès lors il n’y pense plus. Il tombe ensuite sous l’empire d’une autre jeune fille, Claire Arundel ; il ne demande pas sa main dès le premier quart d’heure, et nous en sommes presque surpris, mais il est évident qu’il ne tarderait guère, s’il ne rencontrait une belle étrangère, Teodora, qu’il se met à aimer aussitôt. Tout annonce qu’il s’agit cette fois d’une passion sérieuse, d’un de ces amours qui subjuguent pour jamais et qui laissent dans l’âme une trace ineffaçable. Il est à la vérité fort difficile de comprendre la nature de cet amour. Teodora est mariée, et Lothaire est un trop honnête jeune homme pour songer une seule minute à en faire sa maîtresse. Cependant, par un procédé qui fait plus d’honneur à sa munificence qu’à sa délicatesse, il lui envoie tout d’abord un collier de perles en prenant la précaution fort inutile de garder l’anonyme ; elle lui rend son collier sans se fâcher. Teodora meurt de la mort la plus tragique ; Lothaire l’oublie et revient à Claire Arundel. Claire entre au couvent ; il retourne à Corysande, et il a l’audace de lui dire : « J’ai commis bien des fautes et fait bien des sottises, j’ai eu des opinions et j’en ai changé ; mais il est un sentiment qui n’a jamais varié en moi, c’est mon adoration pour vous. » Voilà qui est par trop fort, et ce qui n’est pas moins singulier, c’est qu’en parlant ainsi Lothaire a peut-être la naïveté de croire ce qu’il dit, car il n’a connu que des amours de pensionnaire, et n’a jamais eu que des velléités d’écolier.

L’auteur nous assure que Lothaire « avait de nobles aptitudes et un plus noble cœur. » Lothaire parle en effet de fonder des écoles, de bâtir deux mille cottages sur ses domaines, de déclarer une guerre à mort au paupérisme, le fléau des sociétés modernes : ce sont là d’excellentes intentions, nous n’éprouvons que le regret de ne pas les lui voir réaliser. Quant à ses aptitudes, le moyen d’en douter lorsque nous l’entendons s’écrier du ton le plus convaincu : « Mes opinions, elles sont formées sur toute chose, du moins sur toute chose d’importance, et, qui plus est, elles ne changeront jamais ? » Et là-dessus il répète très fidèlement ce qu’on lui a enseigné, c’est-à-dire ce qu’un lord qui dispose de plusieurs millions par an doit professer par respect pour son rang et croire par intérêt. Seulement ces opinions, manquent un peu de fixité ; elles suivent invariablement la destinée de ses amours, elles naissent, meurent et revivent au gré des fantaisies de son cœur. Avec lady Corysande, il est pur anglican, il montre un attachement profond à l’église nationale, qui est à ses yeux le fondement de la société, l’honneur et le salut du pays. Avec Claire Arundel, qui est une catholique exaltée, il se met à l’école des jésuites, il assiste à ténèbres, il patronne des bazars, il s’éprend d’enthousiasme pour l’architecture religieuse, et veut consacrer quelques millions à faire élever au milieu de Londres une cathédrale catholique. Avec Teodora, dont la religion philosophique repousse toutes les religions où se retrouve la main de l’homme, et qui n’a d’autre culte positif que celui de la future république romaine, Lothaire n’est plus ni catholique ni anglican ; il dit adieu aux projets de cottages et de cathédrale ; l’argent qu’il y destinait, remis aux mains de Teodora, sert à acheter des fusils pour armer les volontaires de Garibaldi. Lui-même s’enrôle dans l’armée révolutionnaire, et tombe blessé sur le champ de bataille de Mentana. Après un tel pas, vous le croyez peut-être engagé sans retour. Détrompez-vous. Recueilli miraculeusement par Claire Arundel dans la foule des blessés apportés à Rome, soigné par elle, entouré de jésuites pendant sa maladie, circonvenu par leurs machinations perfides, il se laisse ranger parmi les héros de l’armée pontificale ; il figure, un cierge à la main, dans une cérémonie publique célébrée pour rendre grâces à la vierge Marie du miracle dont elle l’a honoré. Ce qui nous frappe ici, ce n’est pas, comme M. Disraeli l’a sans doute pensé, la profondeur des intrigues catholiques, c’est la niaiserie du jeune innocent qui s’y laisse enlacer. Ce qui confond, c’est qu’une fois revenu à la santé, loin de rompre avec les gens qui lui ont fait jouer impudemment un tel personnage, il n’a pas même la force de s’indigner contre eux. Il tombe si bas, il montre une telle faiblesse, qu’un de ceux qui ont le plus à cœur sa conversion, un Anglais catholique, lord Saint-Jérôme, finit par le prendre en pitié : sa fierté de gentilhomme se révolte de l’abaissement infligé à un pair d’Angleterre, sa délicatesse l’emporte sur son catholicisme, et il arrache Lothaire aux mains des jésuites.

