Le Saguenay et le bassin du Lac St-Jean/Chapitre 7

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Léger Brousseau (p. 141--).

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CHAPITRE VII




CHICOUTIMI




I


Après avoir dépassé le canton Bagot, en remontant la rivière Saguenay, on arrive bientôt à Chicoutimi, le grand centre du commerce, de l’industrie, de toutes les affaires en général des deux régions du Saguenay et du Lac Saint-Jean.

Chicoutimi, situé sous le 48e degré, 25’, 5” de latitude nord, au confluent de la rivière Chicoutimi et de la rivière Saguenay, à cinq milles en deçà de Terre Rompue, endroit où cette dernière cesse d’être navigable, et à 68 milles de Tadoussac, date, comme fondation, de l’année 1840. Avant cette époque, il n’y avait là qu’une mission, une petite chapelle où se rassemblaient les sauvages de retour de leurs chasses, et un poste à l’usage de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

La chapelle, la mission, le poste et une ou deux autres bâtisses étaient toutes construites ensemble sur un roc de granite, qui domine le canal étroit par lequel se précipite une chute de 40 à 50 pieds de hauteur dans le bassin qui forme partie du havre de Chicoutimi. L’établissement de la Compagnie consistait en une maison commode pour l’agent, bâtie sur une colline d’où la vue s’étendait sur le havre et sur la rivière, en un magasin élevé près du lieu du débarquement, en une boulangerie, en étables et en granges entourées de plusieurs pièces de terre cultivées, ainsi que d’un jardin où l’on recueillait plusieurs espèces de légumes, et principalement des patates. Sa situation centrale entre le lac Saint-Jean et le Saint-Laurent, et la grande quantité de terre cultivable qui se trouvait dans les environs, en avaient fait l’entrepôt principal de la Compagnie à l’intérieur et le marquaient d’avance pour être le marché général de toute cette partie du pays, le jour où elle s’éveillerait à l’industrie et à l’activité commerciale.

Quoique les rochers y soient nombreux, le sol est très propre à la culture ; mais on n’y récoltait autrefois que des patates et quelques autres légumes à l’usage du poste, et l’on allait chercher le foin pour les bestiaux à neuf milles en bas de Chicoutimi, sur la rive gauche du Saguenay, à l’endroit appelé « Les Prairies ». « Le terrain qui environne Chicoutimi est excellent, dit M. Nixon, ayant l’apparence d’être composé d’une riche marne mêlée d’un bon sable. M. Andrews, le commis du poste, qui y reste depuis six ans, a deux bons carrés de patates du plus bel aspect et une couche de concombres ; l’année dernière il a cultivé des melons en plein air. Tout ce qui croît à Montréal croîtrait ici. Il nous informe que s’il était pour s’établir sur une terre dans le Saguenay, il se fixerait de préférence tout vis-à-vis du poste, du côté nord, ou au sud, à un quart de mille au dessus. Sur une question à cet effet, il répondit que si un homme s’occupait uniquement de jardinage, il n’y a pas autour de Montréal un seul jardin dont le produit égalerait celui qu’on pourrait recueillir en cet endroit. Dans le mois de mai, aux grandes mers du printemps, l’eau monte ici de seize à dix-huit pieds. »

« Le roc de granite syénitique sur lequel est construit le poste », dit à son tour M. Baddeley, le géologue de l’exploration de 1828, « est traversé d’une manière remarquable par des veines de feldspath et de trapp… Nous avons observé dans le roc quelques noyaux de fer magnétique. Il y a sur le rivage, au-dessous de la résidence du poste, une veine de trapp curieusement tortueuse qui descend dans le roc. Nous y avons trouvé aussi un fragment de calcaire siliceux. Il paraît qu’il y a une vingtaine d’années on faisait de la chaux au poste, et l’on montre l’emplacement du fourneau où se voient encore des morceaux de pierre calcaire à demi brûlés. Si cette pierre venait de quelque dépôt calcaire du voisinage, on n’a pu le découvrir ni en rien savoir ; mais celle en question aurait pu être apportée pour l’occasion de la Malbaie ou de la Baie Saint-Paul, où la pierre calcaire abonde. »

* * *

Le rivage du nord, en face de Chicoutimi, est formé de hauteurs brisées et montueuses, ordinairement boisées d’épinette, de petit pin rouge et de bouleau blanc, laissant cependant par endroits une lisière d’argile entre elles et les bords de la rivière. C’est cette lisière qui est mise en culture par les habitants. En remontant la rivière à partir de cet endroit, sur une longueur d’environ cinq milles, on arrive au cours d’eau du Marais où le Saguenay devient obstrué par des rochers et des rapides. La mer y monte de sept pieds, et, au portage de Terre-Rompue, environ un mille au-dessus du confluent de ce cours d’eau et du Saguenay, le flux de la mer devient à peu près imperceptible. C’est là que le Saguenay cesse d’être navigable, après un parcours de 74 milles, depuis son embouchure.

