Le Roman radical en Angleterre à propos des mœurs de l’aristocratie et du clergé

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LE
ROMAN DE MŒURS
EN ANGLETERRE

I. Barchester Towers, by Anthony Trollope ; 3 vol. in-8°, London 1857, Longman and Brown. — II. Doctor Thorne, 3 vol. in-8°, London 1858, Chapman and Hall.



Un de mes amis me racontait que, pendant son séjour à Londres, il logeait avec un vieux major anglais qui avait longtemps vécu sur le continent. Le major était gai, vif, familier ; il avait laissé sur le continent une partie de son enveloppe anglaise, et, comme il évitait avec soin dans la conversation de sortir du terrain des idées générales, on pouvait croire en l’écoutant qu’on avait affaire, non à un Anglais, mais à un compatriote. Le dimanche, lorsque tout le monde se rendait à l’office divin, le major seul restait au logis. « J’ai trop vécu sur le continent, je me suis gâté parmi vous, » répondit-il à notre ami, lorsque ce dernier lui fit remarquer en souriant qu’il s’était soustrait à l’observance du dimanche anglais. Enhardi par cette réponse, son interlocuteur, sans doute pour l’encourager dans ces bons sentimens, crut innocent de faire quelques plaisanteries sur l’hypocrisie religieuse, et en particulier sur l’église anglicane, pour laquelle il avait alors une haine intellectuelle tout à fait décidée. Un silence glacial accueillit ces téméraires plaisanteries : notre ami comprit que jusqu’alors il n’avait eu affaire qu’à un homme factice, à un cosmopolite, et qu’il venait de rencontrer à l’improviste l’homme véritable, l’Anglais. Dûment interprété, ce silence avait à peu près le sens que voici : « Il est possible qu’il y ait parmi nous beaucoup d’hypocrisie religieuse, mais ce n’est pas à moi de l’avouer. Il me plaît de me soustraire aux exigences de cette hypocrisie, mais je n’ai aucun droit de condamner ceux qui s’y soumettent. Beaucoup sont de grands pharisiens peut-être ; cependant, et malgré tout, ce sont mes compatriotes. Quant à l’église anglicane, je n’ai aucune envie de rechercher si ses doctrines sont ou non capables de soutenir les assauts de la logique ; je me contente, pour des motifs qui me sont personnels et qui ne regardent que moi, de ne pas fréquenter ses temples. Ce qui est certain, c’est qu’elle fait partie de la constitution nationale ; que ses dogmes soient ce qu’ils voudront, elle est l’église de la nation. Vous avez incontestablement le droit de l’attaquer, puisque vous n’êtes ni Anglais, ni anglican ; mais moi, qui fais partie de la nation anglaise, j’ai le devoir de me taire. Je puis cesser d’être croyant, mais je ne peux cesser d’être Anglais. »

Certes cette anecdote n’a rien de bien surprenant, et il est probable qu’il est arrivé quelque aventure semblable à tout Français voyageant en Angleterre ; mais elle est singulièrement caractéristique de la manière de sentir et de penser du peuple anglais. Le peuple anglais est celui qui consent le moins à se calomnier, ou seulement à médire de lui-même. Si rien n’égale à l’occasion l’arrogance de ses dédains pour l’étranger, rien n’égale en revanche la discrétion de ses antipathies domestiques. Placez un Français hors de son pays, il calomniera sans se faire prier et ses institutions et son gouvernement, si ces institutions et ce gouvernement sont contraires à ses idées personnelles. Les opinions personnelles d’un Français passent avant toute autre considération, et deux Français divisés d’opinions peuvent aisément devenir des ennemis irréconciliables. Le Français est tout amour pour ses opinions, il n’a que haine et mépris pour les opinions contraires aux siennes. Tout au contraire les préjugés de ses compatriotes sont presque aussi chers à un Anglais que ses propres opinions. Les divers membres d’une nombreuse famille ont nécessairement des caractères fort dissemblables ; la vieille grand’mère est très routinière, et répète à satiété les mêmes histoires connues, les mêmes proverbes surannés ; la tante, restée vieille fille, est remplie de manies très inoffensives pour tout le monde, excepté pour ceux qui sont forcés de vivre avec elle ; le fils aîné, téméraire et entreprenant, est gêné dans son audace par un père timide et prudent. Tous à l’occasion plaisantent les uns des autres, rient de leurs manies, se querellent même, et cependant, malgré ces inévitables dissemblances, tous se supportent et vivent en bonne intelligence : ils jugent avec indulgence leurs défauts, se pardonnent leurs écarts, et ont une certaine tendresse même pour leurs folies. Des vices d’esprit ou de caractère qui sembleraient haïssables à un étranger indifférent deviennent tolérables et excusables lorsqu’ils sont expliqués et jugés par une âme sympathique. Cette famille est la fidèle image de la nation anglaise. Depuis longtemps rassurés les uns contre les autres par la pratique des institutions libres, les Anglais forment comme une grande famille, dont les membres ont des intérêts distincts, mais ne sont séparés par aucun dissentiment profond. Unis par des principes communs et acceptés par tous, ils le sont encore, le sentiment de la race aidant, par les liens du sang. Les différentes classes de la société partagent les mêmes vertus et les mêmes vices ; elles ne sont séparées que par des nuances, importantes sans doute, mais qui ne suffisent pas à établir une différence tranchée. Une cordialité singulière, et qui ne se rencontre dans aucun autre pays, relie entre elles ces diverses classes ; les plaisirs préférés du peuple sont ceux de l’aristocratie, et nul ne s’entend mieux, ainsi qu’en témoignent les discours prononces sur les hustings, à parler le langage populaire qu’un membre de l’aristocratie anglaise. Toutes ces circonstances font de l’Angleterre une vaste franc-maçonnerie, une franc-maçonnerie à ciel ouvert et à la face des nations.

Voilà ce qu’il ne faut jamais perdre de vue quand on parle de l’Angleterre contemporaine, ou bien l’on risque de prendre des faits qui n’ont qu’une importance relative pour des événemens gros de catastrophes, et des nuages passagers pour des orages prochains. C’est, je le crains beaucoup, notre défaut dans les jugemens que nous portons souvent sur l’Angleterre. Les Anglais ont la voix rude et violente ; ils aiment à faire abus de locutions énergiques et triviales, qui, traduites dans notre langue polie, nous semblent parfois l’expression de la haine et de la colère. Laissez dire ! ce sont querelles de famille dans un ménage populaire, tempêtes domestiques. « Je ne sais si l’état est en danger, disait à propos d’une de ces fréquentes querelles de famille un des hommes les plus illustres de l’Angleterre ; tout ce que je sais, c’est que je vois l’état régulièrement en danger tous les dix ou quinze ans, et quant à l’église, depuis que j’existe, je ne l’ai jamais vue hors de danger. » Il est donc à craindre que ceux qui prophétisent à tue-tête la décadence de l’Angleterre ne prennent leurs désirs pour des réalités, et des querelles déménage pour des cas de divorce imminent. Dans les états comme dans les ménages, il n’y a divorce irrémédiable que lorsqu’il y a mésestime mutuelle et radicale incompatibilité d’habitudes. Tout ceci ne veut pas dire cependant qu’il n’y ait rien de changé en Angleterre, et qu’il ne s’y prépare pas de nouvelles métamorphoses ; les nouvelles générations, à mesure qu’elles se succèdent, changent la disposition du vieil édifice, et mettent au grenier une partie du vieil ameublement. Des hôtes nouveaux se sont introduits qui ont apporté avec eux des habitudes inconnues aux hôtes anciens ; mais ces nouveau-venus n’ont pas cherché à expulser du logis national leurs prédécesseurs : or il n’y a réellement révolution et danger dans les états que lorsque les nouveau-venus cherchent à expulser du logis commun les anciens propriétaires.

Je faisais toutes ces réflexions en lisant les vifs et amusans récits de M. Anthony Trollope. Ses romans sont écrits dans un esprit très radical, et cependant il est presque touchant de voir avec quelle affectueuse réserve il parle des gens qu’il semble le moins aimer. Il se sent enclin à excuser chacun des défauts qu’il veut blâmer, et il arrive à pardonner par toute sorte de raisons ingénieuses les fautes qu’il condamne intérieurement. Ses personnages nous sont si bien expliqués et par un esprit si sympathique, nous sentons si bien que la fatalité de leur situation ou les vices de leur éducation sont pour moitié dans leurs erreurs et dans leurs préjugés, que nous sommes portés à tout comprendre et à ne nous étonner de rien. Nous comprenons que ce gentilhomme se mésallie, et descende pour se mésallier jusqu’à une quasi-lâcheté. N’a-t-il pas son nom à perpétuer, son influence à maintenir ? Cet artisan parvenu, aujourd’hui baronet, a transporté dans sa nouvelle condition ses anciennes habitudes, et continue à s’enivrer comme au temps où il maniait la pioche et le marteau. Il vaudrait mieux sans doute pour ce baronet qu’il ne fût pas moitié brute et moitié homme ; mais quoi ! les vices brutaux ne sont-ils pas généralement le fléau des natures énergiques ? Ce clergyman directeur d’un hôpital détourne à son profit l’argent des pauvres, mais il le fait si innocemment ! Ses pauvres ne sont-ils pas bien nourris, bien logés, soignés avec une sollicitude toute maternelle ? Cet archidiacre est ambitieux et mondain, mais ses manières sont parfaites après tout, et quoiqu’il ait au plus haut degré l’âpreté cléricale, il est exempt de ces basses hypocrisies qui trop souvent caractérisent ses confrères. Infinis sont les ménagemens du romancier à l’endroit des personnages qu’il met en scène, même de ceux qu’il aime le moins ; il n’est pas un de leurs travers qu’il ne puisse expliquer, pas une de leurs fautes pour laquelle il ne puisse trouver une excuse ingénieuse. Il parle de ses personnages comme on parlerait de ses proches et de ses païens à un ami intime, avec une liberté pleine de réserve. Un scepticisme souriant et une bienveillance sournoise sent l’âme de ces récits et inspirent les jugemens de l’auteur sur la société anglaise. Si ses opinions sont radicales, elles sont sans amertume. Son indulgence est tiède et sans charité, mais ses railleries sont exemptes de haine. Il entre sans répugnance dans les officines où se prépare la cuisine sociale, politique et religieuse, et en observe curieusement jusqu’aux détails les plus bas ; mais cette curiosité ne lui inspire pas de dégoût pour le festin qu’il a vu préparer, et son avis, si on le pressait un peu, serait probablement celui-ci : c’est que la cuisine pourrait parfois être faite un peu plus proprement, mais qu’après tout elle est passable, et que certains plats sont encore excellens, sainement préparés, sans mélange de drogues étrangères et d’épices trompeuses.

