Le Serment d'Éva (Pont-Jest)

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E. Dentu (p. --377).

RENÉ DE PONT-JEST

LE
SERMENT D’ÉVA
(AVEC LETTRE-PRÉFACE D’HENRY FOUQUIER)
E Dentu, éditeur - Paris.gif

PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
3, Place de Valois, 3

Droits de traduction et de reproduction réservés
René de Pont-Jest - Le Serment d’Éva.djvu

Mon cher Confrère,

Vous m’avez fait l’amitié de m’envoyer les épreuves de votre roman le Serment d’Éva et l’honneur de m’en demander mon avis. Même je crois que vous auriez voulu que je présentasse votre œuvre au public. Mais savez-vous que ceci eût ressemblé à une préface ? Une préface pour une étude déjà répandue par le Figaro, déjà goûtée de ses lecteurs ! Et une préface d’un homme qui n’est guère compétent à juger les romans et qui se contente volontiers de les aimer !

Je les aime passionnément, en effet, au point de passer, pour les uns, sur les négligences du style ; pour les autres, sur les nécessités des développements et de la coupe du feuilleton, parce que, de nos jours, il n’en est plus guère qui ne contiennent une large part de « vie vécue », comme on dit aujourd’hui, en croyant innover et en traduisant simplement le vivere vitam des Latins.

Cette large part de l’observation directe faite sur soi-même, sur qui nous entoure, sur les passants même d’une heure que nous avons appris à savoir regarder, je la trouve dans votre livre. On ne s’y trompe pas, à la sincérité de l’accent, à la force des sentiments, au relief simple et fort des portraits. Vos personnages ne sont pas des héros de roman, si ce n’est en ceci que le combat de la passion et du devoir, qui est la vie morale de presque tous, s’accentue chez eux, par les circonstances, avec une puissance exceptionnelle. C’est d’ailleurs aux seuls sentiments que vous avez demandé la hardiesse de l’œuvre, et non à des détails dont la grossièreté essaye parfois de donner l’illusion de la force. Et la hardiesse est assez grande de nous montrer, dans Éva, la foi catholique alliée à la passion irrégulière et condamnée, en triomphant et se couronnant d’un martyre involontaire, qui ne touche pas le cœur d’un père dont la foi étroite et dure n’est, pour ainsi dire, que l’apparence et la lettre de la foi chrétienne, faite de miséricorde et de pardon.

Dans ce contraste, que l’action indique dramatiquement, est la hardiesse de l’étude et un puissant élément d’intérêt. La hardiesse est plus grande encore dans cette analyse que vous avez faite des sentiments d’Éva, qui, mourante, liée d’ailleurs par son serment de chasteté, recourt pour garder son amant, à ce compromis étrange de lui offrir une maîtresse de sa main. En amour, tout arrive ! Et nous sommes bien loin des deux morales de Nisard, sur ce terrain du cœur, qui en voit naître une nouvelle pour chacun de ses besoins. Si j’avais une critique à vous faire, puisque c’est une critique que vous m’avez demandée, je vous adresserais peut-être celle de ne pas avoir assez insisté sur cette situation, de ne pas nous avoir assez montré la passion conduisant une femme à un acte qui semble d’abord le plus invraisemblable de la part d’une jalouse. Que de choses à dire sur cet état de l’âme où la question des sens devient si secondaire que les délicatesses même élémentaires disparaissent devant l’amour.

Je sais bien que le sujet était scabreux. Mais de quoi ne se tire-t-on pas avec une plume habile que l’expérience guide et que le respect du lecteur arrête quand il faut ? En cas pareil, il faut se souvenir de l’histoire de Cellini, à qui un orfèvre montrait un coffret dont on ne voyait pas la serrure. « Je la cache, disait-il triomphant. » Et Cellini lui répondait avec fierté : « Moi, je la cisèle. »

Savez-vous bien, d’ailleurs que l’audace inspirée à votre touchante Éva par la passion, Balzac, dans sa Physiologie du mariage, la recommande aux femmes qui veulent assurer à elles-mêmes la liberté et l’impunité de leurs amours ? En retrouvant ce souvenir, cette analogie lointaine et retournée, je ne pouvais m’empêcher de comparer l’esprit apporté par Balzac dans les analyses de l’amour à celui de nos romanciers, au vôtre, que je ne veux pas mettre seul en présence du colosse. La supériorité de notre temps, que je n’hésite pas à proclamer, c’est que, tandis que Balzac, à de rares exceptions près, ne conçoit les femmes que comme irréprochables ou dépravées, nous voyons dans leurs fautes mêmes toujours quelque chose qui les grandit, les excuse et les pardonne.

Quand on aime ou qu’on a aimé les femmes et qu’on en écrit, on s’irrite contre les vieux axiomes, contre le : ménagère ou courtisane de Proudhon remplaçant : l’ange ou démon des romantiques. Les dilemmes violents sont tout à fait hors de la vérité. La tendresse du « féministe » aussi bien que l’art du romancier conduisent également à trouver dans la femme, même contre l’apparence et au mépris de la règle commune, un coin du cœur où fleurit l’idéal, qu’une philosophie attentive fait découvrir même dans des actions parfois étranges et des situations condamnées.

Vous l’avez fait, je n’ai qu’à le dire. C’est aux femmes à vous être reconnaissantes, en vous lisant.

Bien à vous.
Henry Fouquier.
23 août 1889.

LE SERMENT D’ÉVA

I

Un matin de l’un des premiers jours de mars 1876, vers dix heures, sous un ciel gris et bas, où, chassés par une brise violente, couraient de lourds nuages chargés d’électricité, noirs, menaçants, un homme simplement, mais élégamment vêtu et coiffé d’un feutre mou, arpentait à grands pas la cour de l’hôtel de la Minerve, à Rome.

Cet homme, que ceux qu’il croisait saluaient avec respect, était un beau cavalier, jeune encore, quarante ans à peine, d’une taille au-dessus de la moyenne, aux épaules larges, à la tournure militaire, et dont le profil césarien trahissait l’illustre origine.

C’était le prince Charles Bonaparte, petit-fils du savant et libéral Lucien, le seul des frères de Napoléon qui ne fut pas roi, tout simplement parce qu’il était, après l’Empereur, le membre le plus distingué, mais aussi le plus indépendant de la famille.

Après avoir vaillamment gagné sa croix d’officier de la Légion d’honneur sur les champs de bataille de Borny et de Gravelotte et passé six mois de dure captivité dans les forteresses allemandes, le prince Charles, comme on le nommait familièrement, avait donné sa démission et s’était retiré à Rome, où il avait de nombreuses relations de parenté.

Il vivait là depuis la guerre, les yeux fixés sur la patrie mutilée, toujours prêt à répondre à son premier appel, et, malgré la politique, qui l’avait enlevé à sa vie de travailleur et de Nemrod pour l’opposer en Corse au prince Napoléon, et même pour le substituer à celui-ci, dans l’ordre de succession au trône, au cas où le Prince impérial mourrait sans enfant mâle, il ne quittait guère l’Italie que pour aller présider à Ajaccio le Conseil général. Quand il était de retour à Rome, il redevenait bien vite l’hôte charmant et le protecteur généreux de tous les Français que leurs travaux ou leurs plaisirs amenaient dans la ville sainte.

Allié par son mariage et par les mariages de ses sœurs, femmes d’autant d’esprit et de distinction que de cœur, à la plus haute aristocratie romaine, les Ruspoli, les Gabrielli, les Roccagiovine, les Primoli, les Campello, et frère du cardinal Lucien, il mettait son influence au service de ses compatriotes. Tous connaissaient bien le chemin de sa villa, à la porte Pia.