C’est à Chicoutimi que se trouve le principal établissement de la maison Price, en même temps l’un des plus considérables de toute la province. Il a été le noyau du village naissant et est resté longtemps la source où

s’alimentaient toutes les autres branches du commerce
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Scierie des RR. PP. trappistes à Mistassini lac st-jean.

local. C’est à l’embouchure de la rivière qui lui déverse

ses eaux par une chute perpendiculaire de quarante pieds, tout près de l’ancien poste, qu’a été installée la grande scierie de la maison Price. Là, les beaux bois du Saguenay sont convertis en madriers, en colombages, bardeaux, lattes, boîtes d’emballage, lambris, allumettes et pièces de pavage : pas une retaille qui ne soit utilisée. L’été, les navires d’outre-mer viennent charger ces bois à un mille au-dessous des moulins, tandis que, l’hiver, la coupe des billots qui les met en activité procure un emploi lucratif à quantité de colons pauvres ; le chantier, nom qu’on donne à la fois à la scierie et à l’ensemble des habitations qui l’entourent et où logent les travailleurs, constitue en outre un marché avantageux pour les grains et le fourrage dont les cultivateurs peuvent disposer.


II


« Lieu remarquable pour être le terme de la belle navigation et le commencement des portages » : c’est ainsi que le Père Lejeune désigne Chicoutimi dans ses Relations.

Mgr. Laflèche, évêque de Trois-Rivières, donne à ce nom la signification et l’origine suivantes : Chicoutimi, « jusqu’où c’est profond » (en langue crie). De Ts’ks, « jusque là », et timeur, « c’est profond ».

Nous trouvons dans les notes du Père de Crépieul que, vers 1670, une petite chapelle y fut bâtie aux frais du sieur Hazeur par Paul Quartier, charpentier, Côté et Paillargeon, sous la direction de Robert Drouart.

La mission de Chicoutimi, qui se confondait dans les premiers temps avec celle de Tadoussac, en fut séparée vers la fin du dix-septième siècle. Ainsi, le Père Bonaventure Favre, dont on trouve, les actes dans le registre de cet endroit, de 1691 à 1699, s’intitule « Missionnaire de Saint-Charles de Métabetchouan, sur le Lac Saint-Jean ou Peiokoniagamy, qui tombe dans la rivière Chégoutimy ».

Les registres ont continué d’être tenus ensuite successivement par le Père de Crépieul, de 1693 à 1702, puis, de 1703 à 1709, par le Père Louis André ; enfin, après une longue interruption d’une douzaine d’années, par le Père Laure qui fit construire une nouvelle chapelle sur le petit coteau, appelé coteau du Portage, où se trouvait également son habitation. Cette chapelle, sur laquelle nous donnons plus loin quelques détails, a subsisté jusqu’en 1850 ; on avait cessé d’y faire l’office en 1849, parce qu’elle était presque tombée de vétusté.

Le Père Laure demeura chargé de Chégoutimy jusqu’en 1737 ; le dernier Jésuite qui ait desservi cette mission est le Père de La Brosse, jusqu’en 1782, époque de sa mort. Pendant environ cinquante ans après, Chicoutimi, comme tous les autres postes du Roi, fut visité chaque année par un missionnaire qui y allait dans les mois de juin et juillet et y demeurait environ six semaines, enseignant un catéchisme en langue montagnaise, que les Jésuites avaient composé pour les néophytes indiens. C’est en 1846 que le premier curé y fut installé régulièrement.

* * *

En 1860, la paroisse de Chicoutimi était déjà grande et renfermait un village considérable, puisqu’il s’y trouvait 72 emplacements. On y comptait six écoles, dont deux modèles, fréquentées par 188 enfants. Le recensement fait par le curé montrait que la population de l’endroit était venue principalement de la Malbaie, qui avait fourni deux cents âmes ; les Éboulements en avaient donné 66 et la Baie Saint-Paul, 37. Les chantiers de M. Price employaient environ deux cents étrangers. Vingt familles nouvelles étaient arrivées au printemps de 1859. En 1858, il s’était fait 190 baptêmes, 44 mariages et 61 sépultures. En 1863, il y avait dans la paroisse de Chicoutimi 567 familles, comprenant 3,254 âmes : en 1868, 623 familles — 3,530 âmes ; en 1873, 655 familles — 4,035 âmes ; en 1878, 739 familles — 4,628 âmes.

Le 19 mars, 1870, cent deux familles perdirent dans un incendie qui enveloppa le Saguenay tout entier les fruits de leurs travaux et des nombreux sacrifices qu’elles s’étaient imposés pour s’établir sur les terres nouvelles.




C’est en 1874 que la compagnie des bateaux à vapeur du Saint-Laurent établit une ligne régulière entre Québec et Chicoutimi, ; au printemps de 1875, le gouvernement fédéral faisait construire un quai à ce dernier endroit.

En 1879, le gouvernement fédéral fit enlever les roches et creuser les battures qui embarrassent le chenal en aval de Chicoutimi. On espérait que, ces travaux terminés, les bateaux à vapeur et les voiliers pourraient se rendre à Chicoutimi à marée basse.

À l’entrée du chenal furent placés deux phares d’alignement, à 910 pieds d’intervalle l’un de l’autre. Ce sont deux feux catoptriques qui doivent être vus à cinq milles de distance.