Le roman porte pour épigraphe un mot de Térence où l’on pourrait être tenté de chercher la pensée de l’auteur. « Tout connaître, dit le poète latin, est salutaire à la jeunesse. » Lothaire, qui ne connaît rien encore, entre dans la vie avec toute la suffisance de son âge ; l’expérience ne tarde pas à châtier sa présomption, les réalités du monde viennent redresser tour à tour chacune de ses erreurs. Le but du romancier n’est-il pas précisément de nous le montrer gravissant à la sueur de son front les premières pentes de la vie et d’épreuve en épreuve atteignant enfin jusqu’à la sagesse ? L’idée n’est pas nouvelle, et chacun citerait aisément plus d’un ouvrage dans lequel des prosateurs ou des poètes, quelques-uns de génie, l’ont plus ou moins heureusement développée. Cette idée est de celles qui ne s’épuisent jamais, et nous ne demanderions pas mieux que de suivre avec intérêt le progrès d’une éducation que les livres ne remplacent pas ; mais l’éducation n’intéresse que par le mérite de l’élève, et l’on sait ce qu’il convient de penser de Lothaire. « Des spéculations sans fin, dit l’auteur, sur les religions, sur les églises, sur le système solaire et l’ordre cosmique, sur le but de la création et la destinée de l’homme, occupaient son esprit. » Il ne paraît pas que ces réflexions et l’expérience qui vient s’y ajouter lui soient fort utiles. C’est qu’il y a des natures malheureuses auxquelles les plus fortes leçons ne profitent pas, ce sont les natures qui manquent de ressort, et Lothaire est justement de celles-là. Rien ne prouve qu’après avoir vu tant de choses, lorsqu’il revient aux pieds de Corysande et à l’anglicanisme, ce qui semble être pour M. Disraeli le dernier mot de la sagesse, il vaille mieux qu’à son début. Rien ne prouve qu’il ait plus de fermeté dans les idées, plus d’énergie dans la volonté, qu’il soit mieux armé contre les surprises de l’amour-propre ou de la passion ; je ne jurerais pas qu’il ait acquis assez de prudence et de sagacité pour éviter à l’avenir les embûches dont la vie est semée jusqu’au bout. Si l’auteur a voulu décrire une éducation, elle est insuffisante et stérile ; au lieu de profiter à celui qui la reçoit, elle fait tristement ressortir sa parfaite nullité.

On comprend sans peine que M. Disraeli ait personnifié dans trois femmes les opinions entre lesquelles son héros paraît si longtemps partagé. Les femmes ont toujours été grandes faiseuses de prosélytes, elles sont le plus efficace de tous les instrumens de propagande, et voilà bien des siècles qu’un maître en fait de prédication en donnait la raison, lorsqu’il disait aux hérésiarques de son temps : « Adressez-vous aux femmes, elles reçoivent promptement parce qu’elles sont ignorantes ; elles répandent avec facilité, parce qu’elles sont légères ; elles retiennent longtemps, parce qu’elles sont têtues. » Le saint homme aurait pu donner à sa pensée une expression plus polie ; mais, si l’on y réfléchit et qu’on veuille être sincère, on avouera que ces paroles, dans leur crudité, résument quelques-unes des qualités par lesquelles les femmes ont exercé tant d’ascendant aux époques de foi vive et de lutte religieuse, qualités parfaitement compatibles d’ailleurs avec les séductions dont elles se montrent le plus jalouses. M. Disraeli prodigue à ses héroïnes des qualités contraires, il ne se contente pas de les faire belles, il les fait encore instruites, raisonneuses et discrètes. Se rapproche-t-il par là davantage de la vérité ? Je ne le pense pas, mais on voudrait du moins pour l’honneur de Lothaire que l’empire qu’elles prennent tour à tour sur son esprit s’expliquât par leur caractère, et on regrette de n’y pas découvrir des traits assez nets et assez tranchés.

Lady Corysande n’a rien qui la distingue des personnes de son âge. La duchesse, sa mère, a soin de nous apprendre qu’elle ne ressemble pas à tout le monde ; c’est, dit-elle, une nature compliquée dont la profondeur l’inquiète. Je serais fort embarrassé de dire en quoi cette profondeur consiste ; je vois une jeune fille parfaitement stylée, imbue de tous les préjugés assortis au rang de sa famille, qui en religion comme en politique a les opinions de ses parens, et qui se prononce sur les questions du jour avec une assurance à laquelle on ne peut s’empêcher de sourire. Claire Arundel, d’une famille toujours restée catholique, est plus passionnée, mais elle n’est pas plus naïve. Orpheline, elle a l’église pour véritable foyer. Elle vit entourée de jésuites et mêlée à la haute intrigue ecclésiastique. Elle fait partie d’une sainte conspiration dont un des buts principaux est l’abolition du nom d’Europe, inventé par les philosophes, et le rétablissement du seul nom qui exprime avec vérité l’origine et la grandeur de la civilisation occidentale, celui de chrétienté. Claire Arundel s’efforce d’initier Lothaire aux projets et à la diplomatie sublime de l’église ; elle rêve, dans sa ferveur chevaleresque, une nouvelle croisade, non pour reconquérir l’Orient, mais pour sauver le monde entier, qu’elle déclare en péril, s’il n’est ramené promptement sous la bannière du Vatican. Elle voudrait placer Lothaire à la tête de cette croisade ; après lui avoir sauvé la vie, elle devient le pivot de la grande machination formée autour de lui et le personnage principal de l’indigne comédie par laquelle on espère l’enchaîner sans retour.

