Le Roman satirique et les mœurs administratives en Russie

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LE
ROMAN SATIRIQUE
EN RUSSIE

I. Ticitcha Douche (Mille Ames), Pétersbourg 1859. — II. Povrejdennoi (le Monomane), Londres 1854.



Le roman est depuis quelques années, on le sait, une des formes littéraires par lesquelles l’esprit russe manifeste le plus volontiers ses inquiétudes, ses tristesses et ses espérances. Aucun des abus dont la Russie cherche en ce moment à secouer le fardeau n’a échappé à la sévère vigilance des conteurs, transformés en moralistes. Après avoir subi tour à tour les influences de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la France, le roman s’est empreint en Russie d’un caractère tout national. C’est la pensée des classes intelligentes de l’empire qu’il a réussi à exprimer tantôt avec une finesse, une émotion sympathique, tantôt avec une verve amère. La satire a pris de plus en plus possession d’un domaine qui semblait abandonné à l’imitation des littératures étrangères, et bientôt il s’est formé tout un groupe d’œuvres particulières, où il faut chercher l’expression sincère du génie national en même temps qu’un curieux symptôme de la transformation morale dont l’empire des tsars est aujourd’hui le théâtre.

Ce développement si marqué de la satire, qu’est-il après tout, sinon un retour aux instincts traditionnels de la société russe ? De tout temps, la corruption des classes supérieures a fourni un large thème aux plaintes ou aux railleries des poètes populaires. Il circule depuis longues années dans les campagnes de la Russie un conte bizarre, dont l’auteur et la date sont également inconnus, et qui, sous ce titre : l’Enterrement du Chat, a été regardé comme le portrait d’un mauvais prince. On ne sait contre quel despote est dirigée cette curieuse parodie : les uns croient reconnaître Ivan le Terrible, les autres Pierre Ier. Ce qui reste hors de doute, c’est la verve comique qui s’y révèle avec un élan et sous des formes entièrement propres au pays. Il était impossible que la littérature se rapprochât des classes populaires en Russie sans se pénétrer de leur esprit caustique. À la fin du siècle dernier, tandis que l’imitation des œuvres étrangères dominait chez la plupart des écrivains, cette humeur satirique persistait chez quelques représentans plus fidèles des tendances nationales, dont elle assurait le succès. Une foule de recueils exclusivement consacrés à la satire datent de cette époque, dont le fabuliste Krylof est resté la personnification populaire. Ce mouvement critique, empreint d’un vif patriotisme, était principalement dirigé contre la faveur que les classes élevées témoignaient aux coutumes et aux modes étrangères. Plus tard, la pensée satirique pénétra dans le roman, et s’y traduisit avec autant de vigueur, mais avec moins d’unité. Si l’on embrasse en effet dans leur ensemble les divers récits où se manifeste cette tendance, il faut y reconnaître deux courans d’idées, deux ordres d’aspirations. D’une part, on rencontre ce que nous nommerions en France l’école réaliste. Cette école, dont Nicolas Gogol est le père, a nettement tracé son programme. La guerre aux abus, aux partisans surannés d’un statu quo impossible, tel est le mot d’ordre que semble avoir pris toute une famille d’énergiques conteurs, les uns, comme Grigorovitch, dévoilant les souffrances du paysan, les autres, comme Chtédrine, s’attaquant aux coupables violences du clergé [1], d’autres enfin, comme M. Pisemski, portant hardiment la lumière dans la vie de ces classes trop nombreuses qui spéculent sur les abus du système actuel d’administration. En regard de cette tendance, toute dirigée vers la satire de mœurs et la situation intérieure de l’empire, on peut en distinguer une autre plus philosophique, mais qui ne fait que poindre en quelque sorte, et dont M. Alexandre Hertzen [2] est le vrai représentant. Quelques esquisses de M. Hertzen offrent un spécimen de la satire morale, cosmopolite, telle que l’esprit russe pourra la comprendre un jour.

M. Pisemski marque incontestablement le dernier progrès de l’école réaliste. À l’influence de Gogol, qui restreignait trop souvent le roman à une étude minutieuse des faits de la vie journalière, il a substitué en maint endroit la touche rude, les énergiques aspirations que nous avons signalées dans les poésies de M. Nekrassof [3], et qui répondent mieux aux dispositions nouvelles du jeune public russe. Par sa famille, M. Pisemski appartient à la classe moyenne ; son père était un petit propriétaire du gouvernement de Kostroma, situé dans le nord de la Russie ; et il y exerçait de modestes fonctions dans l’administration publique. Mêlé dès l’enfance à ce monde de petits employés qu’il devait si vivement décrire, M. Pisemski apprit à connaître bien des désordres et des faiblesses que des observateurs superficiels ne peuvent soupçonner. Il passa d’abord plusieurs années à l’université de Moscou, puis il en sortit pour occuper un emploi dans le service civil. Il résolut alors de consacrer les loisirs de sa carrière administrative à résumer ses observations et ses souvenirs. Ses premières esquisses, encore très imparfaites, révélèrent en lui un vif penchant à railler les mœurs de ses compatriotes. Dans une étude écrite en 1850, le Matelas, il fit la guerre à cette humeur paresseuse trop commune encore en Russie, et mit en scène un de ces caractères indolens, effacés, qui abondent dans la société russe. Un autre essai, le Comique, montra au contraire l’homme supérieur se heurtant dans cette même société à mille déceptions, qui finissent par troubler son intelligence. Une œuvre beaucoup plus étendue fit mieux connaître encore l’auteur. C’était un roman intitulé un Mariage par amour, où M. Pisemski cherchait à prouver que les natures inférieures sont incapables d’aimer. Il y flétrit avec une indignation éloquente le mensonge et l’affectation dont il avait vu de bonne heure régner autour de lui la triste influence. Un jeune homme perdu de dettes et qui veut se marier, une jeune fille dont le père promet effrontément une dot considérable, tous deux jouant la richesse, feignant l’amour, finissant par s’épouser et condamnés bientôt à une vie misérable, telle est la donnée que traita M. Pisemski, en ne laissant dans l’ombre aucun des enseignemens qui ressortaient d’un pareil sujet. Ce qui donne à ce roman sa véritable originalité, c’est la gaieté qui persiste chez l’auteur en dépit d’un thème si sombre, la franchise impitoyable avec laquelle il fustige le monde équivoque où il conduit le lecteur. C’est à ce signe qu’on reconnaît le véritable esprit satirique, et on ne peut s’étonner qu’après avoir écrit le Mariage par amour, M. Pisemski se soit cru appelé à continuer au théâtre la tâche commencée avec bonheur dans le roman.

L’Hypocondriaque est l’éternelle comédie des collatéraux avides se pressant autour d’un malade. C’est d’abord une parente éloignée, Mme Belogrivof, pauvre veuve qui arrive avec son fils, et qui abrège l’existence du moribond par ses plaintes, ses soupirs, par l’insistance qu’elle met à se faire porter sur son testament. Après elle, le malheureux Dournopetchine se voit assiégé par une demoiselle Koronitch qu’il avait courtisée il y a une dizaine d’années, et qui n’a point perdu l’espoir de finir ses jours avec lui dans une légitime union. Pour l’y décider, elle invoque le secours d’un jeune officier, son frère, qui remplit sa tâche d’intimidation avec un impitoyable acharnement. Ce n’est pas tout ; le malade voit encore paraître un cousin dont il ignorait jusqu’à l’existence, et qui le menace d’un procès s’il ne lui compte une assez forte somme d’argent. Si l’intrigue d’une pareille comédie n’est pas très neuve, si les situations qu’elle expose ne s’enchaînent pas rigoureusement les unes aux autres, ce qui lui donne sa véritable valeur, c’est la gaieté qui l’inspire, la verve qui anime les personnages ; c’est qu’il s’y rencontre en un mot quantité de ces remarques originales, de ces détails curieux, qui préparent peu à peu la voie à un théâtre véritablement national.

Le talent de M. Pisemski s’est révélé d’une manière plus complète dans un roman qui a été l’un des grands succès de la littérature russe en 1859. Qu’est-ce donc que ce livre appelé Mille Ames ? C’est la satire de l’ambition vulgaire, c’est le tableau fidèle des mœurs de cette classe administrative à laquelle l’auteur a lui-même longtemps appartenu ; il représente d’ailleurs une des formes les plus récentes du roman satirique en Russie. On peut distinguer deux parties dans Mille Ames. L’auteur prend un fonctionnaire russe au début de sa carrière, et le montre d’abord poursuivant, à travers quelques aventures romanesques, un riche mariage avec une âpreté qui rencontre enfin le succès. Plus tard, c’est encore le même personnage qui s’offre à nous. Devenu chef du gouvernement d’une province, cet homme, qui a réussi par l’intrigue, combat l’intrigue elle-même avec un acharnement étrange, et comme si l’origine de sa fortune lui faisait horreur, il s’applique à frapper tous ceux qui voudraient réussir par de semblables moyens. Ainsi s’expliquerait l’incorruptibilité de plus d’un fonctionnaire russe, qui cherche à faire oublier de tristes précédens par un excès de sévérité, et croit réparer des erreurs de jeunesse par des abus de pouvoir ; telle est peut-être la principale application morale qu’on peut tirer du livre, et c’est ce dont on pourra se convaincre par un rapide examen du récit et des caractères tels que l’auteur les a conçus.