Huit autres phares, dont nous ne pourrions guère indiquer la situation ni l’éloignement respectif les uns des autres qu’au moyen d’une carte spéciale, tous destinés à indiquer le chenal du havre de Chicoutimi, ont été placés pour la première fois en 1873 et pourraient tous être aperçus à d’égales distances, n’étaient les détours du chenal qui contrarient et font varier la portée des feux.

* * *

La maison Price charge en moyenne de trente à trente-cinq bâtiments par année à Chicoutimi, et, dans d’autres ports de la province, une cinquantaine, ce qui fait de 80 à 85 bâtiments en tout. Les bois qu’elle exporte sont pour la plus grande partie dirigés vers la Grande-Bretagne ; elle en envoie aussi à La Plata, au Pérou, au Chili, en Espagne, au Portugal, en France et même en Australie.

En 1862, les eaux du Saguenay transportaient 43,289 billots de pin blanc, 7,000 billots d’épinette et 715 pièces de bois de construction pour les navires, outre une immense quantité de madriers, de planches et de bardeaux, qui était expédiée en goélette. Dès 1850, on estimait la valeur du bois directement exporté en Europe à $180,000, sans compter le commerce que la maison Price faisait avec la province du Bas-Canada et avec les États-Unis. Depuis lors, de grands travaux ont été exécutés pour faciliter le glissement des billots sur les eaux du Saguenay et pour développer en général le commerce du bois qui a été jusqu’à présent la principale industrie de la région saguenayenne. On peut signaler entre autres une somme de $41,000 que le gouvernement a dépensée pour faire construire une glissoire et une estacade, mais les droits que le gouvernement a perçus de la maison Price pour le passage des billots lui ont rapporté bien au delà de ce montant.

La glissoire a une longueur de 5,840 pieds et l’estacade en compte 1,344 ; il y a en outre les digues, les quais et les barrages. La glissoire a été faite pour éviter les rapides qui se trouvent entre le lac Saint-Jean et la rivière Saguenay. Ces constructions couvrent une étendue d’environ six milles et sont situées sur la Petite Décharge : commencées en 1856, elles ont été terminées en 1860.

En 1878, la maison Price faisait 188,155 billots d’épinette, contre 7,000 seulement en 1864. Mais, en revanche, elle n’a livré au commerce que 12,897 billots de pin, sur lesquels pas plus de quatre mille étaient de pin « étalon ». C’est que les incendies ont opéré de terribles ravages dans le Saguenay ; ils y ont détruit presque tout le pin, et l’on considère l’exploitation de ce dernier article comme définitivement perdue pour cette partie du pays. Si l’on veut se faire une idée de ce qu’elle était, il y a une trentaine d’années, qu’on remarque ce simple fait. Un navire d’outre-mer, venu pour prendre une cargaison, avait trouvé le marché de Québec vide ; tout le bois disponible avait été expédié plusieurs jours auparavant. La saison était fort avancée ; il ne fallait pas à tout prix que le navire repartît sur lest ou passât l’hiver à Québec. On s’adressa à M. Price qui fit venir le navire à son chantier, et, en quinze jours, le bois abattu dans le seul voisinage du chantier, puis coupé et scié, était mis à bord du bâtiment et expédié en Angleterre.


III


À quelques pas de la scierie de Chicoutimi on voyait encore, il y a un quart de siècle, courbée sous le poids du temps, la vieille chapelle de la mission érigée par le Père Laure en 1727. Elle avait vingt-cinq pieds de long sur quinze de large, et était bâtie sur une éminence dominant le bassin qui se trouve au pied de la chute de la rivière Chicoutimi. C’était une relique pleine de touchants souvenirs. Les étrangers qui débarquaient à Chicoutimi s’empressaient d’aller la contempler, et ceux qui connaissaient quelque chose des anciennes missions du Canada, quelles que fussent leurs croyances religieuses, n’oubliaient pas de mettre dans leurs sacs de voyage quelques fragments de pierres ou autres objets appartenant à la chapelle, afin d’en conserver la mémoire. La pierre tumulaire du Père Coquart, mort à Chicoutimi en 1771, n’existait plus qu’en morceaux sur lesquels on distinguait encore quelques inscriptions latines. Les capitaines de navires se montraient avides de recueillir ces débris d’une époque pourtant récente et qui semblait déjà ancienne. Les registres, les livres d’église, les tableaux, les pierres gravées ont été perdus, abandonnés sans souci dans la chapelle ouverte à tout le monde. Cette chapelle contenait en outre une précieuse argenterie que les Oblats ont emportée en leur qualité de successeurs des Jésuites dans les missions du Saguenay ; mais cet acte a soulevé contre eux de vives protestations. À Tadoussac, où ils essayèrent de le répéter, les habitants faillirent faire une émeute. Ils s’élancèrent jusque dans la rivière Saguenay, à la poursuite des Oblats, et leur arrachèrent, entre autres objets, la cloche de la chapelle.




Le Père Laure écrivait dans son langage naïf, au sujet de la chapelle de Chicoutimi qu’il faisait construire, que la croix du clocher nouveau, posée en 1726, « avait été saluée de trente-trois martres par tous les sauvages charmés du coq ».

