Le Sacrifice et l’Amour/06

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L’Écho de Paris (p. 132-158).


VI


Christiane s’achemina lentement vers sa demeure.

Sa marche était automatique et ses yeux ne voyaient rien. Elle entra chez elle et se dirigea machinalement vers le petit salon où elle se tenait habituellement.

— Christiane !

Robert l’attendait. Il s’avança vers elle, souriant, en lui tendant les deux mains.

Elle recula, blême. Ne pensant pas le voir, sa fermeté n’était pas préparée encore.

Il la regarda interloqué, et lui vit des yeux si étranges qu’il eut peur. Quelque chose de sinistre errait dans l’air.

Elle resta debout et commença :

— Monsieur Bartale…

Il répéta en bégayant :

— Monsieur ?

Elle poursuivit avec une énergie nouvelle qu’elle puisait dans l’immensité de son sacrifice et dans une prière fervente :

— Vous me jugerez sans doute sans indulgence quand je vous aurai révélé que je suis décidée à ne plus me marier…

Elle escomptait un mot, mais le visage égaré, Robert ne pouvait parler. Elle reprit :

— Vous savez qu’antérieurement, j’ai tout fait pour décourager votre penchant pour moi. Je me connaissais mal, en croyant que cette union serait mon bonheur et le vôtre…

Il cria :

— Vous mentez ! Je ne sais à quelle influence vous obéissez, mais vous m’aimiez hier ! Qu’est-il arrivé aujourd’hui ? C’est un secret que vous allez me divulguer.

Christiane secoua la tête :

— Je n’ai pas de secret. Le passé plaidera pour moi ; Vous ne pouvez pas nier l’éloignement que j’avais pour le mariage. Vous avez insisté et, la solitude aidant, j’ai accepté de devenir votre femme. Je juge maintenant que je ne saurais pas vous rendre heureuse.

— Christiane, c’est vous qui parlez ainsi ? Je deviens fou et ne puis croire que vos paroles soient sérieuses…

— Elles le sont.

L’étrange jeune fille s’acharnait à rester froide. L’effort auquel elle s’astreignait lui donnait de la fièvre. Ses joues pâles avaient des pommettes roses. Ses yeux qui brillaient du feu du sacrifice se pesaient sur Robert avec une sorte d’inconscience.

Il crut y voir une flamme singulière et eut peur.

— Je vous aime, Christiane.

Le regard de la jeune fille se voila subitement. La magie de ces mots fut si grande qu’en un instant toutes les paroles d’amour de son fiancé s’assemblèrent pour former un cercle qui l’enserrait de sa puissance.

Il s’aperçut qu’elle faiblissait et il répéta plus ardemment :…

— Je vous aime, ma fiancée.

Il s’avança pour prendre ses mains, mais elle se ressaisit et, vivement, recula en disant :

— Je ne suis plus votre fiancée.

Son ton était sec et sa contenance hautaine.

À son tour, Robert fit un pas en arrière, et il s’écria, plein de colère :

— De quelle argile êtes-vous donc pétrie pour m’exaspérer ainsi ?

Christiane, pour supporter de telles paroles, évoqua le visage radieux de Bertranne, et aussi celui de Mme Fodeur, quand elle apprendrait quelque jour, que le bonheur de sa fille avait dépendu de sa volonté à elle, Christiane.

Presque comme une martyre, la jeune fille eut l’atroce courage de répondre, dans son amour flagellé :

— Je n’ajouterai rien à mes paroles. J’ai cru pouvoir vous aimer, je me suis trompée et il vaut mieux que nous rompions maintenant.

— Je crois rêver ! cria Robert, plus bouleversé que jamais. Que dois-je comprendre ? Il y a là un mystère.

La voix de Robert passait par tous les accents. La colère, la passion, la supplication, la tendresse se trahissaient à tour de rôle dans les mots qu’il prononçait. Mais en vain essayait-il de fléchir Christiane, elle restait de marbre devant lui.

Cette attitude lui causait un mal affreux. Il eût préféré la lutte à ces refus nets, obstinés, qu’elle lui opposait, comme si elle ne savait plus que cette phrase inique qui l’anéantissait.