Dans une petite ville de province, le directeur du collège, Petre Mikaïlovitch Godnef, est mis à la retraite, et l’arrêté ministériel désigne à sa place un jeune élève de l’université de Moscou, qui donne les plus belles espérances. Cette nouvelle est reçue avec un chagrin mêlé de résignation par trois personnes que le romancier présente tout de suite au lecteur : le vieux directeur lui-même, sa fille Nastineka, et le frère de M. Godnef, capitaine en retraite. Le plus résigné des trois est précisément M. Godnef, véritable Russe de l’ancienne école, un peu railleur, mais sans méchanceté, fidèle aux mœurs patriarcales, qui deviennent de plus en plus rares dans la classe lettrée du pays. Pourquoi se plaindrait-il après tout ? Veuf depuis quelques années, il peut encore vivre dans une certaine aisance, et sa fille unique sera là pour égayer ses vieux jours. Nastineka est douée d’un extérieur agréable, et de plus, pour son malheur, d’une vive imagination. Rien de commun entre elle et ces jeunes provinciales dont l’auteur trace le portrait en quelques lignes légèrement moqueuses, dirigées contre les instincts positifs et prosaïques de la génération nouvelle. Au lieu de ces jeunes personnes qui autrefois pleuraient en lisant Marlinsky et Pouchkine, on ne rencontre plus en effet que des maîtresses de maison formées avant le mariage, déjà exercées à calculer les avantages d’un bon parti, plus familiarisées certainement avec de vulgaires romans français qu’avec la poésie russe. Telle n’est point Nastineka Godnef. Elle est restée vraiment russe ; les livres français qu’elle a lus, productions éloquentes et passionnées des premières années qui suivirent 1830, n’ont fait que développer son penchant à l’enthousiasme, et la préparer peut-être à de grandes souffrances. Quant au capitaine en retraite Phleguetone Mikhaïlovitch, il vit paisiblement d’une pension de cent roubles dans un petit logement voisin de la maison du vieux professeur. C’est un homme taciturne et grave ; après son frère et sa nièce, sa chienne Diana tient la première place dans ses affections ; après Diana viennent les oiseaux, qu’il élève par centaines, se créant ainsi d’innocentes occupations auxquelles il ne s’arrache que pour venir passer quelques heures chez son frère. On le voit alors traverser la rue, serré dans un vieil uniforme de petite tenue, fumant dans une pipe de bois un tabac commun qu’il porte dans un sac de cuir brodé par sa nièce. Voilà le groupe en présence duquel va se trouver le nouveau directeur du collège, M. Jacques Kalinovitch, sortant de l’université de Moscou, jeune homme intelligent et instruit, mais sans naissance et sans fortune, bien décidé par conséquent à tirer le meilleur parti possible de la place obscure qu’il vient occuper.

Kalinovitch est reçu par le vieux directeur avec une hospitalité cordiale ; il s’installe au collège et accueille avec une dignité froide les complimens des professeurs ses subordonnés, tous types de ces excentricités qu’un cercle étroit d’occupations développe dans certaines existences. Ici, c’est M. Exametrof, qui aime un peu trop à s’enivrer le jour où il touche ses appointemens ; là, M. Lebedof, grand chasseur qui a tué plus de trente ours de sa propre main ; plus loin, M. Romiantsof, dont la tenue irréprochable ne rachète pas le caractère bas et rampant. Ce n’est pas tout cependant que de s’installer au collège ; il faut se présenter aux autorités du lieu. L’excellent M. Godnef met son équipage à la disposition du jeune directeur. Qu’on imagine un drochki à roues colossales traîné par une rosse à la tête énorme, aux grosses jambes recouvertes d’un poil épais, et conduit par le gardien du collège affublé pour la circonstance d’un armiak [4] de paysan. La première visite est pour le gorodnitche (maire) ; mais le magistrat est inabordable, il prétend recevoir ses visiteurs au bureau de police, et Kalinovitch se voit forcé de se retirer en lui laissant sa carte. Une autre notabilité à laquelle le directeur doit présenter ses hommages est la veuve d’un général qui compte parmi les grands propriétaires de la province. Ici la réception n’est guère meilleure, mais on rencontre déjà quelques-uns des personnages qui joueront un rôle principal dans le roman : la générale d’abord, arrogante et froide ; sa fille Pauline, non moins hautaine, mais spirituelle et gracieuse. Lorsque Kalinovitch, interrogé sur le motif de sa visite, se présente comme le nouveau directeur du collège, il peut lire une expression de dédain sur le front de la noble dame, qui s’entretient aussitôt avec sa fille d’affaires intimes, sur lesquelles il est impossible au visiteur de placer un mot. Kalinovitch comprend qu’il est importun et se retire. Faut-il le suivre chez les autres représentans de l’administration et de la noblesse dans la ville, chez le directeur des domaines, toujours en guerre avec l’ispravnik à cause de ses excursions intéressées sur les terres de la couronne, — chez l’avoué, toujours à la piste de la moindre chicane dont il espère tirer quelque profit, — chez le médecin du district, qui, au sujet de l’emploi des sommes affectées au service de l’hôpital, est également devenu l’ennemi du maire ? Chez les marchands, mêmes inimitiés, mêmes jalousies que chez les fonctionnaires. Qu’arrive-t-il ? Le nouveau directeur est bientôt convaincu qu’il ne pourra vivre à l’aise dans ce monde vulgaire, et c’est dans la maison de M. Godnef qu’il passera ses heures de loisir. Ici l’on entrevoit le point de départ du roman. L’ambition et la légèreté de Kalinovitch feront deux victimes : la fille dé M. Godnef d’abord, la fille de la générale ensuite.

Inflexible pour les écarts du prochain, Kalinovitch n’est que trop complaisant pour les faiblesses de son propre cœur. Il a été accueilli comme un fils par M. Godnef. C’est sous son toit qu’il vient oublier les ennuis du collège et de la petite ville. Il rencontre dans Nastineka un esprit énergique et curieux qui l’attire et ne tarde pas à le charmer. Une grande, une périlleuse intimité s’établit, et un soir il faut bien reconnaître quel abîme on côtoie. Ce soir-là, le capitaine avait pris le thé chez M. Godnef avec Nastineka et Kalinovitch. Il avait vu Kalinovitch, se levant de table, échanger avec Nastineka un regard qui semblait trahir une entente particulière. En proie à une vague inquiétude, il ne voulut pas rentrer chez lui avant d’avoir passé devant la maison de Kalinovitch. La nuit était avancée, la ville était complètement muette. Le capitaine, n’ayant rien aperçu de suspect, revint devant la maison de son frère. Une ombre qui se glissa vers cette maison, puis un homme arrêté devant la porte de M. Godnef et la barbouillant de goudron [5], c’étaient là des révélations cruelles qui demeurèrent, néanmoins inutiles. Aux avertissemens donnés sur-le-champ par le capitaine, Nastineka sut répondre par d’habiles explications qui tranquillisèrent son père, et les deux amans continuèrent à se voir en secret, sans tenir compte des bruits qui couraient dans la ville.

Ces bruits étaient trop fondés pour que M. Godnef dût y fermer longtemps l’oreille ; mais le père de Nastineka s’abandonne à un excès de confiance qui achève de peindre ce caractère, et d’en opposer la générosité au froid égoïsme de Kalinovitch, que des rêves d’ambition ne tardent pas à disputer aux rêves d’amour. Des succès littéraires (Kalinovitch écrit des romans que le public russe accueille avec plaisir) le placent sur une pente dangereuse, et lui font entrevoir la popularité, achetée au prix de mille aventures. Pour comprendre dans toute son étendue l’influence que ces succès vont avoir sur les destinées de Kalinovitch, il faut se transporter un moment dans la maison de la générale.

Trois personnes sont réunies dans un brillant salon. La vieille générale est étendue sur un fauteuil ; une attaque de paralysie l’a plongée dans un état voisin de l’idiotisme ; sa fille Pauline est assise à quelques pas d’elle, à côté d’un homme qui a su garder dans la maturité l’aisance gracieuse et les dehors mêmes de la jeunesse. Ce dernier est le prince Raminsky, propriétaire du voisinage, un proche parent de la maîtresse de la maison. Ce personnage, que M. Godnef a surnommé le Talleyrand de la province est le représentant d’une classe d’hommes très nombreuse en Russie.

« Autrefois aide-de-camp d’un général qui mettait son amour-propre à ne s’entourer que d’officiers accomplis, il vivait maintenant dans ses terres en grand seigneur. Quoiqu’il eût déjà près de la cinquantaine, le prince pouvait encore passer pour un fort bel homme, et l’élégance de sa mise lui donnait un cachet tout particulier. Tout le gouvernement le connaissait ; il abordait les riches propriétaires et les hauts fonctionnaires avec une courtoisie recherchée qui touchait au respect, et se montrait poli et affectueux à l’égard des négocians et des employés d’un ordre inférieur. Quoiqu’il aimât à plaisanter, jamais il ne se permettait un mot blessant ; mais avec toutes ces qualités, le prince n’en savait pas moins se faire obéir par sa femme et ses enfans comme le maître le plus absolu. Arrivait-il qu’une mère de famille dans la misère ou quelque fonctionnaire ivrogne et destitué pour concussion vînt le supplier d’intercéder à Pétersbourg, il se chargeait avec empressement de leurs suppliques ; il est vrai qu’elles restaient ordinairement sans réponse. Le prince avait trois fils, dont deux servaient dans les chevaliers-gardes, et une fille qui dès son enfance avait été entourée de gouvernantes étrangères. Il passait une partie de l’hiver à Pétersbourg, et deux ans auparavant il s’était rendu en Allemagne avec toute sa famille pour raison de santé. Il n’avait eu pour tout héritage de son père que trois cents paysans, et sa femme n’était pas riche. Cependant sa vie luxueuse n’avait pas dérangé sa fortune, qui avait même augmenté, car il possédait maintenant trois mille paysans. Différens bruits circulaient à ce propos dans le gouvernement : on disait qu’il avait fait ses choux gras [6] dans la construction d’un édifice élevé aux frais de la noblesse et qui s’était bientôt écroulé, dans une grande compagnie industrielle dont il avait été le directeur, et qu’une faillite avait dissoute. D’autres affirmaient que la source de ces richesses mystérieuses devait se trouver dans l’intimité qui existait entre lui et la famille de la générale. Cette intimité était expliquée diversement. Les uns étaient surtout frappés de l’amitié que lui témoignait la vieille générale, amitié fort étrange il est vrai, car la générale, malgré son avarice, lui avait prêté, ainsi que le prouvaient les livres du notaire de la ville, vingt-cinq mille roubles argent. On soutenait aussi que le prince était encore plus cher à Mlle Pauline qu’à sa mère, et qu’il passait des heures entières avec elle, enfermé dans son cabinet, après le coucher de la générale ; mais tous ces bruits couraient à la sourdine, ceux mêmes qui y ajoutaient foi se gardaient bien de les répandre : chacun, étant l’obligé du prince ou du moins accablé par lui de prévenances, était intéressé à le ménager. »


Tel est le personnage qui se trouve assis à côté de Mlle Pauline dans le salon de la générale. Celle-ci vient de s’assoupir, et le prince engage avec sa voisine une conversation significative :


« — Comme vous avez maigri, ma cousine ! dit le prince à voix basse.

« — Demandez-moi plutôt, reprit Pauline en soupirant, comment je ne suis pas mortel J’ai tant souffert depuis quelque temps. Passer cinq ans dans cette petite ville, où je ne vois pas un être humain, et maintenant cette maladie qui augmente encore ses caprices, et cette avarice révoltante ! Il y a des momens où je rêve un changement complet dans ma situation.

« — Patience ! reprit le prince, tout mal a sa fin, et je crois que la fin de tout cela ne se fera pas attendre longtemps.

« Et il tourna les yeux du côté de la générale. — À propos, l’affaire de Moscou avance-t-elle ?

