Le Saguenay et le bassin du Lac St-Jean/Chapitre 3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Léger Brousseau (p. 35-57).

Buies - Le Saguenay et le bassin du Lac St-Jean, ill p35

CHAPITRE III




LA RIVIÈRE SAGUENAY ET SES TRIBUTAIRES




CONTRÉES QU’ILS ARROSENT



La rivière Saguenay, appelée par les Indiens « Pitchitaniehetz », sort du lac Saint-Jean par un double canal dont un bras s’appelle la Grande Décharge, et l’autre la Petite Décharge. Ces deux bras, séparés par l’île d’Alma, à la sortie du Lac, se rejoignent trois lieues plus loin et commencent alors l’étonnante rivière Saguenay qui, dès son début, se précipite en cascades, en chutes et en rapides d’une extrême violence, sur une longueur d’environ douze lieues, et ne prend son cours uniforme et régulier qu’à sept milles au-dessus de Chicoutimi, pour le poursuivre

ensuite jusqu’à Tadoussac, après avoir parcouru, en se dirigeant toujours vers l’est, une distance de quarante lieues. Sa largeur varie comme celle de toutes les rivières ; mais elle est rarement de moins d’un mille, tandis que, à partir de la baie Ha ! Ha ! jusqu’à sa sortie dans le Saint-Laurent, elle est le plus souvent d’un mille et demi, et quelquefois de deux milles.

La mer y monte jusqu’à un endroit appelé Terre-Rompue, mais dont le véritable nom devrait être « Interrompue », parce que la navigation n’est plus possible au delà. Cet endroit est à quatre-vingt-huit milles de l’embouchure du Saguenay et à trente-cinq milles environ de la décharge du Lac ; les rapides et les cascades viennent y mourir après une suite d’élans échevelés. Quant au cours du Saguenay, depuis Terre-Rompue jusqu’au Saint-Laurent, il est extrêmement rapide, et le reflux de la marée se fait sentir jusqu’à plusieurs lieues au large du grand fleuve, en faisant dévier parfois la course des navires.

* * *

La rivière Saguenay est un gouffre profond parfois de mille pieds, taillé en plain granit, au sein d’énormes entassements de montagnes, par un terrible cataclysme qui remonterait aux plus lointaines époques, si l’on peut s’en rapporter à l’attestation géologique, aux témoignages offerts par l’étonnante physonomie du sol, par l’image de bouleversements répétés, par les épaisseurs profondes d’alluvion, de terre végétale, jetées comme au hasard, en énormes amas, soulevées comme le sein même de l’océan dans la tempête, puis s’affaissant dans des ravins de cent, deux cents, trois cents pieds de profondeur, tout cela brusquement et comme simultanément, sans cause explicable, si ce n’est par un épouvantable choc dans les entrailles de la terre et par le déchaînement des éléments qui en fut la suite. Il n’est pas de voyageur qui ne se sente pris d’une sorte de frémissement, d’épouvante mystérieuse, en présence de ce sombre fleuve et de ses formidables rives, à l’heure où le crépuscule grandissant s’épanche sur elles et où le bateau à vapeur, chargé de touristes émerveillés, rendus subitement silencieux, charmés et dominés à la fois, s’avance lentement vers son embouchure, que semblent garder, avec un front menaçant, de lourdes falaises sur lesquelles viennent se briser et se perdre les dernières lueurs du jour. Chaque branche d’arbre frissonnant alors dans le vent du soir devient un sourcil qui se fronce, et dont l’ombre se projette au loin sur les flots du Saint-Laurent lui-même. Ce large manteau noir, qui descend des sommets hérissés, encore tout pleins des longs roulements du tonnerre, remplit l’âme d’une terreur que l’imagination grossit d’un cortége de visions effroyables. À la vue de cette rivière presque insondable, enserrée, étreinte entre deux torses de montagnes qui ont l’air de se défier d’un bord à l’autre d’un infranchissable abime, on se croit en face d’une dernière empreinte du chaos, d’un dernier essai, ébauche violente d’une formation arrêtée dans son cours, et qui gronde, et qui s’irrite de ne pouvoir jamais se compléter, d’attendre en vain l’œuvre patiente, mais sûre, du temps qui accorde son heure à tout ce qui existe.