Christiane ne se doutait pas que son sacrifice serait un combat si rude.

Il se domina et il essaya de l’émouvoir.

— Christiane, ne vous souvenez-vous donc plus des paroles de confiance auxquelles vous répondiez ?

Fermement, elle répliqua :

— Je viens de vous dire que ce projet me paraît impossible.

À peine le dernier mot fut-il prononcé que Robert, fou de douleur, cria :

— Ah ! vous êtes bien la fille de votre mère ! Fantasque, coquette, superficielle ! Étais-je assez sot pour m’imaginer que vous étiez l’âme idéale que je cherchais !…

La surprise, la honte, la douleur agrandirent les yeux de Christiane. Une pâleur livide s’étendit de nouveau sur ses traits et elle balbutia :

— Non… non… pas cela !

— Que voulez-vous que je croie ? Vous jouez là un jeu de coquette !

— Non ! cria Christiane dans un désir de justice.

— Il n’y a nulle autre manière d’expliquer votre conduite… Vous vous amusez à jouer avec les cœurs. On vous croit bonne ! Quelle dérision !

Tout ce que l’âme de Christiane recélait de hauteur morale passa comme une flamme pour purifier l’air qui l’entourait. Le regard dilaté par la douleur, elle écoutait Robert. Ses oreilles bourdonnantes se refusaient à admettre ce qu’elles entendaient.

Un mépris lui vint pour l’homme qui se tenait devant elle, sans réfléchir que la passion contrariée dictait cette colère affreuse. Plus expérimentée, elle aurait pu mesurer de quel amour elle était aimée pour qu’il arrivât à un tel excès.

Elle était atteinte par le mal que Robert disait de sa mère et que sa rudesse et son scepticisme d’homme aggravaient. Depuis la mort de Mme Gendel, elle s’ingéniait à oublier ses défauts et elle gardait le souvenir d’un être pétri de vie et d’affection. Elle n’éprouvait plus pour la disparue qu’un tendre regret.

Robert Bartale lui rappelait durement ce dont elle avait tant souffert et de plus il l’accusait, elle aussi, de ces manèges de coquette frivole qu’elle avait en horreur.

La courtoisie est une science difficile. Quand les instincts sont en jeu, il est très compliqué de rester maître de ses paroles.

Robert n’eut pas plus tôt laissé tomber ces phrases injustes qu’il les regretta.

Il se rapprocha de Christiane pour essayer de pallier son inqualifiable attitude, mais elle était trop blessée pour rester calme. D’un geste irréfléchi elle sonna pour appeler un domestique.

Robert fut mortifié, comme il s’il recevait un soufflet.

Quand la femme de chambre entra, elle dit simplement :

— Prévenez le chauffeur que M. Bartale prendra l’auto pour repartir.

Le jeune homme comprit qu’elle ne désirait plus que son départ, et, la saluant profondément, il sortit, les traits convulsés.

Dès qu’il fut hors de l’hôtel, il négligea la voiture et partit à pied, en proie à une fureur concentrée, qu’il ne pouvait refréner. Un besoin de parler de la jeune fille le harcelait et le conduisit chez les Lavique.

Le couple déjeunait quand on l’introduisit.

Comme les événements surpassaient son sang-froid, il se précipita dans la salle à manger, à la suite du domestique, et il s’écria sans préparation :

Mlle Gendel est folle…

M. et Mme Lavique n’avaient pas eu le temps d’apprendre l’entrée de Robert qu’ils recevaient cette nouvelle en plein repas.

M. Lavique le regarda et pensa que le plus fou était cet homme hors de lui, qui venait troubler la digestion de deux vieillards.

Mme Lavique, plus atteinte par le mystère qui planait, s’écria :

— Christiane folle ? Que se passe-t-il ?

Robert se rendit alors compte de son infraction à la politesse, et il s’empressa de saluer et de s’excuser en un effort d’homme du monde. Mais cet essai ne fut même pas remarqué, et M. Lavique s’inquiéta :

— Voyons… expliquez-nous posément ce qui arrive.

