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Le Salaire et le Travail des Femmes/01

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ETUDES MORALES.

LE SALAIRE
ET
LE TRAVAIL DES FEMMES

LES FEMMES DANS LA FABRIQUE LYONNAISE.

Comme il faut que tout soit attaqué en ce monde, et jusqu’aux choses les plus saintes, la famille elle-même a eu de nos jours ses ennemis. Nous sommes heureusement débarrassés de ces étranges théories, qui, pour réformer la société, commençaient par outrager la nature; mais les transformations rapides de l’industrie, en appelant de plus en plus les femmes dans les ateliers et en les arrachant à leurs devoirs d’épouses et de mères, créent pour la famille un péril d’une espèce toute différente et beaucoup plus grave. Faut-il s’opposer, coûte que coûte, aux progrès du mal? Faut-il le subir comme une nécessité de notre temps et se borner à chercher des palliatifs? C’est un problème d’autant plus difficile à résoudre qu’il intéresse à la fois la morale, la législation et l’industrie.

Les esprits absolus, qui se portent toujours aux extrémités, demandent que les femmes ne soient astreintes à aucun travail mercenaire. Diriger leur maison, plaire à leur mari, élever leurs enfans, voilà, suivant eux, toute la destinée des femmes. Ils ont, pour soutenir leur opinion, des raisons de deux sortes. Les unes, que l’on pourrait appeler des raisons poétiques, roulent sur la faiblesse de la femme, sur ses grâces, sur ses vertus, sur la protection qui lui est due, sur l’autorité que nous nous attribuons à son endroit, et qui doit être compensée et légitimée par nos sacrifices; ces sortes de raisons ne sont pas les moins puissantes pour convaincre les femmes elles-mêmes et cette autre partie de l’humanité qui adopte volontiers la manière de voir des femmes, qui ne connaît encore la vie que par ses rêves et ses espérances. Des raisons d’un ordre plus élevé se tirent des soins de la maternité et de l’importance capitale de l’éducation. Il faut un dévouement de tous les instans pour surveiller le développement de ces jeunes plantes d’abord si frêles, pour former à la science austère de la vie ces âmes si pures et si confiantes, qui reçoivent d’une mère leurs premiers sentimens avec leurs premières idées, et qui en conserveront à jamais la douce et forte empreinte.

Cette théorie, comme beaucoup d’autres, a une apparence admirable; mais elle a plus d’apparence que de réalité. De ce que le principal devoir des femmes est de plaire à leur mari et d’élever leurs enfans, il n’est pas raisonnable, il n’est pas permis de conclure que ce soit là leur seul devoir. Dans les familles riches, cette conclusion est pourtant acceptée comme une vérité inattaquable ; les hommes et les femmes tombent d’accord qu’à l’exception des devoirs de mères de famille, les femmes n’ont rien à faire en ce monde. Et comme pour la plupart d’entre elles cette unique occupation, même consciencieusement remplie, laisse encore vacantes de longues heures, elles se condamnent scrupuleusement au supplice et au malheur de l’oisiveté, atrophiant leur esprit par ce régime contre nature, exaltant et faussant leur sensibilité, tombant par leur faute dans des affectations puériles et dans des langueurs maladives qu’un travail modéré leur épargnerait. Ce préjugé est poussé si loin qu’il y a telle famille bourgeoise dont le chef ne parvient que difficilement par un labeur obstiné à satisfaire les besoins, tandis que sa femme, épouse vertueuse, tendre mère, capable de dévouement et de sacrifice, passe son temps à faire des visites, à jouer du piano, à broder quelque collerette. C’est à Lyon particulièrement que cette oisiveté des femmes de la bourgeoisie est complète : non-seulement les femmes des fabricans n’aident pas leurs maris dans leurs comptes, dans leur correspondance, dans la surveillance de leurs magasins, comme cela se fait avec beaucoup d’avantage dans les autres industries; mais elles demeurent ignorantes du mouvement des affaires au point de ne pas savoir si l’inventaire de l’année les ruine ou les enrichit. C’est bien peu respecter les femmes, c’est en faire bien peu de cas, que de perdre ainsi volontairement ce qu’elles ont d’esprit d’ordre, de bon goût, de rectitude morale, je dirai même de disposition à l’activité, car les femmes, quand nos préjugés ne les gâtent point, aiment le travail, elles sont industrieuses ; ces mollesses et ces langueurs où nous voyons tomber leurs esprits et leurs organes leur viennent de nous et non pas de la nature. Même pour la seule tâche dont elles sont encore en possession, pour la tâche d’élever leurs filles et de commencer l’éducation de leurs fils, croit-on qu’elles y soient propres, quand elles ne donnent point l’exemple d’une activité sagement dirigée, quand leur esprit manque de cette solidité que peuvent seuls donner le contact des affaires et l’habitude des réflexions sérieuses? Admettons que les femmes soient aussi frivoles qu’on le prétend, ce qui est loin d’être établi : on ne comprendra jamais quel intérêt la société peut avoir à entretenir, à développer cette frivolité, ou pourquoi notre monde affairé et pratique s’efforce de conserver aux femmes le triste privilège d’une vie à peu près inoccupée.

Il faut avouer que, si les femmes riches ne travaillent pas assez, en revanche la plupart des femmes pauvres travaillent trop. C’est pour elles que les soins du ménage sont pénibles et absorbans. Il y a une grande différence entre donner des ordres à une servante ou être soi-même la servante, entre surveiller la nourrice, la gouvernante, l’institutrice, ou suffire, sans aucun secours, à tous les besoins du corps et de l’esprit de son enfant. Les heureux du monde qui se contentent de secourir les pauvres de loin ne se doutent guère de toutes les peines qu’il faut se donner pour la moindre chose quand l’argent manque, de la bienfaisante activité que déploie une mère de famille dans son humble ménage, pour que le mari, en revenant de la fatigue, ne sente pas trop son dénûment, pour que les enfans soient tenus avec propreté, et ne souffrent ni du froid ni de la faim. Souvent, dans un coin de la mansarde, à côté du berceau du nouveau-né, est le grabat de l’aïeul, retombé à la charge des siens après une dure vie de travail. La pauvre femme suffit à tout, levée avant le jour, couchée la dernière. S’il lui reste un moment de répit quand sa besogne de chaque jour est terminée, elle s’arme de son aiguille et confectionne ou raccommode les habits de toute la famille, car elle est la providence des siens en toutes choses, c’est elle qui s’inquiète de leurs maladies, qui prévoit leurs besoins, qui sollicite les fournisseurs, apaise les créanciers, fait d’innocens et impuissans efforts pour cacher l’excès de la misère commune, et trouve encore, au milieu de ses soucis et de ses peines, une caresse, un mot sorti du cœur, pour encourager son mari et pour consoler ses enfans. Plût à Dieu qu’on n’eût pas d’autre tâche à imposer à ces patientes et courageuses esclaves du devoir, qui se chargent avec tant de dévouement et d’abnégation de procurer à ceux qu’elles aiment la santé de l’âme et du corps ! Mais il ne s’agit pas ici de rêver : ce n’est pas pour le superflu que l’ouvrier travaille, c’est pour le nécessaire, et avec le nécessaire il n’y a pas d’accommodement. Il est malheureusement évident que, si la moyenne du salaire d’un bon ouvrier bien occupé est de deux francs par jour, et que la somme nécessaire pour faire vivre très strictement sa famille soit de trois francs, le meilleur conseil que l’on puisse donner à la mère, c’est de prendre un état et de s’efforcer de gagner vingt sous. Cette conclusion est inexorable, et il n’y a pas de théorie, il n’y a pas d’éloquence, il n’y a pas même de sentiment qui puisse tenir contre une démonstration de ce genre.

Il ne reste donc qu’un refuge à ceux qui veulent exempter la femme de tout travail mercenaire : c’est de prétendre qu’en fait le salaire d’un ouvrier suffit pour le nourrir lui et les siens. Il ne faut, hélas! qu’ouvrir les yeux pour se convaincre du contraire. « En tout genre de travail, dit Turgot, il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui est nécessaire pour lui procurer la subsistance. » C’est en vertu de ce principe que les manufacturiers ont substitué peu à peu le travail des femmes à celui des hommes, et l’on sait ce qui serait arrivé, au grand détriment de l’espèce humaine et au grand préjudice de la morale, si le législateur ne s’était empressé de protéger les enfans contre les terribles nécessités de la concurrence. Il n’est donc pas permis d’espérer que le salaire d’un ouvrier soit jamais très supérieur à ses besoins, ou, ce qui est la même chose, que l’ouvrier, par son seul travail, suffise à ses besoins et à ceux de toute une famille. Il ne faut pas oublier non plus que la richesse d’un peuple résulte du rapport qui s’établit entre sa consommation et sa production. Si la France, nourrissant le même nombre d’ouvriers, produisait tout à coup une quantité moindre de travail, il est clair, ses dépenses restant les mêmes et ses bénéfices diminuant, que son industrie subirait une crise. Aussi ne peut-elle ni restreindre pour les hommes la durée du travail, ni se priver du travail des femmes et, dans une certaine mesure, de celui des enfans, à moins que les peuples rivaux ne fassent en même temps le même sacrifice. Toutes ces propositions étant des vérités d’évidence, on peut regarder comme établi que le travail de la femme est nécessaire à l’industrie, et que le salaire de la femme est nécessaire à la famille.

On dit que cette dure nécessité n’a pas été connue de nos pères; mais nous ne sommes plus au temps où la mère de famille filait le lin et tissait la toile pour les usages domestiques. La véritable économie consiste désormais à travailler fructueusement pour l’industrie, à recevoir d’elle les produits qu’elle livre à bas prix aux consommateurs. Ainsi le même travail, en changeant de nature, produit des résultats plus avantageux, et la tâche des femmes s’est modifiée sans s’accroître.

Il y aurait toutefois quelque exagération à regarder comme un malheur social cette obligation qui leur est imposée de contribuer par leur travail personnel à l’allégement des charges communes. Le travail en lui-même est salutaire pour le corps et pour l’âme, il est pour l’un et pour l’autre la meilleure des disciplines. Loin de dégrader celui qui s’y livre, il le grandit et l’honore. Jamais un homme de cœur ne verra sans quelque respect les nobles stigmates du travail sur les mains de l’ouvrier. La pitié, pour être saine à celui qui l’éprouve et profitable à celui qui en est l’objet, doit être fondée sur des infortunes réelles. C’est l’excès du travail qui est une peine et un malheur, mais non pas le travail. Ce qu’on peut espérer, ce qu’il faut demander avec une ardeur infatigable à Dieu et à la société, c’est que le travail des femmes soit équitablement rétribué, qu’il n’excède pas la mesure de leurs forces, et qu’il ne les enlève pas à leur vocation naturelle, en rendant le foyer désert et l’enfant orphelin.

Le travail, pour les femmes comme pour les hommes, est de trois sortes : le travail isolé, le travail de fabrique, et le travail des manufactures. Le travail isolé est le seul qui convienne aux femmes, le seul qui leur permette d’être épouses et mères; cependant il devient chaque jour plus rare et plus improductif, la manufacture absorbe tout, et la fabrique elle-même, forme intermédiaire entre le travail isolé et la manufacture, est menacée de périr, c’est-à-dire de se transformer. On pense généralement que, si elle se transforme en manufacture, ce sera un grand progrès pour l’industrie, et il sera facile de montrer que, si elle se changeait au contraire en travail isolé, ce serait un grand avantage pour la morale. Nos conclusions ne vont pas plus loin. Il y a une nécessité qui domine toutes les autres, c’est la nécessité d’avoir du pain. Malgré tous les dangers du travail en commun, surtout pour les femmes, il est encore possible de vivre honnêtement dans un atelier, et s’il fallait opter entre l’envahissement des manufactures et la ruine de notre industrie, la sagesse voudrait qu’on préférât les manufactures; mais on n’a pas encore jusqu’ici démontré la nécessité, l’urgence de cette révolution, et puisque la question est pendante, puisque de bons esprits peuvent hésiter sur les résultats matériels du système nouveau qui tend à s’établir, il est bon de plaider par des faits, sans exagération, sans affectation, la cause de la morale.


I.

Nous n’avons pas eu en France de ces magnifiques enquêtes que l’on fait en Angleterre avec tant de dépenses et de fruit ; mais nous possédons un grand nombre de livres[1] où la situation de nos ateliers est décrite avec un soin minutieux, jugée avec une parfaite intelligence des conditions et des besoins de l’industrie. Rien n’est plus attachant que la lecture de quelques-uns de ces ouvrages. Les ateliers qu’ils décrivent, les mœurs qu’ils racontent, les horizons qu’ils ouvrent à la pensée, ont à la fois le charme d’un voyage de découverte et l’autorité d’un livre de morale. Pénétrons à leur suite dans les ateliers de la fabrique lyonnaise, car c’est surtout l’industrie de la soie, dont Lyon est le chef-lieu en France et même en Europe, qui a échappé jusqu’ici, au moins chez nous, au régime de la manufacture.