Cette bienveillance railleuse a sans doute ses avantages, et en tout cas elle est le fruit de cette franc-maçonnerie instinctive qui porte les Anglais à se traiter mutuellement avec déférence et respect, même lorsqu’ils se querellent et qu’ils combattent dans des rangs opposés ; elle a aussi ses défauts, que nous devons indiquer à M. Trollope : elle est contraire aux exigences de l’art. L’art vit de contrastes et de partis pris ; il veut des caractères tranchés, sur lesquels le spectateur ou le lecteur puisse porter un jugement sans hésitation. L’auteur doit avoir pour ses personnages non cette amitié banale et cette sympathie presque indifférente que nous portons dans les relations de la vie ordinaire, mais l’amour et la haine que nous portons dans nos affections exceptionnelles. Il ne créera des personnages réellement grands et dignes de rester dans la mémoire du lecteur que s’il est capable de les haïr ou de les aimer de toute son âme. L’artiste ou le poète crée aux mêmes conditions qu’un amoureux aime ou qu’une âme violente hait. Lorsque nous aimons, nous ne tenons compte que des bonnes qualités de l’être aimé ; lorsque nous haïssons, nous ne tenons compte que des mauvaises qualités de l’être haï, et cet aveuglement volontaire que nous nommons passion prête à l’être aimé ou haï une grandeur qui lui manqué en réalité. Et cependant cet objet de notre amour et de notre haine n’est pas si angélique ni si monstrueux qu’il nous le paraît ; si nous étions plus tièdes, nous serions plus justes, et nous avouerions que nous sommes la dupe d’une illusion. Le scepticisme, qui ne se pique pas de passion, est certainement le meilleur juge de la nature humaine ; il sait que ce qui nous apparaît comme une vertu est souvent une forme supérieure d’un véritable vice, et que plus d’un vice n’est qu’une forme inférieure d’une vertu. M. Trollope pourrait donc répondre qu’il a voulu rester fidèle à la réalité, et que la réalité bien observée n’inspire ni ces haines implacables, ni ces ardentes amours : sans doute, mais tant pis pour la réalité. En même temps qu’elle amoindrit notre opinion sur la nature humaine, elle affaiblit nos affections. En restant fidèle à la réalité, on ne peut jamais aimer sans tempérer son amour d’un sourire ironique ; on ne peut admirer sans suspendre son admiration par une réflexion critique ; on ne peut haïr sans faire ses réserves. Comme tous les sentimens sont nécessairement tièdes, les personnages perdent en attrait et en sympathie ce qu’ils gagnent en vérité. C’est un peu ce qui arrive à M. Trollope : il affaiblit notre sympathie ou notre antipathie pour ses personnages à force de vouloir être impartial et de nous montrer tous les ressorts qui les font mouvoir, toutes les circonstances qui ont déterminé leur conduite. Il en résulte qu’après avoir terminé la lecture de ses romans, le lecteur hésite à prononcer un jugement. On ne sait trop que penser de ces personnages, et on aurait envie de garder à leur égard une réserve prudente. L’impression que laisse cette lecture est une impression de scepticisme : on ne se sent ni attristé ni réjoui, mais en humeur de gaieté mondaine et bienveillante, de gaieté sans chaleur ; on donnerait volontiers à tout venant des poignées de main indifférentes, et l’on se dit qu’il n’est pas d’homme si méprisable qu’il soit, qui ne puisse après tout vous faire passer agréablement une heure ou deux.

Tel est le côté réellement défectueux des romans de M. Trollope ; mais, cette critique une fois prononcée, on doit reconnaître que l’auteur a très habilement atteint le but qu’il s’était proposé. Ces romans sont une peinture de la vie provinciale en Angleterre, des mœurs de la société officielle, aristocratique, cléricale, dans les comtés ! La vie populaire, ce qui compose le fond solide, fixe, permanent des mœurs anglaises, n’y figure à aucun titre. M. Trollope s’est borné à décrire les mœurs superficielles, essentiellement transitoires, mobiles et changeantes de la société élevée, en un mot la vie mondaine dans un comté d’Angleterre à l’heure précise où nous le lisons. Il ne peint aucun caractère supérieur aux vicissitudes de temps et de lieu ; ce sont au contraire ces vicissitudes de temps et de lieu qui forment l’objet même de ses livres. La partie secondaire des œuvres d’imagination dévient chez lui la partie importante et essentielle. Il ne s’agit pas de savoir si le jeune squire épousera la fiancée de son choix malgré la volonté de ses parens, et même il nous importe assez peu qu’il l’épouse ; mais ce qui nous intéresse, c’est d’apprendre les motifs qui s’opposent à ce mariage, et d’observer les intrigues que l’on met en jeu pour le prévenir. Intrigues, manœuvres, jeu des influences, chassé-croisé des intérêts, modes passagères, cabales, coteries, médisances, voilà la substance de ces livres qui plaisent comme une semaine passée dans une petite ville de province. Au bout de votre voyage d’une semaine, vous avez sur les mœurs locales qui se déroulent sous vos yeux toute l’instruction désirable, vous avez vu beaucoup dé petitesses, de vilenies, d’intrigues, observé quelques personnes intéressantes, et écouté complaisamment beaucoup de médisances. Vous savez l’histoire de tous les mariages, l’origine de tous les procès, le chiffre approximatif de toutes les fortunes. Seulement il faudra renouveler de temps à autre connaissance avec la localité ; sinon, votre science sera bientôt hors d’usage. Avant peu, de nouveaux intérêts donneront naissance à de nouvelles intrigues ; ces modes de langage, ces nuances de mœurs seront devenues surannées. Ainsi des mœurs et des manières que nous présentent les livres de M. Trollope : ce sont des miroirs où se reflètent avec une précision minutieuse des scènes qui appartiennent à l’heure présente, des singularités qui n’auraient pas été possibles il y a dix ans, qui demain n’exciteront peut-être plus aucune surprise. Ces romans portent bien le caractère des mœurs qu’ils veulent dépeindre ; l’auteur leur a imprimé avec beaucoup d’art le cachet de la vie provinciale. Ils en ont la loquacité intempérante, l’ardeur médisante, l’âpreté futile. Il semble qu’on se promène dans les rues d’une petite ville avec un ami bien informé, qui vous raconte l’histoire de chaque famille en vous montrant du doigt chaque maison. — Voici la demeure du ministre de la paroisse ; il est allié à la famille du sguire. Longtemps il a été contraire au mariage des clergymen ; mais miss Béatrice a complètement bouleversé ses opinions. C’est un intime ami du docteur Thorne, le médecin de la famille Gresham. La jolie nièce du docteur ne va plus au château depuis qu’il a été connu que le jeune sguire avait pour elle un tendre sentiment. Pauvre Frank ! les affaires de son père sont en bien mauvais état, et s’il veut soutenir l’éclat de la famille, il faudra qu’il épouse une riche dot. Sa tante, lady de Courcy, avait voulu lui faire épouser une certaine miss Dunstable,… vous savez, la fille de ce Dunstable qui a inventé l’onguent du Levant. Cette lady de Courcy est vraiment cynique : dire qu’elle a pu proposer à son neveu, qui avait vingt et un ans à peine, une femme qui avait dépassé la trentaine ! Mais ces de Courcy sont tous ainsi, les plus orgueilleux, les plus infatués des mortels, les plus humbles et les plus rampans devant l’argent. Leur bassesse cependant ne leur réussit en rien. Vous savez que Moffat, le représentant de Barchester, qu’ils croyaient tenir dans leur nasse, leur a échappé comme un plat drôle qu’il est. Il a préféré les beaux yeux de sa cassette aux beaux yeux de miss Augusta Gresham. L’affaire s’est réglée par une volée de coups de cravache que lui a administrée le jeune Frank. — Et les histoires succèdent aux histoires, si bien qu’avant la fin de la promenade on connaît à fond les annales de tous ceux qui portent un nom dans la ville et les environs.

Faisons plus intime connaissance avec les personnages du Barsetshire, un comté imaginaire où M. Trollope a placé la scène de ses romans. Nous resterons, s’il vous plaît, dans les hautes régions de la société, parmi les seigneurs et maîtres du pays. Il est mutile de dire qu’à l’heure présente encore, le comté est soumis à l’influence aristocratique ; cependant, par suite de nombreuses circonstances, cette influence baisse forcément. Le plus puissant seigneur du pays, le duc d’Omnium, est whig, et par conséquent l’intérêt politique du comté est essentiellement whig. Curieux personnage, ce duc d’Omnium. C’est un whig de la vieille école, un de ces despotiques patriciens dont vous rencontrerez le type accompli sous la restauration des Stuarts et le règne de Guillaume III, un de ces patriciens dont l’idéal de gouvernement, selon la remarque ingénieuse de M. Disraeli, se rapprochait singulièrement du gouvernement vénitien, une république de grands, seigneurs avec un doge sous le nom de roi ; type curieux, qui commence à disparaître, de libéralisme insolent, d’orgueil factieux et de sécheresse aristocratique ! Le whig d’autrefois, dont le duc d’Omnium est un des derniers représentai, formait un contraste frappant avec le vieux tory royaliste, aux opinions despotiques et au cœur populaire. Lord Omnium, on peut le croire, n’est pas un courtisan ; il se moque des faveurs de la cour. Le premier ministre, s’il est whig, n’est tout simplement que l’intendant chargé d’administrer ses intérêts politiques ; s’il n’est pas whig, c’est un intrus dont on doit se défier, et qu’il faut songer à remplacer au plus vite. La reine est sa dogaresse, et lorsqu’il lui arrive d’aller à la cour, il ne manque jamais de faire comprendre, d’une manière ou d’une autre, que la reine n’est que la reine, et qu’il est le duc d’Omnium. Pourquoi ne traiterait-il pas d’égal à égal ? Son revenu est aussi considérable que celui de la reine, sa position est plus indépendante, et si son influence est moins étendue, elle est certainement plus directe. Il a été, dit-on, un grand débauché, telle est au moins la rumeur publique, mais personne n’a jamais rien vu de ses débauches, car le duc est aussi discret qu’orgueilleux ; il évite le scandale par fierté, sinon par vertu.

« Il y avait hier soir une nombreuse réunion chez le duc de Bed-ford, et on a adopté telle ligne de conduite sur l’avis du noble duc, » disaient les journaux anglais à l’époque d’une des dernières crises ministérielles. « Vraiment ! répondait quelques jours après un pamphlétaire d’origine irlandaise, et l’on viendra nous parler de la liberté du parlement ! Le duc de Bedford a émis un avis ! et qui donc se soucie dans le peuple de l’avis du duc de Bedford ? qui donc l’a jamais connu ? à quelle importante mesure politique a-t-il attaché son nom ? Le public connaît un certain membre de la famille des Russell, l’honorable lord John ; mais quoi ! ce n’est pas lui dont on prend l’avis, c’est le duc de Bedford ! » Ah ! mon Dieu, oui, respectable pamphlétaire : telle est la loi même des sociétés libres. De plus habiles, de plus actifs, de plus illustres, peuvent être les défenseurs de la cause que représente le duc de Bedford ; mais le duc de Bedford est cette cause elle-même en personne, et lorsqu’il parle, c’est elle qui parle par sa voix. Le duc d’Omnium était donc puissant non par son intelligence et son mérite personnel, mais par sa naissance et par la cause qu’il représentait. L’influence de cet homme, qui n’était ni célèbre, ni intelligent, ni vertueux, faisait mouvoir et agir à son gré des gens qui étaient presque ses égaux par la naissance, et qui étaient ses supérieurs par les dons de la nature. Il avait sous sa domination immédiate lord de Courcy, un whig très moderne celui-là, un whig courtisan, flatteur, un peu servile, qui aimait à briller aux réceptions de la reine, et qui ne se faisait pas prier pour accepter les faveurs d’un premier ministre, un whig venu au monde dans une époque de mœurs administratives. Par la famille de Courcy, le duc d’Omnium tenait dans sa main la famille des Gresham, et par les Gresham tous leurs fermiers et tenanciers. Les Gresham cependant étaient tories de père en fils, mais des revers de fortune les avaient frappés : on s’était vu réduit à projeter une mésalliance avec un parvenu, protégé du duc d’Omnium, dont il avait fallu subir indirectement l’influence politique. Ce tout-puissant seigneur se conduisait envers ses créatures et ses vassaux avec une majesté olympienne, il les traitait avec magnificence et libéralité ; mais sa libéralité était glaciale et n’admettait aucune marque de familiarité. Le jeune Frank Gresham, habitué comme tous les tories de bonne race à ne reconnaître aucun supérieur, fut fort scandalisé le jour où, étant invité à un grand dîner chez le duc avec lord de Courcy, toute la noblesse et la meilleure bourgeoisie des environs, il fut reçu à son arrivée non par le duc, mais par l’intendant de ses terres. Le duc était trop grand seigneur pour recevoir lui-même ses convives, et savait trop ce qu’il se devait pour leur adresser la parole. Il assista en personnage muet à ce dîner splendide, dont l’ordonnance était d’ailleurs parfaite. Le jeune Frank partit furieux, mais il eut pour la première fois une idée nette de l’inégalité des conditions. Il apprit quelle différence il y avait entre une famille de commoners et une famille de lords d’Angleterre, entre un Gresham de Greshambury et un duc d’Omnium.

