Le Saguenay et le bassin du Lac St-Jean/Chapitre 11

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Léger Brousseau (p. 209-img).


Buies - Le Saguenay et le bassin du Lac St-Jean, 1896 (page 235 crop).jpg

CHAPITRE XI




LE LAC SAINT-JEAN




I


Nous voilà enfin arrivés devant cette petite mer qui est restée en quelque sorte légendaire jusqu’à nos jours, dont le nom frappe encore singulièrement bien des oreilles, et sur laquelle a plané pendant bien longtemps le voile mystérieux qui couvre l’immense solitude du nord. Il y a cinquante ans à peine, personne n’aurait osé croire qu’on pût seulement se rendre jusqu’au lac Saint-Jean : c’était tellement loin dans le nord ! Le pays qui l’entourait ne pouvait être que la demeure des animaux à fourrures, et seuls, les Indiens étaient regardés comme pouvant se hasarder dans ces sombres retraites, que protégeait la chaîne des Laurentides et que défendait contre l’homme une nature réputée inaccessible. C’était un préjugé sans doute, mais avouons que ce préjugé, qui représentait comme inacessible à la colonisation et à la culture toute la région du lac Saint-Jean, avait quelque raison d’être, car cette région a une physionomie qu’aucun autre aspect du Canada ne rappelle. Voyez se balancer, s’agiter ou s’endormir, sur son lit de sable et d’alluvion, cette petite mer intérieure, semblable à un énorme crabe étendant dans tous les sens ses longues et nombreuses rivières, comme autant de tentacules, toutes prêtes à saisir les colons et à les attirer quand même sur le sein du monstre ! Elle n’est pas enfouie dans les dépressions des montagnes comme tant d’autres lacs de notre pays qui ressemblent à des coupes profondes laissées par les eaux en retraite ; mais elle s’étale avec une négligence dédaigneuse sur un fond sans cesse mouvant, élargissant ou rétrécissant ses limites suivant les saisons, s’élevant ou s’abaissant sans marée, rongeant ses rives ou bien les exhaussant par les accumulations répétées de sable et de terre végétale que lui apportent ses tributaires. Elle n’est pas enclavée dans un cercle infranchissable, réduite à une immobilité passive et monotone, mais elle joue librement sur un lit incertain que les années l’une après l’autre déplacent ; elle s’ébat, chante ou gronde tour à tour sur les molles et grasses rives d’une plaine qu’elle recouvrait jadis tout entière et qu’elle a laissée depuis longtemps à nu, après l’avoir fécondée pendant des siècles ; elle a certaines senteurs propres qui traversent l’atmosphère et vont s’exhaler au loin dans les bois et les champs ; on la pressent aux fraîches bouffées qui s’échappent de son sein et on croit l’entendre avant de l’avoir aperçue, dans les échos ranimés, dans les frais murmures qui emplissent l’air, lorsqu’on arrive enfin au terme du long et ennuyeux trajet qu’on a parcouru à travers toute la presqu’île de Chicoutimi.

Le voilà donc devant nous ce lac dont la renommée, chargée de légendes, a déjà volé vers de nombreux pays. La voilà, cette région du Lac Saint-Jean qui a tant exercé les imaginations depuis quelques années, dont on a tant parlé, que l’on connaît si peu et vers laquelle se portent de si nombreuses, de si ardentes espérances. La voilà, cette étrange petite mer, avec son peuple de poissons aussi étranges qu’elle-même : le wananish, qui ne se pêche guère que pendant six semaines, du 1er juin au 15 juillet, qui fait bondir des heures entières la main du pêcheur s’obstinant après lui, qui fait des sauts de quinze pieds et qui franchit une chute aussi aisément qu’un ruisseau, plus alerte, plus vigoureux que le saumon lui-même ; la munie, qui a la queue et la couleur de l’anguille, la forme du crapaud de mer et la tête comme celle de la morue, quoique un peu plus plate ; l’atosset, autre produit singulier qui vient on ne sait d’où et dont les ancêtres ont dû faire de nombreux croisements ; enfin, le brochet, mais le brochet monstre, qui a jusqu’à six et sept pieds de longueur, qui exerce un terrible brigandage dans le lac, toujours à l’affût de quelque proie, et qui saisit sans façon les pieds des nageurs aventureux, en leur faisant de remarquables blessures… La voilà enfin, exposée à nos regards, cette petite mer songeuse au fond de sa large et féconde vallée qui nous attire et nous invite à la parcourir en tous sens, à venir faire la preuve de tout ce qu’on a promis en son nom et à reconnaître si elle est vraiment une terre privilégiée où s’épendra avant longtemps le flot d’une population nouvelle, vigoureuse et impatiente d’essayer tous les genres de force et d’action ! Partons donc pour cette nouvelle campagne ; allons reconnaître la vallée du lac, faisons-en le tour et voyons ce qu’elle réserve aux colons par ce qu’ont pu y faire déjà en moins de trente ans les colons actuels, tout en remarquant d’avance que les plus fertiles parties de la vallée ne sont pas encore, pour la plupart, ouvertes à la colonisation.