Les bonnes ouvrières de Lyon aiment leur état ; elles en parlent volontiers, souvent avec esprit, et il est vrai que ces métiers si propres, ces belles étoffes si souples et si brillantes ont quelque chose d’attrayant pour les mains et pour les yeux d’une femme. Quand on entre dans un atelier, c’est toujours la maîtresse qui en fait les honneurs, et qui répond avec un visible plaisir et beaucoup de netteté aux questions des visiteurs. L’une de celles qu’on appelle les camuses disait dernièrement, devant une commission d’enquête, que la soie est le domaine des femmes, et qu’elles y trouvent du travail depuis la feuille de mûrier où l’on élève le ver jusqu’à l’atelier où l’on façonne la robe et le chapeau. Il y a en effet toute une armée d’ouvrières de toute sorte sans cesse occupées sur ce frêle brin de soie. On étonnerait beaucoup la plupart des femmes du monde en leur apprenant combien il a fallu de peine pour faire leur plus simple robe, par combien de mains elle a passé. Nous avons d’abord toute une grande industrie agricole, l’industrie de la production, car la France produit une grande partie de la soie qu’elle met en œuvre, et elle en fournit même à l’Angleterre concurremment avec l’Asie. Il faut surveiller avec une sollicitude de tous les instans, depuis sa naissance jusqu’à sa métamorphose, ce petit ver qui se nourrit de la feuille du mûrier, et qui, à force de filer, se crée cette précieuse enveloppe qu’on appelle le cocon. Quand le cocon est formé et qu’on l’a débarrassé de la bourre, on saisit les fils de soie et on commence à les tirer, en en réunissant au moins trois et quelquefois vingt, suivant la grosseur qu’on veut obtenir. Les brins élémentaires qu’on obtient ainsi par le tirage sont ce que l’on appelle la soie grège. On les emploie sous cette forme à la fabrication des baréges, d’une partie de la rubanerie, de la gaze de soie, etc., et tout le reste de la soie grège est dévidé, tordu et doublé avant d’être mis en œuvre. Ces diverses opérations constituent le moulinage, après lequel la soie, suivant la force de l’assemblage, le degré et la nature de la torsion, se divise en fil de trame et en organsin ou fil de chaîne. C’est à ce moment-là qu’elle est livrée aux chimistes, qui commencent par la décreuser pour lui enlever la gomme qu’elle contient, lui donner de la flexibilité et de l’éclat, et la disposer à recevoir plus facilement la matière colorante. Une fois teinte, les dévideuses s’en emparent, et enroulent la soie des écheveaux sur des bobines, ou la disposent sur des canettes pour former la trame.

Les ourdisseuses sont chargées d’une opération plus délicate, qui consiste à assembler parallèlement entre eux, à une égale longueur et sous la même tension, un certain nombre de fils dont l’ensemble a reçu le nom de chaîne. Quand la chaîne est toute préparée, on l’enlève de l’ourdissoir et on la dispose sur le cylindre ensouple du métier à tisser; c’est ce qu’on appelle le montage. Si l’étoffe qu’on va commencer est toute semblable à celle qu’on vient de finir, on rattache chacun des nouveaux fils à l’extrémité des fils correspondans de l’ancienne chaîne ; cette opération, qui peut se répéter indéfiniment, qui simplifie le travail parce que toutes les pièces qu’on fait successivement ne sont plus pour l’ouvrier qu’une seule et même pièce, est faite par les rattacheuses ou tordeuses. Si au contraire l’étoffe nouvelle a un nombre de fils différent, il est impossible de souder la nouvelle chaîne à la chaîne précédente, et il faut introduire directement tous les fils dans les maillons du métier. Les remetteuses sont chargées de ce travail. Après elles, le métier se trouve prêt, et il ne reste plus qu’à tisser l’étoffe.

Cependant, lorsqu’il ne s’agit pas d’un uni, mais d’un façonné, le tisseur, avant de se mettre à l’œuvre, a besoin du concours d’un nouveau personnel assez nombreux. En effet, il faut d’abord créer les ornemens que doit recevoir l’étoffe; c’est l’affaire du dessinateur, un véritable artiste, dont la profession demande beaucoup de goût et d’habileté. Il fait avec des fils de soie ce que le mosaïste fait avec ses cailloux diversement coloriés, ou plutôt, car le mosaïste n’est qu’un reproducteur, le dessinateur ressemble à l’artiste verrier, qui éblouit les yeux par les mille combinaisons de sa merveilleuse joaillerie. Le dessin achevé, il faut le mettre en carte, opération assez analogue à celle d’un architecte qui dessine la coupe de son édifice après en avoir dessiné l’élévation. Mettre un dessin en carte, c’est faire sur un papier quadrillé le plan du tissu que l’on veut produire, en marquant minutieusement la place de chaque fil. Après la mise en carte vient encore le lisage, qui a pour but de distinguer, sur les fils de la chaîne, les points qui doivent être apparens et ceux qui doivent passer à l’envers du tissu. L’ouvrière fait cette opération sur un cadre tendu de fils qui simulent la chaîne, et parmi lesquels elle sépare les fils apparens ou cachés au moyen de ficelles qui à leur tour simulent la trame. On se sert de ce cadre pour préparer des cartons percés de trous que l’on met en contact avec le mécanisme chargé de faire mouvoir les fils de la chaîne sur le métier. Ces cartons une fois posés, le tisseur peut commencer sa besogne. Tout ce travail, qui emploie tant de bras, coûte tant de soins et dure si longtemps, n’est donc, à proprement parler, que la préparation du travail. Enfin, lorsque le tisseur à son tour a fini sa tâche et rendu la pièce fabriquée au négociant qui lui avait confié les fils, celui-ci, dans la plupart des cas, la dépose encore chez l’apprêteur, qui la nettoie, lui donne le brillant, et, s’il y a lieu, certaines apparences particulières, celles par exemple de la moire ou des étoffes gaufrées. L’art des apprêts constitue à lui seul une grande et difficile spécialité.

N’est-ce pas là, comme nous le disions, une véritable armée d’artistes, d’ouvriers, d’industriels de toute sorte? Dans cette armée, on retrouve partout les femmes. D’abord dans la magnanerie, où l’on élève le ver à soie. Le tirage ou filage se fait exclusivement par elles ; elles concourent avec les hommes à la plupart des opérations du moulinage. Les hommes sont en plus grand nombre dans les ateliers de teinture, et les femmes n’y sont employées qu’à des travaux accessoires, tels que le pliage ; mais dans les spécialités qui viennent ensuite, jusqu’au tissage, il n’y a que le dessin et la mise en carte qui soient exclusivement dévolus aux hommes : le lisage se fait indifféremment par des hommes ou par des femmes ; puis viennent les dévideuses et canetières, les ourdisseuses, les tordeuses, les remetteuses. Enfin, pour le tissage proprement dit, c’est-à-dire pour l’industrie en somme la plus importante et qui emploie le personnel le plus nombreux, plus d’un tiers des métiers dans la ville de Lyon (il n’y en a pas moins de soixante-douze mille), et peut-être les deux tiers dans la grande banlieue, sont occupés par des femmes.

On comprend aisément pourquoi la présence des hommes est nécessaire dans les ateliers du moulinage et de la teinture. Cependant, à mesure que les machines du moulinage se perfectionnent, les hommes cèdent la place aux femmes, qui finiront par être elles-mêmes remplacées par les enfans. On croirait au premier abord que l’industrie du dessinateur pour étoffes est faite exprès pour les femmes. C’est un joli travail, sédentaire, peu fatigant, bien rétribué. qui ne demande en apparence que du goût. Et qui sait mieux que les femmes choisir un dessin ou assortir des couleurs? Néanmoins il est constaté par une longue suite d’expériences, toutes infructueuses, qu’elles ne savent pas inventer des combinaisons; leur aptitude est de les bien juger et d’en tirer bon parti. Quand nous voyons des châles, des soieries, des papiers peints, des dentelles, dont l’aspect général nous frappe par l’élégance ou la richesse, sans que nous nous rendions un compte très exact du dessin, nous ne pensons guère que la faculté dominante de l’artiste qui fait les patrons ou modèles est plutôt la création que le goût, et pourtant il en est ainsi : une belle étoffe à dessin riche, touffu, élégant, est tout un petit poème. L’opération de la mie en carte pourrait se faire par des femmes, et se fait généralement par des hommes. A ce petit nombre d’exceptions près, les femmes sont plus nombreuses que les hommes dans tous les ateliers de l’industrie de la soie. En Allemagne, le tissage se fait presque exclusivement par leurs mains. Il ne faut, pour tisser, que de l’adresse, de l’assiduité, de la propreté; les velours seuls exigent de la force.

Ce n’est point assez cependant que d’avoir dénombré les bataillons; il faut à présent entrer dans les rangs, et se rendre compte des conditions d’existence des membres les plus importans de cette armée : commençons par les capitaines.

La première fois qu’on va visiter un fabricant lyonnais, on s’attend à entrer dans d’immenses ateliers, à entendre le bruit d’une machine à vapeur, à voir d’innombrables métiers en mouvement, à être entouré d’un monde d’ouvriers. On trouve un comptoir, quelques magasins silencieux et deux ou trois hommes occupés sur un bureau à des écritures. C’est que le fabricant est un entrepreneur qui achète la soie en écheveaux, la fait tisser hors de chez lui, dans des ateliers dont il n’est ni le propriétaire, ni le directeur, et la revend ensuite au commerce de détail. Son industrie comprend trois parties : acheter la soie, surveiller la fabrication, vendre l’étoffe. Il n’y a peut-être pas de profession qui, par sa nature, soit soumise à des chances plus variables, et demande la réunion d’un plus grand nombre de qualités très rares. Cela tient principalement à deux causes : —-l’une, c’est le prix de la matière première, qui vaut littéralement son pesant d’or; l’autre, c’est la nature capricieuse de la mode, qui règne souverainement sur l’industrie de la soie. L’achat est soumis à toutes les chances de l’agriculture, la vente à tous les caprices de la fantaisie. Ainsi, soit que l’on considère l’approvisionnement en matières ou l’approvisionnement en tissus, la valeur de l’inventaire peut varier d’un moment à l’autre dans des proportions énormes. A ces conditions, qui exigent évidemment dans un degré supérieur toutes les qualités d’un commerçant, s’ajoute encore, pour le fabricant de soieries, l’obligation de choisir les nuances et les dessins, et de les faire exécuter avec goût; il faut donc qu’il soit à la fois négociant et artiste. Si l’on songe maintenant à l’influence qu’il exerce, par ses achats sur les magnaneries, par ses commandes sur la population ouvrière, par ses ventes sur le commerce des nouveautés, on comprendra quelle est l’importance exceptionnelle de son rôle dans l’industrie. Avec deux ou trois commis de magasin et autant de commis de ronde qui composent tout son état-major, il a sur la richesse nationale une influence plus réelle, plus personnelle que des directeurs d’usines qui emploient douze cents ouvriers, et construisent des chemins de fer de plusieurs kilomètres pour le service exclusif de leurs établissemens.

L’auxiliaire immédiat du fabricant lyonnais est un simple artisan. Quand le fabricant a acheté la soie, quand il l’a fait mouliner et teindre, il appelle un ouvrier auquel il confie la quantité de matière nécessaire pour faire une pièce. L’ouvrier emporte cette soie chez lui, avec les dessins et les cartons quand il y a lieu; il la fait disposer sur son métier par une ourdisseuse et une remetteuse, et quand la pièce d’étoffe est achevée et qu’il la rapporte au patron, celui-ci lui paie sa fabrication par mètre courant. L’ouvrier, dans ces conditions, est donc un entrepreneur; il ne dépend de son patron que comme tout fabricant dépend de celui qui lui donne de l’ouvrage.

S’il n’y avait d’autre élément dans la fabrique lyonnaise que le négociant qui fait la commande et l’ouvrier qui l’exécute, l’industrie du tissage appartiendrait à ce que nous avons appelé le travail isolé; mais il est bien rare que l’ouvrier qui possède un métier n’en possède qu’un seul : en général, il en a au moins deux et au plus six. Une chambre où cinq ou six métiers sont occupés par autant d’ouvriers est un atelier; ce n’est plus le travail isolé, ce n’est pas non plus la manufacture, c’est ce que l’on appelle proprement la fabrique.