Celui que nous présentons si brusquement à nos lecteurs se promenait donc des salles à manger de l’hôtel à la grande porte voûtée donnant sur la place, et chaque fois que sa course le ramenait au seuil de la maison, il jetait à droite et à gauche, vers les rues adjacentes, des regards inquiets ; puis il reprenait sa marche, en levant parfois les yeux sur les fenêtres de l’un des appartements, au premier étage, et sa physionomie reflétait alors un inexprimable sentiment de pitié.

Cela durait depuis assez longtemps déjà quand, soudain, après avoir fait volte-face, au fond de la cour, notre promeneur leva les bras avec un geste tout à la fois d’appel et de satisfaction. Il venait enfin d’apercevoir, franchissant la porte de la rue, celui qu’il guettait et qui, en le reconnaissant à son tour, courut à sa rencontre.

L’arrivant, Gilbert Ronçay, ancien pensionnaire de la Villa Médicis, sculpteur déjà célèbre, bien qu’il n’eût guère que trente-quatre à trente-cinq ans, était élégant, élancé, d’une beauté correcte ; mais ses traits fatigués, ainsi que le cercle bleuâtre qui cernait ses yeux noirs le faisaient paraître d’une pâleur maladive, et sa bouche, sous sa fine moustache brune, avait un rictus douloureux qui frappait.

— Vous m’attendiez, monseigneur ? demanda-t-il avec un accent d’excuse à celui qu’il avait rejoint.

— Depuis vingt bonnes minutes au moins, mon cher Gilbert, répondit le prince en souriant.

— Pardonnez-moi, je ne croyais pas que Votre Altesse viendrait d’aussi bonne heure aujourd’hui ! J’avais à faire mes adieux à quelques amis qu’on ne trouve que dans la matinée, et j’ai profité de ce que ma pauvre Éva reposait encore. Pourquoi ne lui avez-vous pas fait l’honneur de monter chez elle ?

— Parce que je désirais causer avec vous avant de la voir. Je me suis contenté de lui envoyer quelques roses et de faire descendre Jeanne pour lui demander comment sa maîtresse était ce matin.

— Que vous êtes bon ! Mais qu’avez-vous à me dire de particulier ? Est-ce que le docteur ?…

— Non, je n’ai pas rencontré Tavini depuis plusieurs jours. Il s’agit de tout autre chose que de la santé de votre chère malade.

— Ah ! De quoi donc ?

— Je lui apporte une nouvelle qui lui causera une grande joie.

— Venant de vous, cela n’a rien de surprenant.

Le prince mit affectueusement le bras de Ronçay sous le sien, le conduisit près de la salle à manger, dans un petit salon désert, où ils prirent place sur un large divan, et là, il lui dit :

— Vous ne vous doutez pas de quelle étrange mission Mme Daltès m’avait chargé. Il y a quarante-huit heures, j’étais seul avec elle et nous causions de la France, des théâtres de Paris, des pièces à succès, lorsque, changeant tout à coup de conversation, elle me demanda si elle pourrait obtenir une audience du Saint-Père. M’imaginant qu’il s’agissait de l’une de ces audiences ordinaires que Pie IX accorde toujours à ceux qui sollicitent sa bénédiction, je lui répondis affirmativement ; mais je me trompais, ce n’était pas là ce qu’elle ambitionnait. « Je voudrais, me dit-elle, être reçue en audience privée, non pas sous mon vrai nom : Éva de Tiessant, la fille d’un écrivain catholique dont les œuvres ont fait quelque bruit, mais sous mon nom d’Éva Daltès, la comédienne. »

— Pauvre enfant ! gémit avec tendresse le sculpteur. Excusez-la !

— J’avoue que je restai un moment interdit, et elle s’en aperçut, car elle reprit aussitôt : « Oui, je sais bien que c’est insensé, mais que voulez-vous ? Je sais également que je suis perdue ! Or, si je quittais Rome après avoir été bénie, pardonnée comme je veux l’être, je m’en irais vers la mort sans désespoir, sans effroi, sans autre douleur que celle de laisser seul mon Gilbert bien-aimé. » Ce sont là textuellement ses paroles, dans leur exagération mystique, qui ne m’a pas plus surpris d’ailleurs qu’elle ne peut vous étonner.

— Oui, elle est bien là tout entière !

— Alors, comme je m’efforçais de la calmer, elle continua : « Ce n’est pas Mlle de Tiessant qui a failli ; elle n’a été, elle, que la victime de la fatalité et des méchants ; mais Éva Daltès, qui la forçait de vivre comme elle a vécu ? C’est donc Éva Daltès qui a besoin d’être pardonnée et bénie pour ne pas mourir damnée ! » Comme si elle n’avait pas expié depuis longtemps par la souffrance ce qu’elle nomme ses fautes !

— Et dire que l’unique reproche qu’elle ait à se faire est de m’avoir aimé !

— De vous aimer toujours !

— Soit !… Et que lui avez-vous répondu ?

Ronçay avait murmuré ces mots en baissant la tête. S’il les eût prononcés à haute voix, les sanglots les auraient étouffés, et s’il eût regardé son interlocuteur, les larmes auraient inondé ses yeux.

— Que vouliez-vous que je lui répondisse, reprit le prince, sinon que je ferais l’impossible pour la satisfaire et que je ne désespérais pas de réussir ? Oh ! alors, si vous l’aviez vue me prendre les mains, me remercier du sourire, du regard, de tout le rayonnement de ses traits ! Tenez, je suis un vieux soldat et mon existence a été traversée par de douloureux événements ; eh bien ! je crois que je n’ai jamais éprouvé plus vive émotion. Aussi, sans trouver autre chose à lui dire que : bon courage, ayez confiance, comptez sur moi, à bientôt, je me suis sauvé, décidé à remuer ciel et terre pour obtenir ce qu’elle désirait.

— Vous y êtes arrivé ?

— Complètement et, je dois l’avouer, sans grande peine.

— Comme elle va être heureuse ! Montons vite chez elle.

Puis soudain, arrêtant par le bras le prince, qui s’était levé, Gilbert reprit :

— Mais j’y songe, Monseigneur, vous n’avez pu dire de qui il s’agissait ; le Pape ignore que celle qu’il va bénir est une comédienne, qu’elle appartient à ce monde auquel l’Église, il y a moins d’un siècle, refusait l’inhumation en terre sainte ; qu’elle donnait ici même à Rome, il y a huit jours, sa représentation d’adieu ; que c’est une femme séparée de son mari et… De quel subterfuge généreux avez-vous donc usé ?

— D’aucun ! C’eût été indigne d’elle, de vous et de moi ! De plus, j’aurais été fort embarrassé pour mentir. J’eusse fait un triste diplomate ! Sans entrer dans des détails inutiles, j’ai tout simplement dit à mon frère ce qu’il était loyal qu’il sût de la vérité, et sans me préoccuper de son premier moment de stupéfaction, lorsque j’ai prononcé le nom de Mme Daltès, qu’il connaît de réputation seulement, car vous savez quel admirable prêtre est le cardinal et combien, tout à ses devoirs, il vit loin des bruits du monde, je lui ai si aisément fait comprendre mon affection pour vous et l’estime, l’intérêt dont votre malheureuse amie est digne, qu’il m’a bientôt répondu : « Depuis le jour où Pie IX, à la sollicitation de Chateaubriand, a reçu la grande Rachel, qui avait envie de se faire catholique chaque fois qu’elle jouait Pauline de Polyeucte, jamais demande d’audience ne s’est présentée dans des conditions semblables à celle dont tu me parles ; mais je connais l’inaltérable bonté de notre Saint-Père, je ne lui dissimulerai rien, et je crois pouvoir te faire espérer qu’il voudra bien recevoir ta protégée. » Cela se passait il y a deux jours, et voici ce que j’ai trouvé hier soir, en rentrant à la villa. Tenez, lisez.

Le petit-fils de Lucien avait tiré d’une large enveloppe une grande feuille de papier qu’il présentait, dépliée, à Gilbert. Celui-ci la prit vivement.

