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Le Savant (Scribe)

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Le Savant (1832)
Théâtre complet d’Eugène ScribeAimé André, Libraire-éditeurTome douzième (p. 266-362).

LE SAVANT,

COMÉDIE-VAUDEVILLE EN DEUX ACTES,

Représentée, pour la première fois, à Paris,
sur le théâtre du Gymnase dramatique,
le 22 février 1832.

EN SOCIÉTÉ AVEC M. MONVEL.


PERSONNAGES


M. DE WURTZBOURG, conseiller aulique.

Madame DE WURTZBOURG.

HÉLÈNE, leur nièce.

REYNOLDS.

Le Docteur SCHULTZ.

FRÉDÉRIC STOP, sous-lieutenant au régiment
de l’archiduc Charles.

HANTZ, serviteur de Reynolds.


La scène se passe en Allemagne ; au premier acte, dans la chambre de Reynolds ; au deuxième acte, à la maison de campagne de M. de Wurtzbourg.

Scribe - Théâtre, 12 - Le Savant.jpg

ACTE PREMIER.

Le théâtre représente le cabinet de Reynolds ; la bibliothèque occupe le fond et les parties latérales ; plusieurs objets d’histoire naturelle, bustes, coquillages, armures antiques au-dessus des livres. À droite de l’acteur, et un peu sur le devant, une grande table chargée de livres de toute espèce, papiers, globes, cartes de géographie, etc. Du même côté, et au fond, la porte de la chambre à coucher. Porte d’entrée au fond.


----



Scène PREMIÈRE.

HÉLÈNE, HANTZ.

HÉLÈNE, entr’ouvrant la porte.

Il n’est pas là ?


HANTZ.

Non, mademoiselle.


HÉLÈNE, à l’antichambre.

Restez, Catherine, et attendez-moi. (À Hantz.) Comment va-t-il ce matin ?


HANTZ.

Mieux, grâce à vous ; car, sans vos bontés, c’en était fait de mon cher et honoré maître.


HÉLÈNE.

Ne parlons pas de cela.


HANTZ.

Vous qui, tous les jours, du premier étage ? ou vous demeurez, ne craignez pas de monter ici, au quatrième, pour apporter des soins et des consolations à un pauvre malade.


HÉLÈNE, souriant.

Qui, grâce au ciel, ne l’est plus, car je vois qu’il est sorti ; et il a même oublié que c’était le jour de ma leçon. Vous lui direz que ce n’est pas bien.


HANTZ, la retenant.

Ah ! restez, mademoiselle, restez ; il va rentrer : il serait fâché de ne pas vous avoir vue.


HÉLÈNE.
Air de l’Écu de six francs.
Alors, parfois donc il se fâche ?

HANTZ.

Lui !… jamais… je le connais bien.
Travaillant toujours sans relâche,
Il ne dit rien, ne s’ mêl’ de rien ;
Tout ce qu’on fait est toujours bien.
Mes caprices, quels qu’ils puissent être,
En tout temps par lui sont soufferts ;
Et d’puis six ans que je le sers,
C’est toujours moi qui suis le maître.


HÉLÈNE.

Et comment l’avez-vous connu ?


HANTZ.

Je ne le connaissais pas, ni lui non plus : j’ai été pendant quarante ans bedeau et suisse à la cathédrale de Cologne ; je dis bedeau et suisse, car je remplissais alternativement les deux emplois : quand le suisse était malade, c’est moi qui tenais sa place, et sans vouloir dire de mal de mes anciens seigneurs… devenus vieux, ils m’ont mis à la porte, sans un florin dans ma poche ; moi ! un invalide ; presque un ancien militaire… car, lorsque, pendant quarante ans, on a porté la hallebarde…


HÉLÈNE.

C’est juste.


HANTZ.

J’étais donc sur le pavé, et prêt à mourir de faim ; car, je vous le demande, à quoi peut servir un bedeau destitué ?… lorsqu’en passant dans la rue, je heurte violemment, et sans l’apercevoir, un homme qui lisait en marchant ; et qui était si peu sur ses gardes, qu’il fut renversé du coup ; c’était le professeur Reynolds.


HÉLÈNE.

Et voilà comment vous vous êtes rencontrés la première fois ?


HANTZ.

Oui, mademoiselle ; et quoiqu’il eût une large bosse au front, il me remerciait de son livre qui était tombé, et que je lui rendais en l’essuyant de mon mieux ; de là il vint à m’interroger, et quand il apprit


Air du vaudeville du Charlatanisme.

Qu’j’étais vieux, infirme, et sans bien,
Et quelqu’état que je choisisse,
Que je n’étais plus bon à rien…
Lors, il me prit à son service.
Près de lui, depuis ce moment,
Je jouis de tous les avantages,
Car il me paie exactement
Pour ne rien faire, et franchement,
Je ne lui vole pas ses gages.


HÉLÈNE.

Plus je regarde son cabinet ; sa bibliothèque, plus je le trouve heureux ici !… c’est un vrai paradis !


HANTZ.

Hum ! hum !… un paradis !… pas tout-à-fait ; le paradis, si je m’en souviens, c’est un beau jardin en plein air ; tandis qu’ici…


HÉLÈNE.

Mon Dieu ! le paradis est partout où l’on est heureux. (Regardant les livres de la bibliothèque.) Et je ne vois pas là ses ouvrages à lui, ceux qu’il a composés ; ils sont dans toutes les bibliothèques, excepté dans la sienne… car tu ne sais pas que ton maître, le docte Reynolds, est un homme d’un grand talent, d’un immense savoir ; qui sera un jour un des plus beaux génies de l’Allemagne.


HANTZ.

Vous croyez ?… tant pis.


HÉLÈNE.

Et pourquoi donc ?


HANTZ.

Voyez où cela le mène : à être malade, à se tuer ! Et comment en serait-il autrement ?… il ne fait pas autre chose que lire et écrire depuis le matin jusqu’au soir, et quelquefois même toute la nuit ; pas d’air, pas d’exercice… ça lui épaissit le sang ; et il mourra quelque jour d’apoplexie.


HÉLÈNE, effrayée.

Ah ! mon Dieu !


HANTZ.

Et à son âge ; car il est jeune encore, il a à peine trente-quatre ans.


HÉLÈNE.

Vraiment !


HANTZ.

C’est l’étude qui le vieillit ; et puis, faut-il s’étonner qu’il soit si triste, si mélancolique ?… toujours courbé sur ce qu’il appelle des classiques, de gros livres grecs et latins qui lui donnent un tas d’idées diaboliques et païennes ; car, voyez-vous, mam’selle, un classique, c’est ni plus ni moins qu’un païen ; et vrai, là sans médisance, je crois que mon maître en tient un peu.


HÉLÈNE.

Y pensez-vous !


HANTZ.

Hélas ! oui ; quand par hasard la procession passe sous nos fenêtres, et qu’on entend ces belles voix des chantres, et cette douce musique des serpens, il n’y tient plus, il jette sa plume, il se démène comme si on l’exorcisait ; est-ce étonnant !


HÉLÈNE.

Sans doute ; car M. Reynolds est si honnête homme, si bon !…


HANTZ.

Lui ! il aime tout le monde ; quand je dis tout le monde, faut pourtant en excepter les chaudronniers, les armuriers, les serruriers, les maréchaux !… et les tambours donc !… oh ! les tambours le mettent aux champs ; et quand il y a une revue, ou une parade, il n’y est plus.


Scène II.

Les précédens ; REYNOLDS.

REYNOLDS, son chapeau sur la tête, et un livre à la main.

Belle édition, ma foi !… édition de 1560 ; les anciens sont nos maîtres en tout, (Regardant avec tendresse le livre qu’il tient.) excepté en imprimerie.


HANTZ, voulant l’interrompre.

Monsieur…


REYNOLDS, regardant son livre.

Ils ne connaissaient pas les Elzévirs, les Didot, les Crapelet !… les belles pages ! comme elles sont noires, et moisies par le temps !… je défierais toute l’université d’en déchiffrer une lettre !


HANTZ, à Hélène.

En voilà encore pour quinze jours sans boire ni manger ; parlez-lui, mademoiselle, car moi, il ne m’entendra jamais.


HÉLÈNE, s’approchant de Reynolds qui est plongé dans la lecture.

Monsieur Reynolds… point de réponse… (Le tirant par son habit.) Mon cher maître.


REYNOLDS.

Ah ! c’est vous, Hélène ! vous, ma bienfaitrice ! (À Hantz qui est passé à sa gauche.) Pourquoi n’es-tu pas venu m’avertir ?… Pourquoi ne m’as-tu pas dit ?…


HANTZ.

Voilà une heure que je vous le crie.


REYNOLDS.

Vraiment !… c’est singulier ! (Lui donnant son livre.) Tiens, prends ce livre, porte-le dans ma chambre, sur ma cheminée ; là, tout ouvert ; ne le ferme pas, car pour retrouver ce passage-là, il faudrait encore feuilleter tout le volume.


HANTZ, emportant le livre tout ouvert.

Oui, monsieur !… (à part en s’en allant.) Quels caractères diaboliques !… se peut-il qu’un chrétien vive de cela !…

(Il entre dans la chambre de Reynolds.)

Scène III.

HÉLÈNE, REYNOLDS.

REYNOLDS.

Ma tête est si lourde, si fatiguée…


HÉLÈNE.

Que si vous n’y prenez garde, vous perdrez la mémoire.


REYNOLDS.

Jamais, jamais je n’oublierai ce que je vous doit ; je souffrais tant, je ne savais plus où j’étais ; mes livres, mon grand ouvrage, mon ouvrage commencé, j’avais tout oublié, je ne pensais plus, j’allais mourir.


Air : Muse des Rois.

Un froid mortel, une langueur étrange,
Glaçaient mes sens !… et quand j’ouvris les yeux,
À mes côtés apercevant un ange,
Je me suis cru transporté dans les cieux.


HÉLÈNE, souriant.

Pour un savant que j’estime et j’honore,
L’erreur est grande.À présent, je le voi,


REYNOLDS.

L’erreur est grande.À présent, je le voi,
Oui, dans le ciel je n’étais pas encore,

(La regardant.)
C’était le ciel qui descendait vers moi.


HÉLÈNE.

Lui, et puis le docteur que j’ai envoyé chercher ; et sans son secours…


REYNOLDS.

Oui, ce bon Schultz, mon ancien ami, l’ami de ma famille ; j’avais oublié de l’avertir, et c’était mal à moi de mourir sans lui ; il me l’a bien reproché, et rien ne pourra m’acquitter jamais envers vous deux.


HÉLÈNE.

N’est-ce pas moi qui vous suis redevable ? vouloir bien me donner des leçons d’italien et de français, vous, monsieur Reynolds, un si grand savant, c’est bien de l’honneur.


REYNOLDS.

Non ; mais c’est commode pour vous, dans la même maison, quelques escaliers seulement à monter, et tous les deux jours, quand je vous vois arriver avec la vieille Catherine, votre gouvernante…


HÉLÈNE.

Nous interrompons vos travaux.


REYNOLDS.

Non ; cela me repose, cela me délasse, comme de la belle poésie de Goethe ou de Klopstock ; et il me semble que ce jour-là, je me porte mieux.


HÉLÈNE, vivement.

Oh ! je viendrai tous les jours.


REYNOLDS.

Je n’osais pas vous le proposer.


HÉLÈNE.

Par malheur, ce ne sera que dans bien long-temps ; car je vais partir pour trois mois, monsieur Reynolds.


REYNOLDS.

Partir ! et pourquoi donc ?… négliger vos leçons, vos études !…


HÉLÈNE

Il le faut ; c’est un voyage que je vais faire tous les ans, chez un oncle dont je suis l’unique héritière, et qui est très riche.


REYNOLDS.

Qu’importe la richesse, auprès de la science ?


HÉLÈNE.

Sans doute ; mais ma mère qui tient peu à la science, et beaucoup à la fortune, n’a d’autre bien que cette petite maison où nous demeurons ; et pour ne pas se brouiller avec mon oncle, elle m’envoie passer trois mois à sa campagne : je pars ce matin, et je viens vous faire mes adieux.


REYNOLDS.

Trois mois ! c’est bien long ; vous oublierez ce que vous savez, vous m’oublierez peut-être aussi.


HÉLÈNE.

Oh ! non, ne le croyez pas, car cette année-ci ce voyage me fait une peine, et surtout une frayeur…


REYNOLDS.

Et pourquoi donc ?


HÉLÈNE.

C’est que mon oncle et ma tante veulent me marier.


REYNOLDS.

Vous marier ! c’est étonnant !… comment peut-on se marier ? cela ne me serait jamais venu à l’idée.


HÉLÈNE.

Ni à moi non plus ; mais je vous le dis à vous, en qui j’ai confiance, pour que vous me disiez ce que vous en pensez.


REYNOLDS.

Ce que je pense du mariage ?


HÉLÈNE.

Oui.


REYNOLDS.

Je ne sais.


HÉLÈNE.

Vous qui êtes si savant.


REYNOLDS.

C’est pour cela. Dans nos auteurs anciens et modernes, il y’a autant de raisons pour la négative que pour l’affirmative ; et je me rappelle, il y a quelque temps, avoir jeté à ce sujet quelques idées sur le papier.


HÉLÈNE.

Et ce papier, où est-il ?


REYNOLDS.

Je l’ignore, j’en ai tant ; (montrant la table.) là, peut-être, avec mille autres ; et si je le retrouve, je vous l’enverrai.


HÉLÈNE.

Vous me le promettez ?


REYNOLDS.

Certainement.


HÉLÈNE.

Et moi, quels que soient vos conseils, je vous promets de les suivre. Adieu, monsieur Reynolds.


REYNOLDS.

Adieu…

(Il baisse la tête, rêve quelque temps, puis se remet à travailler à la table.)


