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Le Romancier de la démocratie américaine, Charles Sealsfield

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Le Romancier de la démocratie américaine, Charles Sealsfield
Revue des Deux Mondes, période initialetome 23 (p. 461-499).
LE ROMANCIER


DE LA


DEMOCRATIE AMÉRICAINE.





Œuvres complètes de M. Charles Sealsfield (Gesammelte Werke von Charles Scalsfield), 15 volumes. Stuttgart. 1845-1847.




On a dit souvent que le peuple américain fait de grandes choses et assiste à de grands spectacles sans paraître en soupçonner la poésie. Cette laborieuse démocratie a suscité de mâles générations, elle a donné naissance à des vertus sévères, elle dépense chaque jour un tranquille héroïsme dans ses luttes avec une puissante nature, et, malgré tous ces témoignages de force, il ne semble pas qu’elle jouisse du sentiment de son œuvre. Parmi bien des causes qui peuvent expliquer ce fait, il y en a une surtout qui a frappé les esprits. Ne serait-ce pas que les poètes et les philosophes ont trop manqué jusqu’ici à la démocratie transatlantique, les poètes et les philosophes, c’est-à-dire ces révélateurs charmans ou sublimes sans lesquels la plus grande société du monde n’aura jamais une entière conscience de ce qu’elle vaut ? Les voyageurs européens qui descendent le Missouri ou le Mississipi sentent leur imagination tressaillir quand ils voient les bateaux à vapeur, sillonnant ces magnifiques fleuves, se croiser fièrement le long des forêts vierges et des prairies séculaires. Les miracles de l’industrie humaine et la prodigieuse fécondité d’un monde primitif, ce sont là des oppositions qui saisissent énergiquement la pensée ; l’Américain seul semble y être indifférent : il vit au milieu de ces contrastes, et ne sait pas s’approprier la haute poésie qu’ils renferment.

Le travail, en effet, l’austère travail sollicite sans cesse cette race de puritains, et laisse peu de loisirs à la méditation. Regardez le squatter, cet intrépide aventurier qui s’enfonce dans les prairies sans issue et dans les forêts impénétrables. Armé de sa hache et de sa carabine, le voilà parti pour ses expéditions taciturnes. C’est le conquérant du sol ; il va donner à la civilisation des espaces nouveaux ; tout ce qu’il gagnera sera gagné pour le genre humain. Cependant nul ne doit savoir quel courage aura été déployé, quelles privations souffertes, quels périls héroïquement bravés dans ces luttes de chaque jour et de chaque heure. Lui-même le sait-il bien ? Sait-il ce que produit cette activité toujours en éveil, ce que valent ces trésors d’audace et cette fertilité d’expédiens ? Non ; il ne paraît pas que ce brave homme ait seulement une idée confuse du rôle si original qu’il remplit dans le monde. Combien plus ce même phénomène existera au sein des grandes villes ! Il y a, dit-on, un orgueil américain d’une espèce à part ; les citoyens des républiques unies se proclament hardiment les premiers citoyens de l’univers, et ils savourent avec une singulière béatitude le plus parfait contentement d’eux-mêmes. Cherchez seulement ce qu’ils pensent de leur histoire et de leurs traditions, tâchez de découvrir l’idéal qui brille à leur esprit ; vous les trouverez toujours préoccupés de l’action immédiate, du travail d’aujourd’hui et de demain, jamais de l’influence générale et du génie de leur pays. Tous les écrivains qui ont visité l’Union sont d’accord sur ce point. La fièvre du travail matériel y est partout et y absorbe tout. De New-York à la Nouvelle-Orléans, de l’Orégon au Texas, les États-Unis forment une immense exploitation agricole et commerciale ; du nord au sud et de l’est à l’ouest, toutes ces républiques travaillent, comme des fourneaux en feu, avec une ardeur que rien ne peut ralentir. Quant à cette activité sublime qui ne se révèle pas par un produit visible, qui fonde autre chose que des plantations, qui défriche sans le secours de la charrue des contrées plus fécondes que les plaines du Mississipi, on ne la connaît guère dans la démocratie américaine. Or, ce n’est pas impunément que l’homme méconnaît une partie de ses devoirs, et, lorsque te travail de l’esprit est dédaigné, l’autre travail en souffre bientôt ; je veux dire que le travail matériel, quelle que puisse être l’importance de ses résultats, ne donne plus à la société les satisfactions glorieuses qu’elle en pouvait tirer. Qu’importe que le peuple ait montré de la grandeur en maintes circonstances, si le loisir et la méditation lui manquent pour se rendre compte de ce qu’il accomplit, si aucun poète, aucun historien, aucun penseur inspiré ne fait luire aux yeux de la patrie la mission qu’elle doit remplir dans le monde ? Là où la tradition ne peut s’implanter avec force, on peut bien dire que la conscience publique est menacée.

Les transformations morales que d’éminens publicistes ont signalées déjà dans le pays de Washington indiquent assez la gravité du péril [1]. L’Amérique n’a eu qu’une belle époque intellectuelle, c’est l’époque même où elle a fondé son indépendance. Ses écrivains sont aussi ses héros ; c’est Washington, c’est Jefferson, c’est Franklin. Or, ces grands esprits n’ayant pas eu de successeurs dans les travaux de l’intelligence, il est arrivé que leurs principes ne se sont pas suffisamment perpétués, que la tradition ne s’est pas faite, et que cette démocratie austère, qu’ils pensaient avoir si vigoureusement établie, a subi, depuis leur mort, de profondes altérations. On sait quelle influence le général Jackson a exercée sur les mœurs publiques, et comme les plus solides vertus américaines, le respect de la loi, l’esprit d’indépendance, le goût de la dignité, se sont amoindries peu à peu, grâce à la fascination du peuple par le vieil Hickory. Croit-on que ce résultat se fût si promptement opéré, si une littérature élevée et forte eût transmis aux générations survenantes le noble idéal que poursuivait la pensée de Washington ? Ce sont les écrivains d’élite qui entretiennent et font passer de siècle en siècle ce flambeau de la vie :

Et quasi cursores vitaï lampada tradunt.


Or, depuis Washington et Franklin, le flambeau a pâli, les lettres ont disparu, car on ne peut appeler de ce nom ces innombrables journaux qui pullulent d’un bout de l’Union à l’autre, et qui, au lieu d’être une tribune pour les idées, ne sont ouverts qu’aux défis, aux injures, aux violences des haines personnelles. Aucun poète pour chanter la patrie, point de romancier pour faire aimer les simples et fortes mœurs du dernier siècle, point de philosophe pour ouvrir aux intelligences choisies les chemins du monde supérieur.

Les écrivains que l’Amérique peut citer depuis une trentaine d’années, et le nombre n’en est pas considérable, relèvent presque tous de la littérature européenne. Washington Irving est un esprit élégant, une plume ingénieuse et facile ; mais Londres le réclame à bon droit, il n’a presque rien qui lui vienne directement du Nouveau-Monde. Les sincères démocrates de son pays lui ont reproché d’avoir souvent défiguré, d’avoir trahi l’Amérique dans ses prétentieuses descriptions de mœurs. Pourquoi, s’écrie amèrement l’un d’entre eux, pourquoi faut-il qu’il s’appelle Washington ? Fenimore Cooper est un conteur très distingué dans ses romans maritimes. Marin lui-même et parfaitement initié aux usages de la marine américaine, il a écrit des livres remarquables sur cette rude et aventureuse existence de l’homme de mer. Ses compatriotes reconnaissent qu’il a rendu de vrais services, et l’on assure que ses romans, en éveillant sur ce point la sollicitude du pays, contribuèrent beaucoup à la rapide extension des forces navales de l’Amérique. Si le fait est exact, ce serait un résultat piquant, et ce seul exemple devrait prouver à ce peuple, toujours préoccupé des intérêts pratiques, combien il y a de relations fécondes entre les travaux de l’esprit et les progrès de la civilisation matérielle ; mais Cooper renonce à tous ses avantages quand il quitte l’océan : il paraît bien qu’il n’a pas sérieusement étudié les mœurs américaines. Quels que soient les mérites de la Prairie, des Pionniers, du Dernier des Mohicans, des juges compétens affirment que ces peintures sont fausses, que les types sont exagérés, comme cela arrive naturellement à ceux qui ont mal vu, et qu’enfin, s’il a imité Walter Scott, c’est précisément parce qu’il ignorait l’Amérique et toutes les richesses originales qu’elle offre à l’imagination d’un inventeur. Après Washington Irving et Fenimore Cooper, le seul nom qu’on puisse citer s’est révélé récemment avec un certain éclat, c’est le nom de Ralph Waldo Emerson. Voilà un philosophe enfin, voilà un penseur ingénieux et profond ; je me demande seulement s’il ne relève pas de l’inspiration germanique, s’il ne doit pas à Novalis et à Carlyle les plus lumineux rayons de sa subtile intelligence ; puis, est-ce bien la philosophie, et une philosophie comme celle-là, qui peut commencer l’éducation d’une société si affairée ? Cette tâche appartient aux poètes. La profondeur d’Emerson est aussi peu accessible aux commerçans de New-York et de Philadelphie qu’aux hardis solitaires du Tennessee et de la Louisiane. Avant que ces délicates instructions puissent pénétrer dans la société américaine, il faut quelques-uns de ces inventeurs privilégiés qui ont reçu le don d’enfermer leurs idées dans une forme dramatique et vivante. Or, si Washington Irving appartient aux lettres européennes ; si Fenimore Cooper, excepté dans ses romans maritimes, est un imitateur de Walter Scott ; si Emerson est d’une lecture trop difficile pour la foule, que reste-t-il à l’Amérique ? que lui reste-t-il de cette époque vraiment originale représentée par les héros de l’indépendance, de cette grande école dont on devait populariser l’esprit ? Privée de ses meilleurs souvenirs, et, pour ainsi dire, séparée de son histoire, comment cette démocratie ne serait-elle pas exposée un jour à de périlleuses épreuves ?

Or, voici un écrivain qui a eu l’ambition de donner à la société américaine ce fier sentiment d’elle-même. La muse qui l’inspire, c’est un profond amour, une mâle et respectueuse tendresse pour les libres institutions de son pays. Il y a là de quoi imprimer à ses écrits une vive originalité ; j’ajoute que son esprit est plein d’audace, et que son imagination atteint sans peine à la véritable grandeur. Ses romans sont plus qu’un vivant tableau de la société des États-Unis, ils ont une sorte de majesté épique. L’auteur, en effet, poursuit un but sérieux, et, lorsqu’il confronte le Nouveau-Monde avec les vieilles monarchies européennes, c’est pour marquer le rôle de sa patrie dans le drame de l’histoire universelle. De là quelque chose de grave, d’austère, une virile intelligence de l’histoire mêlée aux créations de la poésie. De là aussi une foi sans bornes dans la suprématie de l’Amérique et une sincère ardeur de prosélytisme.

Quel est donc ce poète dont le nom va être prononcé en France pour la première fois ? D’où vient cette imagination heureuse et forte qui se révèle tout à coup par des créations si belles et si peu attendues ? Remarquez ici le mélange qui s’opère chaque jour entre les races humaines, et voyez les produits de ces alliances fécondes. J’ai dit que ce poète a un merveilleux sentiment de l’histoire, et que ses romans empruntent au sentiment de la vie universelle une sorte de largeur épique ; or, ne semble-t-il pas que les conditions dans lesquelles s’est formé son talent aient dû favoriser ce résultat ? Né de parens allemands, assure-t-on, bien que son nom semble attester une origine anglaise, M. Charles Sealsfield a deux patries, l’Amérique et l’Allemagne. La patrie de son cœur et de sa pensée, c’est bien certainement l’Amérique ; cependant il n’a pas oublié le pays de ses pères, et, jeté par le hasard de la naissance au sein d’une société dont la grandeur le remplit d’enthousiasme, c’est pour son autre patrie, c’est pour l’Allemagne surtout qu’il a tracé ces poétiques tableaux d’un grand peuple. Citoyen dévoué d’une démocratie, son esprit est sans cesse dirigé vers cette Allemagne d’où sont sortis ses ancêtres, et à laquelle bien des liens sans doute le rattachent encore. Il lui envoie la bonne nouvelle. Il lui dit quels spectacles il contemple, quel idéal il entrevoit chaque jour sur le sol républicain du Nouveau-Monde. N’est-ce pas là, pour une mâle intelligence, une source vive d’inspiration, et cette situation si originale n’explique-t-elle pas l’élévation naturelle de sa pensée ? Oui, tous ces beaux récits, dont quelques-uns, j’ose le dire, sont l’épopée de l’Amérique nouvelle, tous ces récits admirables ont été écrits en allemand dans la patrie de Washington. En vain les traduisait-on avec un empressement sans exemple, en vain la presse américaine en faisait-elle l’objet de ses éloges enthousiastes ou de ses critiques passionnées : l’auteur ne se laissait pas distraire par ce succès inouï. C’est pour l’Allemagne qu’il avait écrit, c’est de l’Allemagne qu’il attendait patiemment sa récompense. Aucun nom sur ses livres, rien qui pût commander l’attention, rien qui protégeât ces messagers des contrées lointaines. L’auteur s’était fié seulement à la grandeur de cette démocratie dont il racontait la dramatique histoire.

Aussi, quand ces romans pénétrèrent peu à peu, quel étonnement subit ! Comme les imaginations furent éblouies ! comme on s’informait avec respect de ce mystérieux écrivain, qui, séparé de ses frères par la moitié du monde, leur envoyait à travers l’Océan ces vivantes peintures d’une société libre ! L’enthousiasme alla même un peu loin. L’Allemagne, depuis plus de quinze ans, aspire à une poésie démocratique ; les romans de M. Sealsfield réalisent parfaitement cet idéal, et l’on ne doit pas s’étonner que l’admiration d’une jeune et ardente critique ait quelquefois dépassé les limites du vrai. On était impatient de connaître le nom du poète ; les hypothèses se croisaient en tous sens ; il s’appelait Follen selon ceux-ci, Rivinus selon ceux-là : le nom de Sealsfield était aussi prononcé, mais sans qu’on eût aucune raison sérieuse de s’arrêter à l’un ou à l’autre. Enfin, le grand inconnu, c’est ainsi que tous les critiques le désignaient dans leur naïf enthousiasme, le grand inconnu était mis au rang des maîtres suprêmes ; il était de la famille d’Homère et de Shakspeare ; c’était le poète si long-temps attendu, le vrai poète du XIXe siècle. Lisez cette page écrite sur M. Sealsfield par un juge qui passe pour intelligent et habile.