La plupart des ateliers sont situés dans des rues étroites, malpropres, à l’aspect désolé. On monte un vieil escalier médiocrement entretenu, et l’on se trouve dans une pièce assez vaste, bien éclairée, munie d’un petit poêle en fonte, et très souvent voisine d’une espèce de petit salon où la maîtresse de la maison vous reçoit. Les métiers sont disposés à côté l’un de l’autre, de manière à profiter le plus possible de la lumière. Dans certains ateliers, il n’y a pas d’autre homme que le maître, ou d’autre femme que la maîtresse: quelquefois les deux sexes sont mêlés. Ces chefs d’ateliers forment une classe très intéressante et très curieuse, qu’on ne retrouve pas ailleurs, car ils sont très décidément des ouvriers, et ne cherchent pas, comme la plupart des maîtres dans les autres corps d’état, à s’affilier à la bourgeoisie. Qu’ils soient fils de maîtres ou qu’ils soient arrivés à s’établir après avoir longtemps travaillé comme compagnons, ils font leur journée dans l’atelier comme tous les autres : leur travail est rétribué par le fabricant de la même façon, au même prix; ils dirigent leurs apprentis, mais ils ne se mêlent pas du travail des compagnons; ils n’ont sur eux d’autre autorité que celle d’un propriétaire sur son locataire. Ils portent le même costume, et les dimanches se réunissent dans les mêmes lieux de plaisir. S’ils ont l’esprit plus ouvert, ce n’est pas que leur éducation soit différente; c’est que le sentiment et le souci de la propriété donnent toujours quelque force au jugement et une certaine régularité à la conduite. Ils se connaissent entre eux, s’apprécient, tiennent à l’estime de leurs voisins, et entrent volontiers dans des associations de secours mutuels, non-seulement par de louables vues d’épargne, mais pour se procurer une force de résistance contre les patrons. La preuve de ce dernier fait, c’est qu’il existe à Lyon plus de cent soixante sociétés de secours mutuels, et que, quand on a essayé de les réunir en une société générale, très peu de chefs d’ateliers s’y sont prêtés, tant ils craignent de ne pas rester maîtres d’eux-mêmes. Les sources de leurs bénéfices sont de trois sortes : ils ont d’abord le produit de leur journée de travail comme tous les autres ouvriers; puis ils prélèvent pour location du métier la moitié du salaire gagné par les compagnons : on calcule qu’en tenant compte du loyer, du chauffage et de l’éclairage, cette moitié se trouve réduite à un quart; enfin chaque apprenti leur paie, pour frais d’apprentissage, une somme assez élevée ou leur abandonne pendant plusieurs années le produit de sa main-d’œuvre. Un chef d’atelier propriétaire de six métiers en bon état, qui a de nombreuses commandes, des compagnons laborieux et capables, avec un apprenti, est certainement dans l’aisance. Il travaille treize heures par jour, mais c’est la condition de tous les ouvriers, et au moins il travaille chez lui, près de sa femme et de ses enfans, sans être gêné par un surveillant ou par un contre-maître, et en tirant de son industrie un salaire relativement très élevé. A ne considérer que ces traits généraux de sa situation, il est certainement permis de le compter parmi les ouvriers les plus favorisés. Une population ouvrière dont un tiers environ est composé de chefs d’ateliers présente d’importantes garanties d’ordre et de moralité, et la perspective de devenir chefs d’ateliers à leur tour est pour les compagnons un encouragement à la bonne conduite et à l’économie.

La situation du simple compagnon est de tout point différente de celle du maître. D’abord il est réduit à son propre salaire, et il en perd chaque jour la moitié, disons le quart, pour plus d’exactitude, puisqu’il perdrait toujours l’autre quart en frais généraux. Ensuite il travaille hors de chez lui, ce qui implique une certaine dépendance; il n’a ni famille ni intérieur. Il rentre dans un garni après treize heures de travail; s’il ne gagne pas assez pour partager l’ordinaire du maître, il se nourrit mal dans un cabaret. Une vie sans foyer est presque fatalement une vie de désordre, car l’économie n’est conseillée au célibataire que par la raison, tandis que c’est le cœur qui la conseille au père de famille. Dans un temps qui n’est pas encore très éloigné de nous, le compagnon s’attachait à la famille du maître, et trouvait dans ces rapports un adoucissement à sa solitude; mais peu à peu un abîme s’est creusé entre ces deux ouvriers, dont l’un n’a que ses bras, tandis que l’autre a un établissement et un capital. Les compagnons sont devenus nomades, courant d’atelier en atelier, faisant leur tâche à côté du maître pendant tout le jour, sans le prendre pour confident, sans lui donner et sans lui demander de l’affection, de jour en jour moins honnêtes, moins réfléchis et moins à l’abri d’une vieillesse malheureuse.

L’apprentissage se fait dans de mauvaises conditions. Il est d’usage que l’apprenti abandonne au maître le produit de son travail pendant quatre années, contrat onéreux qui met l’enfant à la charge du père de famille dans un âge où il a déjà toute sa vigueur. Il en résulte que le métier de tisseur ne peut être appris par la partie la plus pauvre de la population, et que les ouvriers aisés, épuisés par les sacrifices que ces quatre années leur imposent, ne peuvent plus songer à exonérer leurs enfans du service militaire. On a peine à se rendre compte d’une exigence aussi disproportionnée, car le métier de tisseur s’apprend en six mois. Les pères de famille rachètent, quand ils le peuvent, une portion de ces quatre années d’esclavage par une somme qui s’élève quelquefois à 500 francs. Voilà en gros quelle est la situation du maître, du compagnon et de l’apprenti. Tout ce que nous venons de dire s’applique également aux hommes et aux femmes; mais il y a des différences nécessaires, et qu’il faut maintenant examiner.


II.

Constatons d’abord un fait très important à l’honneur de l’industrie lyonnaise, c’est que l’ouvraison est payée à tant le mètre, sans aucune différence pour les hommes et pour les femmes. Il n’en résulte pas que la moyenne du salaire soit la même pour les deux sexes, car si la moyenne pour un homme s’élève, par exemple, à 2 francs 50 centimes, elle n’atteint pas 1 franc 75 centimes pour une femme. La raison en est toute simple : il faut plus d’adresse et d’agilité que de force pour conduire un métier ordinaire ; mais il faut plus de force que n’en possède ordinairement une femme pour faire mouvoir les métiers qui tissent des pièces de grande largeur,. ou les métiers pour velours et certaines étoffes façonnées. Quelques femmes tissent des velours; on en citait une dernièrement qui, grâce à une vigueur exceptionnelle et en travaillant quatorze heures par jour, gagnait des journées égales à celles du meilleur ouvrier. La pauvre fille avait une jeune sœur aveugle à pourvoir; elle est morte à la peine dans la fleur de l’âge, et sans avoir pu réaliser entièrement la pensée pour laquelle elle donnait sa vie. La charité, si active à Lyon, a sur-le-champ adopté la sœur orpheline. Plusieurs femmes, chargées de famille et trouvant dans leur cœur la source d’un courage inépuisable, compensent ainsi par leur activité ce qui leur manque de force, et arrivent à égaler les journées des hommes en travaillant plus longtemps. Ce sont là de rares exceptions. Il ne faut pas souhaiter qu’elles se multiplient, puisque ces excès de travail sont infailliblement funestes à la santé des ouvrières. Le salaire des femmes reste donc inférieur à celui des hommes ; mais elles reçoivent ce qu’elles ont réellement gagné, le fabricant acquitte ce qu’il croit être le juste prix du service reçu : ce n’est pas de lui que les femmes peuvent se plaindre, mais seulement de la nature, qui leur a refusé des forces égales aux nôtres.

On voit que le principe d’après lequel la rémunération est répartie dans la fabrique lyonnaise est le principe libéral, celui qui dit : à chacun suivant ses œuvres. Si l’on cherchait bien, on reconnaîtrait que ce principe est le fondement du droit de propriété. Aussi quelques écoles socialistes lui ont-elles opposé un principe tout différent, et dont on sait la formule : à chacun suivant ses besoins! Comme le droit de propriété sort du premier de ces deux principes, le droit au travail sort du second. Le premier principe mesure la rétribution sur le service, parce qu’il reconnaît le droit de celui qui paie, et le second mesure la rétribution sur les besoins du travail- leur, parce qu’il ne reconnaît de droits qu’à celui qui est payé. Or, quoique le socialisme soit chassé de nos institutions, de nos lois et de nos usages, il envahit sournoisement le domaine de l’industrie. Ce sont les manufactures qui le ramènent de tous côtés, malgré la guerre théorique que leurs chefs lui ont faite et lui feraient certainement encore. Le socialisme brutal réclamait pour l’ouvrier incapable ou fainéant un salaire qu’il ne gagnait pas : il attentait à la propriété. Les manufacturiers qui paient un service moins qu’il ne vaut, parce que l’ouvrier qui le rend a peu de besoins ou beaucoup de résignation, attentent à la justice. A l’époque du grand développement des manufactures en Angleterre, les bras ayant été brusquement abandonnés pour la vapeur, et l’ouvrier ayant cessé par conséquent d’être lui-même une force pour devenir le guide et le surveillant d’une force mécanique, on remplaça partout les hommes par des femmes, qui rendaient le même service, et qui, dépensant moins, se contentaient d’un moindre salaire. On vit les hommes, inoccupés, inutiles, garder la maison et les enfans, tandis que les femmes vivaient à l’atelier, et, prenant le rôle de l’homme, en prenaient aussi jusqu’à un certain point les habitudes. Bientôt les fabricans cessèrent de mesurer la rétribution sur les besoins, — il n’y a plus de règle en dehors de la règle, — et comme les femmes n’ont ni l’esprit de résistance qui anime les hommes, ni la force nécessaire pour se faire rendre justice, on poussa aux derniers excès la réduction des salaires. Il y eut même des ateliers où l’on rechercha de préférence les femmes qui avaient des enfans à leur charge, parce que, dans leur désir de donner du pain à leur famille, elles ne reculaient devant aucun travail, et acceptaient avec empressement des prolongations de journée qui dévoraient en peu de temps leurs forces et leur vie. Quand les machines devinrent de plus en plus puissantes et la surveillance de plus en plus facile, l’ardeur du gain, aiguillonnée par la concurrence, remplaça la femme par l’enfant, détruisant ainsi les adultes par le chômage et les enfans par la fatigue. De tels résultats méritent d’être pesés par les partisans du droit au travail; on peut dire que c’est leur arme qui se retourne contre eux. C’est pour avoir voulu entamer le capital au nom du besoin qu’ils voient le capital rejeter les hommes, épuiser et rançonner les femmes et les enfans. C’est donc un grand titre d’honneur pour la fabrique lyonnaise d’être constamment restée dans le vrai, et d’avoir toujours payé le service rendu sans acception des personnes.

La maîtresse d’atelier est rémunérée, de même que son mari, au prorata de l’étoffe qu’elle a tissée. Si l’on ne regardait que ces ouvrières privilégiées, on pourrait dire que la fabrique de Lyon a résolu le problème de traiter équitablement les femmes. Une maîtresse d’atelier, n’ayant pas le loyer de son métier à payer peut, sans trop de fatigue, gagner 4 francs dans sa journée. Sur ces 4 francs, il faut défalquer un quart pour les frais, ce qui porte encore la journée à 3 francs, et comme le ménage, outre le salaire du mari et de la femme, opère un prélèvement sur la journée de chaque compagnon, le bénéfice s’élève en moyenne à 5 ou 7 francs pour la femme, à 6 ou 8 pour le mari. Il ne faut pas oublier toutefois que les crises de l’industrie se traduisent immédiatement pour le chef d’atelier en ruine complète, qu’il dépend pour avoir de l’ouvrage de la bonne volonté du fabricant et de ses commis, et que, même en supposant toutes les chances propices, il subit une interruption forcée de travail chaque fois qu’une pièce est finie et qu’il faut en disposer une autre sur le métier. Les fabricans qui favorisent un maître tisseur lui donnent des pièces à longue chaîne, ou dont l’ourdissage se fait avec rapidité, afin de lui épargner des pertes de temps. Malgré ces inconvéniens, on peut dire qu’une ouvrière placée à la tête d’un atelier reçoit pour ses peines un salaire convenable.

Elle exerce d’ailleurs son industrie dans des conditions excellentes. Sauf l’obligation de rendre l’étoffe à des époques déterminées, ce qui même n’a pas toujours lieu, elle est affranchie de toute surveillance. Elle travaille chez elle à côté de son mari, elle peut avoir ses enfans sous la main, et reste maîtresse de partager son temps au mieux de ses intérêts entre les soins du ménage et son travail industriel. Sa santé, sa moralité, son bonheur domestique ne sont pas menacés par sa profession. Un point qu’il faut seulement indiquer dans les habitudes de la place peut donner lieu à des inquiétudes. L’usage de Lyon veut que la femme du maître serve d’intermédiaire entre son mari et les fabricans. Ce n’est pas le mari qui va chercher l’ouvrage à faire ou rapporter l’ouvrage fait, c’est la femme. Une fois la pièce achevée, enlevée du cylindre, proprement pliée, la maîtresse met son plus beau bonnet et sa meilleure robe, et s’en va affronter les reproches ou recevoir les complimens du patron qui l’emploie. Quand la femme est jolie et que le patron ou ses commis sont jeunes, il peut assurément en résulter des abus au point de vue des mœurs. Beaucoup de plaintes se sont élevées à ce sujet ; il y a eu de grandes exagérations. La plupart des négocians sont des hommes sérieux, incapables de profiter de leur position pour porter le trouble dans un ménage qui dépend entièrement d’eux. Les maîtresses tisseuses, de leur côté, sont presque toutes des personnes sensées et réservées, fières à juste titre de conduire un atelier et de gagner leur vie par le travail. Quand on les interroge sur les relations établies entre elles et les fabricans, loin de s’en plaindre, elles en paraissent charmées. Est-ce seulement une petite vanité? Est-ce le plaisir de faire une course de temps à autre et un bout de toilette? Est-ce l’autorité que cette fonction leur assure dans le ménage ? Il y a un peu de tout cela, et tout cela ne vaut rien. C’est toujours une chose regrettable pour le bon ordre de la famille que de donner à la femme une importance trop grande dans la conclusion des marchés, et par conséquent dans la direction des affaires communes. Pour peu qu’elle soit adroite et laborieuse, elle gagne autant que son mari par son travail personnel, et alors l’autorité du chef de famille n’a plus de raison d’être. Il faut toujours souhaiter que les faits soient d’accord avec les institutions.