II


Le lac Saint-Jean, appelé par les Indiens « Peaguagomi », ce qui signifie « lac plat » est situé dans une immense vallée et est le réservoir de plusieurs grandes rivières, dont quelques-unes prennent leur source dans les hauteurs qui séparent le territoire de la mer de Hudson de celui de la province de Québec. Il est situé sous le 48,° 32,′ 37″ de latitude nord, et entre le 71e degré de longitude ouest. Il est à 48 milles de Chicoutimi, à 100 milles environ au nord de Québec et à 125 milles à l’ouest nord-ouest de Tadoussac. Il couvre une superficie d’environ 510 milles carrés et sa circonférence est de plus de 100 milles.

La forme du lac Saint-Jean est presque ovale, sa plus grande largeur étant de trente milles, de l’embouchure de la Métabetchouane à celle de la Péribonca, et sa moindre largeur de dix-huit milles, entre la pointe Saint-David à l’est et la pointe Bleue à l’ouest. Il n’a que deux issues, comme nous l’avons déjà dit, la Grande et la Petite Décharge, dont la réunion, quelques milles plus loin, forme la rivière Saguenay. Sa profondeur est assez peu variable. À Métabetchouane, sur une étendue de plusieurs milles, de gros navires pourraient passer tout près du rivage dans les hautes eaux du printemps ; mais, en général, les bords du lac sont tellement plats que les goélettes même, ne jaugeant pas plus de 30 à 40 tonneaux, ne peuvent en approcher ; et cela surtout à l’embouchure des rivières, parce que ces rivières charroient avec elles une quantité énorme de terre d’alluvion et de détritus végétaux arrachés à leurs rives.

Il faut aller à deux ou trois milles du rivage pour trouver une profondeur d’eau qui varie entre deux et neuf brasses ; jusque-là elle n’est guère que de trois pieds et souvent de moins que cela même, ce qui donne lieu à la grande fréquence de la houle au moindre vent ; le lac s’agite et se gonfle comme la mer dans la tempête ; ses bas-fonds semblent se soulever ; l’eau qui les recouvre, battue avec violence, s’échauffe et devient tiède ; les vagues, au moindre souffle du nord-ouest, s’élèvent à une hauteur étonnante, d’où il résulte que la seule navigation possible sur ces bas-fonds, celle qui se fait en canot, devient extrêmement dangereuse.

Ce peu de profondeur du lac et la température élevée de ses eaux, lorsque le vent les fouette, en donnant lieu à une évaporation rapide, peuvent servir d’explication à un fait qui, sans cela, serait assez difficile à comprendre, c’est que six rivières comparativement larges et plusieurs autres plus petites se déversent dans le lac, tandis qu’il n’en sort qu’une, et encore est-ce une rivière de dimensions restreintes.

Le printemps, à la fonte des neiges, le lac, nourri par les grandes rivières du nord, hausse rapidement son niveau. Il atteint souvent vingt-cinq pieds en quinze jours et même trente pieds au-dessus de son niveau d’hiver ; c’est alors que les deux décharges deviennent insuffisantes pour déverser dans le Saguenay le trop plein de ses eaux, et le lac se précipite sur ses rives qu’il ronge, arrache et fait crouler pêle-mêle dans les sables qu’il pousse en tous sens.

En automne, lorsqu’il pleut, le lac se gonfle rapidement ; il s’affaisse non moins vite lorsque la pluie cesse, surtout lorsque le vent souffle dans la direction du nord-ouest ou du sud-ouest. Il se couvre alors d’écume et ses fonds mobiles, brisés en maints endroits, se creusent ou s’entassent sur la rive nord, en déplaçant le chenal des rivières à leur embouchure, de telle sorte qu’en automne il devient impossible d’y naviguer sans bouées.

L’hiver, le lac prend à glace dans toute son étendue ; mais ce n’est pas avant le milieu de décembre qu’on peut le traverser sans péril, quoique la glace commence à se former un mois environ avant cette date. Vers la mi-février, il devient impassable et l’on ne peut aller que sur les bords. Au printemps, les bords du lac seulement sont navigables vers la fin d’avril, et il faut attendre encore une douzaine de jours avant que la glace ait disparu de toute la surface.