Michaux, célèbre botaniste français qui, à la fin du siècle dernier, se rendait jusqu’au lac Mistassini par le Saguenay, dans le simple but de faire une collection de plantes et de fleurs de l’Amérique du Nord, dit, en parlant de la première chapelle de Chicoutimi : « Ce bâtiment, construit en poutres équarries de cèdre blanc, thuya occidentalis, élevées les unes au-dessus des autres, était encore en bon état, et quoique ces poutres n’aient jamais été couvertes, ni en dedans ni en dehors, je les trouvai tellement intactes qu’elles n’avaient pas été altérées de l’épaisseur d’une demi-ligne, depuis plus de soixante ans. »

Aujourd’hui, l’on peut voir l’emplacement, où se trouvait cette antique chapelle, entouré d’un enclos en bois que M. David Price y a fait élever et où il a fait enterrer tout le bois de la chapelle, afin que cette dernière relique d’un des plus modestes, mais des plus intéressants monuments de notre histoire, ne fût pas exposée aux intempéries du temps ni à l’injure des hommes. De son côté, mademoiselle Price a fait de la vieille chapelle une esquisse en sépia qu’elle a donnée à l’évêché de Chicoutimi, et dont on peut trouver des reproductions chez le célèbre photographe de Québec, M. J. E. Livernois.

À côté de l’enclos qu’a fait élever M. Price se trouve le vieux cimetière indien. La croix de l’ancienne chapelle est dans la sacristie de la nouvelle église de Chicoutimi, et le crucifix a été transporté sur l’autel du couvent de l’endroit. Enfin, la porte de la sacristie, de même qu’une vieille armoire, appartenant jadis à la chapelle, sont conservées à l’évêché. Voilà tout ce qui reste aujourd’hui, voilà les seuls débris existants de ce qui abrita pendant plus d’un siècle la piété naïve des néophytes montagnais, à peu près disparus aujourd’hui.


IV


Dans la première édition de cet ouvrage, publiée en 1880, nous écrivions les lignes suivantes, au sujet de Chicoutimi : « En 1855, il n’y avait même pas encore de chemins dans cette cité nouvelle qui, « un jour peut-être renfermera des boulevards et sera éclairée à la lumière électrique. M. Price, père, n’y passait jamais qu’à cheval, ce qui ne veut pas dire que les travailleurs des chantiers y allassent invariablement en carrosse. Les chemins qui sillonnent aujourd’hui la paroisse n’ont été verbalisés et tracés qu’en 1855. Quant à la paroisse de Chicoutimi, elle comprend tout le canton de ce nom et une population de cinq mille âmes, en y comprenant, bien entendu, celle de la ville.

« Il ne faut pas croire que cette population soit avant tout agricole ; non, elle est en général pauvre, et les hommes préfèrent travailler aux chantiers, ou faire la cueillette des bluets et celle de la gomme de sapin. La gomme de sapin est en effet une des industries qu’exploitent les marchands de Chicoutimi ; ils en envoient tous les ans de quinze à vingt barils à Québec, à bord des goélettes. Là, elle sert à différents usages, entre autres à faire du vernis ; les Américains en tirent aussi de l’encre. Il n’y a pas encore longtemps, M. David Price l’exportait en gros pour les pharmaciens de la Grande-Bretagne.




« Chicoutimi est le siège d’un évêché érigé en 1878 et occupé en premier lieu par Mgr. Dominique Racine. C’est lui qui, pendant qu’il était curé de l’endroit, avant 1878, fit commencer la construction de la nouvelle église, très beau et très imposant édifice, élevé sur le penchant d’une colline que domine le collège et que l’on voit de fort loin sur la rivière Saguenay. Cette église promet de devenir un véritable monument, dans l’acception artistique de ce mot, si l’on peut lui apporter les embellissements et la perfection que fait pressentir sa physionomie actuelle. Deux magnifiques tableaux, placés de chaque côté du chœur, sont jusqu’à présent le plus bel ornement du nouveau temple. Ce sont des copies de Murillo représentant, l’une, la naissance du Christ, l’autre, l’apparition de la Vierge, qui ont été offertes par M. William Price fils, le représentant du comté de Chicoutimi à l’Assemblée Législative.[1] »

Un autre tableau, de grand mérite, s’élève presque à la voûte du chœur, en arrière du maître-autel, qu’il enveloppe de ses reflets mobiles et des teintes vigoureuses de son coloris. Ce tableau représente saint Ambroise interdisant au grand empereur Théodose l’entrée de la cathédrale de Milan. Placé dans le jour discret, recueilli, en quelque sorte mystérieux de l’abside, ce tableau semble revêtir une physionomie changeante et accentuer à chaque instant les impressions qu’il produit. La majestueuse stature de saint Ambroise, pleine d’autorité et de volonté inflexible, se détachant sur le fond du sanctuaire, en tons amples et vigoureux, attire les regards et les pas du visiteur dès le seuil de l’église, jusqu’à ce qu’il soit venu s’agenouiller au pied de l’autel et ait imploré la bienfaisante et toute-puissante protection du saint lieu.




Tous les édifices religieux de Chicoutimi, comprenant la cathédrale, l’évêché, le séminaire, le couvent du Bon Pasteur et l’Hôtel-Dieu St-Valier forment un groupe à part, distribué sur le versant escarpé d’un coteau qui précède et protège en quelque sorte la ville proprement dite. On les aperçoit nettement de très loin sur la rivière, et leur aspect inattendu tranche vivement sur la monotonie et la sauvagerie de cette nature saguenayenne qui sera longtemps encore sans essayer un sourire.