« — Cela s’est terminé comme je le prévoyais. Elle ne veut pas me marier parce qu’elle serait obligée de me doter. Cependant il faut en finir, je veux absolument me marier pour sortir de cet esclavage. J’ai droit à cinq cents paysans que m’a laissés mon père.

« — Sans doute, reprit le prince, il faut vous marier absolument, quand même vous devriez fuir la maison. Malheureusement ici vous ne trouverez jamais un mari convenable ; il faut aller à Moscou.

« — Jamais elle n’y consentira. Lorsqu’elle est tombée malade, je l’ai suppliée à genoux de se rendre à Moscou pour consulter les médecins. Elle s’y est refusée ; l’argent lui est plus cher que la vie.

« — Pauline, es-tu ici ? s’écria la générale en bâillant.

« — Oui, maman. — Et elle s’approcha immédiatement d’une table sur laquelle se trouvait un paquet de livres apportés par le prince.

« — Que fais-tu ?

« — Je parcours les livres.

« — Quels livres ?

« — Des journaux, ma tante, répondit vivement le prince. — Et, se frappant le front comme s’il lui était venu une idée, il dit à Pauline : — Vous y trouverez un roman du directeur du collège. On en dit du bien.

« — Du directeur ? dit Pauline en clignant les yeux. Je crois qu’il est venu nous rendre visite.

« — Vraiment ?

« — Oui, mais ma mère l’a très mal reçu, et il n’est plus revenu.

« — De quoi parlez-vous ? dit la générale.

« — De livres, ma tante. — Et se tournant de nouveau vers Pauline : — Voilà notre homme, ajouta-t-il en souriant. Occupez-vous de lui ; c’est un jeune homme très comme il faut.

« — Pourquoi pas ? lui répondit Pauline en souriant aussi ; il m’a beaucoup plu, il est fort aimable. »


Le prince s’empresse de donner suite à l’heureuse idée qu’il vient d’émettre, et, grâce à ses démarches, Kalinovitch se présente peu de jours après chez la générale. Celle-ci le reconnaît à peine, mais le prince l’accable de prévenances, le supplie de venir leur faire la lecture de son dernier roman, et Pauline joint ses instances à celles du prince. On prend jour pour cette lecture, et Kalinovitch sort de L’hôtel de la générale tout glorieux de l’accueil qu’on lui a fait.

Pourquoi le prince veut-il marier Pauline ? — Pour jouir plus sûrement d’une fortune dont, une fois mariée à un jeune homme qui lui devra la richesse, elle disposera en souveraine : triste et odieux calcul qui amène une série de tentatives habilement conduites, et dont le seul but est d’amener un mariage entre Kalinovitch et Pauline ! Une soirée de lecture, une excursion à cheval, un bal, il n’en faut pas davantage pour troubler la raison du directeur de collège. Un moment même ce n’est plus sur Pauline, c’est sur la fille du prince Raminsky, brillante et aristocratique personne, qu’il ose porter un regard téméraire. Que devient alors la pauvre Nastineka ? Elle n’est pas encore délaissée, et Kalinovitch affecte toujours auprès d’elle un certain empressement ; mais elle n’ignore pas l’accueil que font au directeur la générale et sa fille. Elle ne pense à l’avenir qu’avec une douloureuse inquiétude.

Voici cependant le discours que tient un jour le prince Raminsky à Kalinovitch :


« — Vous êtes maintenant reçu dans la maison de la générale… Pourquoi ne songeriez-vous pas sérieusement à Mlle Pauline ? Quel avenir pour vous et votre talent ! Mille âmes, mon cher monsieur, un bien parfaitement administré, et un capital dont personne ne connaît encore au juste le montant ! Avec cela, vous pouvez aller où bon vous semble, à Pétersbourg, à Moscou, à Odessa, et même dans les pays étrangers… Vous pourrez choisir le lieu le plus favorable à vos inspirations…

« Cette proposition bouleversa complètement Kalinovitch. Il affecta de prendre la chose pour une plaisanterie ; mais, après avoir quitté le prince, il passa en revue toutes les circonstances de sa vie depuis qu’il était venu se fixer dans cette petite ville : d’abord cet amour de Nastineka, auquel il s’était abandonné sans réflexion, et qui avait établi entre eux un lien dont l’intimité ne lui permettait plus de la quitter sans manquer à l’honneur, puis le succès littéraire auquel il ne s’attendait pas, et enfin le succès encore moins prévu qu’il avait obtenu dans la maison de la générale… Mais Nastineka ?… Impossible de l’épouser maintenant… Alors ne valait-il pas mieux en finir résolument ? C’était le conseil que lui donnait la raison ; sa conscience toutefois en était révoltée. »


Kalinovitch, en définitive, se hâte de demander un congé de trois mois pour se donner la liberté nécessaire en si grave occurrence. Le congé obtenu, il vient faire ses adieux aux Godnef. Lorsqu’il a exposé les motifs qui l’engagent à partir pour Pétersbourg, l’honnête M. Godnef n’y trouve point à redire, et Nastineka se soumet aussi en apparence à cette dure nécessité. Seulement, le soir même du jour où il leur avait annoncé son prochain départ, elle le prie de l’accompagner.


« — Où veux-tu aller ? lui demanda le jeune homme.

« — Sur la tombe de ma mère, lui répondit Nastineka. Il y a longtemps que je ne suis allée prier là, et je veux que tu me suives.

« Arrivée dans le cimetière, Nastineka s’arrête devant une tombe à moitié cachée sous les hautes herbes. Elle s’y agenouille, et l’oblige à en faire autant. Puis, se tournant vers lui, et d’une voix mal assurée :

« — Jure-moi, Jacques, dit-elle, jure-moi que tu ne m’abandonneras jamais, que je serai ta femme, ton amie. Sans cela, comment puis-je espérer que ma mère me pardonne ? Voilà trois nuits que je la vois toute en larmes ; elle souffre de ma conduite !

« — A quoi bon tout ce mélodrame ? lui répondit Kalinovitch.

« — Non, Jacques, il le faut absolument. Je n’aurai pas d’autre consolation quand tu seras parti.

« — Je le jure,… dit-il.

« Au même instant, une masse noire sortit avec bruit de l’herbe touffue et s’envola. Kalinovitch tressaillit ; Nastineka ne bougea pas : — Qu’as-tu ? dit-elle. C’est un corbeau !

« — Des scènes pareilles sont faites pour déranger les nerfs des jolies femmes, reprit Kalinovitch avec humeur.

« Rentré à la maison, il s’aperçut qu’il n’était pas encore au bout de ses peines. Nastineka lui déclara avec beaucoup de calme qu’avant de partir il était indispensable qu’il la demandât en mariage. Kalinovitch s’efforça de lui faire comprendre qu’il serait toujours temps de faire cette démarche à son retour ; mais rien ne put vaincre l’obstination de la jeune fille, et Kalinovitch se décida à lui donner cette dernière satisfaction, non sans caresser une arrière-pensée. Bien lui en prit, car au moment où M. Godnef le pressait dans ses bras en l’appelant « mon gendre, » le capitaine, qui avait appris la nouvelle du prochain départ, entrait dans la maison avec des intentions fort peu pacifiques. »


Après avoir supporté toutes ces pénibles scènes, Kalinovitch prend congé de ses hôtes et part pour Pétersbourg. Les épreuves qui l’attendent dans cette ville achèvent de le transformer. Désormais il est trempé pour de plus fortes luttes. Exalté par l’orgueil, il se prépare à une vie nouvelle. Il se dévouera au bien de son pays, il s’attaquera aux désordres qui le minent. Le mariage que le prince Raminsky lui a proposé lui ouvre cette brillante et laborieuse carrière. Il épouse Pauline. Possesseur de mille âmes, il obtient bientôt le poste de vice-gouverneur dans la province même où il a dirigé un collège de petite ville. Nous entrons dans la seconde partie du roman. Kalinovitch est devenu désormais le représentant de cette nouvelle école d’employés intelligens, intègres, actifs, qui ont mis toutes leurs qualités au service de l’état, et qui, véritables doctrinaires du despotisme, apportent dans l’exercice, de leurs fonctions toute l’inflexibilité que donnent des convictions étroites, mais bien arrêtées. Reste à savoir si son passé ne lui créera pas d’insurmontables obstacles. Il est des tâches qu’il faut aborder avec une conscience pure : Kalinovitch l’a oublié, et on va le voir victime de son erreur.

À son arrivée au chef-lieu, le nouveau vice-gouverneur reçoit de son chef immédiat et de tous ses subordonnés l’accueil le plus gracieux. Quel spectacle s’offre à Kalinovitch ! Toutes les apparences de l’ordre déguisant mal toutes les variétés de la fraude, du vice ou de l’incapacité : ici des concussionnaires, plus loin de faux savans, partout d’audacieux aventuriers qui apportent dans l’administration cet esprit nomade, une des forces et des faiblesses de la race slave, et qui profitent de l’insuffisance des institutions pour passer avec une incroyable aisance d’une fonction à l’autre, parcourant ainsi en peu d’années le camp beaucoup trop vaste de l’armée administrative en Russie. Le nouveau vice-gouverneur ne promène pas seulement sur ces groupes serviles le regard dédaigneux du parvenu qui se croit sûr de sa fortune : il est résolu à les combattre ouvertement ; le présomptueux élève de Moscou, mécontent à bon droit de sa première campagne contre un collège de petite ville, va s’attaquer à un gouvernement de province.

Le gouverneur le comble de politesses, et lui expose ses principes d’administration. Ces principes sont fort simples : les bureaux qui dépendent du gouvernement forment autant de corps distincts qui se jalousent, et, pour ne point s’y faire d’ennemis, le gouverneur ne s’immisce en aucune façon dans leurs attributions. Au reste tous les employés sont excellens, et l’ordre le plus parfait règne dans toute l’administration. Kalinovitch ne partage point cette manière de voir ; il commence par établir dans tous les bureaux qui sont sous sa dépendance immédiate un ordre tel que toute exaction y devient impossible. Cela fait, il demande à son chef de destituer les fonctionnaires auxquels celui-ci tient le plus. Le gouverneur essaie vainement de prendre leur défense ; Kalinovitch le prévient que si droit n’est point fait à sa demande, il s’adressera au ministre. L’indulgence que manifestait le gouverneur n’était point, il faut le dire, tout à fait excusable : il avait une part dans les exactions que commettaient ses subordonnés, ainsi que cela se pratique ordinairement. Les sévérités de Kalinovitch font du bruit dans la ville ; on s’indigne contre le vice-gouverneur. Il se forme néanmoins un parti qui le soutient. Kalinovitch a pour lui la jeune génération, toujours portée à faire de l’opposition, à déclamer contre la corruption administrative, et cela non sans raison le plus souvent.