HÉLÈNE, revenant timidement.

J’aurais bien encore quelque chose à vous dire, mais c’est que je n’ose pas. (Voyant Reynolds qui ne l’écoute plus.) Mon cher maître…


REYNOLDS, vivement.

Ah ! vous voilà de retour ?… tant mieux.


HÉLÈNE.

Non, je n’étais pas partie ; et je vois que déjà vous vous êtes remis à l’ouvrage.


REYNOLDS, se levant.

Toujours, quand j’ai du chagrin ; avec le travail on oublie tout.


HÉLÈNE.

Même ses amis.


REYNOLDS.

Non, mais leur absence. Que vouliez-vous me dire ?


HÉLÈNE.

C’est là le difficile ; j’étais venue pour cela, et je m’en irais, je crois, sans vous en parler… Vous n’êtes pas riche, vous ne vouliez rien pour vos leçons, et j’ai demandé pour vous, à mon onde, cette place de recteur.


REYNOLDS.

Pour moi ! oh ! je vous remercie, gardez-la.


HÉLÈNE.

Vous me refusez ?


REYNOLDS.

Elle peut être nécessaire à d’autres, et moi je n’en ai pas besoin ; mes manuscrits, mes travaux, voilà mon être, mon existence, et tout ce qui pourrait m’en distraire, même pour me rendre heureux, me paraîtrait le plus grand des malheurs ; je mourrai ici, la plume à la main, et au milieu de mes livres ; comme le guerrier sur le champ de bataille ! mort moins glorieuse, mais aussi utile, peut-être ! J’ai là… (Portant la main à son front.) là, un ouvrage qui m’usera avant le temps, mais qu’importe !


Air : Un jeune Grec.

A-t-il vécu ? celui qui, plein de jours,
Ne laisse rien qu’un souvenir stérile ?
Mais de sa vie en abrégeant le cours,
À tous les siens, s’il sait se rendre utile,
Si ses écrits brûlant d’un feu nouveau,
Ont éclairé son pays qu’il honore,
Que de ses jours s’éteigne le flambeau,
Il ne meurt pas, et bravant le tombeau,
Par ses bienfaits il vit encore.


HÉLÈNE.

Ah ! monsieur Reynolds, ne parlez pas ainsi.


REYNOLDS.

Cet ouvrage-là, Hélène, vous le lirez après moi ; je n’en ai encore écrit que deux volumes, et il y en aura six… c’est bien long, c’est égal, vous le lirez… vous me le promettez ; c’est de ses amis qu’on doit attendre du dévouement… vous vous direz peut-être : « C’est l’ouvrage d’un bavard, d’un rêveur… mais d’un rêveur honnête homme, et cet homme-là était mon ami. »


HÉLÈNE.

Oh ! il le sera toujours.


REYNOLDS.

Il y a surtout un chapitre, où j’ai pensé à vous ; je croyais l’avoir écrit avec quelque éloquence, quelque chaleur… et il me semble maintenant qu’il pourrait être mieux… Oui, oui, dans son de Amicitiâ, Cicéron n’a rien dit de pareil… il n’a pas parlé de l’amitié des femmes… « Quâ à Diis immortalibus nihil melius habemus, nihil dulcius » est-ce dulcius ou jucundius qu’il y a dans le texte ?


HÉLÈNE.

Je n’en sais rien…


REYNOLDS.

C’est juste ; je m’en vais le voir… Où est mon Cicéron ? où cet étourdi de Hantz l’aura-t-il fourré ?… Ah ! je le lisais hier soir, en me déshabillant… et je l’ai serré, là, dans ma chambre à coucher.

(Il entre dans sa chambre.)

Scène IV.

HÉLÈNE, seule.

Oui, dans sa chambre, à ce qu’il croît ; car il est si distrait et si original ; et si je pouvais lui épargner la peine de le chercher… C’est Cicéron qu’il a dit, et si je le trouvais là sur cette table… (Elle cherche parmi les livres.) Ah ! un papier de sa main. (Elle lit.) Sur le Mariage… C’est celui dont il me parlait ce matin ; lisons : « Des inconvéniens du Mariage. » (Elle lit tout bas, et s’arrête effrayée.) Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu !… je n’aurais jamais cru qu’il y en eût tant… Mais c’est que c’est vrai, rien n’est plus vrai ; et rien que d’y penser, j’en suis toute tremblante… Qui vient là ?… le docteur… (Elle plie le papier, et le cache dans la poche de son tablier.)


Scène V.

HÉLÈNE, SCHULTZ.

SCHULTZ, saluant.

Mademoiselle Miller !… j’étais sûr de la trouver ici.


HÉLÈNE.

Et pourquoi, monsieur le docteur ?


SCHULTZ.

Je venais de voir dans l’antichambre la vieille Catherine, votre gouvernante, qui attend que la leçon soit finie, leçon qui doit bien vous ennuyer.


HÉLÈNE.

Pouvez-vous dire cela, vous qui connaissez M. Reynolds ! … Quand un instant il oublie ses livres, et souvent, il veut bien les oublier pour moi, il est impossible d’avoir une conversation plus aimable, plus attachante… Je l’écouterais parler la journée entière.


SCHULTZ.

Je crois bien ; je l’ai vu autrefois prévenant, attentif, galant même…


HÉLÈNE.

C’est vrai : il l’est beaucoup, et sans s’en douter.


SCHULTZ.

Mais dès qu’un manuscrit, un bouquin, ou une médaille, ont frappé ses yeux, ce n’est plus le même homme, il est dans un autre siècle. Mais où est-il donc en ce moment ?


HÉLÈNE.

Il est là, à chercher un Cicéron.


SCHULTZ.

Vraiment !… comme c’est aimable !… oublier, pour l’amour de l’antiquité, une jeune et jolie personne, qui est chez lui.


HÉLÈNE.

Tenez, tenez, le voilà, monsieur le docteur. Adieu, je vous laisse.


SCHULTZ, la retenant.
Air : Je ne veux pas qu’on me prenne.

Pourquoi donc ? plus que toute autre
Votre présence lui plaît.


HÉLÈNE.

Il préférera la vôtre.


SCHULTZ, souriant.
Je ne crois pas.Oh ! si fait.

HÉLÈNE.
Je ne crois pas.Oh ! si fait.

SCHULTZ.
Vous, son élève… il vous aime.

HÉLÈNE.

Moins que vous… je m’en souviens,
Vous me le disiez vous-même,
Il aime mieux les anciens.


Adieu, monsieur le docteur.

(Elle sort.)

Scène VI.

REYNOLDS, qui est entré en lisant, SCHULTZ.

REYNOLDS, lisant Cicéron.

« Solem è mundo tollere videntur qui amicitiam è vitâ tollunt. »

Retrancher l’amitié de la vie, c’est enlever le soleil au monde. Quelle belle latinité ! quelle pureté ! que c’est beau !

(Schultz, sans lui rien dire, prend la main droite dont il lient le livre, Reynolds, sans le regarder, prend le livre de la main gauche, et continue à lire pendant que Schultz lui tâte le pouls.)

SCHULTZ, avec humeur et à voix haute, en lui tâtant le pouls.

Mauvais, très mauvais.


REYNOLDS, se retournant avec indignation.

Mauvais ! Cicéron ?…


SCHULTZ.

Eh ! non, votre pouls.


REYNOLDS.

Ah ! c’est vous, docteur ?


SCHULTZ.

Oui, moi, et la fièvre.


REYNOLDS.

Que vous m’apportez.


SCHULTZ.

Ce n’est pas la peine ; car elle ne vous quitte pas ; et si vous croyez entrer ainsi en convalescence… vous mourrez, et cela me fera du tort.


REYNOLDS.

À vous ?


SCHULTZ.

Oui, on croira que c’est moi qui vous ai tué, et ce sera l’étude, ce sera votre obstination à ne pas suivre mes ordonnances. Mais aujourd’hui, que vous le vouliez ou non, il faudra bien m’obéir ; d’abord, il vous faut de l’air, du mouvement, de la dissipation… Vous quitterez cet appartement… j’ai fait mettre écriteau.


REYNOLDS.

Docteur !


SCHULTZ.

Et puis, si vous le voulez bien, nous allons, une fois pour toutes, parler raison ; car je suis un vieil ami à vous, et à tous les vôtres, je les ai tous vu naître, je les ai tous élevés, soignés, et enterrés, car de la famille, vous êtes le seul à présent.


REYNOLDS.

C’est vrai.


SCHULTZ.

Et c’est à ce sujet qu’il faut s’entendre : quand vous étiez le cadet d’une noble et illustre maison, quand les honneurs, la fortune, la tendresse paternelle étaient exclusivement réservés à vos aînés, et qu’on ne vous offrait pour tout avenir qu’une place obscure dans le fond d’un cloître, je conçois que, froissé d’une injuste préférence, vous ayez abandonné patrie et parens, pour vous livrer à l’étude, pour vous réfugier ici, à un quatrième étage, et ne rien devoir qu’à vous-même et à votre travail : c’était bien, c’était noble ; je vous ai toujours approuvé et défendu. Mais maintenant que la mort de votre dernier frère vous laisse un beau titre et un immense héritage, votre nouvelle fortune vous impose de nouveaux devoirs, et le comte de Frankeinsten ne peut plus vivre comme le faisait le professeur Reynolds.


REYNOLDS.

C’est-à-dire, docteur, que pour vous faire plaisir, il faut que je renonce à mes goûts, à mes habitudes, à mon bonheur.


SCHULTZ.

Non pas y renoncer ; mais l’arranger autrement… Vous ne voudrez point passer pour un avare.


REYNOLDS.

Non, sans doute… J’achèterai des livres, de belles éditions, des manuscrits… Je fonderai des prix dans les universités, des chaires pour les savans, des pensions pour les vieux professeurs, et je dirai à chacun d’eux en leur tendant la main :

Air : Le choix que fait tout le village.

Sans rien avoir, comme vous, cher confrère
Je voyageais, leste et gai pélerin,
Lorsque voilà, pauvre millionnaire,
Un lourd fardeau qui m’accable en chemin !
Ô vous que rien n’arrête en votre route,
Venez m’aider ; un peu d’aide fait tout…
Seul… sous le poids je fléchirais sans doute,
Mais à nous tous, nous en viendrons à bout.


SCHULTZ.

À la bonne heure ! c’est bien, cela commence.


REYNOLDS.

Et puisque nous en sommes sur ce chapitre, avez-vous envoyé au vieux Daniel Stop ?….


SCHULTZ.

Ces vingt mille florins ?


REYNOLDS.

Oui, ce pauvre vieux Stop, c’est mon premier maître de latin, celui qui m’a appris à décliner musa, la muse ; il a dû être bien surpris…


SCHULTZ.

Il était mort, laissant un fils sans fortune.


REYNOLDS.

C’est à lui qu’il fallait envoyer…


SCHULTZ.

C’est ce que j’ai fait.


REYNOLDS.

C’est bien…

(Il va à la table, prend quelques papiers sur lesquels il jette les yeux.)


SCHULTZ.

Oui, c’est bien pour votre cœur, pour votre satisfaction personnelle. Mais pour votre santé, cela ne suffit pas ; ces études assidues, cette vie sédentaire, claustrale, que vous vous obstinez à mener ; cet emprisonnement volontaire auquel vous vous condamnez, ne conviennent nullement à votre âme naturellement ardente. Vous devez sentir vous même que vous abrégez vos jours.


REYNOLDS, toujours occupé de ses papiers.

Je ne dis pas non ; mais qu’y faire ?


SCHULTZ.

Tout le contraire de ce que vous faites. Recherchez les amusemens, les distractions qu’autorise votre nouvelle position dans le monde. Achetez un bel hôtel, recevez de la société ; allez à la chasse, dans vos bois, livrez-vous au plaisir de la table ! donnez des bals.


REYNOLDS.

Moi, des bals !


SCHULTZ.

Pourquoi pas ? Vous dansiez autrefois.


REYNOLDS, avec indignation.

Danser, danser !… J’espère bien, monsieur, que vous n’avez pas voulu m’offenser ?


SCHULTZ.

Eh ! non morbleu ! et il me semble que mon ordonnance n’est pas si difficile à suivre, et que bien des gens s’en accommoderaient.


REYNOLDS, revenant auprès de Schultz.

Oui, bien des gens ; mais non pas moi, car tout ce que vous me proposez là, docteur, futilités, temps perdu… (Mouvement de Schultz.) Temps perdu, vous disje, et il faut être avare du temps ; il faut le ménager ; car la vie en est faite, et songez donc que pendant tous ces amusemens-là, mon grand ouvrage n’avancerait pas… je n’en ai encore écrit que deux volumes.


SCHULTZ, froidement.

Combien vous en reste-t-il à écrire ?


REYNOLDS.

Quatre, grand in-octavo.


SCHULTZ.

Et quel temps estimez-vous qu’il vous faille pour tout achever ?


REYNOLDS.

Au moins huit ans. Deux années par volume.


SCHULTZ.

Alors, ne vous inquiétez pas, il ne sera jamais fini.


REYNOLDS, avec effroi.

Jamais fini.


SCHULTZ.

L’ouvrage en restera au troisième volume.


REYNOLDS.

Est-il possible !


SCHULTZ.

Car, en continuant ainsi, vous n’avez pas deux ans à vivre.


REYNOLDS.

Et mes souscripteurs, que diront-ils ?


SCHULTZ.

Vous leur manquerez de parole.


REYNOLDS.

Et ma réputation d’honnête homme ! et ma gloire de professeur, et toutes mes espérances détruites. Docteur, docteur, je veux achever mon grand ouvrage… donnez-m’en les moyens ; et quoi qu’il doive m’en coûter…


SCHULTZ.

Vous me promettez de suivre mon ordonnance ?


REYNOLDS.

Je le jure.