Teodora est la figure que M. Disraeli s’est appliqué à peindre avec le soin le plus complaisant. Est-ce un personnage réel, est-ce une allégorie ? Il n’est pas aisé de le décider, et cette incertitude montre qu’en la laissant, à dessein sans doute, enveloppée d’un mystère qui lui a semblé poétique, l’auteur n’est parvenu qu’à la rendre vague et à rassembler en elle dès traits incohérens. Elle réunit tous les talens : elle chante comme la Malibran, elle danse comme Taglioni, elle déclame comme Rachel. A dix-sept ans, elle a servi de modèle pour la tête de la république qu’on voit sur les pièces de 5 francs frappées en 1848. Elle enthousiasmait la foule en chantant la Marseillaise. Elle est restée, sous le nom de Marie-Anne, l’objet d’un culte mystérieux dans le peuple, qui se réunit encore pour célébrer son souvenir. Elle est l’inspiratrice et l’idole d’une société secrète, la Madre Natura, sur laquelle M. Disraeli paraît avoir des documens entièrement inédits. Tout autrement vaste et puissante que la Marie-Anne, cette société, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, dont le réseau indestructible s’étend sur tous les états de l’Europe, dispose des trônes et des peuples ; le but qu’elle poursuit, plus grand que celui de renverser les rois ou d’établir une constitution nouvelle, est d’éliminer de l’Occident l’élément sémitique qui s’y est introduit. Pour le moment, elle obéit aux inspirations de Teodora ; celle-ci en est l’âme, elle participe à toutes ses entreprises, et plus d’un volontaire de Garibaldi se souvient avec admiration de son intrépidité dans les journées du Voltorno et d’Aspromonte. Elle porte aujourd’hui le nom plébéien de Mme Campian, elle est la femme d’un Américain qui joue à côté d’elle un rôle assez effacé. Enfin elle se laisse aimer, comme une humble mortelle, par Lothaire. Peut-être l’aime-t-elle aussi ; du moins elle estime sa conquête d’assez haut prix pour vouloir le convertir à la république, à la démocratie, et ne dédaigne pas de mettre la générosité du jeune lord à contribution pour armer les soldats de la liberté romaine. Elle manifeste d’ailleurs une inconsistance d’idées qui nous ferait croire que c’est bien à une cervelle de femme et non pas à l’idéale personnification d’un principe que nous avons affaire. Elle ne conçoit pas de société humaine sans religion, et elle répudie toutes les religions. Animée d’une confiance exclusive dans les idées, elle condamne les conspirations comme impuissantes et coupables, et elle ne cesse de conspirer. A la veille de Mentana, elle a sur le territoire papal une dernière entrevue avec le fidèle Romolo Golonna, chef du comité national romain. Il s’agit de prévenir le retour des troupes françaises, et elle veut le dépêcher à Paris pour négocier avec Napoléon III.


« Pour lui, dit-elle en parlant de l’empereur, les sociétés secrètes sont, comme le suffrage universel, des bêtes farouches et dangereuses qu’il faut et qu’on peut surveiller, dompter, manier au moyen de la police. Il leur prête l’oreille, mais il joue avec elles en temporisant. Au fond du cœur, son sang italien méprise les Français. Il faut quelque chose de plus profond, qui le touche de plus près, pour le gagner. Rome doit lui faire appel, un appel irrésistible.

— Rome l’a fait, dit Colonna en levant les yeux sur celle qui lui parlait, et il hésita un instant.

— Et Rome l’a fait en vain, voulez-vous dire ? Non ; il y a eu un martyre, mais le sang de Felice a servi de baptême à l’Italie nouvelle. Au reste je ne pense pas à répandre son sang. N’eût été l’intrigue et la duplicité savoyarde, cette tentative n’eût jamais été nécessaire. Nous ne lui en voulons pas, du moins à présent, et nous pouvons lui faire de grandes offres. La révolution en France n’est jamais qu’une singerie de la vie et de la pensée italiennes. La grande affaire des Français au siècle dernier, compromise et perdue par leur imbécillité, n’aurait pas même été commencée sans les réformes en Toscane ; 1848 fut l’écho de nos sociétés. La Seine ne sera jamais troublée tant que le Tibre roulera des flots paisibles. Qu’il consente à la liberté de Rome, et la Madre Natura le garantit contre les barricades parisiennes.

— Les républicains garantir les dynasties ! dit Colonna en secouant la tête.

— C’est le point décisif. Il peut se fier à nous. Empereurs et rois rompent tous les traités sans remords ; mais il sait que ce qui est une fois enregistré par le pouvoir le plus ancien qu’il y ait au monde est sacré. »

Et là-dessus Teodora continue à dévoiler la politique de la Madre Natura. Elle finit par persuader à Colonna que tout dépend de Napoléon III, que c’est sur lui qu’il faut agir.

« Et si j’échoue ? dit enfin Colonna.

— Vous n’échouerez pas. Après tout, son intérêt plaide pour nous.

— Les influences sacerdotales sont bien fortes autour de lui. Son intérêt une fois reconnu, un mot, un regard, parfois un soupir, une larme, peuvent avoir un effet fatal.

— Tout dépend de lui, dit de nouveau Teodora. S’il disparaissait de la scène, toute intervention serait impossible.

— Mais il est en scène, et, selon toute apparence, il y restera.

— Une seule vie ne doit pas être un obstacle entre Rome et la liberté.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que Romolo Colonna doit aller à Paris et affranchir son pays. »


M. Disraeli, en écrivant ces lignes, y a-t-il bien pensé ? Cette âme sans tache, cette héroïne pour laquelle il sollicite nos sympathies et laisse assez clairement deviner les siennes, cette vaillante Clorinde de l’idée pure, est-ce bien elle qui tient un pareil langage ? Lorsque nous l’entendons débiter cette politique de fantaisie et conclure par l’assassinat, nous ne reconnaissons plus cette femme d’une intelligence supérieure, d’un cœur inaccessible à tout ce qui n’est pas un sentiment généreux ; nous ne voyons plus en elle que le symbole des contradictions de l’esprit révolutionnaire.