C’était, au-dessous de cet en-tête « Anticamera pontificia al Vaticano », un avis imprimé, où certains mots étaient tracés à la plume et dont voici la traduction :

« On prévient Mme Éva Daltès et M. Gilbert Ronçay que Sa Sainteté daignera les recevoir en audience privée le 11 de ce mois, à deux heures de l’après-midi.

« Il maestro di camera di S. S.
« Mgnor Macchi. »


Puis, en marge, quatre avertissements ainsi formulés :

« Les dames doivent être en robe noire avec un voile noir sur la tête ; les hommes en uniforme ou, s’ils n’en font pas usage, en habit noir et en cravate blanche.

« L’entrée est par l’escalier noble et la salle Clémentine.

 « Cette lettre doit être montrée à toute réquisition.

 « Il est interdit de présenter au Saint-Père, par écrit, des demandes d’indulgences, de faveurs ou de privilèges d’aucune sorte dans le but d’obtenir un autographe de Sa Sainteté.

— C’est bien régulier, fit l’artiste en hochant tristement la tête après avoir lu cette lettre d’audience, c’est bien Éva Daltès que le Pape recevra ! Et je pourrai l’accompagner ! Vous pensez, monseigneur, si je vous suis reconnaissant de ce que vous avez fait là pour cette pauvre âme inquiète. Et cependant je suis assailli par je ne sais quel pressentiment douloureux.

— Comment cela ?

— Certes je suis un vrai croyant et j’ai grande confiance dans les consolations de la religion ; néanmoins j’ai peur que cette bénédiction qu’Éva sollicite si ardemment n’aggrave encore son état, tout en lui apportant le repos de l’esprit et le calme de la conscience dont elle est avide.

— Je ne vous comprends pas.

— Ah ! Monseigneur, c’est que vous ne pouvez connaître la malheureuse femme comme je la connais. C’est une nature passionnée, malade, qui voit toujours au delà des choses ! Elle répète qu’elle est condamnée, mais elle aime qu’on lui affirme, ce qui est vrai d’ailleurs, que tout espoir n’est pas perdu. Elle ne parle que du ciel et se rattache désespérément à la terre de toutes les forces de sa jeunesse, de toutes les amours qui remplissent son cœur. Elle combat enfin et ne veut pas mourir ; tandis que, quand l’absolution du Saint-Père aura donné l’essor à son mysticisme, elle désertera la lutte et laissera le mal faire son œuvre, pleine de quiétude en l’avenir, les yeux fixés sur de célestes horizons, semblable à ces Hindous fanatiques qui, se détachant de toutes choses humaines, insensibles même au milieu des plus horribles supplices, n’aspirent plus qu’à l’anéantissement dans le grand tout, au repos éternel, à la Nirvâna, sans souci, dans leur égoïsme de mourants heureux, de la douleur de ceux qu’ils abandonnent.

— Cher grand artiste, comme vous étiez bien faits l’un pour l’autre, Mme Daltès et vous ! et comme la folle du logis vous hante tous les deux ! Rien de ce que vous redoutez n’arrivera, j’en ai la conviction. Votre amie guérira, lorsqu’elle aura abandonné cette carrière qui la tue, ne laisse ni à son esprit ni à ses nerfs une heure de repos ; mais lors même que vos craintes devraient se réaliser, ne faut-il pas toujours la préserver du désespoir ?

— Vous avez raison ! Lui refuser la suprême consolation qu’elle ambitionne serait mal. Mais moi ?

— Vous ?

— Oui, moi, qui la verrai partir, le sourire aux lèvres, sans qu’elle regrette rien… et qui resterai !

— Ah ! cruauté de l’amour ! Vous, vous aurez fait votre devoir ! Et d’ailleurs, qui sait si cette charmante enfant, au lieu de ne puiser auprès du Souverain-Pontife qu’une ardente aspiration vers le ciel, ne sortira pas au contraire du Vatican, en raison même du calme qu’elle en emportera, plus forte pour lutter contre le mal et plus désireuse de vivre ?

— Oui, peut-être ! Enfin n’importe ! Elle d’abord !

Et sans plus échanger une parole, le prince et Gilbert gagnèrent le premier étage, où se trouvait l’appartement de la comédienne.

Prévenue par sa femme de chambre qu’ils étaient ensemble, Éva les attendait fiévreusement, impatiente de connaître son sort.

En voyant s’ouvrir la porte du petit salon où, coquettement enveloppée dans un long peignoir de cachemire blanc, elle était étendue sur une chaise longue, elle se redressa et, devinant au sourire bienveillant de son illustre compatriote qu’il avait réussi dans la démarche dont il s’était chargé, elle se leva vivement pour aller à lui ; mais, l’émotion paralysant ses forces, elle retomba en arrière en répétant avec une expression de reconnaissance infinie :

— Ah ! Monseigneur, merci ! merci !

Et comme Ronçay s’était élancé vers elle pour la soutenir, elle jeta passionnément ses bras à son cou et murmura à son oreille, de sa douce voix d’enfant gâtée :

— Pardonne-moi de ne t’avoir rien dit, j’avais si peur d’être grondée !

Éva Daltès avait à cette époque vingt-cinq ans à peine, et si on ne pouvait dire qu’elle était belle, dans l’acception rigoureuse du mot, car elle était d’une stature un peu au-dessous de la moyenne, ce qui l’avait toujours désespérée, elle était du moins adorablement jolie.

L’ovale de son visage était d’une rare perfection, en quelque sorte virginal. Ses grands yeux bruns, frangés de longs cils recourbés, avaient, selon les émotions qu’éprouvait son âme, des regards d’une douceur infinie ou d’une étrange sévérité. Sa bouche fraîche, souriante, sous le léger duvet qui surmontait sa lèvre supérieure, autre cause de chagrin pour elle, était d’un dessin correct ainsi que son nez droit aux ailes mobiles et sensuelles. Ses dents étaient petites, bien rangées, d’un blanc laiteux, et ses oreilles roses délicieusement ourlées. Son opulente chevelure noire, soyeuse, à reflets bleuâtres, encadrait merveilleusement son front, dont elle faisait ressortir la pureté ainsi que la pâleur mate mais saine de son teint, puis elle se révoltait sur sa nuque, légèrement ambrée, en frisons rebelles.

Peut-être trop petite, mais faite à ravir, Éva avait les épaules un peu tombantes, la poitrine pleine, bien placée, la taille svelte et ronde, ce qui donnait à son buste une voluptueuse élégance. Ses extrémités étaient restées celles d’une fillette de quinze ans. Le port de sa tête, sa marche, tous ses mouvements étaient gracieux, et cependant, malgré la délicatesse de ses formes et la mièvrerie fréquente de ses attitudes, elle était d’une vigueur peu commune chez les femmes. Nageuse infatigable, écuyère intrépide, impassible en face du danger, disposée à toutes les hardiesses, il y avait en elle une virilité native puissante, qui s’était encore développée sous l’influence de l’éducation mâle qu’elle avait reçue. On eût dit que son père, prévoyant les luttes qu’elle aurait à subir un jour physiquement et moralement, avait voulu l’y préparer.

Car Éva était, au moral, le même être complexe qu’au physique. Tour à tour croyante jusqu’au mysticisme, ou subitement envahie par le doute, d’une fermeté inébranlable ou d’une faiblesse d’enfant, pleine d’orgueil ou d’humilité, de confiance en l’avenir ou de désespérance, d’une gaieté folle ou d’une tristesse profonde, tyrannique ou soumise, elle allait en tout aux extrêmes, au gré de son imagination vagabonde ; ne conservant au milieu de ces états divers que trois sentiments immuables qui dominaient tous les autres et résistaient aux plus violents orages de son existence fiévreuse : une franchise souvent cruelle qui lui rendait odieux le mensonge et l’hypocrisie ; une ambition démesurée de parvenir, pour briller et ne devoir rien à personne ; une jalousie à ce point sauvage, irraisonnée, fusion des frémissements passionnels de sa chair et des révoltes de son cœur contre tout partage, qu’elle pouvait la conduire à un crime envers elle-même ou contre autrui. Elle voulait que celui qu’elle aimait fût tout à elle, comme elle était tout à lui, corps et âme.