Quittons cet éminent et taciturne personnage, trop grand seigneur pour être intéressant, et dont le rôle est d’être muet. Descendons un peu plus bas, là où l’humanité commence à palpiter et où nous pourrons sentir des cœurs qui aiment et qui souffrent. Entrons, par exemple, dans le manoir de Greshambury. Les Gresham étaient une des meilleures familles de commoners de l’Angleterre, et de père en fils ils avaient représenté au parlement depuis des siècles l’intérêt tory. Ils avaient dans le sang toutes les bonnes et excellentes qualités qui ont distingué de tout temps les gentilshommes campagnards anglais, surtout lorsqu’ils étaient de race tory : la fidélité du cœur, la cordialité des manières, la familiarité populaire, l’entêtement des opinions. De bonnes gens, ces squires tories, plaisantant fort peu sur leur noblesse, mais sans fierté avec les petits ; des gens faits pour s’entendre avec les curés anglicans et le simple peuple des campagnes, comme les orgueilleux oligarques whigs avec les intraitables dissidens et les violens yeomen du Yorkshire et du Lancashire ! Le présent seigneur de Greshambury avait en lui toutes les bonnes qualités de sa race ; mais la fatalité avait voulu que la fortune qui protégeait sa famille suspendît un instant ses faveurs. Les Gresham étaient menacés d’une ruine presque complète. M. Gresham avait fait cependant un brillant mariage, car il avait épousé lady Arabella, sœur du puissant comte de Courcy ; mais cette alliance lui avait été plus nuisible qu’utile. Les de Courcy étaient whigs, et de temps immémorial les Gresham avaient représenté au parlement le parti tory. Les commettans de M. Gresham furent donc scandalisés lorsqu’ils le virent, tiède pour la vieille cause, pactiser avec les whigs, et continuer dans la vie politique son alliance matrimoniale. Ce fut en vain qu’il lutta aux élections de 1833 et de 1834 ; il perdit à cette lutte son temps, sa peine, et, ce qui était plus précieux, son argent. Ces insuccès politiques n’étaient pas précisément compensés par le bonheur domestique, car ils avaient irrité profondément l’orgueilleuse lady Arabella et renversé tous ses plans de vie élégante. Lui faudrait-il donc, au lieu de briller à la cour et dans les grands salons de Londres, partager la vie monotone d’un squire campagnard ? Les goûts et les dépenses des Gresham avaient été jusqu’alors les goûts et les dépenses des gentilshommes campagnards, les chevaux et les chiens. Lady Arabella introduisit dans le budget du squire un nouveau chapitre de dépense : un séjour chaque saison à Londres et le rajeunissement de l’antique mobilier. Enfin, dernière infortune, le ciel étendit sa bénédiction sur ce noble ménage et le rendit fécond, sans doute parce que les races nobles, étant comparables aux terres précieuses, doivent porter les plus riches moissons. Les enfans se succédèrent : plusieurs moururent il est vrai ; toutefois, à l’époque où Frank Gresham atteignit sa majorité, la postérité du squire était encore fort respectable. Toutes ces circonstances avaient singulièrement entamé la fortune des Gresham, si bien que, le jour où Greshambury célébrait la vingt et unième année du jeune héritier, la propriété du manoir était hypothéquée pour une somme de cent mille livres sterling.

Comment se tirer de là ? Bien des soucis, on peut le croire, torturaient le cœur du squire. La célébration de la vingt et unième année de Frank n’était pas ce qu’elle aurait dû être, en dépit des feux de joie et des tables dressées pour les fermiers assemblés. La joie manquait à cette fête de famille, et la parcimonie se trahissait dans cette abondance. Les fermiers comprenaient à la manière dont ils étaient traités que les choses étaient bien changées à Greshambury, et qu’elles n’allaient pas comme autrefois, du vivant du vieux squire. Le héros de la fête, Frank lui-même, aurait pu s’apercevoir de cette gêne présente, s’il eût eu du temps pour la réflexion au milieu de toutes les bienvenues et de tous les complimens dont il était accablé ce jour-là, car le matin même son père lui avait donné, selon l’usage, son cadeau de majorité,… un simple cheval, au lieu d’un attelage complet. Son cousin, l’honorable John, un membre vaniteux de la vaniteuse famille de Courcy, l’avait presque fait rougir de la modicité de ce cadeau. « Comment vous, vous montrer dans le comté avec un attelage composé d’un poney et d’un cheval non dressé, vous l’héritier de Greshambury ! » L’honorable John en parlait bien à son aise. Hélas ! la vanité de tous les Courcy mis ensemble, que pouvait-elle pour effacer une hypothèque de cent mille livres sterling ? La vanité cependant a ses ressources, car elle s’allie très naturellement à la bassesse, et la bassesse ne faisait pas défaut aux de Courcy. Le chef femelle de la maison, lady de Courcy, ouvrit un conseil de famille. Dans les conditions présentes, il ne restait plus qu’un seul moyen de sauver Greshambury. Frank devait faire un mariage d’argent ; tous les efforts de la famille devaient tendre à conclure le plus promptement possible une affaire de ce genre. Il importait peu que Frank continuât ses études à Cambridge et prît ses diplômes : l’important était qu’il fût marié sans retard. La mère ferait bien de surveiller la conduite de son fils et d’éviter toutes les occasions dangereuses où un jeune cœur peut se trouver pris à l’improviste. Il y avait là, dans la salle à côté, une amie, des misses Gresham, une certaine Marie Thorne, nièce du médecin de la famille, qu’on ferait bien d’éloigner. Les caractères politiques découvrent à première vue leurs ennemis : « Si ma fille avait une telle amie, je j’éloignerais au plus vite, » dit lady de Courcy de Marie Thorne. Ce serait en vain, et le conseil vient trop tard.

Lady de Courcy, avec une précipitation fiévreuse, va mettre à l’exécution ce plan, qui serait parfait, s’il n’avait pas le petit défaut de donner un démenti à l’orgueil nobiliaire de la bonne dame. Le lendemain des fêtes de Greshambury, elle enlève de force son neveu, l’emprisonne en voiture, et l’amène au château de Courcy. « Frank, l’honneur des Gresham veut que vous fassiez un mariage d’argent. C’est votre devoir de relever votre maison. — Fort bien ! ma tante. — J’ai trouvé un parti fort convenable pour vous. Avez-vous entendu parler de miss Dunstable ? — La fille de l’inventeur de l’onguent du Liban ? — Oui, sa fortune est immense. Elle vient passer quelques jours à Courcy ; je vous présenterai à elle. — Et quel âge a-t-elle ? — Je ne sais pas au juste,… environ trente ans ; mais qu’est-ce que cela signifie que miss Dunstable ait trente ans, ou n’en ait que vingt-huit ? Si vous l’épousez, vous pourrez considérer votre position comme faite pour toute la vie. » C’est fort bien raisonner ; on se demande toutefois comment s’y prend lady de Courcy pour réconcilier sa conduite pratique avec ses théories. Relever la fortune ébranlée de son neveu est une tâche honorable ; mais les moyens qu’elle propose ne seraient pas indignes d’une personne de basse extraction. Si lady de Courcy est juste avec elle-même, elle sera plus indulgente pour ces parvenus dont elle parle avec tant de dédain. On peut, à ce qu’il paraît, dépenser autant de bassesse pour conserver que pour acquérir, pour perpétuer un nom que pour le fonder. Spoliatis arma supersunt : c’est une noble devise aristocratique ; mais ce serait une bien cruelle ironie du hasard, si par hasard cette devise était celle des de Courcy. Dans tous les cas, les conseils de milady, quelque bas et répugnans qu’ils soient, sont assez bien en accord avec la devise qu’on pouvait lire au-dessus de la porte de Greshambury : Gardez Gresham. Est-ce que cette devise ne disait rien au cœur de Frank ? est-ce qu’elle ne lui rappelait pas son devoir, maintenant que Greshambury était en danger ?

Le roman de M. Trollope met donc en présence les deux plus grandes puissances de l’Angleterre : la naissance et l’argent. De ces deux puissances, quelle est la préférable ? Quelques personnes, en haine du dieu Mammon et de ses pompes, préfèrent hardiment la naissance, et peut-être n’ont-elles pas tort, quoique dans bien des cas l’argent ait le droit de réclamer et de dire pour sa défense qu’après tout il est un témoignage palpable et résonnant du courage, de l’énergie et de l’habileté pratique. Mais quoi cependant ? si ces deux puissances étaient également indignes de considération lorsqu’elles ne reconnaissent pas quelque puissance supérieure à elles et qu’elles ne consentent pas à obéir ? Lady de Courcy estime certainement sa naissance bien au-dessus de l’argent qu’elle convoite pour les siens, et pourtant elle ne s’aperçoit pas qu’elle a perdu par ses intrigues le meilleur des privilèges qui s’attachent à la naissance. L’orgueil de l’argent peut bien croître en proportion de cet abaissement de la naissance ; l’argent peut à juste titre se considérer comme le réel supérieur. Et maintenant ne pourrait-il pas se faire que dans bien des cas l’argent l’emportât en dignité, en délicatesse, en véritable noblesse ? C’est là précisément ce qui arrive dans le cas particulier qui nous occupe, où nous voyons la naissance s’efforcer de duper l’argent. Lady de Courcy avait calculé sans tenir compte du caractère de miss Dunstable, comme si, dans de pareils calculs, on pouvait faire abstraction de la nature humaine. Pour être la fille de l’inventeur de l’onguent du Liban, miss Dunstable n’en avait pas moins un cœur susceptible, une conscience éclairée, un tact sûr et délicat. Ses trente ans et sa position de vieille fille auraient suffi d’ailleurs pour faire comprendre à un observateur expérimenté qu’elle ne donnerait pas dans le piège grossier qui lui était tendu. Croire que, parce qu’elle avait trente ans et que sa main était encore libre, elle s’amouracherait à première vue d’un joli garçon moins âgé qu’elle de dix ans, et qu’elle le prendrait au mot à la première flatterie obligée qu’il lui adresserait, c’était faire injure à son caractère. Comment supposer qu’une femme de trente ans, héritière d’une immense fortune, d’une laideur agréable, pleine d’enjouement et d’esprit, n’eût pas entendu murmurer mille fois à son oreille des propositions intéressées ? Si elle ne s’était pas mariée dans de pareilles conditions, c’était librement, volontairement, et il était certes impertinent de penser qu’elle consentirait à jouer le rôle ridicule d’une vieille fille de comédie ou d’une héroïne à la Fielding. Elle savait que Frank ne l’aimait pas, ne pouvait pas l’aimer, et que tous les complimens qu’il lui adressait lui avaient été imposés par ordre. Dès le premier jour, au nez de lady de Courcy, la vive et enjouée jeune femme prit le parti de tourner la plaisanterie à son profit, et de transformer en flirtation amusante les poursuites officielles de Frank Gresham. Elle est vraiment intéressante, l’héritière de l’onguent du Liban, pleine de bon goût, d’expérience, d’une raillerie élégante et fine. Les scènes de flirtation sont vivement enlevées et donnent la meilleure idée de son esprit. Quant à son caractère, il se révèle tout entier dans la conversation décisive qu’elle eut avec Frank, lorsque ce dernier, le cœur gros et les lèvres tremblantes, vint par ordre de sa tante lui faire un aveu d’amour hypocrite. Nous citerons une partie de cette conversation, où le beau rôle se trouve, non du côté de la naissance, mais du côté de l’argent.


