Le Sang de la coupe

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Œuvres de Théodore de Banville
Alphonse Lemerre, éditeur (Le Sang de la coupe. Trente-six Ballades joyeuses. Le Baiserpp. 3-165).


PRÉFACE

Ce recueil n’a pas été, à l’origine, publié isolément ; il a paru pour la première fois, faisant suite aux Cariatides, aux Stalactites et aux Odelettes, dans le volume intitulé : Poésies complètes de Théodore de Banville, 1841-1854. Poulet-Malassis et de Broise, éditeurs, Paris, 1857. Le succès de la Bibliothèque Charpentier avait mis à la mode ces réimpressions des œuvres complètes d’un écrivain en un seul volume compact, et je dus, comme tout le monde, obéir à cette mode universellement adoptée. Mais la nécessité d’entasser et de faire tenir tant de poëmes en quatre cents pages força alors mes éditeurs à supprimer les préfaces, les épigraphes et les dates même des poëmes. C’est pourquoi je donne ici aujourd’hui pour la première fois les quelques explications qui devaient accompagner les ouvrages réunis sous ce titre : Le Sang de la Coupe.

Comme on le verra par leurs dates scrupuleusement rétablies dans cette édition définitive, plusieurs d’entre eux appartiennent à la même époque de ma jeunesse que mon second recueil (Les Stalactites, Paris, Michel Lévy, 1846). Mais divisant dès lors en deux parts des œuvres dont l’intention était très diverse, j’avais donné aux Stalactites les odes, tout ce qui était la pure effusion lyrique, tandis que je gardais surtout pour Le Sang de la Coupe les tentatives que j’avais faites pour trouver la chose tant cherchée, c’est-à-dire une forme moderne du poëme proprement dit. Le plus important de mes essais en ce genre fut la Malédiction de Cypris. En l’imaginant, je fus très préoccupé, comme je l’ai toujours été d’ailleurs, de la nécessité qui existe pour le poëte, comme pour l’homme, d’appartenir à la fois au présent, par le fait même de son existence ; au passé, d’où vient directement sa vie morale, par la tradition et le souvenir ; et à l’avenir, par ses aspirations et par ses intuitions. L’idée réaliste qui consiste à vouloir que les hommes et les œuvres jaillissent spontanément et de rien, m’a toujours paru fausse à tous les points de vue ; car nous portons en nous, que nous le voulions ou non, toute la destinée écoulée et toute la destinée future de la race à laquelle nous appartenons, et nous avons à la fois dans nos veines le sang de nos pères et le sang de nos fils.

Or j’étais, dès mon entrée dans la vie, pénétré de cette vérité que les Hellènes sont nos véritables aïeux spirituels, et que nous avons hérité d’eux le culte de la beauté et de l’héroïsme. Si les savants mythographes modernes (entre autres Louis Ménard) l’ont prouvé scientifiquement, et nous ont démontré que notre religion de pardon et d’amour s’accorde avec les religions helléniques, autant qu’elle est hostile à l’idée judaïque d’un dieu implacable, l’instinct des Racine, des La Fontaine, de tous les grands poëtes du XVIIe siècle, leur avait fait deviner inconsciemment, mais très nettement, cette parenté spirituelle de la France, chevalier et poëte, avec le pays sacrè des Eschyle et des Pindare. Cette parenté existe, elle est l’âme même de notre poésie ; aussi ai-je cru pouvoir introduire dans un poëme parisien Cypris, la force expansive de la vie et du renouvellement des êtres, sans cesser d’être très français et très moderne. Il m’a semblé qu’elle avait le droit d’intervenir pour reprocher à la terre des héros et des amants de mentir à sa gloire et à son génie. Si donc il y a quelque audace dans cette conception, c’est du moins une audace voulue et que je crois légitime.

Obstinément attaché, pendant toute ma carrière d’ouvrier et d’artiste, à restituer les anciennes formes poétiques et à tenter d’en créer de nouvelles, (ce qui est tout un,) et très intimement persuadé que le théâtre ne trouvera chez nous sa forme définitive que lorsque nous aurons su, comme les anciens, associer le chant et l’ode au dialogue dramatique, j’avais souvent pensé qu’on devait pouvoir, dans le drame, obtenir de très grands effets au moyen de l’emploi de rhythmes qui seraient variés, reliés et enchainés selon la diversité des situations et des personnages, et j’avais, dès , écrit Le Jugement de Pâris, pour donner un échantillon de cet art que j’entrevoyais. Peut-être y avait-il là une idée féconde. Une seule fois il m’a été permis de l’essayer au théâtre, (Odéon, décembre 1852,) dans une comédie satirique, mêlée d’odes récitées, que j’avais écrite en collaboration avec Philoxène Boyer sous ce titre : Le Feuilleton d’Aristophane. Pour pousser plus loin ces essais, il aurait fallu avoir un théâtre à soi ; j’ai dû me borner à indiquer une route, qu’un autre poëte trouvera ; car dans le théâtre actuel, qui n’a que la parole et non le chant, l’homme est représenté dans sa vie terrestre et matérielle, mais non avec ses aspirations idéales et divines, sans lesquelles il ne serait pas l’homme. Lacune évidente, et dont le pressentiment inspirait déjà les stances du Cid et de Polyeucte, les chœurs d’Esther et d’Athalie, et les intermèdes chantés et dansés des comédies de Molière.

Enfin, contrairement au système qui a prévalu après moi, j’avais employé aussi pour glorifier les anniversaires des génies, non la forme dramatique, en ce cas puérile et ayant le défaut de rapetisser et de tourner aux masques de carnaval les personnages surnaturels qu’elle met en scène, mais l’ode encore, dialoguée ou non, et j’avais eu le bonheur d’être encouragé dans ce genre de tentatives par des artistes illustres. C’est à la prière de Mademoiselle Rachel que fut composée pour un anniversaire de Corneille l’ode intitulée : La Muse héroïque, et le succès de la grande tragédienne montra bien en cette occasion comment la poésie pure serait comprise et accueillie par le public, si la Comédie osait se souvenir que, née déesse, elle a chanté avant de parler, et que les chardons et le houx ne sont pas du tout plus réels que les roses.

Je vois bien que l’événement ne semble pas avoir donné raison aux aspirations de ma jeunesse, mais il faut toujours savoir à qui restera le dernier mot. Quand la postérité, rejetant le fatras des volumes inutiles, aura demandé à La Comédie Humaine le secret des agitations et du paroxysme de vie qui tourmentent une société torturée par la prochaine éclosion d’un idéal nouveau, c’est dans les poëmes de Théophile Gautier qu’elle trouvera l’orgueil de sa résignation superbe, comme elle trouvera dans Les Fleurs du Mal la quintessence de sa spiritualité raffinée et douloureuse. Et quand le Théâtre, noyé dans une mer de violence, de réalisme et de platitude, sentira par-dessus sa tête des flots et des flots encore, il étendra sa main vers le seul rameau qui pendra vers lui et qui sera la Poésie, et il se retiendra, pour ne pas mourir, à cette branche toujours verte.

Théodore de Banville.

Paris, mars 1874.

LE SANG DE LA COUPE


L’Invincible

Ris sous la griffe des vautours,
Cœur meurtri, que leur bec entame !
Vas-tu te plaindre d’une femme ?
Non ! je veux boire à ses amours !
Je boirai le vin et la lie,
O Furie aux cheveux flottants !
Pour mieux pouvoir en même temps
Trouver la haine et la folie.


Dans mon verre entouré de fleurs
S’il tombe une larme brûlante,
Rassurez ma main chancelante,
Et faites-moi boire mes pleurs.
Assez de plaintes sérieuses
Quand le bourgogne a ruisselé,
Sang vermeil du raisin foulé
Par des Bacchantes furieuses.

Pour former la chaude liqueur,
Elles n’ont pas, dans leurs victoires,
Déchiré mieux les grappes noires
Qu’elle n’a déchiré mon cœur.
Amis, vous qui buvez en foule
Le poison de l’amour jaloux,
Mon cœur se brise ; enivrez-vous,
Puisque la poésie en coule !

C’est dans ce calice profond
Que l’infidèle aimait à boire :
Puisque au fond reste sa mémoire,
Noble vin, cache-m’en le fond !
J’y jetterai les rêveries
Et l’amour que j’avais jadis,
Comme autrefois ses mains de lys
Y jetaient des roses fleuries !


Et vous, mes yeux, que pour miroir
Prenait cette ingrate maîtresse,
Extasiez-vous dans l’ivresse
Pour lui cacher mon désespoir.
Ces lèvres, qu’elle a tant baisées,
Me trahiraient par leur pâleur ;
Je vais leur rendre leur couleur
Dans le sang des grappes brisées.

Je noierai dans ce flot divin
Le feu vivant qui me dévore.
Mais non ! Elle apparaît encore
Sous les douces pourpres du vin !
Oui, voilà sa grâce inhumaine !
Et cette coupe est une mer
D’où naît, comme du flot amer,
L’invincible Anadyomène.

Novembre 1849.

Malédiction de Cypris

C’était le vendredi, jour de Cypris la blonde,
Un soir de juin ; bercés par les flots attendris,
Les iris pâlissants croissaient au bord de l’onde ;
Et, dans le Luxembourg, ce paradis du monde,
Les marbres de l’Attique, amoureux de Paris,
Voyaient l’air et les cieux et la terre fleuris.

Leurs crinières au vent, sur les quais pacifiques
Les régiments passaient, cuirasses et musiques ;
Et, dans le ciel en feu, doré comme un fruit mûr,
Au-dessus des palais ceints de casques d’azur,
Des cavaliers, vêtus d’armures magnifiques,
Sur leurs chevaux ailés volaient dans le bleu pur.

Les filles de Coustou rêvaient parmi les roses ;
Les Satyres lascifs souriaient à l’entour ;
Sur les thyrses neigeux des marronniers moroses
Les oiseaux gazouillaient aux derniers feux du jour,
Et leur chant semblait dire aux âmes longtemps closes
De chanter dans les fleurs la chanson de l’amour.


Mais soudain, au milieu du ciel plein d’allégresse,
Rapide, et tout brillant de la nacre des mers,
Un char d’or, attelé de blancs oiseaux, caresse
L’azur vaste, et rayonne, éblouissant les airs.
Une femme, ou plutôt une jeune Déesse
En descend, et son pied foule nos gazons verts.

C’est Cypris. L’or divin rit dans sa chevelure.
Elle tient son grand arc ; dans sa prunelle obscure
S’ouvrent les profondeurs d’un ciel oriental ;
Sur son sein va fleurir le rosier idéal,
Et sur son dos, au lieu de sa belle ceinture,
Brillent les traits aigus dans le carquois fatal.

Dès que Cypris ouvrit sa bouche, urne choisie,
Et de ses dents de lys fit briller la blancheur
Sur sa lèvre divine où court la fantaisie,
L’air, empli de parfums, de charme et de fraîcheur,
Se teignit à l’entour d’une rose lueur,
Et la brise du soir s’imprégna d’ambroisie.

Les étoiles d’argent, moins blanches que sa chair,
Semaient de diamants sa chevelure rousse
Et faisaient resplendir son sourcil calme et fier :
Les roses l’écoutaient, assises dans la mousse.
Elle dit, d’une voix impérieuse et douce
Comme celle des flots qui chantent dans la mer :


Toi que j’aime au-dessus des Cyclades humides
Et de Paphos riante où, sous mon pied nacré,
Naissent à chaque pas les boutons d’or splendides,
L’églantine sanglante et le myrte sacré,
O Paris, ciel d’amour, toi que j’ai préféré
A mon écrin chéri de vertes Atlantides !

O ville dont j’ai fait mon temple et mon autel !
J’ai voulu que vers moi, tandis que tu t’affames
De leurs yeux étoilés, plus tendres que le ciel,
Sur ma limpide mer que sillonnent des rames,
Le parfum de l’amour idéal et charnel
Montât incessamment des grands cœurs de tes femmes !

J’ai baigné dans ton air mon corps passionné ;
Et secouant sur toi, parmi les blonds zéphyres,
Ma ceinture d’azur et d’or, je t’ai donné
Pour t’enivrer du vin des pleurs et des sourires,
Un harem éternel de cent mille hétaïres
Plus belles que Laïs, Aspasie et Phryné.

Je t’ai donné Mailly, Gabrielle, Fontanges,
Diane, à qui ma sœur prête son divin nom,
Et Margot qui fut reine, et cette sœur des anges
La Vallière aux yeux bleus, que pleura Maintenon,
Et Marion la folle, et la sage Ninon
Qui s’enivra cent ans d’amour et de louanges ;


George, qui tout un soir a soudain rajeuni
Un parterre de rois qu’on vit tressaillir d’aise ;
La reine Caroline et Pauline Borghèse,
Ces déesses qu’aimaient dans un siècle fini
Les héros disparus, et la Celiani
Que Prudhon fait sourire au soleil qui la baise.

Je t’ai donné Saint-Ange habile à mes doux jeux,
Blanche Colbert pareille à Niobé, Lignolle,
Ozy, les deux Arsène, et Doche ton idole,
Letellier blonde et blanche aux cheveux radieux,
Et cette Cléonice insoucieuse et folle
Dont le châle est pareil à la pourpre des Dieux.

Et pour cacher parmi les Nymphes familières
Les baisers, la défaite et les charmants refus,
J’ai fait fleurir pour toi mille jardins confus
Qu’Hésiode eût chantés, qu’a chéris Deshoulières,
Cythères et Paphos pleins d’œillets et de lierres,
De rivières d’argent et d’ombrages touffus !

Montmorency, joyeux de ses cerises roses,
Bagatelle, où rêvant sous un royal abri,
La peinture d’amour comme un lys a fleuri,
Enghien, dont le lac pur sourit aux cieux moroses,
Maurecourt, Saint-Germain, Fraisfontaine, Fleury,
Grosbois, et Fontenay que fleurissent les roses !


Enfin je t’ai donné, pour embellir ta cour
Et pour rendre les cœurs dociles à mes fêtes,
Tous ces voluptueux dont les âmes sont faites
Pour réfléchir la grâce et le divin contour,
Les peintres, les sculpteurs, et surtout les poëtes,
Célestes messagers amoureux de l’amour !

Je t’ai donné Ronsard et le tendre Racine
Qui savaient tous les deux la langue des amants,
La Fontaine et Musset, deux lyriques charmants
Dont la Muse s’abreuve à la même colline ;
Coysevox et Coustou, dont le caprice incline
Des marbres blancs et purs comme des diamants ;

Ingres, qui travailla pour les races futures,
Prudhon qui m’a touchée avec sa noble main ;
Pradier et Gavarni, qui rêvent en chemin
Un paradis confus de belles créatures ;
Et le divin Balzac, cet homme surhumain
Qui sait tous les secrets de mes triples ceintures !

Et maintenant, orgueil de ces coteaux penchants,
O Thébaïde ! ô ville interdite aux profanes !
Paris ! j’ai traversé les villes et les champs,
Et je viens voir, du haut de ces monts où tu planes,
Comment tu fais l’amour à ces belles sultanes,
Dans ces jardins, parmi ces marbres et ces chants !


Car l’amour est cette onde où tout le corps se plonge
Et dont la lèvre en feu baise en riant les bords ;
C’est ce vase d’eau pure et cette fraîche éponge
Qui lave à ses baisers les souillures du corps ;
Et sans l’amour tout n’est que folie et mensonge,
Car tout est dans l’amour et rien n’est en dehors.

C’est le seul vrai devoir et la seule science ;
Et les hardis plongeurs dont le regard profond
Comme une vaste mer fouille la conscience,
N’ont rien trouvé de plus en allant jusqu’au fond.
Heureux celui qui voit avec insouciance
Les idoles sans yeux que les hommes lui font !

Aux parfums des jasmins et de la tubéreuse,
Dans les jardins aimés du soleil radieux,
Il s’enivre à loisir d’accords mélodieux ;
Nul souci ne s’attache à sa vieillesse heureuse,
Et dans les bras charmants d’une vierge amoureuse
Cet homme fortuné devient pareil aux Dieux.

Mais celui dont les dents ont fui ma coupe amère
Et qui n’a pas dormi sur un sein libre et fier,
Quand sur lui tomberont les neiges de l’hiver
Celui-là pleurera sur sa vaine chimère,
Et, comme les guerriers aux cuirasses de fer,
Il maudira trois fois son aïeule et sa mère !


En vain, son front couvert d’augustes cheveux blancs
Brillera, glorieux de savoir et d’années ;
Des fleuves couleront de ses yeux ruisselants
Et feront deux ruisseaux de ses tempes fanées,
Car le désir mordra ses lèvres décharnées
Et séchera les os de ses genoux tremblants !

Enfin, lassé d’étreindre, en ses nuits énervantes,
La science inféconde et la pâle amitié,
Celui-là sentira son cœur crucifié,
Et, brûlé de mes feux parmi ses épouvantes,
Il traînera son front sous les pieds des servantes
Et baisera leur robe en leur criant : Pitié !

Mais elles en courant s’enfuiront dans les saules,
Et riront du vieillard au prochain cabaret
Avec ce beau jeune homme aux puissantes épaules
Qui, dans l’allée en fleur, sous l’ombrage secret,
Marche en blouse et pieds nus comme un enfant des Gaules,
Et dont les noirs cheveux semblent une forêt.

Ainsi parla Cypris. Oubliant leurs querelles,
Les oiseaux se taisaient ; dans les roses pourpris
Les lys ouvraient plus grands leurs calices épris.
Mais elle, fendant l’air comme ses tourterelles,
Elle vola, pliant ses bras comme des ailes,
Au sommet du palais, et regarda Paris.


C’était bien cette ville aux urnes débordées
Qui donne à l’univers ses flammes et ses flots,
Et qui, belle comme Ève et Ninon de Lenclos,
Élève sur le front des villes fécondées
Sa lèvre que rougit le vin et les sanglots
Et son front chevelu d’où tombent les idées.

Sur les coteaux, avec des rires convulsifs,
Comme un beau corps la Ville immense se déroule.
Elle tient à la main son large verre où coule
Un vin plein de folie et de désirs lascifs,
Et s’admire géante, et regarde la foule
Avec ses yeux de gaz flamboyants et pensifs.

Ses grappes de maisons semblent, dans la nuit noire,
Des troupeaux dispersés sur un grand territoire
Que la Guerre a foulé de son pied souverain ;
Et, penchant leurs grands fronts sur le fleuve serein,
Ainsi que des béliers se lèvent avec gloire
Ses mille monuments de granit et d’airain.

Voici ses boulevards où Londres et l’Asie
Viennent au même club chercher la fantaisie ;
Voici ses cabarets, ses tapis baignés d’or,
Ses fiers salons, son bal qui passe au chant du cor,
Et son drame, où le peuple, empli de poésie,
Ivre sous Frédérick haletant, crie : Encor !


Voici ses régiments superbes et terribles,
Ses clairons, ses tambours, ses jeunes officiers,
Les hussards blancs et bleus, les sapeurs invincibles,
Les dragons revêtus d’indomptables aciers,
Les grenadiers géants, les spahis, les lanciers,
Et les carabiniers aux crinières horribles.

O ville, enfin voici tes salles d’opéras
Où l’or, les diamants et le satin ruissellent ;
Là, chaque femme est reine, et les moindres excellent
Par la neige du front et la blancheur des bras ;
Tels, dans un salon clair, sur les fonds de damas
Les camellias blancs parmi l’or étincellent.

Là sous le maillot rose ou l’habit travesti,
Fuoco, Cerrito, Carlotta nous enchantent ;
Dorus et Damoreau, ces harpes, se lamentent,
Et, faisant flamboyer notre cœur amorti,
Lui disent quels oiseaux et quelles flûtes chantent
Dans l’âme de Mozart et de Donizetti.

Ville qu’un souffle émeut et qu’un zéphyr apaise !
Amazone qui prends la guerre pour un jeu
Et qui, penchée au bord du fleuve qui te baise,
Chaque jour dans son onde émiettes quelque dieu !
L’univers voit sans cesse, ainsi qu’une fournaise,
Ton crâne en fusion fumer sous le ciel bleu.


Épris de tes soldats que la foudre enveloppe,
Parmi leurs champs couverts de morts et de blessés,
Les peuples sur tes pas accouraient empressés
Et flattaient de la main ton cheval qui galope,
Lorsque tu conduisais par les villes d’Europe
Tes héros de vingt ans aux longs cheveux tressés.

Ainsi qu’un beau génie en un monde féerique,
Tu brises d’un seul doigt les liens corporels
Quand tu lances un jour, au bruit d’un chant lyrique,
Sur ces chemins, plus longs qu’un fleuve d’Amérique,
Que sillonne d’azur le fer brillant des rails,
Tes grands coursiers de flamme aux pieds surnaturels !

Nourrice de lutteurs, ville douce et traîtresse,
Tu portes sur ton front des lys de diamant
Et des lauriers rougis dans le combat fumant ;
Dénouant sur ton sein l’or de sa lourde tresse,
La fière Poésie est toujours ta maîtresse
Et l’Art baise ta lèvre ainsi qu’un jeune amant !