Quand on voit, le dimanche, toute la population des ateliers affluer dans les lieux de plaisir qui environnent la ville, il est assez difficile de distinguer la simple ouvrière de la maîtresse. Toutes ces femmes ont le même goût pour la toilette, et la plus humble moulinière fait volontiers des sacrifices pour être vêtue avec élégance. Cependant il y a un abîme entre la destinée de ces deux femmes, dont l’une a une famille et une position aisée et assurée, tandis que l’autre vit seule, réduite, quand elle ne chôme pas, au salaire insuffisant de la journée. Il est bien difficile d’établir la moyenne de ce salaire; les écrivains les mieux renseignés n’y sont pas parvenus, et les commissaires chargés de faire des enquêtes au nom de la chambre de commerce n’ont donné que des à-peu-près. Quand on interroge sur les lieux les patrons et les ouvriers, ils semblent incertains et hésitans. C’est qu’indépendamment des fluctuations de la place, mille circonstances peuvent modifier le gain de la journée. Il y a des étoffes qui rendent plus que d’autres; il y en a dont le montage est lent, difficile, fréquemment renouvelé, source de pertes énormes, car il faut payer la remetteuse et chômer pendant qu’elle travaille; il y a surtout des ouvrières appliquées et robustes, et d’autres qui se découragent facilement ou que leurs forces trahissent. La santé d’une ouvrière entre pour beaucoup dans la détermination de ses bénéfices, la volonté pour plus encore, car une volonté énergique tire parti d’un corps malade et d’une force épuisée. Les supputations les plus favorables ne permettent pas d’évaluer en moyenne le salaire d’une tisseuse à plus de 1 franc 50 centimes. Portons, pour mettre tout au mieux, la moyenne des salaires à 1 franc 75 centimes par jour, ce qui donnerait 525 francs par an pour trois cents jours de travail. Avec 1 franc 75 centimes par jour, chiffre exagéré évidemment, on peut vivre, mais on vit très mal. Si l’on ne prélève sur le revenu de l’année que 72 francs (20 centimes par jour) pour le logement, ce logement sera un taudis. Si on ne met pas plus de 150 francs pour le blanchissage, la chaussure et le vêtement, à coup sûr on sera bien au-dessous du plus indispensable nécessaire. Il ne reste qu’environ 80 centimes par jour pour la nourriture, les dépenses imprévues et les frais professionnels, à la vérité presque insignifians. Si nous avions pris 1 franc 50 centimes pour point de départ, le chiffre de la dépense journalière tombait à 55 centimes! La plupart des tisseuses se nourrissent dans l’atelier avec la famille du maître ; cette combinaison, qui n’est pas toujours praticable, est de beaucoup la meilleure. Quoique les femmes soient naturellement sobres, quoiqu’elles aient en général moins besoin que les hommes d’une nourriture réparatrice, on doit songer que les tisseuses font un métier assez fatigant, et que la force leur est nécessaire, ne fût-ce que pour gagner une bonne journée. Être misérablement logée, pauvrement vêtue, assez mal nourrie, et avec cela travailler, au minimum, douze heures par jour, voilà quel est le sort matériel d’une ouvrière tisseuse placée dans des conditions favorables de santé et de travail.

Cependant il faut bien le dire à présent, et on ne le dit pas sans avoir le cœur serré, les tisseuses sont des ouvrières privilégiées: elles sont, après les maîtresses, l’aristocratie de la fabrique. Les ovalistes ou moulinières, qui travaillent constamment debout pendant treize heures, ne gagnent que 8 francs par semaine; à certaines époques, leur salaire est tombé à 70 centimes par jour. En général, elles se nourrissent chez les maîtres, qui leur trempent une soupe le matin pour 5 centimes, et leur fournissent un plat à midi pour 25 centimes, le pain restant à leurs frais ainsi que le vin, si elles en boivent. La soupe des ovalistes est passée en proverbe à Lyon. Cette nourriture insuffisante absorbe les deux tiers de leur salaire, si chèrement gagné. Les dévideuses, surtout les dévideuses de trames, ne sont pas dans des conditions meilleures. Elles travaillent chez des maîtresses qui prélèvent la moitié de leur salaire, comme cela se pratique dans les ateliers de tissage. La journée, après ce prélèvement, flotte entre 1 fr. et 1 fr. 25 c. pour treize ou quatorze heures de travail. On leur trempe la soupe deux fois par jour. Les dévideuses d’organsin gagnent un peu plus, parce qu’elles travaillent pour les fabricans et non pour les chefs d’ateliers, et parce que l’organsin (la soie des chaînes) a en général plus de valeur que le fil de trame. Les canetières, qui disposent la soie sur les canettes, ne gagnent que 1 fr. pour des journées de douze heures. On leur trempe la soupe deux fois, comme aux dévideuses. Les ourdisseuses, dont le salaire est aussi de 1 franc à 1 franc 25 cent, par jour, sont nourries par les maîtres qui les emploient. Dans les bons ateliers, on a une ourdisseuse à l’année pour 100, 125 ou 150 francs de gages. Cela est plus avantageux pour l’ouvrière, parce qu’elle est nourrie, blanchie et logée; mais alors elle se charge des gros ouvrages de la maison, où elle est plutôt considérée comme servante que comme ouvrière. Les gages d’une domestique ordinaire dans une maison bourgeoise de Lyon sont plus élevés. Les metteuses en mains sont mieux traitées que les ourdisseuses : leur journée est de 2 fr. au moins, et leurs gages, quand on les prend à l’année, sont de 200 à 250 francs. C’est qu’elles travaillent pour les fabricans, et qu’elles sont employées à un métier où le vol qu’on appelle le piquage d’once est assez facile. Leur besogne consiste à subdiviser un paquet d’un certain poids en portions plus petites, désignées sous les noms de mains, pantines et flottes. La pantine se compose de deux, trois ou quatre flottes, et il faut quatre pantines pour faire une main. Les liceuses, qui fabriquent les lices ou réseaux de longues mailles entre lesquelles passent les fils de la chaîne des étoffes, ont un état peu fatigant, mais qui ne donne pas de quoi vivre. Les liseuses, qui font les cadres au moyen desquels on perce les cartons, gagnent quelquefois par jour jusqu’à 1 franc 75 cent.: elles sont sujettes à de fréquens chômages. Les tordeuses, qui placent la nouvelle pièce sur le métier, peuvent en placer deux par jour, et gagnent pour chaque pièce 1 franc 50 centimes. Les remetteuses sont encore plus favorisées; ce sont elles qui changent la disposition du métier, quand la nouvelle chaîne est formée de plus de fils que la précédente. On leur paie 5 centimes par portée, ce qui peut leur faire des journées de 4 francs, et même plus. Une bonne remetteuse est très recherchée, parce que le tisseur a les bras croisés pendant qu’elle travaille, et qu’il a par conséquent intérêt à obtenir les services d’une remetteuse habile, et à l’avoir sous la main quand il en a besoin. Comme ces ouvrières passent leur vie à courir d’atelier en atelier, ce sont ordinairement des femmes d’un certain âge. On va les chercher chez elles, on les nourrit dans la maison où elles travaillent, et ordinairement on leur fait un petit régal. Le soir, on les reconduit en famille. Ce sont les fêtes de l’atelier.

Dans tous ces calculs, nous n’avons tenu aucun compte des trois fléaux qui rendent la position de l’ouvrier si précaire : le chômage, la maladie et la vieillesse. Même quand le commerce est florissant et la fabrique en pleine activité, l’ouvrier n’est jamais à l’abri du chômage. Il y a des corps d’état où il est en quelque sorte chronique. Les remetteuses, dont le salaire est très élevé, chôment en général trois jours par semaine; elles n’ont presque plus d’ouvrage dès que le commerce se ralentit. On comprend qu’il en soit de même des liseuses et de toutes les professions qui tiennent aux variations de la mode. Les tisseurs ont plus de fixité, sans pouvoir cependant être sûrs du lendemain. Tantôt, en arrivant à l’atelier, on apprend que le maître n’a pas de commande, tantôt c’est une pièce d’un nouveau dessin qu’il faut monter, et la remetteuse n’est pas prête. On perd un temps incalculable en courses dans les ateliers, si l’on est simple ouvrier, et chez les patrons, si l’on est maître. Les Anglais disent proverbialement que le temps c’est de l’argent; il faut changer cela pour les ouvriers : pour eux, le temps est du pain. Pendant qu’une malheureuse femme va d’atelier en atelier, demandant du travail sans en trouver, l’heure du repas arrive bien vite. Comment montera-t-elle les mains vides ce long escalier au bout duquel l’attendent ses enfans, déjà exténués par les privations? S’il y a un malade dans le grenier, comment aura-t-elle une drogue chez le pharmacien, un peu de viande pour faire un bouillon, une couverture pour remplacer le feu?

De temps en temps il survient dans les régions élevées du commerce une de ces crises que signalent tant de sinistres à la Bourse. Tout le monde est frappé, mais c’est dans l’industrie surtout que le contre-coup est terrible. Du jour au lendemain, les fabricans arrêtent leurs commandes. Aussitôt tous les ateliers se vident, la poussière les envahit, les métiers dégarnis ressemblent à des ruines lugubres. Le ménage du maître vit quelques jours sur ses épargnes; l’argent épuisé, et il s’épuise bien vite, le pain manque absolument, car il n’y a pas de crédit possible, si la crise menace d’être longue. Le loyer court cependant, comme l’impôt, pour cet atelier désert; c’est ce qui précipite la catastrophe. On porte au mont-de-piété sa vaisselle, sa literie, ses vêtemens de chaque jour. L’ouvrier qui n’a rien, pas d’épargne, pas d’effets, est mis à l’aumône d’un seul coup. Il devient mendiant avec un cœur courageux et des bras robustes. En 1836, on ramasse un ouvrier sur le quai de la Charité, exténué, presque moribond. « C’est de honte que je meurs, » dit-il pendant qu’on le porte à l’hôpital. A Lyon, le fléau frappe à la fois quatre-vingt mille âmes dans la ville et quatre-vingt-dix mille dans la population rurale. La peste et la famine ne sont rien auprès. La ville est effrayante et navrante le soir. Tout est éteint et morne dans les quartiers laborieux. Les femmes se glissent comme des ombres, tendant la main pour que leurs enfans ne meurent pas, où chantent avec des sanglots dans la voix, et le visage tourné vers la muraille de peur d’être reconnues.

En dehors de ces désastres qui accablent une population entière, il y a des malheurs attachés à la nature humaine, mais dont les conséquences sont particulièrement terribles pour ceux qui vivent du travail de leurs mains. La maladie n’est que la maladie pour le riche; pour l’ouvrier, elle est fatalement la ruine. Dès le premier jour qu’il passe sur le lit de douleur, la paie est supprimée; en même temps la dépense augmente. Il faut payer le médecin, le pharmacien. Hélas! il faudrait aussi avoir de la propreté autour du malade, donner de l’air à cette poitrine embrasée. On a pour ressource l’hôpital, quand l’hôpital ne manque pas de lits. On trouve là le repos, des soins intelligens, des remèdes; mais l’inquiétude torture ce corps brisé autant que la maladie. Que devenir pendant la convalescence? Comment retrouver un métier, des commandes? Si c’est une femme, une mère, où vont ses enfans tandis qu’elle est là gisante et impuissante?

Il y a aussi la vieillesse, longue et incurable maladie. On fait des calculs sur le salaire des ouvriers : 4 centimes pour le logement, 75 pour la nourriture; mais combien pour l’épargne? Si chaque jour, pendant la santé et la force, il n’a pas le courage de se retrancher le superflu et quelquefois de prendre sur le nécessaire, quand ses yeux ne voient plus, quand ses mains tremblent, il tombe à la merci des siens, ou, s’il n’a pas de famille, à la charge de la charité. Reconnaissons toutefois que l’industrie de la soie est une des plus salubres. Les ateliers sont propres et bien aérés. Le travail est fatigant, sans demander une grande dépense de force. Il n’engendre aucune maladie spéciale. La navette peut encore être lancée par les mains débiles d’un vieillard. Il arrive fréquemment qu’on est obligé de faire aux vieux parens une sorte de violence pour leur imposer l’oisiveté. Ils aiment leur profession ; cela est en quelque sorte dans le sang, c’est la vertu locale et l’une des causes de la supériorité de la fabrique lyonnaise. Ils ont, comme tous les Lyonnais, un sentiment profond de l’indépendance. Ils se croient dégradés en devenant inutiles. On ose à peine leur dire que leur tissu n’est plus assez égal et assez serré, et que le métier qu’ils occupent rapporterait davantage entre des mains plus jeunes et plus actives.