— Eh ! bien, Christiane vient de me signifier la rupture de nos fiançailles…

La même exclamation stupéfaite sortit des lèvres des époux. Mme Lavique, atterrée, examinait Robert, dont elle voyait maintenant l’état d’agitation désespérée.

Le jeune homme avait perdu cette allure souriante dont le charme était si grand chez lui. Son visage, décomposé par la colère et le chagrin, présentait un aspect inconnu.

— Mais oui, c’est de la folie !… gémit M. Lavique.

Le vocable était dans l’air et aucun autre ne semblait plus propre à qualifier l’événement.

— Mais, à propos de quoi, cette rupture ? Christiane vous aime… vous aimait… murmura Mme Lavique perplexe.

— Ah ! voilà, l’énigme ! riposta Robert en marchant de long en large. Je ne sais rien. Je suis arrivé chez elle, ce matin, avec hâte de la revoir, et froidement, avec un regard d’hallucinée, elle m’a déclaré qu’elle ne voulait plus se marier.

Il y eut un silence, mais Robert Bartale le rompit rapidement en racontant la scène par le détail.

À mesure qu’il avançait dans son récit, l’obscurité y grandissait pour les vieux époux.

Ils se contemplaient indécis, un peu gênés de savoir Christiane si fantasque.

Quand Robert avoua le mouvement peu chevaleresque qu’il avait eu en assimilant la jeune fille à sa mère, M. Lavique murmura :

— Oh ! oh ! c’est fâcheux.

— Oui, j’ai été insolent au possible, mais je ne savais plus que faire ! Je cherchais des armes pour amener une autre décision.

— Et que disait Christiane ?

— Elle était pitoyable à voir, balbutia Robert.

— Vous avez été trop loin… elle est impeccable cette petite… et elle a tant souffert dans sa nature scrupuleuse justement à cause de Mme Gendel.

— J’en étais venu à envisager toutes les éventualités pour briser sa volonté… Un moment, j’ai même pensé à l’enlever pour la compromettre !

— Mon Dieu ! s’exclama Mme Lavique.

— Tu vois, mon amie, répliqua M. Lavique, où peut en venir un homme bien élevé, dont les principes sont de respecter et de protéger la femme. Il a suffi que son amour fût contrarié, que la colère lui vînt, pour qu’en une seconde, ce représentant, d’une éducation raffinée devint uni furieux.

— C’est vrai… approuva Robert. M. Lavique continua sans prêter, attention à cette interruption :

— Ma chère amie, je suis cependant du parti de Robert. Les femmes sont inconséquentes. Cette Christiane si pondérée envoie promener ce malheureux au moment où il croit la tenir. Ce supplice est celui d’un Tantale et notre ami ne le méritait pas. Mais, continua M. Lavique sans transition, la faim et la soif du roi de Lydie me font penser que vous, n’avez sans doute pas déjeuné… Asseyez-vous donc, et nous poursuivrons notre conversation en nous restaurant.

— C’est vrai, je n’y songeais même pas ! s’exclama Mme Lavique en sonnant pour que l’on ajoutât un couvert.

Robert ne se sentait nul appétit, mais il ne voulait pas interrompre, plus longuement le repas de ses amis et il accepta leur invitation.

Le calme lui revenait cependant et, si sa gorge serrée refusait passage, aux aliments, son esprit devenait plus clair et analysait la situation.

— Ce qui me semble le plus urgent pour vous, Robert, prononça M. Lavigne, c’est d’aller aussitôt que possible chez Christiane pour lui présenter des excuses. Vous ne pouvez la laisser sur cette impression. Il faut au moins qu’elle ait le regret d’avoir eu un fiancé correct… Si elle vous aime…

— Si elle m’aimait… rectifia Bartale.

— … elle sera touchée et elle vous pardonnera d’avoir évoqué le souvenir de sa mère d’une façon irrévérencieuse… Quant à votre fureur, elle ne peut que plaider en faveur de votre amour et une femme intelligente le comprendra. Elle pourra même s’en trouver flattée…

— Alors, vous êtes d’avis que je retourne la voir ? Vous aussi, Madame, vous me le conseillez ?

— Absolument… Vous allez rester quelques heures avec nous, et quand vous serez de nouveau le Robert que nous connaissons, vous irez vers votre destin définitif.