Ton phare est un soleil, et tes jeunes Achilles
Ont réveillé le monde au bruit de leur tambour ;
Mais, ô Paris ! cité ruisselante ! séjour
De la grâce amoureuse et des lèvres dociles,
Toi, pour l’amour choisie entre toutes les villes,
O ville de Cypris, qu’as-tu fait de l’Amour ?


Telle du haut du ciel une aigle au bec vorace
De mille oiseaux épars dans son vol suit la trace
Et porte le carnage au milieu de leurs jeux ;
Telle, les yeux noyés dans les horizons bleus,
L’héroïque Cypris d’un seul regard embrasse
Le fond de la cité ceinte de mille feux.

Près du lit où la mort roidit la courtisane,
Celle qui trafiqua de son sang et sa chair,
Sa mère, ô honte ! étale une douleur profane
Pour exploiter encor ces lys en proie au ver,
Et vendre vingt louis la dernière cuiller
Qui servit à l’enfant pour prendre sa tisane.

Ici l’ambitieux, les deux pieds sur l’autel,
Étend ses maigres bras pour étreindre la terre.
Livide, comme Ajax il insulte le ciel,
Et, cachant dans son cœur sa fièvre solitaire,
Il voit en souriant son épouse adultère,
Et, le front dans ses mains, il rêve de Cromwell.

Là, serrant les ducats entre leurs mains fatales,
Gobseck et Gigonnet, au fond des tristes salles
Dont un vieux rideau vert éteint le jour changeant,
Brossent avec la main leur habit indigent,
Et dans l’ombre indécise allument les opales
Aux rayons de leurs yeux couleur d’or et d’argent.


La richesse, voilà la vraie amante blonde,
Disent-ils. Ses cheveux sont couleur du soleil,
Sa bouche est de corail et non de chair immonde,
Ses yeux sont de lapis, son sein d’argent vermeil,
Et, lumineux trésor, de la nuque à l’orteil
Tout son corps est sorti des mines de Golconde.

Nous pouvons avec l’or, nouveaux Pygmalions,
Faire vivre le marbre au gré de nos caprices,
Atteindre les vautours et dompter les lions,
Et prendre les enfants au sein de leurs nourrices,
Et les reines du monde et les impératrices
Déchausseraient le soir nos pieds, si nous voulions.

Sur les monts chevelus où gravissent les chèvres,
Près d’un adolescent beau comme Gabriel,
La pâle prophétesse, en proie à mille fièvres,
Jette son ode impie aux quatre vents du ciel,
Et, sorti de son cœur où déborde le fiel,
Son iambe lui brûle et lui sèche les lèvres.

La moderne Sappho, qu’agite un grand dessein,
Trempe ses longs cheveux dans sa coupe d’absinthe.
Cette sœur du Titan rêve un autre larcin,
Et, tressaillant trois fois comme une femme enceinte,
Blasphème le plaisir et la volupté sainte
Que l’orgueil parricide a tués dans son sein.


Le poëte, ruffian de la Muse divine
Qu’il adorait hier dans le temple idéal,
La prostitue au lit de quelque baladine ;
Et, portant au hasard son sarcasme banal,
Chaud encor des baisers de cette Messaline,
L’insulte pour deux sous au bas d’un grand journal.

Que m’importent, dit-il, vos lèvres et vos couches,
O vierges de quinze ans, au sourire enchanté ?
La maîtresse qu’il faut à ma virilité
C’est la déesse aux yeux caressants et farouches
Qui me loue et me baise avec ses mille bouches,
L’ange des carrefours, la Popularité !

C’est elle dont le souffle, ainsi qu’un phare allume
Une lueur au front qu’enveloppait la brume,
Elle qui, les deux bras tendus à l’univers,
Arrête les passants pour leur chanter mes vers,
Et qui saura pétrir avec l’airain qui fume
Mon buste couronné de lauriers toujours verts.

En habit de gala, les courtisanes vaines
Sur le front de l’Amour posent leurs pieds lassés.
Plus pâles que la neige au sommet des Cévennes,
Ces folles, dont le vent baise les seins glacés,
Pour réchauffer la pourpre éteinte dans leurs veines
Boivent l’or et le sang des pâles insensés.


Elles songent parfois, quand refleurit la mousse,
Aux humides baisers de leurs jeunes amours,
Aux blanches nuits de juin qu’abrégeaient cent discours,
Et même, quand la brise en feu souffle plus douce,
A ces enfants qui, morts pour elles pleins de jours,
Dorment dans une terre inculte où l’herbe pousse.

Mais, ô mon cœur ! pourquoi se souvenir des morts ?
Disent-elles. Mon sein gonfle d’orgueil la soie.
Le peigne aux mille dents tremble en baisant les ors
De mes cheveux touffus dont le flot se déploie,
Et la naïade en pleurs frémit toujours de joie
En touchant au matin les blancheurs de mon corps.

Mes amants, beaux toujours quoique l’Amour s’enfuie,
Ce sont tous ces joyaux que mon haleine essuie,
Ces mille diamants en lys épanouis,
Ces colliers de sequins, ces ducats, ces louis
Si beaux qu’en les voyant on dirait une pluie
De soleils amoureux de mes yeux éblouis.

Les jeunes hommes, fiers de voir blanchir leurs têtes,
Sont enivrés d’orgueil, comme autrefois de vin.
Amour, ce n’est plus toi, flambeau clair et divin,
Qui baignes de tes feux les roses de leurs fêtes.
Qu’importe, disent-ils, ce mot que les poëtes
Ont fait comme leurs vers harmonieux et vain ?


Non, le bonheur n’est point sur la couche enfantine
De votre jeune épouse échevelée au vent,
Qui, nouant de ses bras le beau collier mouvant,
Vous enivre aux parfums de sa jeune poitrine,
Et songe dans son cœur aux amours du couvent
En vous disant : Je t’aime ! avec sa voix divine.

Le bonheur, ce n’est pas d’errer sous les bosquets
Où s’égarent, bras nus, ces filles triviales
Dont les robes de soie et les hardis bouquets
Resplendissent les soirs sous les lustres des salles,
Et passent des salons aux cabarets des halles,
Et des bras des Césars dans les bras des laquais !

C’est d’avoir sur le dos de la mer qu’elle scinde,
Une flotte qui porte, avec ses galions,
L’ivoire de Java, les marbres blancs du Pinde,
Les perles de Ceylan, grosses de millions,
Le duvet de l’eider et les tissus de l’Inde,
Les dépouilles des Dieux et celles des lions !

Le bonheur, c’est d’aller pour la chose commune
Haranguer un sénat en mots impétueux,
De dominer sans peur les cris tumultueux,
Et de bien voir, si haut que monte sa fortune,
Plissant à votre voix son front majestueux,
Le ministre pâlir au pied de la tribune !


C’est de faire frémir sous le soleil des rois
Ces plaques, ces cordons, ces écharpes à frange,
Étoiles et colliers d’une splendeur étrange,
Crachats de pierrerie éblouissants et froids,
Ces riches arcs-en-ciel, ces rubans et ces croix
Couleur d’azur, de pourpre et de flamme et d’orange !

Surtout, c’est de sentir vivre en bas une foule,
Travailleurs dont le sang et dont la sueur coule,
Artistes, artisans, chantres aux saints trépieds,
Généraux sur Ajax et Marceau copiés,
Tout cela n’étant plus qu’une chose qu’on foule,
Un piédestal immense où l’on pose ses pieds !

Ainsi, les yeux hagards et l’écume à la bouche,
Ils insultent l’Amour dans leurs cœurs pleins de fiel.
Et les vierges, levant leurs yeux bleus vers le ciel,
Disent : Pourquoi livrer à quelque époux farouche
Nos cheveux qu’en jouant l’aile d’un zéphyr touche
Et nos lèvres en fleur, plus douces que le miel ?

O ville ! nulle part dans tes architectures,
Sous tes lambris dorés, dans les entassements
De tes toits monstrueux et de tes monuments,
Nulle part tu ne vois, le cœur et les mains pures,
S’unir dans des baisers et des embrassements
Un couple jeune et fort aux belles chevelures.


Seule, les yeux éteints, sous la vive clarté
Des flambeaux, des surtouts et des lustres sévères,
Tandis que ses amants au regard enchanté
Cachent sous mille fleurs des tristesses amères,
La Débauche sourit et boit dans tous les verres,
Et dit en grimaçant : Je suis la Volupté !

Et la cité superbe, insatiable, immonde,
Aux balcons des palais, aux lucarnes des toits,
Hommes, vieillards, enfants, vierges à tête blonde,
Foulant aux pieds ses Dieux, ses lauriers et ses lois,
Avec ses millions de bouches et de voix
Crie et chante son hymne au seul maître du monde !

Voilà ce qu’entendit la Déesse au front d’or.
Et fauve, sur son front et sa tête sacrée
Sa chevelure épaisse, ondoyante et dorée,
Tressaillit et laissa ruisseler son trésor.
Cypris trembla de rage, et frissonnante encor,
Elle mit sur son arc une flèche acérée.

Alors sur ses beaux seins par ses ongles meurtris
Tombent à flots ses pleurs ainsi qu’une rivière ;
Ses voiles au hasard fouettent les vents surpris ;
Parmi ses blanches dents que baise la lumière
S’échappent furieux les sanglots et les cris ;
Le dédain fait pâlir sa bouche rose et fière.


Ses yeux que le courroux et la honte embrasaient
Et son corps rougissant présageaient cent désastres ;
Ses pieds, où les oiseaux naguère se posaient,
Du palais magnifique ébranlaient les pilastres,
Et dans les noirs jardins du ciel, ses mains brisaient
Sur leurs tiges d’azur les calices des astres.

Ses cheveux flamboyaient d’or, de pourpre et de feu,
Et, dénoués, pareils aux panaches horribles
Que hérisse l’effroi sur le casque d’un dieu,
Ensanglantaient les airs, comètes invisibles.
La Déesse, le dos frémissant dans l’air bleu,
Exhala son courroux dans ces strophes terribles :

O ville qui meurtris mon cœur et vends ma chair !
Si ma main sait verser le fiel plein d’amertume,
Si mon regard flétrit, si mon venin consume,
Si je naquis avec les filles de l’enfer
Sous l’éclair effrayé, dans le sang et l’écume
Et du corps d’un grand dieu mutilé par le fer !

Écroule-toi ! Soyez maudites, ô murailles !
Par le sein de la femme, où l’enfant allaité
Boit l’oubli de la Mort dans un vivant Léthé !
Meurs ! Par ses flancs féconds vainqueurs des funérailles,
Par tout ce qui tressaille au fond de mes entrailles,
Par mon corps palpitant sous les feux de l’été !


Meurs ! puisque tu t’endors ivre de la Matière,
Sans songer seulement au courroux de Cypris,
Ainsi qu’un animal couché sur sa litière,
Stupide, et l’œil blessé par la blancheur des lys !
Puisque tu fais horreur à la nature entière
Et qu’il ne reste rien dans l’âme de tes fils !

Puisque le canon seul résonne à tes oreilles !
Puisque devant les fouets irrités et cinglants,
Plus stupide en effet à l’heure où tu t’éveilles
Que les premiers humains qui ramassaient des glands,
Tu ne sais accomplir de plus rares merveilles
Que de pousser des cris sur des pavés sanglants !

Puisque au pied des gibets où ta haine me cloue,
Ta prunelle hébétée, insensible aux couleurs
Des astres et des cieux, de la mer et des fleurs,
Adore la Fortune assise sur sa roue,
Et que l’or et l’argent, deux espèces de boue,
Sont devenus tes Dieux, comme ceux des voleurs !

Puisque, bravant les lois qu’ils ont instituées,
Et flairant le sang jeune, ainsi que des vautours,
Tes libertins, remplis de vices et de jours,
S’en vont, âmes sans frein, du beau destituées,
Près des enfants qu’au mal ils ont prostituées,
Souiller leurs cheveux blancs le long des carrefours !


Puisque tu mets ta gloire à flétrir ce qui m’aime !
Puisque, les oripeaux et l’argent excepté,
Tout tombe autour de toi sous ton propre anathème,
Et que, trop délicat pour un peuple dompté,
L’amour de l’élégance et de la volupté
Est éteint dans le cœur des courtisanes même !

Puisque ma voix en vain t’a voulu secourir !
Puisque au lieu de me suivre en sa verte campagne,
Ton peuple à ses côtés aime mieux voir pourrir
L’Avarice, démon hideux qui l’accompagne,
Vil forçat de la chair, meurs cloué dans ton bagne !
Meurs, infâme ! ou plutôt c’est moi qui veux mourir !

Je m’en irai bien loin des modernes Gomorrhes
Rejoindre les grands Dieux dans la paix du trépas.
Libre et quittant ce corps divin qui sur ses pas
Te laissait l’ambroisie, et que tu déshonores,
Mon âme roulera dans les astres sonores
Parmi les cieux vivants auxquels tu ne crois pas !

J’irai, par l’immuable et consolant mystère,
Fondre mon être avec le tout essentiel !
Un rocher sortira des flots où fut Cythère,
Brûlé par un vent morne et pestilentiel,
Et les biens qui par moi ruisselaient sur la terre
S’envoleront avec mon souffle dans le ciel !


La foi, le dévouement, l’honneur et son délire,
Tous ces fiers nourrissons bercés entre mes bras,
La pitié, la vertu, l’héroïsme, le rire,
Le regard de l’épée et le chant de la lyre
Avec moi seront morts, mais tu triompheras !
Et, puisque c’est l’or seul que tu veux, tu l’auras !

L’or vierge ! l’or vainqueur ! Au gré de ta folie,
Tu l’auras ! l’or demain, toujours, partout, encor !
Les placers du Mexique et ceux de l’Australie
Viendront gonfler ta bourse et grossir ton trésor,
Et l’or sera ton pain, ton nectar et ta lie !
Bois donc, voilà de l’or ! mange, voilà de l’or !

Emplis ton coffre, et vends tout ce qui se monnoie !
La tombe et le berceau, le palais et la tour !
Trafique du soleil ! du repos ! de l’amour !
Déchire tout cadavre et flaire toute proie !
Vends les baisers craintifs où j’avais mis la joie !
Vends l’eau de la fontaine et la clarté du jour !

Émiette les forêts, fais de l’or ! Si ton globe
Jusqu’au fond de ses os sent courir un frisson,
Comme un jeune idiot qui tremble dans sa robe,
Que t’importe ! Son cœur peut devenir glaçon ;
N’auras-tu pas ton or, cette sainte moisson
Que tu ranges trop bien pour qu’on te la dérobe ?


Vends les bois où dormaient Viviane et Merlin !
L’aigle des monts n’est fait que pour ta gibecière,
La neige vierge est là pour fournir ta glacière,
Le torrent qui bondit sur le roc sibyllin
Et vole, diamant, neige, écume et poussière,
N’est plus bon qu’à fouetter l’aile de ton moulin !

Pour trouver les rubis en guirlandes pareilles
A celles des raisins que la pluie a mouillés
Et dont la grappe ardente est la gloire des treilles,
Que les caveaux profonds soient avec soin fouillés !
Fends le sépulcre et touche aux cadavres souillés
Pour prendre leurs anneaux et leurs pendants d’oreilles !

N’épargne rien ! demande à la création
Le pain de ta fureur et de ta passion !
Triomphe ! empêche-la de rester la plus forte !
Et si tu t’aperçois, pour ta punition,
Que sous tes pieds la terre agonisante est morte
Et que même ton ciel est vide, que t’importe !

Si ton peuple, parmi lequel tant de héros
M’ont fait voir la beauté virile et sans mélange,
Montre, effrayant le jour, des mufles de taureaux
Et des yeux d’éléphant, comme les Dieux du Gange ;
Si tes poëtes, las de fléchir des bourreaux,
Traînent le laurier vert dans le vin et la fange ;


Si les marbres sacrés ravis au Parthénon
Dans leur blancheur pareille à mon berceau d’écume,
Flétris par le marteau, blessés par le canon,
Tombent à des marchands courbés sur une enclume,
Dans une île barbare, au milieu de la brume,
Que t’importe ! éblouis ! remplis tout de ton nom !

Montre le dur métal dont tu fais des récoltes !
Mets-le sur tes frontons et sur tes archivoltes !
Fais-en l’âme et le sang des machines de fer
Qui par leurs dents de fonte et leur souffle d’enfer
Dompteront la nature et vaincront ses révoltes,
Et dont les noirs sanglots étoufferont l’éclair.

Par ces gueules de flamme à ta voix apparues,
Tu régneras. Commande, elles domineront
Le tonnerre et l’orage, acharnés sur ton front.
Tu peux les laisser faire, et le long de tes rues
Briser le même jour tes faux et tes charrues !
Elles laboureront ! elles moissonneront !

Ton heure vient ; tu peux demain réduire en poudre
La lyre et le ciseau ; les cœurs martyrisés
Ne te consolent plus ; à quoi bon les absoudre ?
De quoi te serviraient les hymnes embrasés,
Paris ? Qu’as-tu besoin de l’oubli des baisers,
Puisque tu n’as plus peur du ciel et de la foudre !


Mais quand le vaste Ennui, vieux comme l’univers,
Étendra devant toi son grand désert de sable,
Jaloux, mystérieux, muet, infranchissable,
Pelé, nu, sans un brin d’herbe ou de gazons verts,
Regrettant l’harmonie et la douceur des vers,
Tu te rappelleras ton crime haïssable.

Triste comme un cheval déchiré par le mors,
Et pressentant déjà tes propres funérailles,
Tu diras : Où sont-ils, ces hommes sans remords
Dont la voix créatrice élevait des murailles ?
Sortie avec terreur du fond de tes entrailles,
Une voix répondra : Les poëtes sont morts !

Alors vers le néant courbant ton front servile
Sous les fiers souvenirs de tes bonheurs si courts,
Tu te rappelleras ces temps où dans ta ville
L’Amour, partout suivi de Grâces et d’Amours,
Entraînait sur ses pas la belle fleur des cours,
Et s’appelait Condé, Chevreuse et Longueville !

Tu te rappelleras ces ombrages, témoins
Frais et délicieux des voluptés charmantes
Où Lauzun et Biron adoraient leurs amantes ;
Et tu diras : Furie exempte de tous soins,
Qui ne fuis même pas les ruines fumantes,
O désolation, tu me restes du moins !


Énervantes langueurs de mes heures fiévreuses,
Puisque rien désormais ne vous peut endormir,
Pour noyer dans le flot des plaintes douloureuses
L’anéantissement dont je me sens frémir,
Je puis pleurer, je puis souffrir, je puis gémir
Et savourer du moins ces voluptés affreuses.

Mais la voix répondra : Tes chênes chevelus
Sous lesquels résonnaient ta prière et tes armes,
Sont tombés ; tout est mort, les temps sont révolus !
Le Désespoir aussi te refuse ses charmes.
Tu ne souffriras plus ! tu ne pleureras plus !
Car tu n’as plus de sang et tu n’as plus de larmes.

En fuyant vers l’azur à tes yeux interdit,
Ainsi te parlera ta conscience intime.
Et maintenant, bouffon que l’Érèbe applaudit,
Pitoyable assassin de l’aigle au vol sublime,
Toi qui fais de l’Amour ta première victime,
Monstre libidineux gorgé d’or, sois maudit !

Ainsi parlait Cypris avec le vent qui brame,
Quand ses cheveux épars mordaient le ciel en feu.
Elle hurlait, pareille au loup que l’ombre affame,
Ses imprécations déchiraient l’éther bleu,
Et toi, tu gémissais à ces cris de la femme,
O Nature éternelle, ô corps sacré de Dieu !


Oui, tu tressaillis toute ! Une vapeur de soufre
Voltigea sur les murs déjetés et croulants.
Comme s’agite en rêve un malade qui souffre,
Les vieux arbres craquaient, de sueurs ruisselants.
La rivière aux flots noirs s’agita dans son gouffre
Et voulut par ses cris répondre aux chiens hurlants.

Mais la Déesse enfin prit son vol. Les morsures
Du soleil dévoraient déjà le fier dessin
Des constellations. Ses flèches d’or plus sûres
Déchiquetaient les blancs nuages. L’assassin
Poussait son char sur eux, et rougissait le sein
De l’Aurore vermeille au sang de leurs blessures.

Mai 1847.

Les Souffrances de l’Artiste

Artiste foudroyé sans cesse, ô dompteur d’âmes,
Sagittaire à l’arc d’or, captif mélodieux,
Qui portes dans tes mains ton bagage de flammes
Et tes soleils volés autour du front des Dieux !

Laisse toute espérance, éternelle victime,
Et ne querelle plus ton désespoir amer,
Puisque tu t’es chargé de remplir un abîme
Où tu verses en vain toute l’eau de la mer !

Va, tu peux y jeter les océans, poëte,
Sans étouffer ses cris et son rire moqueur.
La curiosité de la foule inquiète,
Voilà le nom du gouffre où tu vides ton cœur !