« — Oh ! miss Dunstable, dit Frank, vous ne comprenez pas le moins du monde la nature de mes sentimens pour vous.

« — Vraiment ! Alors j’espère que je ne comprendrai jamais. Je croyais comprendre cependant. Je croyais que vos sentimens à mon égard étaient ceux d’un bon et sincère ami, des sentimens auxquels on pouvait aimer à penser avec plaisir en les comparant à tous les mensonges que nous rencontrons. Je suis arrivée à vous aimer beaucoup, monsieur Gresham, et je serais vraiment désolée de ne pas comprendre la nature de vos sentimens.

« — Vous m’aimez, miss Dunstable ! Plût à Dieu que vous dissiez vrai !

« — Mais si, je vous assure.

« — Vous comprenez bien peu à quel point je vous aime, moi, miss Dunstable.

« Et il étendit sa main pour s’emparer de la sienne ; mais elle recula en le frappant légèrement sur les doigts.

« — Et qu’avez-vous à dire à miss Dunstable qui rende nécessaire que vous lui pinciez la main ? Je vous le dis sincèrement, monsieur Gresham, si vous consentez à jouer un rôle insensé, j’arriverai à cette conclusion, que tous les hommes sont des fous, et qu’il est inutile de chercher quelqu’un qui mérite qu’on s’intéresse à lui.

« — Fou ! oui ; est-ce donc être fou que d’avoir pour miss Dunstable assez d’attachement pour me rendre pénible la certitude que je ne la verrai plus ? Fou ! oui, certainement, un homme est toujours fou lorsqu’il aime…

« — Arrêtez, s’il vous plaît, monsieur Gresham ; avant que vous alliez plus loin, je désire que vous m’écoutiez. Voulez-vous me promettre de m’écouter un moment sans m’interrompre ?

« Frank fit cette promesse.

« — Vous êtes en train, ou plutôt vous étiez en train, car je vous ai arrêté, de me faire une déclaration.

« — Une déclaration ! dit Frank en faisant un léger effort pour dégager sa main de l’étreinte vigoureuse de miss Dunstable.

« — Oui, une déclaration, une déclaration mensongère, monsieur Gresham, mensongère, mensongère ! Regardez dans votre cœur, car je sais qu’après tout vous en avez un, regardez-y attentivement : monsieur Gresham, vous savez que vous ne m’aimez pas, que vous ne m’aimez pas comme un homme doit aimer la femme qu’il jure d’aimer… Comment est-il possible que vous puissiez m’aimer ? Je suis votre aînée, Dieu sait de combien d’années ! Je ne suis ni jeune ni belle ; je n’ai pas été élevée comme doit l’être celle que vous aimerez un jour, et dont vous ferez votre femme. Je n’ai rien qui puisse me faire aimer de vous ; mais,… mais je suis riche.

« — Ce n’est pas cette raison ! reprit avec force Frank, qui se sentit impérieusement obligé de dire quelque chose pour sa défense.

« — Oh ! monsieur Gresham, je crains que ce ne soit la raison au contraire ! Quelle autre raison aurait pu vous faire concevoir le dessein de parler d’amour à une femme telle que moi ?

« — Je n’ai conçu aucun dessein, dit Frank, qui parvint enfin à dégager sa main. Vous me jugez mal en cela, miss Dunstable !

« — Tenez, vous me plaisez si fort, et même je vous aime tant, — s’il est permis à une femme de donner le nom d’amour à un sentiment d’amitié, — que, si je croyais que l’argent, l’argent seul pût vous rendre heureux, je vous en comblerais volontiers. Si vous le désirez, monsieur Gresham, vous l’aurez.

« — Je n’ai jamais pensé à votre argent, dit Frank avec humeur.

« — Mais cela me navre, continua-t-elle, cela me navre de penser que vous, si jeune, si gai, si brillant, vous ayez essayé de conquérir la fortune de cette manière. De la part des autres, je n’ai pas pris garde à de telles paroles, pas plus qu’au vent qui passe. » Et alors deux grosses larmes roulèrent dans ses yeux et auraient coulé le long de ses joues rosées, si elle ne les avait vivement essuyées du revers de la main.

« — Vous vous êtes entièrement trompée sur mes sentimens, miss Dunstable.

« — Si je me suis méprise, je vous demande humblement pardon ; mais,… mais…

« — Vous vous êtes méprise, méprise en vérité…

« — Comment me serais-je méprise ? Est-ce que vous n’étiez pas en train de me dire que vous m’aimiez, de me débiter d’absolus non-sens, de me faire une offre de mariage ? Si je me suis méprise, je vous demande pardon… Vous me feriez presque penser qu’il n’y a personne d’honnête dans ce monde fashionable auquel vous appartenez ; Je sais très bien pourquoi lady de Courcy m’a invitée à venir ici ; comment ferais-je pour l’ignorer ? Elle a été si peu discrète dans l’exécution de son plan, que dix fois par jour elle a lâché son secret ; mais à mon tour je me suis dit vingt fois au lieu de dix que si elle était rusée, vous étiez honnête.

« — Et suis-je donc malhonnête ?

« — J’ai ri dans ma manche de voir comment elle jouait son jeu, et d’observer autour d’elle les autres qui jouaient le leur, tous se figurant qu’ils allaient mettre la main sur l’argent de la pauvre folle accourue à leur invitation ; mais je n’ai pu rire qu’aussi longtemps que j’ai pensé que j’avais un véritable ami pour rire d’eux avec moi : on ne peut plus rire quand on a tout le monde contre soi.

« — Je ne suis pas contre vous, miss Dunstable.

« — Vous vendre pour de l’argent ! Ah ! si j’étais un homme, je ne vendrais pas un fétu de liberté pour des montagnes d’or. Quoi ! m’enchaîner, dans toute l’ardeur de la jeunesse, à une personne que je ne pourrais jamais aimer à aucun prix ! Me parjurer, me rendre misérable, et non-seulement moi, mais elle aussi, tout cela afin de vivre dans l’oisiveté ! Bon Dieu ! monsieur Gresham, est-il possible que les paroles d’une femme comme votre tante aient eu assez de puissance sur votre cœur et vous aient assez corrompu pour vous pousser à une aussi vile folie ! Avez-vous donc jeté à l’oubli votre âme, votre esprit, votre énergie virile, le trésor de votre cœur ? Et vous si jeune ! Oh ! par pudeur, monsieur Gresham, par pudeur !… »


L’intérêt réel et la portée sérieuse du roman consistent dans ces rencontres, dans ces duels entre la naissance et l’argent. Il s’en faut de beaucoup que les armes employées dans ces duels soient toujours courtoises. Nous venons de voir un cas particulier où l’honneur et la noblesse se trouvent du côté de l’argent. La naissance a été vaincue, il est vrai, mais elle a été vaincue avec honneur par les armes qui devraient être les siennes, et si elle a été humiliée, elle n’a pas été ridiculisée. Les choses ne se passent pas toujours aussi honorablement, et il est des cas fréquens où le ridicule s’ajoute à l’humiliation. L’argent a aussi son orgueil, un orgueil parfois grossier et stupide, mais d’autant plus dangereux qu’il est plus grossier. Il connaît son prix, il sait qu’il est une valeur solide, palpable. En outre, il a certains défauts ou certaines qualités qui le rendent difficile à vaincre, et qui déroutent tous les plans de ses adversaires. En premier lieu, il n’est pas imaginatif et romanesque de sa nature, et quoiqu’il soit accessible à la flatterie, il consent avec peine à se livrer contre des avantages purement immatériels. La naissance est une valeur fondée sur l’opinion ; il repose, lui, sur une base plus solide, il se rit de l’opinion, car il a la conscience de pouvoir acheter ce que l’opinion respecte. Il est donc vain de ses avantages, aussi vain qu’une femme coquette peut être vaine de sa beauté. La nécessité inexorable força la famille Gresham à faire intime connaissance avec les bons et les mauvais côtés de cette puissance redoutable. Cette famille avait éprouvé une défaite honorable dans l’affaire de miss Dunstable ; mais une humiliation plus complète l’attendait. En même temps que lady de Courcy travaillait de son mieux à vendre à la vieille miss Dunstable la jeunesse et la beauté de Frank, elle était parvenue à vendre à un millionnaire de basse extraction la jeunesse et la beauté de l’aînée de ses nièces. Miss Augusta Gresham allait épouser M. Moffat, fils d’un tailleur enrichi, représentant de Barchester par la grâce du parti whig et du duc d’Omnium. Les promesses étaient échangées, les premiers arrangerons avaient été pris. Malheureusement la dot de miss Augusta Gresham était mince : six ou sept mille livres tout au plus ; la richesse véritable qu’elle apportait à son époux était sa noblesse et son nom. Les Gresham et les de Courcy estimaient que cette richesse balançait convenablement les millions de M. Moffat. Miss Augusta, qui faisait un mariage de raison et pour ainsi dire de résignation, estimait que le sacrifice qu’elle s’imposait dépassait tous les millions de la banque d’Angleterre. D’où venait cependant qu’à mesure que le moment solennel approchait, M. Moffat paraissait plus froid, et qu’il inventait chaque jour de nouveaux prétextes pour rester éloigné de la demeure de sa fiancée ? M. Moffat avait calculé la dot de miss Augusta, et ses calculs avaient abouti à ce résultat : que la balance était inégale entre ses millions et la noblesse de sa fiancée. Il s’était demandé quel était celui qui donnait le plus dans cette transaction, et il avait trouvé que c’était lui. Il se repentait donc de s’être engagé si imprudemment, et il cherchait un moyen honorable de se délier de ses promesses. De moyens honorables, il n’y en avait pas, mais il y en avait de malhonnêtes. Il n’hésita pas à les prendre, et quinze jours avant l’époque fixée pour le mariage, il écrivit une lettre éloquente à force de bassesse, pour déclarer qu’il renonçait au bonheur d’être l’époux de miss Augusta. Les de Courcy crièrent à l’ingratitude contre cet homme dont ils avaient fait un représentant, les Gresham crièrent à l’insolence, et le jeune Frank punit la lâcheté de Moffat en lui administrant une solide volée de coups de cravache entre Trafalgar-Square et Pall-Mall. M. Moffat n’en gardait pas moins ses richesses réelles, et n’en avait pas moins abandonné miss Augusta et ses richesses imaginaires. Telles sont les humiliations que vous prépare l’argent, lorsqu’on fait à cette puissance des avances trop empressées.