Les montagnes paraissent avoir été jetées là au hasard, comme dans une épouvantable mêlée où les combattants sont restés debout, foudroyés sur place. Dans ces entassements informes on respire comme un souffle encore tout récent de cataclysme, et bien des siècles encore passeront sans rien enlever à cette nature de son horreur tragique. Tout y tremble de l’entrechoquement, de la fureur des éléments repoussés dans leur essor : on se sent, en pénétrant dans ce chaos immobilisé, aussi petit que l’atôme, et l’on a comme une secrète terreur d’y être englouti sans retour.

Quand le Saguenay, jusqu’alors ignoré sur la carte du monde, s’est précipité pour la première fois dans cette gigantesque crevasse de mille pieds de profondeur, quand il entra pour la première fois dans ce lit bouleversé où les gouffres ne faisaient que de s’entr’ouvrir, ce dut être avec un bruit qui fit trembler au loin la terre ; il dut y plonger en bondissant, mugir avec des bruits d’abîme dans le chaos, et ses eaux, durant de longues, bien longues suites de siècles, escaladèrent sans doute de terribles sommets avant de conquérir enfin un niveau assuré et tranquille.

II

La rivière Saguenay, nous l’avons vu plus haut, débouche dans le fleuve Saint-Laurent, après avoir suivi un cours de quarante lieues environ depuis sa sortie du lac Saint-Jean. Ce cours est sujet à des déviations, à des écarts répétés, grâce à la fréquence des pointes de rocher, des caps qui se projettent dans la rivière, qui la détournent et la resserrent en précipitant son allure. À son embouchure, flanquée de deux pointes, l’une du côté ouest, la Pointe aux Bouleaux, l’autre, du côté est, la Pointe aux Vaches, on n’a pu trouver fond, dit M. Bouchette dans son « Dictionnaire Topographique de la Province », quoiqu’on ait jeté la sonde à une profondeur de près de deux mille pieds. Mais c’est là une erreur qui s’est malheureusement beaucoup accréditée depuis la publication de cet excellent ouvrage. Les sondages effectués en 1830 par le capitaine Bayfield, de la marine royale d’Angleterre, ont, il est vrai, corrigé les exagérations qui attribuaient à la rivière Saguenay une profondeur de quinze cents, de dix-huit cents et même de deux mille pieds en plus d’un endroit, mais la masse du public a persisté dans son erreur qui est devenue aujourd’hui une sorte de tradition. On n’en a pas moins continué, nonobstant la démonstration scientifique du contraire, à croire que le Saguenay est insondable. Or, la carte du capitaine Bayfield fait voir qu’à l’embouchure même du Saguenay, où, d’après la notion commune, on n’a pas trouvé fond à trois cent quarante brasses, la plus grande profondeur d’eau ne dépasse pas soixante-seize (76) brasses, et qu’elle augmente successivement jusqu’à quatre-vingt-huit, cent et cent huit brasses, dans l’espace de trois à quatre milles, en remontant la rivière, jusqu’à ce qu’elle atteigne sa plus grande profondeur, qui est de cent quarante-sept brasses, entre Passe-Pierre et l’Anse Saint-Étienne, à environ cinq milles de Tadoussac. Du reste, la profondeur du Saguenay est extrêmement variable et change brusquement. Parfois elle ne dépasse pas dix brasses, et, quelques arpents à peine plus loin, elle atteint jusqu’à 80, cent brasses, et même plus de cent brasses. Là où la profondeur est la plus constante et se maintient le plus uniformément, c’est entre le cap Éternité et la Descente des Femmes ; elle va plus d’une fois, dans le cours de cet espace, jusqu’à 145 brasses et ne descend nulle part au-dessous de cent. Le cap Éternité est à 39 milles de l’embouchure du Saguenay, et la Descente des Femmes à environ 47 milles.