Parmi les personnages intéressés à l’action, le cardinal Grandisson, monsignor Catesby, monsignor Berwick, dans lesquels est représenté sous ses divers aspects le génie de la diplomatie ecclésiastique, ont excité particulièrement la curiosité. Chacune de ces figures a la prétention d’être un portrait. Le peindre les a-t-il tracées d’une main assez impartiale ? Je n’ai pas à me prononcer sur ce point ; ma tâche se borne à rechercher si elles répondent au rôle qui leur est assigné. A moins de sacrifier uniquement au goût de la satire et d’ôter ainsi toute portée à son œuvre, il devait leur donner au moins un caractère digne de la cause qu’ils soutiennent, leur prêter une habileté politique en harmonie avec la hauteur de leurs ambitions. Le cardinal a la vertu d’un saint, l’austérité d’un ascète, et pour ainsi dire la transparence d’un ange ; il ne mange ni ne boit, c’est lui qui nous l’apprend. Il a d’ailleurs le savoir-vivre d’un grand seigneur, et son éloquence a remporté les plus beaux triomphes. « Le cardinal avait une foi sans bornes dans l’influence féminine et une foi non moins grande dans son influence sur les femmes. Sa confiance à cet égard reposait sur de bonnes raisons. Il n’avait pas seulement converti une duchesse et plusieurs comtesses, il avait ramené au bercail une vraie Marie-Madeleine. Cette princesse du demi-monde, dans la fleur de sa beauté, dans l’éclat de sa gloire, avait tout à coup laissé tomber de ses mains les rênes et le fouet d’or, et s’était jetée aux pieds du cardinal. » A la bonne heure ; mais est-ce assez pour un homme chargé des destinées de la religion catholique dans un grand pays ? Du moins suborner un jeune lord par des pratiques qui deviennent à la fin tout à fait odieuses est une besogne qu’il devrait laisser à des subalternes. Quand on le voit tremper dans la fabrication d’un miracle, participer au piège tendu à son propre pupille, se charger de le convaincre qu’il s’est battu pour le pape et non contre lui, ce que nous ressentons, ce n’est pas de l’admiration pour son habileté, c’est du mépris pour son caractère ; il se ravale au rang d’un vulgaire intrigant.

Le roman tel que le conçoit M. Disraeli paraît être simplement un cadre à digressions : l’esprit peut s’y livrer à tous ses caprices, l’auteur y hasarder toutes les lubies, y jeter toutes les idées qui lui passent par la tête. Le nombre des questions touchées dans Lothaire suffirait sans peine à défrayer tout un cours de philosophie. Un Syrien que Lothaire rencontre à Jérusalem, qui a lu Goethe et Spinoza, lui fait une leçon sur la personnalité divine et sur la création. Un artiste, M. Phœbus, nous expose ses théories sur l’éducation. La race juive, la part qui lui revient dans l’œuvre de la civilisation, sa puissance actuelle et ses grandeurs futures, avaient autrefois le privilège d’enflammer l’enthousiasme de M. Disraeli ; Coningsby et Tancrède étaient remplis de dithyrambes à sa gloire. Aujourd’hui les Aryens ont remplacé les Juifs ; la race aryenne, dont l’aristocratie anglaise fournit les exemplaires les plus achevés, trouve dans M. Phœbus son avocat. On aurait mauvaise grâce à discuter la justesse de chacune de ces idées. Il est clair que M. Disraeli n’entend pas être responsable des opinions qu’il lui convient d’énoncer par la bouche de ses personnages. Il lui suffit de montrer qu’il a même abondance d’argumens ou de sophismes à mettre au service de toutes les thèses, et cette gloire de rhéteur ne peut lui être contestée. Il maintient du reste un si exact équilibre entre les opinions en présence, qu’à n’en juger que par son roman il serait impossible de dire celle qui a ses préférences.

Rien, il est vrai, ne nous autorise en général à demander au romancier de prouver quelque chose. Il a parfaitement le droit de laisser la théologie aux théologiens, la philosophie aux philosophes, la politique aux publicistes et aux hommes d’état. Sa tâche est assez belle de peindre sous des couleurs vraies la nature et les passions humaines. Il n’est pas de qualités d’esprit qu’il ne puisse déployer dans un champ aussi vaste ; mais, puisque le roman politique, et philosophique est celui que M. Disraeli affectionne, il est permis d’attendre qu’il s’explique nettement, qu’aucun nuage ne plane sur l’idée qu’il veut mettre en lumière. Au contraire Lothaire ne nous laisse aucune idée précise ; il est impossible de dire quelle est la vérité, morale ou sociale, quelle est la leçon que l’auteur veut en tirer. La seule idée qui ressorte de l’ouvrage, c’est que la religion est le fondement nécessaire des institutions humaines. Tous les personnages, y compris la républicaine Teodora, sont d’accord sur ce point ; mais le catholicisme est aussi absolu à cet égard que le protestantisme, et il a certainement pour lui l’avantage de la rigueur comme celle du courage dans les applications qu’il déduit de ce principe. Le dénoûment de Lothaire, le triomphe de la religion parlementaire, comme le cardinal appelle dédaigneusement l’anglicanisme, ne paraît pas peut-être assez justifié par les raisonnemens de l’auteur.