Cette ligne de conduite parut détendre complètement l’esprit du jeune homme. Un espoir revivifia son cœur. Il pouvait être admissible que Christiane eût réfléchi, et que devant le désespoir qu’elle provoquait sa volonté eût faibli.

Pendant que Robert Bartale s’épanchait chez ses amis, Mlle Gendel était hantée par sa douleur.

Les sentiments les plus divers s’agitaient dans son cerveau, et elle ne parvenait pas à y remettre de l’ordre. Cependant, deux idées dominaient et se détachaient sur tous les détails qui encombraient son esprit : le poids de son sacrifice et l’injure jetée à la mémoire de sa mère.

Elle devinait bien que la colère de Robert avait pour cause un violent amour et une affreuse déception, mais au lieu d’en être émue, elle était obsédée par l’atroce pensée d'être considérée comme une femme coquette et sans cœur.

Sans cœur.

Or, toute la vie de Christiane et ses pensées tendaient à marquer qu’elle n’était pas de ce genre.

Sa fierté, sa dignité, la soulevèrent au-dessus de son désespoir.

Maintenant, elle pouvait revoir Robert sans risquer de s’attendrir.

Aussi cruel que pût être l’entretien, elle cacherait ses souffrances

Elle ne prévoyait pas le moment où elle le reverrait, mais elle savait qu’ils se rencontreraient.

Après avoir absorbé difficilement quelque nourriture, elle s’installa dans son petit salon, essayant de s’occuper à différentes choses qui lui semblèrent plus fastidieuses les unes que les autres.

Elle ramena sa pensée vers Bertranne et se demanda comment elle pourrait parvenir à diriger le bonheur vers elle. Depuis que sa décision s’étayait sur de la révolte, elle envisageait ce mariage avec plus de calme.

Soudain, le valet de chambre annonça M. Robert Rartale.

Christiane tressauta ci se sentit pâlir.

Le jeune homme entra et sitôt que la porte se fut refermée, il dit :

— Je viens vous présenter toutes mes excuses pour mon altitude… J’ose croire que vous comprendrez assez mon chagrin pour trouver une atténuation aux phrases incohérentes que j’ai prononcées… Vous m’avez rendu presque fou, Christiane…

Ses derniers mots eurent un accent de tendre reproche, et il regarda la jeune fille, espérant qu’elle lui dirait la parole passionnément désirée.

Mais elle s’était raidie et elle répondit d’une voix ferme :

— Je vous pardonne entièrement. Je sais que la déception peut engendrer de terribles effets… Je m’avoue responsable des manifestations qu’elle a provoquées en vous…

— N’en retirerez-vous pas la cause ?

— Non… notre mariage est plus impossible que jamais… N’oubliez pas que vous m’avez gravement offensée et je ne pourrai pas supporter ce souvenir entre nous…

— Une vie entière d’amour l’effacera, Christiane, c’est le désespoir qui m’a…

— Ma décision est irrévocable, trancha la jeune fille d’une voix forte.

Robert Bartale se trouva de nouveau le plus malheureux des hommes et il s’écria :

— Que ferai-je sans vous ?

Christiane baissa la tête, tandis qu’une émotion l’envahissait. Elle se disait la même chose au même moment :

Que ferait-elle sans lui ?

Puis, avec un calme qui atteignait au tragique, elle répliqua :

— Il ne manque pas de jeunes filles qui valent mieux que moi… Vous rencontrerez facilement celle qui vous aimera avec plus de force et de constance…

Il fallut à Christiane un effort, surhumain pour arriver sans faiblir à la fin de sa phrase.

Mais si, jusqu’alors, Robert avait espéré contre tout espoir, que la résolution de Christiane changerait, il fut étreint tout à coup par l’irrémédiable.

Quand une femme congédie un homme en le laissant libre de choisir une autre femme, c’est qu’elle ne tient vraiment plus à lui.

Christiane eut assez d’empire sur soi pour donner cette apparence à celui qu’elle aimait toujours.

Avec effroi, Robert Bartale répéta :

— Une autre jeune fille ?