Jusqu’ici nous n’avons point parlé des enfans, des apprenties. Quelques-unes des professions que nous avons successivement passées en revue exigent à peine un apprentissage. Au contraire, on a vu que, pour arriver à être tisseuse, il fallait faire un apprentissage de quatre ans, c’est-à-dire donner son temps et son travail depuis l’âge de treize ans environ jusqu’à dix-sept ou dix-huit. Il y a peu de familles en état de suffire pendant quatre années à l’entretien et à la nourriture d’une enfant dont le travail est improductif. Le nombre de celles qui peuvent racheter deux ans d’apprentissage en payant 4 ou 500 francs est encore plus restreint. L’apprentissage proprement dit ne demande pas plus de six mois pour une fille intelligente et adroite, de sorte que le maître d’atelier profite seul pendant plus de trois ans du travail de la jeune ouvrière. Il est bien clair que, surtout dans les deux dernières années, elle gagne des journées presque complètes, et le prix élevé du rachat montre l’importance des bénéfices réalisés par le maître. Son intérêt est donc de contraindre l’apprentie à travailler énergiquement pendant toutes les heures qu’elle lui doit. L’usage fixe la journée à huit heures; mais très souvent l’apprentie la prolonge de deux heures, et même de quatre, malgré les prescriptions de la loi sur les contrats d’apprentissage, et le bénéfice de ce travail est partagé par moitié entre elle et le maître. Voilà donc une enfant de quatorze ans, à l’âge où la santé des jeunes filles demande tant de ménagemens, livrée à un travail qui épuiserait les forces d’une grande personne, et jusqu’ici la société est désarmée devant un tel abus.

On sait combien on a eu de peine à introduire dans la législation des lois protectrices pour les enfans. En Angleterre, où les usines emploient un si formidable outillage, les manufacturiers ont intérêt à prolonger la durée de la journée pour tirer le plus de parti possible de ces coûteuses machines; ils résistent donc avec énergie à toute limitation des heures de travail. Le premier sir Robert Peel eut plus d’un assaut à livrer avant d’emporter le bill. de 1802, qui limitait le travail des apprentis à douze heures effectives, sur lesquelles devait être pris le temps de l’instruction élémentaire, et qui interdisait de les faire travailler entre neuf heures du soir et six heures du matin. Et comme le bill n’imposait ces restrictions qu’au travail des apprentis, et non au travail des enfans, les fabricans en furent quittes pour ne plus signer de contrats d’apprentissage. La loi protectrice de 1802 fut étendue en 1819 à tous les enfans, apprentis ou non, au-dessous de seize ans. En 1825, trois heures furent retranchées au travail de chaque samedi. En 1833, sur la proposition de lord Ashley, on divisa les enfans en deux catégories : de 13 à 18 ans, ils travaillèrent 69 heures par semaine, soit 11 heures 1/2 par jour; de 8 à 13 ans, leur journée fut limitée à 8 heures. Enfin le 15 mars 1844 sir Robert Peel le ministre fit réduire à 6 heures 1/2 le travail des enfans dans cette dernière classe. Un personnel salarié, créé par la loi de 1833 et composé de quatre inspecteurs-généraux et de nombreux sous-inspecteurs, tient la main à l’exécution des règlemens.

Il est digne de remarque que la France a encore plus de peine que l’Angleterre à s’accommoder du principe de la limitation du travail des enfans. En général, le citoyen est beaucoup plus passif de ce côté-ci du détroit; la centralisation, qui règne despotiquement sur nous depuis plusieurs siècles, nous a déshabitués de l’initiative, et l’on nous gouverne en une foule de choses que nos voisins n’abandonneraient pas à la tutelle de leur gouvernement. En revanche, les Anglais, qui ont moins de lois, leur obéissent mieux et plus volontiers; c’est peut-être parce qu’on ne leur impose que les lois les plus indispensables. Notre loi sur le travail des enfans date de 1841; elle admet, comme la loi anglaise, la distinction proposée par Wilberforce en 1819 entre les plus jeunes enfans et les adolescens. La première classe comprend en Angleterre les enfans de 8 à 13 ans; en France, ceux de 8 à 12 : ainsi la protection se relâche chez nous un an plus tôt. En Prusse, il faut avoir 14 ans pour entrer dans une manufacture. Les enfans de 8 à 12 ans peuvent travailler chez nous 8 heures sur 24, et par conséquent 1 heure 1/2 de plus qu’en Angleterre, ce qui est très considérable : 8 heures de travail pour un enfant de 8 ans! Chez nos voisins, les enfans d’un âge plus avancé ne peuvent être employés au travail effectif que pendant 11 heures 1/2 sur 24; nous tolérons 12 heures de travail effectif. Enfin, malgré notre ruineuse et énervante manie de créer à tout propos des fonctionnaires, nous n’avons pas d’inspection réelle pour le travail des enfans, ce qui rend la loi impuissante et presque inutile. La loi française ne s’applique d’ailleurs qu’aux manufactures, usines et ateliers à moteur mécanique ou à feu continu, et aux fabriques occupant plus de vingt ouvriers réunis en atelier. Or les ateliers de la fabrique lyonnaise ne renferment jamais plus de six ouvriers, et l’administration n’a pas usé du droit qui lui est conféré par l’article 7 de la loi, d’étendre les prohibitions. Il en résulte que le travail des enfans n’est protégé que par la loi sur les contrats d’apprentissage et par la coutume locale, qui peut être impunément enfreinte, et qui l’est tous les jours. Cette infraction est d’autant plus regrettable que la plupart des enfans employés dans la fabrique lyonnaise ne sont pas de Lyon, et qu’il ne s’agit pas ici de ces ateliers où l’apprenti travaille à la journée et se tient pendant un temps déterminé à la disposition d’un ouvrier ou d’un contremaître, leur servant quelquefois d’auxiliaire et trop souvent de commissionnaire. Dans un atelier de tissage où chacun a son métier, l’apprenti aussi bien que le compagnon, et où tout le monde est tâcheron, les avantages du contrat sont pour le maître en raison directe du travail qu’il obtient de son apprenti, de sorte qu’il a intérêt non-seulement à le faire travailler longtemps, mais à le faire travailler énergiquement. La loi manque donc précisément là où elle eût été très nécessaire. Quand on se promène le soir dans les rues tortueuses de la Croix-Rousse, et qu’on voit dans les étages supérieurs ces fenêtres éclairées derrière lesquelles retentit sourdement le bruit de la barre, on a le cœur serré en pensant à ces pauvres filles qui sont là depuis six heures du matin, pauvrement vêtues, à peine nourries, lançant et relançant la navette sans repos ni trêve, courbées sur cette barre trop pesante pour leurs jeunes bras, la poitrine fatiguée par leur attitude, ne respirant plus le grand air, l’air du dehors, l’air de la campagne, si nécessaire à leur développement. Où vont-elles en sortant de là dans la nuit noire? Trouvent-elles au moins la solitude dans l’asile qui les reçoit? N’obéissent-elles pas à cet instinct de la nature, si vif dans la jeunesse, et qui devient si impérieux après de longues journées d’un travail incessant, à l’instinct qui nous pousse à chercher une diversion? Et dans cette absence de bons conseils, de bons exemples, ne demandent-elles pas cette diversion à la débauche, comme beaucoup d’hommes, dans une situation moins triste, demandent l’oubli à l’ivresse [2]?

Quoique le métier de couturière et même celui de modiste ne soient guère lucratifs, les familles lyonnaises hésitent depuis longtemps à faire entrer leurs filles dans la fabrique. On a été obligé de chercher au loin des apprenties. Quand la banlieue n’en a plus fourni, on est allé jusqu’en Dauphiné, jusqu’en Provence, jusqu’en Auvergne. Avec le temps, les pères de famille ont pris des scrupules. Ils se sont demandé ce que deviendraient leurs enfans dans cette grande ville Ils ont remarqué que les jeunes ouvrières trouvaient difficilement un mari, quand elles n’avaient pas vécu dans le sein d’une famille pendant leur apprentissage. Pour remédier en partie à ces maux et pour calmer ces justes appréhensions, un fabricant, sorti lui-même des ateliers et devenu riche par des miracles d’économie, a eu l’idée de transformer l’apprentissage en une sorte d’internat. Il a bâti tout exprès à quelques lieues de Lyon un établissement considérable, fabrique, école ou couvent, comme on voudra l’appeler. L’idée a prospéré, et il y a maintenant trois maisons de ce genre, l’une à Jujurieux pour les taffetas, une autre à Tarare pour la peluche, et la troisième à La Séauve pour les rubans. Les jeunes filles, en y entrant, signent un engagement de trois années, non compris un mois d’essai obligé. On y reçoit aussi des ouvrières, qui contractent un engagement de dix-huit mois.

Le règlement est partout extrêmement sévère. Dans une de ces maisons par exemple, le travail commence à cinq heures un quart du matin et finit à huit heures un quart du soir. Sur cet espace de quinze heures, cinquante minutes sont accordées le matin pour déjeuner et faire les lits, une heure pour dîner et se reposer, ce qui laisse un peu plus de douze heures de travail effectif. La journée finie, on soupe, on dit la prière, et tout le monde est couché à neuf heures. Les apprenties n’ont droit qu’à une sortie toutes les six semaines. On ne trouve dans le règlement d’autre trace d’enseignement élémentaire qu’une école du dimanche : un enseignement aussi rare, donné à des enfans fatiguées par le travail de la semaine, est à peu près illusoire; on aurait agi autrement en Angleterre ou en Allemagne. Il faut dire, comme atténuation, qu’on ne reçoit pas d’enfans au-dessous de treize ans. La journée du dimanche se passe assez tristement jusqu’à deux heures : service religieux matin et soir, catéchisme, école, une récréation plus longue que pendant la semaine. Après vêpres, si le temps le permet, on fait une promenade en commun, et sous la surveillance des sœurs, jusqu’à la chute du jour. En cas de mauvais temps, on remplace la promenade par des lectures à haute voix. Les ouvrières sont soumises au règlement comme les apprenties; elles doivent la même obéissance. aux sœurs. En semaine, toutes les habitantes de la maison sont constamment surveillées, comme dans une pension ordinaire de jeunes filles. Il est plus que probable que les pensionnaires de ces établissemens sont mieux nourries, mieux couchées, mieux soignées dans leurs maladies que les apprenties et les ouvrières de Lyon ; mais ces douze heures de travail surveillé, ce dimanche passé tout entier à l’église ou à l’école, égayé seulement, quand il fait beau, par une promenade qui ne commence jamais avant trois heures de l’après-midi, cette interdiction presque absolue de communications avec le dehors, constituent un régime qui effraie l’imagination. Les autres jeunes filles ont au moins la liberté de leurs dimanches, une liberté relative dans les ateliers, peut-être quelquefois une promenade ou une causerie le soir après la journée de travail. Ici tout est bien austère pour des enfans de treize à dix-huit ans. C’est bien plus que le couvent, car c’est le couvent avec douze heures de travail. On se demande en quoi ce régime peut différer de celui d’une maison de correction. Cependant au premier appel les familles sont accourues, preuve évidente qu’elles avaient le sentiment du péril auquel le séjour de Lyon expose les apprenties sur lesquelles les parens ne peuvent pas veiller. Quoique ces fondations ne datent pas de loin, on a déjà pu constater que les jeunes filles trouvent plus aisément à se marier en sortant de Jujurieux. Les fabricans qui ont fondé ces écoles n’en retirent pas de profit, obligés qu’ils sont de marcher en tout temps à cause de leur personnel et de leur outillage. En un mot, c’est rendre un service aux jeunes ouvrières lyonnaises que de les enfermer pendant trois ans, en les assujettissant à un travail de douze heures par jour. Ce seul fait éclaire mieux leur situation que tous les détails dans lesquels nous sommes entrés. L’archevêque de Lyon vient de fonder une communauté de religieuses pour fournir des surveillantes aux fabricans qui voudront entrer dans la voie des pensionnats d’ouvrières. Il est impossible de ne pas reconnaître qu’en agissant ainsi il reste dans le véritable esprit de l’église catholique, et il faut ajouter que cette transformation de la condition des jeunes ouvrières est un progrès sur ce qui existe aujourd’hui, car le plus grand intérêt d’un père et d’une mère obligés de se séparer de leur fille est d’être rassurés sur sa conduite morale. On nous permettra cependant d’avouer d’une manière générale notre éloignement pour ces agglomérations de personnes, qui substituent la communauté à la famille, le règlement à l’affection. Cet internement peut être un bien par comparaison ; mais en lui-même il est un mal.


III.

Il est assez curieux de remarquer que, tandis que le clergé catholique, poursuivant un but désintéressé et charitable, pousse à la transformation de la fabrique en manufacture, certains économistes y poussent aussi par des raisons tout opposées, pour diminuer les frais de la fabrication par l’emploi du moteur mécanique. De tous côtés, on semble prévoir le moment où le moteur mécanique chassera la force humaine. On n’aura pas même besoin de recourir à la vapeur, puisque les départemens de l’Isère, de l’Ardèche, de la Loire et de la Haute-Loire sont sillonnés en tout sens par de nombreux cours d’eau. Si une fois les grandes maisons lyonnaises en prennent leur parti, il est difficile qu’elles n’entraînent pas toutes les autres. Des essais ont été faits avec bonheur pour les étoffes les plus simples, qui exigent peu d’habileté de main-d’œuvre, et notamment pour les crêpes. Il y a donc là une question à examiner, car on ne connaîtrait pas la situation vraie des ouvrières, si on ne tenait point compte de la possibilité d’une transformation aussi radicale.