Kalinovitch, ne l’oublions pas cependant, est regardé par le prince Raminsky comme sa créature. C’est le prince qui a fait réussir son mariage avec Pauline, ce mariage auquel Kalinovitch doit sa position. Le but du prince n’a pas été seulement de soustraire Pauline à la tutelle d’une mère avare, de se créer une influence sur la gestion de ses biens ; il a voulu se ménager dans la haute administration de l’empire un utile instrument, et il a cru le trouver dans Kalinovitch. Ce prince, ambitieux et remuant personnage, type de l’esprit de spéculation et d’aventure qui anime certains nobles russes, a fini par marier sa propre fille à un riche industriel, M. Tchetverikof. Il se flatte d’exercer ainsi une puissante influence. Il se trompe. Son gendre, M. Tchetverikof lui-même, mandé par le vice-gouverneur, se voit fort mal reçu. Kalinovitch s’est promis de faire rendre gorge à ce millionnaire. Il l’invite à donner une dizaine de mille roubles pour les embellissemens de la ville. Menacé de perdre les bonnes grâces du haut fonctionnaire, le traitant est forcé de s’exécuter. Kalinovitch bientôt se débarrasse du gouverneur lui-même, compromis dans des affaires scandaleuses et forcé d’aller rendre compte de sa conduite à Pétersbourg. Puis vient le tour du prince, que la manie de spéculer a contraint à des actes frauduleux. Un marché pour la construction d’une chaussée doit être passé prochainement. Le prince figure parmi les soumissionnaires, qui sont convoqués par le vice-gouverneur, devenu gouverneur provisoire, devant le comité des constructions publiques.


« — Bien, messieurs ! dit Kalinovitch avec une émotion mal contenue aux soumissionnaires. — Puis, se tournant vers son secrétaire : — Donnez-moi les cautionnemens qui sont fournis pour la soumission.

« Le secrétaire lui remit une liasse de papiers.

« — Ils y sont tous ? lui demanda Kalinovitch en le regardant fixement.

« — Oui, votre excellence, répondit le secrétaire d’une voix tremblante.

« Le vice-gouverneur chercha dans les pièces ; il en prit une.

« — Toutes ces pièces ont été examinées par vous, dit-il aux membres de la commission ; mais je viens de recevoir du tribunal de Penza une déclaration constatant qu’un des actes de propriété produits par l’un des soumissionnaires est entaché de faux…

« A l’appui de ces paroles, le vice-gouverneur tira de sa poche une lettre qu’il remit aux membres de la commission. Toutes les figures s’allongèrent, celle du prince s’empourpra.

« — C’est pourquoi, messieurs, dit Kalinovitch aux assistans, les soumissions ne seront point admises aujourd’hui. — Et il remit toutes les pièces dans son portefeuille. — Ce faux qui nous est dénoncé doit être jugé.

« Ayant dit cela, le vice-gouverneur salua précipitamment les membres de la commission, comme s’il avait eu hâte de terminer promptement cette scène pénible, et sortit. Le prince se précipita sur ses pas ; Kalinovitch lui dit quelques mots à voix basse. La figure du prince prit aussitôt une teinte livide. Quelques-uns des scribes le virent chanceler ; il descendit l’escalier, et trouva dans le vestibule le maître de police, qui le fit monter avec lui en voiture.

« Le soir du même jour, une grande nouvelle se répandit dans la ville ; le prince Raminsky, accusé d’avoir produit une pièce taxée de faux, avait été mis en prison.

« Un pareil acte de rigueur acheva de déchaîner contre le vice-gouverneur tous les fonctionnaires et toutes les personnes bien pensantes de la ville. Oser mettre sous les verrous un noble, un homme aussi accompli et aussi aimable que le prince Raminsky ! Le maréchal de la noblesse en porta plainte au ministre. Ces dispositions n’effrayèrent nullement le vice-gouverneur ; il enjoignit au contraire aux procureurs de veiller à ce que le prisonnier ne s’échappât point L’enquête fut commencée par le maître de police, et l’on prétendit que, tant par la cruauté naturelle de son caractère que pour être agréable au vice-gouverneur, il obligeait le prince à rester debout devant lui, deux et trois heures de suite, durant les interrogatoires. On prétendit aussi que des passans avaient entendu des cris et des gémissemens dans la prison, ce qui semblait indiquer que les personnes impliquées dans cette affaire étaient soumises à des actes de violence, en d’autres termes à la question. »

La fille du prince veut cependant assurer un protecteur au prisonnier. Son mari, craignant d’être compromis dans l’affaire, l’a quittée brusquement sous le prétexte d’un lointain et indispensable voyage. La jeune princesse se fait donc solliciteuse ; elle vient trouver Pauline, qui lui révèle la cause de l’arrestation : le prince s’est fait de Kalinovitch un irréconciliable ennemi en lui rappelant d’une façon blessante l’origine de sa fortune. Pauline consent néanmoins à voir le prisonnier, à lui faire parvenir quelques secours. Elle se rend à la prison ; on lui ouvre la cellule où languit le malheureux Raminsky. Qu’arrive-t-il ? Au moment où elle va quitter le prince, un peu raffermi et consolé, le gouverneur paraît, suivi du directeur de la prison, pâle et tremblant.


« — Les dames s’intéressent tellement à votre sort, mon prince, dit Kalinovitch avec une émotion mal contenue, que je ne puis leur défendre de venir vous voir, quoique cela soit tout à fait contraire à l’ordonnance.

« — J’en suis fort reconnaissant ! lui répondit le prince.

« — Mais je vois que l’on vous a mal logé, et je vais donner des ordres en conséquence. Allons ! dit-il à sa femme, qui était plus morte que vive, je suis venu vous chercher. Sortons… Au revoir, prince.

« Et il emmena sa femme.

« La voiture les attendait à la porte ; Kalinovitch monta le dernier, et ferma violemment la portière. Chemin faisant, le cocher crut entendre du bruit ; il lui sembla que ses maîtres parlaient à haute voix. Lorsqu’on arriva, Kalinovitch descendit le premier, et il se retira immédiatement dans son cabinet. Un laquais fut obligé d’aider Pauline à descendre ; elle marchait avec peine, et un capuchon soigneusement rabattu cachait sa figure.

« La visite du vice-gouverneur à la prison eut plusieurs conséquences. Le prince fut transféré dans un cabanon où l’on avait renfermé peu de temps auparavant un noble arrêté pour vol à main armée. Le commandant du bataillon donna ordre aux officiers de garde à la prison de ne laisser pénétrer personne auprès du prince Raminsky. Le vice-gouverneur demanda de son côté à l’administration de destituer le directeur de la prison. »


Kalinovitch manque ici de prudence. Destituer le directeur de la prison, n’est-ce pas donner un puissant auxiliaire au prisonnier ? Le prince ne va-t-il pas trouver un appui dans le fonctionnaire destitué ? C’est ce qui arrive en effet. L’entrevue où Raminsky et le directeur arrêtent un plan de conduite d’où sortira la ruine de Kalinovitch est un des plus fidèles tableaux qu’on ait tracés des régions inférieures de l’administration russe. Il y a là des traits d’une vérité cruelle. Le prince reçoit dans son cachot la visite du directeur en disgrâce, qui, le verre en main, convient avec lui des moyens d’acheter le silence ou les aveux favorables de quelques complices engagés dans la même affaire. À la suite de cet entretien, le directeur, dont une forte récompense stimule le zèle, part pour Pétersbourg, où il va défendre la cause du prince, et cette cause est d’avance gagnée.

Le roman touche alors à sa fin. Cette guerre aux abus faite par un ambitieux, cette étrange lutte d’un parvenu contre les hommes dont il s’est servi pour assurer sa fortune, se termine avec le tableau que l’écrivain a voulu tracer des mœurs administratives. Une rencontre inattendue est le prélude du dénoûment. Dans une troupe de comédiens, autorisée par le gouverneur lui-même à donner quelques représentations, se trouve Nastineka, qui s’est jetée dans la vie d’artiste par désespoir d’amour. Elle écrit à Kalinovitch, dont les souvenirs se réveillent. L’incorruptible gouverneur n’ose pas refuser un rendez-vous ; mais au retour d’une soirée passée furtivement chez l’actrice, il trouve sa maison en désordre. Des caisses sont entassées sous le vestibule. Pauline, indignée de la conduite de son mari, est partie pour Pétersbourg, se promettant de sauver le prince. Elle laisse une lettre qui avertit Kalinovitch qu’elle sait tout. « Votre dernier procédé à mon égard, lui dit-elle, me donne le droit de vous quitter. » Cette fuite est le commencement de la ruine de Kalinovitch. Bientôt des bruits défavorables au gouverneur commencent à circuler dans la ville. Une scène violente éclate entre Kalinovitch et le chef de la police à l’occasion d’un incendie qui amène un conflit d’attributions. Le gouvernement supérieur est saisi de l’affaire, et se prononce contre Kalinovitch, qui est destitué. De la classe des administrateurs il passe à celle non moins nombreuse des mécontens, et n’a d’autre consolatrice que Nastineka, qui le suit à Moscou. Pauline, qui est restée à Pétersbourg, y finit bientôt dans l’isolement une existence abrégée par la douleur. Le plus heureux de tous ces personnages qui ont poursuivi ensemble la fortune est le prince, qui se voit réhabilité à la suite de la disgrâce de Kalinovitch, et rentre dans ses terres avec sa fille et son gendre. Devenu veuf, Kalinovitch finit par épouser Nastineka ; mais l’actrice ne vit plus que pour le théâtre, et son mari achève tristement, sous le poids de sa dédaigneuse pitié, l’existence dont l’auteur n’a voulu retracer que la période la plus agitée, la plus instructive.

Telle est la fable imaginée par M. Pisemski pour mettre en présence la vieille et la nouvelle Russie. Dans la première partie, c’est la petite ville qu’il retrace avec ses ridicules traditionnels, mais aussi avec ses mœurs simples et patriarcales. Dans la seconde, une autre société s’offre à nous, fiévreuse, hautaine, partagée entre un vague désir d’améliorations morales et une recherche ardente du bien-être matériel. C’est dans le tableau de la classe des propriétaires que M. Pisemski s’est surtout montré original. On avait peint avant lui les paysans, les bourgeois, les petits employés. Les types de seigneurs campagnards et de hauts fonctionnaires qu’on rencontre dans Mille Ames sont d’une vérité parfaite. De tels hommes pourraient jouer en Russie un rôle considérable : ils sont placés entre la haute noblesse des villes et le peuple ; ils pourraient initier la classe inférieure aux principes et aux formes de la civilisation occidentale. Malheureusement la plupart ne sont guère propres à remplir cette tâche. Quel triste et pourtant quel fidèle portrait que celui du prince Raminsky, de ce grand seigneur instruit, élégant, affable, mais dénué de tout sentiment moral ! Si la fortune eût continué à le favoriser, il aurait réussi à dissimuler les faiblesses dont il se rend coupable ; mais aux premiers revers qui l’éprouvent, il laisse voir la profonde corruption que cachent ces apparences séduisantes. Au reste, il ne faudrait pas le juger avec trop de sévérité : l’éducation que reçoivent en Russie les gens du monde et l’impunité dont ils jouissent sont après tout des titres à l’indulgence. Les femmes que l’auteur fait figurer à côté du prince Raminsky doivent être appréciées au même point de vue ; aucun frein, pas même celui de l’opinion publique, ne les retient au milieu des séductions et des épreuves de la vie. L’état social même de la Russie est pour beaucoup dans les erreurs qu’elles commettent.