Un mot domine seul ce murmure sauvage,
Mais ce mot, c’est le clou d’or et de diamant
Et l’anneau qui te rive à ton dur esclavage,
Ainsi que Prométhée à son rocher fumant.


Ce mot terrible, c’est : Après ? Toutes tes veilles,
Donne-les, et plus fier qu’un archange impuni,
Pose sur Pélion des Ossas de merveilles !
Fais l’impossible, et trouve un corps à l’infini !

Gonfle de passion les figures d’argile !
Crée, anime, bâtis ! Jusque sous les cyprès
Dont l’ombre endormira ta dépouille fragile,
L’inexorable voix viendra crier : Après ?

Tu peux, par ton regard effrayant les désastres,
Dans l’espace que Dieu pour les siens fit exprès,
Enchaîner comme lui des mondes et des astres :
Après ? dira le peuple insatiable, après ?

Tu peux faire fleurir tout le jardin des œuvres,
Et, bravant leur air sombre et pestilentiel,
Dessécher les marais où sifflent les couleuvres,
Après ? dira toujours le peuple.- Après ? O ciel !

Après ? Mais j’ai vaincu la forme et la lumière !
Mes yeux ont bu l’azur, et j’ai dans mon compas
Tenu la voûte immense ! O foule coutumière,
Après ? après ? dis-tu ; ne te souviens-tu pas ?

Dans les noires forêts, sur les monts de la Thrace,
Par les pleurs de ma lyre enchantant leur courroux,
J’ai fait bondir d’amour et courir sur ma trace
Le tigre et la panthère et les grands lions roux.


Et les gazons touffus étoilés de pervenches,
Les feuillages pendants, les profondeurs des bois,
Les antres, les rochers et les cascades blanches
Au tomber de la nuit s’enivraient de ma voix !

O foule ! j’ai bravé l’horreur des flots funèbres
Sur la fragile barque, et, divin ouvrier,
J’ai navigué vers l’ombre et les pâles ténèbres,
En tenant dans mes mains un rameau de laurier !

Dans les cercles de flamme où frémissent leurs ailes,
Les âmes gémissaient d’avoir perdu l’amour,
Et, saisi de pitié pour leurs douleurs mortelles,
J’ai pleuré de tristesse en remontant au jour !

Peuple, j’ai combattu la guerrière à l’œil louche,
Et pour briser les dents de celle qui te mord,
Couvert de la toison d’une bête farouche,
J’ai lutté sur le sable avec la froide Mort.

Et lorsque enfin meurtrie, haletante et lassée,
Elle a demandé grâce en secouant ses fers,
J’ai repris dans ses bras la douce fiancée
Qu’elle emportait déjà vers la nuit des enfers.

Pour rendre l’ennemie encor plus odieuse,
C’est moi qui, de la lyre épandant les sanglots,
Ai fait sortir charmante et blonde et radieuse,
L’immortelle Beauté de l’écume des flots.


C’est moi qui, pour complaire à la terre charmée,
Ai conquis tout un monde avec un fruit vermeil ;
Des femmes au sein nu composaient mon armée,
Et j’ai porté la vigne au pays du soleil.

O foule ! né chétif dans le troupeau des hommes,
Pour brouter la verdure et ramasser des glands,
Moi, qui ne vous semblais pas plus que nous ne sommes,
J’ai détaché les Dieux de leurs gibets sanglants !

Dans une eau de cristal j’ai lavé leurs blessures.
Ils marchent maintenant libres sous le ciel bleu,
Portant la pourpre et l’or sur leurs belles chaussures,
Et le front couronné par les rayons du feu !

Tel le poëte parle au passant toujours ivre,
Lorsque de son supplice on hâte les apprêts.
Il lui dit : Vois ce sein ouvert qui t’a fait vivre !
Mais le passant lui crie encore : Après ? -- Après !

Écoute cependant, spectateur à l’œil vide !
Toi pour qui c’est trop peu, dans ton dédain jaloux,
De toucher sur ses pieds et sur son flanc livide
Le trou qu’a fait la lance et les traces des clous !

Lorsque le pélican ouvre sa chair vivante
Pour nourrir ses petits, et qu’ils mordent son flanc,
Avec une douceur dont l’homme s’épouvante
Il regarde leurs becs tout rouges de son sang.


Écoute ! il tombe, heureux de voir tous ceux qu’il aime
Bien vivants par sa mort et bien rassasiés ;
Mais que penserait-il à cette heure suprême
En fermant vers le ciel ses yeux extasiés ;

Quelle angoisse tordrait cette pure victime
Si, lorsqu’elle agonise et qu’elle expire enfin,
Tout gonflés et repus de son cœur magnanime,
Ses petits lui disaient : Nous avons encor faim !

Février 1849.

Louanges d’Aurélie

Toi qui rêvas parmi les lys,
Avec le sylphe et les willis
Pour coryphées,
Et la rosée en diamants,
Un théâtre pour les amants
Et pour les fées !

Je sais, poëte du roi Lear,
Une femme qui fait pâlir
Toutes les flammes
Dont ta noble main couronna
Juliette et Desdémona,
Ces blanches âmes !

Elle avait au front moins de fleurs,
Celle que, d’amour et de pleurs
Tout arrosée,
La lune rêveuse, en songeant,
Couronnait de rayons d’argent
Et de rosée.


Elle avait moins de doux regards,
Celle qui, les cheveux épars
Sur son épaule,
Blanche comme un camellia,
A sa servante Émilia
Chantait le Saule !

Il est moins agréable au ciel,
Cet ange qu’un chant immortel
Toujours caresse,
Cet inestimable joyau
Sur lequel pleure Olympio
Dans sa tristesse !

Et toi, mon maître, ô fier Ronsard,
Enthousiaste du doux art,
Amant d’Hélène,
Qui jadis nous émerveillais
Sur les roses et les œillets
De son haleine !

Celle que je chante en ces vers
T’eût donné, sous tes lauriers verts,
Plus de délire
Qu’il n’en fallut pour mettre au jour
Les cent filles de ton amour
Et de ta lyre.


Car cette maîtresse aux beaux yeux
Dans un poëme harmonieux
N’est pas éclose,
Ni dans ton marbre, ô Phidias,
Ni dans les grands yeux de Diaz
Ivres de rose !

C’est une femme aux yeux plus doux,
Vivante et qui peut, comme nous,
Dire : Je t’aime,
Mais qui sur son front sidéral
Porte le rhythme et l’idéal
Comme un poëme.

Ce n’est pas un rêve charmant
Qu’il faudra pleurer en fermant
Quelque cher livre,
Et cet ange aux ongles d’onyx,
Plus beau que Laure et Béatrix,
On le sent vivre !

On entend, parmi le satin,
Battre son cœur sous son beau sein
Dans sa poitrine,
Les rossignols, pleins de doux chants,
Peuvent écouter dans les champs
Sa voix divine,


Et quand elle s’arrête au bois
Pour écouter sourdre les voix
De la nature,
A travers les arbres du parc,
Les Naïades admirent l’arc
De sa ceinture !

Le soir, à cette heure de feu
Où se pâme sous le ciel bleu
La tubéreuse,
La Nuit humide de parfums
Se mire dans ses grands yeux bruns,
Tout amoureuse ;

Et les extases du soleil
Emplissent les airs d’or vermeil
Et d’harmonies,
Quand les beaux châles d’Orient
Murmurent sur son cou riant
Leurs symphonies !

Car c’est pour orner ses beaux reins
Que le pays des Dieux sereins
Aux mains fleuries
Semble dans un tissu changeant
Tramer avec l’or et l’argent
Les pierreries !


O beau songe ! sonnet vivant !
Calice entr’ouvert que le vent
Jamais ne fane !
Sa main blanche comme le lait
Passe à travers le bracelet
D’une sultane !

Je vois sous les pâles duvets
Ses veines couleur des bleuets
Et des pervenches,
Ses ongles dignes de Scyllis,
Ses bras aussi blancs que les lys,
Ses mains plus blanches !

Et mon âme pleine et sans fond,
D’où parfois à mon œil profond
Monte une larme,
Partout attirée à la fois,
Demeure tremblante et sans voix
Sous tout ce charme !

Tels nous sentons, irrésolus,
De vivants désirs, qui n’ont plus
Rien de physique,
Couler en nous comme des flots
Avec le rhythme et les sanglots
De la musique.

Mai 1846.

La Toison d’Or

I

Je vois au grand soleil tes cheveux insolents
Rayonner et frémir, dignes d’un chant lyrique.
Jaunes comme l’arc d’or de la nymphe homérique,
Ils courent sur ton sein par de hardis élans.

Et l’ivoire qui mord leurs anneaux ruisselants,
Avant de contenir cette extase féerique
Arrêterait plutôt les fleuves d’Amérique
Où la neige des monts pleure depuis mille ans.

Pour caresser tes lys que la lumière adore,
Et tes blancheurs d’étoile et tes rougeurs d’aurore,
Ils tombent sur tes reins en flots impétueux.

Pareille aux plis épars de la poupre qui saigne,
Pour venir embrasser ton corps voluptueux
Leur onde se dérobe aux baisers de ton peigne.


II

Tel brille un vin de flamme à travers sa prison,
Tels rayonnent, vainqueurs des nuages moroses,
Dans les cieux empourprés à ces métamorphoses,
Les jardins du soleil en pleine floraison ;

Telle, cette ondoyante et soyeuse toison
S’étale fièrement sur des bosquets de roses,
Et, pour cacher l’Amour en leurs apothéoses,
Les topazes et l’or y brillent à foison.

S’il eût peint avant moi cette riche crinière,
Rubens, illuminant de clartés l’atmosphère,
En eût fait à l’entour un splendide foyer,

Comme jadis, afin d’éterniser ta gloire,
Les sculpteurs de l’Attique eussent fait flamboyer
L’or pur sur les blancheurs tranquilles de l’ivoire.


III

Déroule tes cheveux, divins comme ta voix !
Leurs cheveux étaient blonds, quand les filles de l’Onde,
Les Grâces sans ceinture et les Nymphes des bois
Dansaient en s’embrassant dans la forêt profonde.

Mais ces bandeaux, pareils aux ornements des rois,
Chaque jour à présent disparaissent du monde,
Et sans doute, ô ma sœur, pour la dernière fois,
J’ai sur ton front charmant baisé la beauté blonde.

Lorsque Orphée, envieux de ce rare trésor,
Partit pour enlever l’antique toison d’or,
Pour la chanter ensuite il emporta sa lyre.

J’ai comme le héros accompli mon dessein,
O Nymphe, et maintenant, vaincu par mon délire,
Je célèbre cet or, parure de ton sein.


IV

Ainsi tu revivras telle que nous t’aimâmes
Avec tes grands cheveux qui baisent ton orteil,
Et les astres qui sont les demeures des âmes
Diront ce diadème à leurs rayons pareil.

Pour te donner le nimbe ardent que tu réclames,
J’ai volé dans l’azur les feux du ciel vermeil,
Et, pour dorer ton front de lumière et de flammes,
J’ai pris dans mes deux mains les couchers du soleil.

Car, messager céleste aux yeux remplis d’étoiles,
Je n’ai pas fait fleurir mon rêve sur les toiles,
Ni dans l’airain sacré, ni sur les marbres blancs.

Mais, plus heureux, je tiens cette lyre de l’Ode
Qui brave mille hivers, et cache dans ses flancs
Le grand art de Sappho, d’Orphée et d’Hésiode.

Octobre 1849.

Amazone Nue

Amazone aux reins forts, solide centauresse,
Tu tiens par les cheveux, sans mors et sans lien,
Ton cheval de Titan, monstre thessalien ;
Ta cuisse avec fureur le dompte et le caresse.

On voit voler au vent sa crinière et ta tresse.
Le superbe coursier t’obéit comme un chien,
Et rien n’arrêterait dans son calme païen
Ton corps, bâti de rocs comme une forteresse.

Franchissant d’un seul bond les antres effrayés,
Vous frappez du sabot, dans les bois non frayés,
Les pâtres chevelus et les troupeaux qui bêlent.

Toi, Nymphe, sans tunique, et ton cheval sans mors,
Vos flancs restent collés et vos croupes se mêlent,
Solide centauresse, amazone aux reins forts !

Octobre 1847.

La Thessalie A Auguste Préault

O Thessalie, il est dans tes monts pittoresques
De noirs vallons, jonchés de laves et de rocs,
Que l’éclair et la foudre en ses terribles chocs
A peints de pourpre et d’or, comme de grandes fresques.

Là, tordue et brisée en cent poses grotesques
Et laissant la tempête éparpiller ses blocs,
La Terre, que jamais ne déchirent les socs,
Succomba sous l’effort des Titans gigantesques.

Un granit, que jamais l’ouragan n’a ployé,
Étale seul ses flancs et son front foudroyé
Et mesure les cieux de son œil de colosse.

O statuaire ! ainsi l’artiste à l’œil de feu,
Les pieds sur le volcan et sur sa gueule atroce,
D’un regard assuré plonge dans le ciel bleu.

Octobre 1847.

La Lyre

Les Dieux, pour lui laisser le vin, buvaient du fiel.
L’aigle à ses pieds veillait, ayant quitté son aire ;
Le lion devant lui se couchait, débonnaire,
L’abeille était joyeuse et lui donnait son miel.

Il avait sur son front le signe essentiel,
Et du rouge vêtu, comme un tortionnaire,
Dans sa droite féroce il portait le tonnerre,
Étant celui qui fait la clarté dans le ciel.

Pourtant, sans être ému de sa terrible approche,
Moi, je chantais mon ode et j’emplissais la roche,
La caverne et le bois de cris mélodieux.

Enfin je m’avançai, pris du sacré délire,
Vers celui qui soumet les tigres et les Dieux,
Et je lui dis : Amour, obéis ; j’ai la Lyre !

Octobre 1847.

Les Affres de l’Amour

Parfois dans votre esprit, où cent rêves diffus
Peuplent de visions la pensée alourdie,
Comme dans la nuit noire un éclair d’incendie
Vous voyez l’idéal à travers ses refus.

Comme une aurore en feu perce les bois touffus,
Vous entendrez bientôt dans votre âme agrandie
Sortir une superbe et pure mélodie
De ce murmure vague et de ces bruits confus.

Évadés frémissants du ciel qui nous réclame,
Ne nous étonnons pas de tout ce que notre âme
A de tressaillements pour enfanter l’amour.

Il est un arbre épars dont la fleur solitaire
Met cent ans à fleurir et ne dure qu’un jour :
Elle éclate en s’ouvrant comme un coup de tonnerre.

Octobre 1847.

La Nuit

A cette heure où les cœurs, d’amour rassasiés,
Flottent dans le sommeil comme de blanches voiles,
Entends-tu sur les bords de ce lac plein d’étoiles
Chanter les rossignols aux suaves gosiers ?

Sans doute, soulevant les flots extasiés
De tes cheveux touffus et de tes derniers voiles,
Les coussins attiédis, les draps aux fines toiles
Baisent ton sein, fleuri comme un bois de rosiers ?

Vois-tu, du fond de l’ombre où pleurent tes pensées,
Fuir les fantômes blancs des pâles délaissées,
Moins pâles de la mort que de leur désespoir ?

Ou, peut-être, énervée, amoureuse et farouche,
Pieds nus sur le tapis, tu cours à ton miroir
Et des ruisseaux de pleurs coulent jusqu’à ta bouche.

Octobre 1847.

La Prophétie de Calchas

Comme les Danaens assemblés devant Troie
Buvaient à ses trésors de festin en festin,
Et, les regards fixés sur cette riche proie,
Vivaient joyeusement dans l’espoir du butin ;

Tous les guerriers, couchés sur le sable par troupes,
Tenaient de gais propos, ou puisant tour à tour
Dans le large cratère et remplissant les coupes,
Entonnaient en riant quelque chanson d’amour.

Les uns, près de la mer pleine de doux murmures,
Livraient leurs yeux songeurs aux caresses des flots,
Et d’autres, au soleil, fourbissaient les armures,
Les casques sans panache et les lourds javelots.

Bientôt, s’écriaient-ils, entends-nous, ville infâme !
Tes héros tomberont sous le glaive mortel,
Et le rouge incendie, avec ses dents de flamme
Mordra tes blanches tours qui montent jusqu’au ciel.


Nous fondrons sur tes murs comme le vent d’orage,
Enivrés au galop des coursiers triomphants,
Et rien n’arrêtera notre jalouse rage,
Ni les femmes en pleurs, ni les jeunes enfants.

La ville de Priam et toute la Phrygie
Sera comme un palais ceint de rideaux vermeils,
Où, pour nous éclairer comme une aube rougie,
Les frontons enflammés serviront de soleils.

Nous tuerons tes grands bœufs pareils à des colosses,
Et tes moutons de neige et tes boucs aux beaux fronts,
Et nous laisserons prendre aux animaux féroces
Le reste des festins que nous dédaignerons.

Les riches vêtements aux laines mariées,
Où la main d’une femme habile à ces travaux
A fait fleurir partout des couleurs variées,
Nous les étalerons sous les pieds des chevaux.

Ta pourpre couvrira l’airain de nos cuirasses,
Et dans tes coupes d’or nous boirons tes doux vins.
Nos bouffons, prodiguant l’insulte et les menaces,
Forceront à chanter les poëtes divins.

Les filles de tes rois et tes jeunes prêtresses,
Se courbant sous le fouet, comme les blancs taureaux,
Les cheveux sur leurs cous échevelés en tresses,
Laveront nos bras nus teints du sang des héros.


Ces vierges sans souillure, à tout amour rebelles,
S’endormiront le soir dans nos bras, les seins nus ;
Les princes et les chefs garderont les plus belles,
Et le reste sera pour les premiers venus.

Alors tu pleureras ton aveugle démence.
Tes rochers et tes mers pousseront des sanglots ;
La Désolation, ainsi qu’une aile immense,
Planera dans la nuit sur tes champs et tes flots.

Tes rois, réfugiés dans les cavernes closes,
Aux sangliers affreux disputeront des glands,
Et les fleuves d’azur, bordés de lauriers-roses,
Rouleront tes débris avec leurs flots sanglants !

Buvant à la fontaine et dormant sous les branches,
Et réservés peut-être à de plus durs exils,
Tes chefs, dont l’or ceignait les chevelures blanches,
Fuiront dans les forêts, couverts de haillons vils !

Et si parfois encor se souvenant du trône
Dans un pays lointain sans palais et sans lois,
Pour obtenir de lui quelque chétive aumône,
Ils disent au passant : Jadis nous étions rois ;

Les enfants aux pieds nus, courant sur le passage
De ces hommes pareils aux spectres des tombeaux,
Leur jetteront alors de la boue au visage
Et viendront déchirer leurs habits par lambeaux.


Tes Dieux même, parmi les champs que tu contemples,
Pleureront, l’œil perdu dans les grands horizons,
Et nous fondrons l’argent des autels et des temples
Pour orner, au retour, le seuil de nos maisons.

Ainsi les Achéens aux flottantes crinières
Ayant des monstres d’or sur leurs larges écus,
Exhalaient sans merci les injures dernières,
Et, d’avance, insultaient aux larmes des vaincus.

Mais cependant Calchas, qui lit dans les pensées,
Leur rappelait ainsi, vieillard chargé d’hivers,
La vénération des Muses délaissées
Et le respect des dieux, maîtres de l’univers :

Achéens, disait-il, votre vengeance ailée
Renverse d’un seul coup les bataillons épars,
Et des Dieux, accourus dans la noire mêlée,
Combattent avec vous sur le devant des chars.

Tels les bruyants troupeaux des jeunes centauresses
Font bouillonner d’horreur les flots des lacs fumants,
Vous traînez après vous les Fureurs vengeresses
Et le cortège affreux des Épouvantements.

Tels, quand l’ardent soleil les couvre de brûlures,
Courbés sur les prés verts, les faucheurs en haillons
Avec l’airain poli tranchent leurs chevelures,
Vos glaives éblouis fauchent les bataillons.


Grâce à votre valeur dans les enfers vantée,
Ce sont partout des morts broyés par des essieux.
La prunelle du jour contemple, épouvantée,
Tout ce sang répandu qui hurle vers les cieux ;

Et de vos ennemis exterminant le reste,
Nourrice de l’Hadès, effroi des nations,
Quand vous êtes passés, la Famine ou la Peste
Vomit derrière vous des imprécations.

Donc, engraissez les champs d’hécatombes humaines !
Soyez comme les loups au milieu d’un bercail !
Que le sang coule à flots dans les gorges des plaines,
Et que vos noirs chevaux en aient jusqu’au poitrail !

Entrez dans Ilios au bruit de la tempête,
Par une nuit d’orage où, pour guider vos rangs,
Les rochers des grands monts rouleront sur sa tête,
Et débordez sur elle avec les noirs torrents !

Qu’on croie entendre aux cieux les astres se dissoudre
En écoutant monter vos clameurs dans les airs !
Que vos cris furieux fassent taire la foudre,
Et que votre incendie éteigne les éclairs !