Il est à peine nécessaire de dire quelle est la cause qui fait présager la transformation prochaine de la fabrique lyonnaise en manufacture. On a calculé que quatre ouvriers aidés par un moteur mécanique font la besogne de douze. En mettant pour le prix d’achat, l’alimentation ou l’entretien d’une machine hydraulique, une somme équivalente au salaire de deux ouvriers, on dépasse certainement le chiffre des frais, et on a encore une économie nette de moitié sur la main-d’œuvre du tissage. Peu importe que ces chiffres soient contestés : il suffit que l’économie soit certaine et considérable. Or, dès qu’un fabricant réalisera une économie de moitié sur la main-d’œuvre, il abaissera ses prix de manière à accaparer le marché, et ses concurrens seront forcés de l’imiter ou de se retirer. On ne peut ni recourir à des prohibitions, puisque les prohibitions sont effacées de notre code commercial, ni protéger la fabrique française au moyen d’un droit, puisqu’il s’agit surtout de l’exportation et que le marché national n’écoule que la moindre partie de nos produits [3], ni surtout renoncer à une branche d’industrie jusqu’ici florissante, et qui nous donne à la fois de l’argent, du travail et de la gloire. Pourquoi ne reconnaîtrions-nous pas de bonne grâce que ces conclusions sont d’une évidence irrésistible, les prémisses étant données, et que, s’il est une fois établi que la fabrique étrangère peut fournir des produits aussi parfaits que les nôtres à des prix inférieurs, il faudra se hâter de lui emprunter ses moyens de fabrication ?

Cependant voici un fait bien digne aussi d’attention. Il y a déjà longtemps que les fabricans anglais appliquent le système des manufactures à l’industrie de la soie, ce qui n’empêche pas Lyon, et en général toute la fabrique française, de s’en tenir à l’ancienne méthode, et de garder néanmoins son rang sur le marché. Quelle est la cause de ce phénomène?

S’il ne s’agissait que d’une simple hésitation, d’un retard, rien ne serait plus facile à expliquer. La place de Lyon a deux caractères qui lui sont propres : une extrême prudence, une extrême solidité. Les négocians ont résisté jusqu’ici à la tentation d’augmenter leurs affaires par le crédit. Ils achètent la soie à soixante jours, sous la condition de payer l’intérêt du prix, s’ils vont jusqu’au terme, et de ne pas payer d’intérêts, s’ils effectuent le paiement dans les dix jours. Il est bien rare qu’ils ne s’affranchissent pas des intérêts par un paiement anticipé ; un négociant qui ne solde pas ses achats dans les dix jours de la livraison porte infailliblement atteinte à son crédit commercial. Ils traitent avec leurs acheteurs dans les mêmes conditions. Comme ils sont soumis, ainsi que nous l’avons vu, aux chances de la récolte et à celles de la mode, ils ne veulent pas se charger en outre des chances du crédit. Ce sont des négocians de la vieille roche, spéculant à coup sûr, autant du moins que le permet l’incertitude des prévisions humaines. La place de Lyon compte à peine une faillite par an. Malgré cette extrême prudence, la matière première représentant à peu près la moitié de la valeur des tissus, les crises prennent très vite des proportions considérables; aussi les négocians ne font-ils jamais d’approvisionnemens supérieurs aux besoins présumés d’une saison. Au moindre signe de diminution dans la vente, ils restreignent leurs achats s’il se peut, et en tout cas leurs commandes. S’ils fabriquaient eux-mêmes comme les Anglais, ils auraient un personnel d’ouvriers sur les bras, un outillage considérable, de vastes terrains occupés, ou se verraient contraints, dans les momens de crise, de fabriquer coûte que coûte pour ne pas laisser improductif un capital aussi important. C’est précisément ce qui rend lourdes pour leurs fondateurs les écoles d’apprentissage de Jujurieux, de Tarare et de La Séauve. Quand tous les ateliers sont fermés parce qu’on ne trouve plus d’écoulement pour les produits, Jujurieux n’en a pas moins ses trois cents ouvrières à nourrir. Au contraire, le fabricant lyonnais, qui commande à chaque compagnon une pièce à la fois, voyant le marché se restreindre, ne renouvelle pas sa commande, et tout est dit.

On comprendrait donc, avec ces habitudes invétérées dont quelques-unes sont des traits de caractère, que le commerce de Lyon pût hésiter; mais il fait plus : il se tient inébranlable dans ses anciennes allures. Les statistiques les plus exactes ne portent qu’à cinq mille seulement le nombre des métiers mus par des moteurs mécaniques, et ils sont presque tous placés hors de Lyon et du département du Rhône. A Lyon même, le moteur mécanique n’a encore fait de conquêtes importantes que parmi les théoriciens. Le commerce a donc provisoirement trouvé le moyen de soutenir la concurrence contre les prix anglais. A-t-il pour cela fait quelques sacrifices, et renoncé par exemple aux étoffes unies pour se rejeter uniquement sur les articles de goût? Il ne l’a pas fait et ne pouvait pas le faire. Jusqu’à présent, la supériorité de la fabrique lyonnaise au point de vue de l’art n’est pas menacée; cette supériorité incontestable tient à diverses causes : aux dessinateurs sans doute, qui sont les premiers du monde, mais aussi au goût exercé des fabricans et des ouvriers. L’Angleterre fonde d’excellentes écoles de dessin, et, comme si elle se défiait elle-même de ses aptitudes, elle prend à Lyon ses dessinateurs et jusqu’à ses modèles. Rien n’y fait. Nos produits conservent une telle supériorité, que le principal effort de la fabrique étrangère consiste à nous copier. En ce sens, Lyon est devenu une fabrique d’échantillonnage universel. Les reproductions mêmes ne sont point parfaites. L’ouvrier anglais ou allemand imite scrupuleusement la pièce : dessin, couleurs, nuances, tout se retrouve dans la copie, excepté une certaine physionomie de l’original qui lui donne son cachet. Nous restons donc les maîtres pour la haute fantaisie, le grand luxe; mais ce n’est là que la fleur de la fabrique. La force du commerce est dans les étoffes courantes; si nous étions battus sur ce dernier point, la fabrication des étoffes de luxe ne serait plus qu’une partie relativement très insignifiante de la richesse nationale, et il n’est pas même certain qu’on pût la continuer longtemps dans ces conditions, parce qu’il faut qu’une industrie soit montée sur un grand pied pour être florissante, et que les ouvriers d’élite se recrutent dans la masse des ouvriers ordinaires. La vérité est que Lyon a lutté, pour les étoffes de luxe, par la supériorité de ses produits, et pour les étoffes courantes, par la dissémination commencée et chaque jour croissante des métiers dans la banlieue, ce qui a permis de réaliser d’importantes économies sur la main-d’œuvre, et par conséquent de tenir les prix de vente au niveau des étoffes étrangères.

Cette dissémination des métiers hors de Lyon est un fait d’une importance capitale : elle nous préservera de la manufacture, ce qui est un grand bien pour la morale; elle donnera aux femmes un travail isolé et sédentaire, ce qui peut être le salut de la famille; elle luttera, au grand profit de l’ordre et au grand bénéfice des ouvriers, contre la dépopulation des campagnes; elle servira en même temps les intérêts de l’industrie et ceux de l’agriculture. C’est vers ce but assurément que doivent tendre de tous leurs vœux, de tous leurs efforts, tous ceux qui s’intéressent au sort des femmes, à la restauration des vertus de la famille. M. Villermé déclarait déjà en 1835 que les compagnons qui fabriquent les étoffes unies légères gagnaient à peine de quoi vivre. A plus forte raison, le salaire des femmes était alors, est encore aujourd’hui insuffisant; cependant il n’y a aucun reproche à faire au commerce, aucune réforme à lui proposer, tant que la fabrication restera concentrée dans la ville. Il faut que les femmes puissent se marier, et que les femmes mariées puissent rester tout le jour au domicile commun, pour y être la providence et la personnification de la famille. A Lyon, les ouvrières se marient difficilement, parce que la débauche y est facile pour les hommes, et parce que, les femmes gagnant à peine le nécessaire pour elles-mêmes, les enfans retombent à la charge du mari. Une fois mariées, si elles n’ont pas un capital pour acheter un métier, elles continuent à fréquenter l’atelier treize heures par jour, ce qui réduit à l’état d’orphelins des enfans dont le père et la mère sont vivans et valides. Tout change, si la fabrique, au lieu de se concentrer à Lyon, se répand hors de la ville. Les femmes contractent des mariages réguliers ; elles contribuent doublement, par leur salaire et par leurs soins, à l’aisance commune, elles vivent constamment au milieu de leurs enfans, ce qui est pour ainsi dire leur atmosphère vitale. En même temps, le commerce lyonnais, loin de s’appauvrir par cette transformation, réalise des économies qui le mettent en état de tenir tête à la concurrence anglaise.

Tout le monde comprend que l’ouvrier des campagnes, dépensant moitié moins que l’ouvrier des villes, peut se contenter d’un salaire moitié moindre. Ce n’est point ici comme pour la substitution des femmes aux hommes et des enfans aux femmes dans les manufactures; il ne s’agit pas de spéculer sur les privations que l’ouvrier de la campagne peut supporter, car si les objets de consommation lui coûtent moitié moins qu’à l’ouvrier de la ville, il reçoit un salaire égal en touchant une somme d’argent moitié moindre. A la vérité, pour que cette proposition soit juste, il faut supposer que tout l’argent de l’ouvrier est immédiatement consommé pour ses besoins, et qu’il ne fait pas d’épargne; il serait donc équitable de lui tenir compte de cette différence : l’économie pour le fabricant n’en serait pas moins énorme. Disons sur-le-champ, à l’honneur de la fabrique lyonnaise, qu’il y a tout lieu de compter que, si l’exemple donné par quelques-unes des maisons les plus fortes et les plus intelligentes de décentraliser le travail vient à se généraliser, les salaires seront établis sur un pied raisonnable. On calcule que, dans l’état actuel, les capitaux employés dans la fabrique de la soie ne rendent pas au-delà de 10 pour 100, ce qui prouve que les exigences du capital ne sont pas exagérées.

Une autre économie considérable et toute spéciale résultant de la décentralisation serait la suppression du chef d’atelier. A Lyon, tout maître tisseur prélève de droit la moitié du salaire gagné par les compagnons. Si, par exemple, le travail d’un compagnon produit 8 francs par jour, le commerçant débourse 8 francs, et l’ouvrier n’en touche que 4. 2 francs à peu près représentent les frais généraux; il y a donc 2 autres francs qui accroissent la part du chef d’atelier sans utilité réelle.

Assurément, comme il n’y a ni droit de maîtrise, ni brevet, ni rien de semblable, et que la différence entre le maître et le compagnon tient uniquement à la possession du métier, on pourrait croire que la même distinction se reproduira à la campagne pour les mêmes motifs; mais il faut remarquer que l’achat du métier sera moins difficile pour l’ouvrier rural. Un métier pour tisser les châles ne coûte pas moins de 12 ou 1,500 francs; c’est le prix ordinaire à Saint-Étienne pour la fabrique des rubans. Un métier à tisser ordinaire, tel qu’il en faudrait aux ouvriers de la banlieue lyonnaise, ne coûte pas plus de 150 francs, et il en coûterait en outre depuis 30 jusqu’à 150 francs, suivant le nombre des crochets, pour le transformer en métier à la Jacquard. Or l’apprentissage à la ville coûte quatre années de temps, ou une année et 400 francs; il est clair qu’à la campagne il sera facile de faire une économie de plus de 200 francs sur cette dépense ; on peut donc dire, sans rien exagérer, que le métier ne coûtera rien. D’ailleurs pourquoi la maison n’achèterait-elle pas le métier à son propre compte, comme cela se pratique déjà dans plusieurs maisons importantes? Si la charge paraissait trop lourde, le négociant pourrait se couvrir au moyen d’annuités. La fabrique de Lyon élèverait ainsi les compagnons au rang de maîtres sans se grever. Les manufacturiers de Mulhouse transforment par un procédé analogue les ouvriers en propriétaires. Rien ne saurait mieux convenir au rôle des chefs d’industrie et aux sentimens qui les animent.