« Bien des poètes ont été jusqu’ici la brillante expression littéraire du développement de notre siècle, mais le sentiment moderne atteint aujourd’hui sa forme la plus haute et la plus large, la plus élevée et la plus compréhensive, chez un écrivain dont les œuvres sont des épopées, non pas d’une nation, mais du monde. Il est inconnu cependant, inconnu comme l’avenir auquel aboutira un jour la société présente. A peine depuis quelque temps nous a-t-on prononcé ce nom, Sealsfield. C’est chez lui, sans aucun doute, que l’esprit moderne a trouvé sa forme grandiose ; il s’élève, en effet, non pas seulement au-dessus des partis, mais au-dessus des peuples qui se partagent la terre.

« On sait que sept villes se sont disputé ce poète des âges primitifs qui semblait réunir en lui les nationalités les plus différentes et dont les chants ont été un lien entre l’Europe et l’Asie ; on sait aussi que son nom n’était qu’une épithète, et que la perfection de son œuvre était trop grande pour qu’on pût l’attribuer à un seul homme : le même phénomène se reproduit aujourd’hui. Bien plus, ce ne sont pas seulement des villes, ce sont des pays entiers, ce sont des parties du monde qui se disputent notre poète, le poète moderne par excellence, et il se pourrait bien que le nom de Sealsfield nous cachât le véritable nom de cette gloire inconnue. Oui, tandis qu’ils bataillent, Anglais et Allemands, Américains et Européens, pour savoir sur quelle terre il est né, plusieurs critiques déjà, par une hypothèse hardie, ne craignent pas d’attribuer ses œuvres à une école d’écrivains allemands disséminés sur la surface du globe, en sorte que les romans de Sealsfield, ces romans qui ont ébloui le monde, auraient été composés par ces germanides de la même manière que les homérides ont fait les poèmes d’Homère. Cette explication (à ne la prendre que comme un symbole) serait très exacte au moins par un côté ; ce sont les Allemands, en effet, qui savent le mieux s’approprier d’une manière idéale l’esprit des autres peuples pour le comprendre par la philosophie, pour le reproduire par la poésie et l’art.

« Quoi qu’il en soit, ce qui nous frappe d’admiration dans Sealsfield, — comme aussi dans Shakspeare, — c’est son omniscience, si j’ose le dire. Il sait tout. Ses créations vivent d’une vie véritable. Que ses personnages soient laids ou gracieux, dégoûtans ou aimables, terribles ou charmans, qu’il s’agisse de la nature ou de l’homme, que ce soit la terre, la mer, le ciel, ou bien le sombre pionnier des forêts immenses et le riche élégant de New-York, toutes ses créations sont complètes, pas une fibre de la vie ne leur manque. »


Cette page, qui fera sourire plus d’une fois le lecteur, est empruntée à un écrivain de l’Allemagne du nord, à M. le docteur Alexandre Jung. On voit qu’il est difficile de porter plus loin l’enthousiasme. Si M. Jung dit vrai, nous n’avons rien à envier aux monumens de l’épopée antique. Bien loin de là, M. Sealsfield est supérieur à Homère de toute la supériorité du monde moderne sur la cité grecque. Ce sont des villes qui se disputent le chantre de l’Iliade ; c’est l’Europe et l’Amérique qui réclament l’auteur de Nathan. Les tribus de la Grèce ont trouvé dans l’épopée homérique l’idéale unité de leur patrie ; aujourd’hui, les peuples des deux hémisphères saluent dans les œuvres de M. Sealsfield l’unité grandiose de l’esprit moderne. J’ai cité M. Jung pour faire comprendre le succès passionné que M. Sealsfield a obtenu au-delà du Rhin et l’espèce d’éblouissement dont il a frappé les imaginations allemandes ; on n’attend pas de moi, sans doute, que je m’associe au jugement du spirituel critique. Au moment même où il porte si haut l’esprit moderne, c’est le méconnaître étrangement que d’appliquer les célèbres théories de Wolf à un romancier contemporain. Wolf a montré avec génie la part qu’un siècle et une société entière peuvent revendiquer dans les poèmes homériques : qu’on applique le même procédé aux chants des âges primitifs, aux épopées des peuples enfans, aux Eddas et aux Niebelungen, par exemple, rien de mieux ; mais à des romans, à des récits de notre siècle, à des récits d’une netteté si vive, d’un dessin si ferme et si pur ! en vérité, c’est abuser de Wolf et parodier un grand principe. J’ai une admiration sincère pour M. Sealsfield, je me garde bien cependant de l’admirer comme les critiques d’Allemagne. Lui-même, je ne suis pas sûr qu’il soit très satisfait de ce singulier enthousiasme. Un des traits principaux de M. Sealsfield, on le verra tout à l’heure, c’est assurément la précision. Au lieu d’un esprit mystique et nuageux, nous avons affaire à un observateur plein de franchise, à un peintre d’une vigueur extraordinaire. Comment cette fine et ferme intelligence n’eût-elle pas été plus d’une fois embarrassée de l’étrange attitude qu’on lui imposait ? Il y a déjà une quinzaine d’années que M. Charles Sealsfield a donné à l’Allemagne le premier de ses romans, le Maître légitime et les Républicains. Ce roman est le seul que l’auteur ait publié d’abord en anglais et qu’il ait traduit ensuite en allemand. Il parut à Philadelphie en 1828 sous ce titre : Tokéah, ou la Rose blanche (Tokeah, or the Withe Rose) ; on peut y ajouter encore l’esquisse intitulée une Nuit au bord du Tennessee (A Night on the banks of the Tennessee), qui fut insérée dans un journal littéraire de New-York : tous les autres ont été publiés en allemand : ce sont des écrits allemands originaux, ce ne sont pas des traductions de l’anglais. Je pense que ces détails ne sembleront pas indifférens ; ils nous font bien connaître la situation de M. Charles Sealsfield. Nous voyons l’éloquent romancier toujours fidèle à sa pensée de prosélytisme et le regard tourné vers les peuples germaniques. Ainsi, depuis 1833, c’est en Allemagne qu’il publie ses œuvres, qu’il les publie patiemment, obstinément, sans être jamais découragé par les mille obstacles qui l’arrêtent. Pendant ce temps-là, tandis que ces beaux récits pénètrent lentement dans le monde lettré de Berlin ou de Leipsig, les libraires des États-Unis, qui semblent réclamer leur bien, font traduire à l’envi toutes les productions nouvelles de l’auteur de Tokéah, « Mes livres, dit M. Sealsfield avec une franchise qui ne messied pas, mes livres ont conquis d’un seul coup leur droit de cité en Amérique. Ils sont dans les mains, je ne dis pas de mille, mais de cent mille citoyens des États-Unis. On en a donné des éditions de toute espèce, livres, revues, journaux. J’ai devant moi des corbeilles de journaux américains contenant des appréciations de mes écrits, les unes pleines d’éloges exagérés que je n’accepte pas, les autres de critiques haineuses que je ne mérite pas davantage. » Un tel succès aurait pu détourner de ses desseins une imagination frivole, mais M. Sealsfield est un esprit austère et opiniâtre ; il a voulu montrer à l’ancien continent, ainsi qu’un idéal sublime, les fortes institutions du Nouveau-Monde ; il a voulu planter sur le sol de l’Europe la bannière de sa grande république. Parvenu aujourd’hui à son but, maître d’une éclatante renommée conquise à force de patience et de talent, c’est encore en Allemagne qu’il publie l’édition complète de ses œuvres.

Le premier roman de M. Sealsfield, le Maître légitime et les Républicains, est un poétique tableau des tribus indiennes et de leurs dernières luttes avec la race conquérante. Profondément ému du sort tragique de ces peuples, l’auteur a voulu inspirer une politique plus humaine à ses concitoyens, en retraçant à leurs yeux la grandeur des vaincus et le calme terrible, la majesté muette de leur douleur. « Je tremble, disait Jefferson, je tremble pour mon peuple, quand je songe à toutes les injustices dont il s’est rendu coupable avec les indigènes. » M. Sealsfield inscrit ces belles paroles à la première page de son livre, et il est resté fidèle à cette pensée d’expiation. Pour rendre l’enseignement plus grave, ce ne sont pas des héros imaginaires qu’il met en scène, ce sont des personnages réels, des chefs indiens dont le souvenir est encore vivant dans certaines contrées de l’Amérique. Le héros du livre est le chef des Creeks, Tokéah, noble et sublime vieillard en qui se personnifient admirablement les suprêmes efforts et les destinées lamentables des maîtres légitimes du sol. Tokéah a joué un rôle considérable chez les Indiens de la Géorgie de 1780 à 1812. On sait que le général Jackson extermina les Creeks en 1812 dans une guerre implacable qui commença sa gloire militaire ; Tokéah était l’un des adversaires du général Jackson. Muni de précieux documens sur le héros indien, M. Sealsfield avait songé d’abord à écrire son histoire ; il se décida cependant à peindre cette grande figure avec plus de liberté, mais on reconnaît toujours dans ses inventions une sorte de gravité historique. Le moment choisi par M. Sealsfield dans la biographie de son héros, c’est celui où le vieux Tokéah, fatigué de ses longues guerres et réfugié au fond des forêts, est obligé de quitter cette dernière retraite et d’abandonner pour toujours le sol de ses aïeux. Rien de plus gracieux d’abord, rien de plus grave et de plus solennel que cette peinture de la vieillesse de Tokéah. Une jeune fille blanche, prise dans sa première enfance par le chef indien, a été élevée par lui avec une sollicitude paternelle. Or, l’implacable haine de Tokéah pour la race des vainqueurs se dissipe à la vue de cette belle créature. L’auteur a voulu introduire, dès le commencement de son récit, un symbole d’union, il a voulu faire entrevoir la réconciliation possible des races ennemies. La véritable fille du chef, Canouda, a initié la fille des blancs à tous les usages de la tribu ; mais la Rose blanche (c’est le nom donné à l’orpheline) est dispensée des rudes travaux qui blesseraient ses délicates mains. Pour mieux reposer sa grande âme lassée de tant de haines, il semble que le vieux Tokéah ait besoin d’aimer cette jeune fille de race blanche et de se faire aimer d’elle, comme la mère est aimée de son enfant. La description de ce village, de ce campement d’une tribu indienne, est une peinture achevée ; les délibérations solennelles, le mélange de gravité et de puérilité, l’héroïsme des hommes, le dévouement des femmes, tous ces traits du caractère indien sont mis en relief avec un art très ingénieux et une dramatique animation. Le paysage est digne de ces beaux groupes si bien disposés ; ces paisibles événemens, ces scènes d’une gravité si douce se passent dans l’infinie solitude, non loin des bords de la mer, au sein d’une puissante nature dont M. Sealsfield connaît les grandes lignes et les splendides couleurs. Cette première partie du roman est un chef-d’œuvre de grâce, d’une grâce sauvage, si j’ose ainsi parler. Il est impossible de mieux faire comprendre la poésie du désert et la profonde, l’inconsolable tristesse des tribus dépossédées ; mais bientôt des scènes de lutte et de violence vont succéder à ces églogues. Tandis que Tokéah, repoussé dans son dernier refuge, porte avec une dignité religieuse le lourd fardeau de sa douleur, la guerre vient d’éclater entre les Américains et les Anglais. M. Sealsfield a très habilement placé dans son récit quelques-uns des principaux personnages de cette guerre de 1812. L’artillerie des Américains était commandée par un pirate français dont l’audace a laissé de tragiques souvenirs dans la Géorgie. Lafitte, c’est le nom de l’aventurier, voulut s’allier avec Tokéah et fonder une colonie indépendante. C’est là pour le conteur une excellente occasion de mettre en lumière le caractère de son héros. Il n’y avait guère d’alliance possible entre le bandit européen et le vénérable chef des tribus indigènes, entre le farouche pirate et le maître légitime du sol américain. Dans sa simplicité homérique, le vieux chef ne soupçonne d’abord rien des exploits de Lafitte ; mais, quand le secret de sa vie lui est révélé, le vieil Indien s’emporte, et un combat furieux s’engage. Il faut voir aussi avec quelle franchise l’auteur met en présence ces hommes du désert et la civilisation américaine. Averti par un songe, Tokéah vient de partir pour des déserts plus lointains et de plus profondes solitudes ; il est obligé pourtant de traverser le pays occupé par ses ennemis, et il assiste à leur victoire sur les Anglais. Tout le mouvement de la civilisation passe sous ses yeux ; le maître légitime est face à face avec les républicains. Or, quelles que soient les sympathies du poète pour son héros, le maître légitime n’est pas le vrai maître ; ces races attardées, ces peuples héroïques et enfans, n’avaient pas le droit d’enlever à la culture et à l’industrie les immenses domaines qu’ils regrettent. Si l’utilité publique autorise de fréquentes atteintes au droit absolu de la propriété, n’y a-t-il pas lieu souvent à de grandes expropriations au nom de l’humanité tout entière ? Tout abstraits qu’ils sont, ces raisonnemens commencent à être confusément compris par ces malheureux peuples ; cette nécessité leur apparaît comme une loi fatale, irrésistible, et ils se courbent devant elle avec une sorte de résignation mêlée d’épouvante. Ce sentiment est interprété d’une façon grandiose dans le beau dialogue de Tokéah et du général, du général Jackson évidemment, bien que l’auteur ne le nomme pas. Ce simple et solennel entretien, jeté avec tant d’art au milieu des péripéties du drame, exprime très bien un des plus graves problèmes de la société transatlantique. Ce n’est plus seulement une scène de roman ; deux mondes, deux peuples sont ici en présence, et, puisque M. Sealsfield aime ces peintures et y excelle, avais-je tort d’attribuer un caractère épique à sa forte imagination ?

Une rapide analyse ne fera pas comprendre, je le crains bien, l’originalité de ce beau livre. Comment indiquer les mille détails qui en font la vie ? A côté de ce chef indien environné de tant de respects, il est curieux de voir le général républicain, le vainqueur de la Nouvelle-Orléans, condamné à 2,000 dollars le lendemain de sa victoire, pour une légère atteinte à la loi. Du reste, ne croyez pas que l’auteur obéisse à un parti pris ; ces vives oppositions sont involontaires, elles résultent de la nature même des choses, car ce qui frappe tout d’abord dans les écrits de M. Sealsfield, c’est la sérénité inaltérable, c’est la suprême impartialité de la pensée. M. le docteur Jung, qui le compare sur certains points à lord Byron et à George Sand, choisit bien mal ses rapprochemens. Il n’y a rien de hasardeux ou de follement passionné dans le talent de M. Sealsfield. C’est une intelligence calme et forte. Il voit les choses avec une lucidité merveilleuse, il en reçoit des impressions vives et saines, et de là cette vigueur sans effort, de là cette franche imagination qui découvre tout naturellement l’idéale poésie que contient la réalité. Rien de cherché, rien de mystique ; l’esprit de M. Sealsfield ne voyage pas dans le bleu, comme on dit en Allemagne ; la terre, pour qu’il la quitte, est trop belle, et le monde trop rempli d’enseignemens. Est-ce de la poésie ? est-ce de la réalité ? C’est l’un et l’autre à la fois ; c’est la réalité aux mains d’un artiste qui l’interprète sans la défigurer.