Il est arrivé, si je ne me trompe, à M. Disraeli de protester contre l’arrêt qui prétend interdire au même homme de réunir plusieurs supériorités, par exemple la supériorité politique et la supériorité littéraire. Il avait raison. C’est là une vue de petit esprit, une règle formulée par l’impuissance, que viennent démentir à chaque page de l’histoire d’illustres exceptions. Sans contester à M. Disraeli aucun talent, je ne puis m’empêcher de remarquer que pour lui la littérature et la politique n’ont jamais été réellement séparées ; l’ambition de l’écrivain ne s’est jamais distinguée en lui de l’ambition politique. Il n’a connu en aucun temps ce goût désintéressé des lettres qui marque la vocation du génie, et qui seul enfante les chefs-d’œuvre. Il a eu toujours une arrière-pensée en s’y livrant, il s’est servi d’elles pour s’ouvrir les portes de la vie publique, voilà tout. Le roman a été entre ses mains un moyen, d’offrir ses services, d’exposer des plans de rénovation universelle, de développer des programmes, de dénigrer des adversaires, de lancer des manifestes. Lorsqu’après l’échec d’une tentative de journal politique, aujourd’hui désavouée en son nom par ses amis, il écrivit Vivian Grey, il n’était rien encore. Vivian Grey, c’est la force qui se connaît, le génie impatient de son obscurité, qui trouve dans le marquis de Carabas l’aristocrate incapable dont l’influence et la fortune lui sont nécessaires pour se produire. Le marquis de Carabas ne répondit pas à l’appel de M. Disraeli. Il fallut qu’il attendît longtemps, qu’il multipliât les coups d’éclat, qu’il fît incessamment sonner ses grelots et ne laissât pas une seule minute le public oublier son nom ; il dut changer plus d’une fois de bannière, accepter le patronage d’O’Connell et rompre scandaleusement avec lui, amuser la foule de ses défis, de ses querelles, de ses prophéties fanfaronnes, avant d’atteindre son but et d’entrer à la chambre des communes. C’était en 1837. Quelques années plus tard, le vieux parti tory se dissolvait, abandonné de ses chefs, appauvri de tout ce qu’il possédait de talens éminens ; il appelait un homme qui se chargeât de le conduire, ou plutôt d’en rapprocher et d’en refondre les élémens épars. Alors paraît Coningsby. C’est le manifeste d’une ambition qui croit son heure arrivée. M. Disraeli dénonce aux vieux l’avènement des jeunes ; il prend la parole au nom du parti nouveau qui va naître, il en trace avec l’autorité d’un chef le rôle et les devoirs. L’année suivante, le flot des utopies révolutionnaires a grandi ; M. Disraeli marche à sa rencontré pour le maîtriser et se faire porter par lui. Sybil est une héroïne chartiste dans laquelle le sentiment des souffrances populaires s’associe aux privilèges indestructibles et tutélaires d’une haute naissance. C’est un traité d’alliance que le chef tory propose aux radicaux. Nous sommes à la veille de 1848 ; M. Disraeli publie Tancrède, écho des débats qui ont lieu dans le parlement sur les incapacités politiques des Juifs, peinture de l’inquiétude qui règne partout et de la crise sociale dont il essaie de signaler le remède. Les théories que la réflexion n’a point mûries, les plans de régénération sociale dont on ne prend pas la peine d’indiquer les moyens, remplissent ces romans. Qu’importent la réflexion et le bon sens, pourvu que ces vagues promesses ne nuisent pas à l’autorité de l’homme politique et servent ses vues ? L’auteur met en pratique sa maxime favorite : « l’homme n’est grand que lorsqu’il agit par passion, il n’est irrésistible que lorsqu’il parle à l’imagination. »

Si ses romans sont de la politique, sa politique ne tient-elle pas aussi du roman ? Combien il a fallu à M. Disraeli de temps, d’efforts et d’esprit pour se faire sincèrement adopter par un parti auquel un talent tel que le sien était pourtant si nécessaire ! C’est que ses idées n’entraient dans aucun cadre, ne ménageaient aucune tradition. Une seule chose était claire, à savoir son aversion déclarée et opiniâtre pour les whigs, « cette faction rapace, tyrannique, incapable. » Grand mérite assurément aux yeux des tories, mais qui ne suffisait pas pour dissiper tous leurs doutes. Le but qu’il annonçait était en effet inquiétant. A l’entendre, il ne s’agissait pas de moins que de créer de nouvelles forces politiques, de restaurer dans la société anglaise les deux grandes existences que la lutte égoïste des partis a effacées de l’histoire, le monarque et la multitude, de les affranchir l’un et l’autre du joug sous lequel ils sont tombés. « Le temps, disait-il dans la conclusion d’un de ses romans, le temps, qui mûrit tout, a fait germer enfin dans l’esprit anglais quelque soupçon que les idoles si longtemps adorées, les oracles si longtemps écoutés, ne sont point la vérité. On commence à cette heure à murmurer tout bas qu’obéissance et fidélité ne sont point une simple phrase, que la foi n’est pas une illusion, que la liberté populaire est quelque chose de plus substantiel et de plus large que le profane exercice des droits de souveraineté par telle ou telle classe politique. » Ces paroles, si peu explicites qu’elles fussent, renfermaient des menaces pour tout le monde. Rendre un corps à ces ombres, revenir à la monarchie patriarcale, rajeunir l’aristocratie en la forçant à mériter ses privilèges, refouler la démocratie pour jamais et la transformer en une clientèle volontaire et bien nourrie, voilà donc le rêve conçu par M. Disraeli. Encore une fois, y eut-il jamais politique plus romanesque ?