Il importe d’ailleurs extrêmement de ne pas oublier que l’emploi du moteur mécanique peut très bien se concilier avec l’établissement des métiers ruraux. La houille est abondante à Lyon et à Saint-Etienne; les chutes d’eau ne manquent pas dans la banlieue lyonnaise, qui comprend, au point de vue industriel, l’Isère, l’Ardèche, la Loire et la Haute-Loire. Il n’est pas nécessaire qu’une machine, quand elle coûte peu, fasse mouvoir un grand nombre de métiers à la fois. M. Louis Reybaud raconte qu’à Elberfeld, quand le premier moteur mécanique fut introduit, les ouvriers, comme partout, se crurent perdus; mais au lieu de s’attrouper et de briser les appareils, comme ils n’auraient pas manqué de le faire ailleurs, ils attendirent patiemment le résultat de l’épreuve, non sans une secrète espérance de la voir échouer. Les machines réussirent. Que firent les ouvriers? Us en achetèrent. Ils luttèrent avec des machines de six chevaux contre des machines de trente-cinq chevaux, et ils luttèrent avec succès. On pourrait donc à la rigueur avoir à la campagne, au lieu de métiers isolés, des ateliers restreints, et cela vaudrait toujours mieux pour les mœurs que des manufactures, et surtout des manufactures à la ville. On y réunirait les femmes d’une même famille avec tous les avantages du travail isolé. Si nous étions moins indifférens sur la morale, nous trouverions fréquemment que l’intérêt du bon ordre et des bonnes mœurs se concilie très bien avec le progrès économique; mais c’est un malheur de noire société que les moralistes dédaignent les questions industrielles, au risque de se rendre impuissans, tandis que les intérêts consentent à peine à tenir compte des questions morales.

Les défenseurs de l’agglomération prétendent qu’on ne peut confier de la soie à de grandes distances, comme s’il n’était pas tout aussi facile de se renseigner sur un paysan demeurant chez lui, dans son village natal, que sur un ouvrier perdu au milieu de Lyon, à cinquante lieues de sa famille. Ils insistent sur la nécessité de surveiller le travail pour que le dessin soit bien exécuté, la trame serrée également, le tissage fait avec propreté. La réponse est facile. Ce n’est pas en général le commerçant lui-même qui exerce cette surveillance, ce sont des commis qu’on appelle commis de ronde; il s’agit tout au plus d’en augmenter le nombre, ou de leur donner un cheval, comme à Saint-Étienne et à Saint-Chamond. D’ailleurs on fera faire à Lyon, sous les yeux des négocians, les façonnés, qui sont une affaire de goût et qui peuvent braver l’élévation des prix; le travail rural ne sera que pour les unis, qui n’exigent pas une surveillance aussi assidue. Enfin on voit des difficultés dans les déplacemens de l’ouvrier, de la matière première, des tissus; mais il est clair qu’il se créera des centres secondaires, qu’on installera des comptoirs : toutes ces difficultés prétendues ne sont que des nouveautés, et dans notre pays très routinier et très peu entreprenant, toute nouveauté paraît longtemps une impossibilité.

Il y a peut-être plus de force réelle dans l’objection qui consiste à dire qu’il faut être laboureur ou tisseur, et qu’on ne saurait être à la fois l’un et l’autre: qu’un paysan qui, dans le moment où la terre ne le réclame pas, se met au métier pour utiliser son chômage travaille nécessairement sans propreté et sans délicatesse. Il est certain que la théorie des alternances proposée par Owen en 1818, et qui fait d’une profession industrielle la compagne complaisante et soumise de l’agriculture, ne tient pas contre les difficultés pratiques, quand il s’agit d’une profession qui exige du goût, de l’adresse, une main légère. A Crefeld, où quelques laboureurs emploient le mauvais temps à tisser, on n’obtient d’eux que des ouvrages de qualité très inférieure; mais à Crefeld aussi la plupart des métiers ta tisser ruraux sont tenus par des femmes, et ceux-là réussissent à merveille. A Zurich, les femmes occupent cinq métiers sur six. Voilà le vrai, voilà un partage intelligent du travail : à l’homme, la charrue, la bêche, le râteau; à la femme, la navette et le fil de soie. Le mari vit au grand air, bravant la pluie ou le soleil; la femme reste sédentaire, n’interrompant son travail que pour vaquer aux menus ouvrages de la maison. Ces campagnardes, qui ne remuent pas le hoyau, ont bien vite la main légère ; elles apprennent bien vite à exagérer la propreté, et leur maison y gagne en même temps que leur état. Souffrons, puisqu’il le faut, qu’un homme manie la navette et reste assis à l’ombre treize heures par jour; cependant il vaut mieux pour lui suivre ses grands bœufs et marcher dans la terre fraîchement remuée. Il est plus à sa place dans les sillons de son champ, dans les herbes humides de ses prés. Il y déploie mieux sa vigueur, il y sent plus complètement sa dignité. Ce mâle labeur est fortifiant pour son corps et pour son âme. La femme au contraire ne s’accoutume que malaisément à ces brusques transitions du froid ou du chaud; elle a peine à conduire un attelage, ses mains ne sont pas faites pour la pioche et le râteau ; son corps succombe sous le faix des grandes gerbes qu’il faut porter au chariot ou à la meule. Pendant qu’elle sarcle ou qu’elle fauche, dépensant beaucoup de peine pour peu de besogne, la maison reste vide et l’enfant est abandonné. On se plaint de la désertion de la campagne; à quoi tient-elle? A l’abaissement des salaires. — Les manœuvres vont se faire journaliers à la ville parce que le travail dans les villes se paie moitié plus ; le père envoie ses enfans en apprentissage à Lyon parce qu’il y gagnera plus tard des journées de 4 francs, tandis qu’il arrive difficilement à 1 fr. ou à 1 fr. 50 dans les plaines du Dauphiné. Si dans chaque ferme les femmes gagnaient de bonnes journées au travail de la soie, il en résulterait une grande aisance pour la maison; le laboureur, privé du concours de sa femme et de ses filles, appellerait un ouvrier à son aide en le payant bien. Un bon ouvrier fait la besogne de trois femmes. Le premier principe économique est d’appliquer tout producteur à l’ouvrage auquel il est propre.

Les résistances, autant qu’on peut le présumer, viendront d’en bas plutôt que d’en haut. L’esprit de routine retient seul encore les fabricans; mais les chefs d’atelier ont tout à perdre à cette transformation. Il s’agit pour eux de rentrer dans les rangs des simples ouvriers, et de renoncer à l’importance individuelle et collective que comporte leur situation actuelle. Les compagnons, qui ne pourraient que gagner à la suppression des maîtres, y répugnent aussi : le séjour de la ville a un grand attrait pour eux ; ils ne pourraient plus se faire aux habitudes de la campagne. On trouve ce sentiment même chez les femmes. La ville les tente par leurs mauvais côtés, par le luxe, par les plaisirs, les spectacles. Une fois habituées à ne dépendre que d’elles-mêmes aux heures où l’atelier ne les réclame pas, elles ne pensent pas volontiers à reprendre le joug des habitudes domestiques, ce joug si doux à porter quand on n’a pas fait l’essai d’une liberté maladive et fatale. Au fond, il ne peut être question de renvoyer chez eux les ouvriers de la ville; tout ce qu’on peut faire, c’est de diminuer progressivement le nombre des ateliers de Lyon, en multipliant les commandes au dehors. L’exemple de plusieurs maisons importantes prouve que cela est praticable. En Suisse, en Allemagne, on ne procède pas autrement. La moitié de la fabrication de Viersen et de Crefeld se fait ainsi à domicile, loin des grands centres de population. Pourquoi ce qui se fait avec un plein succès à Viersen, pourquoi ce que font avec un succès égal certains négocians de Lyon ne se ferait-il pas par tous les autres?

Il est bien à craindre d’ailleurs qu’on ne puisse maintenir longtemps les habitudes actuelles en présence des concurrens étrangers. Il faudra recourir à la dissémination des ateliers ou au moteur mécanique. Le premier procédé n’a que de bons résultats; le second n’est pas sans inconvéniens.

D’abord il faudrait que le commerce de Lyon renonçât à toutes ses façons d’agir. Dans son organisation actuelle, rien ne lui est plus facile que de suivre les variations de la mode. Cette aptitude à se transformer est une des conditions de son succès, que l’outillage en grand et le travail par masses feraient disparaître. C’est là, dans cette industrie spéciale, un inconvénient réel des machines, et il a plus d’importance chez nous que chez nos voisins, dont les modes ont une certaine fixité, surtout pour les étoffes courantes. Non-seulement le négociant de Lyon peut changer ses dessins en un clin d’œil, mais il peut ralentir ou suspendre sa fabrication suivant les besoins. Au contraire, du moment qu’on a de vastes ateliers, un immense loyer sur les bras, des machines, des impôts à payer, des ouvriers enrégimentés par centaines, on ne peut plus, comme aujourd’hui, attendre la commande ou ne la devancer qu’avec réserve, diminuer quand il le faut sa fabrication, ou même l’arrêter tout à fait. Il y a des frais courans qui en très peu de jours constitueraient des pertes considérables, si on gardait à sa charge dans une inaction complète tant de bras et tant de métiers. La nécessité de travailler dans les crises entraîne l’obligation de recourir au crédit, car on ne pourrait plus atténuer les effets du chômage de la vente par le chômage de la fabrication. Voilà tout Lyon en quelque sorte bouleversé, la solidité proverbiale de la place compromise, tous les rapports changés avec les producteurs de soie, les ouvriers et les marchands. Le fabricant ne se reconnaîtrait plus lui-même. Le chef d’une grande usine qui emploie quatre ou cinq cents ouvriers n’a rien de commun avec le fabricant que nous connaissons, que rien ne détourne des deux opérations fondamentales de son industrie, l’achat des matières premières et la surveillance de la fabrication. Quant à l’ouvrier, il périt en quelque sorte dans ce changement; c’est l’eau et la vapeur qui le remplacent. On dit que les crises seraient moins fréquentes, mais à quelle condition? A la condition d’être cent fois plus redoutables quand elles éclateraient, car la modération des achats n’entraîne qu’une suspension de travail, tandis que la faillite d’un négociant a pour conséquence la suppression des métiers. Au milieu de cette métamorphose universelle, nos produits conserveraient-ils leur supériorité? Cela est peut-être douteux. Il est très difficile d’apprécier les causes de la supériorité en matière de goût; on peut dire au moins que trois personnes concourent à la perfection de nos soieries : le dessinateur, le fabricant et l’ouvrier, La preuve que la supériorité du dessin n’est pas tout, c’est que nos modèles sont copiés partout avec la dernière exactitude, et ne sont égalés nulle part. Quand nous aurons remplacé la main de l’homme par des machines, peut-être devrons-nous nous estimer heureux de réussir aussi bien que les Anglais.

Faisons-nous, en parlant ainsi, la guerre aux machines, à la vapeur, et à tout ce qu’on est convenu d’appeler la grande industrie? Le ciel nous en préserve. Le moteur mécanique est un progrès réel, puisqu’il exempte de plus en plus les hommes de l’obligation d’être des bras, et qu’il leur permet de plus en plus d’être des intelligences. Il augmente le bien-être des ouvriers, puisqu’il met à leur portée des meubles, des étoffes, qui étaient encore, il y a moins de cent ans, des objets de grand luxe. Le mètre de coton, qui coûte aujourd’hui 1 franc, aurait coûté 3 francs avant la révolution; la consommation des produits manufacturés était en 1788 de 38 francs pour chaque habitant, et de 125 francs en 1847; mais nous ne parlons ici que de l’industrie de la soie, dont la situation est toute particulière, et nous ne faisons pas de thèse générale. Il y a certainement quelques industries où l’on peut forcer la fabrication pour forcer le marché; quant au marché de la soie, aujourd’hui immense, il paraît avoir atteint tout son développement. Lutter par la fabrication grossière et les bas prix contre le fin et le coton serait une entreprise ruineuse pour le producteur et sans utilité réelle pour le consommateur. Il ne serait donc pas à propos, dans cette question, de répéter que l’intérêt de la consommation prime tout, et que si la machine produit de meilleurs résultats ou les mêmes résultats à moindre prix, on doit appeler la machine, parce que l’intérêt du fabricant, comparé à celui du consommateur, est toujours éphémère, la force délaissée ne manquant jamais, au bout de quelque temps, de trouver un emploi utile. La question est toute différente. L’humanité peut se passer d’avoir un plus grand nombre de robes de soie ; mais la France ne peut pas laisser l’industrie de la soie sortir de chez elle. Il n’y a au fond à se préoccuper que de la concurrence, et tant que le travail isolé nous permettra de tenir tête aux manufactures, nous n’aurons pas de motif, au point de vue industriel, de renoncer au travail isolé.