Il semblait énoncer des mots qu’il ne comprenait pas. Existait-il donc une autre jeune fille pour lui ?

Il vint à l’idée de Mlle Gendel de frapper un grand coup. Elle se recueillit, puis elle répondit posément :

— Une jeune fille tout à fait dans vos goûts serait Bertranne Fodeur…

— Bertranne Fodeur… vous la connaissez ?

— C’est mon amie… Je ne lui avais pas encore fait part de nos fiançailles, la voyant assez rarement, vous serez donc très à l’aise vis-à-vis d’elle… et lui tairez cet épisode de notre existence, par délicatesse pour elle et pour moi. C’est la seule grâce que je sollicite de vous…

Robert était abasourdi. Mais, voulant renchérir sur la sérénité déconcertante de sa partenaire, il riposta non sans amertume :

— Vous avez raison… Elle est charmante et paraît la bonté même… De plus, elle est fort intelligente et c’est une travailleuse de mérite… Mes cousins chez lesquels je l’ai vue quelquefois en font grand cas.

— Je n’en suis pas surprise, repartit tranquillement Christiane, tout le bien que voue pourrez m’en dire sera encore au-dessous de celui que j’en pense.

La réponse était si digne et sonnait si sincèrement que Robert en fut décontenancé.

Il jugea que le jeu auquel il s’efforçait était puéril et il s’écria, plein d’indignation :

— Vous plaisantez, je pense ! Ce n’est pas Mlle Fodeur que j’aime, c’est vous. Que peuvent valoir ses qualités à mes yeux, alors que je ne songe qu’à vous… Ce n’est que vous que je veux pour femme.

Christiane l’interrompit :

— Vos paroles sont déplacées… je vous ai averti que je n’étais plus votre fiancée.

— Quelle cruauté !… cria Robert les poings crispés.

— Quelle insistance !… repartit Christiane.

— Je ne vous reconnais plus…

— Je vous connaissais mal…

Ces ripostes se croisèrent en quelques secondes, puis les deux interlocuteurs se turent.

Robert comprit qu’il ne pouvait prolonger sa visite. Les mêmes mots se répétaient sans solution favorable.

Mlle Gendel prenait à ses yeux une nouvelle figure : celle d’une énigme impénétrable, dont la froide volonté l’épouvantait. Il lui semblait que les beaux traits durcissaient comme du marbre, et sa raison s’égarait devant cette métamorphose.

Silencieux, il sortit après un salut bref.

Christiane savait, cette fois, que ce départ était sans retour, un écroulement se fit dans son cœur.

Cependant, un rayonnement illuminait son âme : elle s’était vaincue.

Quel cours allaient prendre les choses ?

L’idée qu’elle avait lancée à Robert ferait-elle du chemin dans son esprit et Bertranne aurait-elle le bonheur qu’elle ambitionnait ?

La malheureuse Christiane ne pouvait rester en place. Elle n’éprouvait pas non plus le besoin de sortir et allait de pièce en pièce, rangeant des tiroirs, cherchant des objets dont elle n’avait que faire.

Elle effleura les touches de son piano, mais le bruit des notes lui fut désagréable.

Son agitation se traduisait par des mouvements dont elle se rendait à peine compte. Son chagrin, prêt à s’exhaler, se trouvait refoulé par les besognes auxquelles elle s'astreignait.

L’amour de Robert lui arrivait par bouffées, qui l’étourdissaient, et elle se demandait où était son devoir.

Aurait-elle pu jouir de son bonheur devant Bertranne, écrasée par une cruelle adversité ?

Elle s’en sentait incapable. Donc, elle avait agi pour le mieux, et les paroles exemptés de respect pour la mémoire de sa mère l’avaient aidée dans sa résolution.

Elle fut tirée de ses réflexions par la visite inattendue de Mme Lavique.

La vieille dame, sans mot dire d’abord, prit les mains de la jeune fille, l’attira près du grand jour et l’examina longuement.

Puis, hochant la tête elle aborda le vif du sujet, bien qu’elle se fût promis de laisser Christiane lui parler la première.

— Ma chérie, tu tiens donc beaucoup à rendre un homme malheureux ?