Telle à peu près était Éva dès le début de sa liaison avec Gilbert, telle elle était restée à travers les événements les plus douloureux de sa vie, telle elle était encore à cette heure même où son exaltation et aussi peut-être son orgueil, plutôt encore que la terreur d’une fin prochaine, lui faisaient rêver le retour, par la bénédiction du chef de l’Église, à la pureté de son enfance.

Les souffrances que lui causait depuis plusieurs mois une maladie implacable, dont la science tentait vainement d’entraver la marche, et les tortures de l’âme qui résultaient de la conscience qu’elle avait de son état, dont elle s’exagérait encore la gravité, avaient à peine creusé ses joues et bistré ses paupières, tant elle luttait avec énergie pour défendre sa beauté.

La crainte de devenir laide l’obsédait.

« Si je dois mourir bientôt, répétait-elle volontiers à son amant, avec une touchante coquetterie, je demande en grâce à Dieu de me laisser telle que je suis jusqu’à mon dernier soupir ! Je voudrais être belle dans mon linceul même, pour que tu ne m’oublies jamais ! Morte, je voudrais te plaire encore !


II

Quand Éva fut un peu remise de son émotion, Gilbert lui donna la lettre d’audience, et elle se mit aussitôt à dévorer d’un regard fiévreux ces lignes que, réellement, elle n’avait jamais espéré recevoir.

Au fur et à mesure qu’elle en prenait connaissance, sa physionomie se transformait, la joie brillait dans ses yeux, le sang montait à ses joues pâlies, les forces lui revenaient, et lorsqu’elle eut tout lu et relu jusqu’au dernier mot, même le nom du signataire, elle demeura muette, immobile, comme accablée sous le poids d’un bonheur inattendu, immense ; mais cela ne dura qu’un instant. Bientôt elle se redressa et, saisissant la main du prince, elle y imprima, avant qu’il eût pu s’y opposer, ses lèvres brûlantes en s’écriant :

— Oh ! merci, Monseigneur, merci ! Que vous êtes bon ! Combien je suis heureuse !

Puis, se rapprochant de Ronçay et lui montrant du doigt son nom, à elle, qui remplissait, tracé à la plume, l’un des vides de l’imprimé, elle lui dit avec un inexprimable accent d’orgueil :

— C’est moi, c’est bien moi que le Saint-Père recevra. Tiens, lis toi-même : Éva Daltès. Tu vois ? Ce n’est pas Mlle de Tiessant, c’est Éva, ta pauvre Éva, la comédienne, que le Pape bénira. Que Dieu lui donne de longs jours ! Oh ! pardon, Monseigneur, pardon !

La jeune femme s’excusait ainsi du tutoiement qu’elle venait d’employer en parlant à Gilbert. Devant les personnes qui n’étaient pas de leur intimité absolue, toujours elle lui disait : vous, non pour témoigner de sa bonne éducation, mais par respect pour ces personnes et aussi par respect pour elle-même, ne voulant pas afficher en public sa situation irrégulière, si fière qu’elle fût de l’amour qu’elle inspirait et ressentait de toute son âme, de tout son être.

Au mouvement de sa jolie compatriote, le prince avait souri, et quand, pour obéir à son affectueuse invitation, elle eut repris place sur sa chaise longue, il lui dit :

— Suivez bien les instructions qui sont en marge de votre lettre d’audience. On en a même oublié une. Non seulement les femmes doivent être vêtues de noir et uniquement coiffées d’un voile de même couleur, mais les gants leur sont interdits, ainsi qu’aux hommes, que ceux-ci soient en uniforme ou en habit. Quant à l’itinéraire que vous aurez à suivre une fois au Vatican, pour vous rendre auprès de Sa Sainteté, ne vous en inquiétez pas. Vous ferez arrêter votre voiture au fond de la place Saint-Pierre, à droite, sous la colonnade du Bernin, devant la porte de bronze, et vous trouverez là, puis ensuite à chaque pas en quelque sorte, des camériers, des gardes qui vous indiqueront votre chemin. Pie IX vous recevra sans doute dans son appartement particulier ; vous aurez une longue route à parcourir, de nombreux escaliers à monter, cela ne vous fatiguera-t-il pas beaucoup ?

— Oh ! je suis forte, Monseigneur, je suis forte, affirma la malade, qui ne perdait pas un mot des détails que le frère du cardinal Lucien lui donnait avec tant d’obligeance.

— Du reste, vous pourrez vous reposer çà et là, car vous traverserez bien des salons déserts ; les jours brillants où les courtisans de la papauté les encombraient sont loin. Ce que je crains fort aussi, c’est que vous ne puissiez profiter de l’occasion pour visiter les jardins du Vatican, car le temps est couvert et je crois que nous allons avoir un de ces vilains orages comme il en éclate souvent à Rome en cette saison. Vous ne savez pas que c’est peut-être à une promenade dans ces jardins-là qu’a tenu la conversion de Rachel.

— Racontez-nous cela, fit curieusement la maîtresse de Ronçay.

— À la prière de l’ambassadeur de France, la grande tragédienne avait été reçue par Pie IX, et elle s’était montrée si émue, si touchée des paroles du Souverain-Pontife que tout le monde s’attendait à lui voir demander le baptême. Le rêve de l’Abbaye-aux-Bois allait enfin se réaliser. Chateaubriand et Mme Récamier allaient donc être les parrains d’Hermione. C’était compter sans les instincts de sa race ou plutôt sans les révoltes de ses croyances. En effet, tout à coup, au moment où les grands yeux de Rachel, qui traversait les jardins à pas lents, ne semblaient levés que vers le ciel, ils aperçurent un oranger couvert de fruits. Alors, sans hésiter une seconde, elle s’élança, arracha vivement de l’arbre une orange, y mordit à belles dents et, cela fait, s’écria avec un geste de désespoir des plus comiques : « Allons, je le vois bien, il restera toujours en moi quelque chose de la Juive ; voilà que j’ai volé le Pape ! Je ne puis plus songer maintenant à me faire chrétienne ! » Et l’illustre artiste, qui n’avait, c’est probable, ni parlé ni agi aussi naïvement qu’elle voulait le faire croire, resta israélite.

— Eh bien ! Monseigneur, vous pouvez être certain que je ne volerai pas d’oranges au Saint-Père ; ce sera déjà bien assez de lui voler un peu sa bénédiction !

— Avec ma complicité, soit !… je ne m’en défends pas. Souvenez-vous que vous devez être au Vatican à deux heures. Tenez, voici l’orage qui monte ; j’aurai bien juste le temps d’arriver à la porte Pia avant qu’il éclate. Je me sauve !

— Encore une fois, merci !

Le prince serra avec bienveillance la petite main que la comédienne lui offrait, et il sortit, accompagné de Gilbert, qui voulait le conduire jusqu’à la porte de l’hôtel, pour lui exprimer encore, lui aussi, toute sa reconnaissance.

Quelques minutes après, lorsque Ronçay rentra chez Éva, il la trouva si calme, si souriante qu’il sentit se dissiper un peu les appréhensions qu’avait fait naître en lui l’audience de Pie IX. La maladie cruelle qui la minait, et dont on n’arrivait à amoindrir les atroces souffrances que par des piqûres de morphine, lui laissait çà et là quelques heures de calme, sans qu’il fût possible aux médecins de déterminer bien nettement le pourquoi de ces trêves. Ils en étaient réduits à les attribuer à une sorte de détente du système nerveux, et ils leur donnaient aussi des causes morales, ainsi d’ailleurs que cela se produit fréquemment dans les affections où l’état d’esprit du patient joue un grand rôle. Or la jeune femme était dans un de ces moments de repos ; Gilbert espérait donc que la journée serait doublement bonne pour elle.