Certes aucun esprit sensé ne voudrait résister à l’établissement des manufactures, s’il fallait opter entre elles et la ruine de notre fabrique. Cependant, si l’industrie nationale peut être sauvée par un autre moyen, il est bien permis de souhaiter que la famille de l’ouvrier échappe à ce nouveau fléau dont on la menace, — la famille, dis-je, car c’est elle qui souffre chaque fois qu’une branche de travail isolé est détruite au profit du travail en commun. Ces grandes simplifications de l’industrie, qui produisent tant de merveilles parce qu’elles multiplient indéfiniment les forces disponibles, ont le malheur de désorganiser la plus simple, la plus naturelle et la plus nécessaire de toutes les associations. Elles améliorent évidemment la vie matérielle, mais elles menacent quelquefois la vie morale. La société supporterait cette calamité, si les hommes seuls étaient enrégimentés au service du noir génie de la vapeur, car après tout la tâche principale de l’homme dans la famille est de l’édifier par son exemple et de la faire vivre par son salaire. Le père de famille n’a pas besoin de rester tout le jour parmi les siens. Quand il revient le soir, portant ses outils, après douze ou treize heures de fatigue, et qu’il s’assoit à son foyer, près de sa femme, avec ses enfans pendus à son cou, il n’est personne autour de lui qui ne bénisse le travail qui donne à toute la maison la sécurité et le bien-être. Rien qu’en pressant ses mains calleuses, son jeune fils s’instruit des nécessités et des consolations de la vie. Mais si, à l’aube du jour, la mère prend le même chemin que son mari, laissant le plus jeune enfant à la crèche, envoyant l’aîné à l’école ou à l’apprentissage, tout est contre nature, tout souffre, — la mère éloignée de ses enfans, l’enfant privé des leçons et de la tendresse de la mère, le mari qui sent profondément l’abandon et l’isolement de tout ce qu’il aime. S’il y a une chose que la nature nous enseigne avec évidence, c’est que la femme est faite pour être protégée, pour vivre, jeune fille, auprès de sa mère, épouse, sous la garde et l’autorité de son mari. L’arracher dès l’enfance à cet abri nécessaire, lui imposer dans un atelier une sorte de vie publique, c’est blesser tous ses instincts, alarmer sa pudeur, la priver du seul milieu où elle puisse vraiment être heureuse. Trop souvent l’atelier où on la conduit est mixte, et elle se voit obligée de vivre au milieu des hommes, dans un contact perpétuel avec eux. N’est-il pas à craindre que les opinions libres et quelquefois immorales qui ont cours parmi les ouvriers ne se communiquent à leurs compagnes? Quand même elles échapperaient aux autres périls, il est presque impossible que leur esprit demeure chaste. Il est trop évident d’ailleurs que, dans une grande réunion de femmes, il y en a que le vice a flétries ; cependant les femmes honnêtes qui gagnent leur vie dans le même atelier travaillent tout le jour côte à côte avec elles; elles subissent leur contact et peut-être leur amitié, car il n’est guère possible d’isoler son âme dans cette promiscuité forcée.

Ce qui caractérise la situation des femmes travaillant en commun dans un atelier, c’est qu’elles souffrent par leurs vertus. Otez-leur les vertus de leur sexe, et il n’y aura plus de motif pour les plaindre. Le travail n’est pas plus fatigant à l’atelier que dans la mansarde, et il s’y fait souvent dans de meilleures conditions pour la santé et le bien-être de l’ouvrière. On peut même penser qu’à ce point de vue la manufacture est plus avantageuse que la fabrique proprement dite : il est bien entendu que cette remarque ne s’applique pas aux professions insalubres. Plus la manufacture devient considérable, et plus le patron s’élève en richesse, en importance sociale; en même temps qu’il s’élève, il comprend mieux ses devoirs envers les instrumens vivans de sa fortune, et il a plus de moyens pour les remplir. Certes on rencontre encore un très grand nombre d’ateliers où le patron n’est qu’un calculateur sans cesse préoccupé d’augmenter la vente et de diminuer les Irais aux dépens de qui il appartiendra; mais qui ne sait que déjà quelques-unes de nos grandes industries rivalisent à qui fera le plus de bien aux ouvriers? Quand on construit les ateliers, au lieu de ménager l’espace pour diminuer la dépense, on veille à faire arriver à flots l’air et la lumière, ces deux puissans véhicules de la vie et de la santé. Quand une industrie a des effets délétères, on demande à la science des outils, des remèdes, pour diminuer au moins un malheur qu’on ne peut supprimer. Tantôt on organise dans les ateliers un système de primes, tantôt on fonde des caisses locales de secours. Les fabricans s’occupent de l’approvisionnement pour les ouvriers; ils rendent leur vie meilleure et moins chère en supprimant les intermédiaires coûteux. Sur différens points du territoire, de véritables hommes de bien ont créé autour de leurs ateliers des colonies où l’ouvrier trouve à bas prix un logement commode, un jardin, des soins pour ses maladies, des livres même, la chance de devenir un jour propriétaire de sa maison par voie d’amortissement, non-seulement le bien-être, mais un peu de luxe, en un mot des conditions meilleures que ce qu’il aurait pu réaliser par le travail le plus opiniâtre et le plus heureux, s’il était demeuré livré à ses propres forces. Ces fondations n’ont pas le caractère transitoire des œuvres de bienfaisance; elles ne disparaîtront pas avec les hommes éclairés qui en ont pris l’initiative. Tout indique au contraire qu’elles sont les premiers et honorables essais d’un système qui tend à s’établir et à se généraliser. D’abord, point essentiel, l’ouvrier les accepte avec empressement, ce qui prouve qu’elles sont conçues dans un esprit véritablement pratique. Quant aux patrons, ils ont intérêt à les maintenir, même au prix d’assez grands sacrifices, car s’il y a un point désormais acquis à la science, c’est que le meilleur ouvrier, le plus productif et le plus habile, est l’ouvrier bien nourri, bien logé, content de son sort, habitué à la propreté et à la prévoyance. Nos chefs d’industrie comprennent, comme l’aristocratie anglaise, qu’il faut prévenir les dangers du socialisme en réalisant sans lui le bien qu’il rêve, et qu’il ne pourrait accomplir. La philosophie morale, dont les préceptes se répandent chaque jour, leur apprend qu’enrichis par le travail de leurs ouvriers, ils ne sont pas quittes envers eux quand ils leur ont payé un juste salaire, et qu’au-dessus des devoirs réglés par la loi il y en a d’autres plus étendus qui ne relèvent que de Dieu et de la conscience.

La même sollicitude qui veille au bien-être des ouvriers s’est étendue sur leurs enfans. A Manchester, en 1847, quand l’industrie commençait à remplacer partout les hommes par des femmes, un grand nombre de malheureuses mères n’avaient d’autre ressource que de confier leurs enfans à la mamelle à des gardiennes mercenaires qui en réunissaient le plus grand nombre possible dans des chambres malsaines, où toutes les conditions de la santé et de la vie leur manquaient. Pour réduire au silence et à l’immobilité ces pauvres créatures, on leur faisait prendre des doses d’opium. A la même date, par une conséquence terrible, le quart des individus qui mouraient n’avait pas dix-huit mois, la moitié n’avait pas dix ans. Aujourd’hui, en France comme en Angleterre, l’institution des crèches s’est multipliée. Il n’y a pas de grand centre industriel qui n’en soit pourvu. A la crèche succède immédiatement l’asile, puis à l’asile l’école primaire. L’enfant est soigné et protégé depuis sa naissance jusqu’au commencement de l’apprentissage. Ceux qui n’ont jamais vu ni une crèche ni un asile ne savent pas avec quelle intelligence ces utiles établissemens sont organisés, à quelle active surveillance ils sont soumis, avec quel dévouement on s’y occupe de la santé et du bien-être des enfans. Grâce à la crèche et à l’asile, l’enfant du pauvre ne connaît plus ni le froid, ni la faim, ni la malpropreté, ni le vagabondage. La mère dans son atelier peut être tranquille sur le sort de son nourrisson.

Que lui manque-t-il donc à cette femme, à cette mère, pour être heureuse ? Il lui manque la présence de son enfant. Si tout se réduisait en ce monde à avoir un abri pour sa tête, des vêtemens, de la nourriture, il n’y aurait rien à redire à cette vie en commun. Le pain est abondant, la nourriture est saine, le corps ne souffre pas ; mais l’âme souffre. Cette femme à chaque instant est blessée dans sa pudeur, menacée dans sa chasteté; cette épouse vit loin de son mari, ne prenant pas même ses repas avec lui, et ne le retrouvant que le soir, quand ils arrivent l’un et l’autre de leurs ateliers, épuisés et haletans; cette mère n’embrasse pas son enfant à la clarté du soleil, elle ne le tient pas dans ses bras, elle ne le dévore pas de ses yeux charmés, elle n’assiste pas à ses premiers bégaiemens, elle n’a pas les prémices de ses premiers sourires. Etrange illusion de ces mécaniciens de la vie sociale qui font tout par des rouages : la crèche pour l’enfant au berceau, l’atelier pour l’âge mûr, l’hospice pour la maladie et la vieillesse ! Ils songent à tous les besoins de la nature humaine, excepté à ceux du cœur, dont ils ne sentent pas les battemens. Ils auront grand soin de mesurer la quantité d’air et de nourriture qu’il faut à une ouvrière, ils proposeront des lois pour que son travail ne soit pas prolongé au-delà de ses forces ; mais ils ne feront rien pour que cette ouvrière puisse être une femme. Ils ne savent pas que la femme n’est grande que par l’amour, et que l’amour ne se développe et ne se fortifie que dans le sanctuaire de la famille.

Quand on aura donné la dernière perfection aux ateliers, aux crèches, aux écoles, aux hôpitaux, quand il sera bien démontré que, grâce à ces conquêtes de la philanthropie, l’ouvrier trouve plus de comfort dans la vie commune qu’il n’en pourrait rêver dans la vie de famille, le seul fait que les femmes sont entraînées avec leurs maris et leurs enfans dans cette nouvelle organisation où les affections intimes ont si peu de place constituera un véritable malheur social. Les femmes sont faites pour cacher leur vie, pour chercher le bonheur dans des affections exclusives, et pour gouverner en paix ce monde restreint de la famille, nécessaire à leur tendresse native. La manufacture, qui a quelque chose du couvent et de la caserne, sépare les membres de la famille contre le vœu de la nature ; elle substitue à l’autorité du mari et du père l’autorité du règlement, du patron et du contre-maître, et les froids enseignemens du maître d’école à cette morale vivante qu’une mère fait pénétrer avec ses baisers et ses larmes dans le cœur de son enfant. Pour que les mœurs conservent ou retrouvent leur pureté et leur énergie, la première de toutes les conditions, c’est que la femme retourne auprès du foyer, la mère auprès du berceau. Il faut que le chef de la famille puisse exercer la puissance tutélaire qu’il tient de Dieu et de la nature, que la femme trouve dans son mari le guide, le protecteur, l’ami fidèle et fort dont elle a besoin, que l’enfant s’habitue sans y penser aux soins et à la tendresse de sa mère. Il faut même qu’il y ait quelque part un lieu consacré par les joies et les souffrances communes, une humble maison, un grenier, si Dieu n’a pas été plus clément, qui soit pour tous les membres de la famille comme une patrie plus étroite et plus chère, à laquelle on songe pendant le travail et la peine, et qui reste dans les souvenirs de toute la vie associé à la pensée des êtres aimés que l’on a perdus. Comme il n’y a pas de religion sans un temple, il n’y a pas de famille sans l’intimité du foyer domestique. L’enfant qui a dormi dans le berceau banal de la crèche, et qui n’a pas été embrassé à la lumière du jour par les deux seuls êtres dans le monde qui l’aiment d’un amour exclusif, n’est pas armé pour les luttes de la vie. Il n’a pas comme nous ce fonds de religion tendre et puissante qui nous console à notre insu, qui nous écarte du mal sans que nous ayons la peine de faire un effort, et nous porte vers le bien comme par une secrète analogie de nature. Au jour des cruelles épreuves, quand on croirait que le cœur est desséché à force de dédaigner ou à force de souffrir, tout à coup on se rappelle, comme dans une vision enchantée, ces mille riens qu’on ne pourrait pas raconter et qui font tressaillir, ces pleurs, ces baisers, ce cher sourire, ce grave et doux enseignement murmuré d’une voix si touchante. La source vive de la morale n’est que là. Nous pouvons écrire des livres et faire des théories sur le devoir et le sacrifice; mais les véritables professeurs de morale, ce sont les femmes. Ce sont elles qui conseillent doucement le bien, qui récompensent le dévouement par une caresse, qui donnent, quand il le faut, l’exemple du courage et l’exemple plus difficile de la résignation, qui enseignent à leurs enfans le charme des sentimens tendres et les fières et sévères lois de l’honneur. Oui, jusque sous le chaume, et dans les mansardes de nos villes, et dans ces caves où ne pénètre jamais le soleil, il n’y a pas une mère qui ne souffle à son enfant l’honneur en même temps que la vie. C’est là, près de cet humble foyer, dans cette communauté de misère, de soucis et de tendresse, que se créent les amours durables, que s’enfantent les saintes et énergiques résolutions; c’est là que se trempent les caractères; c’est là aussi que les femmes peuvent être heureuses, en dépit du travail, au milieu des privations. Toutes les améliorations matérielles seront les bienvenues; mais si vous voulez adoucir le sort des ouvrières et en même temps donner des garanties à l’ordre, raviver les bons sentimens, faire comprendre, faire aimer la patrie et la justice, ne séparez pas les enfans de leurs mères!


JULES SIMON.

  1. Nous citerons notamment le dernier ouvrage de M. Louis Reybaud, Études sur le Régime des Manufactures.
  2. En général, les ouvriers de Lyon ne sont pas adonnés à l’ivrognerie. M. Villermé, qui a étudié de très près les ouvriers de Lyon en 1835, et qui les a observés dans les cabarets et dans les cafés, déclare n’avoir rencontré qu’un seul homme ivre.
  3. L’Autriche, la Suisse, le Zollverein et l’Angleterre produisent ensemble des tissus de soie pour une somme que M. Louis Reybaud évalue à 469 millions de francs, tandis que la France en produit à elle seule pour 532 millions.