Christiane secoua la tête.

— Tu n’as rien à me confier ?

Nulle réponse ne parvint à cette question.

Le silence erra quelques secondes, puis Mme Lavique reprit :

— Ma petite fille, tu n’as pas le visage d’une femme contente… Quel est le mobile qui te pousse à ces décisions ?

Les lèvres de la jeune fille restèrent serrées.

— Tu as un secret ?

Christiane ne nia point. Elle murmura :

— Je ne pouvais pas l’épouser, c’eût été au-dessus de mes forces.

— Pourquoi donc ?

Elle se tut.

— Tu paraissais l’aimer… Que s’est-il donc passé entre vous ?… Tu ne persisteras pas à me faire croire que ce sont les mots proférés dans un moment de colère qui ont influé sur ta détermination ? Il en a été si désolé.

La jeune fille se raidit contre l’attendrissement. Il ne fallait pas qu’elle parlât.

Mme Lavique reprit :

— Mon enfant, tu as tes raisons, et je ne chercherai pas à les connaître. Là où un amoureux a échoué, une vieille femme comme moi ne pourrait vaincre.

Un silence plana.

— Je crains seulement, ma Christiane, que tu ne fasses deux malheureux, toi et lui.

La bouche de la désespérée trembla comme si elle allait sangloter, mais elle se ressaisit et, dans un sourire stoïque, elle murmura :

— Les hommes oublient vite…

Quand l’exaltation de sa décision fut tombée. Christiane ressentit un affaissement extrême. Elle s’en étonna, s’étant persuadée que les paroles cruelles définitivement prononcées, la grandeur de son sacrifice lui serait un calmant.

Mais les jours s’égrenaient sans atténuer ses regrets.

Ce n’est guère à vingt-trois ans que l’on peut être philosophe. Le cœur de Christiane était chaud, son âme vibrante et elle se persuadait que la terre était un lieu de souffrance, afin de se donner le change.

Parfois, elle murmurait : Je n’ai que vingt-trois ans… je puis vivre longtemps… Porterai-je ma douleur de si longs jours encore ?

Elle venait de se révéler presque surhumaine et ses traits portaient un reflet qui les désignait à l’attention. Sa beauté devint plus tragique, soulignée par le cerne des yeux et le pli de tristesse qui fermaient ses lèvres.

Son teint ne s’illumina plus qu’aux moments d’animation, mais cette pâleur devenait attirante.

Sa démarche gagnait une nonchalance qu’elle ne possédait pas auparavant. Son regard semblait dédaigneux, parce qu’il ne regardait plus qu’en dedans. Rien n’excite plus d’intérêt qu’une belle énigme qui passe.

Aux réunions spirituelles, où le détachement était une loi pour gagner le ciel, les membres se rapprochaient de Christiane pour deviner son secret.

Elle se trouva en butte aux prévenances plus ou moins déguisées dont on l’entourait.

Par ces belles journées de fin d’avril, où le soleil ruisselait, c’était un printemps qui survenait quand la jeune fille entrait dans les cercles.

Les vieux visages se déridaient et les mots méditation, oubli de soi, la misère devenaient plus riants par sa présence. Les femmes se souvenaient d’avoir été jolies, et arrangeaient furtivement une mèche de leur coiffure. Les hommes, d’un geste oublié, redressaient leur moustache et passaient leurs doigts dans leurs cheveux rares.

Tout le monde rêvait.

L’apôtre du célibat avec ses bandeaux sévères et son col de quakeresse, sentait monter des pensées sentimentales de son cœur racorni. Elle contemplait Christiane du haut de son front large, et se taisait, songeuse.

Les renoncements, les sacrifices, les bonnes œuvres reculaient dans la brume. Les malades disparaissaient dans leur horizon gris, pour laisser la place à une vivante qui apportait sa jeunesse, pour qu’elle desséchât sous les austérités de la charité, et tout l’amour captif pour qu’il s’étiolât sous la parole de l’Ecclésiaste : Vanité, tout est vanité…

Il fallait que la personne de Christiane fût bien significative pour que certaines âmes, en dépit de leur mépris pour l’enveloppe terrestre, songeassent involontairement qu’elle était faite pour le bonheur.