Aussi se mirent-ils à table plus joyeux que cela ne leur était arrivé depuis bien longtemps. Par un accord tacite, ils ne causèrent que de choses à peu près insignifiantes, et quand Mme Daltès eut terminé son repas d’œufs, de laitage et de fruits, sa seule nourriture depuis plusieurs semaines, elle se leva, vint à son amant et se penchant vers lui :

— Maintenant, dit-elle, je vais me faire belle pour le Souverain-Pontife, mais avant, embrasse-moi comme tu m’aimes ! Car tu m’aimes toujours, n’est-ce pas ?

Sans répondre, le sculpteur la prit sur ses genoux, l’enlaça avec tendresse, mais doucement, comme il eût fait d’un enfant, appuya ses lèvres sur ses paupières demi-closes, et ils restèrent ainsi pendant de longs instants, pressés l’un contre l’autre, mais sans échanger une parole. On eût dit qu’ils craignaient de troubler cette étreinte, presque douloureuse cependant, par un mot, un seul, qui les eût ramenés du rêve, évocation d’un passé de bonheurs ineffables, à la réalité, seuil d’un avenir qu’ils redoutaient.

Ce fut Éva qui revint à elle la première, et cela brusquement, comme sous le choc d’une pensée soudaine. Alors elle saisit fiévreusement la tête de Gilbert entre ses mains, lui couvrit le visage de baisers rapides, nerveux, passionnés, et, se relevant tout à coup, elle lui jeta ces deux mots : « Je t’aime ! je t’aime ! » avec l’expression d’angoisse d’un adieu déchirant, puis elle s’esquiva si vite qu’il n’eut pas le temps de la retenir.

Après ce départ si subit, Ronçay demeura tout interdit pendant quelques secondes, puis, la physionomie bouleversée, il quitta son siège et s’en fut à la fenêtre, qu’il ouvrit et où il s’accouda, éprouvant un bien-être infini à sentir la pluie, qui commençait à tomber, lui fouetter le visage.

Il était là depuis déjà longtemps, absorbé dans ses pensées, inconscient de ce qui se passait autour de lui, suivant d’un œil distrait les transformations incessantes des nuages aux découpures jaunâtres que zébraient les éclairs, quand la femme de chambre, qui avait dû l’appeler deux fois avant d’être entendue, lui répéta :

— Monsieur, il faut aller vous habiller ; madame va être prête.

— Ah ! c’est vrai, c’est vrai, fit-il, avec un sourire amer, moi aussi, je suis de l’audience. Oh ! je ne serai pas long !

Et il sortit pour passer chez lui — il habitait au même étage, porte à porte, un appartement particulier — pendant que Jeanne murmurait :

— Pauvre garçon ! Des deux, c’est encore le plus à plaindre. Ah ! comme madame a raison de l’adorer !

Cette Jeanne, Bretonne de Morlaix, était une fort jolie fille de vingt-cinq ans, honnête, travailleuse, adroite, ne connaissant personne de comparable à ses maîtres. Elle était à leur service, ou plutôt au service d’Éva, depuis son arrivée à Paris. Après avoir été témoin des luttes douloureuses de la jeune femme contre sa destinée, elle lui avait voué une tendresse aveugle de sœur aînée. Elle l’accompagnait toujours dans ses voyages.

Pour Jeanne, il n’y avait pas de comédienne supérieure à sa maîtresse, ni d’artiste de plus grand talent que Ronçay. Elle les aimait également, d’une affection si complète qu’elle eût certainement pris en haine celui des deux qui eût rendu l’autre malheureux.

Au contact de ces deux intelligences d’élite, cette fille qui était du peuple et n’avait jamais suivi que l’école des Sœurs, s’était formée. Vive et accorte, véritable soubrette de Molière par l’esprit et par l’allure, elle était arrivée à ne pas être tout à fait étrangère aux choses du théâtre ni à celles de l’atelier, et comme elle avait donné de nombreuses preuves de dévouement aux deux amants, ils autorisaient de sa part une sorte de familiarité dont elle avait le bons sens, d’ailleurs, de ne jamais abuser.

Jeanne était donc plus qu’une servante ordinaire ; c’était aussi une compagne précieuse pour Mme Daltès, que ses pérégrinations artistiques à l’étranger et de ville en ville condamnaient à un isolement relatif, puisque le temps lui manquait pour se créer des relations nouvelles. Aussi peu à peu, surtout depuis qu’elle était si gravement atteinte, sa femme de chambre s’était-elle transformée, en confidente, presque en amie.

S’efforçant toujours de paraître gaie, Jeanne, d’accord avec Éva, mentait pour ne pas effrayer Gilbert, et, d’accord avec Gilbert, mentait encore pour rassurer Éva. En sorte que, plus complètement même que les acteurs de ce drame intime, elle en connaissait toutes les angoisses. C’est sans doute parce qu’il en était ainsi, qu’elle avait dit, après l’éloignement de Ronçay, qu’il était encore le plus à plaindre des deux.

Elle était ensuite descendue donner l’ordre de faire avancer une voiture.

Quelques minutes plus tard, en remontant, elle aperçut son maître qui sortait de son appartement, vêtu de noir, prêt à partir.

Ils rentrèrent ensemble chez Mme Daltès. Elle venait de terminer sa toilette.

Pour se conformer à l’avis de sa lettre d audience, elle avait jeté sur sa tête une mantille de dentelle noire qui allait à merveille à sa beauté de Madrilène. Avec ses grands yeux que la fièvre emplissait d’éclairs, son teint mat, ses lèvres qu’elle avait rougies pour en dissimuler la pâleur, elle semblait descendue d’une toile de Goya. Il ne lui manquait que la grenade plantée derrière l’oreille, dans la forêt d’ébène de ses cheveux.

Gilbert en fut frappé, plus peut-être encore en artiste que comme amant, et, s’approchant d’elle, il lui dit avec admiration :

— Tu n’as jamais été plus jolie. Les vierges de Raphaël vont être jalouses de toi.

La jeune femme, en effet, était adorable dans sa robe de soie noire, unie, sans ornements, mais qui n’en dessinait que mieux l’élégance et la distinction de ses formes. Il était évident pour Ronçay qui la connaissait bien que si, ce jour-là, elle avait compris la nécessité d’être simple, elle n’avait pas voulu, du moins, cesser d’être belle.

Au compliment de son ami, elle répondit en souriant :

— Il n’y a que mon bonheur qu’on pourrait m’envier aujourd’hui. Partons ! La voiture doit être en bas.

— Oui, madame, dit Jeanne en l’enveloppant d’un grand manteau. Prenez garde d’avoir froid. Il fait un temps affreux !

— Oh ! n’aie pas peur, je vais bien aujourd’hui.

Et comme, toute fière d’être aussi vaillante, elle était sortie la première, le sculpteur la rejoignit et mit doucement son bras sous le sien, car il savait que trop souvent ses forces n’égalaient pas son courage.

Cependant elle monta presque lestement dans le landau qui attendait au bas de l’escalier, devant la porte du vestibule. Gilbert prit place auprès d’elle, après avoir dit au cocher où il devait aller, et la voiture sortit de la cour.

L’orage éclatait. Dans les nuées opaques qui enveloppaient la ville d’une ombre crépusculaire, c’était un grondement incessant de la foudre et un incendie d’éclairs. On eût dit entendre le roulement sinistre d’un gigantesque train d’artillerie.

Éva n’avait certes pas peur, mais son état maladif la rendait nerveuse à l’excès. Quelques efforts qu’elle fît pour résister à l’influence toute physique qu’avait sur elle l’électricité répandue dans l’atmosphère, elle n’y parvenait pas. Elle s’était blottie contre son amant, les yeux fermés, les mains glacées, le cœur battant à se rompre.