Faisant suite à la Pointe-aux-Bouleaux et la prolongeant jusqu’à deux milles dans le fleuve, s’avance une batture de roches, en forme de demi-lune, ouverte du côté de l’est. Dans les mers du printemps, ces rochers sont entièrement couverts, mais l’eau y est toujours agitée ; au bout de ces rochers il y a une petite île de sable que l’eau ne recouvre jamais ; cette île et les rochers forment ce qu’on appelle la Pointe et la Batture-aux-Alouettes.

Entre la Pointe-aux-Alouettes et la Pointe-Noire, laquelle fait face à Tadoussac, une large indentation, creusée dans le rivage, forme la baie Sainte-Catherine qui a une largeur d’environ deux milles et une profondeur d’eau variant de dix à soixante-dix brasses.

De l’autre côté de l’embouchure du Saguenay s’avance également dans le fleuve la Pointe-aux-Vaches, dont le nom vient du walrus (morse), animal marin qui fréquentait autrefois ces parages et auquel les Basques faisaient la chasse. Elle est la partie la plus méridionale d’un banc de sable formé par alluvion, sur lequel s’élève aujourd’hui le village de Tadoussac. Cette pointe et la Pointe-aux-Bouleaux sont formées d’un sol extrêmement fertile, composé de bancs énormes d’argile dont l’épaisseur est de trente à quarante pieds dans le dernier endroit, et va jusqu’à deux cents pieds dans le premier. Cette argile est remarquablement déliée et contient beaucoup de chaux et un peu de fer.

* * *

Derrière la Pointe-aux-Vaches, aussitôt qu’on a dépassé l’embouchure du Saguenay, se présente le havre de Tadoussac, par le 48e degré, 6′, 41″ de latitude nord, et le 69e degré, 13′ de longitude ouest. Ce havre est formé par la pointe de l’Islet, qui le sépare du Saguenay au sud-ouest et de la terre ferme au nord-est ; sa largeur est d’environ un tiers de mille et sa profondeur d’un demi mille, à marée basse. Il est très sûr et protégé, par les montagnes environnantes, contre la plupart des vents qui règnent dans le Saint-Laurent. La mer y monte jusqu’à une hauteur de vingt et un pieds ; l’hiver, la glace s’y forme plus tard et, le printemps, disparaît plus tôt qu’à Québec, grâce à la profondeur de l’eau qui est beaucoup plus salée en cet endroit qu’elle ne l’est sur la rive opposée du fleuve, et à la prédominance des vents de nord-ouest qui poussent vers la rive sud tous les fragments de glace qui se forment à l’embouchure des rivières d’eau douce. Faisons remarquer ici en passant que les vents du nord-est et du nord-ouest se font sentir presque à l’exclusion de tous autres sur la rivière Saguenay ; le dernier surtout souffle parfois avec une extrême violence. Quant aux autres vents, ils y sont à peine perceptibles.

III

Si on laisse le havre de Tadoussac et qu’on tourne le précipice argileux de la Pointe-aux-Vaches, en côtoyant le littoral du fleuve, on ne tarde pas à pénétrer dans une petite baie au fond de laquelle coule le ruisseau du moulin Baude, à environ trois milles de Tadoussac.

C’est au fond de cette baie que se trouve le fameux banc de marbre dont il a été tant parlé pendant un temps. Ce banc est dans une position presque verticale et s’élève à une hauteur de cent cinquante pieds. Il repose en contact immédiat avec du gneiss syénitique et quelquefois se mêle avec lui, mais généralement il est pur et solide. « On pourrait à peu de frais en tirer des milliers de tonneaux », dit un voyageur qui était allé faire l’examen de ce banc dès 1826. « On pourrait en extraire, je pense, des blocs parfaits de quinze à vingt pieds de long, qui serviraient à l’ornement des édifices ; mais il n’est pas susceptible d’un poli bien fin ; cependant il vaut fort la peine d’être exploité. »




La découverte du marbre au moulin Baude est loin d’être chose nouvelle. En 1726, Charlevoix mouilla en cet endroit dans le Chameau, vaisseau de la marine royale française, et mit pied à terre au petit ruisseau qui se décharge dans le fond de la baie. C’est au banc de marbre qu’il fait peut-être allusion lorsqu’il dit « tout ce pays est plein de marbre » ; mais il est plutôt probable qu’il fut trompé par la blancheur de la surface des rochers avoisinants.