Sur ces riches palais, ces maisons et ces porches
Où plane un air brûlant et pestilentiel,
Ainsi que des démons qui font voler des torches,
Secouez dans vos mains les colères du ciel !


Soyez comme les loups qui dévorent leur proie !
Déchirez en hurlant ce peuple châtié !
Chargez de durs liens les princesses de Troie,
Et faites des rois même un objet de pitié !

Que rien d’humain ne reste au fond de vos entrailles,
Pas même le respect des morts et des tombeaux !
Que vos seins, réjouis par mille funérailles,
Soient comme un champ de mort où volent des corbeaux !

Que les aigles, quittant leurs rochers et leurs aires,
Volent sinistrement sur tous les alentours !
Déchirez les enfants dans le ventre des mères,
Et préparez leur chair aux petits des vautours !

Guerriers, faites mourir des héros sous les verges,
En les injuriant par des noms abhorrés,
Massacrez les vieillards et meurtrissez les vierges
Sur les corps palpitants des pères massacrés !

Pâles de leur dégoût, rouges de vos morsures
Qu’elles cherchent partout, sous l’éclair de vos yeux,
Des lambeaux de haillons dévorés de souillures
Pour cacher leurs corps, faits à l’image des Dieux !

Et qu’enfin dans leurs flancs sentant l’horreur vivante,
Des aïeules aussi pressent leurs pas tremblants,
Et de leur nudité promenant l’épouvante,
Pour en voiler leurs seins prennent leurs cheveux blancs !


Que dans les noirs bûchers pleins d’horribles murmures,
Flamboyants échafauds qu’un dieu foudroie en vain,
Les guerriers entassés brûlent dans leurs armures,
Ainsi que des parfums dans un vase divin !

Que le vieillard, pareil au cadavre livide,
S’enfuie avec délire, une blessure au flanc,
Et, tendant ses deux mains, cherche sa maison vide
Qui fuit devant ses yeux aveuglés par le sang !

Que tout, jusqu’au tumulte, avec le feu s’éteigne
Dans la sombre fumée, aux aboiements des chiens,
Et que le Simoïs, qui sanglote et qui saigne,
Répète seul le nom de Troie et des Troïens !

Que l’Asie, opulente et superbe naguère
Et dont chaque palais recélait un trésor,
Soit un désert funeste, où vos coursiers de guerre,
Paîtront parmi les champs avec des harnois d’or !

Emplissez de néant ces plaines criminelles !
Mais de meurtres couverts, guerriers victorieux,
Gardez le souvenir des choses éternelles,
Dans vos combats humains n’égorgez pas les Dieux !

Aux souffles des zéphyrs, que la sage Aphrodite
Vénérable aux mortels, sentant ses pleurs taris,
Puisse oublier l’effroi de la guerre maudite,
Et s’égarer pieds nus dans les chemins fleuris !


Que le troupeau charmant des Nymphes et des Grâces,
Qui cherche les flots purs et les abris secrets,
Puisse encore, écartant des mains les feuilles basses,
Mener des chœurs dansants à l’ombre des forêts !

Mais respectez surtout les Muses et les Lyres !
Que les divines sœurs, vierges aux belles voix,
Sur les monts chevelus puissent par leurs sourires
Émouvoir en chantant les rochers et les bois !

Quand les hommes, pareils aux animaux immondes,
Vivaient dans les forêts, c’est la Muse aux beaux yeux
Qui peigna dans ses doigts leurs chevelures blondes
Et leur dit d’élever leurs regards vers les cieux.

Sans elle vous seriez comme des bêtes fauves,
Vous enivrant de meurtre et sans plus de remords
Que la louve affamée et que les vautours chauves
Qui guident leur femelle à l’odeur des corps morts.

Tantôt avec ses sœurs, au soleil des campagnes,
Mêlant la poésie avec les chœurs dansés,
Elle passe, pieds nus, sur le haut des montagnes,
Enchantant l’horizon de ses pas cadencés.

D’autres fois, le sein libre, elles tiennent la lyre
Parmi les Immortels continuant leurs jeux,
On entend résonner de leur hymne en délire
Les radieux sommets de l’Olympe neigeux.


De vos guerres sans fin réparant les désastres,
Elles peuvent, enflant les clairons à grand bruit,
Élever vos exploits jusqu’au-dessus des astres,
Ou les ensevelir dans l’éternelle nuit.

Et, selon votre culte envers les chants lyriques,
Elles vous montreront à l’avenir lointain
Comme des combattants de guerres héroïques,
Ou comme des brigands affamés de butin.

N’offensez pas l’Amour ailé, roi de la terre,
Soit qu’il tienne la foudre ou qu’il tresse des fleurs ;
Car il dompte les loups et la noire panthère,
Et de leurs yeux pensifs il arrache des pleurs.

Et souvent laissant là ses traits, au crépuscule,
Pour braver les grands Dieux dont il a triomphé,
Il entoure ses reins, comme le jeune Hercule,
De la peau d’un lion dans ses bras étouffé.

Ah ! ne dédaignez pas la céleste harmonie !
Malheur à l’insensé qui déchire et qui mord
Le renom de Cypris, mère de tout génie :
Les Dieux lui garderont la folie et la mort !

Ainsi parlait Calchas, et les guerriers farouches
Attachés à sa lèvre avec des liens d’or,
Et tous les chefs laissaient échapper de leurs bouches
Des acclamations pour le fils de Thestor.


Les Ajax, le divin Achille à qui tout cède,
Les Atrides, Mégès accouru sur leurs pas,
S’écriaient tous : Louange à celui qui possède
La science de lire au delà du trépas !

Mais seul, pendant ce temps, Diomède en silence,
Caressant le désir du carnage odieux,
Baissait les yeux à terre, et regardait sa lance
Que devait par deux fois rougir le sang des Dieux.

Mai 1848.

Artémis Partant pour la Chasse

Artémis, ô Déesse au croissant argenté,
Les Nymphes que ravit ton sourire enchanté,
Livrent leurs fronts au vent querelleur, et, sans voiles,
Accourent sur tes pas comme un troupeau d’étoiles.
Et déjà, frémissant autour de ces beaux corps,
Dans les noires forêts, pleines du bruit des cors,
Les molosses de Thrace, ivres de cent caresses,
Lèchent en se pâmant les bras des chasseresses.
O Déesse, tu pars ! Tes grands cheveux dorés
Font resplendir de feux l’horreur des bois sacrés,
Et pour chasser pieds nus parmi les herbes sèches,
Voici l’enfant Éros qui t’apporte ses flèches.
Tu pars, superbe et fière, en tête d’un essaim,
Et, tout prêt à fleurir, le bouton de ton sein
Virginal, que ton sang ambroisien colore,
Rougit comme une rose aux fraîcheurs de l’aurore.

Octobre 1849.

Tristesse au Jardin

Un jour, elle passait dans le jardin en feu
Baigné par les zéphyres,
Et des bassins d’azur son petit soulier bleu
Effleurait les porphyres.

Ses pieds polis, pareils dans le bas irisé
A la neige qui tombe,
Parmi le sable d’or avaient l’éclat rosé
Des ailes de colombe.

Elle glissait au bord de ces flots murmurants
Et baignés d’harmonie,
Et portait la lumière en ses doigts transparents,
Comme une Polymnie !

Comme en un lac dormant qui roule des trésors
Sous les rayons de lune,
Cent mille diamants s’allumaient dans les ors
De sa prunelle brune.


Qu’ils étaient beaux, les yeux de cette Alaciel
Plus belle et plus complète,
Ces yeux clairs et profonds où l’océan du ciel
Tout entier se reflète !

On voyait vers leurs feux se courber les pistils
Des fleurs respectueuses,
Et cent reflets emplir les sourcils et les cils
D’ombres voluptueuses.

Et, comme les beaux seins par le flot arrosés
Des Naïades marines,
Le soir te rougissait de tons clairs et rosés,
Nacre de ses narines !

Et, superbes d’orgueil, les blancheurs de ses dents,
Sous ses lèvres hautaines,
Ruisselaient de clartés comme les lys ardents
Penchés sur les fontaines !

Ses lèvres, où luttaient l’amour et son ardeur,
Et les folles paresses,
S’entr’ouvraient aux rayons, tremblantes de pudeur,
Et pleines de caresses.

Ces pourpres, ces fraîcheurs, ces feux éblouissants
Confondaient leurs féeries,
Comme luttent d’éclat les boutons rougissants
Et les roses fleuries.


Et de sa bouche ardente et de sa lèvre en fleur
Mordant les belles lignes,
Folâtraient vaguement le duvet querelleur
Et les ombres des signes.

Comme dans ces jardins où la Jérusalem
De fleurs s’était parée,
Le parfum de ses pas, mieux que tout un harem,
Laissait l’âme enivrée.

Comme un oiseau s’envole, et laisse au firmament
Un bruissement d’ailes,
Sur ses pas murmurait un doux frémissement
De linge et de dentelles.

Et cherchant de son sein la neige et les brasiers
Parmi la robe close,
On sentait vaguement refleurir leurs rosiers
Sous le corsage rose !

Et, sur son col de marbre et ses bras, assouplis
Par toute cette joie,
La brise et le soleil se disputaient les plis
De sa robe de soie !

Mais, tandis que les bruits épars et les accords
De l’univers physique,
Sur ses pas, entraînés au rhythme de son corps,
Se changeaient en musique,


Les ruisseaux et les fleurs, le bosquet souriant
Et toute la Nature
Trembla de jalousie et de honte en voyant
Sa beauté calme et pure.

Le chêne, et sous ses pieds les myosotis bleus,
Jouets du vent rebelle,
Dirent en inclinant leurs fronts baignés de feux :
Mourons, elle est trop belle !

Mourons ! dirent aussi dans leurs nids querelleurs
Les colombes éprises,
Puisque ses petits pieds, sans offenser les fleurs,
Volent comme des brises !

Le saule dit : Mourez, feuilles des tristes vœux,
Le long de mes épaules,
Puisque le vent du soir aime mieux ses cheveux
Que les cheveux des saules !

Fanez-vous, ô mes fleurs, dirent les fiers rosiers,
Puisqu’en ses lèvres closes
Sa bouche a des parfums dont sont extasiés
Les calices des roses.

Tombez, dirent les lys, ô blanches fleurs des rois !
Les pâles avalanches
Ont des taches auprès de vos pétales droits,
Mais ses dents sont plus blanches !


Mourons, dirent tout bas les filles des sculpteurs
Sous les branches des arbres,
Puisque sa chaste épaule et ses bras enchanteurs
Sont plus blancs que nos marbres !

Bois-moi, dit au soleil en ses palais charmants
La tremblante rosée,
Puisqu’elle a de plus clairs et plus purs diamants
La prunelle arrosée.

Et, dans les clairs bassins, sous les grands peupliers,
Les Naïades se dirent :
Allons dans les palais de cristal oubliés
Où les Dieux se retirent !

Et toi, mon bien-aimé, toi, soleil triomphant,
Sèche ma vague blonde,
Puisque sa joue en fleur et sa lèvre d’enfant
Sont plus douces que l’onde.

Le lierre dit : Brisez mes rameaux sans retour,
Dryades familières,
Puisque sa main vaut mieux pour enchaîner l’amour
Que les cent mains des lierres !

Et toute la Nature, aux flancs d’herbe vêtus,
En qui tout est dictame,
Dit : Je meurs en pleurant tous mes charmes vaincus
Par une jeune femme !


Mais elle répondit : Laisse mes pieds nacrés
Courir sur ta pelouse,
Baise ta fille au front, Nature aux flancs sacrés,
Et ne sois pas jalouse !

Vous ne connaissez pas nos maux qui font mourir
Et nos peines secrètes :
Aimez-vous bien, soyez heureuses de fleurir,
O petites fleurettes !

L’aurore aux doigts rosés reviendra tous les jours
Baiser les vagues blondes,
Et rien ne peut troubler les sereines amours
Du soleil et des ondes !

Sous les grands cieux d’azur vous n’avez pas de toit,
Vous n’avez pas de chaînes :
Rien ne prive jamais la feuille qui la boit
De la sève des chênes !

Les Déesses de marbre au regard contempteur
Plein d’amours éternelles
Chérissent à jamais l’harmonieux sculpteur
Qui les a faites belles.

Et vous, roses, et vous, reines des floraisons,
Les rayons d’or allument
Et refleurissent mieux à toutes les saisons
Vos baisers qui parfument.


O fleur, quand ton amant t’a choisie un matin,
Sans regrets tu l’accueilles
Parmi l’air parfumé de lilas et de thym,
Dans un beau lit de feuilles.

Sur ton cœur virginal, par l’amour embrasé,
Aucun regret ne pèse,
O ma sœur, et surtout jamais rien n’a baisé
La lèvre qui te baise.

Jamais, ô fleur, pas même à l’heure du trépas,
Tu n’es abandonnée !
Tu meurs près d’un amant qui ne te laisse pas
Lorsque tu t’es donnée.

Il ne te laisse pas à ce plaisir amer
Des sanglots pleins de charmes,
Seule, avec le regret, profond comme une mer,
Des baisers et des larmes.

Il ne te laisse pas au souvenir flétri
Où notre lèvre avide
Se brûle, comme au bord d’un grand fleuve tari
Dont le lit serait vide !

Il ne te laisse pas sur une couche en feu,
Soucieuse et lassée,
Le front pâle, mourir sans avoir dit adieu
Et sans être embrassée !

Juin 1846.

La Colombe Blessée

O colombe qui meurs dans le ciel azuré,
Rouvre un instant les yeux, mourante aux blanches ailes !
Le vautour qui te tue expire, déchiré
Par des flèches mortelles.

Va, tu tombes vengée, ô victime, et ta sœur
Peut voir, en traversant la forêt d’ombre pleine,
L’oiseau tout sanglant pendre au carquois d’un chasseur
Qui passe dans la plaine.

Le jeune archer, folâtre et chantant des chansons,
Passe, sa proie au dos, par les herbes fleuries,
Laissant déchiqueter par les dents des buissons
Ces dépouilles meurtries.

Octobre 1850.

Le Palais de la Mode

Il est un clair palais fait de cristal de roche,
Dans un nid de rosiers, au bord d’un fleuve bleu.
Les vases, les émaux, les verres de Lahoche
Y brillent sous l’argent des chandeliers en feu.

Dans le nuage gris qui sort des cassolettes
Folâtrent des oiseaux peints de mille couleurs,
Et, veloutés et frais comme des violettes,
Les divans parfumés se cachent dans les fleurs.

Sur leurs pâles coussins plus doux qu’une caresse,
Repose un front couvert des ornements royaux.
C’est le front triste et pur d’une jeune Déesse
Qui sous ses petits pieds foule mille joyaux.

Elle brise en jouant, comme un oiseau son aile,
Tous les hochets d’hier, cent caprices dorés,
Et rêve, en chiffonnant la soie et la dentelle,
Aux caprices nouveaux qui seront adorés.


Cette reine sereine et folle, c’est la Mode.
Cent filles de seize ans, nymphes aux fiers trésors,
Le long de leurs genoux, pour éclairer mon ode,
De leurs cheveux épars laissent flotter les ors.

Leurs ongles sont armés de l’aiguille féerique,
Et dans la blonde en fleur cisèlent un bonnet,
Comme Pétrarque, fils de la Grèce lyrique,
Pour la chaude Italie ébauchait le sonnet.

Elle sort de leur main voluptueuse et douce,
La pourpre qu’eût aimée un prince lydien,
Et, nuage de feu, ce cachemire où Brousse
Nous vend toutes les fleurs du soleil indien.

Et lorsque de New-York, de Londres ou d’Asie,
Les reines des salons de tous les archipels
Disent : Quel nouveau charme et quelle fantaisie
Rajeunira demain nos attraits éternels ?

Mille petits Amours, cohorte aux ailes roses,
Du palais radieux s’envolent tout joufflus,
Et, traversant le ciel rempli d’apothéoses,
Portent à l’univers ces ordres absolus :

Demain, vous porterez ces étoffes de guêpe,
Satins d’or dont le rose illumine les bouts,
Et ces chapeaux tout clairs, faits de brume ou de crêpe
Où flotte la nuée en fleur des marabouts !


Avant que le raisin des Bacchantes mûrisse,
Pour refléter les feux et les lys de l’été,
Vous aurez ces bijoux en acier que Meurice
Fit clairs comme les flots du doux Guadalété !

Vous aurez ces peignoirs plus pâles que le marbre,
Ces bas tout découpés pour les yeux de l’Amour,
Et ces mouchoirs chinois faits d’une écorce d’arbre,
Et ces cols merveilleux bâtis de points à jour !

Et, près de ces bouquets si frêles du barège
Dont la grâce a tordu les faciles volants,
Voici les pompadours plus légers que la neige,
Fonds roses, fonds lilas, fond céleste et fonds blancs !

Voici les beaux jardins prédits par les sibylles,
Feuillaisons d’émeraude et bleuets de saphir,
Les rubis, les bouquets de lys à fleurs mobiles
Dont les gros diamants tressaillent au zéphyr.

Enfin, pour resplendir à vos tables insignes,
Nous avons les flambeaux gais comme des bijoux,
Et le linge pareil à la toison des cygnes,
Et les Eldorados entassés en surtouts !

Et le vermeil qui grimpe en mille architectures,
Soleils d’orfèvrerie et fils d’argent tramés,
Et tous ces paradis terrestres des sculptures
Arrachés par Klagmann aux métaux enflammés.


Nous avons fait fleurir l’ivoire des ombrelles
Et fixé parmi l’or les flammes de l’émail,
Et, pour mieux vous distraire, apaisé les querelles
De ces dragons chinois peints sur votre éventail.

Nous avons déchiré la poitrine de l’Onde
Pour y chercher la perle agréable à vos yeux,
Et, pour faire de vous les maîtresses du monde,
La Mode a fait éclore un monde merveilleux.

C’est pour qu’il brille mieux sur votre épaule pure,
Le myrte du désir, adorable et fatal,
Qu’elle chiffonne encor la soie et la guipure
Sur les coussins rosés du palais de cristal.

Pourtant, souvenez-vous, jeunes charmeuses d’âmes,
Que c’est le seul Amour dont le flambeau changeant,
En jouant autour d’eux, remplit de vagues flammes
Le satin, le velours et la toile d’argent.

Ah ! si Paris est roi parmi toutes les villes,
C’est que c’est le pays où l’Amour, d’un regard,
A fait naître, au milieu de cent guerres civiles,
Pour le chanter en vers son poëte Ronsard.

C’est que, lorsqu’on y sent passer comme une flèche,
Au milieu d’un éclat de parure et de voix,
Un essaim de péris au bord d’une calèche,
Parmi les feuillaisons, dans un nuage, au bois,


On peut dire à coup sûr, tout bas : Chacune d’elles,
En causant du dernier ballet ou des Bouffons,
Songe à quelque amitié belle entre les plus belles,
Et son cœur bat plus fort sous ces jolis chiffons.

C’est que là, quand la Valse autour d’une muraille
Fait bondir avec Strauss deux cents couples charmés,
Plus d’un regard sourit, plus d’une main tressaille
Dans l’humide prison de ses gants parfumés.

C’est que là, la Féerie amoureuse et le Rêve
Vivent parmi le luxe et les fleurs d’une cour
Et c’est là seulement que les filleules d’Ève
Ont lu jusqu’à la fin le roman de l’Amour.

Janvier 1850.

Homme, tu peux faucher, par un sombre désastre,
Les arbres chevelus ; tu fais obéir l’astre
Et le flot ; ta pensée orageuse dans l’air
S’élance avec le vol furieux de l’éclair,
Et, nautonier, tu prends les cieux à l’abordage.
Cependant, le plus clair de ton vaste héritage,
Ce que tu sauveras de cent débris flottants,
Le trésor qui te reste en somme, et que le Temps
Ne dispersera pas avec sa rude haleine,
O vainqueur des soleils, c’est la gloire d’Hélène,
Le divin Péléide en pleurs pour Briséis,
Et le vieux sang qui fume au bord du Simoïs.

Juin 1846.

Vous en qui je salue une nouvelle aurore,
Vous tous qui m’aimerez,
Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore,
O bataillons sacrés !

Et vous, poëtes, pleins comme moi de tendresse,
Qui relirez mes vers
Sur l’herbe, en regardant votre jeune maîtresse
Et les feuillages verts !

Vous les lirez, enfants à chevelure blonde,
Cœurs tout extasiés,
Quand mon cœur dormira sous la terre féconde
Au milieu des rosiers.

Mais moi, vêtu de poupre, en d’éternelles fêtes
Dont je prendrai ma part,
Je boirai le nectar au séjour des poëtes,
A côté de Ronsard.


Là, dans ces lieux où tout a des splendeurs divines,
Ondes, lumière, accords,
Nos yeux s’enivreront de formes féminines
Plus belles que des corps ;

Et tous les deux, parmi des spectacles féeriques
Qui dureront toujours,
Nous nous raconterons nos batailles lyriques
Et nos belles amours.