Les personnages du roman de Mille Ames peuvent se partager en deux groupes correspondant aux deux parties du roman : il y a d’une part les habitans de la petite ville, de l’autre ceux de Pétersbourg. Parmi les premiers, il en est sur lesquels l’analyse du récit ne permettait point d’insister, et qui méritent quelque attention. II. faut citer d’abord le vieux gardien du collège, Terka, personnification heureuse de l’opiniâtreté brutale de l’homme du peuple qui arrive à exercer une sorte d’autorité. Rien ne saurait le faire agir contre son gré : un seul argument, le bâton, pourrait peut-être en venir à bout ; mais son maître, M. Godnef, est trop bon chrétien pour y avoir recours. On retrouve le même don de grossière persévérance chez un autre personnage du collège, le professeur de mathématiques Lebedof ; seulement cette opiniâtreté lui sert à des fins qui en font presque une vertu. Dans les premiers temps de son séjour à X., le professeur ne se bornait pas à faire la guerre aux ours du pays ; dans ses momens de loisir, il a eu le bonheur de gagner une petite somme d’argent au jeu, et ce gain a développé en lui la passion des cartes à un tel point qu’il s’est mis en rapport avec tous les joueurs de la ville. Il ne dédaigne même pas les laquais. Ce n’est pas l’amour de l’argent qui le pousse, mais le besoin d’émotions. Cependant son bonheur a un terme ; il ne craint pas d’engager une partie avec un marchand qui passe pour le plus adroit joueur de toute la ville. Cette imprudence lui coûtera cher : il reperd tout ce qu’il avait gagné, et cinq mille roubles en plus. Pour un pauvre employé comme lui, cette somme est énorme ; néanmoins il n’hésite pas à donner une reconnaissance au marchand, quoiqu’il sache fort bien que celui-ci l’a trompé. À partir de ce moment, Lebedof consacre les deux tiers de ses appointemens à l’extinction de sa dette, et se soumet aux plus dures privations. Retiré dans une pauvre chaumière, au fond du faubourg, il vit comme un pauvre paysan, et ne reprend son premier genre de vie que lorsque son créancier est entièrement payé. Telle est la nature humaine en Russie. On dirait un sol vierge où tout favorise une rapide croissance, et si l’on y rencontre quelquefois des créations monstrueuses, d’odieux exemples de dépravation, la piété austère, le dévouement poussé jusqu’à l’héroïsme, comptent aussi de nombreux représentans. On dirait un arbre aux branches flétries, et dont les racines sont pleines de vigueur. On rencontre dans le cours du roman plusieurs personnages qui, comme Lebedof, l’honnête M. Godnef et son frère, cachent sous une rude enveloppe des qualités qui deviennent de plus en plus rares en Russie dans les classes supérieures, et l’auteur a bien fait de les mettre en évidence, car sans cela on pourrait désespérer de l’avenir du pays.

À Pétersbourg, c’est un monde différent et avec moins d’originalité. Un égoïste viveur, Belavine, qui grossit le nombre des courtisans de la comédienne Nastineka et finit par lui préférer une grossière esclave, tel est l’un des types de cette fausse civilisation qui semble en Russie d’origine étrangère, et que l’auteur combat avec vivacité. Depuis le règne de l’empereur Nicolas, une sorte de réaction s’est manifestée dans la littérature russe à l’égard des étrangers de toute classe qui habitent le pays. C’est Gogol qui a donné le signal de cette réaction, et il a été suivi par la foule des romanciers. M. Tourguenef lui-même n’a point résisté à cette tendance nationale ; ses Récits d’un Chasseur nous représentent un Français placé dans une situation pitoyable, et il semble se complaire dans cette peinture. Cette fâcheuse tendance, encouragée par le parti slave, se développe de jour en jour. Les hommes qui, par leurs habitudes et leurs sentimens, appartiennent à la civilisation occidentale, semblent même s’en rapprocher, et M. Hertzen à son tour prêche en quelque sorte, dans ses derniers écrits, une croisade contre l’influence étrangère. Il faut souhaiter, dans l’intérêt de la Russie, que l’esprit satirique de ses écrivains s’inspire d’un autre mobile.

Le succès de M. Pisemski s’explique heureusement par d’autres causes, et, si on peut lui reprocher sa sévérité pour les imitateurs de l’étranger, on ne l’accusera pas du moins de trop caresser l’amour-propre national. Le mérite de l’écrivain, on a pu le voir, est d’arriver par la simple combinaison des événemens aux effets que recherche la satire. Le romancier a su dévoiler sans vains ménagemens les faiblesses, les erreurs des classes moyennes de la société russe, de celles qui ont en main aujourd’hui la plus lourde tâche, et de qui dépend l’avenir du pays. M. Pisemski d’ailleurs n’a pas voulu seulement faire haïr le vice. Il laisse entrevoir à son pays ces mêmes perspectives idéales vers lesquelles le poète Nekrassof tourne aussi ses regards ; il répond de cette façon à un sentiment général parmi ses compatriotes. Le roman satirique, compris de la sorte, peut rendre de grands services à la Russie. Jusqu’ici, le roman russe se contentait de marcher sur les traces de Gogol. Un petit nombre d’écrivains, tels que MM. Grigorovitch et Tourgue-nef, avaient seuls essayé d’attirer l’attention du public sur le malheureux sort des paysans. Ceux qui mettaient en scène les employés russes se bornaient, ainsi que Gogol l’avait fait, à flétrir leurs habitudes de concussion. Il était impossible de s’en tenir là ; les fonctionnaires russes offrent un champ beaucoup plus vaste à l’étude du moraliste et à l’observation du romancier. Les désordres qui règnent dans l’administration ne proviennent pas uniquement de la cupidité des hommes qui la composent : il faut ajouter à cette honteuse faiblesse l’ignorance profonde, l’insouciance, l’incorrigible paresse, la servilité, par-dessus tout les habitudes d’intempérance si répandues dans la classe des fonctionnaires. C’est ce que les romanciers s’abstenaient de décrire, car il leur était interdit d’éclairer de pareils faits. Les changemens qui se sont opérés en Russie depuis la mort de l’empereur Nicolas ont fait tomber les entraves. Cette liberté a déterminé dans la satire morale un progrès dont témoigne le roman de Mille Ames. M. Pisemski n’a laissé dans l’ombre aucun détail de la vie publique ou de la vie privée des fonctionnaires russes. Cependant ce qui a surtout attiré le public, c’est moins peut-être cette exacte description que la vérité du caractère de Kalinovitch. Ce personnage n’est et ne pouvait être complètement imaginaire ; il existe dans l’administration impériale un grand nombre de jeunes gens intelligens et instruits qui, comme Kalinovitch, s’élèvent par le déshonneur, parce qu’ils ne consentent point à végéter dans l’obscurité et la misère. Aucun effort honorable ne saurait en effet les tirer de cette malheureuse situation ; l’insouciance et l’incapacité de leurs supérieurs, complètement étrangers la plupart du temps aux devoirs de leurs fonctions, l’indifférence du public pour le mérite intellectuel et moral, tout conspire contre leur légitime ambition. C’est pour rendre cette vérité encore plus frappante que M. Pisemski a opposé la destinée du prince Raminsky à celle de son principal personnage. Pourquoi ce dernier succombe-t-il dans la lutte hardie qu’il a engagée avec son indigne protecteur ? C’est que la fuite de sa femme le dépouille de son opulence et par conséquent de son influence, tandis que son rival, quoique criblé de dettes, impose encore par son titre et ses propriétés. L’auteur de Mille Ames a frappé juste, car son succès a tenu surtout à la courageuse protestation dont il s’est rendu l’organe.

La société russe doit déjà beaucoup aux efforts de ses romanciers depuis le jour où Gogol a pu s’attaquer aux vices des employés, et c’est sans contredit à l’émotion produite par les tableaux si vrais de la misère du paysan russe qu’il faut attribuer les tentatives de réformes que l’on fait aujourd’hui. La satire littéraire a eu encore un autre résultat : si elle n’est pas assez forte pour déraciner complètement les vices, elle est du moins puissante contre les ridicules. Parmi les romanciers russes qui, sans prétendre à la même influence morale que M. Tourguenef et M. Pisemski, ont observé des types nouveaux, il faut citer M. Grigorovitch. Tout récemment, dans le Chat et la Souris, M. Grigorovitch a mis en scène avec talent un fermier des eaux-de-vie, classe d’hommes qui, par leurs immenses richesses, par leur genre de prétentions, rappellent un peu nos anciens fermiers-généraux. Quant à M. Chtédrine, le spirituel auteur des Scènes de la Province, il a fort habilement reproduit certaines variétés de fonctionnaires dont il n’existait pas le moindre échantillon du temps de Gogol. C’est ainsi qu’il a esquissé en quelques pages le portrait d’un employé qui, à l’exemple du prince Raminsky, n’emprunte les dehors d’un homme parfaitement civilisé que pour légitimer en quelque sorte la bassesse de sa conduite. C’est un type vraiment nouveau en Russie ; pourtant ce n’est point dans l’intérieur de l’empire qu’on le trouvera : les fonctionnaires y sont encore fort incultes. C’est dans les capitales, dans les plus hautes régions administratives, parmi les jeunes fonctionnaires, les favoris des ministres et leurs auxiliaires les plus intelligens, que se rencontrent le plus souvent les hommes policés dont M. Chtédrine nous trace le portrait. On a pu même les voir à Paris, car ils voyagent ; mais dès qu’ils mettent le pied sur une terre étrangère, ils donnent ordinairement plus de gravité à leur maintien, plus de dignité à leurs discours, et on les prendrait volontiers pour des administrateurs modèles. L’administration russe n’a pas de plus chauds défenseurs qu’eux. Ils s’efforcent de faire croire que sa triste réputation en Europe est le résultat de la calomnie, et qu’elle ne le cède en rien sous le rapport moral aux administrations des contrées civilisées. Souvent même ils ne se contentent pas de le soutenir de vive voix dans les salons ; ils prennent la plume et adressent aux journaux étrangers des notes conçues dans le même esprit, et dans l’espoir d’en tirer bon profit plus tard pour leur avancement. Écoutons M. Chtédrine dans le récit où il crayonne l’employé russe cherchant à présenter ses roueries comme des perfectionnemens empruntés à la civilisation occidentale. L’imprudent discoureur fait sans le savoir la meilleure satire de la classe à laquelle il appartient, et qu’il croit défendre.