SCHULTZ.

Quelle qu’elle soit ?


REYNOLDS.

Quelle qu’elle soit.


SCHULTZ.

Eh, bien ! je vous l’atteste par Galien et par Hippocrate, il n’est pour vous, dans ce moment, qu’un seul moyen de salut… un seul… c’est de vous marier.


REYNOLDS, avec effroi.

Me marier !… docteur, vous ne me parlez pas sérieusement.


SCHULTZ.

Si vraiment.


REYNOLDS.

Me marier !… Mon état est donc bien désespéré…


SCHULTZ.

Oui ; croyez-en votre ami, votre second père. Pour secouer cette préoccupation du cerveau, ce marasme qui vous obsède, il faut d’autres soins qui, chaque jour, viennent vous distraire ; il faut une agitation continuelle, une sorte de tracasserie de tous les momens… en un mot, il vous faut malgré vous du tourment et du bonheur… et pour cela, il n’y a qu’une femme.


REYNOLDS, rêvant.

Une femme !


SCHULTZ.
Air : Ses yeux disaient tout le contraire.

Oui, j’en suis sûr, contre vos maux
Cette recette est souveraine ;
Une femme, et puis des marmots.


REYNOLDS, effrayé.

Quoi ! des enfans ?…Une douzaine.


SCHULTZ.

Quoi ! des enfans ?…Une douzaine.
On nous accuse en vingt endroits
De vouloir dépeupler la terre,
Mon ordonnance, cette fois,
Aura du moins fait le contraire.


REYNOLDS.

Une femme !


SCHULTZ.

Oui, sans cela, j’en réponds, vous devenez fou, et votre mort aux Petites-Maisons discrédite à jamais les lettres et l’étude.


REYNOLDS.

Vous croyez ?


SCHULTZ.

Les mères de famille empêcheraient leurs enfans d’apprendre à lire.


REYNOLDS.

Est-il possible ! il serait très fâcheux en effet que la science reçût un pareil échec pour un mari de plus ou de moins. Mais c’est que, voyez-vous, j’ai, depuis si long-temps, contre le mariage…


SCHULTZ.

Tant de préventions…


REYNOLDS.

Non, non, d’excellens argumens que je ne me rappelle plus maintenant, mais que je retrouverai peut-être. (Cherchant sur la table.) J’avais écrit sur une feuille de papier volante, toutes les raisons en faveur du mariage. Sur une autre j’avais écrit toutes les raisons contre… et j’aurais voulu faire la balance. (Prenant une feuille.) Et tenez, tenez, docteur, je crois que c’est cela, voyez plutôt, et lisez…

(Il passe à la gauche de Schultz.)

SCHULTZ.

Volontiers… (Lisant.) « Veux-tu ne plus être seul sur la terre ?… veux-tu alléger tes peines, et doubler ton bonheur ? marie-toi.  »


REYNOLDS, étonné.

Comment !…


SCHULTZ, lisant toujours.

« Artiste, homme de lettres, savant ; pour aimer ton humble logis, pour y rester, pour t’y complaire, marie-toi.  »


REYNOLDS, de même.

Est-il possible !


SCHULTZ.

« Pour te délasser de tes travaux, pour y trouver un nouveau prix ; pour que des yeux brillans de bonheur et de joie partagent tes succès, et te fassent chérir la gloire, homme, marie-toi. »


REYNOLDS.

J’ai écrit cela, c’est singulier.


SCHULTZ.

« Pour que d’avides collatéraux ne se disputent point le fruit de ton travail, et ne viennent pas d’un œil cupide compter tes richesses et tes jours, pour que les soins et l’amour environnent ta vieillesse, pour que des bras jeunes et vigoureux soutiennent tes pas chancelans, pour que tu transmettes à d’autres toi-même, tes biens, ta gloire et l’honneur de ton nom, aie des enfans, aie une femme… marie-toi. »


REYNOLDS, avec chaleur.

Oui, oui, j’avais raison, quand je pensais cela.


SCHULTZ.

Certainement ; et comme c’est écrit.


REYNOLDS.

Mais je voudrais bien voir les objections que je me faisais alors ; et je ne les trouve pas là.


SCHULTZ.

Il n’y en a pas… il ne peut pas y en avoir ; il n’y a rien à dire, qu’à se marier, pour être d’accord avec vous-même.


REYNOLDS.

Puisqu’il le faut, je ne dis pas non ; mais c’est à une condition, c’est que vous vous chargerez, docteur, de me trouver une femme… quelconque…


SCHULTZ.

Cela me regarde.


REYNOLDS.

Car les demandes, les démarches, les présentations…


SCHULTZ.

Cela me regarde.


REYNOLDS.

La cour à faire à la famille, ou à la future…


SCHULTZ.

Cela me regarde.


REYNOLDS.

À la bonne heure. J’entends rester ici, chez moi, ne me mêler de rien… C’est déjà bien assez d’épouser…


SCHULTZ.

C’est juste ; et dès aujourd’hui même, je trouverai ce qui vous convient, ce ne sera pas long.


REYNOLDS.

Vous avez donc une ennemie à qui vous en voulez, car, franchement, qui voudra jamais de moi ?


SCHULTZ.

Une femme bonne, aimable, charmante.


REYNOLDS.

Pauvre femme ! que je la plains ! et si elle est bonne, et que je la rende malheureuse, cela me fera de la peine. Écoutez-donc, docteur, je l’aimerais presque autant méchante… je n’aurais rien à me reprocher.


SCHULTZ.

Ne m’avez-vous pas dit que cela me regardait ?


REYNOLDS.

C’est juste… c’est juste… vous avez ma procuration.

Air des Comédiens.

Adieu, docteur, le jour fuit, le temps passe,
Et je n’ai fait encor’rien d’aujourd’hui.

(Il s’assied à la table.)

SCHULTZ.

Et moi, je vais pour vous, à votre place,
Voir la famille… et dans une heure… ici.


REYNOLDS, prenant sa plume.

Dépêchons-nous ! partez… moi, je demeure
Pour travailler.


SCHULTZ.

Pour travailler.Ce matin ?… à quoi bon ?


REYNOLDS.

Dépêchons-nous… je n’ai donc plus qu’une heure
Pour m’en donner, et faire le garçon.


ENSEMBLE.

REYNOLDS ET SCHULTZ.

REYNOLDS.

Adieu, docteur, le jour fuit, le temps passe,
Et je n’ai fait encor’rien d’aujourd’hui ;
Employons bien ce dernier jour de grâce
Que le docteur me laisse encore ici.


SCHULTZ.

Dépêchons-nous, le jour fuit, le temps passe,
Je vais pour vous m’employer aujourd’hui ;
Et de ce pas, je vais à votre place
Voir la famille, et dans une heure, ici.

(Il sort.)

Scène VII.

REYNOLDS seul.

Une heure, a-t-il dit… marié dans une heure, ou c’est tout comme… Quel dommage ! C’est si agréable d’être seul, chez soi, dans sa bibliothèque, au milieu de tous ses auteurs. Quelle bonne compagnie !

Quelle société peut être comparée à celle de deux ou trois cents hommes d’esprit, qui, symétriquement rangés sur des rayons, ne parlent que quand on les interroge, et se taisent quand on veut… Ô mes amis ! mes vieux amis ! est-ce qu’il faudra vous abandonner ?… non, non, jamais une main étrangère ne sèmera parmi vous le désordre, et ne vous fera perdre vos places habituelles, ces places que vous occupez depuis si long-temps ; je vous le promets… Hein ! qui vient déjà nous déranger ?…


Scène VIII.

REYNOLDS, HANTZ, puis FRÉDÉRIC.

REYNOLDS.

Qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce que tu veux ?


HANTZ.

C’est un jeune homme, un militaire, qui demande à vous parler.


REYNOLDS, avec humeur.

Un militaire ! je ne peux pas, je n’y suis pas ; je travaille.


HANTZ.

Mais, monsieur… il est là, le voici.

(Frédéric entre.)

REYNOLDS.

Qui donc ?


HANTZ.

Ce jeune homme.


FRÉDÉRIC, à Reynolds.

Monsieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer.


REYNOLDS, sans se déranger.

Monsieur, je voudrais l’avoir pareillement, mais dans ce moment je suis occupé ; je commence un chapitre, si vous voulez attendre qu’il soit fini.


FRÉDÉRIC.

Ce n’est pas la peine, ne vous gênez pas, je ne tiens pas à vous parler.


HANTZ, lui offrant une chaise.

Alors, et si vous ne venez que pour le regarder, c’est plus facile.


FRÉDÉRIC.

Qu’est-ce qu’il dit celui-là ?


HANTZ.

Dam ! monsieur est assez curieux pour cela, et si vous le connaissez…


FRÉDÉRIC.

Du tout.


HANTZ.

Vous venez donc pour faire sa connaissance ?


FRÉDÉRIC.

En aucune façon, je ne viens pas pour lui, mais pour son appartement, qui est à louer pour quinze florins par mois, car j’ai vu écriteau.


HANTZ.

À louer ! notre appartement est à louer ? est-il possible, monsieur ?


REYNOLDS, toujours à travailler.

Hein ! qu’est-ce que c’est ?


HANTZ, lui criant aux oreilles.

Monsieur dit que notre appartement est à louer.


REYNOLDS.

Est-ce que je sais ? qu’il s’informe au docteur, c’est lui que cela regarde ; tout ce que je demande à monsieur, c’est de me laisser finir mon chapitre.


FRÉDÉRIC, parlant à Reynolds qui écrit toujours.

Volontiers, monsieur, car je vous avouerai franchement que je n’ai jamais rien compris à la science, quoique j’eusse un père qui en vendait ; c’est pour cela que je me suis fait militaire, carrière dans laquelle j’ose dire que j’ai eu quelque succès ; non pas à la guerre, nous n’en avons pas eu depuis 1814, mais dans toutes les garnisons où a séjourné le régiment de l’archiduc Charles, cité pour la précision de la manœuvre, et la rapidité des conquêtes. Il faut vous dire aussi que j’ai adopté un nouveau système, qui change toute la tactique… autrefois on faisait la cour aux jeunes personnes !… moi je m’adresse aux tantes, aux mères, aux aïeules, et autres ascendans maternels.

Air : L’amour qu’Edmond a su me taire.

Aux grand’mamans, par un trait de génie,
Je fais d’abord ma déclaration ;
Cela, chez nous, se nomme en stratégie,
L’art de tourner une position…
Car, pour réduire une place, je pense
Qu’un des moyens les plus sensés,
C’est d’attaquer les endroits sans défense,
Qui dès long-temps ne sont plus menacés.


Ce qui, jusqu’ici, m’a parfaitement réussi ; je suis à la veille d’épouser une riche héritière, grâce à la tante qui me protège, et comme il y a encore de grands parens à elle qui habitent cette maison, j’ai vu avec plaisir un appartement vacant (plus près de Reynolds et parlant plus haut.) parce que le voisinage… le rapprochement… vous comprenez ?…


REYNOLDS.

Ah ! que diable, monsieur, je n’ai pas encore fini mon chapitre, et vous êtes là à me déranger.


FRÉDÉRIC.

En aucune façon ; on est seulement bien aise, quand on veut sous-louer, de dire qui on est.


HANTZ.

Eh bien ! vous pouvez recommencer ; car il n’a pas entendu un mot.


FRÉDÉRIC.

Laisse-donc, nous nous entendons à merveille. (À Reynolds.) Et si au lieu de quinze florins par mois, monsieur veut me laisser l’appartement pour dix… (appuyant.) dix florins.


REYNOLDS, à Hantz qui est auprès de lui à sa gauche.

Qu’est-ce qu’il dit ?


HANTZ ET FRÉDÉRIC, criant ensemble.

Dix florins.


REYNOLDS, fouillant dans sa poche.

Eh ! si ce n’est que cela… tenez, monsieur, en voilà vingt-cinq, et faites-moi le plaisir de me laisser tranquille.


FRÉDÉRIC, s’appuyant sur la table, et jetant par terre un gros volume.

Qu’est-ce que c’est ?


REYNOLDS, se levant avec vivacité.

Ah ! mon Dieu ! mon Tacite qui est par terre !… mon Tacite, et toutes mes annotations.

(Il ramasse les papiers qui étaient dans le livre.)

FRÉDÉRIC, étonné.
Air de Turenne.

Quoi ! lui que rien n’étonnait ?…il s’irrite,
Parce que j’ai renversé ses bouquins !…


REYNOLDS.

Qu’osez-vous dire ? un bouquin ! mon Tacite !
Tous mes héros… mes empereurs romains !


FRÉDÉRIC, riant.

Ils sont à bas ! Sous les coups des Germains.


REYNOLDS, avec colère.

Ils sont à bas ! Sous les coups des Germains.
Ô barbarie ! ô Vandale ! ô délire !


HANTZ, cherchant à l’apaiser.

Quoi ! dans la chute de cet in-octavo ?


REYNOLDS.

Il me semblait assister de nouveau
À la chute du bas-empire.


Scène IX.

Les précédens ; SCHULTZ.

SCHULTZ.

Ah ! mon cher ami, que je vous embrasse !


REYNOLDS.

Et vous aussi, docteur ; tout le monde après moi.


SCHULTZ.

Je vous disais bien que ce ne serait pas long ; réjouissez-vous, tout va bien.


REYNOLDS.

Tout va mal, voilà mes notes sur Tacite qui sont dérangées, et Dieu sait ce qu’il me faudra de temps pour remettre tout en ordre.


SCHULTZ.

Vous avez le temps d’y songer, après votre mariage, qui est en bon train.


HANTZ, à Reynolds.

Votre mariage !… est-il possible !… vous vous mariez ?


REYNOLDS.

Eh ! oui ; par ordonnance du médecin.


SCHULTZ.