On a pris un jour ce marbre pour du gypse, on l’a broyé pour en faire du ciment et l’opération a parfaitement réussi. Il n’y a pas de doute qu’il ne soit un carbonate de chaux très pur, et son association avec le granit ou le gneiss le range parmi les marbres primitifs. On ne peut cependant le regarder comme étant d’une qualité excellente, et ce pour plusieurs raisons, entre autres qu’il est disposé en lames, et non pas en grains, comme le sont les marbres d’Italie, ce qui leur permet d’être aisément taillés en tous sens et augmente de beaucoup leur prix. Mais tel qu’il est, néanmoins, grâce à sa translucidité et à son éclatante blancheur, adoucie par une nuance de rose tendre, il peut servir aux objets d’ornement, tels que vases, lampes, etc., et être employé comme un des matériaux les plus économiques et les plus durables. Quant au gneiss et au granité syénitique avec lequel il est en contact, c’est une formation qui est commune à la double chaîne de montagnes qui borde le Saguenay de chaque côté, et à celle qui longe la rive sud du lac Kenogami. Sur le rivage, à l’embouchure du Saguenay, on aperçoit en outre de petits dépôts de fer magnétique.

* * *

Les gigantesques rochers de granit qui s’élèvent du sein de la rivière apparaissent souvent comme des falaises presque perpendiculaires dont les sommets sont stériles, en quelques endroits entièrement nus, et, dans ce cas, la blancheur de leur surface, causée par la décomposition commencée du feldspath qu’ils renferment, les fait ressembler à de la pierre calcaire. Ils paraissent aussi souvent d’une couleur enfumée ou noirâtre, et montrent à fleur d’eau une barre ferrugineuse rouge. À partir de Tadoussac, et en remontant la rivière, sur une longueur de trente milles, ces rochers, tous escarpés et d’une grande élévation, présentent invariablement la même forme mammaire, les mêmes sommets arrondis. Dans le creux de ces rochers désolés on remarque quelques pins et sapins très courts, des groseillers sauvages, des bleuets et une sorte de genièvre que les botanistes appellent savamment Juniperus sabina.



LA BOULE

Le premier de ces rochers qui frappe particulièrement le regard, dès qu’on a dépassé d’environ trois milles l’embouchure du Saguenay, est celui qu’on appelle « La Boule », nom qui lui a été donné à cause de sa forme arrondie. Assis sur une base gigantesque et formant une espèce de cap à l’extrémité d’une succession de rochers qui atteignent jusqu’à quinze cents pieds de hauteur, il s’avance considérablement dans la rivière, en rétrécit le cours et y occasionne par suite, au reflux des eaux, un fort courant et un remous contre lequel les petites embarcations luttent difficilement ; mais, en revanche, il offre un bon refuge aux bâtiments qui cherchent à s’abriter contre le vent de nord-ouest. La marée y atteint une hauteur de dix-huit pieds.

C’est à La Boule qu’ont été observées pour la première fois ces masses singulières de trapp, sorte d’agrégat qui se montre quelquefois sous forme de veines, d’autrefois en couches interposées et irrégulières, mais le plus souvent en morceaux isolés. Il est fréquemment très-magnétique : du reste, l’eau douce qu’on trouve à La Boule est fortement imprégnée de fer. Observons ici en passant que l’aspect trappéen est commun à presque toute la formation montagneuse du territoire du Saguenay, et que là où le trapp abonde, le terrain est plus épaissement boisé que lorsque c’est le syénite ; ajoutons aussi que le fer est fréquemment répandu dans toute cette région ; c’est ce que les arpenteurs ont observé à plusieurs reprises par les variations de l’aiguille aimantée, variations qui ont été parfois d’un degré, 30 minutes.

