Le Secret (Collins)/Livre VI/6

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Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 387-389).


CHAPITRE VI.

L’aurore d’une vie nouvelle.


Quatre jours plus tard, Rosamond, Léonard et l’oncle Joseph, se retrouvèrent ensemble dans le cimetière de l’église de Porthgenna.

La terre où nous retournerons tous s’était refermée sur elle. Le dur pèlerinage de Sarah Leeson l’avait enfin conduite à l’éternel repos. La tombe du mineur, cette tombe sur laquelle, par deux fois, elle était venue cueillir quelques brins d’herbe, tristes gages de souvenir, cette tombe lui donnait, après la mort, le chez soi qu’elle n’avait jamais eu dans tout le cours de sa vie. Le tumulte du ressac lointain, quand il arrivait jusqu’à ce dernier asile, n’était déjà plus qu’un murmure apaisé, et le vent qui courait libre et joyeux sur la lande ouverte, arrêté par les arbres antiques qui protégeaient les tombeaux, passait plus lentement à travers la haie de myrtes qui les tenait enclos dans sa ceinture d’un vert lustré.

Depuis les dernières prières du service funèbre, quelques heures déjà s’étaient écoulées. De frais gazons étaient réentassés sur la fosse, à la tête de laquelle se dressait de nouveau la pierre ancienne, celle où était gravée l’épitaphe du mineur. Rosamond, à voix basse, lisait cette inscription pour son mari. Tandis qu’elle était occupée à ceci, l’oncle Joseph, s’écartant à quelques pas d’eux, s’était agenouillé au pied du tertre. Il aplanissait, il lissait d’une main caressante les gazons nouvellement posés, de même que jadis il lissait, il caressait les cheveux de Sarah, quand elle était encore jeune fille, de même que plus tard, quand il la voyait s’attrister, femme aux cheveux gris, au cœur malade, il lissait, il caressait ses mains délicates.

« Ajouterons-nous quelques mots à ces vieilles lettres usées ? dit Rosamond quand elle eut terminé sa lecture. Il y a sur la pierre un espace vide. Le remplirons-nous, cher ami, en y faisant graver les initiales du nom de ma mère et la date de sa mort ? Je sens en moi quelque chose qui me dit qu’il faut faire ceci, et rien de plus.

— Soit, Rosamond, répondit son mari. Cette inscription simple et brève me semble aussi ce qui convient le mieux. »

Tandis qu’il parlait, jetant un regard à l’autre extrémité de la fosse, elle l’avait un moment quitté pour se rapprocher du vieillard. « Prenez ma main, oncle Joseph, lui dit-elle, et rentrons ensemble à la maison. »

Il se leva, dès qu’elle eut prononcé ces mots, et jeta sur elle un regard où quelque anxiété se peignait.

La boîte à musique, dans son enveloppe de cuir maintenant bien usée, était restée sur la fosse, près de l’endroit où il s’était mis à genoux. Rosamond la releva, et l’attacha elle-même à la place que cette vieille amie occupait toujours quand l’oncle Joseph était ailleurs que chez lui. Tout en la remerciant de ce soin, il poussa un léger soupir : « Mozart ne peut plus chanter, disait-il… Il a chanté, maintenant, pour la dernière de tous.

— Non… pas encore la dernière, dit Rosamond. Ne parlez pas ainsi, oncle Joseph, puisque je suis encore de ce monde… Bien certainement, pour l’amour de ma mère, Mozart ne me refusera pas ses chansons. »

Un faible sourire, le premier qu’elle eût vu sur son visage depuis le soir de leur grande douleur, vint errer au bord des lèvres du vieillard. « Voilà, dit-il, de quoi consoler un peu… Oui, cela console un peu l’oncle Joseph.

— Prenez ma main, reprit-elle avec douceur… Rentrons ensemble, à présent. »

Il regardait tristement la fosse : « Je vous rejoindrai, dit-il ; marchez en avant jusqu’à la porte. »

Rosamond, prenant le bras de son mari, le conduisit sur le sentier qui menait à la sortie du cimetière. Quand ils ne purent plus le voir, l’oncle Joseph s’agenouilla une fois encore au pied de la fosse ; là, posant ses lèvres sur les gazons nouveaux :

« Adieu, mon enfant ! » murmura-t-il, et, avant de se relever, il laissa un instant sa joue dans la fraîche épaisseur de l’herbe.

Rosamond l’attendait à la porte de l’enclos funéraire. Sa main droite reposait sur le bras de son mari ; elle tendait sa main gauche à l’oncle Joseph.

« Comme la brise est fraîche ! dit Léonard ; et comme j’aime ce bruit de la mer !… Voici, certes, une belle journée d’été.

— La plus belle, la plus délicieuse de l’année, dit Rosamond. On ne voit sur le ciel que quelques nuages d’un blanc vif… Les seules ombres qui errent çà et là sur la lande, se posent à la cime des bruyères comme ferait un léger duvet. Le soleil verse à flots ses rayons d’or, et la mer lumineuse semble lui renvoyer, en échange, des rayons d’azur. Ô Lenny ! que ce jour diffère de cette chaude et accablante matinée où nous trouvâmes, dans la chambre aux Myrtes, la lettre fatale… Jusqu’à la sombre tour de notre vieux manoir, là-bas, qui, dans les clartés dont elle est inondée, puise une beauté qu’on ne lui connaissait pas, et semble s’être parée pour nous accueillir au seuil d’une existence nouvelle… Je la ferai radieuse, cette existence, et pour vous et pour l’oncle Joseph, si je le puis, du moins ; aussi radieuse que le jour qui nous éclaire tous les trois en cette heure bénie. Ou mes efforts seront vains, ou vous n’aurez jamais à regretter, cher et bon ami, d’avoir épousé une femme à qui manque un nom de famille.

— Jamais, Rosamond, je ne regretterai mon mariage, parce que jamais je n’oublierai la leçon que ma femme m’a donnée.

— Laquelle donc, Lenny ?

— Une bien vieille leçon, chère amie… mais que, chez nous, certaines gens ne sauraient trop réapprendre. Les véritables titres, Rosamond, sont ceux que ne saurait nous enlever aucun accident de la vie : — les titres d’honneur que confèrent l’AMOUR et la SINCÉRITÉ. »

FIN.