À considérer les choses d’un peu près, l’argent a sur la naissance une réelle supériorité. Il est cynique, mais il est généralement exempt d’hypocrisie. Il étale naïvement, complaisamment son insolence, ses scandales et ses vices ; il dit tout haut la bonne opinion qu’il a de lui-même, il ne respecte rien, ne ménage rien, et s’en vante. En un mot, il met la théorie d’accord avec la pratique ; ses actions sont en harmonie avec ses pensées. La naissance n’est pas cynique, mais en revanche elle a un vice plus grand : elle est pharisaïque. Elle cache ses convoitises sous un étalage pompeux de grands sentimens et sous une phraséologie chevaleresque ; elle cherche à combiner les avantages de la dignité et les avantages de l’avilissement ; elle dirige toutes ses manœuvres de manière à faire croire à la société qu’elle reste elle-même lorsqu’elle s’abaisse. Les de Courcy étaient passés maîtres dans cet art du pharisaïsme social. Quelques années après la rupture de son mariage avec M. Moffat, miss Augusta Gresham reçut l’aveu d’un nouvel amour. M. Mortimer Gazebee n’était point d’une illustre naissance, il n’avait point une de ces situations brillantes et n’exerçait pas une de ces professions qui font excuser par l’aristocratie la bassesse de l’origine, car certaines fonctions confèrent partout à celui qui les possède, mais en Angleterre plus qu’ailleurs, une demi-aristocratie : M. Mortimer Gazebee n’était ni membre du parlement comme M. Moffat, ni clergyman comme M. Caleb Oriel, l’époux de la jeune sœur de miss Augusta. Il exerçait une profession tout à fait plébéienne, il était simple attorney ; mais sa personne était élégante, ses manières polies, et miss Augusta se sentait pour lui un commencement de tendre inclination. Cependant, avant de répondre affirmativement à la demande de M. Mortimer Gazebee, elle voulut consulter quelqu’un de ses parens, et elle choisit pour confidente de son amour naissant sa cousine, lady Amelia de Courcy. C’était un choix malheureux : lady Amelia était restée fille jusqu’à trente-cinq ans, et s’était résignée en rechignant. Elle était fort disposée par conséquent à faire peser sur les sentimens d’autrui la tyrannie qui avait comprimé les siens, et à se proposer orgueilleusement comme un modèle à suivre. Elle écrivit donc à sa cousine une lettre pleine de principes et de préceptes aristocratiques. Elle-même aurait pu être heureuse en consentant à épouser un plébéien ; elle ne l’avait pas voulu cependant. La noblesse a ses privilèges et sa responsabilité ; elle doit payer ses privilèges, s’il le faut, même au prix de son bonheur. Passe encore si M. Gazebee exerçait une profession élevée et en quelque sorte privilégiée ; il était attorney par malheur, et rien ne pouvait effacer ce vice radical. Il est vrai qu’on avait jadis proposé à miss Augusta un homme qui était d’une naissance aussi obscure ; mais M. Moffat était millionnaire. « Le monde rétrograde, hélas ! dit lady Amelia : selon les nouvelles et pernicieuses doctrines qui ont cours aujourd’hui, une dame de sang noble ne se mésallie pas en épousant un homme riche et d’une position quasi-aristocratique. Le monde juge ainsi maintenant ; je puis le désapprouver, mais non le changer. Le mariage projeté avec M, Moffat, s’il n’était pas tout à fait satisfaisant, n’était point déshonorant ; mais avec M. Gazebee les choses sont fort différentes : c’est un homme qui gagne son pain,… honnêtement oserai-je dire, mais dans une humble position. Vous dites qu’il est très respectable : je n’en doute pas ; mais M. Scraggs, le boucher de Courcy, est aussi un homme fort respectable. » Certes la logique aristocratique ne peut être poussée plus loin ; la théorie est très complète en elle-même et ne laisse rien à désirer. Elle équivaut peut-être à un préjugé, mais ce préjugé est énoncé clairement, résolument, avec une certaine fierté et un noble dédain. Cette théorie convainquit miss Augusta ; il lui sembla que sa cousine exprimait les sentimens qui convenaient à une femme noble : elle fit taire son cœur et repoussa froidement les offres de M. Gazebee. Miss Augusta avait été dupe ; tout cet étalage de sentimens aristocratiques était pur pharisaïsme. Trois ans après cet incident, lady Amelia consentait à épouser elle-même l’attorney de basse extraction, et sa conduite pratique donnait un démenti formel à ses théories.

Le roman de M. Trollope, qui a pour titre le Docteur Thorne, nous présente, comme on le voit, l’image d’une société aristocratique envahie de tous côtés par des circonstances démocratiques : je dis à dessein circonstances, car, chose curieuse et fort importante, la transformation sociale en Angleterre ne s’opère pas en vertu de principes abstraits et de théories philosophiques, mais en vertu des nécessités mêmes et des exigences de la vie. Les affaires d’intérêt, les rapports politiques, le désir d’ennoblir et d’entourer d’éclat une fortune laborieusement conquise, le désir non moins puissant de soutenir une influence séculaire qui disparaît, rapprochent les classes malgré leurs antipathies et leurs préjugés. Cette marée démocratique est fort envahissante, elle n’est point néanmoins aussi dangereuse qu’elle le paraît. De ces grandes fortunes que chaque jour voit éclore, une partie est absorbée par l’aristocratie, l’autre disparaît presque aussitôt sans laisser de traces. Les classes moyennes, qui sont douées au plus haut degré du génie de l’initiative, manquent aussi au plus haut degré de la prudence qui est nécessaire à la conservation et à la stabilité. La mobilité semble leur loi : plus qu’aucune autre classe, elles obéissent aux vicissitudes de l’inconstante fortune ; elles s’élèvent et s’abaissent avec le mouvement de sa roue rapide. C’est surtout en France, où elles ont été toutes-puissantes, qu’on a pu saisir cette inaptitude à la fixité et à la stabilité qui les distingue particulièrement. Et cependant en France elles ne rencontraient aucun obstacle, elles n’avaient à redouter aucune influence qui leur fût contraire, elles n’avaient à craindre que leurs propres rivalités. Que sera-ce donc en Angleterre, où elles ont pour rivale une classe forte de son influence traditionnelle et éblouissante du prestige d’un éclat séculaire ? Patiente comme toutes les institutions consacrées par le temps, l’aristocratie voit sans s’émouvoir les tentatives envahissantes de cette démocratie ambitieuse. L’énergie des classes moyennes, qui semblerait devoir être fatale à l’aristocratie anglaise, devient pour elle en dernier résultat un instrument de stabilité. Les classes moyennes lui servent à combler les lacunes qui se forment dans les partis politiques, à réparer les brèches que le temps a faites à sa fortune, à étayer ses manoirs, même à les réédifier à la moderne, de manière à ne plus blesser par des apparences féodales la susceptibilité démocratique. La meilleure part du labeur des classes moyennes va donc grossir la richesse et la puissance des classes nobles. Le roman de M. Trollope nous fournit un exemple frappant de cette puissance en quelque sorte fascinatrice et de cette capacité d’absorption de l’aristocratie anglaise.

Les propriétés de Greshambury étaient, ainsi que nous l’avons dit, grevées d’une hypothèque de cent mille livres sterling, et cette hypothèque était entre les mains d’un riche radical, sir Roger Scatcherd. Malgré son titre de baronet, sir Roger n’était pas de race noble ; tout Barchester l’avait connu au temps où il s’appelait Roger Scatcherd, et où il était simple tailleur de pierre. Son histoire est curieuse et instructive à la fois, car elle permet de comprendre quelques-unes des causes qui contribuent à l’instabilité des classes moyennes. Roger Scatcherd était renommé à la fois comme étant le meilleur ouvrier dans sa profession et le plus grand buveur d’alcool qu’il y eût dans le comté. Toute l’histoire de sa prospérité et de sa ruine est dans ces deux mots. Par son intelligence, Roger s’élevait beaucoup au-dessus de ses égaux, et cette supériorité lui avait permis de choisir ses compagnons d’ivrognerie ailleurs que parmi ses camarades. Un de ces amis de taverne appartenait à la gentry du comté, et se, nommait Henri Thorne. De même que Roger Scatcherd, en dépit de ses vices, s’élevait au-dessus de ses égaux, Henri Thorne, en dépit de sa naissance, était entraîné à rechercher la société de ses inférieurs. Ces deux personnages vécurent ensemble en bonne et vicieuse intimité jusqu’au jour où Henri Thorne, abusant des facilités que lui offrait cette confraternité de débauche, s’avisa de séduire Marie Scatcherd, la propre sœur de Roger. Le jour où ce dernier eut connaissance du déshonneur de sa sœur, il s’enivra plus que de coutume ; puis, sous l’influence de cette ivresse, il alla à la rencontre de Henri Thorne, et, sans prononcer une parole, l’étendit mort à ses pieds. Il passa en coup d’assises, et fut condamné pour simple délit à un emprisonnement de six mois. À sa sortie de prison, il se maria, et vécut longtemps dans la gêne la plus grande. Enfin son énergie prit le dessus, et un jour arriva où ses remarquables facultés d’artisan appelèrent sur lui tous les yeux et l’élevèrent à la fortune. Il devint un des entrepreneurs les plus renommés de tous les grands travaux publics, un constructeur habile, heureux et opulent. Toutes les fois que le gouvernement ou une compagnie industrielle avait besoin de la prompte exécution d’un chemin de fer, de quais, de docks et autres édifices modernes, on en confiait le plan à Roger Scatcherd, et le plan était exécuté avec une célérité énergique. Bref, sa vigueur de volonté le servit si bien, qu’elle en fit pendant quelque temps une sorte de grand personnage, une manière de Stephenson et de Joseph Paxton. Enfin, comme nous vivons dans une époque démocratique, la reine voulut récompenser en lui le mérite personnel, et créa baronet ce fils de ses œuvres, qui semblait déjà suffisamment récompensé par la fortune qu’il avait acquise.

Ce parvenu ennobli va donc faire souche et fonder une maison ? Eh bien ! non. Il y a dix chances contre une pour que cette fortune brillante passe comme un nuage, et pour que son titre s’éteigne avec lui. Et d’abord, ni son titre, ni sa fortune ne lui conféreront jamais une influence véritable. Sir Roger siégera peut-être au parlement ; il sera écouté avec intérêt sur toutes les matières qui sont de sa compétence, mais son influence politique sera toujours nulle. Il n’a pas assez de lumières pour faire prévaloir son opinion sur celle d’un homme éclairé ; il n’a pas assez de finesse pour se mesurer avec des hommes habitués à distinguer les plus délicates nuances. Parmi le peuple de son comté, qui l’aime sans le respecter, ses paroles seront applaudies comme celles d’un camarade ; mais elles ne seront jamais écoutées comme celles d’un gentleman. Le peuple l’avait connu trop familièrement pour le prendre jamais au sérieux, et trop de fois il avait entendu dire par ses voisins : « Scatcherd s’est enivré toute la semaine dernière ; il paraît qu’il a bu plus de trois gallons d’eau-de-vie. » Sur les classes éclairées, sir Roger n’avait donc et ne pouvait avoir que l’influence d’un artisan habile dans son métier ; sur le peuple, il avait l’influence d’un ouvrier et non d’un baronet. Telle était en effet la fatalité de sa position ; anobli, il n’était encore au fond qu’un artisan, car il s’était élevé non par un effort de génie, mais par un effort de volonté, — non pas malgré son métier, mais à l’aide même de son métier. Il appartenait à cette classe d’hommes qu’ont représentée admirablement et dans tout l’éclat qu’elle peut atteindre certains radicaux anglais, à cette classe d’hommes qui obtiennent une influence matérielle, mais non une influence morale, à qui les choses sont soumises, à qui les personnes échappent. Sir Roger était donc anobli sans être noble, et son titre était une décoration plutôt qu’un privilège réel. Ses efforts faisaient honneur à son énergie plutôt qu’à sa nature morale, et cependant cette énergie même était vicieuse. Il l’avait soutenue par les excitations de l’alcool et par les diversions de l’ivresse. On aurait pu donner la mesure de son travail quotidien par la mesure d’alcool qu’il avait absorbée. Dans sa nouvelle position, il se livrait donc à son vice favori sans vergogne et sans honte. Il traînait après lui les habitudes engendrées par la pauvreté et fortifiées par les efforts mêmes qu’il avait faits pour secouer sa pauvreté. Sir Roger, on le voit, avait toutes les qualités nécessaires pour conquérir la richesse : il n’avait aucune des qualités requises pour donner une autorité morale à son titre, pour devenir la souche d’une nouvelle famille noble.