Vous cependant, mes fils, nés pour la poésie
Et l’ode aux flots vainqueurs,
Vous puiserez la joie au fleuve d’ambroisie
Qui coula de nos cœurs.

Comme, aujourd’hui rêveur près de quelque fontaine
Je redemande en vain
Le secret des amours de Marie et d’Hélène
A mon maître divin,

Vous redirez aussi les grâces d’Aurélie
Aux oiseaux de Cypris,
Au rossignol des bois, à la rose pâlie,
Au bleu myosotis !

Vous demanderez tous à mes vers de vous dire
Quelle fût la beauté
Dont mes rimes en fleur adoraient le sourire
De rose et de clarté !


Ils vous la montreront, ces vers dont s’émerveille
La chanson des hautbois,
Ruisselante de feux comme une aube vermeille,
Rose et neige à la fois ;

Et telle qu’à présent, jeune fille hautaine
Au sein délicieux,
Elle ravit d’amour l’azur de la fontaine
Et l’escarboucle aux cieux.

On dirait à la voir que, de sa main profonde,
Dieu, sur son trône assis,
A pétri de nouveau, pour en refaire un monde,
Une Ève aux noirs sourcils !

Car elle est fière, et seule, Ange mystérieuse,
Sourit et marche encor
Avec la majesté d’une victorieuse
A la cuirasse d’or,

Et, comme cette Muse à qui le temps pardonne
Sans tache et sans affront,
Elle pourrait aussi porter une couronne
D’étoiles à son front,

A ce front souriant, poli comme l’ivoire
Des lys inviolés,
Que de leurs lourds anneaux encadrent avec gloire
Ses bandeaux ondulés !


Un signe querelleur fôlatre sur sa joue
Q’un clair duvet défend,
Et sa bouche amoureuse, où la clarté se joue,
Est d’un petit enfant.

Sous l’ombre des sourcils et leur arcade noire,
Pareils à l’or du jour,
Ses grands yeux tout vermeils s’ouvrent comme pour boire
Des océans d’amour,

Et la même lumière en frémissant arrose
D’un ton timide et pur
Sur un front mat et clair les narines de rose
Et les veines d’azur.

Son col de marbre où luit votre blancheur insigne,
O neiges de l’Ida,
S’incline mollement, comme le divin cygne
Sur le sein de Léda.

Cette tête ingénue et ce corps de Déesse,
Ensemble harmonieux,
Lui donnent l’éternelle et sereine jeunesse
Des enfants et des Dieux.

Des grands camellias défiant les calices,
Telles, orgueil d’Éros,
Les femmes de Pradier sortent calmes et lisses
Du marbre de Paros.


Dans ces temps où les Dieux de l’Hellade vivante
Fleurissaient les chemins,
L’orgueilleuse Cypris eût été sa servante
Pour lui baiser les mains ;

Et triste, agenouillée en larmes parmi l’herbe,
La Déesse, en songeant,
Elle-même eût noué sur sa jambe superbe
Le cothurne d’argent !

Ainsi vous la verrez dans les brûlants délires
De vos cœurs embrasés,
Et sachez que sa voix eut la douceur des lyres
Et des premiers baisers,

Amants qui devez naître ! et le doux nom de Laure,
Dans les vers cent fois lus,
Et l’Elvire aux beaux yeux que le génie adore
Ne vous troubleront plus.

Et vous ferez chanter par quelque fier poëte,
Mon fils et mon rival,
Les femmes qui seront une image imparfaite
De ce type idéal.

Juin 1846.

Le Triomphe du Génie

Un grand aigle aux beaux yeux vole d’une aile pleine
Vers le sommet du ciel, où sont les pieds de Dieu.
Les timides chasseurs le guettent dans la plaine,
Les doigts crispés sur l’arme, et prêts à faire feu.

Un astre éblouissant, plus haut que les orages,
Brille parmi les cieux tout semés de soleils.
On voit dans leur azur se liguer les nuages
Pour cacher ses rayons, à l’œil de Dieu pareils.

Un rocher colossal, couronné par la brume,
Élève son front chauve au-dessus de la mer,
Les vagues sur ses pieds usent leurs dents d’écume
Et tâchent de le mordre avec leur flot amer.

Un beau lys, tout rêveur auprès de l’onde bleue,
Échange des sanglots avec les flots tremblants.
Les poissons du marais, battant l’eau de leur queue,
Veulent jeter la vase à ses pétales blancs.


Une vierge aux pieds nus, triomphante et superbe,
Les cheveux dénoués, va dans les prés fleuris.
Des pâtres en haillons la renversent dans l’herbe,
Et luttent avec elle en poussant de grands cris.

Cependant quelque part, sur une haute cime,
On entend une voix dire avec un grand bruit :
Ne visez pas, chasseurs, cet aigle au vol sublime ;
Nuages, ôtez-vous de ce soleil qui luit !

Que tes vagues, ô mer, se calment sur la berge ;
Poissons, ne troublez plus les flots calmes et doux ;
Pâtres, ouvrez ces bras qui blessent une vierge !
Cet aigle est dans les cieux à l’abri de vos coups ;

Il flamboiera toujours, ce soleil, œil du monde ;
Il brisera vos dents, ce rocher de la mer ;
Ce lys restera pur près des saphirs de l’onde ;
Vous ne lasserez pas cette vierge au cœur fier.

O Génie ! ô Génie ! œuvre de Dieu lui-même,
Orgueil sacré de l’homme, espoir des cœurs voilés,
Ton éclat magnifique, éternel et suprême,
Ne s’éteindra pas plus que les cieux étoilés !

Juin 1847.

Le Livre d’Heures de la Châtelaine

Or la comtesse Yseult avait un livre d’Heures,
Si beau que ses enfants en étaient orgueilleux,
Et que la Reine même, en ses nobles demeures,
N’avait rien de si riche et de si merveilleux.

Un feuillage d’argent couvrait de frêles branches
Le dos clair du missel, et, sans plus d’ornements,
Sur son velours, couleur des premières pervenches,
On voyait resplendir un chiffre en diamants.

Le vélin des feuillets, où des images pures
Se détachaient aussi par un art surhumain,
Prêtait ses fonds de neige à des miniatures
Toutes brillantes d’or, d’azur et de carmin.

Ici veillait Marie, et sur la paille fraîche,
Le bonhomme Joseph admirait en priant
Le Roi de l’univers couché dans une crèche,
Adoré pauvre et nu par les rois d’Orient.


Là, parmi les parfums qui ruisselaient en ondes,
Magdeleine, ravie et pleine de ferveur,
Dénouait ses cheveux, et de leurs nappes blondes
Elle essuyait les pieds de son divin Sauveur.

Ailleurs, sous le berceau d’une treille fleurie,
Où se mêlaient la vigne et le pampre vermeil,
L’enfant Jésus, porté par la Vierge Marie,
Souriait aux raisins inondés de soleil.

Puis, de tendres couleurs toutes enluminées,
Parmi les fonds d’argent par le rose adoucis,
Les légendes des saints dans les lettres ornées
Déroulaient tout au long de merveilleux récits.

Mais le peintre surtout, dans de riches losanges
Encadrés de rubis par son art précieux,
Avait représenté les extases des Anges
Transportés et ravis dans les sphères des cieux.

Les uns, dans le lapis couvert de sombres voiles
De leurs profonds regards teignant l’horizon bleu,
Conduisaient en rêvant des chariots d’étoiles
Et des astres épars aux crinières de feu.

Les autres, murmurant d’harmonieux distiques
Nés de l’embrassement de deux rhythmes charmés,
Tressaient les lys sans tache et les roses mystiques,
Pour ceindre de parfums leurs cheveux enflammés.


Comme sur les étangs les vertes demoiselles,
Ceux-là, rassérénant le splendide outremer,
Faisaient parmi l’éther frissonner leurs six ailes
Et baignaient de rayons les effluves de l’air.

Puis, d’autres s’enchantaient au délire des harpes.
Au bord du firmament penchés sur leurs genoux,
D’autres venaient tisser les suaves écharpes
Qui sont l’arc d’alliance entre le ciel et nous.

Et, parmi les lueurs les plus épanouies,
Humblement prosternés dans la pourpre des soirs,
D’autres, baignés enfin de clartés éblouies,
Jusqu’au Trône élevaient leurs fumants encensoirs.

Or souvent, l’âme prise à toutes ces féeries,
La belle Yseult suivait, les yeux remplis de pleurs,
Les tableaux plus vermeils que mille pierreries
Et le ruissellement de leurs vives couleurs.

Ensuite, regardant la fenêtre où le givre
Fleurit ses tendres lys faits d’un pâle duvet,
Debout et tout émue, elle fermait le livre,
Et pendant bien longtemps alors elle rêvait.

Ses cheveux qu’un bandeau de saphirs illumine,
S’échappant comme un fleuve en flots purs et dorés
Sur son corsage rose orné de blanche hermine,
Faisaient une auréole à ses yeux azurés.


Pensive, elle tenait toujours le livre d’Heures ;
Mais alors s’enfuyant sur des ailes de feu,
Toute à ses visions, flammes intérieures,
Son âme enamourée errait dans le ciel bleu.

Alors il lui semblait, sur le pavé des salles
S’échappant des feuillets de son missel fermé,
Voir fleurir en berceaux les roses idéales
Peintes sur les blancheurs du vélin parfumé.

Près des pâles bleuets, sur qui l’insecte rôde,
Le muguet odorant croissait au pied des lys,
Et sous les gazons verts aux reflets d’émeraude
Se mêlaient la pervenche et le myosotis.

Penchés sur ses cheveux frissonnants comme un saule,
Le vol des Chérubins et les Anges aussi
Touchaient en se jouant son front et son épaule
De leur aile de neige, et lui parlaient ainsi :

O belle et douce Yseult, toi dont la vie est sainte,
Et, toute dévouée à des actes pieux,
Comme un calme ruisseau, s’écoule dans l’enceinte
De la maison bénie où dorment tes aïeux !

Va, cesse d’envier les sereines extases
Et les félicités que nous goûtons sans fin
Dans les cieux de saphir, d’opale et de topazes
Où l’Archange sommeille aux bras du Séraphin.


Car, aux yeux du Seigneur, tes yeux remplis d’étoiles,
Que sur le crucifix tu baisses en priant,
Valent tous les soleils et les astres sans voiles
Que nous guidons en chœur dans l’azur flamboyant.

Tes lèvres sans souillure, et qu’une larme arrose
Lorsqu’on t’implore au nom de son bien aimé Fils,
Valent mieux devant lui que la mystique rose
Rougissante et fleurie entre les divins lys.

Et l’encens de ton cœur, feu que Marie admire
Comme son plus suave et son plus cher trésor,
Monte aussi bien vers Dieu que l’encens ou la myrrhe
Qui fume à ses genoux dans nos encensoirs d’or !

Août 1849.

A la Font-Georges

Font-georges, source pure ! ô claires eaux ! fontaine
Que le zéphyr natal ravive à son haleine !
Naïade familière, ô mes amours anciens !
Quand pourrai-je, un moment, libre de tous liens,
Ainsi qu’à mes beaux jours de sereine ignorance,
Jouir de ta fraîcheur et de ta transparence,
De tout ce que j’aimais lorsque dans tes roseaux,
Petit enfant, courbé sur l’azur de tes eaux
Que l’ombre du noyer coupait d’or et de moire,
Mon père, soutenant mon front, me faisait boire,
Et que la folle brise agitait les flots bleus
Et faisait sur sa main voltiger mes cheveux !

Août 1849.

A MESDEMOISELLES

Aménaïde, Lyzie et Eugénie de Friberg

O vous, mes jeunes sœurs que je ne connais pas !
Sur l’éternel gazon que caressent vos pas
Je vous vois passer souriantes.
C’est en vain que Thétis, reine du gouffre amer,
Vous cache à mes regards, ô perles de la mer,
Dans ses Antilles verdoyantes.

Poëte extasié que ravissent leurs jeux,
Ce n’est plus dans les bois du Parnasse neigeux
Que mon cœur rêve les trois Grâces ;
Ce n’est plus, Olmios, vers tes flots argentés
Que j’égare mes yeux et mes vers enchantés,
Dans le sable d’or où tu passes !


C’est vers ce paradis désiré des marins,
Où sous les bananiers et dans les tamarins,
Les sylphes de l’air font la sieste,
Où cent îles en fleur, filles des Océans,
Sous les magnolias lavent leurs pieds géants
Dans une mer d’un bleu céleste.

C’est parmi les saphirs où ces riants îlots
Sortent comme Cypris de l’écume des flots,
Peuplés de soudaines féeries,
Où, près de l’ananas et du pâle oranger,
Le hamac, suspendu comme un oiseau léger,
Berce les molles rêveries.

Je vous vois dans l’air pur de ces jardins si doux,
Causant et souriant, tandis qu’une de vous,
Ainsi qu’une amazone ailée,
Devance les éclairs et s’avance en rêvant
Sur un cheval fougueux, qui fustige le vent
De sa crinière échevelée.

Je vous vois, et mes vers fendent le ciel brumeux.
Puissent un jour me prendre et m’emporter comme eux
Sur le dos de la vague blonde,
Avec leurs mille pieds, pour mes désirs trop lents,
Ces navires de feu dont les baisers brûlants
Laissent une ride sur l’onde !

Juillet 1850.


A la forêt de Fontainebleau


O forêt adorée encor, Fontainebleau !
Dis-moi, le gardes-tu sur le tronc d’un bouleau,
Ce nom que j’appelais mon espoir et mes forces,
Et que j’avais gravé partout dans tes écorces ?
Elle, enfant comme moi, nous allions, le matin,
Respirer les odeurs de verdure et de thym,
Et voir tes rochers gris s’éveiller dans la flamme.
Puis, quand se reposait celle qui fut mon âme,
Lorsque tes horizons brûlent, que, vers midi,
Le serpent taché d’or se relève engourdi,
Je contemplais, effroi d’une âme sérieuse,
Cette heure du soleil, blanche et mystérieuse !
N’est-ce pas, n’est-ce pas que vous étiez vivant,
Noir feuillage, immobile et triste sous le vent,
Comme une mer qu’un dieu rend docile à ses chaînes ?
Et vous, colosses fiers, arbres noueux, grands chênes,

Rien n’agitait vos fronts, par le temps centuplés !
Pourtant vos bras tordus et vos muscles gonflés,
Ces poses de lutteurs affamés de carnage
Que vous conserviez, même à cette heure où tout nage
Dans la vive lumière et l’atmosphère en feu,
Laissaient voir qu’autrefois, sous ce ciel vaste et bleu,
Vous aviez dû combattre, ô géants centenaires !
Au milieu des Titans vaincus par les tonnerres.
Et vous, rochers sans fin, suspendus et croulants,
Sur qui l’oiseau sautille, et qui, depuis mille ans,
Gardez, sans être las, vos effroyables poses,
La mousse et le lichen et les bruyères roses
Ont beau vivre sur vous comme un jardin en fleur,
Ne devine-t-on pas dans quelle âpre douleur
Un volcan souterrain, contre le jour qu’il brave,
Jadis vous a vomis avec un flot de lave !
Les sauvages buissons de mûres diaprés,
Aux rayons du soleil montraient leurs fruits pourprés.
A peine si parfois, parmi les branches hautes,
Un léger mouvement me révélait des hôtes ;
Et pourtant, si ma main, écartant leur fouillis,
Eût fait entrer le jour dans ces vivants taillis,
J’aurais vu s’y tapir dans les ombres fumeuses
L’épouvantable essaim des bêtes venimeuses !
Or, je disais devant ce spectacle divin :
Poëte, voile-toi pour le vulgaire vain !
Qu’il ne puisse à ta Muse enlever sa ceinture,
Et souris-leur, pareil à la grande Nature !

Sous ta sérénité cache aussi ton secret !
Réponds, ai-je tenu ma parole, ô forêt ?
Et n’ai-je pas rendu mon âme et mon visage
Silencieux et doux comme un beau paysage ?


Octobre 1854.

Les Roses

Vierges de dix-huit ans, dénouez vos ceintures !
Versez, versez à flots vos larmes encor pures,
Penchez votre cœur plein et votre front si beau,
Dépouillez les rosiers pour orner un tombeau.
La plus belle de vous est maintenant une ombre.
C’était pour ruisseler dans la demeure sombre
Que ses doux cheveux d’or, pleins de zéphyrs tremblants,
Etaient devenus longs à cacher ses pieds blancs.
Quoi ! c’était pour l’oubli, quoi ! c’était pour la tombe
Qu’elle était fraîche et pure ainsi qu’une colombe !
Et c’était pour dormir, comme nous la voyons,
Qu’elle avait ses yeux noirs étoilés de rayons !
Hélas ! Dieu seul est grand, et connaît toutes choses.
Jeunes filles, pleurez ! vierges, cueillez les roses !
Chaste Lydie ! enfant qui souriais si bien,
Tu vis, mais dans le ciel, esprit aérien !
Certes, nous le savions, ô tendre fleur fanée !
Il nous fallait te perdre, et tu n’étais pas née

Pour meurtrir comme nous la plante de tes pieds
Dans cet étroit cachot de crimes expiés.
Dieu qui, pour te créer, Ange entre ses merveilles,
A pétri des parfums et des blancheurs vermeilles,
Ne pouvait pour longtemps, même dans ce beau corps,
T’exiler des rayons, te bannir des accords !
Mais si tôt ! mais si vite ! Et pourquoi, chère morte,
Nous a-t-il donc laissés t’aimer, puisqu’il t’emporte ?
O coupe de parfums, rose nouvelle, bois
Nos larmes ! Dépouillons les jardins et les bois !
Jeunes filles, cueillez les roses avant l’heure ;
Mêlons nos pleurs amers à la brise qui pleure.
Votre Lydie est morte ! elle est morte au printemps !
Peut-être il lui restait encor beaucoup de temps
Pour aller dans les champs, pleins de senteurs divines,
Cueillir des liserons et d’humbles églantines,
Pour s’agiter aux vents comme un jeune roseau,
Pour mêler quelque rêve à ses chansons d’oiseau,
Et pour sourire aux cieux de rubis et d’opales.
Morte ! Pourtant la fièvre aux haleines fatales
N’a pas mis le trésor de ses jeunes appas
Sur un lit de douleur. Tout l’aimait. Ce n’est pas
Le fer, dernier espoir des espérances vaines,
Qui fit couler à flots la pourpre de ses veines.
Non, tout l’aimait. La vague aux regards onduleux
Ne l’a pas entraînée au fond des gouffres bleus.
Rien n’a tranché le fil d’une aussi belle vie.
Non. Seulement, un jour, cette sainte ravie

Aima. Son âme avait, blanche comme sa main,
Trop de fragilité pour un amour humain :
Elle a fui vers les cieux ainsi qu’une nuée.
La flèche qui nous blesse, en jouant l’a tuée.


Juin 1847.

Le Vin de l’Amour

Accablé de soif, l’Amour
Se plaignait, pâle de rage,
A tous les bois d’alentour.
Alors il vit, sous l’ombrage,
Des enfants à l’œil d’azur
Lui présenter un lait pur
Et les noirs raisins des treilles.
Mais il leur dit : Laissez-moi,
Vous qui jouez sans effroi,
Enfants aux lèvres vermeilles !
Petits enfants ingénus
Qui folâtrez demi-nus,
Ne touchez pas à mes armes.
Le lait pur et le doux vin
Pour moi ruissellent en vain :
Je bois du sang et des larmes.

Juin 1847.

La Muse Héroïque

ODE

RÉCITÉE À LA COMÉDIE FRANÇAISE

PAR

MADEMOISELLE RACHEL

le 6 janvier 1854

La Muse.
Peuple, écoute la voix de la Muse héroïque.
Pensive et recueillie et tout émue encor,
Je viens chanter Corneille, et sur son front stoïque
Étendre cette main qui tient des sceptres d’or.

Car son esprit vivant dans ma veine circule,
Et de l’éternité montrant déjà le sceau,
Le jour où je naquis Déesse, comme Hercule
J’étouffai les serpents autour de mon berceau.

De sa tête vouée aux sublimes délires,
Calme, je m’élançai telle que tu me vois,
Et déjà, pour dompter les clairons et les lyres,
Portant les ouragans épiques dans ma voix.


O Français, devant vous, sur ce même théâtre
Où les penseurs, à qui j’enseigne ma fierté,
Chantent en vers divins leur poëme, idolâtre
De l’honneur, du devoir et de la liberté ;

Sur cette même scène où, tendre et familière,
Et me tendant ses mains en m’appelant sa sœur,
La grande Comédie, amante de Molière,
A démasqué le vice et fait voir sa noirceur ;

Sur ce champ de bataille où notre voix profonde,
Ressuscitant les morts dans la nuit du tombeau,
Évoque, pour servir d’enseignement au monde,
L’Histoire secouant son glaive et son flambeau ;

Dans ce souverain temple ouvert à la pensée,
Nos devanciers cherchaient encor leur talisman,
Et, dans leur fiction froidement insensée,
Égaraient au hasard des héros de roman.