Cependant le landau poursuivait sa route par la rue Parombella, sous une pluie torrentielle. Il traversa ainsi la place Saint-Eustache pour gagner la piazza Novana, où « les quatre parties du monde » de Bernini, groupées en fontaine, mêlaient leur filet d’eau au déluge de l’ouragan. Puis, après avoir suivi l’étroite rue Coronari, faite de vieux palais historiques, dont les rez-de-chaussée sont devenus de sordides échoppes, et où, dit-on, dans la maison qui porte aujourd’hui le numéro 148, a demeuré Michel-Ange, il s’engagea sur le pont Saint-Ange, dans l’axe duquel se dressait, sur la rive droite du Tibre, masse énorme perdue dans les nuages, le fort, la mole Adriana.

Les chevaux se cabraient épouvantés, glissant des quatre fers sur les pierres lavées par la pluie. Le cocher n’en était plus maître. Après avoir franchi le pont et tourné à gauche, ce fut enlevés dans un galop furieux qu’ils arrivèrent, par le Borgo Pio, sur la place Saint-Pierre et à l’extrémité droite des portiques, où frémissants, couverts d’écume et maintenus par des soldats de police qui, des colonnades où ils s’abritaient, s’étaient élancés à leur rencontre et les avaient saisis aux mors, ils s’arrêtèrent enfin devant la porte de Bronze, l’entrée la plus ordinaire du Vatican.

Au lieu d’augmenter la surexcitation d’Éva, l’allure affolée de l’attelage lui avait, au contraire, si bien rendu le calme dont elle était coutumière en face de tout danger, qu’elle dit à Gilbert, avec un sourire, en s’appuyant sur son épaule pour mettre pied à terre :

— J’ai pensé un instant que le ciel voulait s’opposer lui-même à ce que le Saint-Père me reçût.

Et d’un pas ferme, suivie par le regard admirateur des gens que le calme de cette frêle jeune femme émerveillait, elle franchit le seuil du palais et pénétra dans la grande galerie qui prend jour par de larges baies sur le parvis de la basilique et conduit directement à l’escalier royal.

À quelques pas, à droite, devant le poste des gardes, se tenaient gravement des soldats suisses, dans le costume que dessina pour eux Michel-Ange. Avec leurs justaucorps rayés bleu, jaune et rouge, leurs casques de cuivre à cimier de crin blanc ou leurs bérets moyen âge, la double fraise au col et la hallebarde au poing, on eût dit qu’ils étaient la personnification d’une époque immuable dans sa foi et les gardiens incorruptibles de la prison des chefs de l’Église.

Ronçay présenta sa lettre d’audience à l’officier de service, en uniforme rouge, qui en prit connaissance, la lui rendit et salua.

Mme Daltès, que ce premier pas dans le Vatican impressionnait déjà, se rapprocha aussitôt de son compagnon, comme si elle craignait d’avoir besoin de son aide, et ils se dirigèrent vers l’extrémité de la galerie.

Arrivés au pied de l’escalier royal, qui est de l’avant-dernier siècle, mais dont la voûte n’en est pas moins ornée des armes de Sixte-Quint, le chef temporel le plus énergique qu’ait eu la chrétienté, ils en commencèrent lentement l’ascension, sans même avoir jeté un regard sur cette œuvre magistrale du Bernin : la statue équestre de Constantin le Grand, qui, du vestibule du palais des Papes, dont il a exercé jusqu’à sa mort le souverain pontificat, semble s’élancer vers Byzance, la capitale de son nouvel empire.

Cependant, parvenue au palier du premier étage, là où l’escalier tourne à droite, devient plus étroit, moins élevé de plafond et moins doux, Éva, fatiguée, dut prendre le bras de Gilbert pour gravir les dernières marches de marbre, avant de traverser le vestibule de la salle royale.

Mais au moment de franchir le seuil de cette pièce, la comédienne, par un mouvement instinctif de haute convenance, se sépara de son amant, et, faisant appel à toute son énergie, se dirigea sans aide vers la salle ducale, qu’un camérier, après avoir lu la lettre d’audience, avait indiquée du geste à ceux que Pie IX allait recevoir.

Ronçay ni son amie n’étaient point là d’ailleurs en pays inconnu. L’un et l’autre avaient déjà parcouru cette partie du palais pour visiter les musées et les chapelles Sixtine et Pauline ; mais comme ils savaient que c’était dans l’appartement particulier du Saint-Père qu’ils devaient se rendre, ils allaient droit devant eux, sans échanger une parole, n’admirant pas, cette fois, les merveilles artistiques qu’ils rencontraient à chaque pas, entièrement au motif de leur course à travers les immensités du Vatican.

Les regards noyés ainsi que dans un rêve, les bras baissés et les mains jointes, Éva marchait rapidement, sans même paraître se souvenir que Gilbert l’accompagnait. Une puissance mystérieuse semblait l’attirer, tant elle allait sans hésitation, comme si elle n’eût pas besoin qu’on lui indiquât la route qu’elle avait à suivre.

Elle prend ainsi le passage conduisant au portique des loges du premier étage, qui donnent sur la cour de Saint-Damase laisse à sa gauche la galerie des inscriptions, ne lève pas un instant les yeux vers les fresques de Raphaël que Murat, alors qu’il était roi de Naples, a fait recouvrir de vitrages, pour les défendre contre l’intempérie des saisons, gagne l’escalier papal qu’elle gravit sans effort et, passant devant les hallebardiers en faction, elle arrive enfin, mystique, hallucinée, dans la salle Clémentine, c’est-à-dire dans le palais de Sixte-Quint, que ses successeurs habitent aujourd’hui.

Les porteurs du Souverain-Pontife, les sediari, habillés de satin cramoisi, sont groupés, silencieux et immobiles, dans un des angles de la pièce, autour d’un grand brasero de cuivre ; un religieux, le général des Dominicains, qui, lui aussi, a audience pour ce jour-là, se promène avec un des dignitaires du palais. Les deux prêtres parlent bas, personne n’élevant jamais la voix dans la demeure du chef de l’Église.

C’est à peine si les pas y résonnent sur les dalles sonores ; on y glisse comme des ombres ; les portes s’y ouvrent et s’y ferment sans bruit ; le jour même n’y entre que mystérieux, à demi voilé. Tout y commande le respect, l’humilité, le recueillement.

À cet instant Ronçay se rapproche vivement de la jeune femme, car sa pâleur, son mutisme, tout en elle l’épouvante ; mais elle le rassure d’un sourire, et l’artiste tend alors sa lettre d’audience au camérier qui s’est avancé vers lui.

Après en avoir pris connaissance, l’officier de la chambre s’incline et, sans dire un mot, fait signe au sculpteur et à sa compagne de le suivre.

Ils entrent alors, par la gauche, dans l’appartement particulier du Saint-Père, et traversent trois grands salons dont les parquets sont recouverts d’épais tapis et les fenêtres garnies de hauts rideaux de soie blanche, et où les sièges, rangés le long des murailles tendues de merveilleuses tapisseries, sont alternativement des chaises capitonnées de satin et des escabeaux de bois. Puis ils s’agenouillent sur le seuil de la chapelle privée où le Pape entend et dit une messe tous les matins, passent par la salle du Trône, et arrivent enfin dans le petit salon d’attente qui précède la pièce où se tient Pie IX.

De cette partie du palais, les regards découvrent un panorama immense, sévère, triste, presque lugubre. De ses fenêtres, l’auguste prisonnier peut parcourir des yeux la ville sainte qui lui a été ravie.