Sa fortune était créée cependant, son titre existait : pourquoi la maison de Scatcherd ne se fonderait-elle pas à la seconde génération ? C’est ici que nous heurtons la véritable pierre d’achoppement contre laquelle viennent se briser les classes moyennes. Les qualités d’un homme comme sir Roger Scatcherd lui sont toutes personnelles et ne peuvent être communiquées. Aucune de ces qualités n’appartient à un ordre moral élevé, et ne peut servir à établir un lien traditionnel entre les générations. L’honneur, la piété et le renom chevaleresque peuvent bien passer de l’âme de l’aïeul dans l’âme des générations qui lui succéderont, mais non l’âpreté au gain, l’énergie laborieuse et la puissance du calcul. Des qualités secondaires, pourvu qu’elles soient nobles, suffisent pour fonder une famille ; des qualités éminentes, si elles sont d’un ordre matériel, n’y suffisent pas. Pour se convaincre de cette vérité, on n’a qu’à comparer l’ancienne bourgeoisie française à nos nouvelles classes moyennes. Certes nos anciens bourgeois étaient bien loin d’avoir le génie d’entreprise et l’invincible ardeur de nos modernes parvenus ; les fortunes qu’ils amassaient avec leur industrieuse patience ne sauraient se comparer aux richesses que nos contemporains savent créer avec une rapidité miraculeuse, et cependant leurs familles se fondaient et duraient des siècles, tandis que nos modernes familles apparaissent sur l’horizon démocratique pour briller un instant comme un caprice des flots et pour disparaître à la première vague. C’est qu’autrefois il entrait dans la création d’une famille autant de qualités morales que d’énergie matérielle ; la famille se fondait non par la transmission de la richesse, mais par la transmission d’une foule de vertus domestiques qui établissaient entre les diverses générations une étroite solidarité. Le fondateur d’une famille ne léguait pas à son fils l’énergie qui l’avait fait triompher dans les luttes de la vie, — de telles qualités périssent avec la chair et le sang, elles ne peuvent se léguer, — mais il lui transmettait la piété religieuse qui l’avait soutenu et consolé, l’amour du foyer domestique, la ferme modestie d’une âme qui avait cherché le bonheur plutôt que l’éclat, le légitime orgueil d’un homme plus fier de sa vie laborieuse que de ses richesses. C’est que pour nos pères la fortune avait une signification morale : elle était non-seulement la récompense, mais la représentation d’une vie active et patiente. De nos jours il n’en est pas ainsi : le père, en léguant sa fortune à son fils, ne lui lègue aucune des facultés par lesquelles il l’a créée. Cette fortune elle-même, au lieu d’être le fondement de sa maison, en devient la ruine. Rien n’est corrupteur comme la richesse soudainement acquise ; elle enfle le cœur d’orgueil, enseigne le dédain du travail, sollicite la satisfaction de tous les désirs. Aussi les parvenus ne résistent-ils pas généralement aux séductions qui l’accompagnent. Le but du père était de travailler à conquérir cette opulence qui lui semblait le bien suprême ; le but du fils, qui n’a besoin de rien conquérir, sera d’user et d’abuser de cette opulence. La dissolution d’un grand nombre de ces nouvelles familles commence donc dès la seconde génération.

Telle est l’histoire de la famille Scatcherd. Sir Roger avait un fils, Louis Scatcherd, qui possédait tous ses défauts et n’avait aucune de ses qualités. Il était la fidèle image des vices de sir Roger : il était, comme lui, grossier, brutal, et, quoique âgé de vingt ans à peine, il s’enivrait régulièrement dès le matin. La seule différence qu’il y eût entre l’ivrognerie du père et celle du fils, c’est que le père, né pauvre, avait pris l’habitude de s’enivrer avec de la vulgaire eau-de-vie, tandis que le fils, né millionnaire, s’enivrait avec des drogues plus élégantes, mais encore plus funestes. Louis Scatcherd n’avait aucune idée morale : où les aurait-il puisées ? Il n’avait aucun désir de s’instruire, et en effet pourquoi se serait-il instruit ? Sa fortune lui tenait lieu d’instruction, et pour être baronet il s’était donné la peine de naître. Un tel homme doit être inévitablement la proie de ses vices, et la famille des Scatcherd s’éteindra avec lui. La vieille aristocratie du Barsetshire est délivrée d’une concurrence redoutable : désormais les de Courcy et le duc d’Omnium ne craindront plus de voir disputer à leurs candidats leurs sièges au parlement. Le comté restera whig comme devant, et soumis aux anciennes influences. Quant à la fortune immense de la famille Scatcherd, à qui pourrait-elle mieux convenir qu’à un squire dont la fortune est entamée et dont la maison se lézarde ? D’une manière ou d’une autre, ces richesses tomberont entre les mains de ce squire, qui en a tant besoin. C’est l’histoire de la famille des Gresham. Tant que Marie Thorne n’avait été que la nièce du docteur, les Gresham s’étaient opposés de toutes leurs forces à son mariage avec le jeune Frank ; mais lorsqu’elle eut hérité des millions des Scatcherd, ils commencèrent à soupçonner que ce mariage, loin d’être une mésalliance, ferait au contraire le plus grand honneur à leur maison, qu’il la relèverait. À la bonne heure ! L’orgueil n’est une vertu profitable qu’autant qu’il est contre-balancé par l’intérêt bien entendu, et qu’il sait fléchir à propos.

S’il est une conclusion qui ressorte du récit de M. Trollope intitulé le Docteur Thorne, c’est celle-ci : l’aristocratie anglaise est celle qui a le mieux connu et pratiqué l’art des mésalliances, grand art en effet, qui explique et le rôle historique de l’aristocratie anglaise, et son importance politique, et sa stabilité sociale ! Cet art de la mésalliance lui a procuré deux bienfaits inestimables, la popularité et une quasi-perpétuité. Par là elle a trouvé le moyen d’intéresser à sa conservation toutes les classes de la société et de faire travailler à son profit toutes les énergies de la nation. C’est pour doter ses filles et marier ses fils, c’est pour réparer ses châteaux et arrondir ses héritages que les bourgeois anglais travailleront sans relâche. L’aristocratie anglaise est devenue ainsi plus qu’une institution politique, plus qu’une classe sociale : elle est devenue le désir, la passion, et, pour tout exprimer d’un mot, l’aspiration de la nation tout entière. Certes quiconque observera dans les détails la pratique de cet art des mésalliances y découvrira, comme M. Trollope, bien des vilenies, bien des petitesses, bien des cupidités ; mais si, oubliant les détails, on se borne à constater les résultats obtenus, on ne peut qu’en admirer la grandeur et l’importance. Sans doute il est risible, pour le moraliste en belle humeur, de voir un bourgeois travailler toute sa vie afin d’arriver à enrichir un lord, et de voir un lord assouplir son orgueil et caresser les vanités d’un bourgeois afin de réparer son héritage croulant. Cependant c’est au moyen de ces rouages misérables que s’est formée la solidarité des classes, et que s’est établi ce qu’on peut appeler la franc-maçonnerie de la société anglaise. M. Trollope nous montre ces rouages à l’œuvre. Il s’amuse de ces cupidités, il rit de bon cœur de ces manèges. Oserait-il les blâmer et les condamner absolument ? Non certes, car malgré sa discrétion railleuse, et quoiqu’il évite avec le soin le plus vigilant de formuler une conclusion, il est un sentiment qui s’échappe de ses romans et qu’on peut traduire ainsi ; il ne lui déplaît pas de voir un lord s’abaisser pour saisir une proie dorée et s’humilier pour éviter la ruine ; mais il lui déplaît moins encore de voir un bourgeois s’offrir volontairement pour être cette proie, et mordre à l’hameçon aristocratique. L’un s’abaisse, l’autre s’élève, et l’égalité trouve son compte à cette transaction.

Abandonnons le monde aristocratique maintenant que nous sommes à peu près certains qu’il ne court aucun danger sérieux, et que nous connaissons les ressources dont il dispose pour réparer ses désastres. Transportons-nous dans le monde clérical qui vit autour de la cathédrale de Barchester. M. Trollope, dans son premier roman intitulé The Warden [1], nous a familiarisés depuis longtemps avec les personnages de l’église anglicane ; quelques-uns des acteurs de son nouveau récit sont donc pour nous de vieilles connaissances. Nous connaissons le révérend Septimus Harding, cet honnête, homme qui met dans la poche de ses enfans le bien des pauvres avec la plus parfaite innocence ; nous connaissons sa fille, la charmante Éléonore Bold, qui faillit être victime de l’intégrité radicale de son fiancé John Bold, et son gendre, l’archidiacre Théophile Grantly, fils de l’évêque de Barchester, type de pharisien accompli, partisan indomptable de la haute église et belliqueux défenseur des privilèges du clergé. M. Trollope semble avoir moins de bienveillance pour les personnages du clergé que pour les personnages de la société laïque ; il est moins indulgent pour l’église que pour l’aristocratie. Il insiste avec une complaisance malicieuse sur leurs plus légers délits, il aime à les surprendre en flagrant péché, à deviner leurs mauvaises pensées, à suivre les menées tortueuses de leurs ambitions. L’impression qui résulte de cette fine analyse n’est cependant pas une impression de scandale, c’est une impression d’étonnement. Ces personnages nous choquent quand nous pensons qu’ils exercent un ministère religieux et qu’ils mêlent à leurs fonctions sacrées tant de mondanité, d’ambition temporelle, d’amour du plaisir et des bonnes choses de ce monde ; mais nous avons rarement l’occasion de faire cette réflexion. Pendant trois longs volumes, nous vivons au milieu d’un monde composé d’ecclésiastiques, sans entendre parler de la religion et des choses divines. Évêques, doyens, chapelains, archidiacres ne s’entretiennent entre eux et ne nous entretiennent que des biens de la terre, des plaisirs mondains et des médisances de la société. — Quel sera leur nouveau doyen ? M. Harding restera-t-il gouverneur d’Hiram’s Hospital ? Est-il vrai que M. Slope, le chapelain, soit devenu amoureux de la signora Neroni, une jolie femme coquette, qui, pour comble d’horreur, est une femme mariée ? On dit que mistress Eléonore Bold a réussi à inspirer à M. Arabin une tendre inclination. Le nouvel évêque, M. Proudie, voudrait bien conférer le bénéfice vacant à M. Harding ; mais l’évêque n’est pas tout à fait maître chez lui, et mistress Proudie a juré que le bénéfice serait donné à M. Quiverful, qui est si pauvre et qui a quatorze enfans ! Voilà quelques-uns des thèmes ordinaires de la conversation. De religion, de doctrine, à peine un mot çà et là. Un des axiomes les plus judicieux du dandysme transcendental, c’est qu’un homme n’est parfait qu’autant qu’il est parvenu à effacer en lui toutes les traces de sa profession et de son origine. Les dignitaires anglicans de M. Trollope sont donc des gentlemen accomplis, car on ne devinerait jamais à leurs allures qu’ils sont des ministres de l’église, si leur carte de visite ne nous l’apprenait pas. On dirait une société de gentilshommes qui, par une fantaisie assez bizarre, se sont avisés de jouer un roman ecclésiastique, comme au XVIIe siècle la haute société s’amusait à jouer des romans pastoraux ; Leurs titres et leurs fonctions ressemblent à une décoration, à un costume artificiel, comme la houlette et les rubans de la pastorale. Le roman ecclésiastique que jouent ces personnages déguisés en clergymen n’est pourtant pas précisément une pastorale, quoique les soupirs, les intrigues et les flirtations n’y manquent pas ; c’est une sorte d’imbroglio réaliste à l’anglaise, où des convoitises très positives poursuivent des biens très matériels. Tout est mis au service de ces convoitises, même un sermon, même un pamphlet religieux, si bien qu’on croirait voir les personnages du Lutrin de Boileau représentant une comédie de M. Scribe. Le royaume de l’église est de ce monde, sinon le royaume du Christ, et les dignitaires de Barchester font de leur mieux pour le prouver. Entrons, avec l’auteur de Barchester Towers, dans l’intimité de quelques-uns de ces personnages, ils rectifieront quelques-unes de nos idées sur le caractère ecclésiastique, et nous prouveront qu’on peut être à la fois ministre de Dieu et homme d’affaires consommé.