Jeux bouffons sans gaieté, drames sans épouvante,
Leur fantaisie en vain s’agitait : pas un cri
Sorti d’une poitrine émue et bien vivante !
Et celle qui nous jette un sourire attendri,

La Vérité, vers qui notre désir s’élance,
Levant ses yeux d’azur vers le ciel étoilé,
Honteuse, et s’accusant de garder le silence,
Sanglotait tristement sur son miroir voilé.


Enfin je suis venue, apportant la lumière.
Un soir... ô grande voix du peuple ! ô souvenir
Toujours éblouissant de ma grandeur première,
Que se rappelleront les peuples à venir !

Regardez, c’est l’Espagne amoureuse ! Quelle âme
A tant de passion oppose la vertu ?
Toi qui mets tes deux mains sur ton sein plein de flamme
Pour garder avant tout l’honneur, qui donc es-tu ?

Quel heureux charme a pris cette salle étonnée !
D’où venez-vous, effroi, pitié, vous, tendres pleurs,
Émotion ? Le Cid a paru, je suis née !
Le ciel s’ouvre, battez des mains, jetez des fleurs !

Au gré de mon poëte, espagnole et romaine,
J’éveille les guerriers de leur sommeil jaloux.
Je m’appelle Camille, Émilie et Chimène :
Famille de héros, nous voici, levez-vous !

Rodrigue, ta maison veut un fils digne d’elle !
Ton cœur saigne ; qu’importe, ô soldat sans effroi ?
Qu’il saigne, et sers d’un cœur également fidèle
Ton père et ton pays, ta maîtresse et ton roi !

Toi, Rome te regarde, immole-lui ta race !
Va combattre ton frère ! et toi, vieil empereur,
Efface pour jamais la victoire d’Horace,
Aux pieds de la clémence immole ta fureur !


Toi, Polyeucte, viens, nouveau-né du baptême !
Ne songe en t’inclinant, humble, dans le saint lieu,
Qu’à prendre ta patrie avec tout ce qui t’aime,
Pour faire un holocauste à mettre aux pieds de Dieu !

Et, plus nous avancions vers les horizons vastes,
Austères, et toujours pour le bien travaillant,
Chacun, en écoutant nos voix enthousiastes,
Se sentait devenir meilleur et plus vaillant.

Oui, telle fut notre œuvre, ô mon père, ô Corneille !
Et maintenant, où sont les pâles envieux ?
Qu’importent aujourd’hui les douleurs de la veille,
Et ceux qui te mordaient, lion devenu vieux ?

Qu’importe si jadis, lorsque l’âge sinistre
Jetait sur toi son ombre et te glaçait enfin,
Toi dont César-Auguste aurait fait un ministre,
Tu t’écriais un jour : L’auteur du Cid a faim !

Les siècles t’ont vengé, Titan rival d’Eschyle,
Et, lorsqu’ils nommeront tous les victorieux,
Se rappelleront moins la crinière d’Achille
Que tes souliers de pauvre et leurs trous glorieux.

Et moi, pieusement, d’une main ferme et juste,
En disant à nos fils : Comme lui vous vaincrez,
J’ai caché tes haillons sous une pourpre auguste,
Et couvert tes cheveux de ces rameaux sacrés !


La Gloire de Molière Ode récitée au Théâtre de l’Odéon le 15 janvier 1851

La Poésie. Mme Roger-Solié. La Comédie. Mlle Sarah Félix. Le Drame. Mme Marie Laurent. Alceste. M. Bouchet.

I

Un rideau devant lequel sont groupées les trois Muses de la Poésie, de la Comédie et du Drame

La Poésie
Peuple, je suis la Poésie.
Ma lyre, en horreur aux méchants,
Vibre, et ma sainte frénésie
Laisse, comme un flot d’ambroisie,
Déborder la source des chants.


En ce jour où naquit Molière,
Je viens, au doux son de mes vers,
Sur sa tête aux Dieux familière,
Au lieu de roses et de lierre,
Poser ces lauriers toujours verts.

Car, depuis le siècle d’Astrée,
Nul parmi ces audacieux
Que je redoute et que je crée,
N’a mieux su la langue sacrée
Empruntée au rhythme des cieux.

Et moi qui descends d’une cime
Et qui naquis sur un autel,
Ame du mètre et de la rime,
Je veux voir sur son front sublime
Briller le feuillage immortel.

Et sous mes pieds, sœur du poëte,
Foulant les trésors, dédaignés
Pour une plus noble conquête,
J’entrelacerai sur sa tête
Ces rameaux, de soleil baignés.

La Comédie
Peuple, je suis la Comédie,
La Muse au sourire effronté,
Que fuit la sottise, assourdie
Aux carillons de ma gaieté.

Je suis la fille prophétique
Qu’un vendangeur, sous le ciel bleu,
Promenait jadis par l’Attique,
Ivre, et taché du sang d’un dieu !

Et, comme un roi foule en sa gloire
Un pavé d’or et de lapis,
Je posais nus mes pieds d’ivoire
Sur le chariot de Thespis !

Cruelle, avec Aristophane,
Contre le vulgaire odieux,
J’ai dans mes vers que rien ne fane
Raillé les contempteurs des Dieux.

Le doux Ménandre fut mon hôte,
Et mon babillage malin
A consolé le rêveur Plaute
A la meule de son moulin.

C’est à moi de chanter Molière !
Moi, la Muse aux graves leçons,
Qu’il a trouvée aventurière,
Errante à travers les buissons !


Oh ! par les bourgs et les villages,
Prodigues, rieurs, affamés,
Dans tous ces fiers vagabondages
Combien nous nous sommes aimés !

Et lorsque mon tambour de basque
Chantait de ses clochettes d’or,
Quel monde charmant et fantasque
Nous suivait, qu’on admire encor !

Fous à l’habit rayé de rose,
Pierrots, Jodelets et Scapins,
Gérontes à face morose,
Pages, laquais et galopins ;

Clitandres à perruque blonde,
Agaçant d’un sonnet fleuri
Leur Angélique sans seconde,
A la barbe d’un vieux mari ;

Grandes soubrettes, belles filles
Accortes sous leurs bavolets,
Sganarelles et Mascarilles,
Empereurs des fourbes valets !

Le fat ivre de sa duchesse,
Le provincial de la cour,
L’avare ivre de sa richesse,
Et les enfants ivres d’amour !


Femmes coquettes et savantes,
Sots médecins, pédants fripés,
Couples épris, folles servantes,
Tuteurs jaloux, maris trompés !

Oh ! combien dans nos jeux sévères,
Avec les Amours échansons,
Nous avons puisé dans nos verres
Le vin de France et les chansons !

Je fus sa première maîtresse !
Et si pour le peuple, enchanté
Dans un souvenir d’allégresse,
Molière doit être chanté,

C’est par moi, c’est par mon délire !
Car, bohémienne du ciel,
Molière me doit son sourire,
Et ce sourire est immortel !

Le Drame
Pour moi, peuple, je suis le Drame.
C’est à moi, non pas à ma sœur,
De louer le hardi penseur
Qui fut aimant comme une femme.


Les grands types qu’il nous fait voir
Vivants, dans ses portraits magiques,
Sont terribles sans le savoir,
Et plus sûrs de nous émouvoir
Que tous les demi-dieux tragiques.

Le vice, qu’il est parvenu
A nous faire voir si risible,
Nous frappe d’un trouble inconnu ;
Tant le cœur humain mis à nu
Devient un spectacle terrible.

Cœur divin et supérieur
A toute haine vengeresse,
Souvent son visage rieur
N’est que le masque extérieur
D’une inconsolable tristesse.

S’il m’a fait sourire, en souffrant,
D’un amour qui, par ses alarmes,
Est si ridicule et si grand,
Arnolphe, aux pieds d’Agnès pleurant,
Me contraint de verser des larmes.

Quand l’Avare blessé grandit
Et s’en va battant les murailles,
Méprisé d’un fils qu’il maudit,
Harpagon me laisse interdit
Et fait frissonner mes entrailles.


Enfin, par un lâche avéré
Trompé sans pudeur ni scrupule,
Quand je le vois désespéré,
Georges Dandin déshonoré
Ne me paraît plus ridicule.

Tartuffe et don Juan, tortueux
Jusqu’à la basse apostasie,
M’emplissent d’horreur tous les deux
Avec le sourire hideux
Du vice et de l’hypocrisie.

Et quand je vois le grand moqueur,
Alceste à l’âme surhumaine,
Dont un froid sourire est vainqueur,
La colère me monte au cœur
Contre la froide Célimène.

Molière, privilégié,
Plaisante d’une âme attendrie,
Et c’est au moins pour la moitié
Que la terreur et la pitié
Se mêlent à sa raillerie.

C’est à moi, chantre des douleurs,
De m’agenouiller sur la pierre,
Pour consacrer ces pâles fleurs
Et ces lauriers baignés de pleurs
Sur le front du divin Molière.


La Poésie
Oui, tous les arts humains, toutes les poésies
Qui savent nous charmer
En mêlant la sagesse aux vives fantaisies,
Le peuvent réclamer.

Il sut épanouir les brillantes peintures,
Filles d’un ciel serein,
Et couler d’un seul jet d’immortelles figures
Dans un moule d’airain.

Sous les grands plafonds d’or il nous montre les rages
Des amours mensongers,
Et nous fait voir après dans de frais paysages
L’idylle des bergers.

Mes sœurs, puisqu’en son œuvre où la pensée ondoie
Comme les vastes flots,
Renaissent tour à tour l’ivresse de la joie
Et celle des sanglots,

Ne nous disputons pas sur le masque et la lyre,
Et que toutes nos fleurs
Parent son monument : il eut le don du rire
Avec le don des pleurs !

Mais, reines du théâtre, troupe familière,
Laissons parler celui
En qui, fils adoré des veilles de Molière,
Tout son génie a lui,


Alceste, ce sauvage à la fois rude et tendre,
Qui, les yeux éblouis
Des seules vérités, les a fait même entendre
Au siècle de Louis !


II

Un jardin. - Les comédiens, sous les costumes des personnages des comédies de Molière, sont groupés autour de son buste. Un comédien, représentant Alceste, s’avance et récite les strophes suivantes :

Le Comédien
O Molière ! homme simple et sublime génie,
Qui fis l’honnêteté maîtresse de tes vers,
Toi qui, sans les haïr en leur ignominie,
Châtias jusqu’au sang les sots et les pervers !

Tant que tu combattis selon la destinée,
La basse hypocrisie habile aux trahisons,
Avec la calomnie à ta perte acharnée,
Goutte à goutte sur toi distilla ses poisons.

Et lui-même, Louis, qui t’aima pour la France,
Conquérant comme lui calme et victorieux,
Autant que Scipion avait aimé Térence,
Ne te protégea pas contre les envieux.


C’est à peine s’il put, dans la funèbre enceinte,
Lorsque enfin le trépas glaça tes yeux pâlis,
Obtenir par prière un peu de terre sainte
Où tes restes mortels fussent ensevelis !

Les mêmes ennemis qui te jetaient ces fanges
Et qui te condamnaient sur un ton solennel,
T’accablent à l’envi d’honneurs et de louanges
A présent que tu dors du sommeil éternel.

Car à moins que Molière une autre fois renaisse,
Armé du fier regard qui les a tant troublés,
Ils ne redoutent plus que nul les reconnaisse
Sous les habits d’emprunt dont ils sont affublés.

Mais comme on voit soudain frissonner d’épouvante
Les monstres de la nuit sous l’éclair d’un flambeau,
S’ils voyaient devant eux ta figure vivante
Paraître en soulevant la pierre du tombeau,

Combien de ces menteurs montrent pour ta mémoire
Une admiration de luxe et d’apparat,
Qui taxeraient tes vers d’impiété notoire
Et t’iraient dénoncer au prochain magistrat !

Car ils existent tous, ces corrupteurs serviles,
Que tu marquais au front sous leur masque impudent,
Prévoyant que le vice est, dans nos grandes villes,
La lime où la génie use sa forte dent !


L’hypocrite a toujours le rubis sur la lèvre
Et sait cacher l’horreur de ses profonds desseins ;
Avec ses lingots d’or, Josse est toujours orfèvre,
Et nos grands médecins sont toujours... médecins.

En morale, en science, hélas ! ce qui nous mène,
Depuis Marphurius ne change pas encor.
Le cœur vous en dit-il d’épouser Dorimène ?
C’est toujours comme au temps du bonhomme Alcantor.

Geronimo dira, fidèle à sa doctrine :
Mariez-vous ou non, tous les deux sont aisés.
Mais Alcidas reprend, en cambrant sa poitrine :
Je vous tue à l’instant si vous ne l’épousez.

Pour ces grimauds par qui ta verve fut émue,
L’habit seul a changé de leur esprit banal :
Mon Oronte au sonnet pleure dans la Revue,
Et Monsieur Trissotin flirte au bas d’un journal.

Thomas Diafoirus fait de l’anatomie
Dans de mauvais romans qu’il nous faut avaler ;
Le docteur Sganarelle entre à l’Académie,
Quant à Monsieur Tartuffe..., il n’en faut point parler !

Ton don Juan raille encor, après Monsieur Dimanche,
Son vieux père qui parle, un pied dans le cercueil ;
Mais il porte un poignet retroussé sur la manche,
Le stick dans la main gauche et le lorgnon dans l’œil.


Si Scapin fait toujours ses fredaines antiques,
En ce temps sérieux il sait qu’il les paiera,
Joueur de trois pour cent sur les bruits politiques,
Et protecteur des arts le soir à l’Opéra.

Enfin le vieux Paris cache toujours cet antre
Où le pâle Harpagon achète à réméré.
Le père à ce comptoir est souillé dès qu’il entre,
Et le fils qu’il maudit en sort déshonoré.

Non, non, rien n’a changé ! c’est toujours le grand nombre
Pour atteindre aux sacs d’or foulant aux pieds l’amour,
La timide vertu cachée au fond de l’ombre
Et le vice insolent qui s’étale au grand jour !

Dorimène, Angélique, ô belles créatures,
Démons à l’âme froide, à l’œil suave et doux,
Combien ont de grands cœurs étouffé vos ceintures,
Que d’hommes tomberont les yeux levés vers vous !

Sortilège et folie, ô bizarre amalgame !
Cœurs sans cesse tournés vers le fruit défendu !
Combien se sont fiés à l’honneur d’une femme
Et se sont réveillés sur leur bonheur perdu !

O problème où se perd la raison révoltée !
Chaos abominable en ces riches accords !
Quand il crut vous donner une âme, Prométhée
Anima seulement le marbre de vos corps !


Mais, que dis-je ! pardonne, ô poëte, ô Molière !
Philinte et Léonor, épris du vrai bonheur,
Henriette, Éliante, Elmire noble et fière,
Gardent comme un rempart la décence et l’honneur.

Ariste est de tout point le vrai sage ; Clitandre,
Cœur sans détour, épris d’un honnête entretien,
Reste sincère et franc sans cesser d’être tendre,
Et sans forfanterie, il est homme de bien.

Chrysale, défendant sa guenille si chère,
Trouve la vérité dans ses naïfs accents :
En Dorine et Toinette, humbles docteurs sans chaire,
Veille ton redoutable et sublime bon sens.

O grand esprit qu’il faut remercier sans cesse !
Toi qui portais ton œuvre avec des bras d’Atlas,
Toi-même en la voyant tu fus pris de tristesse,
Un pleur mouilla tes yeux, tu murmuras : Hélas !

Et pour nous détourner des images fatales,
Tu créas ces fronts purs et ces types charmants,
Fantômes adorés, figures idéales
Qui nous font croire encore aux nobles sentiments !

Oui, tous les verts lauriers et toutes les couronnes,
O Molière, sont dus à ton grand souvenir,
Et tes vers inspirés des leçons que tu donnes
Enchanteront encor les siècles à venir.


De ce ciel poétique où resplendit ta gloire,
Vois, d’un œil indulgent, épris de ta raison,
Se réunir ici pour fêter ta mémoire
Les derniers serviteurs venus dans la maison !


Couronnement du buste. — Apothéose.

La Muse des vingt ans

PROLOGUE

ÉCRIT POUR LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE « SAPPHO »

Drame de Philoxène Boyer.

La Fantaisie
Mesdames et Messieurs, pardonnez-moi si j’ose,
Pauvre Muse troublée, affronter vos regards ;
Je suis la Fantaisie aux doigts couleur de rose,
La Muse des vingt ans, chercheuse de hasards.

Je tremble devant vous, ô foule ! hôtes illustres,
O lèvres de penseurs, ô corsages fleuris !
Moi qui vois resplendir sous l’éclat de ces lustres
Toutes les majestés dont rayonne Paris ;

Tout ce qui brille encor dans la moderne Athènes,
Toutes les mains de lys et tous les bras charmants,
Les grands fronts éblouis et les beautés hautaines
Dont les yeux font pâlir l’éclair des diamants.


Je tremble, moi qui sais dans un jardin féerique,
Mêlant aux doux ruisseaux la chanson de mes vers,
Tresser en souriant la guirlande lyrique
Et danser au soleil parmi les gazons verts.

Je sais épanouir les odes amoureuses,
Charmant avec mes sœurs les bois extasiés,
Et j’accorde ma voix, sous les forêts ombreuses,
Avec les rossignols cachés dans les rosiers.

Mais je tremble d’oser sur la scène divine
Où le maître Racine a fait parler les Dieux,
Vous montrer après lui cette double colline
Que Phoebos emplissait de chants mélodieux.

J’ai voulu, pauvre enfant, en mes jeunes délires,
Vous faire voir, parmi des rayons irisés,
La sereine Lesbos où dans la voix des lyres
Se confondait le bruit des chants et des baisers.

Mais je tremble à présent, moi compagne du pâtre,
En voyant mon idylle et mon rêve enchanteur
Fouler d’un pied craintif ces planches du théâtre
Que peut seul animer le génie, et j’ai peur.

Ah ! soyez-moi cléments, rois élus de ces fêtes,
Qui souriez déjà rien qu’en me regardant,
O fronts que le laurier couronne, ô vous, poëtes
Qui marchez d’un pied sûr dans le buisson ardent.


Et vous, reines du monde, ô femmes adorées,
Déesses de Paris, ô fiertés et douceurs,
Beaux yeux, boucles de jais, chevelures dorées,
Accueillez-moi, je tremble, ô mes divines sœurs !

Rien qu’en posant au bord des fontaines limpides,
O sœurs de Galatée, ô sœurs d’Amaryllis,
Vos pieds, vos petits pieds sur les rochers arides,
Vous y faites fleurir des roses et des lys.

O vous, troupe charmante avec amour chantée,
Si vous voulez, orgueil de mes vers ciselés,
L’outremer brillera sur ma toile enchantée
Et ma pauvre Lesbos vivra, si vous voulez.

Si vous voulez, mes sœurs, votre fière jeunesse
Fera vivre un moment dans un rêve fleuri
Ma jeunesse impuissante, et j’aurai trop d’ivresse
Si vous avez pleuré, si vous avez souri !

Odéon, 12 novembre 1850.

La Charité

ODE

ÉCRITE POUR UNE REPRÉSENTATION DONNÉE AU BÉNÉFICE DES PAUVRES

La Comédienne.
O cœurs toujours ouverts, dont la pitié si tendre
Va chercher le malheur pour mieux s’en souvenir,
Écoutez-moi : c’est lui que vous allez entendre,
Je suis la voix de ceux qui veulent vous bénir.

Eux à qui le Seigneur donna pour seules armes
L’humble foi du croyant qui le prie à genoux,
Pour vous remercier ils n’avaient que leurs larmes ;
Ils m’ont dit en pleurant : Vous parlerez pour nous.

Aussi je viens vous dire au nom des pauvres mères
Dont le calme sourire, aujourd’hui triomphant,
Hier dissimulait des angoisses amères :
Merci, car c’est à vous que je dois mon enfant !


Je viens vous dire au nom de toutes les familles
Pour lesquelles demain, grâce à vous, sera beau :
Merci pour les enfants et pour les jeunes filles,
Merci pour les vieillards courbés vers le tombeau !

Je viens vous dire au nom de celui qui déploie
Au-dessus de nos fronts le ciel immense et bleu :
En plaisirs, en bonheur, en délires de joie
On vous rendra cet or que vous prêtez à Dieu !

Car le pauvre, c’est lui. Sublime poésie
Que lui-même enseigna pour guide à la vertu !
Celui qui donne au pauvre un pain, le rassasie,
Celui qui donne au pauvre un manteau, l’a vêtu !

Mais ce pauvre, la chair de sa chair, et qu’il aime
Avant tous, l’indigent que le Christ appela
A s’asseoir dans le ciel à côté de lui-même,
N’aura besoin de rien tant que vous êtes là !

C’est l’hiver. Tout gémit dans la pauvre demeure.
Auprès de son vieux chien qu’il vient de rudoyer,
Le père tout pensif se tait, et d’heure en heure
Le pain manque à la huche et le bois au foyer !