Mais, ce jour-là, c’était seulement par intermittence, au milieu des nuages déchirés par la foudre et au travers du voile d’une pluie diluvienne, qu’on pouvait reconnaître, en bas, sur le premier plan, la masse énorme et confuse du fort Saint-Ange, relié au Vatican par les débris de l’ancienne enceinte Léonine ; plus loin, à droite, les arbres centenaires du Pincio, couronné par la Villa Médicis ; plus loin encore, à l’horizon embrumé, au-dessus des terrasses monotones de la Rome moderne, la majestueuse coupole du Panthéon d’Agrippa, le Capitole, les ruines du Colisée et, sur le Palatin, les restes délabrés de ce qui fut le somptueux palais des Césars.

Éva tremblait, Gilbert était obligé de la soutenir. Il se demandait si elle aurait assez de force pour aller jusqu’au bout de son pèlerinage.

Après les avoir priés, du geste, de l’attendre, le camérier avait disparu dans une pièce dont la porte était masquée à l’intérieur par un paravent qui interceptait les regards, mais il revint presque aussitôt et, s’effaçant pour livrer passage, il leur dit :

— Notre Saint-Père vous attend.

La comédienne se redressa comme sous un choc électrique et franchit la première le seuil de la chambre. Ronçay la suivit et ils entrèrent dans le petit salon, plus que modeste, où le chef de l’Église donnait ses audiences particulières.

Assis de biais devant une large table chargée de papiers et où se dressait un grand Christ d’ivoire jauni, contre lequel était appuyé, ouvert, le livre des Bénédictions, les pieds chaussés de souliers de drap rouge brodé d’une croix d’or et reposant sur un haut coussin, et coiffé d’une petite calotte de soie, qui laissait échapper çà et là des cheveux encore assez abondants, mais d’une blancheur de neige, un vieillard les accueillit avec une légère inclinaison de tête et un bienveillant regard.

Ils étaient en présence du Souverain-Pontife.

Pie IX, Mastaï Ferretti, était, à cette époque, dans la trentième année de son règne et venait d’atteindre quatre-vingt-quatre ans ; mais, grâce à sa sobriété, à ses mœurs austères, à la régularité de sa vie, il avait conservé une rare vigueur, toute sa lucidité, son esprit vif, plein d’à-propos et de saillies, et cette facilité d’improvisation dont il avait donné tant de preuves pendant sa lutte contre ce qu’il appelait le dangereux libéralisme de l’Église.

Sa haute taille était à peine courbée par la vieillesse, et les rides profondes qui sillonnaient son visage plein et légèrement coloré n’en altéraient pas l’expression intelligente et fine. Il marchait encore droit et ferme, lorsqu’il sortait de son appartement pour aller recevoir, dans la salle Clémentine, les pèlerins qui venaient à lui de toutes les parties du monde, simple, peut-être même trop simple dans ses vêtements, ne sacrifiant qu’à un seul goût, l’usage du tabac à priser, dont sa soutane de soie blanche, sa ceinture rouge aux agrafes d’or et son rochet de lin portaient parfois des traces, mais néanmoins rempli de dignité, lorsqu’il donnait, avec une grâce infinie, sa main ou plutôt son anneau à baiser à ceux qui s’agenouillaient devant lui pour recevoir sa bénédiction.

Et certes, rien dans sa physionomie, dans son sourire, dans la limpidité de son regard n’expliquait cette réputation ridicule de jettatore, que quelques mauvais plaisants italiens s’efforçaient de lui donner.

C’était toujours l’énergique partisan de l’absolutisme, le créateur convaincu des dogmes de l’Infaillibilité et de l’Immaculée Conception ; mais bien que son caractère, naturellement doux et indulgent, fût devenu violent, irascible et intolérant, depuis surtout ce jour où, résistant aux avances de celui qui l’avait dépossédé du pouvoir temporel, il s’était enfermé dans le Vatican, en s’écriant : « Il n’y a pour le Pontife romain d’autre destinée à Rome que d’être souverain ou captif ; » bien que son cœur battît moins paternellement pour la France dont il avait dit, dans un mouvement d’humeur, après 1870 : « Le coq (Gallo) a été plumé ; il ne peut plus chanter aussi haut qu’auparavant ; » malgré toutes ces choses, il n’en accueillait pas moins avec bienveillance les croyants, les faibles, et en particulier les Français qui, en venant à lui, protestaient, c’étaient là ses propres paroles, contre l’ingratitude de la fille aînée de l’Église.

C’est pour cela que Pie IX, après avoir jeté un coup d’œil sur l’une des fiches éparses sur sa table et où étaient consignés les noms et qualités de ceux qu’il allait recevoir, avait invité de la tête et du regard Mlle de Tiessant et son ami à s’approcher de lui. Il savait qui ils étaient.

Ils s’avancèrent tous deux, mais la jeune femme était si pâle, si tremblante, si visiblement prête à défaillir que le Pape, se soulevant à demi, lui dit avec douceur, en lui indiquant un siège :

— Asseyez-vous, ma fille, et calmez-vous. Comment avez-vous osé vous mettre en route par ce temps affreux ?

— Ne nous avez-vous pas appris, Saint-Père, à braver tous les orages ? répondit Éva en tombant à genoux.

Au moment même, un fulgurant éclair incendia l’espace et un effroyable coup de tonnerre ébranla le palais de Sixte-Quint.

La tempête était dans toute sa fureur.

Mme Daltès se signa dévotement, Gilbert s’agenouilla près d’elle, et Pie IX, la physionomie empreinte d’une incommensurable bonté, étendit les bras vers eux, comme pour les défendre contre la colère des éléments déchaînés.

Seuls, les grondements de la foudre troublaient le silence de cette scène, et ce fut, pendant quelques instants, un spectacle de nature à frapper les plus sceptiques que celui de ces deux êtres jeunes et beaux, dont l’un se croyait si près de la mort, aux pieds de ce vieillard que le feu du ciel semblait couronner d’un nimbe éblouissant pour en mieux faire saisir l’impérissable et divine majesté.

Puis, l’orage semblant un peu faire trêve, le Souverain-Pontife se leva, vint aux agenouillés et leur dit d’une voix paternelle, les mains pleines de pardons, au-dessus de leurs fronts courbés :

— Je vous bénis tous deux, ainsi que tout ce que vous portez sur vous, et je bénis en vous tous ceux qui vous sont chers. Je bénis aussi votre patrie ; elle a été bien malheureuse ; Dieu l’a punie sévèrement, mais elle se relèvera !

Le Pape avait prononcé ces mots avec un accent inspiré et ses regards tournés vers le Christ, comme s’il lui demandait d’accomplir sa prophétie. Le cœur de ceux qui l’écoutaient avait bondi de patriotisme, et lorsqu’ils eurent baisé l’anneau de Saint-Pierre qu’il portait à l’index de la main droite, Pie IX ajouta en s’adressant à Éva, avec un accent plus doux, plus consolateur encore :

— Ne désespérez pas, vous guérirez avec l’aide de Dieu, et consacrerez votre vie à l’interprétation des grands poètes croyants de votre pays. La foi est la source de tous les courages !

Parlant ensuite à Ronçay :

— Vous êtes un sculpteur de talent, vous voyez que je vous connais tous les deux ; ne laissez pas l’art de Michel-Ange s’abaisser aux reproductions profanes et impies, mais demandez à l’histoire et à la religion seules l’inspiration qui vous permettra de créer des œuvres durables.

Et à tous deux :

— Pleins de confiance en la miséricorde divine qui, par ma voix, vous pardonne, allez en paix vers cette terre de France pour laquelle le prisonnier du Vatican prie sans cesse, oubliant ses fautes pour se souvenir qu’elle est toujours, dans son cœur, la fille aînée de l’Église.

Et ces mots prononcés avec tendresse, le Saint-Père regagna son siège, d’où, d’un ineffable sourire, il congédia ceux qu’il avait bénis.