* * *

Le lac Saint-Jean communique non seulement avec le fleuve Saint-Laurent par la rivière Saguenay, mais aussi avec le grand lac Mistassini, après une succession de portages, échelonnés sur un parcours de cent cinquante lieues. Du lac Mistassini, appelé aussi lac des Baies, à cause de sa forme qui n’est guère qu’une suite de grandes baies presque parallèles, il est facile de se rendre à la mer de Hudson par la rivière Rupert qui coule entre le lac Mistassini et cette vaste mer septentrionale. On peut atteindre le Saint-Laurent, du côté ouest, par la rivière Batiscan et le Saint-Maurice. On atteint de même l’Outaouais, au moyen de divers lacs et ruisseaux qui forment une chaîne à peine interrompue entre le lac Saint-Jean et les sources de la Gatineau, d’où l’on peut faire trois cents milles, en petite embarcation, jusqu’au confluent de cette dernière avec l’Outaouais.

Il y a donc tout autour du lac Saint-Jean un vaste système de communications par eau, qui sont naturellement très avantageuses à la colonisation et qui offriront un jour de grandes facilités au commerce de la vallée, quoiqu’elles ne puissent avoir lieu que par des rivières accessibles seulement aux petites embarcations. Les principales de ces rivières sont, au sud du lac, la Métabetchouane et la Ouiatchouane. La première prend sa source dans le lac aux Rognons, à environ quatre-vingt milles de son embouchure. Elle sort de ce lac par une succession de cascades et de rapides qui atteignent parfois une hauteur de deux cents pieds, jusqu’à ce qu’elle arrive à l’endroit où les eaux qui tombent dans le Saint-Laurent par la rivière Batiscan se séparent de celles qui vont se jeter dans le lac Saint-Jean par la Métabetchouane.

C’est à l’embouchure de cette rivière que les Jésuites avaient autrefois élevé l’établissement dont nous avons parlé en détail dans un précédent chapitre. Plus tard, l’habitation des Jésuites avait été remplacée par un poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson, et celui-ci, à son tour, a disparu pour faire place à une station de chemin de fer dans le voisinage.

* * *


La Ouiatchouane, dont le nom indien veut dire « vois-tu la chute ? » sépare les deux paroisses de Saint-Louis et de Notre-Dame du Lac, celle-ci appelée communément Pointe-Bleue. Elle prend sa source à sept milles du lac Quaquagamaque et se décharge dans le lac Saint-Jean après un cours de soixante milles, et en se précipitant d’une hauteur de 236 pieds. M. Bouchette raconte, dans son rapport sur l’expédition de 1828, qu’il se rendit au lac Quaquagamaque en suivant nombre de rivières et de petits lacs qui l’y avaient conduit, à partir de la vallée du Saint-Maurice, et que, là, il monta sur une éminence rocheuse très élevée, (le mont Découverte) au pied de laquelle coulait une rivière dans une série de cascades. De cette hauteur, il embrassa vers le sud-ouest une vaste contrée d’un niveau uniforme, semblable à une mer. En redescendant, il suivit un ruisseau d’une eau tranquille qui le conduisit à la rivière Ouiatchouane. (En cet endroit, la Ouiatchouane arrose un large espace couvert d’alluvion). À deux milles et demi plus bas que le mont Découverte est le lac des « Commissaires », qui a près d’un mille de largeur là où la rivière y fait son entrée.

Les bords en sont escarpés et montagneux, boisés de sapin, de pin, d’épinette et de bouleau. Plus loin, le long du lac, le paysage devient admirable, d’une grandeur saisissante. Le lac des Commissaires a sept lieues de longueur et une largeur moyenne d’un demi-mille.

À sa sortie du lac Ouiatchouane, qui communique avec celui des Commissaires, la rivière suit un cours rapide, qui va s’élargissant au milieu d’un pays fort propre à la culture, couvert de frênes, de bouleaux, d’ormes, d’épinettes, de sapins et de quelques pins blancs ; puis viennent en succession de nombreux rapides que l’on peut franchir, jusqu’à ce qu’on arrive à la grande chute de 236 pieds, qui n’est pas à plus d’un mille du lac Saint-Jean, et à environ 200 pieds au-dessous du niveau du lac Ouiatchouane. Du pied de la chute jusqu’au Lac, la rivière n’est qu’un rapide continuel. Autrefois on y pêchait en abondance le poisson blanc, dès le commencement de l’automne, et l’on en prenait assez pour en faire commerce et pour l’exporter aux États-Unis, sans compter que les gens du poste de Métabetchouane et les Indiens en faisaient leur nourriture ordinaire jusqu’au printemps suivant.