J’ai fait la demande, non pas à la mère, ce n’est pas elle qui a le plus de pouvoir ; je me suis adressé à l’oncle et à la tante, de qui cela dépend ; bonne famille, du crédit, de la considération ; on m’a fort bien accueilli. (Le secouant pour le faire écouter.) Vous entendez ?


REYNOLDS.

À la bonne heure !


SCHULTZ.

Mais maintenant on demande à vous voir.


REYNOLDS.

Dès que j’aurai remis en ordre mon Tacite.


SCHULTZ, avec impatience.

Et il faudra au moins huit jours pour cela.


REYNOLDS.

Huit jours !… il en faudra au moins quinze, et c’est monsieur qui en est cause.


SCHULTZ.

Il ne s’agit pas de monsieur, mais de la famille de votre prétendue, qui vous attend aujourd’hui à dîner, à sa maison de campagne, à six lieues de la ville.


REYNOLDS.

Moi, dîner en ville !


SCHULTZ.

Chez M. de Wurtzbourg, conseiller aulique ; rien que cela.

(Pendant ce temps Reynolds a pria une plume et écrit debout.)

FRÉDÉRIC, vivement à Schultz.

Comment ! monsieur le conseiller de Wurtzbourg ?


SCHULTZ.

Lui-même.


FRÉDÉRIC.

C’est une de ses nièces que monsieur va épouser ?


SCHULTZ.

Sa propre nièce, et il n’en a qu’une.


FRÉDÉRIC.

C’est ce que nous verrons.


SCHULTZ, à Reynolds.

Et quand vous connaîtrez la personne… c’est une surprise que je vous ménage. L’important maintenant est de partir ; car, pour aller dîner à la campagne, à six lieues d’ici, nous n’avons pas de temps à perdre, et il faut vous habiller ; entendez-vous ?


REYNOLDS, qui écrit toujours.

M’habiller, et pourquoi ?


SCHULTZ, à Hantz.

Ce serait trop long à lui expliquer. Préparons ses affaires, une toilette de prétendu ; linge blanc, bas de soie, habit neuf, s’il y en a ; car avec les philosophes et les penseurs, il faut penser à tout.

(Il entre avec Hantz dans la chambre de Reynolds.)

Scène X.

REYNOLDS, FRÉDÉRIC.

FRÉDÉRIC.

Il me tardait, monsieur, que nous fussions seuls.


REYNOLDS.

Et moi aussi ; plus je suis seul, et plus cela me convient.


FRÉDÉRIC, sèchement.

Je ne vous tiendrai pas long-temps ; cinq minutes seulement. (Reynolds tire sa montre.) Vous allez vous marier ?


REYNOLDS.

Oui, monsieur ; mon docteur le veut.


FRÉDÉRIC.

Vous épousez la nièce de M. de Wurtzbourg ?


REYNOLDS.

C’est le docteur qui s’est mêlé de cela.


FRÉDÉRIC.

Et moi, monsieur, je vous conseille de ne point passer outre.


REYNOLDS.

Je vous remercie bien de vos conseils. Mais vous me parlez là de mon mariage, je croyais que vous aviez à me parler de mon loyer.


FRÉDÉRIC, avec impatience.

Ah ! monsieur…


REYNOLDS, regardant toujours à sa montre.

Après cela vous m’avez demandé cinq minutes, et que nous les employions à parler de cela ou d’autres choses, cela revient au même.


FRÉDÉRIC.

Non, monsieur, c’est bien différent ; car vous saurez que j’aime celle qu’on vous destine, que j’ai même l’agrément de sa tante, qui me distingue particulièrement.


REYNOLDS.

C’est possible !… voyez le docteur ; moi, cela ne me regarde pas.


FRÉDÉRIC.

C’est selon ; car s’il faut vous le dire, j’ai quelques raisons de croire que je ne suis pas indifférent à la jeune personne.


REYNOLDS.

Monsieur, ce sont là des détails de ménage ; voyez le docteur, moi, je n’ai pas le temps, et je n’ose pas vous dire que les cinq minutes…


FRÉDÉRIC.

Eh bien ! monsieur, puisqu’il en est ainsi, je n’ai plus qu’un mot à vous dire. (Lui serrant la main.) Nous nous reverrons.


REYNOLDS, avec candeur.

Je ne demande pas mieux, quoique vous ayez eu tort de jeter par terre mon Tacite.


FRÉDÉRIC.

Je viendrai ici, demain, avec un ami.


REYNOLDS.

Ici, avec un ami ; je vous avouerai que cela me gênera un peu.


FRÉDÉRIC.

Préférez-vous que nous vous attendions ?


REYNOLDS.

Cela me convient mieux.


FRÉDÉRIC, le saluant.

À vos ordres ; voici mon adresse.

(Il sort.)

REYNOLDS, le saluant.

Vous êtes trop bon.

(Hantz portant les affaires de Reynolds qui se promène, pendant que Hantz le suit et lui présente ses vêtemens.)

Et certainement dès que je le pourrai… et si j’y pense, j’irai voir ce jeune homme.


HANTZ, le suivant.

Monsieur… voilà…


REYNOLDS, de même.

Il est mieux que je ne croyais ; et si ce n’est qu’il a les mouvemens trop Brusques…

(Il retourne prendre sa plume.)

HANTZ, le suivant toujours.

Mais, monsieur…


Scène XI.

Les précédens ; SCHULTZ.

SCHULTZ.

Eh bien ! partons-nous ? sommes-nous prêts ? Comment ! sa toilette même n’est pas commencée ?…


HANTZ.

Vous voyez ; j’attends que monsieur veuille s’y prêter un peu.


SCHULTZ.

Eh ! parbleu ! si tu le consultes, nous n’en finirons jamais. (Tirant Reynolds par le bras.) Allons, mon cher ami, allons, il faut nous hâter.

(Hantz lui ôte sa redingote ; puis Schultz le fait asseoir dans le fauteuil. Reynolds, tenant toujours sa plume et un papier, se prête à leurs soins. Il s’assied et pendant ce temps, Hantz lui ôte ses souliers, et lui met ses bas de soie qu’il attache à sa culotte courte.)

SCHULTZ, qui s’est assis auprès de la table, causant avec lui.

Vous avez terminé avez ce jeune homme ?


REYNOLDS, écrivant toujours sur son genou ou sur le dos de Hantz qui arrange sa chaussure.

Ah ! oui, il faudra que vous lui parliez… je n’ai pas trop compris ; aussi, je lui ai dit de s’entendre avec vous… Son adresse est la sur cette table.


SCHULTZ, lisant.

« Frédéric Stop, sous-lieutenant, au régiment de l’archiduc Charles. » Est-il possible !.. C’est le fils de votre ancien professeur…


REYNOLDS.

Du vieux père Daniel Stop, qui m’a appris musa, la muse.


SCHULTZ.

Et c’est à lui qu’ont été remis sans doute les 20, 000 florins ; car on m’a assuré que le fils du professeur était militaire, et justement dans ce régiment-là.


REYNOLDS.

Son fils ! je ne m’en serais jamais douté… Dieu veille sur son bonheur ! car il avait un honnête homme de père, un savant latiniste ; et je me souviens qu’autrefois, en troisième…

(On entend au dehors un bruit de tambour dans le lointain.)

Encore ce maudit tambour. (Il se lève vivement.) Il a juré de me poursuivre.


SCHULTZ.

Vous avez raison ; il n’y a pas moyen de rester à la ville. Dépêchons-nous, car nous avons six lieues à faire, et il est midi.

(Le tambour, qui était loin, s’approche de plus en plus, et Reynolds redouble ses crispations nerveuses, il jette sa plume et se promène avec colère. Hantz et le docteur l’aident à passer son habit.)


FINAL.
ENSEMBLE.
Air : Rataplan, rataplan (de madame Malibran).

REYNOLDS, SCHULTZ ET HANTZ.

REYNOLDS.

Ce tambour me met en fuite,
Rataplan, rataplan !

Il est toujours, rataplan,
À ma poursuite,
Rataplan, plan, plan, plan…
Il me déchire le tympan
Avec son maudit roulement,
Son roulement,
R r r r r rataplan, plan, plan, plan.


SCHULTZ ET HANTZ.

Rataplan, ce bruit l’irrite,
Rataplan, rataplan,
Et va soudain, rataplan…
Hâter sa fuite,
Rataplan, plan, plan, plan.
Dépêchons, partons à l’instant.
Dépêchons, on nous attend,
On nous attend, on nous attend,
R r r r r rataplan, plan, plan, plan.


SCHULTZ.

À partir que l’on s’apprête.


REYNOLDS.

Ne faudrait-il pas avant
M’occuper de ma toilette ?


SCHULTZ.

Elle est faite.Est-ce étonnant !


REYNOLDS, se regardant.

Elle est faite.Est-ce étonnant !


HANTZ.

Mon pauvre maître, quel présage !
Ainsi, je m’en doute bien,
Tout se fra dans son ménage,
Et sans qu’il y soit pour rien.


REPRISE DE L’ENSEMBLE.

REYNOLDS, SCHULTZ ET HANTZ.

REYNOLDS.

Ce tambour me met en fuite,
Rataplan, etc., etc., etc.


SCHULTZ ET HANTZ.

Rataplan, ce bruit l’irrite,
Rataplan, etc., etc., etc.

(Ils sortent tous trois.)


La toile tombe.

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME.

Le théâtre représente un riche salon dans la maison de campagne de M. de Wurtzbourg. Au fond, deux corps de bibliothèque en acajou. Porte à droite et à gauche, et au fond, porte donnant sur le jardin. À gauche de l’acteur, et sur le devant, une table sur laquelle sont plusieurs livres de toute espèce de format. À droite, et près de la porte, un petit guéridon.


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Scène PREMIÈRE.

Madame DE WURTZBOURG, M. DE WURTZBOURG ;
Ils entrent par le fond.

M. DE WURTZBOURG, froidement.

Et moi, madame de Wurtzbourg, je ne le veux pas.


MADAME DE WURTZBOURG, vivement.

Vous ne connaissez que ce mot-là.


M. DE WURTZBOURG, froidement.

C’est le seul pour gouverner.


MADAME DE WURTZBOURG.

Et avec cela, en ménage comme ailleurs, rien ne se fait.


M. DE WURTZBOURG.

C’est possible ; mais on gouverne. Et, je vous le répète, je ne veux point pour mari de ma nièce de votre M. Frédéric Stop.


MADAME DE WURTZBOURG.

Et qu’avez-vous à dire contre lui ?… Un jeune officier charmant.


M. DE WURTZBOURG.

Un fat qui veut se donner des manières françaises !… et vous le protégez parce qu’il vous fait la cour, parce que dans tous les bals il vous fait danser.


MADAME DE WURTZBOURG.

Non, monsieur ; mais parce qu’il est aimable, spirituel, léger…


M. DE WURTZBOURG.

Laissez-moi donc tranquille : la légèreté allemande m’assomme ; et je sais ce qu’elle pèse… car l’autre soir, en dansant avec vous, M. Stop m’a marché sur le pied.


MADAME DE WURTZBOURG.

Je vous demande aussi ce que vous veniez faire là, quand nous dansions le galop de Vienne.


M. DE WURTZBOURG.

Madame, madame, ne parlons pas de cela ; quoique conseiller aulique, je sais ce que je dis, j’y vois clair, trop clair peut-être. Je ne veux pas que M. Stop épouse ma nièce, c’est déjà bien assez de…


MADAME DE WURTZBOURG.

Qu’est-ce que c’est ?


M. DE WURTZBOURG.

De danser le galop de Vienne avec ma femme : cela jette de la déconsidération sur un conseiller aulique ; M. de Metternich n’aime pas cela.

Air des Deux Précepteurs.

Je crains que près de lui déjà
Cela ne me mette en disgrâce.


MADAME DE WURTZBOURG.

Si l’on destituait pour ça,
Que de maris seraient sans place !
Au contraire nous en voyons,
Que leurs femmes ont fait connaître,
Et qui ne seraient rien peut-être,
S’ils étaient demeurés garçons.


M. DE WURTZBOURG.

Qu’est-ce que c’est, madame, et que voulez-vous dire par là ?


MADAME DE WURTZBOURG.

Je dis… je dis que j’ai donné ma parole à M. Stop, que je lui ai donné des espérances.


M. DE WURTZBOURG.

Des espérances…


MADAME DE WURTZBOURG.

Que ma nièce devait réaliser. Et maintenant que lui répondrai-je ?


M. DE WURTZBOURG.

Vous répondrez que je ne veux pas, pour ma nièce, un militaire sans fortune.


MADAME DE WURTZBOURG.

Il en a, il a vingt mille florins.


M. DE WURTZBOURG.

Et d’où cela lui vient-il ?


MADAME DE WURTZBOURG.

Je l’ignore ; mais il les a : son notaire vous l’attestera.


M. DE WURTZBOURG.

Eh bien ! alors, vous lui direz toujours que je ne veux pas.


MADAME DE WURTZBOURG.

Et pourquoi ?


M. DE WURTZBOURG.

Parce que j’ai un autre parti qu’on m’a proposé, et que j’ai accepté, le seul et dernier héritier de la famille de Frankeinsten, et qui est, dit-on, si riche, que celui-là, j’espère, ne sera pas exigeant sur la dot.


MADAME DE WURTZBOURG.

C’est donc là le motif ?


M. DE WURTZBOURG.

Non, madame ; je veux le bonheur de ma nièce ; mais un bonheur qui ne me coûtera rien m’est doublement précieux ; et puis s’allier à un Frankeinsten, à un comte du saint-empire, cela fait bien, cela donne du relief à un conseiller aulique ; M. de Metternich aime cela.


MADAME DE WURTZBOURG.

Toujours M. de Metternich ; vous n’avez que lui en tête.