* * *

Lorsque la cathédrale actuelle fut commencée, en 1875, le diocèse de Chicoutimi n’était pas encore formé. Le curé, qui devait, être plus tard Mgr Racine, ne pouvait encore songer qu’à bâtir une modeste église paroissiale ; mais comme s’il eût pressenti l’avenir, il voulut que cette église prît, dès le début, des proportions qui permissent de suivre à l’intérieur un plan régulier, aussitôt que les ressources pécuniaires suffiraient à en développer le plan qu’il avait d’abord conçu.

Trois ans après avoir été commencée l’église était complétée extérieurement, en 1878, et ouverte au culte, au mois d’août de la même année, le jour même de l’intronisation du premier évêque. Dix ans plus tard, en 1888, le monument était complété, sauf l’intérieur, dont l’exécution était réservée au successeur du premier évêque. Ce successeur était Mgr N. Bégin, qui ne devait rester que trois ans à Chicoutimi et être appelé ensuite à Québec, en qualité de coadjuteur du cardinal Taschereau.




Ce qui constitue la beauté monumentale et la valeur artistique de la cathédrale de Chicoutimi, c’est son intérieur, véritable modèle du style corinthien le plus pur, qui n’a cédé, dans aucun des plus petits détails, aux réclamations du mauvais goût ni à cette conception puérile qui fait consister le beau dans l’accumulation des dorures et dans une ornementation criarde autant qu’exagérée.

« On ne trouve, dit M. l’abbé E. De Lamarre, préfet des études au collège de Chicoutimi, de légères dorures que sur les chapiteaux, les arcs-doubleaux, les arabesques de la voûte, les sculptures, le trône et la chaire ; mais elles y sont distribuées avec tant de mesure, de délicatesse et de goût, qu’elles cadrent parfaitement avec les lignes fines, nobles et gracieuses du corinthien.

« En effet, c’est le corinthien le plus pur qui règne dans tout l’édifice. Du seuil de la porte principale, l’aspect est magnifique. Ce vaisseau spacieux, de 220 pieds de longueur sur 72 de hauteur et 80 de largeur, se divise en trois nefs, séparées entre elles par une double rangée de colonnes cannelées, qui vont se confondre, par la perspective, avec les pilastres du chœur, pendant qu’elles s’élancent légères comme la prière, libres comme la pensée, et vont se couronner, à 50 pieds de hauteur, de leurs gracieux chapiteaux aux feuilles d’acanthe, ornées de légers filets d’or.

« L’entablement et la corniche, le trône de l’évêque et la chaire sont d’une grande pureté de style. On a voulu observer les règles du goût, jusque dans leurs plus petits détails. C’est ainsi que l’on a donné aux nefs latérales leurs rangées de pilastres, qui rompent la monotonie des longs pans, et ajoutent à la majesté et à la grâce de l’ensemble.

« Il y a dans ce corinthien toute la poésie, tout le charme que l’on retrouve dans la légende qu’on lui a consacrée, et que l’on me permettra de rappeler.

Callimaque, sculpteur athénien, se trouvant à Corinthe, alla se promener un jour à travers des tombeaux. Il aperçut, sur la tombe d’une jeune grecque, une corbeille de fleurs recouverte d’une large tuile.

Cette gracieuse corbeille était là sur le gazon, au milieu d’une touffe de cyprès et de lauriers-roses, et, de grandes feuilles d’acanthe s’étant épanouies, elles étaient venues se recourber en gracieuses volutes sur le bord de la tuile. Callimaque traça ce frais croquis sur son carnet, le régularisa et en fit le chapiteau de l’ordre corinthien.

Si cette légende n’existait pas, il faudrait l’inventer, tant elle a de fraîcheur et de vraisemblance. »

Longtemps avant qu’il eut été question d’y ériger une nouvelle cathédrale, quelques religieuses du Bon Pasteur de Québec s’étaient transportées à Chicoutimi et y avaient transformé en un embryon de couvent la maison où les habitants de l’endroit tenaient leurs réunions du dimanche, après la messe. Cette maison était à côté même de l’ancienne chapelle, à une petite hauteur de la colline. Bientôt le couvent avait pris le nom d’académie et l’on y voyait réunies, tous les ans, de soixante à soixante-dix élèves qui recevaient la pension et l’instruction, tout à la fois, pour la somme nominale de soixante dollars par année. Comme, en outre, il y avait toujours un petit nombre d’élèves incapables de payer même ce prix réduit aux dernières limites du possible, l’institution manquait assez souvent des choses nécessaires et l’évêque, nouvellement intronisé, était-il obligé de donner fréquemment du sien et d’envoyer au couvent des provisions de toute nature, sans compter l’argent qu’il lui fournissait et dont il dépouillait, pour cela, le budget déjà malingre de l’évêché.

À part les matières enseignées d’habitude dans les couvents, les élèves de celui de Chicoutimi apprenaient de plus à se former à l’enseignement, et fournissaient régulièrement des institutrices pour les écoles de leur vaste comté.