« Je déteste moi-même les pots-de-vin. Les pots-de-vin, c’est bon, je vous le répète, pour la plèbe du métier. Nous autres, nous considérons les choses d’un autre point de vue : nous ne connaissons pas les pots-de-vin, mais les intérêts de l’administration. Je ne demande que ce qui m’est dû, et ne cherche nullement à savoir comment on me le fournit. Je me borne à surveiller les différens services, comme par exemple les postes, l’impôt pour l’entretien des routes, le recrutement… Tout cela doit rapporter [7].

« Je suis un homme comme il faut, je suis un enfant du siècle ; il me faut de bons cigares et une bonne bouteille de Château-Laffitte. Je suis obligé, — vous m’entendez ? — je suis obligé de me mettre avec soin, il m’est nécessaire d’avoir un intérieur comfortable, — le gouvernement me doit tout cela. Je suis garçon, et par conséquent il me faut une belle. J’ai l’esprit cultivé, j’ai des vues étendues, et par conséquent il faut que rien ne me trouble dans mes méditations, ni la misère ni aucun souci, afin que je puisse me consacrer entièrement à l’administration. Comment pourrai-je me livrer à l’étude de quelque projet philanthropique, si mon esprit n’est pas libre, si je dois perpétuellement songer aux moyens de suffire à ma subsistance ? Afin d’être vraiment utile au pays, il faut que je sois gai et dispos. Tout cela est fort compréhensible. Zenon serait de nos jours un fort mauvais administrateur. C’est pourquoi j’évite avec soin tout ce qui est de nature à troubler le calme de ma vie. Pourtant que voulez-vous ? je rencontre à tout instant de fâcheuses circonstances. Ainsi, par exemple, aujourd’hui même un paysan est venu me trouver. On lui a pris son fils comme recrue ; il y a eu dans sa famille un partage volontaire…

« — A propos (demande l’interlocuteur de ce digne fonctionnaire), que veulent dire ces partages dont j’entends parler depuis quelque temps ?

« — Un partage volontaire ? Cela signifie qu’on se sépare volontairement. Certaines femmes ne peuvent pas vivre ensemble, ou bien un beau-père montre trop de complaisance pour sa belle-fille, — et voilà que la famille veut se séparer ! — Impossible de le souffrir ! Il est posé en principe par tous les économistes que dans tout travail les forces agissantes doivent être le plus concentrées possible. Par malheur, le paysan ne comprend rien à ces raisonnemens-là ; en fait de science, il n’y entend absolument rien ; il considère toutes les choses d’un point de vue matériel, étroit, du haut de son fumier en quelque sorte ; il ne voit en tout cela que des circonstances de famille, et n’a pas la moindre idée de la question économique… Mais revenons au fait. Je vous ai dit que j’avais reçu la visite d’un paysan qui m’a supplié d’entrer dans sa position. Je lui ai dit de s’adresser aux autorités de son village. Ils ont un maire, un écrivain, que sais-je ? Tout cela est fait pour leur bien. Figurez-vous que le paysan se jeta à mes pieds, et se mit à les embrasser en pleurant. J’en étais confus, car enfin c’est toujours un homme. Il paraît que la demande du paysan avait été repoussée de tous côtés ; j’étais son seul espoir. Comment trouvez-vous cela ? Il ne pouvait pas se mettre dans la tête que je n’étais nullement chargé de débrouiller ses affaires de famille. Surveiller les employés inférieurs, composer des projets pour leur bien, suivre attentivement la marche de toute la machine, qui sans cela pourrait sortir de la voie, voilà quelle est ma mission administrative ! Peu m’importe qu’un Kousemka ou un Prochka soit injustement pris pour recrue. Qu’est-ce que cela fait au gouvernement, je vous le demande un peu ?

« — Et qu’avez-vous fait du paysan ?

« — Je l’ai chassé, bien entendu… Remarquez à quel point ils sont encore arriérés, combien ils sont encore loin de pouvoir jouir des bienfaits de la civilisation. On, leur a reconnu le droit de délibérer en commun et de nommer les membres du tribunal qui les juge ; c’est presque un self-government, et pourtant ils viennent encore ramper à mes pieds. Et pourquoi ce pauvre homme le fait-il ? Répondez-moi. N’est-ce point parce que, grâce au zèle que j’apporte dans mes fonctions administratives, il comprend instinctivement que les paysans et leurs délibérations ne signifient absolument rien, que mon coup d’œil exercé peut seul éclairer le chaos, le labyrinthe sans issue au milieu duquel ils essaient en vain de se retrouver ?…

« Bien des gens s’élèvent contre le principe créateur du régime administratif, parce qu’il tend à pénétrer de plus en plus toutes les forces vives de l’empire. Quel mal y a-t-il à cela, je vous le demande ? N’est-il point naturel qu’un principe général et énergique s’impose peu à peu à toutes les manifestations accidentelles ou passagères ? S’élever contre cela, c’est donner un démenti à notre histoire, à tout notre passé, à toute notre organisation actuelle. Jetez les yeux autour de vous : tout ce que vous voyez est le fruit de l’administration. Qui vous a donné la commune rurale ? L’administration. Le commerce ? L’administration. L’industrie manufacturière ? L’administration encore. Pour le comprendre, il faut réunir tout cela dans le même foyer. Vous allez me dire que cela est désolant, et moi je me permettrai de soutenir le contraire. Tout cela marche, et marche assez bien ; par conséquent cet ordre de choses a sa raison d’être. Si nous nous étions développés naturellement, Dieu sait comment nous aurions marché ; peut-être trop à droite, ou à gauche… Vous ne sauriez croire combien tout le fatras que l’on débite à ce sujet me met en colère.

« On parle beaucoup, depuis quelque temps, de liberté et de civilisation ! Ah ! il faut avoir vécu au milieu des paysans pour savoir ce qu’ils valent. Pourquoi les troubler ? S’ils aiment tant le repos, c’est que le sommeil leur est doux. Il faut sans aucun doute introduire parmi eux quelques nouveautés, afin de leur prouver que l’on pense constamment à améliorer leur sort. Ainsi par exemple j’ai conçu dernièrement un projet de lampes économiques pour éclairer les isba. Cela est commode et peut en même temps apporter de grands avantages à l’état, car l’armée a besoin de soldats bien portans, et les malheureux sont aveuglés par la fumée de leurs maudites loutchina [8]. Eh bien ! vous ne vous figurez pas la peine que nous éprouvons à leur faire adopter tout cela ! Rappelez-vous l’histoire des pommes de terre : ils n’en voulaient pas entendre parler ; je vous jure sur mes grands dieux que nous avons eu autant de tracas avec ces maudites pommes de terre que s’il avait été question de les ramener à l’idolâtrie.

« On reproche aux fonctionnaires de prendre des pots-de-vin ; quelques écrivains se sont même beaucoup exercés sur ce sujet. Sans doute je ne justifie pas cette coutume : c’est vilain, j’en tombe d’accord ; mais pourquoi le font-ils, je vous le demande ? N’est-ce point parce que le fonctionnaire est, après tout, un élément organique supérieur, relativement à toute cette masse d’êtres incultes ? S’il n’en était pas ainsi, soyez sûr que les abus contre lesquels on s’élève ne pourraient pas avoir lieu. Cela se justifie donc au point de vue historique, physiologique et ethnographique… Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, comme le dit notre ami Pangloss. Mais en voilà assez sur ce sujet. Si nous buvions une bouteille de bon vin ? Qu’en pensez-vous ? J’ai là un vin comme vous n’en avez peut-être jamais bu. »


C’est contre cet optimisme prétentieux des fonctionnaires et des propriétaires que le roman satirique dirige le plus volontiers ses attaques. Il y a là en effet mieux qu’une veine comique à exploiter. L’administration commence à se réveiller de sa funeste torpeur ; il est bon que l’opinion l’encourage et l’excite. Un fait récent, dont la Sibérie a été le théâtre, a prouvé jusqu’où peut aller en Russie la tyrannie administrative, et il a montré aussi combien il serait urgent de réprimer les écarts des fonctionnaires formés sur le modèle du héros de M. Chtédrine. Depuis près de dix ans, la ville et le district d’Irkoutsk sont remplis de jeunes employés, sortant des écoles de Pétersbourg, qui, au lieu de se consacrer à l’exercice de leurs fonctions, passent leur temps à boire et à jouer. Ils vivent généralement entre eux et méprisent tous les employés d’une origine obscure. Il y a peu d’années, un nouveau fonctionnaire, M. Néklioudof, arriva à lrkoutsk ; il avait été mis à la disposition du gouverneur de la Sibérie orientale, le général Mouravief, et celui-ci lui confia plusieurs missions importantes ; il l’envoya notamment en courrier à Pékin. Quoique, par sa naissance et par son éducation, M. Néklioudof eût pu se faire admettre parmi les jeunes fonctionnaires de la ville, il s’en tenait éloigné. Cette circonstance et la faveur dont il jouissait soulevèrent contre lui la haine de cette jeunesse dorée. L’occasion de lui faire un mauvais parti ne tarda point à se présenter : un certain Béklémichef, membre du conseil administratif de la province et chef de la coterie des jeunes fonctionnaires, s’étant rencontré avec lui dans un salon de la ville, l’accusa publiquement d’avoir détourné une partie des fonds qui lui avaient été confiés pour sa mission à Pékin. Le lendemain, M. Néklioudof, instruit de cette calomnie, se rendit chez M. Béklémichef pour lui en demander raison. Celui-ci l’ayant accueilli avec insolence, il lui donna un soufflet. Une lutte s’engagea entre eux, et les gens de M. Béklémichef étant intervenus, M. Néklioudof fut entraîné et conduit à la maison de police ; mais on ne l’y retint pas longtemps. On craignait que M. Néklioudof, privé de tout appui à Irkoutsk depuis le départ du général Mouravief, alors sur les bords de l’Amour, ne reculât devant une rencontre et ne quittât la ville. Afin d’empêcher son départ, des plantons de la police avaient été postés à toutes les portes, avec ordre de lui faire rebrousser chemin s’il s’y présentait. Le duel eut lieu quelques jours après ; mais il ne fut point permis à M. Néklioudof de choisir pour second un de ses amis : on lui imposa un homme de la coterie. De plus, aucun médecin ne fut invité à assister au combat. Le maître de police se tenait sur un clocher voisin, d’où il pouvait voir avec une lunette toutes les circonstances de la lutte. Le malheureux Néklioudof tomba ; quelques heures après seulement, on vint relever son corps, et il fut ramené dans une voiture fermée. Le sentiment d’indignation que souleva la fin mystérieuse de ce fonctionnaire se manifesta par le concours de toutes les classes, qui assistèrent à son convoi. La loi religieuse refuse en Russie les prières de l’église aux individus tués en duel ; cependant l’archevêque, se rangeant à l’opinion du public, autorisa un office spécial. Quelques jours après, les vitres des fenêtres de M. Béklémichef furent brisées par le peuple, et les élèves du gymnase le traitèrent publiquement d’assassin. Une croix a été élevée sur la tombe de M. Néklioudof, et quoiqu’il n’ait aucun parent à Irkoutsk, cette tombe est couverte de fleurs. À peine revenu des bords de l’Amour, le général Mouravief s’empressa d’ordonner une enquête ; mais le rapport conclut en première instance que le duel s’était passé suivant les règles ordinaires, et l’affaire en est restée là.