III


Il n’y a guère plus de trente ans, c’est à peine s’il existait un chemin entre la Grande-Baie et le Lac ; dans les autres parties de cette région encore alors aux sept-huitièmes déserte, il n’y avait que des ébauches de routes, et quelques centaines de familles seulement y étaient établies. Aujourd’hui, la colonisation, se développant sans cesse, tend à enserrer le lac tout entier ; elle s’est avancée rapidement vers l’ouest par les cantons Normandin et Albanel ; la voilà maintenant qui envahit le nord, et les vallées de la Péribonca et de la Mistassini vont déployer incessamment pour l’homme toute leur fécondité.




Le lac Saint-Jean est à trente lieues au nord de Québec, en ligne droite ; il est entouré d’un cadre de montagnes qui se rapprochent assez de ses rives du côté sud, et s’en éloignent jusqu’à 30 à 35 milles du côté nord et ouest. Ces montagnes formaient l’ancien rivage du lac. Il y a moins de neige au nord des Laurentides qu’au sud ; dès qu’on a dépassé la hauteur des terres, on sent presque aussitôt la différence ; le printemps y commence deux, et même trois semaines plus tôt qu’à Québec. Les montagnes, au nord de la vallée, ne sont pas aussi hautes que celles qui sont au nord-est ; voilà pourquoi le vent de nord-est y est à peu près inconnu, et, quand il souffle, il est toujours plus sec et plus léger. C’est que le vent de nord-est change de caractère en changeant de pays. Ce vent, qui est le fléau de la rive sud du Saint-Laurent, vient d’une étendue de mers dont la surface prolongée jusqu’au pôle le sature sans interruption d’humidité et de froid ; mais à mesure qu’on avance dans l’intérieur du pays, il diminue graduellement d’intensité ; il est plutôt sec qu’humide, plutôt léger et agréable que pesant et irritant. On dit que cela resulte de ce que le vent de nord-est n’arrive dans l’intérieur du pays qu’après avoir franchi un rempart de montagnes, où il a pris l’excellente habitude de déposer le plus lourd des vapeurs dont il était chargé.

Le lac étant abrité ainsi des deux côtés, le climat y est comparativement doux. Il est aussi bien moins variable, plus réglé que dans le reste de la province ; c’est ce qu’attestent les observations météorologiques, faites à différents intervalles, et les tableaux de comparaison dressés par les arpenteurs qui en ont fait une étude spéciale. Les chaleurs et les pluies n’y sont pas excessives comme dans la plus grande partie du district de Québec ; en un mot, le bassin du lac Saint-Jean est placé dans les circonstances climatériques les plus favorables à la culture de tous les grains qu’on récolte généralement dans nos campagnes.

La rive sud du lac est moins fertile et bien moins profonde que les rives nord et ouest ; entre Métabetchouane et la Grande-Décharge, les cantons Métabetchouane, Caron et Signaï renferment plus de cent mille acres de bonne terre.

Dans les conditions les plus désavantageuses, pendant la décade écoulée entre 1861 et 1871, la population du comté de Chicoutimi avait été portée de 10,478 à 17,493 âmes. Cependant il n’y avait, en 1871, dans le comté tout entier, que 80,870 acres de terre en culture.

Dans un de ses plus anciens rapports, l’illustre géologue sir William Logan avait déjà déclaré qu’il n’existait nulle part, dans les provinces de l’Amérique Anglaise, un sol d’alluvion d’une aussi grande épaisseur que celui que l’on trouve au Lac Saint-Jean, ni pareil fond d’argile recouvrant partout de la terre calcaire. Le fait est que la plus grande partie du fond du lac ne consiste guère qu’en pierre calcaire et que toute la rive occidentale en est formée.

Les argiles marines, généralement recouvertes de sable et de gravier, se rencontrent à chaque pas entre cette rive et la Grande-Baie, de même qu’entre cette dernière et Chicoutimi.

Il est impossible de prévoir, d’imaginer même ce que deviendra un jour cette région agricole incomparable qui comprend l’est, le nord et l’ouest du bassin du lac Saint-Jean. Là, un avenir merveilleux attend nos petits-fils ; là, l’œuvre colonisatrice, qui ne fait aujourd’hui que prendre son essor et s’affranchir péniblement des incertitudes traditionnelles, va nous exhiber, avant la fin de notre siècle de labeur et de fer, un développement si inattendu qu’il paraîtra comme une surprise renouvelée de tous les jours, et cela aussitôt que des communications régulières pourront être assurées aux colons qui se dirigeront de ce côté par centaines tous les ans.