Le vieil évêque de Barchester vient de mourir, et son fils, l’archidiacre Théophile Grantly, n’est pas tellement abîmé dans sa douleur qu’il n’ait le temps de penser à ses intérêts personnels. C’est lui qui doit être le successeur de son père, car le premier ministre est partisan de la haute église, à laquelle appartient l’archidiacre. Aussitôt que l’évêque a rendu le dernier soupir, l’archidiacre envoie un message à Downing-street ; mais à peine le message est-il parti, qu’arrive une sinistre nouvelle qui ajoute encore à la douleur légitime du docteur Grantly : le ministère est renversé. Malheureux archidiacre ! avoir, en un même jour à pleurer la perte de son père et à trembler que la partie la plus importante de son patrimoine, l’évêché, ne lui échappe ! Et l’évêché lui échappera. Le nouveau ministre appartient au parti évangélique et nommera le docteur Proudie, un des membres distingués de ce parti. À cette nouvelle, la rage du docteur Grantly s’exhale en imprécations et presque en blasphèmes. Le docteur se met à haïr le nouvel évêque d’une haine très compliquée. Il le hait parce qu’il lui a dérobé son héritage ; il le hait parce qu’il est hostile au parti de la haute église ; il le hait enfin parce qu’il n’est pas un gentleman. Les questions de doctrine et les nuances religieuses lui sont fort indifférentes, mais non les manières et l’éducation. La première vertu d’un ecclésiastique, ce n’est pas d’être pieux, savant, dévoué à son ministère, c’est d’être un gentleman. Haute église, basse église, ces mots ne représentent pas aux yeux du docteur deux systèmes différens, mais deux classes d’hommes distinctes. La haute église est le parti naturel des gentilshommes, le parti évangélique est le parti des gens mal nés. C’est un scandale qu’un évêque appartenant au parti de la basse église ; il attribuera au sentiment religieux plus de valeur qu’aux fonctions sacerdotales, parlera de réformes à introduire, d’écoles du dimanche à établir, supprimera la musique religieuse à l’office divin. C’est le renversement de la hiérarchie anglicane ; autant vaudrait donner l’évêché à un dissident. Un évêque de ce genre est traître envers l’ordre auquel il appartient, car, sans le vouloir, il ferait supposer que la religion est supérieure au prêtre, et la foi à la hiérarchie, tandis qu’au contraire la hiérarchie est nécessaire à la foi, et le prêtre est l’interprète de la religion. La doctrine n’est rien que par le prêtre, et par conséquent le prêtre est tout. Quiconque dira le contraire est non-seulement un impie, mais, ce qui est bien plus grave, un homme, mal né. Telles étaient les opinions du docteur Grantly sur la religion. À ces opinions il joignait certains principes pratiques qui n’étaient pas précisément inspirés par l’esprit évangélique : par exemple, que l’autel doit non-seulement faire vivre le prêtre, mais l’entourer d’opulence et de luxe, et que c’est pure duperie que d’abandonner aux païens du monde les avantages du comfort, de la bonne chère et de l’élégance. Le docteur se connaissait en vins exquis, en mets recherchés, en décorations intérieures, en ameublemens. Un petit détail suffira pour faire comprendre la nature de ce dandysme ecclésiastique : pour rien au monde, il n’eût dîné sur une table ronde, meuble qui, selon ce gentilhomme clérical, ne pouvait convenir qu’à un cockney enrichi ou à un dissident. Un autre de ses principes était qu’on devait haïr ses ennemis de toute son âme, ne jamais leur faire quartier, même quand ils demandaient merci, et n’abandonner la partie que lorsqu’ils étaient exterminés. Cependant le docteur Grantly était, malgré ses vices mondains et peut-être à cause de ces vices, exempt du vice clérical par excellence, la tartuferie ; c’était un mondain, ce n’était pas un cuistre ; c’était un pharisien peut-être, ce n’était pourtant pas un hypocrite.

L’antagoniste apparent de l’archidiacre était ce docteur Proudie, qui lui avait soufflé le patrimoine épiscopal ; mais son ennemi véritable était M. Slope, le chapelain de l’évêché. Du docteur Proudie il n’y a rien à dire, sinon qu’il était de la dernière insignifiance. Il n’était évêque que de nom ; l’évêque véritable était sa femme, mistress Proudie : c’était elle qui distribuait les bénéfices, nommait aux emplois vacans. Lorsqu’il voulait disposer de la moindre charge dans son diocèse, il le faisait subrepticement, en cachette, comme un délinquant honteux ou un esclave qui profite de l’absence de son maître. Un geste de colère de mistress Proudie le faisait rentrer sous terre ; un mot de tendresse lui arrachait toutes les concessions qu’elle désirait. Plusieurs fois M. Proudie avait essayé de secouer ce joug féminin, et il avait même formé à cet effet une ligue avec son chapelain ; mais hélas ! le chapelain ne passait pas la nuit dans la chambre de l’évêque, et il avait la douleur de voir rompre tous les matins les filets qu’il avait tendus la veille. Ce chapelain était, après mistress Proudie, le personnage important de l’évêché. M. Slope formait avec le docteur Grantly le contraste le plus complet. M. Slope n’était pas un gentleman, mais un croquant de la pire espèce. L’hypocrisie avait pénétré toutes les parties de son âme et de son corps ; il était comme saturé de cafardise. Son regard était hypocrite, sa démarche était hypocrite, ses paroles n’exprimaient qu’assurances hypocrites. Ses mœurs étaient pures et cependant comme infectées de vice ; il ne mentait pas, et cependant son langage n’était jamais sincère. Il appartenait au parti de la basse église, et il connaissait à fond tous les manèges et tous les stratagèmes des intrigans de ce parti. Il savait que la puissance véritable du prêtre n’est pas dans l’église, mais au foyer domestique, qu’elle n’est pas dans la pompe extérieure, mais dans la direction des cœurs. Il tonnait contre les idolâtries introduites dans le culte par les highchurchmen, contre la musique religieuse, contre les autels trop ornés ; au fond, s’il eût dit sincèrement sa pensée, il aurait déclaré que c’étaient là de pauvres moyens de parler à l’imagination et d’étendre la puissance de l’église : on servait bien plus sûrement l’influence du clergé en flattant les lubies d’une vieille fille dévote, en adressant de timides complimens aux veuves, en caressant les enfans. M. Slope était passé maître dans cet art de la prédication à domicile, de la conversation dévote, de la galanterie cléricale. Aussi ce personnage, qui, à première vue, était odieux à tous les hommes, trouvait-il des défenseurs charitables et quelquefois ardens dans le camp féminin. Le sentiment qu’il inspirait aux femmes n’était cependant pas la sympathie, mais une sorte de pitié. Comme tous les hommes l’attaquaient, les femmes se croyaient obligées de prendre sa défense et de réparer les injustices du sexe fort ; mais M. Slope, comme il arrive souvent aux intrigans rusés, s’abusait sur la nature du sentiment qu’il inspirait, et se prenait lui-même dans ses propres piéges. Il essayait d’exploiter à son profit cette compassion sympathique, où il croyait trouver un commencement d’affection, et, révélant ainsi son odieuse nature, détruisait en un instant la bienveillance dont il était l’objet. Il était astucieux et perfide ; mais sa cupidité gloutonne et empressée lui faisait perdre à chaque instant le fruit de ses ruses. Il se précipitait sur chaque occasion qui se présentait ; il faisait mieux : il étendait le bras et ouvrait la main longtemps d’avance pour la saisir au moment où elle passerait. C’est ainsi qu’il lui arriva une fois de solliciter la place de doyen de Barchester quinze jours avant que le doyen ne fût mort. C’est ainsi qu’il perdit la confiance de mistress Bold pour avoir insinué des propositions de mariage avant d’être sûr des dispositions du cœur de la veuve. C’est ainsi encore qu’il perdit la protection de mistress Proudie pour avoir voulu soustraire intempestivement l’évêque au joug de sa femme. Toute son habileté ne pouvait dissimuler la bassesse de ses instincts, et cet homme, dont tous les instans étaient employés à duper ses semblables, ne parvenait en dernier résultat qu’à se duper lui-même. C’était un publicain qui avait été longtemps au service des pharisiens.

Les Stanhope n’étaient ni publicains, ni pharisiens ; c’étaient de purs mondains, baptisés dans l’église anglicane, et qui ne valaient guère mieux que de simples gentils non convertis. Figurez-vous, si vous pouvez, tous les scandales et toutes les habitudes païennes de la Babylone abhorrée des puritains transportés dans le foyer d’un grand dignitaire de l’église anglicane. Le père, M. Stanhope, était un des grands dignitaires du diocèse de Barchester ; il cumulait plusieurs emplois et trouvait moyen de n’en remplir aucun. Profitant de la faiblesse du dernier évêque, il avait vécu en Italie avec sa famille presque sans interruption pendant les quinze dernières années, et avait oublié, au milieu des musées et des palais païens, ses devoirs et presque son éducation. Se rappelait-il sa liturgie, et était-il capable encore de célébrer l’office divin ? C’était une question controversable. M. Stanhope était le plus indolent des hommes, et quand il sortait de son indolence, c’était pour entrer dans des accès de colère furieuse, fort impuissans à réparer les désastres qu’il n’avait pas eu la force de prévenir. Les désastres, en effet, pleuvaient sur la famille. Quoique la fortune de sa femme fût considérable et que son revenu annuel dépassât la somme énorme de trois mille livres sterling, il avait descendu, sans y songer, les degrés qui conduisent au gouffre de la dette, si bien qu’il était probable que cet homme opulent laisserait ses enfans à peu près sans ressource. C’étaient là de grands soucis, mais tous les soucis s’évanouissaient, pour M. Stanhope, en présence d’une table bien servie, car il avait au plus haut degré ce vice qui s’allie à la paresse, la sensualité. Mistress Stanhope était une femme naturellement vaine et mondaine, que le far niente de la vie italienne avait encouragée dans ses défauts. La paresse était pour elle le seul état désirable dans la vie. Du gouvernement d’une maison, elle ne comprenait rien que la décoration intérieure et les détails de luxe et de comfort. Le chef véritable de la maison était Charlotte, la fille aînée, personne active, diligente et coupable, qui avait encouragé les folies de sa famille, afin de conserver la direction suprême du ménage ; mais à l’exception de Charlotte les enfans dépassaient encore en excentricité vicieuse leurs excentriques parens.

Madeline Stanhope, la seconde fille, avait fait son éducation en Italie, dans les salons de Milan, dans les villas du lac de Côme, dans les bals de Florence, dans les théâtres de Naples. Elle unissait à une beauté surprenante un cœur sec et une âme vide. Elle avait donc passé sa jeunesse à donner des tentations aux hommes et à désespérer par ses coquetteries ses nombreux admirateurs. Elle avait été la cause volontaire de duels nombreux qui flattaient sa vanité cruelle, et s’était acquis une réputation très méritée d’immorale légèreté. De brillans cavaliers avaient plus d’une fois recherché sa main, et elle les avait renvoyés humiliés ou désespérés ; mais, comme il arrive d’ordinaire, elle finit par choisir le plus indigne de ses adorateurs. Elle épousa un aventurier italien, capitaine dans la garde papale, moitié soldat, moitié espion, nommé Paolo Neroni. Après six mois de vie conjugale à Rome, elle revint chez ses parens, sans autre bagage que les vêtemens qu’elle portait sur elle, mais infirme pour le reste de ses jours. On présuma, car elle n’osa avouer la vérité et on n’eut pas le courage de la lui arracher, que les brutalités de son mari n’avaient que trop vengé les nombreuses victimes qu’avaient faites ses anciennes coquetteries. Dès lors on n’entendit plus parler du signor Neroni, et la signora resta à la charge de ses parens. Les leçons de la Providence avaient été perdues pour elle, et cet accident affreux ne l’avait pas rendue meilleure. Toujours belle malgré ses infirmités, elle trônait sur le sopha qu’elle ne quittait plus, et se plaisait encore à émouvoir et à torturer les cœurs qui l’approchaient.