Deux noms, dont le rapprochement peut sembler d’abord inattendu, me viennent sans cesse à l’esprit lorsque j’embrasse d’un coup d’œil cette physionomie singulière d’homme d’état et d’écrivain, et ils aident, si je ne me trompe, à en démêler la signification. M. Disraeli me fait souvent penser à Henri Heine. Chez tous les deux en effet, même vivacité d’intelligence, même pénétration, même promptitude à saisir toutes les idées et à s’approprier pour un instant toutes les doctrines, même vagabondage d’imagination, même indiscipline de génie, même mélange bizarre de fantaisie et de pensée, de frivolité et de profondeur. Avec un sérieux apparent auquel on se laisse aisément surprendre, mais avec un don d’ironie qu’ils ne se donnent pas la peine de maîtriser, ils prennent plaisir à se jouer de toutes les convictions, et leur impertinence ne ménage ni les institutions ni les hommes. M. Disraeli a eu la chance, qui n’échut pas à H. Heine, de vivre dans un milieu où certains excès n’eussent jamais été tolérés. La rigidité de l’opinion en Angleterre a mis un frein à sa témérité native, elle a contenu dans les limites du bon goût son amour du scandale. Il a été préservé par là des licences d’expression dans lesquelles se complaisait le « Voltaire romantique. » Il n’a pas connu non plus les souffrances morales, les âpres soucis, les angoisses, les sérieuses épreuves, qui répandent l’amertume dans l’ironie du poète allemand, et lui arrachent parmi ses éclats de rire des cris si poignans ; mais comme il tranche néanmoins sur la société anglaise, sur cette société qui porte si gravement le joug des convenances, et qui punit parfois avec tant de rigueur ceux qui essaient de le secouer ! Quelle perturbation il jette dans son parti, quelle inquiétude il y sème par les saillies de sa verve goguenarde, ce champion de l’ordre aristocratique, ce soutien de la hiérarchie, cet admirateur des titres et de la fortune ! De quel doigt irrespectueux il lève tous les voiles et touche aux institutions qu’il prétend défendre ! Ici, comme chez H. Heine, on ne saurait méconnaître l’influence persistante de la race. L’un a fini par embrasser le catholicisme, l’autre est né dans l’église anglicane ; mais ils restent Juifs, et pour sa part M. Disraeli, courageux avocat des Juifs à la chambre des communes et dans ses livres, n’a jamais désavoué sa parenté avec eux [2]. L’eût-il essayé d’ailleurs que le sceau de la race, vivement empreint dans son génie et dans son caractère, l’aurait trahi. Malgré son torysme d’emprunt, on sent, il faut le dire à son honneur, dans le langage de M. Disraeli une sympathie de cœur pour les déshérités qui n’est guère une disposition anglaise et aristocratique : c’est bien plutôt un souvenir de l’égalité juive et un sentiment puisé dans la législation républicaine de Moïse ; mais ce qui est plus juif encore, c’est ce fonds de cynisme, dernière défense d’une race trempée de longue date par la persécution et le mépris, bronzée par l’habitude de l’outrage. M. Disraeli n’est pas plus exempt que H. Heine de cette audace qui défie le ridicule, et qui même sait en tirer parti. Rien ne le démonte ; il oppose, on le voit, une complète indifférence aux jugemens de ce monde à qui la maison d’Isaac a donné un sauveur, qu’elle domine encore dans son abaissement, et il est moins sensible à ses injures qu’au plaisir de lui jeter à la face toutes ses misères, de peindre la décadence et l’asservissement de cette chrétienté, « dont la moitié adore un Juif et l’autre moitié une Juive. » Que leur fait, aux descendans de cette race vouée pendant tant de siècles à la spoliation et à l’opprobre, que leur fait le sort de ces institutions qui ne sont pas son œuvre, qu’elle n’a connues si longtemps que par le poids et la variété des maux dont elles l’accablaient ? Si les Juifs sont aujourd’hui de la famille, en sont-ils depuis assez longtemps pour en épouser les passions et les soucis ? Ce titre de citoyen, que vous venez de leur jeter comme une aumône, peut-être parce qu’il n’a plus de prix à vos yeux, ce cadeau, qui ne témoigne que du déclin de votre orgueil, demande-t-il de leur part tant de reconnaissance ? Ne vous étonnez donc pas s’ils se sentent encore étrangers parmi vous, et si, en se mêlant à vos affaires pour y faire les leurs, ils ne vous cachent pas leur indifférence, et se vengent par la moquerie de quinze siècles d’abjection.

Ainsi s’explique la moitié du talent de H. Heine et de M. Disraeli ; mais H. Heine n’eut jamais qu’une ambition littéraire. Malgré son humeur batailleuse, quoiqu’il voulût qu’on gravât sur son tombeau une plume et une épée, il était trop véritablement poète pour désirer bien vivement entrer dans la vie publique, quand bien même l’état de l’Allemagne de son temps le lui eût permis. Il ne touchait à la politique qu’en homme d’imagination, a cause des émotions dont il était avide, et parce qu’elle fournissait une matière inépuisable à son génie moqueur. Il se contentait d’admirer Napoléon sans vouloir l’imiter. Au contraire M. Disraeli a dès sa jeunesse affiché l’ambition d’être un régénérateur politique. Il n’est pas de rêves si vastes dont il ne se soit bercé, et il n’a pas fait mystère de ses desseins. La première place parmi ses contemporains, dans son pays, est la seule qu’il ait jugée digne de lui, il s’est cru fermement appelé à l’occuper, et il n’a pas tardé un seul jour à le signifier au monde. Cette société que ses frères en Israël dominaient par la puissance de l’argent, il s’est donné pour mission de la dominer aussi en y conquérant l’autorité politique. Une foi dans sa mission à l’épreuve des railleries et des échecs, une assurance dans l’avenir qu’aucun mauvais présagé n’a jamais déconcertée, une patience que rien ne lasse à varier ses plans, à développer ses utopies, rappellent invinciblement le nom de Napoléon III. Sa naissance, son éducation, ne l’avaient pas préparé, comme le fils de la reine Hortense, au métier de prétendant : il l’a été néanmoins autant qu’il pouvait l’être dans un pays constitutionnel, et il s’est conduit comme tel sans douter de lui un seul moment. Servi, comme tous les prétendans, par ses folies autant que par son mérite, il montait de chute en chute vers le terme de son ambition : l’Épopée révolutionnaire était son Strasbourg, la querelle avec O’Connell était son Boulogne. Il a marché à son but avec la rectitude, l’ignorance des obstacles et le bonheur d’un somnambule. Il a conquis ce qui manque rarement aux audacieux, des admirations naïves et d’aveugles dévoûmens ; il ne s’est pas ému du nombre de ses adversaires, il était sûr qu’au jour du succès une partie d’entre eux se feraient honneur d’avoir deviné son génie. Peu ménager de promesses, il s’est fort peu soucié d’encourir le décri qui s’attache au charlatanisme, sachant bien que promettre beaucoup et se faire valoir intrépidement est un moyen de subjuguer les esprits qui ne s’use jamais. Il a eu, lui aussi, son socialisme, et pour en répandre les bienfaits il ne demandait que le pouvoir. Citoyen d’un pays libre, il ne cachait pas son mépris pour les libertés illusoires qui entravent les bonnes intentions de l’autorité, et qui retardent au profit d’un égoïsme de classe les félicités du peuple. Par malheur, il ne se trouvait pas, comme Napoléon III, dans un milieu favorable, et ce n’est pas merveille que son socialisme autoritaire n’ait point jusqu’à présent prospéré sur le sol anglais.