Le respect humain seul retenait quelques-uns de crier : « Que faites-vous parmi nous, gracieuse enfant ?… Attendez que la vie vous ait souri, avant de rester aussi loin des joies humaines. »

Christiane, malgré l’indifférence qu’elle affichait maintenant, sentait vaguement tout ce que ces regards exprimaient, et une gêne lui venait de ce parfum vainqueur qu’elle imposait à ces cœurs rancis.

Le printemps, c’était hors de doute, agissait sur elle. Il est douloureux d’avoir une âme au désespoir quand la nature est en fête.

Sous cette influence, Christiane s’aperçut que la rancune qu’elle gardait contre Robert s’évanouissait.

Elle trouva des excuses aux paroles violentes, s’avouant que ses fluctuations apparentes y avaient prêté.

Elle se rappela aussi son maintien à la vente de charité, et une rougeur lui monta au front.

Le résultat de ses réflexions fut qu’elle éprouva un soulagement en songeant que la conduite de sa mère n’était pas un mystère pour Robert.

Il l’avait aimée, malgré cela… Il traitait sans doute cette frivolité comme un attribut de jolie femme adulée, tandis qu’elle s’en était créé une source de soucis. Plein d’indulgence pour ces mondanités, il n’y devait attacher nulle importance, et elle, Christiane, s’en était fait un épouvantail.

Mais elle ne pouvait revenir sur ce qu’elle avait sciemment voulu, puisque le bonheur de Bertranne dépendait de sa volonté.

Elle pensa se rendre aux Chaumes, mais, au moment de partir, elle ne put s’y décider. L’agitation de Paris leurrait sa douleur obsédante et elle craignit que dans le silence cette douleur ne devint une ennemie implacable.

Puis elle désirait revoir Bertranne, apprendre sa joie probable, quitte à en être martyrisée.

Cette attente ne fut pas déçue.

Dans les premiers jours de mai, Bertranne arriva chez Christiane.

Elle était métamorphosée encore une fois. C’est un des nombreux miracles de la beauté de pouvoir transformer une femme selon les sentiments qu’elle vit.

Si l’étudiante perdait cet aspect farouche qui la rendait étrange, elle gagnait l’allure d’une jeune fille heureuse, à l’esprit pétillant, au cœur sensible et au charme manifeste.

Sa chevelure noire jetait des éclairs bleus et son teint, uniforme habituellement, s’irradiait de rose. Les dents riaient dans un visage gai qui, par moments, se nuançait d’attendrissement.

Ce n’était plus la laborieuse qui cloîtrait son cœur et qui formulait des paradoxes ou des théories diverses, c’était une femme tout simplement qui avait besoin de partager son espoir et son bonheur d’aimer avec une amie.

— Christiane jolie, tu vois ce temps ? c’est celui de mon âme. Le soleil y entre à flots. Je ne sens autour de moi que des fleurs et des parfums… Je ne vois que du bleu et du rose… Dieu me pardonne ! je crois aussi qu’un rossignol est enfermé dans mon corps et que son chant ne s’arrête pas… Je fredonne dans les rues ! Je marche sur des plumes ! Je trouve tout le monde beau… Qu’un être humain peut donc receler de poésie ! C’est à pleurer de se voir candide à ce point.

— Tu as donc revu M. Robert Bartale ? interrompit Christiane.

— Je l’ai revu… Il s’attache à moi. On dirait même qu’il me recherche ! Nous parlons de tout et même de toi.

— De moi ?… s’écria Christiane avec un battement de cœur.

— Mais oui… Je n’ai aucune raison pour lui cacher que tu es mon amie… Tu l’intéresses…

— Ah !

Christiane s’en voulait de se trouver si heureuse de la tournure que prenait l’entretien, mais l’attrait de parler de celui qu’elle aimait était si grand que les considérations de prudence s’effaçaient.