LE TABLEAU

Au nombre des montagnes qui, après la Boule, attirent le plus l’attention par l’étrangeté d’aspect et la singularité de la forme, mentionnons le Tableau, énorme rocher qui, à plusieurs centaines de pieds de hauteur, montre une surface verticale, coupée à arêtes vives, absolument unie et polie, qui lui donne l’apparence d’un véritable tableau et d’où lui est venu le nom qu’il porte. Cette surface est entièrement vierge et le voyageur, en l’apercevant, se prend à regretter que les principaux faits de l’histoire du Saguenay n’y soient pas écrits en lettres qui défieraient les injures du temps. Cet abrégé chronologique, écrit entre l’abîme des eaux et l’immensité du ciel, serait sans doute le plus merveilleux des monuments à transmettre aux générations futures ; restent seulement à trouver le peintre qui oserait l’entreprendre et le gouvernement qui en ferait les frais.

Le Tableau est à environ cinquante milles de Tadoussac.

LES CAPS « TRINITÉ » ET « ÉTERNITÉ »

Mais aucun rocher, parmi tous ceux dont la bordure violente et tourmentée fatigue les eaux qui la caressent, et dont les cimes sourcilleuses se penchent sur le Saguenay en l’inondant de leurs ombres, n’égale en étrange et formidable majesté les deux caps dont les noms seuls éveillent dans l’imagination le sentiment d’une exceptionnelle grandeur. Ces deux caps sont ceux de l’Éternité et de la Trinité, géants des monts qui plongent à près de mille pieds de profondeur dans la rivière et qui s’élèvent tout droits de cet abîme jusqu’à une hauteur de quinze à dix-huit cents pieds, comme si les entrailles de la terre, fatiguées d’un pareil fardeau, les avaient rejetés brusquement d’un seul coup.

Le cap Éternité est plus haut que son frère jumeau, mais il s’est quelque peu adouci sous la main des âges et il a laissé une épaisse chevelure de sapins couronner en paix son front et descendre sur ses flancs creusés de rides profondes. Il a une forme à peu près régulière et non le torse ni l’encolure violente du cap Trinité, qui semble vouloir à toute heure déclarer la guerre aux éléments. Et ce caractère, celui-ci le communique à tout ce qui l’entoure ; on n’arrive à lui qu’après avoir vu défiler devant soi tout un rang de rochers abruptes, jetés en désordre sur le front de bataille, et qui ont pris place à la hâte pour essuyer le premier choc, pour recevoir la formidable averse des cieux irrités. On les dirait toujours en colère, à entendre leurs mugissements répondre aux vents de l’espace, à les entendre sourdement gronder au moindre bruit, ou quand les eaux, repoussées sous la proue des navires, se rejettent sur leurs flancs tumultueux. Écoutez… le sifflet du bateau à vapeur a retenti ; l’écho dormait tranquille dans les antres profonds des noires montagnes ; soudain, à ce cri aigu qui traverse l’air, il s’éveille, il s’agite, il pousse un gémissement terrible qui, sorti des entrailles du cap, se précipite de vallées en vallées et de ravines en ravines, court comme un long frissonnement le long des rivages, s’engouffre dans les précipices, les remonte en bondissant, frappe les plateaux lointains, puis doucement, se ralentit, se calme et va s’éteindre enfin dans quelque gorge étroite où il arrive comme étouffé.

On a donné au cap Trinité son nom parce qu’il est en réalité formé de trois caps égaux de taille et d’élévation, dont le premier comprend également trois caps disposés en échelons et formant comme trois étages superposés. Tous ces caps, dressés à pic, présentent une vaste face nue, taillée à arêtes vives, coupée net et comme dans le même moment par quelque instrument mystérieux de la nature. En face, de l’autre côté de la rivière, et comme pour apporter un contraste de plus dans ces lieux où le contraste abonde, où les aspects varient et se combattent pour ainsi dire si souvent, on voit s’élever humblement sur la rive un petit chantier de bois de corde et de bardeaux,

tandis que derrière les deux grands caps Éternité
Buies - Le Saguenay et le bassin du Lac St-Jean, 1896 (page 53 crop).jpg
BATELETS À VAPEUR, VOYAGEANT SUR LE SAINT-MAURICE, (PROPRIÉTÉ DE M. JOHN RITCHEL).

et Trinité, à l’abri de leurs énormes rocs, tantôt boisés,

tantôt chauves, repose tranquillement une petite baie où les bâtiments de toute dimension peuvent trouver asile, et au fond de laquelle s’entr’ouvre une coulée pour donner passage à un ruisseau à travers les montagnes.