Personnellement M. Disraeli a fait une fortune dont il a lieu d’être satisfait. La prédiction qu’il jetait à la chambre des communes, le 7 décembre 1837, à travers les rires et les clameurs, s’est réalisée : il a bien fallu l’écouter à la fin, et depuis longtemps sa voix impose le silence et l’attention. Le pouvoir qu’il s’était promis de conquérir, il l’a exercé. Cette jeunesse à laquelle il a tant de fois prêché l’ambition comme le premier de ses devoirs et la plus salutaire des vertus sociales, qu’il appelait dans Coningsby et dans Sybil à sceller avec lui la réconciliation du peuple et de l’autorité, elle l’a reconnu et le reconnaît encore pour un de ses chefs. M. Disraeli a été trois fois chancelier de l’échiquier, il est devenu en 1868 premier ministre, et l’on a bien fait de saluer son avènement comme un honneur pour les lettres, comme une victoire du talent. M. Disraeli est arrivé sans patronage, en concurrence avec les noms historiques ; il a eu sa parole pour seul titre et sa plume pour tout écusson. Sa fortune est plus que le prix du mérite, elle est un paradoxe ; il devait échouer dix fois, ayant tant de chances contraires. Je ne parle pas de son isolement, de son nom, stigmate éclatant d’une origine qui devait soulever contre lui des préjugés, fort affaiblis à cette heure ! grâce en partie à son succès, mais encore redoutables il y a vingt ans. C’étaient là des obstacles qu’un talent comme le sien pouvait surmonter sans trop de peine, pour peu qu’il eût pris les chemins frayés, employé les moyens connus pour se faire pardonner de n’être pas de vieille souche anglaise ; mais d’autres obstacles tout autrement sérieux étaient en lui-même, dans son caractère, dans la nature de son talent. Il a voulu tout emporter d’assaut, la réputation et le pouvoir. Il a revêtu comme une armure l’insolence de l’esprit et de l’ambition. Il a déclaré après Falstaff que « le monde était son huître, » qu’il était résolu à l’ouvrir n’importe avec quel instrument. Il a multiplié les excentricités, accumulé comme à plaisir les doutes sur son bon sens, sur sa capacité politique, sur la sincérité de ses convictions. Il a réussi pourtant, et, si l’admiration doit être proportionnée à la difficulté vaincue, on ne saurait vanter trop haut son énergie, son activité et ses ressources.

En revanche, l’usage qu’il a fait du pouvoir, et c’est là-dessus que se jugent en définitive les hommes d’état, n’a pu répondre aux prétentions qu’il avait annoncées. Au pouvoir comme dans l’opposition, il a prouvé que personne ne parle mieux que lui, que nul ne s’entend mieux au maniement d’une chambre, n’exécute une manœuvre avec plus de dextérité ; mais il n’a pas épargné une défaite à son parti, il n’a pas retardé d’une heure le déclin précipité de la politique dont il s’est constitué le gardien. Il devait rajeunir, transformer le torysme ; il a été simplement conservateur à la manière de ses devanciers, et il n’a pas même conservé intact l’héritage qu’il avait reçu. Il lui est arrivé de moissonner ce que ses mains n’avaient pas semé, ce que d’autres influences que celles de son parti avaient mûri. Il s’est acquitté de cette tâche avec habileté, mais à contrecœur, et dès le lendemain les bras lui sont tombés de fatigue devant une autre besogne, bien faite néanmoins pour allumer son ambition. M. Disraeli a refusé d’entrer à la chambre des lords, et ce refus montre qu’à soixante-quatre ans il n’a rien perdu de son goût pour l’action. Il se peut que dans un de ces orages parlementaires qu’un vent imprévu amène d’une heure à l’autre il soit reporté au pouvoir. Tient-il en réserve quelque projet destiné à relever l’honneur du drapeau, ou bien faut-il s’attendre à le voir encore une fois, selon sa propre expression, « emprunter les habits de ses adversaires pendant qu’ils sont au bain ? » Je ne sais ; mais les promesses dont il a été prodigue ont été jusqu’à cette heure stériles. C’est que la hardiesse des théories, la beauté des plans, ne font pas le génie de l’homme d’état ; c’est que le roman le plus magnifique ne remplace pas l’étude consciencieuse des besoins du temps ; c’est que la pire chose en politique est de trop sacrifier au paraître.

Comme romancier, M. Disraeli ne laissera pas d’œuvre durable. Il a, qu’on me permette de le dire, mangé sa gloire en herbe. Il n’a jamais eu la patience de faire crédit d’une heure au succès. Ses romans politiques, les seuls auxquels on puisse reconnaître une valeur, sont eu la vogue. Que sont-ils aujourd’hui ? Des dates, et rien de plus. Ils marquent des étapes sur la carrière parcourue par l’auteur, ils rappellent un moment dans l’histoire des opinions et des modes en Angleterre.