— Ton caractère l’étonne… Il se demande comment tu peux vivre ainsi, seule… Il m’a insinué que tu n’avais sans doute pas de cœur…

Christiane rougit et Bertranne s’en aperçut. Elle continua en riant :

— Ne t’alarme pas ; je t’ai défendue, mais je n’ai pu lui expliquer pourquoi tu ne voulais pas te marier, car je suppose que l’idée de ta mère-n’existe plus ?… et tu as tellement exagéré ce scrupule que ce serait sot de le formuler.

Christiane secoua, la tête et Bertranne prit ce geste pour le complément de sa pensée.

— Oui, ce serait absurde… En général il ne faut pas s’attarder sur les choses tristes… Moi, maintenant, je ne vois plus que des rayons, même dans mes livres d’étude. Tous les mots se convertissent en Robert et dansent devant mes yeux… Je suis comme une enfant… Je nais. Et plus j’aime, moins je comprends ta froideur. Ce qui me plaît aussi, c’est que ce monsieur que je croyais si loin de moi condescend à me trouver jolie… Aussi, quand je vais par hasard dans les rues à ses côtés, je n’existe plus que dans son cœur.

— Vous vous voyez souvent ? questionna Christiane d’une voix sourde.

— Presque tous les jours depuis une quinzaine, et cela est arrivé presque subitement… Il m’ignorait et, soudain, il n’a plus vu que moi.

Christiane, tout en écoutant, établissait le rapport qui existait entre sa rupture et le bonheur de son amie. Robert, voulant connaître son caractère, interrogeait Bertranne, et cette dernière était dupe.

Mlle Gendel, avec l’illogisme qui caractérise certains cerveaux féminins, se trouva fort heureuse de cette constatation, tout en s’avouant qu’elle ne mènerait à rien.

Bertranne parlait :

— Je deviens coquette… Je voudrais changer de robe tous les jours, car rien ne renouvelle une personnalité que de varier ses vêtements… Il s’agit de captiver l’attention. Ainsi hier je me suis acheté un chapeau neuf, celui-ci… Me va-t-il ?

— Fort bien.

— Mère me trouve mystérieuse, mais quand elle me questionne, je ne lui dis rien encore… Je veux d’abord avoir une certitude de mariage.

Christiane se sentit troublée. Une souffrance aiguë traversa son cœur. Ses ongles s’enfoncèrent dans les bras du fauteuil où elle était assise.

M. Robert Bartale sait qui je suis, poursuivit Bertranne. On n’est pas aimable avec une fille sérieuse, sans savoir à quoi l’on s’expose… Dès qu’il se sera déclaré je te l’amènerai… Il sera fort désireux de te connaître, je le pressens… Il te considère un peu comme une énigme…

— Je vais partir pour les Chaumes, dit vivement Christiane.

— Bon… ce sera pour plus tard… Nous finirons toujours bien par te joindre. Je vais te quitter, j’en encore à travailler, bien que je ne sois guère en train.

Avec des mouvements souples, Bertranne s’en alla comme elle était venue, dans un rite.

Sa visite laissa Christiane dans un malaise qu’elle ne parvenait pas à dissiper.

Savoir Bertranne causant avec Robert la torturait. Elle éprouvait un ressentiment contre l’étudiante et elle en était terrifiée.

Paris lui parut tout à coup insupportable.

Elle convenait pourtant que tout ce qui survenait était son œuvre, mais le fait réalisé la meurtrissait et elle Se demandait si elle pourrait supporter de voir Robert épouser Bertranne.

À cette idée, son sang bouillonnait dans ses Veines. Elle percevait l'inanité des sentiments qui se levaient dans son âme. Maintenant, moins que jamais, elle ne pourrait reprendre le jeune homme à son amie qui l’aimait si pleinement et qui espérait.

Elle s’abîma dans une méditation intense ; mais l’image de Robert la poursuivait et elle fut forcée de s’avouer qu’elle était, inconséquente avec soi-même.

Il fallait qu’elle s’extériorisât. Son appartement, où elle étouffait, lui sembla une geôle, et elle s’en alla, au hasard, à travers le beau temps.

Dans ses promenades, elle formait des résolutions qu’elle abandonnait aussitôt. Une sensation dominait : celle d’être complètement à côté de la vie.

Le désarroi de son être l’accablait. La jalousie la mordait et elle en était atterrée, ne s’y attendant pas.