Cette peinture de la démocratie américaine, commencée dans son premier roman, M. Sealsfield va la continuer avec amour. Le Maître légitime et les Républicains ne forment qu’une page de cette histoire. L’auteur a d’autres problèmes, des problèmes plus graves encore, à étudier. Il est attiré surtout par l’antagonisme des races, et ces luttes sourdes ou éclatantes ont trouvé en lui un admirable metteur en scène. L’un des plus grands sujets qu’il puisse traiter, c’est assurément la lutte de la race anglo-américaine et de la race espagnole. L’envahissement du Mexique par les États-Unis, la marche incessante et presque fatale de l’activité américaine, c’est là un spectacle qui a dû frapper cette intelligence si pénétrante et lui inspirer d’énergiques inventions. Or, pour que le tableau fût plus vrai, M. Sealsfield a débuté par une étude spéciale sur le Mexique ; il a voulu connaître à fond tous les vices de l’esprit espagnol avant de le voir aux prises avec le fier génie des hommes du Nord, et il a écrit le Vice-roi.

Le Vice-roi et les Aristocrates sont une brillante étude sur le Mexique pendant les tumultueux conflits qui précédèrent la révolution de 1824. On sait que l’établissement de la république mexicaine fut préparé par de continuelles insurrections, et que de 1811 à 1824 des secousses sans nombre attestent le profond déchirement de ce vaste empire. La première de ces révoltes est celle que conduisait l’audacieux curé Hidalgo. Soulevées par les classes inférieures de la société, par les patriotes, comme on disait, les tribus indigènes tentèrent un hardi coup de main et furent massacrées à Guanajuato. Voilà le signal de ces longues guerres qui durèrent plus de douze ans, et dont le terme fut l’affranchissement du Mexique, sa rupture avec l’Espagne, et l’établissement d’une république fédérative. Or, c’est au milieu même de ces guerres civiles, c’est au lendemain de l’insurrection d’Hidalgo, que M. Sealsfield a placé son récit. Vers l’époque où cette première tentative échoua, il se forma un parti intermédiaire entre les démagogues et l’aristocratie d’Espagne ; la noblesse créole en était l’ame. Également opposée aux violences d’une démocratie désordonnée et à l’insolence hautaine de la cour du vice-roi, l’aristocratie créole voulut s’emparer de l’influence et gouverner le Mexique. Tel est le sujet traité par M. Sealsfield avec sa vigueur accoutumée. Ce sujet est habilement choisi. En se plaçant ainsi au milieu de la société mexicaine, l’auteur a pu la juger tout entière. Bien plus, ce ne sont pas seulement les agitations de 1812 dont il nous fait le tableau ; le drame qu’il raconte éclaire tous ceux qui vont suivre, car, en voyant cette révolution de palais, en voyant la légèreté, la vanité des créoles, c’est-à-dire du seul parti qui pût intervenir entre les violences extrêmes, il est facile de pressentir tous les désordres et toutes les extravagances de l’avenir.

Dès les premières pages, le récit est plein de mouvement. Nous sommes à Mexico, et tous les partis sont en présence. Voyez-vous ces mascarades sur la place publique ? Ce sont les patriotes qui font la caricature du vice-roi et de la cour. Les alcades se présentent ; voici un rassemblement, puis une émeute, et les coups de fusil retentissent au coin des rues. Entrez maintenant dans le palais du vice-roi, vous verrez la minutieuse étiquette, les formalités hautaines, tout le cérémonial de la vieille monarchie espagnole puérilement transporté sur le sol du Nouveau-Monde. Rien n’est changé. En vain a-t-on passé les mers, en vain marche-t-on ici sur une terre vierge ; toutes les ridicules superstitions d’une monarchie décrépite sont fidèlement conservées à la face de ce nouvel univers, où il semble que la pensée de l’homme doive se régénérer naturellement. Du palais du vice-roi, si vous pénétrez dans la demeure de Condé de San Yago, vous assisterez aux délibérations de la noblesse créole qui prépare son coup de main. Don Condé de San Yago, en effet, est le chef de cette aristocratie libérale si opposée à tout ce qui vient de Madrid. C’est un chef habile, celui-là, une intelligente et loyale figure dont l’analyse fait honneur au pinceau de M. Sealsfield. Au milieu de tant de caractères bas ou d’esprits incohérens, cette âme calme et maîtresse d’elle-même repose la pensée du lecteur. Condé de San Yago est un adversaire décidé de ce stupide despotisme espagnol, mais il connaît trop la faiblesse de ses amis ; esprit ferme et clairvoyant, il n’est pas dupe de l’ardeur de quelques gentilshommes irrités ; il sait que l’heure n’est pas venue pour une révolution, et tous ses efforts tendent à créer peu à peu un grand parti, le parti créole, qui se rendrait digne de recueillir l’héritage du vice-roi. Toutes ces intrigues, toutes ces vanités, se croisent et se succèdent avec une vivacité pittoresque. Ce qu’il y a ici de brusque, de heurté, n’est pas un prétentieux artifice de composition ; ce n’est que la peinture exacte de cette société espagnole, de ce monde d’aventuriers, de muletiers, de bandits, qui s’agite à Mexico comme dans les comédies de cape et d’épée. Il semble même que l’imagination si franche de M. Sealsfield éprouve quelque scrupule à peindre cette incohérente mascarade. C’est du moins le sentiment qu’il laisse entrevoir vers la fin du premier volume. « Peut-être, dit-il, et nous n’en serons pas étonné, le lecteur aura-t-il souri en lisant les scènes qui précèdent ; peut-être n’y aura-t-il vu autre chose que les éclats d’une fantaisie malade, l’image désordonnée d’une réalité impossible, et qui n’a jamais existé ailleurs que dans les songes du poète. Nous autres Américains, dont les institutions politiques se sont développées d’une manière si conforme à la raison humaine, nous dont les lois, grâce à ce développement logique, sont si solidement établies et si unanimement respectées, nous chez qui le plus pauvre, aussi bien que le plus riche, connaît ses droits avec les limites nécessaires qu’il a consenties lui-même, et met à les maintenir autant de résolution que nos glorieux ancêtres en ont mis à les fonder ; nous enfin dont la vie politique est si grave, comment soupçonner seulement la possibilité d’un si extravagant mélange ? Quoi ! une témérité si enragée et une lâcheté si stupide ! un despotisme si brutal et une anarchie si effrénée ! des prétentions si intolérables et ce lâche abandon des droits les plus sacrés ! Il faut ces influences fatales qui enlèvent à l’homme sa dignité et le rabaissent au rang de la brute, il faut toutes ces misères réunies pour produire de telles scènes et de tels caractères. »

Parmi les belles scènes du livre, je citerai celle où un des soldats d’Hidalgo raconte la vie et la mort de son général. Tandis que les créoles et le vice-roi commencent à lutter sourdement, les patriotes sont en armes autour de Mexico. C’est à travers une insurrection démocratique, c’est au bruit du canon et de la fusillade que s’accomplit dans l’ombre cette révolution de palais. Or, l’auteur nous conduit souvent au camp des insurgés, et c’est là que le muletier Jago raconte tour à tour, avec une pittoresque familiarité ou une énergie terrible, la révolte de 1811, le massacre des patriotes à Guanajuato, et la bizarre biographie du curé mexicain. La révolution au Mexique a commencé par les prêtres ; c’est le bas clergé qui, voyant les évêchés et les bénéfices obstinément envahis par les Espagnols, a soulevé le peuple contre le vice-roi. L’âme de la révolte était le curé Hidalgo. « Ah ! si vous l’aviez vu ! » s’écrie le muletier la voix pleine de larmes et les yeux brillans du feu de la vengeance. Pour moi, après avoir entendu le conteur, je vois d’ici l’audacieux curé avec son visage vert d’olive, couleur d’une bouteille de Madère. Singulier mélange de hardiesse et de raillerie, de jovialité et de courage intrépide ! Je le vois dans son costume de généralissime, avec son habit bleu à revers blancs et sur sa poitrine la grande médaille de la Vierge. Par malheur, s’écrie Jago, c’était un détestable général ; ce sont ses ordres qui nous ont perdus. — La suite du récit n’est pas moins vive : quelle cruauté bigote chez le général espagnol Calléjal que de sang dans les rues de Guanajuato ! femmes et jeunes filles, livrées à la brutalité du soldat espagnol, gisent au milieu des cadavres de leurs frères. Ce récit fait par le muletier, au milieu des montagnes où se sont réfugiées les bandes du curé Hidalgo, est d’un effet terrible. Chacun des traits du tableau atteste la sûreté d’un maître ; c’est Mérimée traçant le vivant portrait de Carmen et des bohémiens des Sierras.

Le roman se termine par l’humiliation du vice-roi et la victoire diplomatique de Condé de San Yago. Le chef de l’aristocratie créole est un habile négociateur, qui a mieux aimé vaincre son ennemi dans l’ombre que d’en triompher sur un champ de bataille. Il sait bien qu’une victoire trop complète serait périlleuse et ouvrirait la voie aux partis extrêmes. Or, le vice-roi trahit son maître ; tandis que la monarchie d’Espagne se débat et s’affaisse sous la honteuse administration du prince de la Paix, don Vanégas négocie avec Joseph Bonaparte pour lui livrer le Mexique. Ce secret, Condé de San Yago l’a découvert, et le vice-roi, qu’un seul mot peut perdre, est obligé de se soumettre aux conditions qu’on lui impose. Cependant le parti des créoles n’est pas satisfait de sa victoire ; des concessions et des privilèges, ce n’est pas assez ; les créoles aspirent à l’autorité tout entière, ils prétendent secouer le joug de l’Espagne et constituer un pouvoir qui soit à eux. Tous les yeux sont fixés sur Condé, toutes les ambitions veulent allumer la sienne ; pourquoi hésite-t-il ? pourquoi n’a-t-il pas foi dans sa fortune ? Mais lui, grave et inflexible, il contient l’impatience de ses amis. Moins irréfléchie, son ambition est plus haute ; il songe à fortifier l’aristocratie créole, à lui donner les mâles vertus qui confèrent l’autorité ; il voit déjà se relever pour elle le vaste empire de Montézuma. Projets grandioses, poétiques illusions, qui attestent encore, chez ce prudent esprit, la vieille vanité espagnole ! C’est au milieu de ces chimériques espérances que l’auteur se repose, et cette fin, quand on sait ce qui va suivre, exprime à merveille l’état de ce pays où les plus sages même sont le jouet de leur imprévoyance. M. Sealsfield aurait pu nous montrer Condé de San Yago, dix ans plus tard, assistant à la tentative impériale de don Augustin Iturbide, et, l’année suivante, à l’établissement de la république mexicaine. Ce grand parti, que le chef créole espérait fonder, nous aurions vu son impuissance et sa chute. Mais à quoi bon insister ? cette histoire habilement interrompue, ce triomphe dont on profite en se berçant de chimères, cette suspension enfin au bord de l’abîme, en disent plus que tous les contrastes.

Le caractère distinctif de M. Sealsfield, nous pouvons l’affirmer désormais, c’est la force et la sûreté de l’imagination. Il semble appelé surtout au roman historique. Je ne parle pas de ce roman qui n’est que la mise en scène des vieux récits, de ce roman où il est si difficile d’exceller et si facile de tromper les lecteurs vulgaires. Cette arène à la fois très périlleuse et très accessible, et qui, pour un Walter Scott, nous adonné tant de compilateurs médiocres, n’est pas celle où M. Sealsfield profiterait le mieux de tous ses avantages. Une de ses plus rares qualités en effet, c’est la promptitude avec laquelle il reçoit la vive impression de la réalité et sait élever jusqu’à la poésie le mouvement confus des choses présentes. Cette faculté supérieure est celle qui fait les vrais artistes. C’est donc le roman historique contemporain qui offrira à M. Sealsfield les occasions les plus glorieuses. Sa pensée n’a pas besoin des chroniques poudreuses ; le spectacle de la vie est plein, pour lui, d’enseignemens et d’inspirations.

Une seule fois, M. Sealsfield a abandonné ce terrain solide et s’est aventuré dans de mystiques régions où son esprit est un peu dépaysé. Je ne veux pas nier l’éclat de cette fantaisie étrange ; je suis surpris seulement de la rencontrer dans les œuvres de M. Sealsfield. Après Tokéah et le Vice-Roi, entre ces beaux romans et les récits, plus beaux encore, qui vont suivre, Morton ou le Voyage en Europe est une tentative singulière ; rien de plus inattendu qu’un tel épisode dans le développement de la pensée du poète.

C’est une froide matinée de janvier. Au fond d’une des plus charmantes vallées de la Pensylvanie, un jeune homme, distrait, inattentif au spectacle qui l’entoure, laisse galoper son cheval le long des eaux bouillonnantes du Susquehannah. Où va-t-il ? que cherche-t-il ? Pourquoi pousse-t-il ainsi le noble animal entre les rochers à pic qui bordent l’abîme ? Il cherche une place où se noyer. Il était capitaine de vaisseau, et le navire qui portait sa fortune vient de s’engloutir la veille ; ruiné et découragé, Morton veut mourir. Tandis qu’il regarde une dernière fois ces flots sombres où l’entraîne le désespoir, un vieillard s’approche de lui, et peu à peu le détourne de son fatal projet. Morton rejette d’abord avec injures l’intervention amicale de l’étranger ; mais il y a tant de calme et de noblesse dans sa physionomie, il y a dans ses paroles une autorité si haute, que le jeune capitaine de vaisseau est subjugué. Ce vieillard est un Allemand, un ancien officier de cavalerie, qui a fait les guerres de l’indépendance ; c’est un des débris de cette génération héroïque et simple qui suivait le drapeau de Washington. Son nom est Isling, colonel dans l’armée des États-Unis. C’est lui-même qui se fait ainsi connaître au jeune homme avec une gravité antique, et il faut voir comme le jeune capitaine, tout à l’heure si violent et si dur, va s’incliner respectueusement devant le soldat des grandes guerres de la patrie. Le colonel Isling a bien deviné l’abattement du jeune homme, et, tandis qu’un bateau les ramène à la ville, il lui raconte, pour relever son courage, toutes les rudes épreuves qu’il lui a fallu traverser.