Le public y cherchait autrefois avec empressement la secrète pensée de l’homme politique l’explication anticipée de sa conduite. Il ouvrait une oreille avide à ses révélations ; mais il faut qu’un révélateur soit jeune pour être écouté. Promettre n’est pas de tous les âges. Aussi Lothaire marque à cet égard une réserve à laquelle M. Disraeli n’avait pas accoutumé ses lecteurs. Il n’entreprend pas de résoudre d’emblée le problème religieux qui agite l’époque actuelle ; il ne se charge pas de réconcilier l’église anglicane et le catholicisme ; il se contente de décrire sans beaucoup d’émotion les prouesses des combattans, de nous y faire assister comme à un tournoi. On ne regretterait pas trop ce dogmatisme aventureux, ou plutôt on saurait gré à M. Disraeli d’être descendu de la chaire et du trépied, si son œuvre témoignait d’un effort sincère pour se conformer à la vérité humaine. Il n’en est rien. Aujourd’hui comme autrefois, tout lui est bon, pourvu qu’il s’égaie et se fasse applaudir. Toucher en passant du bout de sa cravache des personnes vivantes, mettre en scène à l’improviste M. Glyn, le whip de l’opposition lors de son dernier ministère, nous introduire dans la salle fumeuse où les fenians tiennent leurs assemblées, peindre à la grosse brosse un prétendu paradis aristocratique pour ébahir la foule, cela ne peut manquer de plaire aujourd’hui, et c’est une tâche plus aisée que de faire jouer puissamment les ressorts du cœur humain ; mais qui se souciera dans quelques jours de toutes ces belles choses ? M. Disraeli a porté dans la politique et dans la littérature les qualités d’un boute-en-train. Parce que le public applaudit volontiers à tout ce qui l’amuse, il a cru que le talent suffisait à tout. Cette erreur, qui est celle de beaucoup de gens d’esprit, explique pourquoi M. Disraeli n’est, dans la haute acception de ces deux mots, ni un homme d’état ni un écrivain. N’est-il pas trop tard pour qu’il en revienne ?


P. CHALLEMEL-LACOUR.


  1. En écrivant ces pages, il m’a été impossible de ne pas me rappeler plus d’une fois la chronique politique du 1er mars 1868, une des dernières et des plus éloquentes de M. E. Forcade, dans laquelle il donnait en termes chaleureux la bienvenue à M. Disraeli, premier ministre. La Revue avait publié dès 1844 un article étincelant de M. E. Forcade sur Coningsby. Très sensible aux réelles séductions de ce talent, dont il fut un des premiers en France a signaler les généreuses promesses, il n’avait pas cessé depuis d’en suivre avec un intérêt de prédilection le développement et la fortune. Il éprouva, comme il l’écrivait, « un épanouissement de cœur » lorsqu’il vit de si longs efforts couronnés enfin par le succès. L’examen de Lothaire m’a conduit à considérer la carrière politique et littéraire de M. Disraeli dans son ensemble. Je l’ai fait librement, sans craindre de m’écarter, au moins dans la forme, de quelques-unes des appréciations de notre regretté collaborateur.
  2. Dans la préface d’une nouvelle édition de l’ouvrage de son père, Curiosities of literature, publiée en 1858, M. Disraeli a donné d’intéressans détails sur l’histoire de sa famille. Ses ancêtres étaient d’abord établis en Espagne. Ils quittèrent ce pays au XVIe siècle pour échapper à l’édit d’inquisition de Torquemada, et allèrent se fixer à Venise. En témoignage de reconnaissance pour le Dieu qui avait guidé la famille à travers les périls et afin d’y perpétuer le souvenir de sa protection, ils changèrent leur nom sonore de Villaréal pour celui de Disraeli, nom que, selon notre auteur, aucune famille juive n’avait porté avant eux. Dans la ville des doges, ils joignirent le négoce et la banque, et firent une brillante fortune. Vers le commencement du règne de George III, la sécurité dont les Juifs jouissaient en Angleterre, depuis que le principe de tolérance à leur égard l’avait emporté sous Cromwell, détermina le chef de la maison à envoyer le plus jeune de ses fils à Londres pour y créer une succursale de la banque de Venise. Benjamin, c’était son nom, est le grand-père de l’ex-ministre. Il résidait depuis dix-sept ans en Angleterre, lorsqu’à l’instigation de sa femme il embrassa le protestantisme. « Ma grand’mère, dit à ce propos M. Disraeli, d’une beauté remarquable et d’une famille qui avait beaucoup souffert de la persécution, avait pour sa race ces sentimens d’amertume que les ambitieux ne sont que trop disposés à concevoir sous le poids de l’infériorité sociale à laquelle ils sont condamnés par leur naissance. Ces sentimens, qu’ils devraient, ce semble, réserver aux persécuteurs, atteignent souvent, chez ceux dont le tempérament a un certain degré de sensibilité, les persécutés eux-mêmes, et la colère, que devraient seule inspirer l’aveuglement et la malice de l’adversaire, n’épargne pas la conscience obstinée de celui qui souffre de ses injustices. » Benjamin Disraeli mourut en 1817. Il avait de l’esprit, des goûts élégans, et avait créé près de Londres un parc dans le style italien. Il comptait de nombreux amis dans la politique et dans les lettres. Cependant la répugnance de son fils Isaac pour les affaires lui causa une déception pénible. Ce fils, auteur d’un certain nombre d’écrits beaucoup lus autrefois et voué exclusivement à la culture des lettres, resta jusqu’à la fin pour son père une énigme. Tandis que les Juifs espagnols-portugais, les Sephardim, perdaient peu à peu l’empire de la bourse, les Aschkenasim ou Juifs allemands-polonais, les Rothschild, les Goldsmith, s’en emparaient. « Le conserver n’était pas notre destinée, dit M. Disraeli d’un ton modeste qui pourrait bien cacher un certain orgueil. »