IV


L’immense étendue de pays comprise entre le cap à l’Est, en face de la Grande-Baie, et la rivière Mistassini, qui débouche au nord-ouest du lac Saint-Jean, comprend un plateau de terre d’alluvion qui n’a pas moins de quatre vingt-dix milles de longueur sur quinze à vingt-cinq de largeur, en moyenne. Ce plateau est marqué en différents endroits par des dépressions plus ou moins profondes, causées par le passage des eaux qui y ont formé des lacs, creusé des ravins et des lits de rivières, lorsque le lac Saint-Jean, arraché violemment de ses rives primitives, plongea, diminué de plus de moitié, dans l’énorme fissure subitement entr’ouverte à travers les montagnes du Saguenay.

Le sol qui recouvre ce plateau est en grande partie formé de dépôts de sable et de gravier mélangés d’alluvion ; il est ajouté d’une bonne couche de détritus végétaux ou d’humus à la surface, tandis que le sous-sol est composé de profondes couches de glaise, marne et argile bleue et grise, comme le reste du bassin saguenayen. À mesure que le plateau tend à s’incliner vers le lac, la couche de sable et de gravier disparaît, et l’argile reste à découvert. La forêt, qui recouvre en dernier lieu le terrain, a été en grande partie exploitée par l’industrie ; il reste néanmoins encore abondamment de bois pour les besoins des colons qui s’y établissent graduellement, d’année en année.

À l’ouest de la rivière Péribonka le plateau s’étend au nord, sur une profondeur de quinze à vingt milles, jusqu’au pied des montagnes modestes qui le bornent à l’horizon ; en même temps il s’allonge vers l’ouest, coupé par des gorges vives qui donnent passage aux grandes rivières du nord-ouest, et vient se terminer aux abords de la rivière Ouiatchouaniche, à vingt milles environ du lac Saint-Jean.

En se précipitant des hauteurs qu’elles recouvraient jadis, les eaux débordèrent sur le plateau du grand bassin avec toute la facilité imaginable. Comme elles n’avaient pas encore de chenal, elle roulèrent devant elles le sable et l’argile comme une avalanche que rien n’arrêtait. Elles se répandirent ainsi en s’élargissant petit à petit, mais aussi en diminuant de volume, jusqu’à ce qu’enfin elles furent toutes rassemblées dans le chenal qui avait fini par se creuser et qui était devenu assez profond pour retenir entre ses bords ces torrents livrés à leur course désordonnée. Les parties du plateau qui n’ont pas subi le passage de ces courants nouvellement formés n’ont pas reçu, en revanche, l’apport de sable qu’ils poussaient éperdûment devant eux, en balayant les dépôts séculaires amoncelés sur les flancs et au fond des gorges ; l’argile n’a pas été couverte dans ces parties échappées aux courants dévastateurs ; aussi n’y voit-on pas ces couches de sable ni ces longues dunes que l’on aperçoit sur le rivage immédiat des rivières qui débouchent dans le lac.

Il y a là une étude géologique des plus intéressantes et des plus attrayantes à poursuivre ; mais il ne nous appartient pas d’aller jusque là ; attendons : l’avenir, qui se hâte maintenant pour cette région si longtemps à peine indiquée sur nos cartes géographiques, nous réserve de nombreuses et importantes révélations sans doute ; contentons-nous de remarquer simplement en passant que tout le territoire situé entre la petite rivière Péribonka et la Mistassini, vingt milles au nord du lac, est encore aujourd’hui à peu près inconnu ; la partie inférieure seulement de la Mistassini a été relevée, de même que son affluent, la rivière Aux Rats ; les explorations n’ont pas été poussées au delà, mais le jour est proche maintenant où la colonisation, devançant à pas pressés l’œuvre de la science ou des gouvernements, va faire irruption dans ce domaine que l’Indien et le chasseur se réservent avec une discrétion obstinée, et lui arrachera des témoignages qui ajouteront peut-être une page curieuse à la géologie de l’Amérique du nord[1]




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Scierie Scott., lac St-Jean.

  1. Sans doute ce plateau renferme un certain nombre de terrains marécageux, étant données les circonstances de sa formation. Rien ne serait plus facile pour le gouvernement que de convertir ces terrains, aujourd’hui stériles, en terrains propres à la culture, par un ensemble de canaux d’irrigation qui coûteraient peu de chose à établir.

    Les marécages se rencontrent en plus grande abondance dans les cantons Taillon, Racine, Dolbeau et Pelletier ; aussi, mais en moindre quantité, dans les cantons Parent, Albanel et Normandin.