« Qu’appelle-t-on les coups de la fortune ? Il n’y a que les sots qui se laissent abattre ; les hommes, et surtout les hommes libres, se rient des injustices du hasard. Ah ! les choses allaient mal à l’époque où je m’engageai. Nos souffrances étaient terribles. Je n’oublierai jamais cette bataille de Brandywine ; c’était un spectacle à déchirer le cœur. Toute la route jusqu’à Germantown, et au-delà encore jusqu’à Narristown, n’était qu’une immense plaine de sang. Ce n’était pas le sang des morts et des blessés, c’était le sang des soldats valides. Il gelait comme aujourd’hui ; le froid était atroce, et, dans toute l’armée, il n’y avait pas mille hommes qui eussent des chaussures. Il fallait marcher sans souliers, sans bas, sur une terre dure et glacée, sur une terre amollie seulement par le sang de nos pieds déchirés. Nous avons bien souffert ! mais nous ne murmurions pas ; toutes nos souffrances étaient si bien rachetées par les sentimens qui remplissaient nos âmes ! Que sont les guerres d’aujourd’hui, les guerres même de Napoléon, comparées à notre guerre sainte, à cette guerre qui, comme la crèche de Bethléem, contenait la régénération du monde ? » En disant ces mots, le colonel leva les yeux au ciel : « Et les hommes qui nous conduisaient ! reprit-il, quels caractères grandioses et simples ! Washington ! » A ce nom, il se découvrit, et son regard semblait vouloir percer la voûte des cieux. Le jeune homme suivit son exemple, et les rameurs eux-mêmes s’inclinèrent. Il reprit : « Washington, et Green, et Lafayette, le généreux Français, et le brave Prussien Steuben, et Kalb, le bon et affectueux Kalb, tous, c’étaient tous des hommes innocens comme des enfans ! et Morton... — Morton ! s’écria le jeune homme, et il ajouta tout bas d’une voix légèrement tremblante : le général Morton, mon grand-oncle ! — Le vieillard aussitôt prit les mains du jeune homme, et les tenant serrées dans les siennes : — Soyez le bienvenu, lui dit-il à voix basse, vous, le neveu de mon premier, de mon meilleur ami. Voyez-vous ? ajouta-t-il plus bas encore, et il lui montrait sur la rive du fleuve, du côté du soleil levant, un point éloigné et lumineux, c’était là une des possessions de votre grand-oncle, c’était la résidence traditionnelle de votre famille, avant qu’elle se retirât dans la Géorgie. » Le jeune homme tressaillit involontairement ; ce point lumineux était précisément en face des rochers qui devaient être témoins de son suicide. »


Accueilli par l’ami de son grand-oncle, Morton reprend goût à la vie. Le vieux colonel, en effet, le reçoit dans son domaine, et, sous ce toit hospitalier, les récits des guerres de l’indépendance, le souvenir des héros de l’Amérique, relèvent le courage du jeune marin. Jusque-là, rien de mieux. C’est une bonne pensée d’avoir sauvé ce jeune homme en remettant sous ses yeux l’idéal sublime de la patrie. Dans la démocratie laborieuse des États-Unis, le suicide est un crime plus grand que partout ailleurs, et nul n’a le droit d’enlever un homme aux conquêtes pacifiques de la civilisation ; telle est l’idée qui semble inspirer l’auteur dans les premiers chapitres de son roman. cette idée est belle, et convient parfaitement au sévère patriotisme de M. Sealsfield ; mais bientôt d’une étude morale et sérieuse nous allons passer subitement à la plus étrange poésie et aux plus fantastiques inventions. Le colonel Isling adresse Morton à un de ses amis de Philadelphie, à un négociant français, nommé Stéphy. Négociant, spéculateur, banquier, Stéphy a ramassé une fortune immense, et de plus, bien qu’il vive enfoui dans l’ombre de ses bureaux, c’est un homme d’un génie grandiose et d’une influence sans limites. Il n’aime pas la richesse pour elle-même, il ne la poursuit pas pour en jouir vulgairement : l’or est l’instrument de sa mystérieuse politique et de ses grands desseins révolutionnaires. Ce vieil homme sale et rechigné, qui use depuis cinquante ans le cuir de son bureau, ce n’est pas seulement le roi des millions, c’est le chef taciturne d’une conspiration formidable contre toutes les aristocraties européennes. L’initiative révolutionnaire de la France n’est plus à Paris, elle est à Philadelphie, dans les bureaux du banquier français. Stéphy accueille avec empressement le jeune Morton, et lui donne l’ambassade de Londres, carie gouvernement de Stéphy a ses ambassadeurs, ses ministres, ses préfets, dans tous les pays de l’Europe. Tout cela est si étrange, qu’il faut laisser la parole à l’auteur : c’est le moment où le vieux banquier accompagne Morton jusqu’au paquebot qui va le porter en Europe. L’heure du départ a sonné ; la cloche s’agite avec impatience ; mais le banquier, impassible et sans presser le pas, continue d’exposer ses plans à Morton.


« Oui, mon cher Morton, à Londres vous commencerez à me connaître. Londres a une physionomie qui lui est propre, et dans une certaine mesure mon esprit est là. Vrais et hardis marchands, tous ces Anglais ! — Votre esprit est à Londres ? reprend Morton ; je le croyais surtout à Philadelphie... Mais le paquebot, mon cher monsieur Stéphy ! nous serons en retard. — Vous vous trompez, Morton ; l’esprit d’un grand négociant doit embrasser le monde. C’est une puissance souveraine qu’un grand négociant, une puissance indépendante de l’état, et qui n’a de rapports avec l’état que pour en profiter, comme autrefois l’église. Jadis que le grand négociant est une puissance souveraine, aussi souveraine, — remarquez bien cela, mon cher Morton, — aussi souveraine que le monarque d’un royaume. Est-ce que c’est la terre qui fait la force ? Ce sont les hommes, comprenez bien, et le riche négociant a ses sujets, ses employés, ses alliances, oui, sa sainte-alliance même, tout aussi bien que les grandes puissances de l’Europe. Ah ! ah ! quand vous serez à Londres, chez mon vieux Lomond, vous allez subir, sans vous en douter, votre examen rigorosum. — Nous voici arrivés, dit-il, en montrant le paquebot d’où l’on venait précisément de retirer le pont de communication avec la terre. On entendit retentir les ordres du capitaine, et le bateau se mit en mouvement. Le vieillard semblait avoir oublié et le paquebot et le voyage de Morton. Les mains du jeune homme fortement pressées dans les siennes, il murmurait, tandis que ses yeux plongeaient dans le lointain : C’est le 20 janvier que je devais partir pour Paris, et nous voici au 3. La lettre de Lomond est du 19 décembre. Ces bateaux sont sans prix ; ils volent comme des hirondelles. Morton, vous serez au Havre le 20, et le 15 du mois prochain à Londres. — Ayez seulement la bonté de commander aux vents. — Vous avez avec vous la fortune du vieux Stéphy ; quel vent vous servirait mieux ? répliqua-t-il gravement. Il tenait toujours les mains du jeune homme. — Capitaine Morton, adieu ! cria une voix du paquebot. Le banquier ne remarquait rien ; il continua : — Jeune homme, vous emportez l’esprit de votre grand-oncle endossé par le vieux Stéphy. N’oubliez pas que vous m’appartenez, que je n’ai pas besoin d’une machine, que vous serez le représentant du vieux Stéphy, et que vous devez agir vite et résolument selon les circonstances. Ah ! j’oubliais, voici votre lettre de crédit pour M. Lomond. (La lettre de crédit était une petite carte sale, roulée et cachetée.) Maintenant, mon ami, et il est rare que le vieux Stéphy se serve de ce nom, mon ami, adieu ! et, si vous ne vous vengez pas du destin, c’est votre faute ; si vous ne revenez pas avec un million, c’est plus qu’une faute. Holà ! hé ! tous, John, Mike, Ben ! conduisez ce gentleman à bord du Maryland. Un dollar à chacun de vous. »


Que va donc faire à Londres l’ambassadeur de Stéphy ? Que produira l’esprit de l’Amérique endossé par l’esprit de la France ? car tel est, j’imagine, le caractère de Morton, tel est le sens de ce bizarre symbole. Par malheur, ces symboles, ces personnifications poétiques d’une grande idée promettent ordinairement beaucoup plus qu’elles ne tiennent. Il était digne d’un poète supérieur de personnifier énergiquement les grands peuples démocratiques, et de les montrer aux prises avec des symboles contraires. L’imagination aventureuse de Jean-Paul, guidée par des principes plus sûrs, eût été à l’aise en de pareils sujets ; l’esprit si net de M. Sealsfield y est dépaysé. Son œuvre a le tort de n’être ni un roman, ni un poème. Quelle que soit la hardiesse de la pensée, il y a trop de réalité pour un poème fantastique ; pour un roman, les situations sont fausses, et les personnages impossibles.

Morton arrive à Londres, chez le correspondant de Stéphy, chez Lomond, une sorte d’usurier à la physionomie sombre, aux habitudes louches et mystérieuses. L’usurier a établi son repaire dans un des quartiers les plus pauvres de la Cité, au milieu de la hideuse misère de Saint-Giles, et c’est là qu’il reçoit le jeune et brillant Morton. A peine le gentleman américain est-il installé dans la demeure de l’usurier, que tous les grands seigneurs de l’aristocratie britannique s’empressent de lui rendre visite. Bien plus, les diplomates, les sous-secrétaires d’état, se rendent en foule auprès de lui. Sa maison est le rendez-vous des héros du sport, de la politique et de la finance, comme un des plus riches hôtels du West-End. Ce sont des orateurs de la chambre des communes qui viennent lui demander son appui, ce sont des diplomates qui lui proposent les négociations les plus importantes. Il est clair que Morton est devenu en quelques heures un personnage très puissant ; mais d’où lui est tombée cette fortune imprévue ? Lui-même ne s’en doute guère. C’est pourtant à Stéphy et à Lomond qu’il la doit. Le vieux Stéphy avait raison de vanter l’immensité de son empire ; si les choses se passent comme les raconte M. Sealsfield, la maison de banque de Stéphy est, en effet, une des hautes puissances de l’Europe. Seulement il choisit étrangement ses ministres ; l’usurier Lomond est un des plus laids personnages qu’on puisse imaginer. Cet homme déguenillé, qui s’est tenu jusqu’ici à l’écart et qui semble n’avoir été que le valet de Morton, va se révéler enfin à son brillant protégé. La scène est curieuse, et comme maître Lomond, jusque-là si taciturne, ouvre son cœur et laisse voir le fond de sa pensée, nous allons peut-être savoir l’exacte signification du mythe. Qu’est-ce donc que Stéphy et Lomond ? Quels sont leurs projets, leurs plans souterrains, et quel usage font-ils de ce gouvernement occulte dont ils sont les chefs ? Le récit de Lomond n’est pas très clair ; j’ai cru comprendre toutefois que l’auteur a voulu personnifier dans ces bizarres créations la démocratie elle-même, la démocratie européenne au moment de ses dernières luttes avec l’ancien régime. Lomond et Stéphy, c’est le peuple à moitié affranchi qui a poursuivi la richesse pour arriver par elle à la liberté, et qui, maître enfin de cette liberté tant désirée, l’emploie comme une arme invisible et sûre à la destruction du vieux monde. Stéphy et Lomond ne sont pas seuls ; ils sont dix répandus sur la surface du globe, dix empereurs, dix alliés invincibles qui tiennent dans leurs mains le secret de la fortune de tous les états de l’Europe, et qui, à un moment donné, sans qu’on sache d’où vient le coup, peuvent décréter et accomplir les révolutions les plus profondes. A l’époque où se passe le roman de M. Sealsfield, le vieux Stéphy prépare la révolution de 1830. C’est pour cela que le jeune Morton a été envoyé à Paris et à Londres ; nos conspirateurs avaient besoin d’un jeune émissaire qui fût admis dans les plus brillans salons du West-End et du faubourg Saint-Germain, et il a plu au vieux Stéphy de donner ce rôle au petit-neveu d’un général américain, à l’héritier d’un ami de Washington. Seulement, bien que nous soyons ici dans la région des chimères, bien que le poète nous ait transportés dans ces fantastiques domaines où la logique n’a plus de sens, je lui demanderai pourquoi ces hommes investis d’un sacerdoce, ces ministres de la Providence dans le drame de l’histoire universelle, sont représentés par lui sous des traits si repoussans. Je n’en veux pas à Stéphy, qui n’est qu’un bizarre personnage ; je parle de cet odieux Lomond, de ce sauvage usurier dévoré par une implacable haine. Je ne puis concevoir que M. Sealsfield ait symbolisé d’une manière si hideuse la guerre de la liberté et du droit contre les iniquités du vieux monde. Je ne puis m’expliquer les contradictions des acteurs qu’il met en scène. Il y a, par exemple, dans ce discours de Lomond, d’admirables pensées, un vif sentiment de l’émancipation de l’homme, un sérieux dévouement aux idées de 89, et à côté de cela je ne sais quel abominable égoïsme, je ne sais quelles frénésies diaboliques.


« Votre pays, jeune homme, — c’est Lomond qui s’adresse à Morton, — votre pays est le port où toutes nos richesses sont en sûreté. Sur votre sol, le plus puissant despote est plus faible que le moindre des marchands. C’est le banc de sable où vient échouer l’arbitraire, le roc où les tyrans se briseront la tête ; c’est aussi le foyer où se concentrent tous les rayons qui illuminent les sociétés nouvelles, et l’asile d’où sortira la liberté du monde, non pas cette liberté des jacobins invoquée par des sots ou des bandits, mais l’indépendance de la personne et la sûreté de la propriété, sans lesquelles il n’y a point de liberté véritable... Nous sommes dix, reprit le banquier avec un accent d’orgueil, et, bien que disséminés sur la face de la terre, chaque jour, chaque heure même, nous sommes ensemble. A Londres, nous sommes cinq. Nous nous réunissons toutes les semaines, nous comparons nos notes, et nous établissons d’une manière précise la situation des choses dans tout l’univers. Les mystères financiers, non de ce royaume seulement, mais des autres états, nous sont dévoilés à nu. Aucun empire, aucune famille n’échappe à notre scalpel. Le crédit public et le crédit de chaque maison, la prospérité de la Grande-Bretagne et de tous les royaumes du monde civilisé, c’est-à-dire du monde qui a des dettes, tout cela dépend d’un signe de nous. Qu’est-ce que cette misérable police secrète du continent tout entier auprès de la nôtre, que nous payons comme les maîtres du monde ? car, tôt ou tard, nous serons les maîtres du monde, tôt ou tard nous prendrons sur tous les points la place de ces aristocrates ; oui, nous serons les plus près du trône, monsieur Morton, et les trônes n’en seront pas moins solides. Il faudra bien que tous les peuples passent par cette révolution ; la France qui danse en frémissant sous ses fers, la flegmatique Allemagne plongée dans son vague somnambulisme, et la bigote Espagne, et cette malheureuse Italie qui semble ronger comme un os ses trois siècles de gloire, tous, il faudra bien qu’ils se soumettent, car nos mineurs sont actifs. Il n’y a pas un jour, pas une heure où nos courriers ne partent. Chaque sac de café, chaque boite de thé, chaque ballot de marchandise donne à notre empire un plus solide fondement. Il y a des sots qui pensent que nous aimons l’or pour Tor ; nous aimons l’or, mais combien plus la puissance ! D’autres s’imaginent que nous travaillons pour le peuple... — Et le vieillard fit entendre son hideux ricanement. — Nous ! les capitalistes, l’aristocratie de l’argent, nous battre pour cette sale canaille en guenilles ! Nous nous battons contre l’aristocratie de naissance, mais nous ne nous battons que pour nous. Cela n’empêche pas le genre humain d’en tirer son profit, jeune homme ! car, d’échapper à cette manus mortua de l’aristocratie, de quitter cette mer morte où tous les courans allaient se perdre et tous les êtres s’empoisonner, c’est pour le monde un progrès qu’il aurait tort de ne pas estimer à sa valeur. Il n’y a pas de saut violent dans la nature, tout y marche lentement. »


On voit déjà quel mélange incohérent d’aspirations libérales et de misérable égoïsme. Le banquier révolutionnaire devient bien plus repoussant encore quand il raconte à Morton toutes les joies affreuses qu’il se donne au fond de son taudis. « Ici, s’écrie-t-il, dans cette maison noire et suspecte, des lords, des généraux, des marquises hautaines, sont venus se mettre à genoux devant moi ; ici, l’homme d’état a fait fléchir son orgueil ; ici, la jeune et altière duchesse, enviée de tous, s’est offerte à ma merci. Bien des ducs encore, bien des ministres, bien des grandes dames y viendront, car c’est ici que se pèse la destinée de plus décent millions d’hommes. » L’usurier continue ainsi à savourer sa haine, et bientôt, dans son exaltation fiévreuse, il veut faire admirer à Morton la poésie de son existence.