Les petits, secouant leur chevelure blonde,
Disent : Qui soutiendra nos pas, faibles roseaux,
Si vous nous oubliez, mon Dieu, maître du monde
Qui donnez leur pâture aux petits des oiseaux ?


La mère, elle, tressaille en faisant la toilette
De sa fille, et jetant, de larmes arrosé,
Un œil de désespoir sur l’enfant qu’elle allaite,
Le berce avec terreur sur son sein épuisé.

Mais vous venez, ainsi qu’une aurore vermeille,
Des rayons de vos yeux dorer ces pauvres murs,
Et, comme un serviteur qui vide sa corbeille,
Vous faites de vos mains tomber les épis mûrs !

Consolant tout ce monde avec mélancolie,
Vous leur dites avec un sourire divin :
Celui qui songe à tous jamais ne vous oublie ;
Mangez, voici du pain ; buvez, voici du vin.

Et tous ces malheureux, retrouvant l’espérance
Rien qu’à vous voir ainsi, pensent avec raison
Que, venus de là-haut pour calmer leur souffrance,
Des Anges de lumière entrent dans leur maison !

Car, lorsque pour six mois a fui la saison douce
Où le contentement tombe du ciel vermeil,
On dit : Que reste-t-il à ceux que tout repousse
Et qui n’ont plus pour eux l’air pur et le soleil ?

A ceux-là qui le soir souffrent un long martyre
En voyant s’allumer les vitres des palais ?
Au marin dont la mer a brisé le navire ?
Au pêcheur dont la vague a troué les filets ?


On dit : Que reste-t-il à toutes les victimes
Qui, malgré cet espoir résigné du chrétien,
Sous leurs pieds frémissants ne voient que des abîmes,
Enfin, que reste-t-il à ceux qui n’ont plus rien ?

O bons cœurs, il leur reste encore un héritage
Dont aucun d’eux ne peut être déshérité,
Et qu’ils possèdent tous entier et sans partage,
Ce trésor infini, c’est votre Charité !

C’est elle, Ange penché partout où crie un gouffre,
Amour inépuisable entre tous les amours,
Qui de sa lèvre en fleur baise tout ce qui souffre :
Elle est le bien du pauvre, et ce soir et toujours !

Et maintenant, amis, vous que nous implorâmes !
(Quel que soit devant vous mon invincible émoi,
Je ne tremblerai pas, car je parle à vos âmes,)
Pour les pauvres encor merci, merci pour moi !

L’humble artiste après eux bénit votre indulgence,
Car vous avez voulu qu’en ses nobles chemins
Votre or sanctifié, qui cherchait l’indigence,
Pour arriver au but ait passé par ses mains !

Décembre 1853.

A Henri Heine

O poëte ! à présent que dans ta chère France,
L’Amante au froid baiser t’a pris à la souffrance,
Et que sur ton front pâle, encore endolori,
Le calme harmonieux du trépas a fleuri ;
A présent que tu fuis vers l’astre où la musique
Pure t’enivrera du rhythme hyperphysique,
Tu soulèves la pierre inerte du tombeau,
Et, redevenu jeune, enthousiaste et beau,
Loin de ce monde empli d’épouvantes frivoles,
Libre de tous liens, mon frère, tu t’envoles
Aux rayons dont fourmille et frémit l’éther bleu,
Le visage riant comme celui d’un dieu !
Vêtu du lin sans tache et de la pourpre insigne,
Couronné, rayonnant, tu joins la voix du cygne
Au concert que faisaient dans le désert des cieux
Les sphères gravitant sur leurs légers essieux ;
Glorieux, tu redis les chants qui sur la terre
N’ont fléchi que le tigre et la noire panthère,

Et tu vois accourir vers toi, ravis d’amour,
Les constellations et les lys. A l’entour,
Sous le voile meurtri d’une Aurore qui saigne,
La lumière en pleurant dans ton ode se baigne ;
Dans les jardins de feu, les roses de mille ans
Pour la boire ont ouvert des calices brûlants ;
La vigne et les raisins de l’immortelle joie,
Rougissants de désirs sous la treille qui ploie,
Laissent pendre leurs fruits gonflés sur les chemins,
Et toi, vers les rameaux tendant tes belles mains
Heureuses de cueillir les célestes vendanges,
Tu montes dans l’azur en chantant des louanges !

Février 1856.

La

Centième de Notre-Dame de Paris

ODE

RÉCITÉE AU THÉATRE DES NATIONS

par

MADAME MARIE LAURENT

le 13 octobre 1879

O peuple frissonant, ému comme une femme !
Heureux de savourer la douleur et l’effroi,
Tu vins cent fois de suite applaudir notre drame
Où l’âme de Hugo pleure et gémit sur toi.

Esméralda, si belle en sa parure folle
Que les anges des cieux la regardent marcher,
Domptant les noirs truands par sa douce parole
Et dévorant des yeux Phoebus, le bel archer ;

Esméralda, rayon, chant, vision, chimère !
Jeune fille sur qui la lumière tombait,
Et qu’un bourreau vient prendre aux baisers de sa mère
Pour l’unir, éperdue, avec l’affreux gibet ;


Le prêtre méditant son infâme caresse,
Et le pauvre Jehan brisé comme un fruit mûr ;
Quasimodo tout plein de rage et de tendresse,
Masse difforme, ayant en elle de l’azur ;

Et les cloches d’airain chantant dans les tourelles,
Pleurant, hurlant, tonnant, gémissant dans les tours
D’où s’enfuit à l’aurore un vol de tourterelles,
Et disant tes ardeurs, tes labeurs, tes amours ;

Tu ne te lassais pas de ce drame qui t’aime,
Et qui semble un miroir magique où tu te vois,
O peuple ! car Hugo le songeur, c’est toi-même,
Et ton espoir immense a passé dans sa voix.

C’est lui qui te console et c’est lui qui t’enseigne :
Sans le courber le temps a blanchi ses cheveux.
Peuple ! on n’a jamais pu te blesser sans qu’il saigne,
Et quand ton pain devient amer, il dit : J’en veux !

Lui le chanteur divin, béni par les érables
Et les chênes touffus dans la noire forêt,
Il dit : Laissez venir à moi les misérables !
Et son front calme et doux comme un lys apparaît.

Il vient coller sa lèvre à toute âme tuée ;
Il vient, plein de pitié, de ferveur et d’émoi,
Relever le laquais et la prostituée,
Et dire au mendiant : Mon frère, embrasse-moi.


O Job mourant ! sa bouche a baisé ton ulcère,
Et cependant un jour, parmi les deuils amers,
L’exil noir l’emporta dans son horrible serre
Et le laissa, pensif, au bord des sombres mers.

Il méditait, privé de la douce patrie ;
Et, lui que cette France a connu triomphant,
Il ne pouvait plus même, en son idolâtrie,
S’agenouiller dans l’herbe où dormait son enfant !

Près de lui cependant, invisible et farouche,
Némésis au courroux redoutable et serein,
Épouvantant les flots du souffle de sa bouche,
Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d’airain.

Mais le jour où la Guerre entoura nos murailles,
Où le vaillant Paris, agonisant enfin,
Succombait, et sentit le vide en ses entrailles,
Il revint, il voulut comme nous avoir faim !

Quand sur nous le Carnage enfla son aile noire,
Quand Paris désolé, grand comme un Ilion,
Proie auguste, servit de pâture à l’Histoire,
On revit parmi nous sa face de lion.

Et puis enfin l’aurore éclata sur nos cimes !
Le rêve affreux s’enfuit, par le vent emporté,
Et frémissants encor, de nouveau nous revîmes
Fleurir la poésie avec la liberté.


Et ce fut une joie immense, un pur délire,
Et sur la scène, hier morne et déserte, hélas !
Reparurent divins, avec leur chant de lyre,
Hernani, Marion Delorme, et toi, Ruy Blas !

Et nous-mêmes, dont l’âme à la Muse se livre,
Apportant nos efforts, nos cœurs, nos humbles voix,
Nous avons évoqué le drame et le grand livre
Que tu viens d’applaudir pour la centième fois !

O peuple ! que la foi, la vertu, la bravoure
Charment, quand ton Orphée avec ses rimes d’or
Te prodigue l’ivresse adorable, savoure
Cette ambroisie, et toi, poëte, chante encor !

Homère d’un héros divin, plus grand qu’Achille,
Sous le tragique azur empli d’astres et d’yeux
Chante ! et console encor ton Prométhée, Eschyle,
Sur le rocher sanglant où l’insultent les Dieux !

Parle ! grand exilé que la souffrance attire
Et qui ne consens pas à la Fatalité,
Vaincu prodigieux sacré par le martyre,
Génie entré vivant dans l’immortalité !


LE

Jugement de Pâris

I

Les Noces de Pélée.

Le Chœur
Sœurs du dieu de Claros, chantez en chœur. Les Dieux
Pleins de joie ont quitté l’Ouranos radieux
Pour les grands monts de Thessalie.
Tressez vos chants divins, sœurs du dieu de Claros !
Le Nysien joyeux avec le chaste Éros,
La joie avec l’amour s’allie.


Éris
Des sommets que baigne le jour
Délaissant la splendeur austère,
L’Olympe descend sur la terre ;
Astrée heureuse est de retour.
Moi seule, sans que nul me voie,
J’écoute leurs longs cris de joie,
Et de rage mon front flamboie
Comme les leurs brillent d’amour.
O mon âme, foyer de haine !
Entr’ouvre-toi sans clameur vaine,
Et contre les cœurs purs déchaîne
Quelque insatiable vautour !

Le Chœur
Tous sont venus unis pour une même fête,
Depuis Hèra d’Argos, qui règne sur le faîte,
Jusqu’à la blanche Dioné.
Pallas contre la pourpre échange la cuirasse,
Et l’invincible Arès, le dur guerrier de Thrace,
Adoucit son front sillonné.

C’est qu’embrassant l’épouse à sa couche appelée,
Vaincu par le Désir, l’indomptable Pélée,
Le petit-fils du dieu des airs
Voit triompher Cypris de son dédain farouche,
Et dormira ce soir dans une même couche
Avec Thétis aux cheveux verts.


Pélée, élevant sa coupe.
Je bois, sous l’ardente prunelle
De Zeus, porte-sceptre, aux enfants
D’Ouranos, rois et triomphants,
A toute la troupe immortelle !

Zeus
Recevez mes suprêmes dons.
A toi, prince des Myrmidons,
Les combats que nous décidons ;
A toi, Thétis, la mer rebelle,
Les abîmes du flot béant,
Le pouvoir de mettre au néant
Les colères du flot géant...

Éris, jetant la pomme d’or.
Et cette pomme à la plus belle !

Les Déesses, à Zeus.
C’est à moi, c’est à moi d’avoir le fruit doré.
Sur ma tempe d’ivoire et mon bras adoré
La lumière rit et se joue.
L’or serre avec amour mes cheveux bien plantés,
Et la pourpre divine aux plis ensanglantés
N’a jamais fait pâlir ma joue.

L’archer Éros lui-même loue
Mes cheveux touffus qu’il dénoue,
Mon teint harmonieux doucement coloré

Et mes pieds blancs qui sur le sable
Font une empreinte insaisissable.
C’est à moi, c’est à moi d’avoir le fruit doré.

Cypris.
Dans la nuit où le sang d’Ouranos abhorré
Souilla l’Océan vaste,
Où Thétis dans ses bras, qu’en naissant j’honorai,
Me porta jeune et chaste,

Vers Cypre aux bords charmants, que baignent de grands flots
J’abordai solitaire,
Et tu vis sous mes pas le doux printemps éclos
Quand je touchai la terre.

Tu vis dans ces beaux lieux, d’où l’épouvante fuit
Sans que tu t’en irrites,
Paraître le riant Éros, fils de la Nuit,
Et les blanches Charites.

Et tu me dis : Leurs fronts sont semblables au tien,
Ne t’éloigne pas d’elles.
Sois Déesse ! et reçois pour guide et pour soutien
Ces trois divins modèles.

La forme est ton empire, et tu conserveras
La ligne humble et féconde,
Et tu tordras sans cesse, en élevant les bras,
Tes cheveux sur le monde !


Pallas.
O mon père, Cypris est née au sein de l’onde
Vierge de pas humains,
Mais moi, je m’élançai de ta tête profonde,
Un glaive dans les mains,

Et je t’aidai pendant la guerre difficile
Contre les durs géants,
A les précipiter sous les monts de Sicile
Pleins de gouffres béants.

Seule, parmi mes sœurs de la guerre alarmées,
Tu sais ce que je vaux,
Et comme je contiens les phalanges armées
Et le frein des chevaux.

Quand le combat frémit, tu sais si je balance,
Ou si dans les sillons,
Les pieds sur les mourants, je verse avec ma lance
Le sang des bataillons.

Tu sais si, chérissant ma science rigide
Et ma virginité,
Je les préserve encor de mon horrible égide
Ainsi que ma beauté !

Hèra.
De nous tous les grands Dieux, toi le plus redouté
Sur les célestes cimes,
Toi qui, sûr de la force et de l’impunité,
Accumules les crimes,


Kroniôn ! oses-tu, sans donner leur essor
Aux suprêmes injures,
Hésiter à présent, et retourner encor
Le fer dans mes blessures ?

Moi, reine des humains, moi du maître des Dieux
Et la sœur et l’épouse,
Je subis des mépris qui font horreur aux cieux :
Mais, ô fureur jalouse !

Peut-être qu’à la fin mon cœur qui saigne, hélas !
Et ma rage obsédée
Trouveront le moyen de réduire Pallas
Comme Philomédée,

Celle qui le défend, et celle qui l’aida
Dans ses amours indignes,
Et qui mit dans sa voix, pour égarer Léda,
Le divin chant des cygnes !

Zeus.
Au sommet de l’Ida, sous de pauvres habits,
Le fils d’un roi puissant fait paître ses brebis,
Et couché parmi l’herbe épaisse, au pied d’un hêtre,
Il enfle ses pipeaux ainsi qu’un dieu champêtre.

Là tantôt du regard il compte ses taureaux,
Ou, soucieux, rêvant la gloire des héros,
Il écoute gémir les eaux du fleuve Anaure
Dont les flots argentés rendent un bruit sonore.


Il gravit les sommets dès que le jour a lui.
Hermès, fils de Maïa, tu vas voler vers lui,
Rapide, et franchissant les cieux à tire-d’ailes,
Et tu lui rediras ces paroles fidèles :

Pasteur aimé de Pan, ô Pâris, fils de roi !
Laisse là tes brebis et calme ton effroi.
De l’Olympe neigeux trois Déesses sublimes
Ont pour ton jugement quitté les hautes cimes.

Pèse en tes mains les flots de leurs cheveux tremblants ;
Regarde leurs bras ; vois quels pieds sont les plus blancs,
Et quel sein virginal montre, par sa courbure,
Sous le riche péplos la forme la plus pure.

Compare la blancheur des dents et la façon
Dont les sourcils égaux, plantés à l’unisson,
S’arrondissent en arc, puis offre à la plus belle
Ce fruit d’or, qu’elle estime un prix bien doux pour elle.

Le Chœur.
Comme le lait divin de la Mère immortelle
Sur l’univers entier tombe de sa mamelle
Et va tout féconder au loin.
Ainsi le roi des Dieux sur nous avec largesse
Répand dans ses discours sa féconde sagesse
Que nous recueillons avec soin.


La querelle à présent reste entre les trois reines.
Hèra montre aux amours des splendeurs souveraines,
Pallas, belle comme les soirs,
A des regards d’azur dont nul cœur ne se sauve,
Et Cypris, secouant sa chevelure fauve,
Met des éclairs dans ses yeux noirs.

Éris.
Ainsi que les magiciennes
Composent d’amères liqueurs
En poussant des clameurs obscènes,
Ainsi j’ai des poisons vainqueurs.
C’est toujours le vieux sang rebelle
Qui gonfle ma rude mamelle,
Plein de ma haine, ardent comme elle.

Ah ! je brave les Dieux moqueurs
Quand je vois, malgré leurs outrages,
S’amasser de jalouses rages,
Et quand j’ai longtemps dans les cœurs
Épanché mon cœur plein d’orages !

Le Chœur.
Tressez vos chants divins, sœurs du dieu de Claros !
Le Nysien joyeux avec le chaste Éros,
La joie avec l’amour s’allie.
Thétis aux cheveux verts est épouse, et les Dieux
Ont quitté sans regrets l’Ouranos radieux
Pour les grands monts de Thessalie !


II

Les trois Déesses, précédées par Hermès, traversent les airs dans des chars rayonnants.

Le Chœur, sur la terre.
Quelle clarté nouvelle illumine les cieux
Fulgurants, et nous force à baisser la paupière ?
Des feux épanouis éblouissent nos yeux.
Le roi Zeus est-il las de nos temples de pierre,
Et fait-il pour ses fils un temple de soleil ?
Les grands Dieux ont-ils vu briller à leur réveil
Un astre né d’hier qui veut trouver sa route,
D’un vol si furieux qu’il épouvantera
Les vieux flambeaux épars dans l’éternelle voûte ?
Est-ce un sanglant prodige ? ou la belle Hèra
A-t-elle fait encore, en secouant ses voiles,
D’une goutte de lait un chœur dansant d’étoiles ?


Hermès.
Déesses ! pressez vos coursiers !
Il ne faut pas que vous laissiez
La Nuit arriver la première.
Laissez fuir vos chars de lumière !
Si le plaisir a peu d’instants,
Les heures comptent les tristesses.
Pressez voz coursiers, ô Déesses !
Les Heures ont courbé le Temps.
Laissez fuir vos chars éclatants !

Chœur des Hommes.
Ce feu ne meurtrira que la terre où nous sommes !
Quels que soient ces éclairs dont s’embrase le ciel,
Nous serons la victime offerte sur l’autel.
L’aube d’un jour fatal s’allume pour les hommes,
Car rien ne peut troubler l’Olympe radieux,
Et nous portons la joie et la haine des Dieux.
La race d’Ouranos frappe la race humaine.
Ainsi les cieux, par qui nous sommes éblouis,
Scintillèrent, vêtus de rayons inouïs,
Le matin de ce jour où le fils de Clymène,
Au milieu des clameurs de la terre en sanglots,
Funeste et foudroyé, s’abîma dans les flots.

Hèra.
Aglaïa, Thalie, Euphrosyne,
Vous qui savez donner le regard qui fascine,
S’il est vrai, sur l’Olympe aux ombrages dormants,
Qu’un jour je vous conçus dans des baisers charmants,

Plus rapides cent fois que la flèche des Thraces
Qui vole avec des sifflements,
Et que le vautour fauve et les corbeaux voraces,
Venez, et volez sur mes traces !

Chœur des Femmes.
Jadis, comme aujourd’hui, les cieux que nous voyons
Scintillèrent, brillants de pourpre et de rayons,
Et montrèrent aux yeux des splendeurs inconnues.
Les hommes étonnés se demandaient entre eux
Si la foudre aux cent voix se forgeait dans les nues,
Ou si, défaits après des combats désastreux,
D’autres Titans mouraient dans les flammes célestes.
Ce fut le jour, ô jour à jamais abhorré !
Où succombant, hélas ! à des conseils funestes,
La mère de Bacchos, sur son lit vénéré
Duquel, avant le jour, on avait vu descendre
Un dieu tout rayonnant, tomba réduite en cendre.

Pallas.
Volez, ô mes coursiers sans frein,
Habitués au bruit des boucliers d’airain,
Vous qui, lorsque la Guerre éblouissait confuse,
Écrasiez sous vos pieds les artisans de ruse !
Brillez comme autrefois, armes que je suspends
A mon égide, et toi, Méduse,
Pour me faire plus belle emplis d’éclairs rampants
Tes cheveux qui sont des serpents !


Le Chœur.
Phoebos a-t-il encore à quelque téméraire
Confié pour un jour son char d’or et d’onyx ?
A-t-il promis d’avance et juré par le Styx ?
D’autre Nymphes en pleurs par un chant funéraire
Vont-elles consoler une autre ombre, et va-t-on
Voir tomber dans les flots un nouveau Phaëton ?
Pour une autre rivale aimante et préférée,
La déesse d’Argos, comme pour Sémélé,
A-t-elle empli de haine une feinte dorée ;
Et le roi Zeus, du haut de son nuage ailé,
Vient-il chercher encore, épouvantant nos âmes,
Une amante aux beaux yeux qui mourra dans les flammes ?

Hermès.
Déesses, pressez vos coursiers !
Plus vite que nos blancs ramiers
Et que notre rose courrière,
Laissez fuir vos chars de lumière !
Tandis qu’en vos cœurs palpitants
La colère met ses ivresses,
Pressez vos coursiers, ô Déesses !
Avec l’Euros et les autans
Laissez fuir vos chars éclatants !