M. DE WURTZBOURG, la regardant.

Plût au ciel, madame, que je n’eusse pas autre chose en tête.


MADAME DE WURTZBOURG, avec impatience.

Eh ! monsieur !


M. DE WURTZBOURG.

Et puis enfin, madame, une dernière considération qui l’emporte sur toutes les autres : on assure que monsieur le comte est un savant très-distingué ; et moi qui suis membre de la société bibliographique de Vienne et de Berlin, correspondant de l’institut de Paris, je ne suis pas fâché d’ajouter à la masse des lumières que possède déjà la famille.


MADAME DE WURTZBOURG.

Et voilà pourquoi vous sacrifiez votre nièce ?


M. DE WURTZBOURG.

La sacrifier !


MADAME DE WURTZBOURG.

Oui, monsieur, car elle aime le jeune Frédéric, et vous contrariez son inclination, vous la forcez à épouser un vieillard.


M. DE WURTZBOURG.

Il a trente-trois ans.


MADAME DE WURTZBOURG.

Un homme ridicule.


M. DE WURTZBOURG.

Il a deux cent mille florins de rente.


MADAME DE WURTZBOURG.

Un crésus, en un mot, qu’elle ne peut aimer, quelle n’aimera pas ; et, malgré vous et M. de Metternich, vous verrez ce qui arrivera.


M. DE WURTZBOURG.

Taisez-vous, madame, taisez-vous ; car voici votre nièce.


MADAME DE WURTZBOURG.

C’est à elle que je m’en rapporte, monsieur ; et si vous voulez la consulter…


M. DE WURTZBOURG.

Je ne demande pas mieux.


MADAME DE WURTZBOURG.

Au fait, c’est elle que cela regarde.


Scène II.

Les précédens ; HÉLÈNE, entrant par le fond.

M. DE WURTZBOURG.

Approchez, ma chère Hélène, approchez ; d’où venez-vous ?


HÉLÈNE.

Du jardin, où je me promène depuis une heure… depuis mon arrivée.


M. DE WURTZBOURG.

Il me semble qu’elle a les yeux rouges.


HÉLÈNE.

Non, mon oncle.


MADAME DE WURTZBOURG.

Vous avez pleuré.


HÉLÈNE.

Un peu, mais sans raisons, sans motifs.


MADAME DE WURTZBOURG.

Pauvre enfant ! un pressentiment. Écoutez-moi, ma chère amie ; au dernier bal, où nous avons été ensemble à la ville, vous avez remarqué un jeune homme qui ne vous a pas quittée ?


HÉLÈNE.

Lequel, ma tante ?


M. DE WURTZBOURG.

C’est-à-dire qu’il y avait foule.


MADAME DE WURTZBOURG, à Hélène.

Un jeune officier de dragons, M. Frédéric Stop.


HÉLÈNE.

Ah ! oui, ma tante.


MADAME DE WURTZBOURG, à son mari.

Vous voyez. (À Hélène.) Vous avez dansé ensemble… Qu’en pensez-vous ?


HÉLÈNE.

Je ne sais, je ne l’ai pas regardé.


M. DE WURTZBOURG, à sa femme.

Vous l’entendez.


MADAME DE WURTZBOURG.

Nous disons toutes comme cela. (À Hélène.) Mais il faut, Hélène, ici parler franchement ; s’il se présentait pour mari ?


HÉLÈNE, à part.

Ah ! mon Dieu !


MADAME DE WURTZBOURG.

Et qu’il ne dépendît que de vous d’accepter, qu’est-ce que vous feriez ?


HÉLÈNE.

Je refuserais.


MADAME DE WURTZBOURG, avec colère.

Petite sotte !


M. DE WURTZBOURG, avec joie.

Ma chère nièce, voilà qui fait honneur à ton goût ; et tu as bien fait de parler avec franchise, parce que ce n’est pas nous qui voudrions jamais contraindre ton inclination. Et si au lieu de M. Stop, un jeune officier qui n’a rien que la cape et l’épée, il se présentait un homme de mérite, un homme riche et titré… M. le comte de Frankeinsten, par exemple, qui t’offrît sa main et sa fortune… qu’est ce que tu dirais ?


HÉLÈNE, lui prenant la main avec tendresse.

Oh ! mon bon oncle, je refuserais.


M. DE WURTZBOURG.

Qu’est-ce à dire ?


MADAME DE WURTZBOURG.

Cette chère enfant, elle a raison ; elle aimerait encore mieux M. Stop.


HÉLÈNE.

Du tout.


M. DE WURTZBOURG.

Elle préfère le comte.


HÉLÈNE.

En aucune manière, ni l’un ni l’autre.


MADAME DE WURTZBOURG.

Et qu’est-ce qu’il vous faut donc ?


M. DE WURTZBOURG.

Qu’est-ce que vous voulez ?


HÉLÈNE.

Rester comme je suis… Je ne veux pas me marier.


MADAME DE WURTZBOURG.

Et pourquoi, s’il vous plaît ?


HÉLÈNE.

Ah ! c’est que j’ai lu un livre… non, un cahier, sur lequel sont décrits avec tant de vérité tous les inconvéniens du mariage, que, depuis ce temps, je ne veux plus en entendre parler.


M. DE WURTZBOURG.

Eh bien ! par exemple !


HÉLÈNE.

Tenez, mon oncle, lisez plutôt. (Elle lui donne le cahier.) et vous, verrez vous-même les inconvéniens du mariage.


M. DE WURTZBOURG, saisissant avec colère le papier qu’il jette sur la table, à gauche.

Qu’est-ce que c’est que de pareilles niaiseries ? Croyez-vous que cela m’apprendra quelque chose ?… et que je ne sache pas depuis long-temps à quoi m’en tenir ?


HÉLÈNE.

Alors vous devez voir qu’il a raison. Et celui qui a écrit cela a tant de talent et de savoir, que j’ai toute confiance en lui.


Air : J’en guette un’petit de mon âge.

D’après ce que je viens de lire,
On aura beau me supplier,
J’aimerais mieux, s’il faut le dire,
Mourir que de me marier.
Oui, oui, ma tante, il dit dans son ouvrage,
Que de chagrin l’on meurt en s’épousant ;
Alors, autant faut mourir sur-le-champ,
On a de moins le mariage.


M. DE WURTZBOURG.

A-t-on jamais vu raisonnement pareil ? c’est votre tante qui vous suggère ces idées-là. Mais arrangez-vous ; j’ai donné ma parole au comte de Frankeinsten ; il doit venir aujourd’hui même, ici, à cette campagne, avec un ami qui fait ce mariage. J’entends qu’on le reçoive d’abord avec un air gracieux, heureux et joyeux. Après cela, nous verrons.


HÉLÈNE.

Mais, mon oncle…


M. DE WURTZBOURG.

Et s’il ne vous convient pas, si je suis obligé de retirer ma parole, je ne me mêle plus de votre avenir, et je vous renvoie à la ville chez votre mère.


HÉLÈNE, timidement et faisant la révérence en baissant les yeux.

Oui, mon oncle.


MADAME DE WURTZBOURG.

Pauvres femmes ! nous sommes toujours victimes de notre douceur et de notre soumission. (Bas a Hélène, en l’emmenant.) Venez, mon enfant : du courage, résistez, et je vous soutiendrai.

(Elle sortent par la porte latérale à droite.)

Scène III.

M. DE WURTZBOURG, seul.

En vérité, il me faut pour gouverner ma femme et ma nièce, plus de peine que M. de Metternich lui-même n’en a à mener tout le conseil. Il est vrai que dès qu’il faut donner un avis, ma femme est là qui parle, qui parle, tandis que nous autres conseillers, avec le ministre, quelle différence !…


Air du Piège.

Nous n’opinons que du bonnet,
Et qu’il recule, ou qu’il avance,
Depuis trente ans, sénat muet,
Nous gardons toujours le silence.

Et quelqu’esprit qu’on voie en lui briller,
À ce grand homme il faudrait, sur mon âme,
Autant de mal pour nous faire parler,
Que pour faire taire ma femme.


Scène IV.

M. DE WURTZBOURG, SCHULTZ, REYNOLDS.

M. DE WURTZBOURG, à Schultz.

Que c’est aimable à vous d’arriver de si bonne heure.


SCHULTZ, tenant Reynolds par la main, et s’apprêtant è le présenter à M. de Wurtzbourg.

Monsieur, nous nous sommes empressés mon ami et moi…

(Reynolds se dégage de la main de Schultz, et s’en va dans la galerie.)

M. DE WURTZBOURG.

Eh bien ! où est donc monsieur le comte ?


SCHULTZ.

J’ai l’honneur de vous le présenter. (Se retournant.) Eh bien !… (Retournant vers la porte.) Il est là dans cette galerie en contemplation devant des armures antiques, et devant une vieille gravure. (Il sort, et ramène un instant après Reynolds qu’il tient par la main, et lui dit :) C’est monsieur de Wurtzbourg, le conseiller aulique, votre oncle futur, que vous aviez tant d’impatience de voir.


REYNOLDS, vivement, allant à Wurtzbourg.

Ah ! monsieur !… que je vous fasse mes complimens… je suis enchanté, ravi…


SCHULTZ.

À la bonne heure, au moins : je ne l’ai jamais vu si expansif.


M. DE WURTZBOURG, s’inclinant.

Monsieur le comte c’est moi qui suis trop heureux de faire votre connaissance, et vous pouvez être assuré que moi et ma femme…


REYNOLDS.

Elle a deux cents ans, n’est-ce pas, pour le moins ?


M. DE WURTZBOURG.

Deux cents ans, ma femme ?…


REYNOLDS.

Non, la gravure que je viens de voir, là, dans votre premier salon.


M. DE WURTZBOURG.

C’est possible.


REYNOLDS.

J’en suis sûr, c’est une des secondes qui ait été faite en bois ; la première de toutes, qui est de Laurent Coster ou de Mentel, date de 1440.


M. DE WURTZBOURG.

Vous croyez ?


REYNOLDS.

Si j’y crois ! comme en Dieu… La vôtre, qui représente la bataille de Lépante, par Christophe Chrieger, doit être du seizième siècle.


M. DE WURTZBOURG.

C’est vrai.


REYNOLDS.

D’après cela, je vois que monsieur est un amateur, et je l’en estime davantage.


M. DE WURTZBOURG.

Certainement, votre estime m’est bien précieuse ; surtout d’après les projets d’alliance dont m’a parié notre ami commun, le docteur Schultz.


SCHULTZ.

Projet que monsieur le comte a accueilli avec ardeur, et il n’attend que le moment de pouvoir faire sa cour à ces dames, à madame de Wurtzbourg, et à votre aimable nièce.


M. DE WURTZBOURG.

Ces dames sont occupées à donner quelques ordres, et je suis désolé de ce qu’elles font attendre monsieur le comte.


REYNOLDS, qui pendant ce temps a regardé la bibliothèque.

Vous avez là une bibliothèque superbe.


M. DE WURTZBOURG.

Vous ne voyez rien ; je suis peu fort sur la gravure, mais pour ce qui est des livres, c’est différent, je suis membre de la société bibliographique de Berlin.


REYNOLDS, avec joie.

Il serait possible ! cette société qui a rendu de si grands services.


M. DE WURTZBOURG, avec complaisance.

« Quorum pars magna fui. »


REYNOLDS.

Du Virgile ! Touchez là. Dès qu’on parle la langue du pays… du pays latin, on est compatriote.


M. DE WURTZBOURG, lui rendant la poignée de main.

Mon cher compatriote… mon cher neveu.


REYNOLDS, allant à la table, et regardant les livres qui s’y trouvent.

Vous avez là de belles éditions.


M. DE WURTZBOURG.

Et de plus, une jolie nièce, je m’en vante ; vous la verrez.


REYNOLDS.

On peut donc voir.


M. DE WURTZBOURG.

Certainement.


REYNOLDS, examinant les livres.

Un beau Térence… un Plaute… un Pétrone magnifique.

(Prenant le livre et le montrant, à M. de Wurtzbourg.)


Air : Un homme pour faire un tableau.

Avec tous les fragmens nouveaux…
Grand Dieu ! quelle joie est la mienne !
Que ces caractères sont beaux !


M. DE WURTZBOURG.

Imprimés par Robert Estienne.


REYNOLDS.

Et c’est la bonne édition…
Voici ; page soixante-seize,
Ces deux fautes d’impression
Qui ne sont pas dans la mauvaise.


M. DE WURTZBOURG.

C’est juste… et nous pouvons vérifier… je l’ai là.


REYNOLDS, retournant à la table.

En vérité ! c’est un aimable homme que M. le conseiller ! toutes les éditions…


M. DE WURTZBOURG.

J’ai mieux que cela encore.


REYNOLDS, vivement.

Vraiment !


M. DE WURTZBOURG.

Une nièce dont les qualités et les attraits, unis à la modestie…


REYNOLDS, poussant un cri.

C’est magnifique ! admirable ! Tout ce que je désirais depuis long-temps… une bible primitive !


SCHULTZ.

La belle trouvaille !


REYNOLDS.

Barbares que vous êtes !… C’est de Guttemberg… Guttemberg lui-même ! l’inventeur de l’imprimerie… (À M. de Wurtzbourg.) Peut-on toucher ?


M. DE WURTZBOURG.

Certainement.


REYNOLDS, prenant la bible, et passant entre Schultz et M. de Wurtzbourg.

Ô chef-d’œuvre de l’esprit humain ! première pierre du monument éternel élevé par le génie à la civilisation du monde… (À Schultz.) Comment vous n’êtes pas ému, attendri ? Moi, mon cœur bat avec violence… en contemplant ces lettres presque usées, qui, semblables à des caractères magiques, ont chassé la barbarie, fait jaillir la lumière, propagé les bienfaits de la science, et rendu impérissables les produits du génie ! (À M. de Wurtzbourg.) Que vous êtes heureux, monsieur, de posséder un tel trésor… Moi, je donnerais tout au monde.