« Et vous croyez, lui dit-il, que nous n’avons pas de joies, pas de poésie, pas d’impressions sublimes ! Vous croyez que, sous notre extérieur glacé, ce n’est pas un grand cœur qui bat, ce n’est pas un sang généreux qui bouillonne ! Vous croyez que la poésie de Byron était plus hardie que la mienne, plus hardie que l’imagination du vieux Stéphy ! Byron s’est fait un nom qu’il a confié à la mémoire de quelques milliers de sots ; nous, nous créons un empire, nous fondons une église qui sera plus brillante que l’église romaine, plus magnifique et plus durable que le Vatican. Les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle, car c’est sur l’enfer même qu’elle est bâtie. »


J’ai dû citer les passages les plus expressifs du livre de M. Sealsfield, car il m’eût été impossible de faire comprendre au lecteur l’extravagance d’une conception pareille. Certes, l’obscurité et les contradictions n’y manquent pas. J’avais cru d’abord que l’auteur essayait de personnifier avec force l’avènement universel de la démocratie et les races opprimées depuis tant de siècles arrivant à la richesse, à la liberté, au pouvoir, à force de travail et de vertus opiniâtres. Je crains maintenant que son livre ne soit une injurieuse satire de ce que nos hardis novateurs appellent la bourgeoisie. Si Lomond représente fidèlement le tiers-état, il faut déchirer nos annales, il faut effacer la date sainte de 89, mettre à néant les souvenirs de la constituante et substituer à cette histoire sublime l’histoire telle qu’elle se rapetisse et se défigure dans les pamphlets de nos démagogues. Il m’en coûte, je l’avoue, d’être obligé de voir ces tristes diatribes sous les inventions poétiques de M. Sealsfield et de si fâcheuses erreurs chez une intelligence si belle ; mais la clarté ne se fait-elle pas peu à peu ? Mes doutes s’éclaircissent encore lorsque je vois Morton, chez un des chefs de l’aristocratie de Londres, au milieu d’un bal éblouissant, livrer, dans un accès de délire, tous les secrets de son maître, et prédire la révolution de 1830 avec un luxe fort singulier de narrations fantasques et d’images apocalyptiques. Décidément, le sens que je soupçonnais est manifeste : au lieu d’écrire un poème grandiose comme il semblait l’annoncer, au lieu de personnifier en des figures idéales la lutte qui agite le monde depuis 89, M. Sealsfield a caché sous les rêves de sa fantaisie une calomnieuse malédiction du tiers-état. Que nous sommes loin de Tokéah et du Vice-roi ! S’il n’y avait là, après tout, un esprit d’élite et une rare imagination, on croirait lire les tribuns que vous savez.

Oui, disons-le-lui bien haut, M. Sealsfield a beau mettre en œuvre les plus poétiques ressources, ce livre est indigne de lui. L’auteur du Maître légitime et du Vice-roi, celui qui nous donnera bientôt le magnifique récit de Nathan, est un talent supérieur à qui la critique doit une mâle franchise, et je ne puis lui dissimuler l’espèce de colère que j’ai ressentie en lisant Morton. Cette colère s’accroît, quand on songe aux espérances que le début du livre permettait de concevoir. Ce petit-neveu d’un général américain, protégé par la France et envoyé à Paris avec une mission secrète, me représentait le symbole d’une alliance entre les deux pays les plus démocratiques de la terre. J’attendais que M. Sealsfield me montrât la sérieuse démocratie des États-Unis donnant des leçons et des conseils à la démocratie encore si inexpérimentée du vieux monde. L’âme de Washington visitait la patrie de Lafayette. Hélas ! aujourd’hui plus que jamais nous aurions besoin de cette féconde assistance et de ces glorieux modèles. Je me laissais donc aller à mon rêve, et, après avoir lu les premiers chapitres, j’imaginais la suite du roman ; inspiré par M. Sealsfield, je me construisais tout son poème. Pourquoi faut-il que M. Sealsfield ait été si infidèle à ses promesses ? Dans ses premiers romans, la pensée est claire, la langue est nette, et pourtant, sous ce récit d’une simplicité si belle, on sent fermenter une riche et abondante poésie. Dans Morton, au contraire, la forme est brillante ; ce ne sont que mythes et symboles : l’auteur a quitté la terre, et sa fantaisie nous emmène aux régions de l’impossible ; mais, malgré ce luxe, malgré cette ambitieuse fantasmagorie, le fond est d’une désolante sécheresse. Quoi de plus prosaïque, en effet, que de rapetisser les grandes choses ! Ou bien ce livre n’a pas de sens et n’est qu’une énigme indéchiffrable, ou bien c’est un outrage à ce qu’il y a de plus grand dans le monde moderne, à 89 et au génie de la France.

Heureusement M. Sealsfield est homme à prendre d’éclatantes revanches. Après cette malheureuse excursion au pays des chimères, il revient dans son Amérique chérie, et il y trouve matière à des inventions pleines de nouveauté et de fraîcheur. Le Maître légitime et le Vice-roi sont des compositions d’un ordre élevé, ce sont de grandes et belles toiles : M. Sealsfield va nous donner des tableaux de genre. Les gracieux essais dont je parle sont le commencement d’une série qui embrasse à la fois des esquisses familières et des récits d’une poésie plus haute, des scènes de la vie domestique et ces peintures magistrales où M. Sealsfield sait si bien représenter ce qu’il appelle un moment dans le drame de l’histoire du monde. Cette série, qui forme cinq volumes de ses œuvres complètes et qui porte un titre commun : Scènes de la vie américaine, semble être son travail de prédilection. C’est comme un ouvrage à part, qui a son caractère propre. Bien que tous les écrits de M. Sealsfield, excepté le Maître légitime, aient été rédigés en allemand, ces Scènes de la vie américaine ont été plus expressément destinées à la patrie de Goethe et de Schiller, à cette Allemagne dont il suit avec sollicitude la lente et laborieuse régénération. C’est ce que dit en de nobles termes la dédicace de l’ouvrage : « A la nation allemande, éveillée désormais à la conscience de sa force et de sa dignité, l’auteur dédie respectueusement ces tableaux d’un peuple libre, d’un peuple issu de la race germanique, et qui agrandit chaque jour sa place dans l’histoire universelle ; il les lui envoie comme un miroir où elle pourra se contempler elle-même et entrevoir ses destinées futures. » On va voir, en effet, qu’il y a tout à la fois, dans ce curieux ouvrage, et l’inspiration de l’artiste et le prosélytisme du républicain.

Le premier des récits charmans qui ouvrent cette série est intitulé le Voyage de George Howard, ou plutôt, car nous n’avons pas de mot français qui rende le terme allemand sans le secours d’une périphrase, le Voyage de George Howard cherchant à se marier (George Howard’s Brautfahrt). C’est à la fois un voyage et un roman. George Howard est un jeune planteur des états du sud qui va se marier à New-York ; le mariage manque, et George Howard regagne ses foyers, s’arrêtant de ville en ville et cherchant partout une femme. Sur cette trame si simple, l’auteur a jeté avec art les peintures les plus vives et les plus variées. Le tableau de New-York, dès le début du livre, est plein de mouvement, plein de bruit et d’éclat. Rien de plus piquant que l’embarras du naïf George Howard avec ces folles Parisiennes de New-York, avec ces jeunes miss brillantes et fantasques. Marguerite et Arthurine Bowsends sont deux portraits fort avenans, bien qu’elles causent le désespoir du pauvre George. Les scènes intérieures sont entremêlées de descriptions de la rue, car New-York est très agité par l’élection du président ; Jackson et Webster sont aux prises, et les Jacksonmen proclament leur candidat avec des cris forcenés. Est-ce l’excitation générale qui monte à la tête de nos jeunes miss ? La vérité est qu’elles sont plus désespérantes que jamais, et que George Howard s’enfuit au plus tôt de cette maudite ville de New-York. Avant de rentrer chez lui, le jeune planteur traversera plusieurs des états de l’Union, et des tableaux gais ou sombres, familiers ou poétiques, se dérouleront sous ses yeux. D’abord, c’est le Tennessee, avec ses mœurs rudes et violentes, avec ses tavernes pleines de cris et de fumée. Plus loin, voici le pays des Natchez, où l’auteur place un petit drame rempli d’émotion, le Voleur d’enfans. Le glorieux écrivain que la France vient de perdre a employé, pour la peinture de ces tribus sauvages, tous les trésors de sa riche fantaisie ; les tableaux de M. Seasfield diffèrent de ces éclatantes compositions comme l’histoire diffère de l’idéal, comme un voyage diffère d’un poème. Ce rapprochement, qui se présente de lui-même, entre les études si exactes du conteur américain et les conceptions de la poésie, M. Sealsfield l’indique d’une manière expresse, non pas au sujet de Chateaubriand, mais à propos de son compatriote Fenimore Cooper. Dans les prairies que traverse la Rivière-Rouge, George Howard rencontre des trappeurs, et son journal nous en donne une description pleine de vie. Je demande la permission de traduire cette page, qui fera connaître sous un aspect nouveau le talent de M. Sealsfield.


«Il y a dans ces immenses prairies désertes une influence particulière qui élève l’ame et lui donne, si je puis ainsi parler, le nerf et la vigueur du corps. Là règnent le cheval sauvage et le bison, et le loup et Tours, et les serpens sans nombre, et le trappeur qui les surpasse tous en férocité, non pas le vieux trappeur de Cooper, qui de sa vie n’en a vu un seul, mais le vrai trappeur, qui pourrait fournir le sujet des plus beaux romans et inspirer le génie des plus grands peintres.

« Notre civilisation, la plus noble qui se soit jamais formée et développée d’elle-même, a enfanté pourtant certaines créatures monstrueuses, inconnues aux autres sociétés, et qui ne pouvaient se déchaîner que dans un pays où la liberté est sans limites. Ces trappeurs sont, pour la plupart, des hommes de rebut, ou des criminels échappés au bras vengeur de la loi, ou des natures indomptables auxquelles la liberté fondée sur la raison, la liberté des États-Unis, paraît encore une contrainte. Peut-être est-ce un bonheur pour ces états de joindre à leur territoire ce fagend <ref> Fagend, tout objet sans valeur, et surtout la mauvaise partie d’une chose bonne, littéralement le bout usé d’une corde. </<ref> où les passions sans frein peuvent se satisfaire et s’épuiser ; comprimées dans le sein de la société civile, elles y feraient d’effroyables ravages. Si la belle France, par exemple, eût eu, pendant ses grandes crises, un semblable fagend à sa disposition, combien de ses héros seraient morts trappeurs ! Et vraiment, ni l’Europe ni l’humanité ne seraient plus pauvres, pour ne rien savoir, ou bien peu de chose, de ces grands instrumens du despotisme le plus absolu qui fût jamais, des M….. des V….., des S....., des D...., et en général de toute cette troupe d’habits brodés !... »

Nous savons déjà que M. Sealsfield n’est guère bienveillant pour nous. A l’orgueil de la démocratie américaine viennent se joindre encore chez lui toutes les rancunes de l’Allemagne. Supprimez ce qu’il y a d’injurieux dans ce dernier passage ; aux noms de nos maréchaux (je n’ai cité que les initiales, pour voiler les torts de M. Sealsfield), à ces noms illustrés dans les plus nobles guerres de la révolution, substituez ceux des forcenés qui, il y a six semaines, versaient à flots le sang le plus pur de la patrie, quel à-propos dans le vœu de M. Sealsfield !î comme il semble que cette page soit écrite d’hier ! Je continue de traduire.


« On trouve ces trappeurs ou chasseurs depuis les sources de la Colombie et du Missouri jusqu’à celles de l’Arkansas et de la Rivière-Rouge, sur les bords de toutes les rivières tributaires du Mississipi, qui sortent des Montagnes-Rocheuses. Leur existence entière est consacrée à la destruction des animaux qui se sont multipliés sans fin, depuis des milliers d’années, dans ces steppes et dans ces prairies. Ils tuent le buffle sauvage, dont le cuir sert à leur vêtement et les haunches <ref> La bosse du bison. </<ref> à leur repas. Ils tuent l’ours pour dormir sur sa peau, le loup parce que cela leur plaît, le castor pour sa fourrure et pour sa queue. Ils reçoivent en échange de la poudre, du plomb, des jaquettes et des chemises de flanelle, de la ficelle pour leurs filets, et du wisky pour supporter les froids de l’hiver. Ils se jettent quelquefois par centaines dans ces déserts, où ils ont de sanglantes rencontres avec les Indiens. Le plus souvent ils se réunissent huit ou dix et s’associent pour l’attaque et la défense ; c’est une sorte de guérilla sauvage. Il est vrai que ceux-là sont plutôt chasseurs que trappeurs. Le vrai trappeur ne s’associe qu’un ami, lié à lui par un serment, soit pour un jour, soit pour une année, le plus souvent pour des années entières, car il leur faut bien ce temps pour découvrir les repaires des castors. Si un associé meurt, le survivant garde pour lui les peaux et le secret du séjour de ces animaux. Cette vie, que la crainte de la loi a fait embrasser à beaucoup d’entre eux, devient bientôt un besoin absolu, et cette liberté sans règles, sans frein, cette licence sauvage, il en est peu qui voulussent l’échanger contre la plus brillante position dans la société civilisée. Ces hommes vivent toute l’année dans les steppes, les savanes, les prairies et les forêts de l’Arkansas, du Missouri, de l’Orégon, qui enferment d’immenses steppes de sable et de pierres, en même temps que les plus riches campagnes. La neige et la gelée, le chaud et le froid, la pluie, l’orage, les privations de toute espèce, ont endurci leurs membres et épaissi leur peau comme le cuir du buffle qu’ils chassent. La constante nécessité où ils se trouvent de se fier à leur force corporelle produit en eux une confiance qui ne recule devant aucun danger, une vivacité de coup d’œil et une sûreté de jugement dont l’homme de la société civilisée ne peut se faire une idée. Leurs souffrances et leurs privations sont souvent affreuses ; nous avons vu des trappeurs qui avaient enduré des maux auprès desquels les aventures imaginaires de Robinson Crusoé ne sont que des jeux d’enfans, et dont la peau durcie ressemblait plus au cuir tanné qu’à l’enveloppe humaine ; l’acier ou le plomb pouvaient seuls la déchirer. Ces trappeurs présentent des phénomènes psychologiques dignes d’attention ; au sein d’une nature sauvage et sans bornes, leur intelligence se développe d’une façon étrange ; c’est une pénétration singulière, souvent même je ne sais quoi de grandiose, au point que nous avons trouvé chez plus d’un des traits de lumière dont les plus grands philosophes des temps anciens et modernes se seraient fait honneur.