En 1886, les religieuses réussissaient à compléter leur académie en y ajoutant une aile qui en doublait, et au delà, l’étendue primitive. Jusqu’à ces années dernières, on y avait rarement compté plus d’une soixantaine d’élèves à la fois ; de nos jours, les élèves atteignent le chiffre de trois cents et elles ont en outre des institutrices laïques.

* * *

Une dizaine d’années après la fondation du couvent, on voyait, près du sommet de la colline couronnée par le monument érigé à la mémoire de M. William Price, le « père du Saguenay », s’élever les premiers murs de ce qui allait être le collége de Chicoutimi, institution qui devait un jour prendre un rang distingué même parmi les plus anciennes du Canada.

« Tous ceux qui entreprennent de fonder un collège dans notre pays, disait, lors de l’érection de celui de Chicoutimi, Mgr Tascheroau à Mgr Racine, meurent de folie ou de chagrin. » C’est en effet de chagrin qu’est mort, entre autres, M. Painchaud, fondateur du collége de Sainte-Anne de la Pocatière. Les moyens, pour ces sortes d’entreprises, sont bien rarement proportionnés aux besoins ; on commence avec les ressources qu’on a sous la main, n’importe lesquelles, on continue avec celles qu’on espère avoir et l’on finit invariablement, quelque beau jour, avec les capitaux de la Providence, cette suprême et infaillible ressource de toutes les bonnes œuvres.

La fondation du séminaire de Chicoutimi a été déterminée, en quelque sorte même précipitée, par une cause d’une nature particulière. Il existait alors, depuis trois ans, dans le village, une école protestante à laquelle les parents catholiques, presque tous sans exception, envoyaient leurs enfants. Le maître de cette école ne perdait pas une occasion de poursuivre le curé, plus tard évêque, de ses sarcasmes ou de ses invectives, quelquefois aussi d’imputations calomnieuses. Le curé, de son côté, exhortait les parents à ne pas envoyer leurs enfants à l’école dirigée par ce dernier : « C’est bien », lui répondirent enfin les parents, « nous n’enverrons plus nos enfants à cette école, mais donnez-nous quelque chose qui la remplace ». C’est là-dessus que le curé prit la résolution héroïque de fonder le collége, qui n’a causé sa mort ni par le chagrin

ni par la folie, mais où deux cents élèves reçoivent
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Pointe bleue, lac St-Jean.

annuellement le pain de l’instruction, qui est celui de la

vie ou, du moins, un moyen sûr de se le procurer.

Les élèves du collége de Chicoutimi peuvent suivre un double cours, s’ils le désirent, cours classique et cours commercial, ou ils ont le choix entre les deux. Ce choix dépend d’une foule de raisons, comme on le pense bien, et se fait même au besoin sans raison aucune. Les élèves des hautes classes, qui se sentent mordus de la tarentule littéraire, animal particulièrement homicide, s’exercent dans l’Oiseau-Mouche, petit journal qui s’envole une fois par semaine des presses du collége. C’est une publication mignonne, ailée, svelte, qui porte sur sa queue un grand nombre de grains de sel et, dans son corps de libellule, plus de littérature parfois et surtout de bonne critique littéraire qu’on n’en trouve dans de grands et gros organes, bourrés de matière à lire.

C’est aussi un prêtre du séminaire de Chicoutimi, monsieur l’abbé Victor Huard, qui a ressuscité le Naturaliste Canadien, disparu naguère avec l’abbé Provancher. Il a ajouté à la saveur de terroir, que cette publication possédait auparavant, la saveur littéraire qui lui manquait, et jusqu’à la pointe humoristique qui sert d’assaisonnement et ne fait rien perdre à la science de son autorité ou de sa profondeur, en la déridant à la dérobée.




Cent pas plus haut, entre les replis que forme la crête de la colline, émerge l’Hôtel-Dieu-Saint-Valier, fondé en 1884 et destiné primitivement à être un hôpital pour les marins que le nombre toujours croissant des navires, provenant de l’extension du commerce de bois, amenait dans le port de Chicoutimi. La direction en était confiée aux religieuses de l’Hôpital-Général de Québec. Deux ans plus tard, l’édifice était considérablement agrandi. Enfin, en 1895, la communauté en devenait propriétaire unique et en faisait, d’un simple hôpital de marine, un hospice général, un refuge pour les vieillards et les infirmes. Les religieuses y ont ajouté un orphelinat, qui sert d’asile à une trentaine d’enfants, mais qui peut en recevoir bon nombre de plus. C’est dans une chambre de cet hospice qu’expirait, au commencement de 1888, le premier évêque de Chicoutimi, Mgr Dominique Racine, qui fut appelé « l’Apôtre du Saguenay » et qui fut en réalité le père de la plupart des fondations de bienfaisance et d’instruction de cette contrée, jusque là encore si éloignée de nous, et pourtant si voisine, qu’il avait tant contribué à arracher à la barbarie.