SCHULTZ.

Y pensez-vous ?


REYNOLDS.

Oui, oui, docteur ; vous le disiez ce matin ; c’est une belle chose que la fortune ; j’en sens maintenant tout le prix… et si je puis jamais acquérir une bible pareille.


M. DE WURTZBOURG.

Celle-là est à vous.


REYNOLDS.

Dites-vous vrai ?


M. DE WURTZBOURG.

C’est le présent de noce.


REYNOLDS, lui sautant au cou.

Ah ! mon oncle ! mon cher oncle !… Eh bien ! docteur, je sens que vous aviez raison, et que je m’habituerai au mariage.


SCHULTZ.

Vraiment !


REYNOLDS.

Tout ce que j’en vois jusqu’ici me semble si doux, si agréable. Des gravures, des livres ! je crois encore être chez moi, et puis un oncle charmant, un homme instruit, qui a de si belles éditions !


SCHULTZ, passant entre Reynolds et Wurtzbourg.

À merveille… c’est donc une affaire arrangée et conclue. Vous vous convenez tous les deux.


M. DE WURTZBOURG ET REYNOLDS.

Certainement.


M. DE WURTZBOURG.

Sauf le consentement de ma nièce…


REYNOLDS.

Pour cela, je ne m’en inquiète pas ; c’est l’affaire du docteur.


SCHULTZ.

Je réponds de tout.


M. DE WURTZBOURG.

Est-il possible !


SCHULTZ.

Allez seulement prévenir ces dames ; quant à moi, et puisque maintenant les paroles sont données, j’ai une visite à faire dans les environs. Vous me donnez bien jusqu’au dîner, n’est-il pas vrai ?

(Reynolds est allé à la bibliothèque.)

M. DE WURTZBOURG.

À merveille, je vais dans ce salon. Mais je crains de laisser seul monsieur le comte.


SCHULTZ.

Lui… il ne pense plus à nous… il est avec ses livres.


Air de la valse de Robin des Bois.

Il est capable, en lisant ce grimoire,
D’oublier tout, jusqu’au dîner… mais moi,
De l’estomac j’ai toujours la mémoire,
Et reviendrai, j’en donne ici ma foi,
À ses anciens il rend une visite,
Il croit les voir…Mais ce sont, en effet,


M. DE WURTZBOURG.

Il croit les voir…Mais ce sont, en effet,
D’illustres morts que sa main ressuscite.


SCHULTZ.

Il devrait bien me donner son secret.



ENSEMBLE.

M. DE WURTZBOURG ET SCHULTZ.

M. DE WURTZBOURG.

À mon bonheur encor je ne puis croire,
Un tel savant était digne de moi ;
Et pour ma nièce aujourd’hui quelle gloire !
Il faudra bien qu’elle accepte sa foi.


SCHULTZ.

Il est capable, en lisant ce grimoire,
D’oublier tout, jusqu’au dîner ; mais moi,
De l’estomac j’ai toujours la mémoire,
Et reviendrai, j’en donne ici ma foi.

(Wurtzbourg et Schultz sortent.)

Scène V.

REYNOLDS, seul.

Que je l’admire encore, et tout à mon aise ; mettons-nous là, sur cette table. (Il s’assied devant la table, pose la bible qu’il ouvre avec précaution.) C’est agréable d avoir un bibliophile dans sa famille ; c’est un avantage de plus que le docteur et moi n’avions pas compté dans tous ceux qu*offre le mariage. (Jetant les yeux sur le cahier que M. de Wurtzbourg a jeté à la seconde scène sur la table.) Tiens ! qu’est-ce que je vois là ! un cahier de mon écriture ! un écrit de moi ici ! Prodigieux ! (Lisant.) « Des inconvéniens du mariage. » (Il lit tout bas et s’interrompt.) Est-il possible (Il lit encore.) Voilà une foule d’argumens que j’avais totalement oubliés, et qui me semblent d’une force… (Lisant.) « Si ce qu’il y a de plus difficile au monde, est de trouver le bonheur pour soi, à plus forte raison quand il faut le chercher pour deux, pour trois, pour quatre… et indéfiniment… car, qui sait le nombre d’enfans dont on est menacé en mariage ?… Qui peut le prévoir ? »… Ce n’est pas moi assurément ; il n’y a rien à répondre à cela. (Lisant.) « Artiste, homme de lettres, savant, ta vie t’appartenait : elle ne t’appartiendra plus ; en perdant ton indépendance, tu perdras ton talent ; il sera absorbé, étouffé, anéanti par les détails et les tracas du ménage… et comment écouter l’inspiration du génie, quand la voix d’une femme en colère, quand les cris de vos enfans au berceau vous poursuivent jusque dans le silence du cabinet. ? » C’est, ma foi, vrai, et je n’y avais jamais pensé. (Il se lève avec agitation.) Des enfans !… cela doit crier, depuis leur naissance, depuis le berceau ; et quand ils sont malades, quand ils font des dents… (Se promenant vivement.) Effroyable ! effroyable à imaginer ! et cette idée-là seule me donne mal à la tête. (Parcourant le cahier) « La coquetterie, les assemblées, les bals. Tu mèneras ta femme au bal, ou tu passeras pour un mauvais mari. » C’est vrai. « Et si tu l’y conduis, tu ne dormiras pas. » C’est vrai. « Et si tu la fais conduire par d’autres, tu dormiras encore moins, la jalousie troublera ton sommeil… » C’est vrai, très vrai. Le mariage est donc une insomnie, un cauchemar perpétuel !… et moi qui ne me marie que pour finir mon grand ouvrage. Travaillez donc quand on n’a pas dormi ! (Il jette le cahier sur le guéridon à droite.) Quel bonheur qu’il soit encore temps. Car enfin si je n’avais retrouvé ce papier-là que le lendemain de mes noces, jugez de ce qui serait arrivé…


Scène VI.

HANTZ, REYNOLDS.

HANTZ, entrant mystérieusement.

Ah mon maître ! mon cher maître ! vous voilà. Je voudrais bien vous parler.


REYNOLDS.

C’est facile.


HANTZ.

Je le sais bien, mais le difficile, c’est que vous m’écoutiez… et cependant il y va de votre bonheur.


REYNOLDS.

Qu’est-ce que c’est ?


HANTZ.

Vous m’avez appris ce matin votre mariage, et je n’ai rien dit, parce qu’avec vous, il n’y a pas moyen… mais cette nouvelle-là m’a donné pour vous le frisson, depuis les pieds jusqu’à la tête.


REYNOLDS.

Et pourquoi ?


HANTZ.

Je me disais : Monsieur qui ne pense à rien, ne pensera jamais qu’il est marié.


REYNOLDS.

Je ne pense à rien !…


HANTZ.

Non, monsieur, car ce matin encore, au moment où nous descendions l’escalier, vous êtes remonté pour prendre votre Tacite.


REYNOLDS.

Oui ; je l’ai là, dans ma poche.


HANTZ.

Non, monsieur, il est là dans la mienne. Mais vous, c’est votre pantoufle que vous avez ramassée à la place, et emportée par mégarde.


REYNOLDS, la regardant avec étonnement.

C’est singulier !


HANTZ.

Et je vous prie même de me la rendre, parce que ça me dépareille…


REYNOLDS.

Tiens, mon garçon, voilà tout ce que j’ai de pantoufles sur moi.


HANTZ.

Jugez d’après cela seul si vingt fois par jour vous n’oublierez pas votre femme, et elle de son côté, n’aurait pas non plus grand’peine à vous oublier… d’après surtout ce que je viens d’entendre.


REYNOLDS.

Et qu’as-tu entendu ?


HANTZ.

J’étais dans le jardin, caché par une treille, lorsque deux, personnes sont venues s’asseoir de l’autre côté, et j’ai reconnu la voix de ce jeune homme qui voulait ce matin louer votre appartement.


REYNOLDS.

M. Frédéric Stop, le fils du professeur.


HANTZ.

Il causait avec la maîtresse de la maison, madame de Wurtzbourg, et il était question de vous. Il paraît que cette femme-là vous en veut, et ne peut pas vous souffrir.


REYNOLDS.

Après…


HANTZ.

Et l’officier disait en vous apostrophant :

Air : Ces postillons sont d’une maladresse.

« Puisque tu tiens à former cette chaîne,
« Maudit savant ! par moi tu trouveras,
« Auprès de ta nouvelle Hélène,
« Le sort heureux d’un nouveau… Ménélas. »
Qu’est qu’ça veut dir’? je ne le comprends pas.


REYNOLDS.
Moi, je comprends.Tremblez ; car, je le gage,

HANTZ.

Moi, je comprends.Tremblez ; car, je le gage,
On vous prépare encor quelques échecs :
C’est du nouveau.Du tout ; ancien usage,


REYNOLDS.

C’est du nouveau.Du tout ; ancien usage,
Renouvelé des Grecs.

Et tu dis donc qu’il a l’air bien amoureux ?


HANTZ.

Oui, monsieur.


REYNOLDS.

Pauvre jeune homme ! et tu dis que la tante ne veut pas de moi pour son neveu, et qu’elle me déteste ?


HANTZ.

Oui, monsieur.


REYNOLDS.

Pauvre femme !


HANTZ.

Et qu’est-ce que vous dites à cela ?


REYNOLDS, froidement.

Rien.

(Il va s’asseoir devant la table et écrit.)

HANTZ.

Comment ! est-ce que vous allez vous remettre à travailler, après ce que je viens de vous apprendre ?


REYNOLDS.

Non, j’écris à la tante que je ne veux pas faire leur malheur à tous, et que je renonce au mariage.


HANTZ.

Ah ! que c’est bien à vous… (Voyant que Reynolds écrit une autre feuille.) Et qu’est-ce que vous écrivez encore là ?… Excusez, c’est que j’ai toujours peur de quelque distraction.


REYNOLDS.

Au jeune officier… à M. Stop… pour lui dire que je renonce en sa faveur à tous mes droits.


HANTZ.

Quelle générosité !


REYNOLDS, écrivant toujours.

Je n’y ai pas de mérite ; car c’est maintenant dans mon intérêt et dans mes principes. Hantz, as-tu été marié ?


HANTZ.

Oui, monsieur, il y a bien long-temps ; du temps où j’étais bedeau et suisse à Cologne, et j’étais bien malheureux.


REYNOLDS, écrivant toujours.

Ta femme avait donc un amant ?


HANTZ.

Non, monsieur… elle en avait deux.


REYNOLDS, laissant tomber sa plume.

C’est étonnant. (Cherchant son cahier et se rappelant qu’il l’a jeté sur le guéridon ; il le montre à Hantz, en lui disant.) Donne-moi ce cahier. (Hantz le lui apporte.) C’est un nouvel argument que je te devrai, et que je veux y inscrire. Mais auparavant porte cette lettre à madame de Wurtzbourg, et l’autre à M. Frédéric Stop.


HANTZ.

Soyez tranquille, je n’y manquerai pas, et ils l’auront dans un instant.

(Il fait quelques pas vers la porte.)

REYNOLDS, qui est prêt à écrire sur son cahier.

Tu as dit deux ?


HANTZ, s’arrêtant et revenant auprès de Reynolds.

Oui, monsieur, le loueur de chaises et le sonneur de cloches.


REYNOLDS.

Le sonneur…


HANTZ.

Tout le monde vous le dira ; cela a fait assez de bruit dans la ville. Je vais porter vos deux lettres.

(Il sort.)

Scène VII.

HÉLÈNE, REYNOLDS, à la table.

HÉLÈNE, entrant avec crainte par la porte à gauche.
Air de Galope (de Madame Malibran.)

Que mon cœur est ému !
Pour voir ce prétendu,
L’on me cherche, on m’appelle,
Et j’ai fui
Jusqu’ici ;
Car d’avance pour lui

Je ressens une haine mortelle.

REYNOLDS.

Maintenant, il le faut,
Quittons-les au plus tôt…


HÉLÈNE.

Pour calmer ma frayeur et ma peine,..
Je n’ai pas un ami,
Pas un seul, aujourd’hui.


REYNOLDS, se levant et voyant Hélène.
Ah ! grands dieux ! qu’ai-je vu ? c’est Hélène !


ENSEMBLE.

HÉLÈNE, REYNOLDS.

HÉLÈNE.

Quoi ! c’est vous que je vois près de moi, dans ces lieux ?
Quel bonheur, mon cher maître !
C’est vous que j’appelais et qu’imploraient mes vœux,
Et soudain je vous vois apparaître.


REYNOLDS.

Ô hasard étonnant ! c’est elle, dans ces lieux,
Que je vois apparaître !

Et du trouble soudain que j’éprouve à ses yeux,
Je ne puis encore être le maître.


HÉLÈNE.

Qui se serait attendu à vous trouver ici, dans cette campagne ?… et que vous faites bien d’arriver pour me défendre, me protéger. Imaginez-vous qu’on veut me faire épouser un homme très riche, que je déteste ! que j’abhorre !


REYNOLDS, avec intérêt.

Et qui donc ?


HÉLÈNE.

Le comte Frankeinsten.


REYNOLDS, stupéfait.

Est-il possible !… est-ce que c’est vous, Hélène, qui êtes la nièce de M. de Wurtzbourg ?


HÉLÈNE.

Hélas ! oui.


REYNOLDS, la regardant avec émotion.

Je n’en puis revenir encore. (Tristement.) Et vous détestez ce pauvre comte, sans le connaître ?


HÉLÈNE.

Certainement.


REYNOLDS.

Et quand vous le connaîtrez !


HÉLÈNE.

Ce sera bien pire encore.


REYNOLDS.

Et pourquoi ?


HÉLÈNE.