« Ces dangers de chaque jour, de chaque heure, devraient, à ce qu’il semble, élever vers l’Être suprême les regards de ces hommes farouches. Il n’en est rien cependant. Leur dieu, c’est leur couteau de chasse ; leur saint, c’est leur carabine ; leur protecteur, c’est le creux de rocher qui leur donne asile. Le trappeur évite l’homme, et le regard dont il mesure celui qu’il rencontre dans le désert est plus rarement le regard d’un frère que celui d’un meurtrier, car l’amour du gain est ici un aiguillon infernal aussi puissant que dans le monde civilisé. Ordinairement, quand deux trappeurs se rencontrent, il faut que l’un des deux périsse. Le trappeur déteste son concurrent à la recherche des précieuses peaux de castor, encore plus que l’Indien. Il abat celui-ci avec le même calme qu’il abattrait un loup, un bison ou un ours ; mais il plonge son couteau dans le cœur de l’autre avec une joie vraiment diabolique, comme s’il sentait qu’il délivre l’humanité d’un de ses criminels complices. La nourriture contribue beaucoup à cette férocité, qui fait de l’homme une brute ; le trappeur se nourrit de la chair du bison, l’aliment le plus énergique qu’il y ait au monde, et il le mange sans pain, sans rien qui en adoucisse l’âpreté, pendant des années entières, ce qui le transforme en animal carnassier.

« Dans une excursion que nous fîmes avec quelques amis sur la partie supérieure de la Rivière-Rouge, nous rencontrâmes plusieurs de ces trappeurs, entre autres un vieux, tellement brûlé par le soleil, tellement desséché et calciné par les intempéries des saisons et des privations de toute espèce, que son enveloppe ressemblait plus à la carapace d’une tortue qu’à la peau d’un fils de l’homme. Pendant deux jours, nous avions chassé avec le vieux trappeur sans avoir rien remarqué en lui de particulier. Il prépara notre repas, qui consista, la première fois, en un quartier de cerf, la seconde, en haunches de bison. Il connaissait le séjour et le passage du gibier, et le sentait plus finement encore que son énorme chien-loup, qui ne le quittait jamais. Ce ne fut que le matin du troisième jour que nous découvrîmes une circonstance qui nous rendit moins confians dans notre nouveau compagnon de chasse : c’étaient une foule d’entailles et de croix sur le bois de sa carabine, qui nous révélèrent le vrai caractère de cet homme. Ces entailles et ces croix étaient classées sous diverses rubriques à peu près de la manière suivante :

« Buffaloes (buffles). — Aucun nombre, le nombre étant sans doute trop grand.

« Bears (ours), 19. — Ceux-ci étaient marqués par de simples entailles.

« Wolves (loups), 13. — Doubles entailles.

« Red underloppers (fraudeurs rouges), 4. — Quatre entailles obliques.

« White underloppers (fraudeurs blancs), 2. — Marqués avec des croix.

« Comme mon compagnon examinait avec soin le bois de la carabine et s’efforçait de deviner le sens du mot underloppers, nous vîmes courir sur la figure du vieux trappeur un ricanement ironique qui nous rendit attentifs ; mais lui, sans perdre une parole, s’occupa de retirer de dessous l’herbe le haunch de buffle qu’il avait enveloppé dans la peau et nous le servit. Ce fut un repas tel qu’aucun roi n’en peut faire de meilleur et qui nous fit bientôt oublier le bois de la carabine. Tout à coup il nous dit, avec un sourire sournois, en attirant à lui son arme : Look ye, it’s my pocket-book. Dyje think it a sin to kill one of them two legged red — or white underloppers ? (Voyez, voici mon livre de poche. Croyez-vous que ce soit un péché de tuer un de ces coureurs à deux pieds, qu’il soit rouge ou blanc ?) — Whom de you mean ? (Qu’entendez-vous par là ?) répondîmes-nous. Le trappeur sourit de nouveau et se leva. Nous sûmes alors ce qu’étaient les coureurs à deux pieds qu’il avait marqués sur sa carabine aussi tranquillement que si, au lieu d’hommes, il eût tué des outardes.

« Nous n’avions ni le droit ni la force de nous ériger en juges, dans un lieu où ne peut atteindre le bras vengeur de la société, et nous laissâmes le vieux trappeur.

« Au bout d’une ou plusieurs années, ces trappeurs reviennent toujours dans le sein de la civilisation, au moins pour quelques semaines, dès qu’ils ont amassé une quantité suffisante de peaux de castor. Ordinairement, ils abattent un arbre creux dans le voisinage ou sur les bords d’une rivière navigable, le rendent impénétrable à l’eau, le tirent dans le courant, y chargent leurs peaux et quelque peu d’effets, et rament des milliers de milles sur le Missouri, l’Arkansas et la Rivière Rouge, jusqu’à Saint-Louis, Natchitoches ou Alexandrie. Là, quand ils parcourent les rues dans leur costume de peaux de bêtes, à cette apparition inattendue, l’étranger sent son imagination transportée au fond des âges primitifs. »


On a remarqué, dans cette énergique ébauche, la précision et la hardiesse d’un peintre exercé. Le journal de George Howard contient beaucoup de richesses du même genre. Je recommande les poétiques descriptions du Mississipi, l’effrayant tableau de l’embouchure de la Rivière-Rouge, les courses rapides des bateaux à vapeur le long de ces forêts où croissent, à côté des chênes sombres, les grands magnolias parés de leurs magnifiques fleurs blanches. On respire dans ces brillantes pages toutes les vives senteurs d’une végétation puissante. Et puis, n’oubliez pas qu’au milieu de ces peintures si variées se déroule tout naturellement l’aimable histoire de George Howard. Il lui en coûte, au pauvre George, de revenir seul sous son toit, et de n’être reçu au seuil que par ses commis et ses noirs. Malheureux à New-York, il n’a pas été mieux accueilli sur les bords du Mississipi ; aussi le récit de ses aventures est-il animé d’une tristesse douce, et de cette espèce d’humour dont Jean-Paul a donné le modèle. Pourtant ne soyez pas inquiet, le poète lui réserve de précieuses consolations. George Howard n’aura pas vainement accompli ce long pèlerinage, il ne reviendra pas seul dans sa plantation ; M. Sealsfield lui fait traverser la Louisiane, où une jeune fille d’origine française, une vive et charmante créole, va réparer pour lui les erreurs et les injustices du sort.

Il paraît que ces sortes de voyages sont fréquens aux États-Unis, et que les jeunes planteurs, après avoir donné une direction active à leurs établissemens agricoles, quittent volontiers leur solitude et vont chercher une compagne dans les villes de la contrée. Ce cadre qui lui a si bien réussi, M. Sealsfield le reprend dès le second volume des Scènes de la vie américaine. Après le Voyage de George Howard, voici le Voyage de Ralph Doughby. Seulement, Ralph Doughby ne ressemble pas à George Howard ; Doughby est un habitant de Kentucky, il est né sur ces frontières où l’homme, toujours aux prises avec les sauvages, aux prises avec une nature redoutable, prend l’habitude de la haine et de la violence. Si les citoyens du Kentucky ont aujourd’hui d’autres argumens que le pistolet ou le poignard pour abréger les discussions politiques, ils n’en ont pas moins conservé, dit-on, une singulière rudesse. Ainsi, au lieu du doux et mélancolique George Howard, l’homme que nous allons suivre dans ses pérégrinations amoureuses est un caractère primitif que rien n’a pu encore assouplir ; c’est une nature brusque, impétueuse, altière, au demeurant le meilleur fils du monde. Il y a beaucoup de cœur, en effet, sous cette grossière écorce, et nous verrons le violent fils du Kentucky s’adoucir peu à peu dans un monde plus sociable. L’auteur a voulu peindre un de ces sauvages à demi civilisés que l’expérience des hommes et les saintes lois de la famille transforment insensiblement. Ce joli tableau de genre forme un gracieux pendant au voyage de George Howard, et en même temps que le pinceau du peintre trouve encore sur les bords du Mississipi maintes richesses fécondes, la fine analyse du conteur fait circuler dans le roman une véritable grâce morale. Ces tableaux domestiques se lient d’ailleurs à ceux dont nous venons de parler. Notre ami George Howard est un des acteurs du récit, et c’est la sœur de Mme Howard qui est chargée par l’auteur d’achever l’éducation de Ralph Doughby. Avec les piquantes scènes d’intérieur et les poétiques paysages, je signalerai dans ce livre de curieux épisodes politiques, les luttes des deux partis et les étranges incartades de Ralph Doughby, qui est bien, comme on pense, le plus enragé des Jacksonmen. Si vous voulez connaître les mœurs publiques des États-Unis et les nuances diverses du patriotisme américain, ces vivans détails valent mieux que les plus savantes dissertations.

Après avoir marié George Howard et Ralph Doughby, M. Sealsfleld les ramène sous le toit domestique, et l’existence des planteurs va devenir pour lui un fertile sujet d’observation ?. Nous sommes en Louisiane, dans la nouvelle famille de George Howard ; le livre que nous avons sous les yeux, la Vie des Planteurs, est la continuation de son journal. C’est toujours, comme on voit, le même cadre sans prétention, la même forme simple et souple où l’auteur introduit avec art un fidèle portrait de la société transatlantique. De nouveaux personnages vont entrer en scène ; toutes les traces de nos ancêtres n’ont pas disparu dans la Louisiane ; il y a là encore un grand nombre de familles françaises, les unes qui datent des premiers temps de l’occupation, qui ont hérité des héroïques souvenirs du chevalier de La Salle, les autres qui s’y sont réfugiées pendant la tempête de 89. Ce sera pour M. Sealsfield une source de contrastes habiles, et l’impartialité de l’artiste fera taire les rancunes que nous avons blâmées dans Morton. Cet antagonisme de races amènera des enseignemens de la plus haute poésie. Tel est, par exemple, le dernier roman de cette série, le récit vraiment épique qui suffirait à consacrer le nom de M. Sealsfield, Nathan ou le premier Américain dans le Texas. Nathan est le type grandiose du squatter, du pionnier, du hardi conquérant des terres vierges. Aux dernières années du XVIIIe siècle, vers la fin de la présidence de Washington, quelques hommes de l’Arkansas et du Mississipi, destinés à jouer un rôle immense, bien que tout-à-fait obscur, dans l’histoire de l’Amérique, se jetaient intrépidement dans les déserts de la Louisiane. C’était une petite troupe d’un courage à toute épreuve et d’une invincible patience. Le chef se nommait Asa Nollins ; il avait avec lui sa femme, Rachel, et son beau-frère, Nathan Strong. Asa avait combattu sous Lafayette dans les guerres de l’indépendance, et nul n’est plus digne de prendre le commandement de l’expédition. Après lui vient Nathan ; Righteous, Bill, James, Jonas, complètent la troupe ; ils sont six, avec femmes et enfans. La carabine d’une main, la hache de l’autre, ils pénètrent dans les forêts et les savanes. Les voilà bientôt campés, et déjà défrichant le pays. Un jour, quelques Espagnols (la Louisiane était alors au Mexique) traversent à cheval cette solitude, et voient nos hommes au milieu de leurs travaux. Tenons-nous sur nos gardes, dit Asa ; dans quelques semaines, nous serons attaqués. Il hésite cependant avant de s’engager dans cette lutte, avant d’élever des remparts pour défendre la colonie ; il se demande avec gravité s’il est bien sûr de son droit ; il consulte Nathan et sa troupe, et cette délibération solennelle est un des plus curieux épisodes du récit. Les pionniers décident enfin qu’ils sont chez eux, que ce pays n’appartient pas au, Mexique, car le Mississipi, en traversant l’Arkansas et les territoires de l’ouest, entraîne dans ses grandes eaux le sol dont s’est formé la Louisiane. A qui appartient le Mississipi ? à nous ou au Mexique ? A qui donc appartiennent les richesses de notre beau fleuve ? A nous, répondent les pionniers. C’est Nathan qui a trouvé cette triomphante justification. L’argument est pesé avec soin, et, après une mure discussion, comme il convient en des circonstances si graves, après qu’ils ont sagement, loyalement, examiné le pour et le contre, nos six Américains, sûrs de leur droit, déclarent la guerre au Mexique. Cet épisode est traité de main de maître. On sait que l’argument de Nathan a été maintes fuis employé par les plus grands orateurs du congrès ; mais ici, en face des déserts, dans la bouche de ces hommes qui osent s’attaquer seuls à un immense empire, cette diplomatie inattendue prend un aspect vraiment extraordinaire. Il y a là je ne sais quoi de comique et de grandiose tout ensemble ; on sourit et on admire ; il n’est pas possible de mieux rendre les instincts conquérans et l’imperturbable assurance de cette race anglo-américaine. Une fois en règle avec leur conscience, les squatters élèvent des remparts autour de leurs cabanes ; en quelques jours, un blockhaus est debout, et certes il était temps, car les sentinelles postées par Asa ont annoncé une troupe qui s’approche. C’est un régiment de mousquetaires mexicains et de cavaliers acadiens qui ont reçu l’ordre de disperser la petite colonie. Le combat s’engage, terrible combat ! un contre vingt. Enfermés dans le blockhaus, les six Américains font un affreux ravage dans les rangs des mousquetaires. Asa indique à chacun de ses hommes l’ennemi qu’il faut frapper, et, tandis que les enfans et les femmes chargent les fusils de rechange, chaque pionnier, à l’abri sous le rempart, ne brûle son amorce qu’à coup sûr. Nos gens ont l’œil exercé-à la précision des coups, on reconnaît les chasseurs d’ours et de bisons. A la fin, cependant, décimés par cette fusillade meurtrière et furieux de ne pas voir l’ennemi, les mousquetaires essaient de mettre le feu au blockhaus. Des étoupes incendiaires sont jetées aux quatre coins, et déjà le toit est en flammes. Asa s’élance par la cheminée ; au moment où il verse de l’eau pour arrêter le feu, une balle l’atteint et le rejette mourant dans l’enceinte où combattent ses frères. Alors la lutte est plus furieuse en- core ; le blockhaus est envahi ; on se bat à coups de couteau, et, après un dernier effort, dont les Acadiens sont victimes, le peu d’Espagnols qui restait s’enfuit avec d’affreux hurlemens. C’est ainsi que périt Asa Nollins, et que son beau-frère Nathan Strong devint le chef de l’expédition.