À mi-descente de la falaise, sur un plateau étroit auquel des nivellements ont permis d’ajouter une terrasse, un jardin et quelques parterres, apparaît l’évêché, silencieusement assis, comme un solitaire en contemplation devant la profonde et énigmatique nature saguenayenne. Des chemins, ouverts dans le schiste et le gravier, ont rayé de quelques lignes plus douces et ont apaisé la rude physionomie de la colline ; ils mettent l’évêché en communication avec les autres édifices qui se sont groupés au hasard du terrain sur les reliefs du versant, et procurent aux penseurs et aux savants professeurs du collége des promenoirs incomparables pour se livrer à des méditations qu’aucun bruit, qu’aucun regard ne trouble. Immédiatement à la suite de l’évêché, s’offre un tournant qui permet de suivre au loin, bien au loin le sombre ruban de la rivière Saguenay, captive entre ses hautes et massives berges, qui la regardent, les sourcils toujours froncés, et la resserrent et l’étranglent de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle finisse par ne plus paraître, dans la perspective fuyante, que comme un mince filet d’eau allant s’engloutir dans les entrailles de la terre.

C’est Mgr N. Bégin qui a fait construire l’évêché de Chicoutimi, durant son court épiscopat qui ne s’étendit que de 1888 à 1891. C’est un beau et large édifice, en pierres et en briques, qui semble refléter l’esprit et le cœur de son fondateur. Il a gardé du prélat la physionomie accueillante et semble dire au passant soucieux de ne pas hésiter à franchir son seuil, qu’il n’entendra que des paroles amies, de douces exhortations et des consolations qui ne seront pas banales, pour son âme peut-être ulcérée par le spectacle de l’éternelle sottise humaine, bien plus douloureux encore à contempler et à subir que celui de la méchanceté elle-même.

Au fur et à mesure qu’il approche de la colline où se rassemblent les monuments religieux de Chicoutimi, le voyageur, l’œil encore chargé des visions formidables du « fleuve de la mort[2] », éprouve une impression exquise de soulagement. Depuis quelques heures, l’esprit violemment attiré et subjugué, il n’a pu reprendre possession de lui-même ; il a perdu presque jusqu’au souvenir et à l’image des lieux où la main de l’homme a corrigé les rudesses trop violentes et trop absolues d’une nature indomptée, et maintenant qu’il les retrouve, maintenant que les images de la civilisation reparaissent pour lui, son regard s’y attache avec une complaisance avide et son esprit ému les savoure avec reconnaissance.


V


Chicoutimi n’est plus la chétive bourgade, a moitié trempée dans une fondrière, qu’elle était encore il n’y a guère plus d’une vingtaine d’années. C’est aujourd’hui une petite cité très moderne, qui a mis flamberge au vent et qui entend faire parler d’elle. Longtemps immobilisés par l’éloignement, par l’absence de communications rapides, par une position géographique qui équivalait pour eux, l’hiver, à l’ensevelissement, les habitants de Chicoutimi n’avaient jamais rêvé pour leur bourg d’autre avenir que celui qui leur apparaissait dans le cadre étroit d’un chef-lieu de district ; ils n’avaient jamais pu rêver un progrès les surprenant au repos, passant à travers toutes leurs conditions d’existence, à la suite d’une force irrésistible, et leur découvrant d’immenses horizons nouveaux derrière leurs horizons villageois, à travers et par delà l’épaisse muraille de montagnes qui les tenait emprisonnés à vingt-cinq lieues dans l’intérieur du pays.

Un jour, jour à jamais inoubliable dans les annales du Saguenay, — c’était le 2 août, 1893, — un sifflement aigu et profond à la fois retentit à travers la campagne engourdie et fit bondir, effarés, tous les échos du rivage. C’était le cri de la première locomotive arrivant de Québec et annonçant au monde que la chose regardée comme la plus fantastique et la plus irréalisable était devenue un fait accompli et que, maintenant, « il n’y avait plus de Laurentides. » De ce jour, les habitants de Chicoutimi sentirent qu’ils avaient en eux un esprit ignoré qui attendait son heure et cet esprit, qui n’était autre que le démon fougueux du progrès, s’est emparé d’eux au point qu’ils ne peuvent plus s’arrêter et qu’ils font marcher de pair les constructions, les améliorations, les entreprises les plus diverses, comme s’ils n’avaient qu’à toucher une baguette magique pour en faire jaillir des réalités !

Les Chicoutiminois sont possédés d’un esprit d’entreprise formidable ; ils sont entrés, l’œil ardent et les poings serrés, dans la voie du "go a head". Ils iront loin si les circonstances les favorisent. Or, au nombre de ces circonstances, il faut mentionner le futur chemin de fer du Labrador, une des nécessités les plus impérieuses d’un avenir peut-être plus prochain qu’on ne croit, œuvre gigantesque qui changera la face du continent nord-américain, le mettra à trois jours de l’Europe et fera de Chicoutimi, en particulier, une des villes les plus importantes et les plus considérables de l’intérieur de ce continent. En attendant, ses citoyens s’adonnent à la création et au maniement des industries locales, dans lesquelles ils font preuve d’une habileté et d’une initiative de vieux praticiens.