Ces deux caps sont à une distance de quarante et un milles de l’embouchure du Saguenay.

* * *

Au nombre des autres caps de la rivière, citons encore le cap Diamant et le cap Rouge, tous deux sur la rive nord, le premier à quarante-cinq milles, le deuxième à cinquante-six milles de son embouchure ; puis le cap Saint-François, en face de Chicoutimi, et trois milles plus haut, le cap Saint-Joseph. Sur la rive sud on remarque le cap à l’Ouest, qui commande l’entrée de la baie Ha ! Ha ! En face de lui, sur la rive nord, s’élève perpendiculairement le cap à l’Est, dont la base est chargée d’énormes blocs de granit détachés de son sommet, et dans les interstices desquels quelques épinettes et bouleaux nains ont trouvé assez de sol végétal pour prendre racine. Ces deux caps s’avancent considérablement dans la rivière et la rétrécissent au point de ne plus lui laisser entre eux qu’une largeur de quarante-huit chaînes.

Le Saguenay contient aussi quelques rares îles de petite dimension et de peu d’importance ; telles sont l’île Saint-Barthélémy ou île Coquart, nom qui lui a été donné en l’honneur du Père Coquart, l’avant-dernier missionnaire jésuite qu’ait eu le Saguenay, et qui mourut à Chicoutimi en 1765 ; et l’île Saint-Louis, de deux milles de long sur un mille de large, que l’on dit offrir le premier bon port de mouillage, en remontant de Tadoussac.

ANSES OU BAIES

Les rives du Saguenay sont élargies par un assez grand nombre de petites baies, communément appelées anses, qui servent d’abri, suivant la profondeur d’eau, soit aux navires d’outremer, soit aux goélettes ou aux petites embarcations quelconques. Mentionnons entre autres l’anse à la Barque, l’anse à l’Aviron, la baie des Rochers, la baie Trinité, la baie Éternité, l’anse aux Cascades, l’anse aux Foins, la baie du Gros Rocher, qui est un excellent havre pour les navires, et enfin la Descente des Femmes. Cette dernière tire son nom de l’aventure de quelques Indiennes qui, envoyées à la recherche de secours par leurs maris mourant de faim, débouchèrent sur le Saguenay en cet endroit, après avoir marché longtemps le long d’une petite rivière qui y conduit. Comme détail, ajoutons que la Descente des Femmes est formée de trois petites anses qui se suivent et qui s’appellent respectivement Anse à Cléophe, Anse à Alexandre Simard et Anse à Grenon. On y fait du bois de corde et des bardeaux. La Descente des Femmes contient une petite étendue de terre arable qu’on peut évaluer à une soixantaine d’acres.

L’Anse à Peltier, dans laquelle se jette une rivière du même nom, vis-à-vis le cap à l’Ouest, offre un bon port aux navires océaniques.

L’Anse Sainte-Marguerite, sur la rive nord de la rivière, est un bon havre pour les goélettes et renferme une petite étendue de terre cultivable.

L’Anse Saint-Étienne, sur la rive sud, est à neuf milles de Tadoussac. À l’origine, quelques familles de pêcheurs seulement s’y étaient établies ; mais dès l’hiver de 1882-83, l’endroit prenait une importance considérable. La maison Price, frères et cie y faisait construire une vaste scierie qui ne débite pas moins de 9 à 10 millions de pieds de bois par année. En été, cet établissement donne de l’emploi à 250 hommes environ ; l’hiver, on en compte de 500 à 600 qui font l’abattage du bois dans les forêts de pin et d’épinette. La population de l’Anse Saint-Étienne s’élève à près de 500 âmes.