Le jeune frère de Madeline, Ethelbert, lui ressemblait presque en tout point. Il était comme elle léger, vaniteux et coquet, mais exempt de méchanceté. Ses nombreuses sottises ne faisaient tort qu’à lui-même. Depuis longtemps, il avait dépassé l’âge de la première jeunesse, et il en était encore à faire choix d’une profession. Il avait été élevé pour l’église, ne s’était senti aucun goût pour la vocation ecclésiastique, et s’en était allé achever ses études dans une université allemande, d’où il avait rapporté toute sorte de notions fantastiques inconnues en Angleterre. Il essaya de l’étude du droit, s’en dégoûta bien vite, et résolut de se faire artiste. Il partit pour l’Italie, et quelque temps après son départ étonna sa famille en lui écrivant qu’il avait embrassé le catholicisme, qu’il était protégé par les jésuites, et qu’il allait partir pour la Judée comme membre d’une mission chargée de convertir les Juifs. Ce furent les Juifs qui le convertirent. Il embrassa le mosaïsme, et annonça à ses parens qu’ils recevraient la visite d’un prophète juif qui l’avait traité avec bonté en Palestine. Le prophète vint en effet à la villa Stanhope, s’y établit contre le gré des habitans, et déclara qu’il ne partirait pas avant d’avoir touché l’argent qu’il avait prêté à Ethelbert. Le mosaïsme n’avançant pas la fortune de ce dernier, il revint à la religion de ses pères. Lorsque sa famille fut de retour en Angleterre, Ethelbert songea de nouveau à entrer dans les ordres ; mais cette pensée n’était pas plus sérieuse que les autres, et il continua à vivre dans la fainéantise, le dilettantisme et les flirtations. Il aimait à étonner par la singularité de ses vêtemens et à bouleverser les idées de ses interlocuteurs. Il faisait la cour à toutes les femmes indistinctement, sans aucun scrupule de conscience et sans souci des conséquences que sa légèreté pouvait entraîner. Dépourvu de préjugés et en même temps de haute moralité, il n’avait aucun respect pour le rang et aucune aversion pour la mauvaise compagnie. Souple, familier, il étonnait plus qu’il ne choquait, plaisait souvent et ne scandalisait jamais.

Que pensez-vous de cette famille de hauts dignitaires de l’église anglicane ? Madeline Stanhope est-elle la fille d’une danseuse ou la fille d’un clergyman ? Ethelbert est-il un dandy dilettante ou un candidat aux ordres sacrés ? Et M. Stanhope lui-même est-il autre chose qu’un vieux pécheur mondain endurci dans sa frivolité ? Ce qui frappe en effet dans tous ces personnages du roman de M. Trollope, c’est qu’à l’exception de M. Slope, ils n’ont aucun des vices de leurs professions ; ils n’ont que des vices laïques. Les meilleurs ont les faiblesses de bons pères de famille comme M. Harding, ou les faiblesses de maris bornés et domptés comme l’évêque Proudie. L’archidiacre Grantly est un type d’ambitieux ; mais il est audacieusement ambitieux à la manière laïque, et non sournoisement ambitieux à la manière ecclésiastique. Les pires de tous, les Stanhope, sont gangrenés de vices, mais de vices mondains. La famille et le monde occupent tous leurs soucis ; de l’église il est à peine fait mention. On discute des questions d’héritage et d’intérêt, on agite des projets de mariage, et l’amour remplit tout le temps que l’ambition laisse inoccupé. Cet esprit mondain finit par gagner même ceux qui ont considéré leurs devoirs comme incompatibles avec la vie du monde ; il suffit du regard d’une femme pour changer les dispositions de leur cœur, car les femmes sont aussi puissantes dans ce milieu ecclésiastique que dans la société. Elles commandent comme mistress Proudie, ou laissent agir paisiblement leur influence inévitable comme Éléonore Bold, ou induisent les cœurs en tentation comme la signora Neroni. Ces personnages se prennent d’ailleurs pour ce qu’ils sont, ne font jamais un retour sur eux-mêmes, et n’ont aucune aspiration vers la sainteté. Ils sont mondains sans peur et sans reproche, et ne craignent au monde qu’une seule puissance, la presse. Le Jupiter seul (lisez le Times) a le privilège de les faire trembler. Il est impossible d’imaginer des types qui soient plus éloignés du caractère sacerdotal que les clergymen de M. Trollope. On voit bien qu’ils sont appelés doyens, chanoines, recteurs ; mais on a envie de se demander si ce ne sont pas simplement des titres honorifiques ou des titres académiques conférés à des scholars.

Les romans de M. Trollope n’attaquent aucun point de doctrine et de principe. Il n’est pas fait une seule fois allusion aux dogmes anglicans, et nous pouvons supposer que l’auteur est assez indifférent à cet endroit ; mais ils attaquent la hiérarchie, et dans l’église anglicane le point essentiel, important, n’est pas le dogme, c’est l’organisation ecclésiastique. Nous ferons comme M. Trollope ; nous nous garderons de rechercher si l’église anglicane est ou non fondée sur des bases logiques, et nous nous en tiendrons à cette question des mœurs mondaines dans le haut clergé anglican, que le romancier a si bien mise en lumière. La peinture de ces mœurs singulières et si contraires à toutes nos idées fait naître en nous un sentiment que nous donnerons au lecteur, non comme une opinion, mais comme une pure et simple impression. La question du célibat ecclésiastique et du mariage des prêtres a été agitée bien souvent depuis trois siècles, sans que les partisans du célibat ou du mariage aient pu parvenir à convaincre les personnes impartiales et réellement éclairées. À notre avis, les partisans de l’une ou l’autre opinion ont également d’excellentes raisons à leur service. Quel homme de bon sens pourrait trouver quelque chose à reprendre au mariage des prêtres ? Mais d’un autre côté quelle imagination élevée et quelle âme délicate oserait prendre parti contre le célibat ecclésiastique ? Le mariage des prêtres n’a rien qui répugne au bon sens et à la raison, car le mariage est fondé sur la nature, il est favorable aux bonnes mœurs, il est compatible avec les devoirs de toutes les professions. En revanche, le célibat répond à toutes les idées que nous nous formons du caractère sacerdotal ; il répond à un idéal de vie sainte, alimentée par l’unique pensée de Dieu, tirant son unique bonheur de Dieu et non de la créature. N’y aurait-il pas moyen cependant d’expliquer cette contradiction ? Le célibat, qui plaît beaucoup à l’imagination, est combattu par le bon sens, car le célibat ecclésiastique requiert également de tous les hommes qui l’embrasseront les vertus les plus idéales et les plus ascétiques, tandis que le mariage n’exige que les vertus ordinaires de l’honnête homme. Il est assez difficile d’admettre que tous les hommes qui feront vœu de célibat seront tous également saints. C’est trop exiger que d’exiger d’un ministre de village les vertus d’un ascète ; il n’a que faire de ces vertus pour remplir ses humbles devoirs. Le mariage lui sera très salutaire, car il le rapprochera de ses paroissiens, lui fera mieux comprendre les difficultés de leur existence, lui donnera plus d’autorité pour les conseiller et les exhorter. Le mariage des simples prêtres n’a donc rien que le bon sens ne puisse approuver ; mais la question change beaucoup lorsque, des rangs obscurs du clergé populaire, on s’élève vers les plus hauts échelons de la hiérarchie. L’imagination se prête malaisément à admettre le mariage des princes de l’église. Il est choquant de penser que les successeurs des apôtres unissent la direction des âmes au gouvernement d’un ménage. Les devoirs d’un évêque sont de l’ordre le plus élevé, et cette fois les vertus d’un ascète y semblent à peine suffisantes. C’est en vain que le bon sens essaierait de protester, et de dire qu’après tout un évêque n’est qu’un homme comme un simple ministre ; l’imagination, plus sensée cette fois que le bon sens, répond que les fonctions épiscopales ne peuvent s’accorder qu’avec une vie de sainteté, ou tout au moins qu’avec une vie dégagée des préoccupations mondaines et des détails mesquins que le mariage entraîne nécessairement avec lui. Un simple ministre, marié ou non deviendra difficilement un mondain : sa position modeste le protège contre de pareils écarts ; mais un évêque marié, par sa position élevée, devient nécessairement, fatalement un mondain. Ce sera peut-être un homme vertueux et accompli, mais à coup sûr le gentleman dominera en lui le prêtre. Aussi nous a-t-il toujours semblé (encore une fois ce n’est pas une opinion, c’est une impression) que la meilleure organisation ecclésiastique était peut-être celle de l’église russe, qui permet le mariage aux simples prêtres, et qui exige que les évêques soient tirés du clergé régulier et aient mené la vie ascétique. Dans une telle organisation, le mariage et le célibat sont en parfait accord avec les fonctions que le prêtre doit remplir et le caractère dont il est investi.

Les romans de M. Trollope, quoique l’auteur s’abstienne soigneusement de toute opinion tranchée, et qu’il évite autant qu’il est en lui de discuter, soulèveraient plus d’une question. M. Trollope est un écrivain satirique, ce n’est pas un pamphlétaire. Il a considéré le spectacle de l’Angleterre contemporaine avec des lunettes de radical, mais sans passion et sans entraînement, et il a raconté ce qu’il avait vu : une aristocratie envahie par le flot croissant de la démocratie, se défendant habilement encore contre cette marée envahissante par des digues et des canaux, et détournant au besoin ses flots pour engraisser ses propres terres ; des classes moyennes de plus en plus nombreuses, s’élevant en richesse et en puissance, mais rapidement épuisées par les efforts mêmes qu’elles font pour s’élever, se fondant avec l’aristocratie, et la renouvelant jusqu’à ce qu’enfin elles l’aient entièrement transformée ; un haut clergé mondain, politique, sans esprit chrétien, sans doctrines précises, espèce de féodalité cléricale qui reste debout non comme une institution religieuse, mais comme une institution sociale. Voilà ce qu’il a vu, ce qu’il a raconté avec toute sorte de réticences polies, et en s’abstenant malicieusement de formuler aucune conclusion. Nous ferons comme lui. Les conclusions qu’on pourrait tirer de pareils livres seraient téméraires, et risqueraient fort de recevoir un démenti des événemens. On doit les lire, non dans la pensée de s’éclairer sur l’avenir de l’Angleterre, mais pour mieux apprendre à connaître le présent. Ils n’ont pas la prétention de dire ce que sera l’Angleterre à la fin du siècle, mais de peindre l’Angleterre à cette heure précise de 1858. De tels livres peuvent servir comme de bornes milliaires, pour indiquer le chemin parcouru par la société anglaise depuis l’ère des réformes, et pour montrer la direction qu’elle va continuer à suivre ; mais ils n’ont pas la prétention de dire avec quelle vitesse cette société continuera son voyage, ni quelle route elle prendra dans l’avenir.


EMILE MONTEGUT.

  1. Voyez sur ce roman la Revue du 15 août 1855.