Le Salut par les Juifs/Chapitre 26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Joseph Victorion et Cie (p. 107-112).

XXVI


Il est vrai que les Circoncis eux-mêmes sont condamnés à porter la Croix depuis dix-neuf siècles, mais d’une toute autre manière.

J’ai dit plus haut que les Juifs du Moyen-Âge, traqués à la fois par toutes les meutes de l’indignation ou de la générosité chrétiennes, avaient encore la ressource de leur opposer, en écumant, le Signe terrifique déterré dans les ossements du premier Caïn, en vertu duquel nul ne pouvait les exterminer par le glaive de la Colère ou le glaive de la Douceur, sans être puni sept fois, c’est-à-dire sans s’exposer aux représailles infinies du Septénaire omnipotent que les chrétiens nomment le Saint-Esprit.

Or, le signe dont fut marqué le Patriarche des tueurs et que Moïse n’a pas eu la permission de révéler pouvait être fort bien le Signe même de la Croix, si on tient pour règle certaine l’inspiration perpétuellement réitérative des Textes sacrés.

Cette histoire merveilleuse de Caïn où les moralisants excogitateurs d’exégèse n’ont absolument rien vu, sinon qu’il est mal d’égorger son frère, donne, en quelques versets d’une concision effrayante, l’itinéraire complet de la Volonté divine explicitement déclarée dans les soixante-douze livres surnaturels dont l’ensemble constitue la Révélation.

Il n’existe pas dans l’Écriture un raccourci plus prodigieux. C’est au point que les noms d’Abel et de Caïn, affrontés ensemble, forment une espèce de monogramme symbolique du Rédempteur :

Agnus Bajulans Ego Lignum,
Crucis Amanter Infamiam Nobilitavi.
Etc., etc.

On pourrait multiplier à l’infini ce jeu d’initiales qui faisait l’amusement des écolâtres anciens.

Mais il s’agit là d’un point central, de l’axe même des paraboles à venir, de l’essieu des Roues d’Ézéchiel, et si on veut parler sérieusement de ces deux premiers fils d’Adam qui sont à l’aube des antagonismes humains, toutes les Idées essentielles vont se précipiter en poussant des cris…

Qu’il suffise d’observer que le Seigneur, ne pouvant parler que de Lui-même, est nécessairement représenté du même coup par l’un et par l’autre, par le meurtrier aussi bien que par la victime, par celle-ci qui est sans gardien et par celui-là qui n’est le « gardien » de personne.

L’innocent Abel « pasteur de brebis », tué par son frère, est une évidente figure de Jésus-Christ ; et le fratricide Caïn, maudit de Dieu, errant et fugitif sur la terre, en est une autre non moins certaine, — puisqu’ayant tout assumé, le Sauveur du monde est, à la fois, l’Innocence même et le Péché même, suivant l’expression de saint Paul[1].

L’aventure du Prodigue rappelée tout à l’heure, n’est, au fond, qu’une des innombrables versions de cette première aventure de l’humanité.

Il est vrai que le compagnon des pourceaux n’a pas tué son frère, mais celui-ci est néanmoins immolé sous les espèces du Veau gras, et le bienvenu porcher reçoit, — lui aussi, — de la main du Père et Seigneur, quelques signes mystérieux d’une fort étrange sollicitude…

Dans l’immense forêt pénombrale des Assimilations scripturaires, c’est bien toujours la même histoire et la trame infiniment compliquée du même secret.

Sous l’impulsion de ces insolites pensées, dire que les Juifs sont marqués de la Croix tout autant que les chrétiens et tout autant que put l’être le Fratricide, c’est risquer au plus une Lapalissade, — scandaleuse, j’en conviens, comme toutes les Lapalissades.

Ne voit-on pas, en effet, que c’est en accomplissant ce qui pouvait être imaginé de plus identique à la boucherie du vieux Caïn, qu’ils déterminèrent le Christianisme, aussi impossible sans eux que le « Cri du Sang d’Abel » sans le premier meurtre ? — et, de même que les chrétiens portent la Croix en saillie sur leurs poitrines ou sur les frontons de leurs tabernacles, ils la portent en creux dans leurs âmes dévastées ou dans les cavernes périlleuses de leurs synagogues.

Quoi qu’ils disent et quoi qu’ils fassent, ils ne peuvent pas n’être pas l’intaille du Sceau de la Rédemption.

Et c’est pourquoi leur dégoûtant aspect est encore plus démonstrateur que celui des meilleurs chrétiens qui peuvent si facilement altérer, — par leur propre volonté, — le relief de l’Effigie salutaire.

Cette empreinte béante, élargie comme le précipice du Chaos, par l’œcuménique dilatation du Catholicisme, ils ont essayé de la combler en la remplissant d’argent, et ils n’ont réussi qu’à donner à ce terrible cancer l’apparence d’un astre blafard, — se rendant eux-mêmes tout à fait semblables à des miroirs de concupiscence et de mort.

  1. II Cor. V, 21.