Parce que je ne veux ni de son titre, ni de sa fortune. Je ne veux pas me marier, car je me suis promis de suivre vos conseils, de n’avoir pas d’autre opinion que la vôtres et comme je la connais maintenant, comme je l’ai lue dans ce cahier….

(Montrant le cahier qui est sur la table.)

REYNOLDS.

Ah ! vous avez lu ?…


HÉLÈNE.

Oui, monsieur ; et puisque vous êtes opposé au mariage…


REYNOLDS.

Certainement, je le suis ; mais il se peut que des gens de mérite soient d’un avis contraire, car sur ce chapitre-là, voyez-vous, on peut dire : oui et non.


HÉLÈNE.

Vous avez dit : non, c’est écrit ; et j’aurai bien mauvaise idée de vous, si vous changiez du soir au matin.


REYNOLDS.

Le ciel m’en préserve ! mais pour vous faire ma confidence, je vous avouerai, Hélène, que je suis moi-même dans un grand embarras… car on veut aussi me marier.


HÉLÈNE.

Ah ! par exemple, j’espère que vous refuserez aussi.


REYNOLDS.

Il n’y a qu’un instant, j’y étais décidé.


HÉLÈNE.

À la bonne heure… c’est bien… il faut du caractère.


REYNOLDS.

Et maintenant que la réflexion me vient, il me semble qu’il en est du mariage, comme de toutes les choses d’ici-bas, qui ont toutes leur bon et leur mauvais côté ; de sorte que celui qui en dit du mal n’a pas tort, et celui qui en dit du bien a raison.


HÉLÈNE, avec dépit.

Et vous, monsieur, qu’est-ce que vous dites ?


REYNOLDS.

Je dis que ce peut être la source de tous les biens, comme de tous les maux ; et qu’alors il s’agit seulement de bien choisir.


HÉLÈNE.

Et comment ?


REYNOLDS.

En cherchant quelqu’un dont le caractère convienne à nos bonnes qualités, et surtout à nos défauts ; car nos défauts sont une partie essentielle de nous-mêmes, dont nous ne voulons pas nous séparer même en ménage ; et vous qui connaissez les miens, voyons, Hélène, qu’est-ce que vous me conseillez ?


HÉLÈNE.

De rester comme vous êtes.


REYNOLDS, soupirant.

Je m’en doutais.


HÉLÈNE.

Oui, monsieur, vous êtes trop difficile à marier, il vous faudrait une femme exprès.


REYNOLDS, soupirant.

C’est ce que je me disais.


HÉLÈNE.

Une femme douce et bonne, et pas très jolie, cela ne servirait à rien.


Air : Vos maris en Palestine.

Pas d’esprit, c’est inutile ;
Car vous en avez pour deux ;
Mais pourtant assez habile
Pour éloigner de vos yeux
Du ménage les soins fâcheux.
D’une femme ayant la tendresse,
Et d’un homme l’amitié,
Que tout son temps soit employé
À vous faire oublier sans cesse,
Que vous êtes marié.


REYNOLDS.

C’est vrai ; voilà justement ce qu’il me faut.


HÉLÈNE.

Il faut encore que, sans vous suivre dans les hautes régions de la science, elle puisse cependant s’intéresser à vos études ; prendre part à vos succès ? s’enorgueillir de votre gloire… (Se rapprochant de lui.) Et puis, parler avec vous de votre grand ouvrage.


REYNOLDS.

C’est cela, c’est bien cela.


HÉLÈNE.

Une femme enfin qui, connaissant la bonté de votre cœur, ne s’offensât point des singularités de vos manières, et consentît à être, après l’étude, ce que vous aimeriez le mieux.


REYNOLDS, vivement.

Non, non ; elle avant tout, avant tout au monde. Oui, voilà la femme qu’il me faudrait ; et vous croyez, Hélène, que je ne pourrai jamais en rencontrer une pareille ?


HÉLÈNE.

Je ne sais.


REYNOLDS.

Vous n’en connaisses pas ?


HÉLÈNE, baissant les yeux.

Une peut-être… (Vivement.) Mais c’est impossible, il ne faut pas y penser.


REYNOLDS.

Et pourquoi donc ?


HÉLÈNE.

Parce qu’on la destine à ce comte de Frankeinsten que je ne puis souffrir.


REYNOLDS, transporté.

Est-il possible ! ah ! je suis trop heureux ! et après un tel aveu, apprenez, ma chère Hélène…

(Dans ce moment, Frédéric, entrant brusquement, se jette dans les bras de Reynolds et l’embrasse.)

Scène VIII.

HÉLÈNE, FRÉDÉRIC, REYNOLDS.

FRÉDÉRIC.

Ah ! monsieur, que de bontés, et comment vous remercier…


REYNOLDS, à part, avec embarras.

Dieu !… celui-là auquel je ne pensais plus.


FRÉDÉRIC.

Après la lettre que je viens de recevoir de vous, cette lettre si généreuse…


REYNOLDS, lui faisant signe.

Il suffit, monsieur, il suffit ; nous allons parler de cela. (Passant au milieu, à Hélène.) Vous, ma chère Hélène, allez trouver votre oncle, il vous dira, il vous expliquera… moi, je ne peux pas, j’ai à causer avec monsieur ; mais en attendant, qu’il passe chez le notaire, et fasse dresser le contrat à l’instant même.


HÉLÈNE.

Mais qu’est-ce qu’ils ont donc ?


Air : Dieu tout puissant par qui le comestible.
Que veut-il dire ?… un contrat ! pourquoi faire ?

FRÉDÉRIC.

Oui, grâce à lui, nous voilà tous d’accord…
Mais se mêler de tout, jusqu’au notaire,
Que de bontés !… ah ! vraiment c’est trop fort.


HÉLÈNE.

D’où vient ce trouble ?… est-ce de la folie
J’en perds la tête et je n’y comprends rien.


REYNOLDS.

Ni moi non plus ; mais quand on se marie,
C’est ce qu’il faut, pour, que tout aille bien.


ENSEMBLE.

REYNOLDS, HÉLÈNE, FRÉDÉRIC.

REYNOLDS.

Que le cher oncle aille chez le notaire,
Et point de dot… il peut garder son or !
Elle est à moi ! quel trésor sur la terre
Pourrait payer un semblable trésor ?


HÉLÈNE.

Comme il s’empresse ! un contrat… un notaire…
De résister plus long-temps j’aurais tort ;
Pareille ardeur de sa part doit me plaire,
Et sans regret je lui livre mon sort.


FRÉDÉRIC.

Ah ! le beau trait ! et songer au notaire !
Quel homme aimable et combien j’avais tort,
Moi qui voulais le traiter en corsaire,
C’est de ses mains que j’obtiens ce trésor.

(Hélène sort.)

Scène IX.

REYNOLDS, FRÉDÉRIC.

REYNOLDS, avec embarras.

En vérité, mon cher monsieur Stop, vous me voyez confus.


FRÉDÉRIC.

C’est moi qui le suis !… me céder tous vos droits ! vous engager solennellement à renoncer à la main d’Hélène, et vous occuper même du notaire et du contrat.


REYNOLDS, avec embarras.

C’est-à-dire, monsieur, il faut que vous sachiez…


FRÉDÉRIC.

Je n’y pouvais croire ; mais c’est bien écrit, c’est signé de votre main, et je vais vous devoir mon bonheur.


REYNOLDS, avec embarras.

Certainement, mon cher ami, je voudrais qu’il en fût ainsi ; mais ça n’est plus possible.


FRÉDÉRIC.

Qu’est-ce à dire ?… quand j’ai vôtre promesse.


REYNOLDS.

Je ne dis pas non ; c’est moi qui ai tort… j’ai agi comme un fou…, comme un étourdi… mais quand j’ai renoncé à ma femme, je ne l’avais pas vue encore, je croyais que c’était une autre.


FRÉDÉRIC.

Cela n’y fait rien.


REYNOLDS.

Cela fait beaucoup ; il y avait erreur en la personne, error in persona… et tous les jurisconsultes du monde vous diront que cela annule une promesse… pactum annihilat


FRÉDÉRIC.

Peu m’importe ; quand on m’engage, il faut tout prévoir…


REYNOLDS.

Je ne pouvais pas prévoir que je plairais, qu’on m’aimerait ; vous conviendrez vous-même que c’était impossible.


FRÉDÉRIC, avec dépit.

Ah ! l’on vous aime, vous !


REYNOLDS.

Oui, mon cher ami ; ce n’est pas ma faute, et j’en appelle ici à votre générosité, à votre conscience… vous êtes jeune, joli garçon, un beau militaire, vous ne manquerez jamais de femmes qui se prendront de belles passions pour vous, tandis que moi, c’est bien différent.

Air du Baiser au porteur.

Peut-être au monde il n’en est q’une
Qui veuille me donner son cœur ;
Laissez-moi mon humble fortune,
Cela vous portera bonheur.
L’amour de vingt autres maîtresses
Paîra cet effort généreux…

Le ciel, dit-on, augmente nos richesses,
Quand nous donnons aux malheureux.

Ainsi, vous rendez ma promesse.


FRÉDÉRIC.

Non, monsieur.


REYNOLDS.

Je ne ferai plus valoir qu’une seule considération ; je me marie par ordonnance du médecin : il y va de mon existence, de ma raison.


FRÉDÉRIC.

Cela ne me regarde pas, j’ai votre promesse.


REYNOLDS.

Eh bien ! monsieur, je n’aurais jamais osé le dire ; mais puisque vous m’y forcez… il faut donc vous avouer que je suis amoureux… oui, moi, amoureux !… j’aime Hélène, et je ne la céderai ni à vous, ni à personne.


FRÉDÉRIC.

C’est ce qui vous trompe ; car vous allez renoncer à sa main, où vous vous battrez.


REYNOLDS.

Ni l’un ni l’autre ; je ne renoncerai pas à Hélène, parce que c’est contraire à mon bonheur ; et je ne me battrai pas, parce que c’est contraire à mes principes et à mes habitudes.


FRÉDÉRIC.

Ah ! vous ne vous battrez pas !… eh bien ! attendez-vous à me trouver partout sur vos pas, vous flétrissant du nom de lâche, d’infame… déclarant que tous vos savans ne sont qu’un tas de poltrons.


REYNOLDS, furieux à son tour.

Les savans ! qu’est-ce que vous dites des savans ?… M’insulter, passe, je n’y prendrai pas garde… mais s’attaquer à la faculté, à la science !… voila un outrage qui passe les bornes, et dont moi-même je vous demanderai raison.


FRÉDÉRIC.

Soit, je suis tout prêt ; votre arme ?


REYNOLDS.

Ce que vous voudrez.


FRÉDÉRIC.

Le pistolet.


REYNOLDS.

Je l’aime autant, il n’y a qu’une gâchette à tirer.


FRÉDÉRIC.

À cinq heures, dans l’allée au bord de l’eau.


REYNOLDS.

J’y serai.


FRÉDÉRIC.

Votre témoin ?


REYNOLDS.

Mon médecin.


FRÉDÉRIC.

C’est plus prudent.


REYNOLDS.

Au revoir.


FRÉDÉRIC.

Au revoir.

(Il sort.)

Scène X.

REYNOLDS, seul.

S’attaquer à l’Université !… il croit donc que parce qu’on est savant, parce qu’on sait le grec et le latin, on n’a ni âme, ni courage !… à cette idée seule, le sang m’est remonté vers le cœur, et me bout dans les veines, comme à dix-huit ans… jamais je n’ai eu plus de force, plus d’existence… Le docteur a raison ; j’avais besoin de distractions… un mariage… un duel… cela m’était nécessaire ; et puis me battre pour elle, comme un jeune homme, c’est bien… ça fait plaisir… je combattrai pro aris et focis, pour mes foyers, pour ma femme, pour mes enfans. (S’arrêtant et réfléchissant.) Ah ! diable !… mes enfans, je n’en ai pas encore… et ma femme, cette chère Hélène !… si j’étais tué, je ne pourrais pas l’épouser !… et mes travaux commencés, et mon grand ouvrage, il ne sera donc pas terminé… ah ! je sens toute ma résolution qui m’abandonne… et ce pauvre docteur qui m’avait ordonné tout cela pour ma santé !… Allons, allons, chassons ces idées-là… et comme il faut tout prévoir, ne sortons pas de ce monde comme un étourdi, et sans mettre un peu d’ordre dans mes affaires.

(Il va s’asseoir à la table et écrit.)

Scène XI.

HANTZ, REYNOLDS, qui écrit.

HANTZ.

Monsieur, j’ai remis vos deux lettres ; celle du jeune officier, je la lui ai donnée à lui-même.


REYNOLDS, écrivant toujours.

Je le sais.


HANTZ.

Pour madame de Wurtzbourg, elle venait de sortir ; mais on a mis le billet sur sa cheminée, et elle va le trouver en rentrant… Vous m’entendez.


REYNOLDS.

Oui.


HANTZ.

C’est que quand vous êtes à écrire… J’ai aussi à vous dire de ne pas oublier qu’on dîne à cinq heures et demie.


REYNOLDS.

C’est bon ; j’irai auparavant me promener au bord de la rivière.


HANTZ.

Cela fera bien, cela vous donnera de l’appétit… Voilà ce que vous devriez faire plus souvent.


REYNOLDS.

Va me chercher des pistolets.


HANTZ.

Pour vous promener ?


REYNOLDS.

Oui.


HANTZ.

Et où voulez-vous que j’en trouve ?


REYNOLDS.

Dans la galerie de monsieur le conseiller… j’en ai vu.


HANTZ.

Ah ! oui, des armures antiques… C’est comme objet d’art… Je comprends, quelque dissertation qu’il veut faire.

(Il sort.)

REYNOLDS, écrivant toujours.