Le livre de M. Sealsfield s’ouvre par ces épisodes pleins de grandeur, et c’est Nathan lui-même qui les raconte. En face de ce blockhaus, sur cette terre arrosée du sang et des sueurs de ses frères, Nathan raconte à deux gentilshommes français les héroïques origines de la colonie. Maîtres du sol, Nathan et ses quatre compagnons firent les funérailles d’Asa Nollins ; puis ils appelèrent à eux plusieurs familles de leur pays. C’était une bande d’aventuriers qui s’était jetée dans les déserts ; ce fut bientôt une colonie véritable, une belle et florissante colonie américaine qui prenait pied dans la Louisiane.

Cette expédition d’Asa et de Nathan, qui s’est reproduite si souvent et sur tant de frontières différentes, au sud et à l’ouest des États-Unis, n’est pas une invention du romancier ; c’est un fait réel attesté par les journaux du temps. Ce qui est bien à M. Sealsfield, c’est le souffle épique dont il anime son récit ; ce qui lui appartient surtout, ce sont les beautés sublimes qu’il en saura tirer. A qui Nathan raconte-t-il ces grandes choses ? A deux jeunes gentilshommes, M. le comte de Vignerolles et M. de La Calle, que 92 vient de chasser de France, et qui ont cherché un refuge en Amérique. M. de Vignerolles voulait se faire planteur ; le récit de Nathan, le spectacle des travaux de la colonie éveille en lui le désir de s’établir aux mêmes lieux. Nathan est d’abord un peu brusque et bourru, l’austère Américain se défie de la légèreté française ; mais comme cette rudesse s’adoucit peu à peu ! comme le patriotisme vient tempérer la brusquerie puritaine, et que le démocrate est fier de montrer à un gentilhomme de Versailles la supériorité de son pays ! Cette idée inspire à M. Sealsfield une suite de pages admirables. Les assemblées populaires, la justice rendue en commun, la pratique enfin des lois républicaines, pratique grave, sévère, et empreinte d’un caractère religieux, ce sont là de ces peintures vraiment originales qui réussissent toujours à M. Sealsfield. Soutenue par une foi ardente dans les institutions de son pays, l’imagination de l’auteur y déploie une vigueur nouvelle. Le drame d’ailleurs, quoique moins vif, ne faiblit pas ; l’idée de conquête est toujours présente au milieu de ces pacifiques tableaux, et ces planteurs occupés à défricher le sol ne sont peut-être pas moins hardis que les pionniers du blockhaus. Considérez que cette commune, avec son suffrage universel et ses lois démocratiques, est placée sur le sol mexicain et qu’elle y plante le drapeau des États-Unis sans se soucier de l’autorité espagnole. N’est-ce pas aussi une lutte morale pleine d’intérêt que cette éducation de nos gentilshommes sous la mâle discipline de Nathan ? Brusqué et séduit tout ensemble, le comte de Vignerolles s’éveille à une vie qu’il ne soupçonnait pas. S’il est souvent froissé des rudes paroles du squatter, les grands spectacles qui frappent ses yeux transforment insensiblement son esprit. Nathan, si peu hospitalier d’abord, est plein d’une cordialité austère dès qu’il a foi dans l’honnêteté du nouveau venu. Fondateur et chef de la colonie, il prottègetout étranger qui peut lui faire honneur, et le défend avec courage dans le tumulte des meetings populaires. Une scène charmante est celle où tous les colons, sous le commandement de Nathan, donnent au comte quelques journées de travail, et lui construisent une belle et commode habitation sur les domaines qu’il vient d’acquérir. Tout cela se passe à la fin du XVIIIe siècle, au moment où la révolution française creusait un abîme éternel entre le passé et l’avenir du monde. Là aussi, dans cette colonie de la Louisiane, c’était le passé et l’avenir, c’était l’ancien régime et la démocratie qui se trouvaient face à face, représentés par Nathan et M. de Vignerolles. J’ai déjà dit que les personnages de M. Sealsfield, sans perdre jamais la précision d’un caractère individuel, atteignent à des proportions idéales, et confinent au symbole ; la plus belle assurément de ces poétiques créations, c’est le grand seigneur de la cour de France converti à la vie démocratique, c’est M. le comte de Vignerolles devenu le disciple, l’ami, le prosélyte passionné du républicain Nathan Strong.

Cependant un événement inattendu vient jeter le trouble dans la colonie. Vers 1802, la Louisiane fut livrée par l’Espagne à la France, et, le 30 avril 1803, Bonaparte la vendait aux États-Unis pour 1 5 millions de dollars. Bonaparte avait eu soin de stipuler que tous les établissemens des colons autorisés par l’Espagne et la France seraient reconnus par le gouvernement américain. Cette condition, qui protégea tant de familles contre les exigences des nouveaux maîtres, ne profita pas à Nathan. On vit, chose cruelle ! on vit l’héroïque fondateur de la colonie inquiété dans la possession de ses domaines. Nathan n’avait pas de papiers ; l’autorité espagnole avait subi le conquérant, mais, on le pense bien, elle n’avait pas signé le contrat. Les seuls titres de Nathan, c’était son sang versé, c’était la tombe d’Asa Nollins, c’était ce blockhaus sanglant derrière lequel six pionniers, au nom de la pairie américaine, avaient fait la guerre au Mexique. Ce n’était point assez aux yeux de l’inflexible loi ; Nathan se retira devant le shériff. M. de Vignerolles était au désespoir. — Il faut parler, criait-il, il faut protester ; vous laisserez-vous chasser de ce sol que votre sang a conquis et qu’ont fécondé vos sueurs ? Serez-vous moins brave en face d’un homme de loi que vous ne l’avez été devant les mousquets des Espagnols ? — Tel est, en effet, le respect de la loi chez le peuple américain, et ce dernier trait ne devait pas manquer à cette majestueuse figure. Nathan dit adieu à ses compagnons ; il reprend sa carabine et sa hache ; il va chercher de nouveaux déserts où il n’aura plus affaire au shériff, mais seulement aux fusils des Mexicains. Nathan fera dans le Texas ce qu’il a fait dans la Louisiane. Telle est l’origine de cette colonie anglo-américaine qui s’établit au Texas vers les premières années de ce siècle, petite colonie très inoffensive d’abord, mais qui, s’accroissant peu à peu par un travail opiniâtre, devint assez forte pour se détacher du Mexique en 1836, et dont l’annexion aux États-Unis a tenu long-temps en suspens la politique des deux mondes. N’est-ce pas là un trait qui achève de peindre cet éminent personnage ? Que sont les Pionniers de Cooper, je vous prie, auprès de ce magnanime Nathan, à la fois conquérant et fondateur, aussi grand dans la paix que dans la guerre, et qui, après une telle vie, est tout prêt à recommencer le plus naturellement du monde son inépuisable héroïsme ? Vingt-cinq ans plus tard, Nathan, après avoir colonisé le Texas, vient passer quelques semaines dans la Louisiane. Il veut revoir le blockhaus, la tombe d’Asa, les travaux de ses compagnons, et surtout son vieil ami, son disciple dévoué, le comte de Vignerolles. Le patriarche est plus grand encore que le jour où il abandonna au shériff ses domaines contestés. Ses conquêtes dans le Texas ont creusé des rides nouvelles sur son front, et imprimé je ne sais quel caractère auguste à cette physionomie. Il y a dans la scène finale du drame une sublime et bienfaisante sérénité. Assis à la table de M. de Vignerolles, entouré et fêté par les colons comme un père par ses enfans, le vieux pionnier républicain ne songe pas aux victoires de sa carabine, il pense à ses conquêtes morales, et, serrant la main du comte, il porte un toast à l’amitié. C’est le calme des beaux soirs après les journées laborieuses, ce sont les sévères douceurs qui remplissent l’aine après un grand devoir accompli.

Tel est ce livre de Nathan, la plus originale peinture du caractère américain, et aussi la plus poétique des œuvres du romancier. Si l’on voulait faire connaître chez nous ce vigoureux génie, c’est Nathan qu’il conviendrait de traduire. N’oubliez pas que ce magnifique drame est habilement placé dans le journal de George Howard et qu’il couronne la série des Scènes de la vie américaine, expressément dédiées à l’Allemagne. Le contraste des épisodes familiers qui précèdent avec la solennité de ce récit renferme une intention profonde. Insérer ces pages grandioses dans le journal d’un jeune planteur, les y jeter, pour ainsi dire, négligemment, avec des esquisses de voyages et des intérieurs domestiques, c’est montrer combien est naturelle la sublimité de Nathan, c’est révéler avec art la puissance de cette démocratie américaine, qui, au milieu de la vie commune, peut présenter souvent des spectacles comme celui-là, grands spectacles dont l’histoire ne dit rien, dévouemens glorieux et ignorés, qui ont besoin d’un poète !

M. Sealsfîeld vient de peindre l’idéal des squatters, qui préparent les envahissemens de la race anglo-américaine ; mais cette tâche n’appartient pas seulement à des héros comme le vieux Nathan. En face de l’austère pionnier, il faut oser placer son étrange et terrible auxiliaire, le bandit, l’homme que la société a rejeté de son sein, et qui va chercher aventure dans les expéditions lointaines. C’est ce qu’a fait l’intelligent artiste, et au portrait de Nathan Strong il a opposé hardiment la louche et sinistre figure de Bob. Nous voici arrivés au dernier ouvrage de M. Sealsfîeld, à celui qu’il a intitulé, je ne sais trop pourquoi, le Livre des Cajutes (das Cajutenbuch). Ce livre est un recueil de récits liés ensemble par une mise en scène assez étrange ; c’est dans une tabagie que nous conduit l’auteur, et là, au milieu des conversations bruyantes, les types des différentes contrées de l’Union sont habilement évoqués. De tous ces récits, le plus considérable à tous égards est celui dont le meurtrier Bob est le héros. Nathan nous a montré le premier Américain dans le Texas ; en lisant la vie et la mort de Bob, nous assisterons à cette guerre de 1835, qui sépara le Texas du Mexique et fit de la colonie anglo-américaine une république indépendante.

La scène se passe en 1840, et le théâtre est une tabagie de quelque ville du sud, en Louisiane sans doute, ou bien dans l’Arkansas. On boit, on fume, on discute. Le prix du coton, le prix des esclaves, la banque, la question de la présidence, toutes les nouvelles du jour, mettent les esprits en feu. Les affaires du Texas arrivent tout naturellement ; il n’y a pas de questions plus brûlantes. On discute l’annexion de la république texienne ; la majorité, on le pense bien, réclame cette brillante conquête, car nous sommes dans le sud, et c’est le nord qui repousse l’annexion, craignant l’influence toujours croissante des états à esclaves. Au milieu des propos échangés vivement, au milieu des injures et des railleries dont on accable les politiques éminens de l’Amérique du Nord, et Adam la vieille femme, et l’ennuyeux Webster, et le pédant, le maître d’école Éverett ; un des adversaires de l’annexion, le colonel Cracker emploie quelques argumens fort peu honorables pour les Texiens. Que ferons-nous, dit-il, de toute cette canaille ? Savez-vous ce que c’est que le Texas ? Un ramas d’aventuriers, des assassins, des bandits, des gens de sac et de corde. Il allait continuer, quand un jeune homme se lève, et, du ton le plus poli, mais le plus décidé, demande au colonel de vouloir bien retirer ses paroles. Ce jeune homme est un Texien, le colonel Morse, l’un des chefs de la guerre de 1836. A ce nom déjà célèbre, le colonel Cracker s’incline et reconnaît avec empressement que le vainqueur de San-Antonio, le défenseur de Velazco et du fort Goliath, est le plus digne gentleman qu’il connaisse. Ce n’est pas assez, dit le colonel Morse ; veuillez rendre le même hommage aux soldats qui étaient avec moi à San-Antonio, à Velazco et au fort Goliath. — Volontiers, dit l’autre en se mordant la lèvre. — Et maintenant, reprend le colonel Morse, je vous accorde, à mon tour, que la canaille ne manque pas dans le Texas et qu’il y a là force brigands et meurtriers ; j’ajoute seulement qu’il n’y en a pas trop, et que ces gens de sac et de corde ont été le salut du pays. — A ce paradoxe étrange, ce sont des cris, des exclamations, un vacarme épouvantable ; mais le colonel Morse soutient résolument sa thèse, et il a de curieuses pièces à l’appui. D’ailleurs on le presse de questions : comment est-il devenu Texien ? Comment l’héritier d’une des premières familles du Maryland a-t-il quitté sa patrie pour se dévouer à la fortune de ces aventuriers ? Le récit du colonel Morse nous introduit dramatiquement dans cette curieuse histoire du Texas.

La prairie de Jacinto est une des plus vastes et des plus touffues parmi les immenses prairies du Nouveau-Monde. Malheur à qui s’égare dans ses hautes herbes ! il fera d’inutiles efforts pour en sortir, et, comme le naufragé qui n’aperçoit ni une voile ni un rocher aux quatre coins de l’horizon, il disparaîtra dans cette mer sans limites. Un jour, pendant un voyage au Texas, le colonel Morse s’engage dans la prairie de Jacinto. Ignorait-il le danger ? se fiait-il à l’intelligence et à l’agilité de son cheval ? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il est bientôt perdu dans les savanes. Pendant quatre jours et quatre nuits, le voyageur désespéré s’épuise en efforts infructueux pour trouver une issue ; brisé par la fatigue et la faim, traîné à demi mort par son cheval exténué, il va rouler au fond d’un torrent, quand un homme arrête le cheval, et, avec quelques gouttes de whisky, ranime les forces du cavalier. Ce sauveur inattendu est un homme de mine sombre, aux cheveux en désordre, aux yeux hagards, c’est Bob le meurtrier. Bob est l’habitant de la prairie de Jacinto. Il l’habite, chose étrange ! malgré lui ; il y est enchaîné par une volonté supérieure à la sienne. A l’endroit même où il a sauvé le colonel Morse, sous un arbre immense qu’on nomme le Patriarche, Bob a assassiné jadis un voyageur pour lui voler un sac d’argent. Depuis ce jour, son remords, sous la forme du malheureux qu’il a tué, le poursuit sans cesse et le ramène à l’endroit où le crime a été commis. Bon gré mal gré, une force invisible le pousse vers l’arbre fatal. Quand il a couché dans quelque misérable cabane des environs, il part le matin, sa carabine sur l’épaule ; il se dirige vers les montagnes, vains efforts ! Quelques heures après, il est au milieu de la prairie, à l’ombre sinistre du Patriarche. Chaque jour le châtiment se renouvelle, chaque jour Bob est traîné en face de son crime. Atterré, anéanti, le meurtrier a besoin de faire un aveu, de déposer ce fardeau qui l’écrase. Il dit tout au colonel Morse ; mais ce n’est point assez, et, encouragé par cette première confession, il supplie le colonel de le conduire aux mains de la justice. Le lendemain, en effet, introduit auprès de l’alcade, Bob lui raconte en frissonnant son meurtre et l’épouvantable châtiment qu’il subit. « Ah ! s’était écriée la victime sous le poignard de Bob, ma pauvre femme ! mes pauvres enfans ! » Ces mots, retentissant aux oreilles de l’assassin, lui ont dévoilé l’énormité de son forfait, et la solitude, le silence, la nécessité de vivre avec son remords sans pouvoir jamais s’étourdir, ont produit chez lui ce phénomène extraordinaire qu’il veut fuir en se livrant au juge.