Chœur des Femmes.
Quand Sémélé portait Bacchos dans ses entrailles,
Furieuse, et rêvant de promptes représailles,

Hèra sentit la rage emplir son cœur jaloux.
Sur son lit solitaire elle versa des larmes,
Et par ces mots amers exhala son courroux :
Quoi ! ce n’est point assez d’avoir vu tous mes charmes
Haïs et dédaignés pour des baisers mortels !
Non contente à la fin d’outrager mes autels,
Et d’attirer à soi, lorsque la nuit scintille,
L’amour de Zeus qui fuit loin de mes bras tremblants,
Ma rivale en reçoit un gage dans ses flancs !
Mais, ô Kronos, Titan rusé, je suis ta fille !

Elle dit. Aussitôt elle ride son front
Comme s’il eût des ans subi le rude affront.
De rares cheveux gris elle ombrage sa tempe,
Et fuit vers Sémélé dans un nuage d’or.
Sérieuse, courbée, et portant une lampe,
Parlant à mots comptés d’une voix ferme encor,
Elle avait tout l’aspect de la sage nourrice
Béroë, qui porta Sémélé dans ses bras.
Hélas ! dit-elle, enfant, redoute un artifice.
Bientôt, le cœur gonflé de pleurs, tu gémiras,
Car souvent un mortel, le mensonge à la bouche,
Est monté comme dieu sur une chaste couche.

Si l’amant de tes nuits est le Dieu des humains,
Qu’il vienne à toi, brillant des clartés qu’il étale
Aux genoux dédaigneux de Hèra ta rivale,
Ceint d’éclairs et terrible, avec la foudre aux mains.

Ce discours éveilla l’orgueil de la Thébaine.
En flattant de la main ses longs cheveux d’ébène,
Le roi Zeus se lia par un fatal serment.
Et quand, rouge d’éclairs, il vint, céleste amant,
Dans son triomphe heureux que l’univers acclame,
La mortelle, livrée à ses destins écrits,
Sentit son fol espoir expirer dans la flamme
Et sa vie à l’Orcos fuir avec de grands cris.

Cypris.
Au-dessus des mers et des syrtes,
De Cypre bien aimée, où fleurissent les myrtes,
Venez, fendez la nue et l’air étincelant,
Colombelles de neige au plumage tremblant !

Et vous aussi, venez, mes fils aux blondes ailes,
Que le cœur cherche en se troublant !
Pour le berger qui vaut tous les amants rebelles
Rendez-moi belle entre les belles !

Chœur des Hommes.
Phaëton, outragé par le dédain moqueur
D’Épaphos, et blessé par lui dans son cher cœur,
Alla, par les conseils de Clymène sa mère,
Jusques aux palais d’or de Phoebos-Apollon.
Le dieu lui confia, malgré sa crainte amère,
Son char et ses chevaux au souffle d’aquilon.
Et, dès qu’à l’Orient s’enfuirent les étoiles,
Que dans les vastes cieux, de sa beauté surpris,

L’Aurore, rougissant de paraître sans voiles,
Montra son front semblable à des rosiers fleuris,
Le mortel, ignorant où l’entraînaient ses fraudes,
Lança le char divin constellé d’émeraudes.

Bientôt, habitués à de plus fortes mains,
Les chevaux du Soleil s’écartent de la route.
Phaëton, étranger aux célestes chemins,
Tressaille, et de terreur son âme s’emplit toute.
Il voit les monts s’ouvrir, les fleuves se sécher,
Les forêts devenir un immense bûcher,
Et comme des flambeaux se consumer les astres.
Alors la Terre énorme, en proie à ces désastres,
Supplia Zeus vengeur dans les cieux étoilés,
Déplorable, et montrant sa tête flamboyante,
Son vaste sein tari, ses grands cheveux brûlés,
Et ses os de rochers fondus en lave ardente.

Zeus irrité lança du haut du ciel vermeil
Sa foudre sur le char enflammé du Soleil.
Laissant derrière lui des sillons de lumière,
Phaëton s’abîma dans le vaste Éridan.
Telle du vaste azur tombe au fleuve Océan
Une étoile, ravie à sa splendeur première.
Sur un lit de roseaux le cadavre meurtri
Fut lavé par les mains des tristes Hélïades
Avec les eaux du ciel et les pleurs des Hyades.
Phoebos en fut ému ; de leur front tout flétri

Des rameaux verdoyants jaillirent avec force
Et leur sein virginal s’environna d’écorce.

Hermès.
Déesses, pressez vos coursiers !
Comme la flamme des trépieds
Que le vent torde leur crinière !
Laissez fuir vos chars de lumière !
Qu’ils soient comme les feux ardents,
Frères des foudres vengeresses !
Pressez vos coursiers, ô Déesses ;
Comme la flamme aux mille dents
Laissez fuir vos chars éclatants !

Le Chœur.
D’une goutte de lait un chœur dansant d’étoiles
Est-il sorti superbe et la couronne au front,
Comme lorsque Hèra, secouant ses grands voiles,
Argenta ce chemin que tous les Dieux suivront,
Et fit, en épanchant ses mamelles sacrées,
Des mers de diamant dans les mers azurées ?
On dirait que les Dieux, retirés dans leurs camps,
Se sont fait un rempart avec mille volcans.
Pourtant sur leurs autels ceints de fleurs et de lierre,
Le sang versé ruisselle avec des vers pieux.
Quelle clarté nouvelle illumine les cieux
Fulgurants, et nous force à baisser la paupière ?


III

Les Nymphes et les Naïades du fleuve entourent Pâris endormi sur le mont Ida.

Chœur des Nymphes et des Naïades.
Sommeille, ô bel enfant, et que le dieu voilé
Égare tes yeux bleus dans un rêve étoilé !
Vêtu d’un sombre azur, comme le ciel nocturne,
Qu’il verse autour de toi les trésors de son urne,
Et te fasse entrevoir sur ces coteaux penchants
L’Olympe, débordé de lumière et de chants.
Sommeille ! pour sourire à ta beauté fatale,
J’ai quitté les fraîcheurs de mon onde natale,
Et renoncé, tandis que le jour brille encor,
A tresser mes cheveux pareils au sable d’or.
Car la Nymphe du fleuve et des grottes profondes
T’aime avant les grands bois et la fraîcheur des ondes.


Lorsque ta mère Hécube, avec un doux espoir,
Te portait dans son sein, un songe lui fit voir
Un flambeau sortir d’elle et mettre en feu l’Asie.
Et, sitôt que du jour tu goûtas l’ambroisie,
Tu fus dans ces grands bois, par tes frères jaloux,
Exposé sans défense aux morsures des loups.
Mais moi, dans ma pitié, sur des tapis de mousse
J’ai recueilli d’abord ton enfance humble et douce ;
Et, tu le sais, berger, plus tard, quand tu revins,
Heureuse, et frappant l’herbe avec mes pieds divins,
J’ai, la robe flottante et le front ceint de lierre,
Conduit sous ces grands bois ma danse régulière.

Puisque je veille ainsi, comme sur des trésors,
Sur ta calme beauté, dors, ô bel enfant ! dors.
Que le vague Morphée en songe t’émerveille !
Mais sa paupière s’ouvre, ô mes sœurs, il s’éveille :
Comme au sortir d’un rêve, il pâlit, et ses yeux,
Levés languissamment vers l’abîme des cieux,
Semblent y contempler des formes inconnues.
Quels chars éblouissants sortent du sein des nues ?
Quelles divinités quittent le ciel serein ?
C’est la sage Hèra, Pallas au cœur d’airain,
Dont le lourd bouclier brille parmi les ombres,
Et Cypris aux yeux noirs, amante des nuits sombres.

Pâris.
Mes sœurs, vous qui dansez au fond des bois épais,
Ou qui cherchez dans l’ombre une amoureuse paix,

Cependant que les flots, que votre voix étonne,
Disent aux durs rochers leur ennui monotone,
Fuyez au bois ! fuyez sous les ruisseaux d’argent !
Moi, sur le bord du fleuve, en berger diligent,
J’assemble les troupeaux de brebis et de chèvres,
Charmés par les doux chants qui coulent de vos lèvres,
Parmi l’herbe des prés où je les ai conduits,
Car les Dieux n’aiment pas que nos regards, séduits
Par les rayons brûlants dont leur couronne est ceinte,
Affrontent leurs regards et leur majesté sainte !

Hermès.
Pasteur aimé de Pan, ô Pâris, fils de roi !
Laisse là tes brebis et calme ton effroi.
De l’Olympe neigeux trois déesses sublimes
Ont pour ton jugement quitté les hautes cimes.
Pèse en tes mains les flots de leurs cheveux tremblants ;
Regarde leurs bras ; vois quels pieds sont les plus blancs,
Et quel sein virginal montre, par sa courbure,
Sous le riche péplos la forme la plus pure.
Compare la blancheur des dents et la façon
Dont les sourcils égaux, plantés à l’unisson,
S’arrondissent en arc, puis offre à la plus belle
Ce fruit d’or, qu’elle estime un prix bien doux pour elle.

Hèra.
Fils de Priam, approche et viens à mon côté.
Si tu m’offres le prix qu’on garde à la beauté,

Avec tous les trésors dont l’homme s’extasie,
Je puis mettre à tes pieds les trônes de l’Asie.
Règne. Après les grands Dieux on adore les rois,
Car, affranchis comme eux de la pudeur des lois,
Ils savent le secret des plus humbles retraites,
Et trouvent pour leurs vœux toutes leurs amours prêtes.
La pourpre, sur leurs corps divins et sur leurs fronts,
Cache aux regards de tous le sang et les affronts,
Et leur désir ailé, sans limite et sans règle,
S’en va droit à son but, comme le vol de l’aigle !

Pallas.
Fou qui, pouvant prétendre à de riches butins,
S’endormirait stupide au milieu des festins !
Mais moi, loin de t’offrir la pourpre, à tort vantée,
Qu’un ennemi mourant n’a pas ensanglantée,
Vain effroi du vulgaire et des jeunes taureaux,
Je te rendrai l’égal des plus vaillants héros.
Dans les champs de bataille, horreur des pâles veuves,
Où le sang débordé teint de rouge les fleuves,
Sur les fronts les plus hauts j’alourdirai ton bras,
J’endurcirai ton cœur, et tu t’enivreras
Des clairons pleins de cris, des poudreuses mêlées
Et du tressaillement des foules écroulées !

Cypris.
Tombez, voiles jaloux ! Vois les trésors épars
Dont j’ose sans rougir enivrer tes regards.

Admire mes cheveux d’or pur, mon corps d’ivoire,
Où, parmi les blancheurs, tressaille une ombre noire.
Qu’ai-je à faire du sceptre et des lourds boucliers ?
Ces charmes tant chéris, si souvent suppliés,
Sont des boucliers sûrs et de paisibles armes.
En échange du prix qui cause tant d’alarmes,
La fille que Léda conçut près des flots bleus,
Dans les embrassements du beau cygne onduleux,
Livrera sans colère à ton amour fidèle
Son corps charmant, semblable au mien.

Pâris laisse tomber la pomme aux pieds de Cypris.

Pâris.
A la plus belle !

Cypris.
Déesses au cœur fier, habiles au mépris,
Voyez quelles beautés ont mérité le prix !
C’est toi qui sur l’Olympe, en ses cavernes basses,
Hèra ! dans des baisers charmants conçus les Grâces,
Et qui les enfantas dans de grandes douleurs.
Le sang pur de ta veine a coulé dans les leurs,
Tu leur ouvres tes bras, et tu verses sur elles
L’intarissable flot des bontés maternelles.
Tu les as fait monter au Parnasse divin,
Près des Muses leurs sœurs, et pourtant, c’est en vain
Que, sur le roc sonore où les guide Euphrosyne,
Tu leur as demandé le regard qui fascine.


Et toi, qui des combats affrontes les hasards,
A quoi donc t’ont servi tes coursiers et tes dards ?
Ton front, que l’homme craint plus qu’il ne le révère,
N’a pas été lavé par des baisers de mère ;
C’est par une blessure où brilla le sang clair
Que tu jaillis du front de Zeus, comme un éclair,
Et jamais un amant, à l’aurore naissante,
N’a tordu tes cheveux dans sa main frémissante.
Il faut que ton orgueil descende à l’avouer :
Les hommes en retour dédaignent de louer
Celles qui, leur prenant le casque et la cuirassse,
Préparent des festins pour le corbeau vorace.

Mais celle qui chérit mes mystères vantés,
Je lui donne le sens des sages voluptés.
Elle boit à ma coupe, et, sur toute la terre,
Apprend comme aux bosquets de Cypre et de Cythère,
Où j’emplis de soupirs les ombrages discrets,
Tout ce que ma ceinture enferme de secrets !
Et maintenant venez, mes fils aux blondes ailes,
Et vous dont le plumage est blanc, mes colombelles :
Fuyons les cris de rage et les espoirs déçus !
Fendez le sein des airs, et volez au-dessus
Des bois profonds, des mers, des rochers et des syrtes
Vers Cypre bien aimée, où fleurissent les myrtes !

Pallas.
O durs affronts, tombés dans des cœurs immortels !
Qui désormais voudra, sur nos tristes autels,

Pour attirer à soi des regards plus propices,
Faire couler à flots le sang des sacrifices ?
Hèra ! viens ! pour guérir notre cœur ulcéré,
Dépouillons la splendeur de notre front sacré.
Cherchons l’ombre et le bruit, les promptes funérailles,
Les champs tièdes encor de récentes batailles,
Où, privés pour jamais du calme des tombeaux,
Les héros mutilés râlent, où les corbeaux,
Sombres comme l’Érèbe ou comme nos pensées,
Planent sinistrement en légions pressées !

Les Déesses, précédées par Hermès, s’envolent sur leurs chars.

Le Chœur.
C’est moi, fils de Priam, qui parmi ces grands bois
Ai doucement, aux sons cadencés de ma voix,
Guidé tes premiers pas sur l’herbe, et quand naguères
Tu parus dans les jeux, né pour les grandes guerres,
Tu vainquis même Hector, qui de tous tes rivaux
Était le plus habile à dompter les chevaux.
Maintenant, pour juger les Déesses en larmes
Choisi par le roi Zeus, ô berger, tu les charmes !
Tel fut ce bel enfant que je ne verrai plus,
Ganymède, enlevé sur ces monts chevelus,
Ou tel dans Naxos vint, sur la mouvante lame,
Lysios florissant, au visage de femme.


Pâris.
O mon Hélène ! Hélène, orgueil charmant des cieux,
Est semblable à Cypris ! O flots silencieux !
O mers ! O bois profonds ! leurs cheveux clairs et sombres
Sont, comme vous, baignés de lumières et d’ombres.
O nuit voilée, en pleurs pour Phoebos qui s’enfuit !
Torrents échevelés qui roulez dans la nuit !
O neiges des hauteurs ! Temples au front d’ivoire !
Tels brillent leurs pieds blancs et leur prunelle noire.
Nymphes qui sur moi seul attachez vos regards,
Oh ! qui m’emportera vers Hélène ! Quels chars ?
Quelles mers ? Quels zéphyrs, amants des cieux d’étoiles ?
Quels rapides vaisseaux, ailés de blanches voiles ?

Le Chœur.
Que les arbres noueux, épargnés par les ans
Tombent sous la cognée et les marteaux pesants !
Qu’avec des bruits pareils à la voix des tonnerres,
Roulent déracinés les chênes centenaires !
Que la Dryade en pleurs torde ses bras tremblants
Et saigne autour de toi la sève de ses flancs !
Quand le flot frémira sous tes légers navires,
Moi-même, abandonnant mes cheveux aux zéphyres,
Je viendrai de ta route écarter les dangers
Et pousser de mes mains tes navires légers.
Thétis pour me sourire apaisera ses ondes,
Et rira de me voir sous ses grottes profondes.


En quittant le rivage aimé des matelots
Où régna Dardanos, où, roulant ses grands flots,
L’Ismare dans la mer jette une onde affligée,
Gagne la mer de Thrace, où le cap de Pangée
A l’ombre des palmiers montre, couvert de lys,
Le mausolée où dort l’amoureuse Phyllis ;
Autour de son tombeau, tu reverras l’enceinte
Où, fatiguant les airs d’une inutile plainte,
Elle appela neuf fois son jeune époux absent.
Sous les arbres en fleur, son spectre pâlissant
Le cherche encor parfois au milieu des arènes
Et revient l’appeler pendant les nuits sereines.

Tu verras l’Achaïe et ses riches cités,
Mycènes la superbe et Phthie aux champs vantés
Que la limpide mer baigne comme une amante.
Dès qu’à tes yeux fuiront les prés de l’Érymanthe,
Sparte t’apparaîtra, Sparte où tendent tes vœux,
Où les vierges, mes sœurs, dénouant leurs cheveux,
Aux bords de l’Eurotas cueillent le laurier-rose.
C’est là qu’abandonnée à des chagrins sans cause,
Hélène, les cheveux épars sur son sein nu,
Attend sans le savoir son amant inconnu,
Et, dans ses longues nuits aux souffrances sans trêves,
Étreint de ses deux bras les fantômes des rêves.

Avril 1846.

Les Voyageurs

Couvertes de haillons, deux vierges magnifiques,
A la démarche svelte, au regard ingénu,
Vont par les carrefours et les places publiques,
Les cheveux dénoués et le sein demi-nu.

Toutes les deux font voir à la foule profonde
Le fier sourire fait pour les éternités.
La prunelle céleste et la crinière blonde
Et le port qui convient à des divinités.

Près d’elles, et parfois leur prêtant son épaule,
Les nommant tour à tour l’une et l’autre : ma sœur,
Passe, le front plus pur que les neiges du pôle,
Un grave adolescent en habit de chasseur.

Il les console ainsi : Courage, ô mes compagnes !
Bientôt dans les parfums nos pieds seront lavés.
Après tant de forêts, de champs et de campagnes,
Voici Paris sans doute, et nous sommes sauvés.


Ils s’arrêtent d’abord au festin plein de flammes
Où l’or, que rend vivant l’esprit des ciseleurs,
Reflète follement, pour enchanter nos âmes,
Le sang des noirs raisins et les lèvres des fleurs.

Là, la coupe est en feu sous les tresses fleuries,
Tout s’étale à souhait pour ravir les amants :
Le vin du Rhin y lutte avec les pierreries,
Et la blancheur du lys avec les diamants.

Les voyageurs divins sous la splendide voûte
S’avancent d’un air doux et cependant hautain
En faisant voir leurs pieds tout meurtris de la route,
Et disent : Donnez-nous une place au festin.

Puis ils vont au théâtre, au cher pays du rêve,
Où de deux bras de lys pour une heure enlacé,
Le sublime histrion, appuyé sur son glaive,
S’écrie : O Juliette ! avec un ton glacé.

Ils lui disent : Oh ! viens, toi qui connais les charmes
De la Douleur, pareille à l’orage des flots,
Que nous te racontions la cause de nos larmes,
Et pourquoi notre cœur est gonflé de sanglots !

Puis ils vont au dernier sanctuaire, où l’artiste,
Pareil à la Pythie interrogeant l’autel,
Se demande quelle est la tête noble et triste
Qui mérite le marbre et le bronze immortel.


Et tous les trois, calmés alors, parce qu’ils lisent
Sur les socles épars des noms mélodieux,
Parlent au statuaire indécis et lui disent :
Reconnais trois enfants sortis du sang des Dieux !

Mais tous ceux qu’ils avaient implorés leur répondent :
Enfants, évitez-moi des efforts superflus.
Nos villes cette année en orphelins abondent,
Redites-moi vos noms, car je ne les sais plus.

Déjà, pour assouvir leur appétit vorace,
On posait devant eux le vin et le doux miel,
Mais dès qu’ils ont montré les signes de leur race
En ajoutant ces mots : Nous arrivons du ciel,

Nous sommes la Beauté, l’Amour, la Poésie,
On s’écrie aussitôt : Portez ailleurs vos pas.
Enfants déguenillés, ô buveurs d’ambroisie,
Passez votre chemin, je ne vous connais pas !

Février 1856.

Fille de la clarté, Muse aux regards vermeils,
Ouvre les yeux. Que font dans l’éther les soleils ?
Ils gravitent. Que fait l’Océan vaste ? Il broie
Les navires de l’homme en rugissant de joie.
Et le tonnerre ? Il gronde. Et l’aigle immense ? Il fond
Sur la brebis, du haut du ciel clair et profond,
Et l’emporte à son aire. Et le lion ? Il plante
Ses fortes dents parmi la chair vive et sanglante.
Et le doux rossignol ? Blessé cruellement
Par sa fleur, il la chante avec ravissement
Et retourne au buisson d’épines. Et la rose,
Que fait-elle du flot d’ambroisie ? Elle arrose
La terre de parfums et les grands cœurs d’amour.
Et le penseur ? Il vient à la clarté du jour
Pour secouer devant la foule intimidée
Ton glaive de lumière, inexorable Idée !
Et le poëte auguste ? Il tourne son flambeau
Vers la Beauté, sa foi, qu’on a mise au tombeau,

Et se penchant sur elle avec mélancolie,
Il relève en pleurant cette image avilie.
Et l’impuissant, ô Muse ? Il vit, fier de railler
Et de mentir. C’est bien, Muse, allons travailler.


Février 1856.