La baie Trinité est un bon havre pour les bâtiments de toute dimension. Elle est entourée d’une étroite bordure de terre arable. La marée y monte jusqu’à une hauteur de vingt et un pieds.

L’Anse Saint-Jean, sur le côté sud du Saguenay, est à vingt-deux milles de l’embouchure de cette rivière. Elle a environ trois milles de largeur sur deux de profondeur et offre un abri sûr contre tous les vents. Elle donne son nom à la paroisse qui s’y est formée et qui compte plus de mille habitants établis sur les prairies et les coteaux fertiles qui entourent l’anse, et le long d’une petite rivière qui y prend son embouchure.

Pendant dix-huit ans la population de l’Anse Saint-Jean est restée stationnaire ; mais, à partir de 1859, elle a doublé rapidement en quatre années, de telle sorte qu’elle s’élevait à 327 âmes en 1863. Toutes les familles nouvelles qui allaient s’y établir venaient de la Malbaie et des Éboulements.

Le Petit Saguenay n’était habité à cette époque que par deux familles seulement.

Les bateaux à vapeur, qui font le service du Saguenay, arrêtent à l’Anse Saint-Jean depuis que le gouvernement fédéral y a fait construire un quai en 1879.

* * *

La baie Ha ! Ha ! ou Grande-Baie, comme on l’appelle encore, a une importance et des dimensions qui ne permettent pas de la classer parmi les autres baies ou anses qui semblent de légers écarts, de petits renflements au cours ordinaire de la rivière Saguenay. Ce n’est pas encore tant par ses dimensions que par la grandeur de son aspect et par le cadre qui l’entoure qu’elle frappe le regard du voyageur. Les Indiens l’ont appelée Heskuewaska, et les Français Ha ! Ha !, sans doute pour exprimer leur étonnement de ce que l’ayant prise pour une continuation de la rivière Saguenay, ils y pénétrèrent et la trouvèrent sans issue. Située à plus de soixante milles de Tadoussac, par le 48e degré, 22′ de latitude nord, et le 70e degré, 11′ de longitude ouest, elle a environ deux lieues de profondeur sur une lieue de largeur. Cette baie, où la marée monte jusqu’à une hauteur de dix-sept pieds et où la profondeur d’eau varie constamment sur tout son parcours, étant de 95 brasses à son embouchure, de 133 à un endroit de la rive sud, et de 15 brasses seulement quelques pas plus loin, est un vaste port où le mouillage est partout sûr et à l’abri de tous les vents pour les navires de toute grandeur.

La Grande-Baie est entourée d’un cercle de prairies qui en font le véritable commencement de la partie agricole du territoire du Saguenay. Aussi est-ce vers elle que se porta le premier effort, le premier mouvement de la colonisation, lorsque ce pays mystérieux, que la fable avait enveloppé jusque là de voiles impénétrables et auquel la légende prêtait les plus terribles aspects, vit enfin arriver sur son sol les pionniers précurseurs des importants et nombreux groupes de population qui se sont formés depuis. « La baie Ha ! Ha !, dit M. Bouchette, paraissait évidemment avoir été formée par la nature pour être le siége principal du commerce de toute cette partie du territoire du Saguenay : 1o À cause de la grande étendue de pays plat qui l’environne, qui s’étend d’un côté jusqu’à Chicoutimi et, de l’autre, jusqu’au lac Kenogami. 2o À cause du havre qu’elle offre aux vaisseaux de ligne de première classe, qui peuvent entrer directement dans la baie, avec presque le même vent qu’il leur faut pour monter le Saguenay, et mouiller dans la seconde baie qui paraît avoir été formée tout exprès pour servir de darse. »

RIVIÈRES

Plus de vingt-cinq rivières, dont douze navigables en canot, et deux ou trois dans des bâtiments de petite dimension, apportent leurs eaux à la rivière Saguenay. Le cours de celle-ci est constamment navigable depuis son embouchure jusqu’à la Pointe des Roches, située sur la rive nord, à douze milles en deçà de Chicoutimi, et depuis la Pointe des Roches jusqu’à Terre-Rompue, dix-huit milles plus loin, lorsque la mer est haute.