Dans un pays où de tels désordres se commettent, la satire doit se faire en quelque sorte pratique et combattre l’ennemi, c’est-à-dire la mauvaise administration, corps à corps. Il ne faut pas s’étonner si elle se produit rarement encore en Russie sous la forme philosophique et générale. Hors de l’empire toutefois, elle se sent plus à l’aise, et les écrits russes publiés à Londres, ceux notamment de M. Alex. Hertzen, se distinguent par une assez grande liberté d’allures. On en jugera par un récit humoristique appelé le Monomane, et où M. Hertzen met en scène un noble moscovite devenu, sous l’influence d’un chagrin d’amour, un rêveur de la famille d’Hamlet. C’est sur les bords enchantés du golfe de Gênes que M. Hertzen a rencontré ce singulier personnage de la société russe.
« Cet homme m’apparut, dit-il, comme une de ces mystérieuses figures de sorciers, de pèlerins, de cénobites, qu’évoquent devant nous les légendes du moyen âge, comme pour nous préparer à des luttes pénibles, à des coups imprévus » Le maladif héros de M. Hertzen parcourt l’Italie sous la surveillance affectueuse d’un médecin bon vivant, qui fait avec son pâle et morne compagnon un piquant contraste. Où donc est ici la satire ? se demandera-t-on. Elle est dans les discours mêmes du monomane, dont le médecin trace ainsi le portrait :


« On trouverait difficilement un exemplaire pareil dans toute l’Italie. C’est un original comme il n’y en a pas ! La machine était bonne ; mais elle s’est un peu détraquée. Je suis chargé de la raccommoder. Il venait ici ; j’ai eu la malheureuse idée de vous nommer, et il a eu peur. C’est un hypocondriaque qui tombe dans la manie ; il passe quelquefois des journées entières sans ouvrir la bouche, et d’autres fois il parle, parle, et dit des choses qui font dresser les cheveux. Il ne croit à rien, à rien absolument. C’est au point que moi, qui ne suis guère crédule pourtant, je suis forcé de reconnaître qu’il va trop loin. Au fond, il est très doux et il est très bon. Il n’avait d’ailleurs aucune envie de voyager ; mais ses parens l’ont décidé… Vous comprenez ; ils voulaient s’en débarrasser, d’autant plus qu’ils se méfiaient de sa langue… Il voulait se rendre à la campagne, chez sa sœur ; mais celle-ci a craint qu’il ne se mît à prêcher le communisme aux paysans, et les redevances auraient pu en souffrir. Il consentit enfin à partir, mais pour se rendre dans le sud de l’Italie. Il se dirige vers la Calabre, et votre très humble serviteur l’y accompagne en qualité de leib-medic (médecin intime). Vous m’avouerez qu’il a choisi un singulier pays ; on n’y rencontre, dit-on, que des bandits et des prêtres. C’est pourquoi, en passant par Marseille, je me suis acheté un revolver… N’allez pas croire pourtant que ce soit un fou à lier. Il me témoigne même de l’attachement à sa manière, quoiqu’il me contredise à tout propos. Je suis du reste très satisfait ; je reçois mille roubles argent par an, et suis défrayé de tout, même de cigares. Il est sur ce chapitre d’une délicatesse extrême. Et puis le plaisir de voyager a bien son prix ! Enfin il faut que je vous présente mon original.

« — Laissez-le en paix ! A quoi bon ?

« — Je veux vous l’amener. Vous aurez bientôt fait connaissance. C’est un excellent homme, et il serait même un homme d’esprit, s’il…

« — S’il n’était pas fou.

« — C’est un malheur… auquel vous êtes fort indifférent à coup sûr ; mais lui, il a besoin de distraction. Cela lui fait du bien.

«… Le monomane entra bientôt d’un air timide, me salua plus profondément qu’il n’aurait convenu, et avec un sourire forcé. L’excessive mobilité des muscles de sa figure imprimait à ses traits une étrange et insaisissable expression qui changeait à tout instant ; la tristesse, l’ironie, parfois la simplicité, s’y peignaient successivement. On remarquait dans ses yeux, qui pour l’ordinaire ne regardaient rien, quelque chose qui révélait la réflexion concentrée et un grand travail intérieur ; les rides qui couronnaient ses sourcils confirmaient la justesse de cette indication. Ce n’était pas sans raison et en peu de temps que son cerveau avait pu imprimer un tel caractère à son enveloppe osseuse, et ce n’est pas sans raison que les muscles de sa figure avaient acquis cette mobilité.

« — Evgueni Nikolaïevitch, lui dit le médecin, permettez-moi de vous présenter un ancien ami que je ne pensais assurément pas retrouver ici.

« Evgueni Nikolaïevitch sourit et balbutia sourdement : — Je suis heureux… Un hasard… tout à fait imprévu… Excusez-moi… Y a-t-il longtemps que vous avez quitté la Russie ?

« — Il y a cinq ans.

« — Et vous vous êtes habitué au genre de vie de ce pays-ci ? reprit-il, et il rougit.

« — Parfaitement. « — Cependant vous conviendrez que l’existence que l’on mène loin de la Russie est désagréable, ennuyeuse.

« — Autant qu’en Russie, ajouta le docteur avec insouciance.

« A ces mots et contre mon attente, Evgueni Nikolaïevitch fut pris d’un rire convulsif qu’il essaya vainement de calmer, à plusieurs reprises. Lorsqu’il y eut réussi, il me dit d’une voix encore altérée :

« — Figurez-vous que le docteur me soutient… Ah ! Ah ! Je prétends que le globe terrestre est une planète manquée ou malade, et lui me répond que c’est une absurdité. Pourtant le moyen de comprendre sans cela qu’il est aussi ennuyeux de vivre à l’étranger que chez soi ?

« Il se remit à rire avec une telle violence que les veines de son front se gonflèrent de sang. Le docteur le regardait à la dérobée avec une expression dé supériorité si marquée, que je me sentis pris de compassion.

« — Pourquoi les planètes ne seraient-elles pas malades ? me demanda sérieusement Evgueni Nikolaïevitch. Les hommes le sont bien. »


La terre et l’humanité sont donc malades. D’où viendra la guérison ? La question est bien faite pour tourmenter un esprit chagrin, et l’hypocondriaque de M. Hertzen développe sur ce sujet les vues les plus singulières :


« Les hommes qui ont vainement tenté de devenir des anges feraient bien de se rapprocher des animaux. Tous les animaux sauvages sont formés pour le milieu où ils doivent vivre ; un changement leur est presque toujours fatal. L’eau des rivières nous semble plus propre et plus agréable que l’eau de mer ; mais si vous y mettez un mollusque marin, il meurt. L’homme est loin d’être aussi heureusement doué par la nature qu’on veut bien le dire ; le développement maladif de ses nerfs et de sa cervelle lui fait rechercher un genre de vie qui ne lui convient pas, une existence d’un ordre supérieur, mais au sein de laquelle il se tourmente, languit et se meurt. Partout où les hommes ont surmonté cette maladie, ils se sont apaisés, ils sont satisfaits, et pourraient connaître le bonheur si on les laissait en repos. Considérez toute cette suite de générations qui se succèdent dans les Indes, la nature les a comblées de ses dons ; elles ne connaissent pas la peste de la vie politique et administrative ; elles ne connaissent pas la domination maladive de l’intelligence sur toutes les autres fonctions de l’organisme ; l’histoire universelle les a oubliées, et ces générations ont vécu comme il convient aux hommes de vivre pour être heureux, comme il leur est possible de vivre, jusqu’à la fondation de cette maudite compagnie des Indes-Orientales, qui a tout gâté.

« — Avouez, lui dit le docteur, que le peuple se trouve encore, chez nous autres Russes, à peu près dans les conditions que vous venez de retracer.

« — Cela serait une preuve convaincante de la vérité de mon opinion. Ce que vous nommez peuple est précisément l’espèce humaine ; mais on ne permet point au peuple de vivre à sa guise, voilà le mal. La civilisation se paie horriblement cher : l’administration, la religion, l’armée, épuisent les classes inférieures. Quoi de plus navrant qu’une pareille situation ? A nos pieds bouillonne une foule écrasée de travaux, épuisée par la faim ; sur nos têtes, en voici une autre qui se flétrit et se débat écrasée par la pensée, accablée par les efforts qu’elle fait pour atteindre à des résultats dont la poursuite est aussi vaine que la possibilité de fournir du pain aux affamés. Puis, entre ces deux maladies, entre ces deux modes de souffrances, entre la fièvre d’une existence mauvaise et la consomption des nerfs surexcités, qu’y a-t-il ? La fleur de la civilisation, ses fils chéris, l’unique classe d’hommes qui jouit tant bien que mal de la vie, — nos petits propriétaires en Russie, et ici les boutiquiers. Mais la nature ne se laisse point outrager ;… elle est impitoyable dans ses châtimens comme le bourreau…

« Ici, Evgueni Nikolaïevitch se mit à marcher dans la chambre ; mais il s’arrêta tout à coup devant un miroir. Voyez, reprit-il, cette face… Ah ! ah ! ah ! c’est vraiment horrible. Comparez le premier venu de nos paysans avec moi, avec cette nouvelle varietas qui a échappé à Blumenbach, le type caucasien-citadin, auquel appartiennent les fonctionnaires et les boutiquiers, les savans, les nobles, en un mot tous les crétins et les albinos qui peuplent le monde civilisé, race faible, sans muscles, percluse de rhumatismes, et avec cela bête, méchante, vulgaire, infirme, gauche ! J’en suis un beau spécimen, moi, vieillard de trente-cinq ans, être inutile, qui ai passé toute ma vie comme un pied de cresson élevé pendant l’hiver au bord d’une fontaine. Ah ! quelle horreur ! Non, non, cela ne peut pas durer ; c’est trop stupide !… Quand pourrai-je reposer dans le sein de la nature ?… Cessez de bâtir et de rebâtir sans fin la tour babylonienne de l’ordre social ; abattez-la, et que tout soit fini ! Cessez de poursuivre l’impossible ! Il n’est permis qu’aux jeunes filles amoureuses de souhaiter des ailes, de rêver von einer besseren Natur, von einem anderen Sonnenlichte [9] ! Il est temps de revenir à la couche paisible de la nature, au grand air, à l’indépendance sauvage, à la liberté puissante de l’état primitif !