Comme cela ils ne m’oublieront pas… Cachetons ce papier, et laissons-le sur cette table, à l’adresse du conseiller ; et s’il m’arrive quelque malheur, ce qui est probable, car ce jeune homme doit être plus habile que moi pour… (Il fait le geste de tirer le pistolet.) Ah ! s’il, m’avait défié… (Il fait le geste d’écrire.) en grec ou en latin…


HANTZ, rentrant avec deux énormes pistolets.

Voilà… ils sont fameux.


REYNOLDS, se lève, et prend les pistolets.

C’est bien. (Les regardant.) Millésime de 1638… Cela a servi peut-être au siège de Vienne, ou à la bataille de Nuremberg.

(Il les met dans sa poche.)

HANTZ, à part.

Dans ce cas-là, ils n’ont pas été nettoyés depuis. (Haut à Reynolds.) Eh bien ! vous les mettez dans votre poche ?


REYNOLDS.

Oui : dès que le docteur rentrera, tu lui diras que j’ai besoin de lui, et que je l’attends à cinq heures, dans l’allée au bord de l’eau, où je vais de ce pas.


HANTZ.

Oui, monsieur ; mais vous aurez le temps de l’attendre ; car il n’est encore que quatre heures.


REYNOLDS.

Tu as raison ; qu’est-ce que je ferai d’ici-là, à me promener en long et en large ?… Ah ! je travaillerai à mon grand ouvrage ; il ne faut jamais perdre de temps. Donne-moi ces livres que j’ai vus sur la table… Les trois premiers sont les campagnes de Gustave-Adolphe ; et j’aurai besoin de les consulter (Hantz les lui apporte, et il les met dans sa poche.) J’ai vu aussi la-bas les guerres des Hussites et des Anabaptistes, donne-les moi ; cela me sera nécessaire. (Hantz les lui apporte, il en met dans les poches de son habit, et il en tient un de chaque main.) Ah ! et puis j’oubliais ces deux in-folio, le procès de Jean Hus, devant le concile de Constance ; cela m’est indispensable.


HANTZ.

Et votre Tacite que j’avais là.


REYNOLDS.

Donne toujours, ça ne peut jamais nuire.


Air : Amis, voici la riante semaine.

Jusqu’à la fin il faut qu’on étudie…
Pour moi, la fin peut-être n’est pas loin.

(Réfléchissant.)

Livre chéri, compagnon de ma vie,
Dans ce combat tu seras mon témoin !

J’ai, près de toi, l’habitude de vivre,
Et si le sort vient à trahir mon bras,
Jusqu’au tombeau c’est à toi de me suivre,
Mon vieil ami ne nous séparons pas.


(Il sort, tenant des in-folio sous chaque bras, des livres dans les mains et plein les poches.)

Scène XII.

HANTZ, HÉLÈNE et M. DE WURTZBOURG,
qui entrent par la droite.

HÉLÈNE, en entrant.

Moi ! sa femme !… moi comtesse ! est-il possible !


M. DE WURTZBOURG, à Hantz.

Mon ami, où donc est votre maître ?


HANTZ.

Il sort à l’instant.


M. DE WURTZBOURG, allant a la porte et le voyant partir.

Monsieur le comte… monsieur le comte… il ne m’entend pas… Où va-t-il donc ?


HANTZ.

Il va se promener.


M. DE WURTZBOURG.

Ainsi chargé !


HÉLÈNE, regardant aussi par la porte.

On dirait d’une bibliothèque ambulante.


M. DE WURTZBOURG.

C’est que je lui apportais, selon son désir, cet acte tout dressé, et qu’il voulait avoir, disait-il, et vite, et vite…


HANTZ.

Si monsieur veut, je lui porterai, car je sais où il va… au bord de la rivière, où il attend le docteur.


Air : Plus on est de fous plus on rit.

Pour des recherch’scientifiques
Il est parti ; car sous son bras
Il a des pistolets antiques,
Et des livres du haut en bas.
Il en a deux ou trois douzaines,
Et Dieu sait comme il s’divertit.

Car de savans il a ses poches pleines ;
Plus on est de fous, plus on rit.

(Il sort.)

M. DE WURTZBOURG.

A-t-on jamais vu une pareille originalité ?


HÉLÈNE.

C’est son caractère… Aussi, mon oncle, il faut le laisser faire, et ne jamais le contrarier. Mais rassurez-vous, il n’est pas toujours ainsi, il ne lit pas toujours, il parte quelquefois… le tout est de le faire parler… et si vous aviez vu tout à l’heure…


M. DE WURTZBOURG.

Oh ! je ne doute pas que près de toi il ne s’anime. Mais à propos de paroles, voilà ma femme, et je ne serai pas fâché de jouir de son dépit, en voyant le contrat signé.


Scène XIII.

Les précédens ; madame DE WURTZBOURG, SCHULTZ, FRÉDÉRIC.

MADAME DE WURTZBOURG, entrant en causant avec Schultz.

Oui, docteur, voici un billet qu’il vient de m’envoyer, et par lequel il renonce de lui-même à la main de ma nièce.


HÉLÈNE.

Lui !


M. DE WURTZBOURG.

Je ne puis le croire.


FRÉDÉRIC, bas à madame de Wurtzbourg.

Et moi, je m’en doutais ; mes menaces ont fait de l’effet… le savant a eu peur.


SCHULTZ.

Un refus… une rupture ! après le mal que je me suis donné !… Comment ! le mariage était conclu, convenu et arrangé, je le quitte pour une heure seulement… et à mon retour, tout est brouillé, tout est rompu !… C’est ce que nous verrons.


HÉLÈNE.

Tout est fini !… il n’y a plus d’espoir.


SCHULTZ.

Pour nous autres médecins, il y en a toujours… Mais qu’est devenu le malade ?… qu’on le voie, qu’on s’explique… Où est-il ?


M. DE WURTZBOURG.

Au bord de la rivière, avec des livres.


HÉLÈNE.

Et des pistolets.


SCHULTZ.

Lui ? des pistolets !


FRÉDÉRIC.

Ah ! mon Dieu ! est-ce qu’il m’attendrait ?… j’y cours.


SCHULTZ.

Et pour quoi faire ?


FRÉDÉRIC.

Pour nous battre… ils m’a donné rendez-vous. Et si, comme je l’espérais, il ne renonce pas à la main de mademoiselle, nous allons voir…


SCHULTZ.

Nous allons voir…


FRÉDÉRIC, passant entre madame de Wurtzbourg et Schultz.

Oui, docteur, car c’est vous qu’il a choisi pour son témoin.


SCHULTZ.

Moi son témoin, et vous son meurtrier !… Vous le fils de son ancien ami ! vous qu’il a comblé de ses bienfaits.


FRÉDÉRIC.

Moi, monsieur ; je vous assure que j’ignore…


SCHULTZ.

Oh ! sans doute ; il ne fait pas de bruit de ses bonnes actions, il les cache à tous ceux qui en sont l’objet… Mais moi je les sais, je sais les vingt mille florins déposés chez un notaire pour le fils de son vieux professeur.


FRÉDÉRIC ET TOUT LE MONDE.

Que dites-vous ?


SCHULTZ.

Que c’est moi qui les ai portés, que c’est moi qu’il en avait chargé ; car ce jour-là aussi, j’étais son témoin.


FRÉDÉRIC.

Ah ! monsieur !… comment reconnaître ?…


SCHULTZ.

En venant avec moi lui demander pardon… Venez, courons !


Scène XIV.

Les précédens ; HANTZ, paraissant au fond du théâtre, pale et défait ; il porte le chapeau de son maître, ses pistolets, et les deux volumes des anabaptistes.

HANTZ.

Il est trop tard, monsieur le docteur, il n’est plus temps ; mon pauvre maître !…


SCHULTZ.

Qu’est-ce que cela signifie ?


HANTZ.

Un moment de désespoir, il s’est jeté à l’eau.


HÉLÈNE.

Grand Dieu !


SCHULTZ.

Calmez-vous, ce n’est pas possible ; c’est cet imbécile-là qui ne sait pas ce qu’il dit.


HANTZ.

Imbécile… je voudrais bien l’être… Mais tout-à l’heure, en arrivant à la promenade, au bord de la rivière, plusieurs groupes s’entretenaient d’un homme qui venait de s’y jeter… J’approche, et qu’est-ce que je vois au bord ?… le chapeau de mon maître, que j’ai brossé assez de fois pour le reconnaître, puis deux volumes des Anabaptistes.


M. DE WURTZBOURG.

Une édition à moi.

(Il prend les deux volume et les porte sur la table.)

HANTZ.

Et ces pistolets, qu’il avait emportés pour se promener. Mais lui, où est-il ?… où le trouver ?… Disparu… englouti !


SCHULTZ.

Quelle idée !


HANTZ.

Oui, monsieur ; ce sont vos idées de mariage qui lui ont troublé le cerveau, et il se sera tué pour ne pas se marier.


SCHULTZ.

Lui qui a fait un traité sur le suicide !… je vous répète que ce n’est pas possible, et que je vais savoir la vérité.


M. DE WURTZBOURG, regardant sur la table.

Ah ! mon Dieu ! une lettre à mon adresse.


HÉLÈNE.

C’est son écriture ; donnez, mon oncle, donnez vite. (Lisant.) « Ceci est mon testament. » Ah ! mon Dieu !

(Elle s’arrête accablée, pleurant, et, la tête appuyée sur la poitrine de son oncle ; elle a laissé tomber le papier, et reste dans sa position, tournant à peu près le dos au public, Schultz ramasse le papier, et lit.)

HANTZ.

Plus de doute, il s’est détruit.


SCHULTZ, lisant.

« Je laisse à ma bien-aimée Hélène toute ma fortune, en lui demandant pardon de l’évènement qui fait manquer notre mariage. »


M. DE WURTZBOURG ET LES AUTRES.

Quel malheur affreux !


SCHULTZ, continue à lire, et s’émeut peu à peu.

« Et comme je ne veux pas que ce jeune homme reste sans épouse, et s’éteigne comme moi, sans rien laisser après lui, je lui donne quatre-vingt mille francs, pour choisir une femme à son gré, et donner de beaux enfans à la patrie… ce que je regrette bien sincèrement de n’avoir pas fait moi-même. »


TOUS.

Ah ! quel homme ! quel excellent homme !

(Hélène lève la tête, voit Reynolds, pousse un cri, tout le monde en fait autant.)

Scène XV.

Les précédens ; REYNOLDS, sortant de la porte à droite, en robe de chambre, un livre à la main, et continuant a lire ; tout le monde se précipite vers lui.


ENSEMBLE.

SCHULTZ, HÉLÈNE, M. DE WURTZBOURG, HANTZ, FRÉDÉRIC.

SCHULTZ, lui sautant au cou.

Mon ami !


HÉLÈNE.

Monsieur Reynolds !


M. DE WURTZBOURG.

Mon neveu !


HANTZ.

Mon maître !


FRÉDÉRIC.

Mon bienfaiteur !


REYNOLDS, froidement.

Qu’est-ce que vous avez donc ?… Est-ce qu’il y a quelque événement ?


HÉLÈNE.

Mais vous ?


REYNOLDS.

Ah ! ma promenade… je vous remercie… fort agréable !… Seulement, je l’avais commencée sur terre, et je l’ai finie…


SCHULTZ.

Dans l’eau.


REYNOLDS.

Oui ; c’est prodigieux !… je lisais loin du bord… et tout à coup, je me suis trouvé… Heureusement mon manuscrit n’a pas été mouillé ; je l’ai sauvé à la nage, comme le Camoëns… et on m’a ramené par la petite porte du parc, dans votre chambre à coucher, où je me suis permis de prendre les pantoufles et la robe de chambre de l’amitié. (À M. de Wurtzbourg.) Vous ne m’en voulez pas, mon cher oncle ?


M. DE WURTZBOURG, avec joie.

Vous êtes donc toujours mon neveu ?


REYNOLDS, prenant la main d’Hélène.

Certainement, toute la vie… (Apercevant Frédéric.) C’est-à-dire… je n’y pensais plus… Je suis à vous… monsieur. (Fouillant dans ses poches.) Où, diable ! ai-je mis mes pistolets ?


FRÉDÉRIC.

Vous n’en avez plus besoin, monsieur ; je suis déjà trop coupable envers vous, envers mon bienfaiteur.


REYNOLDS.

Comment ! vous savez ?…


FRÉDÉRIC.

Je sais que je ne puis vous demander trop d’excuses.


REYNOLDS.

Aucune, aucune ; votre main, cela suffit. (Il lui donne une poignée de main.) Seulement par égard pour votre père qui m’a montré le latin, ne dites plus du mal des savans ; et ne les empêchez pas de se marier, car ils ont déjà assez de peine sans cela ; n’est-ce pas, docteur ?


SCHULTZ.

J’ai cru que nous n’en viendrions jamais à bout… Mais enfin mon malade est sauvé.


REYNOLDS, prenant la main d’Hélène.

Grâce à l’ordonnance.


ENSEMBLE.
Air de la Galope.

REYNOLDS, TOUS.

REYNOLDS.

Fidèle à l’ordonnance
Et soumis au docteur,
Je borne ma science
À goûter le bonheur.


TOUS.

Fidèle à l’ordonnance
Et soumis au docteur,
Bornez votre science
À goûter le bonheur.


REYNOLDS, au public.
Air de Léonce.

Je ne suis qu’un pauvre savant ;
J’ignore, en fait de mariage,
L’étiquette et le moindre usage…
Et je ne sais pas trop comment
Vous inviter en ce moment.


Lors, sans façon, je vous engage :
Venez tous, j’en serai ravi ;
Et, quoiqu’ennemi du tapage,
Quoique je sois ennemi du tapage…
Je voudrais bien, ce soir, entendre ainsi

(Faisant le geste d’applaudir.)

Un peu de bruit dans mon ménage.


FIN DU SAVANT.