C’est le long de ces rivières seulement que se trouvent les établissements des colons ou des pêcheurs, si l’on en excepte les deux paroisses de l’Anse Saint-Jean et de Sainte-Marguerite, parce que leurs rives seulement présentent des morceaux de terre arable échappés du chaos des montagnes. Il y a longtemps, bien longtemps, le cours de ces rivières, jusqu’au loin dans l’intérieur, était flanqué d’épaisses forêts de pins que les feux ont fait disparaître, sans qu’une nouvelle pousse les ait remplacées depuis lors.




Les rivières qui se déchargent dans le Saguenay sont en général de petite dimension. On peut citer néanmoins la petite Saguenay, qui se prolonge dans l’intérieur jusque vers la Malbaie et qui était autrefois un excellent endroit de chasse pour les sauvages ; la rivière Saint-Jean qui tombe dans l’anse de ce nom, la rivière Éternité et la rivière à Mars ; celle-ci se décharge dans la baie Ha ! Ha ! : toutes ces rivières sont du côté sud ou ouest du Saguenay.

Sur la rive nord on remarque la Sainte-Marguerite, qui est le plus grand de tous les tributaires du Saguenay et dont le cours suit une direction parallèle à celui-ci. La compagnie des Postes du Roi y avait autrefois une pêche où, dans une bonne saison, on prenait jusqu’à cinq ou six cents saumons ; c’était aussi un des meilleurs endroits de chasse pour les Indiens. La navigation de la rivière Sainte-Marguerite est très rude et accessible seulement aux petits canots jusqu’à une distance de vingt à trente milles. Sa largeur est communément d’un acre et de près de deux à son embouchure. De chaque côté le sol était jadis couvert de bois de différentes espèces, qui devenaient de plus en plus dures à mesure que l’on remontait la rivière. Si l’on en remontait ainsi le cours l’espace d’une vingtaine de milles, on trouvait par endroits des morceaux de bonne terre coupés par des chaînons de montagnes.

Aujourd’hui les bois ont à peu près disparu, et les lopins de terre arable sont livrés à la culture.

Viennent ensuite, toujours sur la rive nord, les rivières Pelletier, des Outardes, du Caribou, Shipshaw et Valin. Cette dernière tombe dans le Saguenay à quatre lieues au-dessus de la baie Ha ! Ha ! et communique dans l’intérieur avec la rivière Betsiamis, qui se décharge dans le Saint-Laurent, à vingt lieues plus bas que Tadoussac.

Mentionnons enfin la rivière Chicoutimi ou Shekutimish, ce qui veut dire en indien « plus loin elle est encore profonde ». Prenant sa source à la hauteur des terres, près du lac Jacques-Cartier, dans le comté de Montmorency, elle arrive à travers les montagnes jusqu’au lac Kenogami dans lequel elle se jette. Après avoir mêlé ses eaux à celles de ce lac, elle en sort par son extrémité occidentale et court se précipiter dans la rivière Saguenay, après avoir été interrompue par plusieurs portages qui en rendent la navigation impossible autrement qu’en canot.

* * *

Nous voici maintenant parvenus à un point où il est impossible de continuer l’exposé physique et géographique de la région du Saguenay sans initier le lecteur aux commencements et aux développements des principaux centres de population de la partie de cette région que nous avons décrite. L’histoire est tellement liée à la géographie et contribue à la modifier, du moins dans ses ses aspects extérieurs, à un tel point que l’une ne peut plus être comprise sans le secours de l’autre ; voilà pourquoi nous voulons, avant d’aborder la description géographique du bassin du lac Saint-Jean, compléter par des notions historiques celles que nous venons de faire du territoire compris entre Tadoussac et la presqu’île de Chicoutimi, à la suite de laquelle commence, à proprement parler, le bassin du Lac. C’est ce qui va faire la matière des chapitres suivants.