La scène est admirable. Le juge écoute avec froideur, avec distraction même, et comme accoutumé à des confessions de ce genre ; puis il ajourne Bob au lendemain, voulant prévenir ses assesseurs, qui prononceront avec lui la sentence. Quand le meurtrier est sorti, ce juge impassible, cet homme dont l’indifférence impatientait le colonel Morse, entame avec son hôte la plus singulière conversation. Ce n’est pas un indifférent, c’est un philosophe. Il connaît à fond ce peuple de bandits qui s’attache aux colonies nouvelles, il a réfléchi sur l’emploi possible de ces forces perdues, et, dans son existence solitaire, il est arrivé à se faire une philosophie de l’histoire pleine d’une vigoureuse originalité. Cette philosophie, il faut la Ure dans le texte même, car on ne saurait la résumer nettement. C’est un feu croisé de paradoxes et d’idées sublimes, ce sont les bizarreries les plus sensées et les extravagances les plus judicieuses, et tout cela dit avec un aplomb, avec une certitude ! rien n’est plus vif ni plus brillant. La conclusion, c’est que les Normands étaient des diables déchaînés dans le monde, un ramas de coquins conduits par un bâtard, de vrais sacripans qui, poussés par la faim, ont fondé le plus puissant royaume des temps modernes. Est-ce la faute de leurs fils, si ce sang diabolique s’agite encore en eux ? Etaient-ils libres de ne pas être des brigands comme leurs pères ? Pouvaient-ils ne pas remplir le monde de leurs scandales, pouvaient-ils ne pas voler les deux Indes ? Et, pour accomplir ces grands brigandages que poètes et historiens ont déguisés sous de si belles couleurs, combien de misérables n’a-t-il pas fallu réunir ! Quelle vile canaille autour de ce bâtard de Guillaume ! que de coquins ! que de Bobs ! C’est là que l’alcade voulait en venir ; il avait besoin de toute cette philosophie inattendue pour annoncer au colonel Morse que le meurtrier serait absous. « Mais vous n’êtes pas un chef de Normands, dit le colonel ; vous n’êtes ni un Guillaume-le-Bâtard ni un Plantagenet. — Je suis tout autant que chacun de ces hommes, reprend l’alcade ; je suis citoyen américain, et j’ai le Texas à conquérir. » Cette scène bizarre et forte exprime avec une énergie sauvage l’ardeur envahissante de la race anglo-américaine : la haute impartialité du peintre n’a voilé aucun trait de cette insatiable ambition.

Mais ce n’est là que le commencement des théories de l’alcade ; ses loisirs lui ont permis de réfléchir beaucoup, et vraiment il y a profit à l’entendre, quand il expose avec une brusquerie si originale la situation de son pays. Le Texas, avant de conquérir son indépendance, était une sorte de Botany-Bay pour le Mexique ; on y jetait assassins et voleurs. « Heureusement, dit l’alcade, l’Union nous envoyait aussi les siens, et cela formait un contre-poison. » On pense bien que ces étranges théories sont de continuelles surprises pour le colonel Morse. L’alcade, cependant, n’hésite pas à prouver son dire, et rien n’est plus curieux que ce portrait de la canaille mexicaine comparée à la canaille des États-Unis : ici, des malheureux qui joignent l’hypocrisie à la perversité, des bandits que l’absolution d’un confesseur stupide prépare à de nouveaux forfaits ; là, des criminels sans doute, mais chez qui les ressources ne manquent pas, et qui conservent, comme une religion dernière, le plus vif sentiment de la pairie. Tel est le meurtrier Bob, et c’est pourquoi l’alcade ne veut pas le condamner. Il sent qu’on a besoin, comme il dit, de ces pierres mal taillées, de ces rudes morceaux de granit rebelle, dans les fondemens d’une société qui se forme. Pour bien comprendre, d’ailleurs, cette indulgence presque paternelle de l’alcade pour l’assassin, il faudrait citer la scène tout entière et voir quelles luttes la colonie américaine est obligée de soutenir contre la perfidie espagnole ; mais, encore une fois, comment compter les richesses que prodigue la verve du hardi causeur ? Disons seulement que c’est là une des excellentes créations de M. Sealsfield. Le caractère de l’alcade s’y révèle avec une énergie extraordinaire, et les lueurs les plus vives éclairent cette étrange société de colons et de brigands. Au lieu d’avoir affaire à un juge de village, le colonel Morse a en face de lui un des chefs qui préparent dans l’ombre la révolution du Texas. Séduit par les projets enthousiastes et l’imperturbable assurance de l’alcade, le colonel met son épée au service des insurgés américains. La guerre éclate, et, au milieu d’une bataille. Bob, réhabilité par son repentir et son courage, meurt, frappé d’une balle, dans les bras de l’alcade et du colonel Morse.

Il est difficile de lire cette dernière scène sans que les larmes viennent aux yeux. A travers la bizarrerie de l’alcade, quel admirable cœur ! quel trésor de générosité et de patriotisme ! Sa sollicitude pour le meurtrier, ses mille efforts pour purifier cette âme énergique, pour la rendre utile au pays, tout cela est d’une inspiration profondément religieuse. Citons encore un détail. En dépit de l’alcade. Bob avait été condamné à être pendu aux branches du Patriarche, et c’est l’alcade qui l’avait sauvé, malgré sa résistance, sous l’ombre même de l’arbre fatal. Au moment où l’alcade menait le meurtrier au supplice, il lui faisait réciter une prière ; cette prière inachevée, ils la reprennent ensemble au milieu des balles qui sifflent, et Bob, couvert de sang, demande à l’alcade s’il est content de lui. L’alcade atteint ici à une véritable grandeur, et ces deux figures, l’une plaisamment étrange, l’autre sinistre et sombre, sont transfigurées tout à coup par le patriotisme. Toutefois, malgré tant de belles scènes, on doit adresser plus d’un reproche à l’artiste. Si M. Sealsfield a jeté dans ce récit des beautés de premier ordre, il ne s’est pas donné le loisir de les coordonner harmonieusement. Je vois des fragmens admirables, des matériaux du plus grand prix ; je regrette que le monument n’existe pas. C’est, j’ose le dire, une magnifique ébauche ; ce n’est pas le roman que M. Sealsfield nous a fait entrevoir, ce n’est pas l’audacieuse contre-partie de Nathan qu’il avait semblé nous promettre.

L’analyse des romans de M. Sealsfield a dû montrer, je l’espère, quelle est la grandeur naturelle de cette saine imagination. L’Amérique a-t-elle enfin produit un de ces poètes originaux qui savent consacrer par d’idéales créations l’âme et le génie d’un peuple ? Je crois qu’on peut l’affirmer ; je crois que l’auteur du Maître légitime, du Vice-roi, de Nathan, l’aimable confident de George Howard, le peintre énergique de Bob et de l’alcade a donné un vivant tableau de la démocratie américaine. Cette forte et laborieuse société, aucun poète, aucun romancier ne l’avait consacrée ainsi dans sa vie familière et sa dramatique histoire. Pénétré d’un religieux respect pour les lois de son pays, M. Sealsfield n’a jamais été infidèle à cette austère inspiration ; il est vraiment le poète du patriotisme et de la démocratie. Cette conviction enthousiaste, on a vu comme il la fonde soigneusement sur la raison, comme il dégage sa foi des superstitions mauvaises, comme il s’efforce enfin de purifier cet idéal qu’il propose à l’admiration du monde. Il y a chez lui un grand publiciste en même temps qu’un grand romancier. La prédication qui résulte de ses livres ne gêne jamais sa fantaisie inspirée : l’auteur de Nathan est avant tout un artiste ; mais, comme c’est un artiste dévoué à la démocratie, il semble qu’on ne saurait séparer, dans ses ouvrages, les libres élans de la Muse et les graves enseignemens de la politique. N’est-ce pas là un privilège rare et qui atteste un maître ?

La sévère pensée de M. Sealsfield ne s’inspire pas seulement du tableau des choses humaines ; le poète sait dérober à la magnifique nature qui l’entoure les plus neuves et les plus riches couleurs. J’ignore si M. Sealsfield appartient aux états du nord ou aux états du sud ; quelques-uns de ses récits se passent à New-York et à Philadelphie, les autres dans la Louisiane ou l’Arkansas ; j’inclinerais pourtant à croire que l’auteur de Nathan est né dans le sud, dans cette belle Louisiane qu’il a si brillamment décrite, non loin de ce Mississipi qui lui a fourni tant d’admirables paysages. Avant M. Sealsfield, un seul homme avait compris la poésie de ces grands spectacles ; il semblait même qu’il l’eût épuisée, et certainement il était difficile de décrire après Chactas les soleils couchans du pays des Natchez et les hautes herbes du Meschacébé. M. Sealsfield a su échapper, et par son talent même et par la situation de son esprit, à une comparaison si périlleuse. Le grand écrivain que pleure la France portait dans les déserts de l’Amérique la mélancolie du vieux monde, il y portait une imagination attristée par la ruine d’une société tout entière, et., mêlant les sombres pensées de l’Européen à la splendeur immaculée de la nature sauvage, il composait de ces hardis contrastes une poésie qu’on ne surpassera pas. La pensée de M. Sealsfield est naturellement toute différente, et c’est ainsi qu’il peut rester original en retraçant les mêmes paysages que l’auteur d’Atala et de René. Ce ne sont pas les pensées de mort qui préoccupent M. Sealsfield ; il foule un sol vivace où tout est jeune et nouveau. Comme René chez les Natchez, Chateaubriand ne peut s’empêcher de songer aux ruines de l’Europe. « Ici, s’écrie l’auteur de Nathan, point de ruines, point de châteaux démantelés, point de forteresses découronnées ; cette terre est à nous ; bien plus, elle est notre œuvre, et ne porte que notre empreinte. Il n’y a pas de fantômes, empereurs ou rois, comtes ou ducs, qui viennent obséder notre esprit. Nous n’avons jamais été les fermiers de ce sol ; nous en sommes tous les créateurs et les maîtres. » Et il dépeint avec un mâle orgueil cette noble terre du travail ; les belles plantations entourées de magnolias se détachent sur les forêts sombres ; le Mississipi roule ses eaux mugissantes, que sillonnent fièrement les bateaux à vapeur ; partout est la main de l’homme, et partout circule la vie, une vie active, infatigable.

On dit que M. Sealsfield a quitté cette terre d’Amérique qui lui a prodigué des inspirations si belles. Retiré depuis quelques années déjà dans la Suisse allemande, il est venu sans doute y recueillir le fruit de ses travaux, non loin du pays à qui il les a dédiés. Peut-être, puisque ce n’est pas en Allemagne, mais dans une démocratie, qu’il a fixé sa retraite, peut-être a-t-il voulu s’assurer plus de liberté, afin de continuer son éloquente prédication. Puisse cette conjecture ne pas nous tromper ! Le moment serait favorable pour un nouvel essor de ce vigoureux esprit. L’Allemagne fait sans bruit de grandes choses, et son assemblée de Francfort procède dignement à la fondation de l’unité nationale. Si elle a besoin d’être soutenue dans cette laborieuse entreprise, tout citoyen doit mettre la main à l’œuvre, et le romancier allemand-américain, par l’ardeur de sa foi et l’autorité dramatique de ses écrits, peut rendre assurément les plus précieux services pendant la crise qui se prépare. Pourquoi n’y aurait-il pas dans le développement de cette forte pensée toute une seconde phase, aussi poétique et plus militante encore que la première ? Son nom, déjà populaire en Amérique, célèbre en Angleterre et en Allemagne, deviendrait bientôt un nom européen, et n’aurait pas besoin d’être révélé à la France.

Pour moi, en essayant d’introduire chez nous cet éminent écrivain, ai-je été trop indulgent, et me reprochera-t-on d’avoir surfait les travaux de M. Sealsfield ? Sans doute je courais ce danger. Au milieu des tristesses de l’heure présente, dans ce douloureux enfantement de notre jeune république, comment la pensée ne se reposerait-elle pas avec bonheur sur les grands spectacles de la démocratie du Nouveau-Monde ? Lorsque j’achevais de lire l’épopée de la Louisiane et du Texas, des sauvages, plus criminels que Bob, mettaient la France en deuil (et saurons-nous, hélas ! comme l’Amérique, régénérer jamais ces violentes natures ?) ; lorsque j’admirais les mâles vertus du peuple américain, le respect de la loi, le respect de la liberté, le dévouement sans bornes à la patrie, quels tableaux avions-nous sous les yeux ? L’idée même de la loi effacée au fond des âmes, la liberté et les saintes conquêtes de 89 menacées par les despotes du socialisme, la patrie frappée par des mains parricides. Oui, je l’avoue, j’ai éprouvé autre chose encore que les émotions de la poésie en lisant les romans de M. Sealsfield ; j’y ai goûté la paix, j’y ai contemplé l’idéal d’une démocratie honnête. Je suis bien sûr pourtant de n’avoir pas cédé dans mes jugemens à un enthousiasme intéressé. Les tristes motifs qui ont augmenté l’attrait de ces beaux livres disparaîtront bientôt ; notre république s’organisera, il faut l’espérer, assise sur le droit éternel ; et, comme la France est supérieure aux États-Unis par les inspirations du cœur et la gloire de la pensée, un jour viendra sans doute où nous pourrons donner, nous aussi, d’utiles leçons au Nouveau-Monde. M. Sealsfield n’y perdra rien ; alors comme aujourd’hui on admirera en lui un peintre éclatant et un profond penseur ; sa place, enfin, est marquée parmi les vrais poètes du XIXe siècle.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1836. — De la Présidence du général Jackson et du choix de son successeur, par M. Michel Chevalier.