« — En d’autres termes, dit le docteur, vous voudriez voir les hommes reprendre la vie des forêts ?…

« — Les hommes vivront toujours en troupeaux, reprit doctoralement notre original.

« — Evgueni Nikolaïevitch, lui dis-je, quel vilain tour l’espèce humaine jouera à la philosophie de l’histoire et au progrès indéfini de la société, lorsque, guéris de leur mal chronique, l’historia-morbus, ils se mettront à vivre paisiblement par troupeaux ! »


Ainsi se termine cette douloureuse sortie contre les sociétés à la fois arriérées et impatientes, où le développement intellectuel ne se produit qu’à la faveur d’une surexcitation maladive ; mais il ne suffit pas à M. Hertzen de railler l’humanité par l’organe de ce sombre discoureur : le conteur finit par se moquer de son propre héros. Voyez plutôt comment il explique ces impitoyables sarcasmes ! Evgueni Nikolaïevitch a courtisé une servante, une esclave ; il a cru être aimé, il a comblé de bienfaits la jeune Ouliana, et celle-ci lui a préféré un laquais ivrogne et voleur. Tel est le concours d’incidens vulgaires auxquels Evgueni Nikolaïevitch doit d’être devenu un austère moraliste. C’est sous l’influence de la douleur causée par cette déception qu’il s’est recueilli, qu’il s’est isolé du monde, et qu’il a fini par déclarer l’humanité malade. Il a été dupé par des esclaves, par des êtres incultes et grossiers. Qu’en conclura-t-il ? C’est que dans un monde où la matière triomphe de l’esprit, toute supériorité intellectuelle n’est qu’une manifestation maladive. Étrange et ironique doctrine, qui sert en définitive la cause qu’elle semble attaquer, car personne ne lira le Monomane de M. Hertzen sans prendre intérêt à ces maladies de l’âme, qui sont chez l’homme le signe d’une vie supérieure, et pour l’humanité tout entière l’agent même du progrès !

Mélange singulier de traditions violentes et de jouissances raffinées, d’énergie brutale et de naïve indolence, la civilisation russe donne surtout naissance à des personnalités morales telles qu’Evgueni Nikolaïevitch, caractères dont l’indécision est le principal trait, attirés vers les sphères supérieures par un sincère amour du bien et du beau, et néanmoins retentis à la terre par la chaîne des plaisirs faciles et des voluptés grossières. L’idéal existe en eux, mais comme un levain qui ne fermente pas : c’est ici comme partout ailleurs la volonté aux prises avec la nécessité, mais ne parvenant jamais à dominer le cours fatal des événemens vulgaires. En France, le roman a longuement analysé cet état moral, dont les variétés sont inépuisables ; en Russie, la satire, qui le prend aujourd’hui pour objet de son étude, est moins la description violente et indignée de nos vices que l’exposition indulgente et railleuse de nos défaillances : malgré ce ton adouci, elle n’en subit pas moins une véritable transformation, elle n’en devient pas moins philosophique. Au lieu de s’attaquer aux abus journaliers de la vie pratique, elle dirige ses coups plus haut ; c’est la vie morale et intellectuelle qu’elle cherche à réhabiliter, la vie grossière et servile qu’elle s’attache à combattre. À ce dernier point de vue, elle prend une importance toute particulière, et devient une arme politique. Pour montrer d’ailleurs avec quelle hardiesse elle remplit cette dernière tâche, il faut encore citer en finissant une spirituelle page ou M. Hertzen énumère avec une profonde et navrante ironie les droits du peuple russe [10].


« Toutes les classes de la société russe jouissent de droits tellement étendus, que le monde européen ne saurait en avoir aucune idée. Passons-les successivement en revue.

« Par une marque de bienveillance particulière, tout noble est dès l’enfance une propriété de la couronne, physiquement, moralement et intellectuellement. Il a le droit d’entrer au service, si on veut bien l’accepter, de prendre sa retraite quand on la lui accorde, et de se rendre partout où il plaira au gouvernement. Enfin il est affranchi de tout châtiment corporel, à moins qu’on ne juge à propos de lui faire sentir le poids du bâton [11].

« Les employés ont le droit de se taire devant leurs supérieurs, et d’accabler leurs inférieurs d’injures et de mauvais traitemens tant qu’ils en auront la force. Ils sont responsables des fautes de leurs chefs, et peuvent rejeter les méfaits qu’ils commettent eux-mêmes sur leurs subordonnés. Ils ont le droit de considérer les caisses de l’état comme les mines d’or de la Californie, et les poches des solliciteurs comme des billets de loterie. Retirés du service, ils sont dispensés de rendre des visites de corps, et se métamorphosent en zéros.

« Le clergé a le droit de ne jamais se raser ni se couper les cheveux. II peut ne point croire en Dieu, pourvu qu’il prie pour le tsar. Il est libre de ne ramener aucune brebis égarée au bercail, mais il doit veiller à la rentrée des dîmes allouées à l’église. Aucune punition corporelle ne saurait lui être infligée tant qu’il porte la soutane, mais il peut être fait soldat et battu en uniforme.

« Les marchands ont le droit d’assister à certaines fêtes du palais, où pourtant ils sont tenus de payer leur entrée, et d’être conduits à la maison de policé, d’où ils ne peuvent sortir sans mettre la main à la poche. Pleine et entière liberté leur est en outre accordée de frauder dans le poids et la mesure de leurs marchandises, ainsi que de surfaire leurs comptes, à la condition qu’ils témoignent de leur dévouement à la police par des cadeaux et des contributions mensuelles. Ceux d’entre eux qui offriront au gouvernement des sommes considérables recevront gratuitement des médailles d’honneur, dont ils paieront deux ou trois fois le prix aux employés chargés de les répartir. Enfin, lorsqu’ils se seront entièrement ruinés en livrant des fournitures au gouvernement, celui-ci leur accordera pour leurs vieux jours des titres honorifiques, qu’ils pourront transmettre à leurs enfans et petits-enfans.

« Les bourgeois ont le droit de vivre s’ils ne savent rien, et de mourir de faim lorsqu’ils ont appris quelque chose… En outre, il est accordé à tout homme de cette classe qui sait un métier d’être incorporé au premier recrutement dans un atelier militaire, et de ne plus s’appartenir.

« Conformément à cette sentence de l’Évangile : Rendez à César ce qui est à César, tout laboureur a le droit de payer des impôts au tsar, une redevance à son seigneur, et de donner de l’argent à tous ceux qui en exigeront avec menace. Il lui est accordé en outre le privilège de ne jamais obtenir justice devant les tribunaux, et de ne point oser même se plaindre à Dieu des coups de bâton qu’il reçoit, des abus et des exactions dont il est journellement victime. Après les travaux accablans qu’il est tenu de faire pour son maître, il lui sera permis de travailler pour son propre compte, afin de s’acheter un morceau de pain de seigle et un verre d’eau-de-vie. Enfin la punition la plus sévère qu’on puisse lui appliquer est l’exil en Sibérie, où il devient libre !… »


On ne peut douter maintenant que les deux formes de récit dont nous avons voulu donner une idée ne soient appelées à tenir une grande place dans le mouvement intellectuel de l’empire des tsars. La satire philosophique s’attaque aux principes vicieux de l’ancienne politique russe, tandis que la satire morale fait une intrépide guerre de détail aux mille abus nés de ces principes. Depuis quelques années, cet esprit d’amère critique se retrouve partout, au théâtre, dans la poésie, dans le roman. MM. Ostrovski, Soukovo-Kabiline sur la scène, MM. Pavlof, Tchernichevski dans la critique, sont les dignes auxiliaires de MM. Nekrassof, Hertzen, Pisemski. La passion du jeu, l’ivrognerie, la corruption, tous les vices qui entravent les progrès de la civilisation en Russie trouvent en eux d’impitoyables censeurs. Aux éloges que méritent les satiriques russes, nous n’ajouterons en finissant qu’une seule réserve. Ce n’est pas assez de combattre les abus qui pèsent sur un pays, quand on ne lui montre pas les élémens de progrès qu’il possède. Or un élément essentiel de progrès pour la Russie, c’est l’aptitude de l’esprit slave à comprendre et à s’approprier ce qu’il rencontre de vital ou de bienfaisant dans les mœurs et les institutions étrangères. Pourquoi donc les satiriques de l’une et l’autre école s’entendent-ils dans un sentiment commun de défiance vis-à-vis des sociétés occidentales ? Il est bien d’exalter l’esprit national ; mais l’encourager à une stérile haine de l’étranger, ce serait le conduire à une incurable impuissance.


H. DELAVEAU.


  1. Voyez sur Grigorovitch et Chtédrine la Revue du 15 juillet 1855 et du 1er Juin 1858.
  2. Voyez sur M. Hertzen la livraison du 15 juillet 1854.
  3. Voyez la livraison du 15 décembre 1858.
  4. Long vêtement en forme de tunique.
  5. Il est d’usage en Russie d’enduire de goudron les portes d’une maison habitée par une femme dont la conduite est scandaleuse.
  6. Ces mots sont en français dans le texte russe. On retrouve ici une de ces fautes de goût si fréquentes chez les écrivains étrangers qui nous empruntent souvent, comme autant de finesses, les plus triviales locutions d’un monde vulgaire.
  7. Les mots soulignés sont en français dans l’original.
  8. Éclats de bois de sapin que les paysans brûlent pour éclairer leurs chaumières.
  9. « Une meilleure nature, un autre soleil. »
  10. Ce morceau a été récemment publié dans la Cloche, journal russe qui s’imprima à Londres.
  11. Par un privilège spécial, les nobles russes ne peuvent point être condamnés à un châtiment corporel ; mais on prononce leur dégradation, et ils se trouvent alors placés à tous égards sur le même pied que les autres sujets de l’empire.