Le conseil de ville, élu en 1895, a déjà fait merveille. Jusqu’à l’année précédente, les gens de l’endroit eux-mêmes avaient à peine remarqué les magnifiques cascades par lesquelles la rivière Chicoutimi se précipite dans la rivière Saguenay. Ces cascades ne sont pas à plus d’une quinzaine d’arpents en arrière de la petite ville ; elles bondissent au milieu de la forêt touffue et, en quelque sorte, jusque là inexplorée ; elles sont d’une beauté saisissante et font l’admiration et encore plus l’étonnement des étrangers qui se demandent comment une pareille force hydraulique, si voisine d’un centre considérable, ait pu être si longtemps inutilisée. Brisant leurs cours impétueux et les rejetant avec une fureur redoublée de chaque côté d’elle se dresse une île, d’un aspect extrêmement pittoresque, longue de quelques arpents et renfermant d’épais bouquets d’arbres. Loin de lui être fatale sa beauté l’a fait servir à l’un des nombreux projets que font éclore et que nourrissent les Chicoutiminois, depuis qu’ils ont l’inestimable avantage de posséder un chemin de fer. La bête de feu a tiré de l’obscurité et des ombres du dédain la bête d’eau qui attendait en mugissant. Une compagnie s’est formée, qui a acquis la propriété de l’île, qui y a érigé une usine électrique et qui, déjà, fournit la lumière électrique à la ville et aux particuliers. Mise en appétit et pleine d’une noble ardeur, cette compagnie va fournir le pouvoir moteur à une importante fabrique de lainages, élevée près du débarcadère des "steamers" du Saint-Laurent et qui doit fonctionner dans le cours de 1896 ; elle fournira en même temps le pouvoir moteur à la voie du tramway électrique qui doit être également construite, d’ici à deux ans, entre Chicoutimi et la Grande-Baie, tout cela par le fait de compagnies locales, à l’exception d’un moulin à pulpe que des capitalistes étrangers se proposent d’ériger dans le voisinage des cascades.

Ajoutons que depuis plus de deux ans un système téléphonique relie toutes les paroisses du centre du district entre elles et avec celles du Lac Saint-Jean. De plus, durant l’été de 1895, une compagnie, locale également, a construit un aqueduc en fer, pour distribuer à la ville l’eau saine et toujours fraîche de la rivière Chicoutimi. Jusqu’en 1895, il n’y avait pas eu de communications régulières avec la rive nord de la rivière Saguenay, où se trouvent cependant des paroisses importantes, comme Sainte-Anne, en face même de Chicoutimi, et pas plus d’à une demi-lieue de distance, largeur approximative de la rivière entre les deux berges de l’est et de l’ouest. Ce manque de communications assurées avec la rive sud avait longtemps nui aux établissements de la rive nord ; il n’avait jamais existé qu’un chétif service de chaloupes entre Chicoutimi et Sainte-Anne, et encore dépendait-il d’une foule de circonstances qui lui mettaient le plus souvent obstacle. Aujourd’hui ce service, devenu régulier et imperturbable, est fait par un chaland à vapeur qui, s’il n’a pas toutes les élégances d’un yacht américain, a du moins une bonne volonté et une promptitude à se mettre en route, toutes les deux heures, qu’on ne trouve que chez les chalands ayant l’instinct et la passion des traversées.

La ville de Chicoutimi, dont la population ne dépasse pas quatre mille âmes, renferme, depuis 1892, une banque qui y fait des affaires succulentes et qui a donné une forte poussée à toutes les industries, à toutes les entreprises. Hâtons-nous de mentionner, parmi ces dernières, un grand entrepôt frigorifique, pour emmagasiner le beurre et le fromage, que l’on est à la veille de construire. Il en était temps, car déjà s’était fondée, en 1895, une « Bourse » pour la vente des fromages, bourse rendue nécessaire par le grand nombre de fromageries et de beurreries qui existent dans la paroisse.

Chicoutimi possède à l’heure présente deux ponts en fer, outre un journal, fondé en 1887 et qui porte le nom significatif de « Progrès du Saguenay ». Nous faisons ce rapprochement sans arrière-pensée ; si nous avons placé le journal à côté des ponts en fer, nous l’avons mis également à côté des beurreries, ce qui fait voir notre absence de préjugés et notre heureuse impartialité.

Un dernier mot. Chicoutimi a vu s’élever, en 1893, la « chapelle du Sacré-Cœur », église en briques construite sur l’emplacement de l’ancienne chapelle des Jésuites. Elle est desservie par les prêtres de la cathédrale et offre un lieu saint à la population nombreuse qui travaille, dans le voisinage, aux scieries de la maison Price.

Le titulaire actuel de l’évêché de Chicoutimi est Mgr Labrecque, qui s’est empressé de marcher sur les traces de ses prédécesseurs en fondant, lui aussi, une institution religieuse. Cette institution, qui porte le nom de « Couvent du Bon-Conseil », a pris naissance en 1895 et compte actuellement une douzaine de religieuses qui habitent un édifice en briques, construit pendant la même année. L’objet principal de ce couvent est de former des maîtresses pour les écoles élémentaires des paroisses.

On voit que le génie des institutions utiles est traditionnel chez les prélats du diocèse de Chicoutimi.



  1. M. W. Price, fils, est mort depuis, au mois de juin, 1880, universellement regretté de tous pour la générosité et la noblesse de son caractère.
  2. On a vu plus haut que le nom de « fleuve de la mort » avait été donné primitivement à la rivière Saguenay.