Mme Daltès et Ronçay s’étaient relevés. Après s’être inclinés une dernière fois devant Pie IX, ils s’éloignèrent lentement, l’âme à ce point envahie que, silencieux, la main dans la main, comme s’ils venaient d’être rivés l’un à l’autre, plus puissamment que jamais, par quelque lien mystique, ils reprirent, sans même s’en rendre bien compte, le chemin qu’ils avaient parcouru quelques minutes auparavant.

De leur pas automatique, ils passèrent indifférents à travers la foule des pèlerins d’Orient qui attendaient, dans la salle Clémentine, l’heure de l’audience que le Pape leur avait accordée pour ce jour-là, et suivirent les loges. Ensuite, après avoir traversé de nouveau les salles ducale et royale, ils descendirent le grand escalier de marbre pour ne revenir vraiment à eux qu’au choc, sur les dalles de la galerie, de la hallebarde du soldat suisse en faction devant la statue de Constantin, qui les saluait ainsi au passage.

Quelques secondes après, ils franchissaient la porte de Bronze et remontaient en voiture pour retourner à la Minerve.

Éva était rayonnante, un sourire de béatitude entr’ouvrait ses lèvres, ses grands yeux erraient dans l’infini. L’orage s’était éloigné ; le calme s’était fait dans la nature ainsi que dans l’âme de celle qui avait demandé au successeur de Saint-Pierre le pardon de ses fautes et sa bénédiction.

Au contraire, Gilbert était sombre ; il jetait sur sa compagne, qui semblait l’avoir oublié, des regards furtifs et inquiets. Ce fut sans avoir échangé une parole qu’ils mirent pied à terre dans la cour de l’hôtel.

Là, Mme Daltès se dirigea seule vers l’escalier qui menait au premier étage, le gravit sans aide ; mais au moment d’entrer dans son appartement, elle s’arrêta, semblant hésiter à en franchir le seuil.

Ronçay la prit doucement par la taille, et, l’entraînant dans le salon, il lui dit, en la serrant dans ses bras :

— Tu es heureuse maintenant, mon adorée ; mais ne vas-tu pas m’aimer moins ?

Et comme, en prononçant ces mots, ses lèvres avides cherchaient les lèvres d’Éva, celle-ci détourna la tête et, tentant d’échapper à l’étreinte passionnée qui l’enlaçait, elle supplia :

— Non, plus ainsi, plus jamais ainsi, je t’en conjure !

L’amant pensa, durant une seconde, qu’il avait mal entendu. Non, sa maîtresse, sa femme bien-aimée ne pouvait lui parler de la sorte. Il la força à le regarder en face, mais sa physionomie extatique lui en dit plus encore que ses paroles. Subitement, il comprit.

Alors, la repoussant presque avec brutalité, se sentant devenir fou, il s’enfuit, titubant comme un homme ivre, et, arrivé chez lui, il s’écria avec un horrible accent de désespoir, prêt à blasphémer :

— Ah ! ce que je craignais, ce que je craignais ! L’Église me l’a volée avant même que la mort vienne me la prendre pour toujours !

Au même instant, Éva tombait à genoux et murmurait, les mains jointes et les yeux levés sur le Christ qui était au chevet de son lit :

— Mon Dieu, puisque, pendant que votre représentant sur la terre me bénissait, j’ai fait le serment de ne plus être qu’à vous ; mon Dieu, donnez-moi le courage de vaincre ma chair et de résister à ses larmes !


III

Après avoir fait d’excellentes études au séminaire de Reims et s’être préparé, avec toutes les apparences d’une vocation réelle, à devenir prêtre, Louis de Tiessant avait renoncé à la dernière heure à une carrière vers laquelle on l’avait dirigé depuis sa jeunesse.

Soudain, se jugeant plus sainement que les autres ne l’avaient jugé, il ne s’était trouvé aucune des qualités requises pour le sacerdoce ; le doute avait envahi son esprit, et, rompant avec les Pères de l’Église, la théologie et le droit canonique, il était venu à Paris pour se faire publiciste. Il lui semblait que dans les lettres, mieux que dans aucune autre profession, il pourrait tirer parti des connaissances sérieuses qu’il avait acquises.

Ses débuts, en effet, n’eurent rien de pénible. La petite fortune qu’il possédait lui épargna cette lutte énervante contre les difficultés matérielles qui brise souvent les plus forts, et bientôt une série d’articles dans les journaux catholiques, où il avait eu immédiatement accès, le signalèrent à l’opposition et au clergé comme une recrue vigoureuse sur laquelle on pouvait compter.

Aussitôt les salons conservateurs lui furent ouverts ; pour l’y retenir, on songea bien vite à le marier, et comme il était beau garçon, élégant, spirituel, et même non sans quelque distinction native, l’évêque de X…, Mgr Trémont, qui l’avait pris en grande affection, lui fit épouser une de ses nièces, orpheline qu’il dota convenablement, ainsi qu’il avait déjà doté sa sœur aînée, pour en faire la femme d’un savant universitaire, M. Bertin.

Ceci se passait dans les premières années du second empire.

Mme Marie de Tiessant était une compagne simple, douce et pieuse. Elle ne tarda pas à adorer son mari, qu’elle regardait comme un homme supérieur. Son seul souci fut de lui faire une existence heureuse et d’élever chrétiennement le fils et les deux filles qu’elle avait eus en moins de six ans, enfants dont le père soignait également l’éducation intellectuelle et l’éducation physique, ayant la saine ambition de les préparer aux combats de la vie.

Il destinait son fils Robert à l’état militaire et voulait que ses filles Blanche et Éva fussent un jour dignes de la haute situation sociale qu’il rêvait de leur donner.

Presque tous les matins, il montait à cheval avec elles, ou les envoyait dans un gymnase en compagnie de leur institutrice. Pendant les mois de juillet et d’août, il les conduisait à Dieppe ou au Tréport.

Blanche, elle, n’avait qu’un goût modéré pour les exercices violents, mais Éva, avant quinze ans, était déjà une amazone intrépide, une nageuse infatigable, une véritable petite sportswoman que tout le monde aimait et pourvoyait de roses qu’elle adorait avec passion et dont elle jonchait sa chambre, son lit même, ne croyant pas, ainsi que Sminiride, que le pli d’une fleur puisse empêcher de dormir.

Louis de Tiessant n’avait donc qu’à se louer du sort, puisque, vingt années à peine après son arrivée à Paris, il avait conquis une place honorable parmi les littérateurs de l’époque. Il était l’auteur de romans historiques bien écrits, avec un grand souci des caractères ; il collaborait aux publications les plus importantes et avait donné à plusieurs théâtres, à la Comédie-Française, entre autres, des ouvrages dont la réussite avait été fort productive.

Ces succès permettaient à l’ancien séminariste de vivre selon son goût inné pour le luxe et l’ostentation. D’une santé robuste, il menait de front le travail et le plaisir, recevant toutes les sommités artistiques, tenant table ouverte et sacrifiant volontiers, lui, le sage d’autrefois, à ces deux vices essentiellement parisiens : le jeu et les femmes ; mais néanmoins toujours sur la brèche littéraire, fidèle à ses opinions politiques ainsi qu’à sa foi religieuse, et affirmant chaque jour son incontestable talent de publiciste.

Les choses en étaient là, et notre héros n’avait qu’à suivre tout droit sa route pour arriver rapidement à une véritable célébrité, à la fortune, lorsque, tout à coup, soit par ambition, amour du bruit ; soit qu’il y fût entraîné par son tempérament autoritaire, violent, jaloux de la gloire d’autrui ; soit même par un incompréhensible don quichottisme le poussant à combattre ce qu’il croyait faux et injuste, il se fit pamphlétaire ; non pas à la manière de Paul-Louis Courier et de Timon, c’est-à-dire s’attaquant aux choses et aux institutions plutôt qu’aux personnes, mais pénétrant dans la vie privée des individus, pour peu qu’ils appartinssent au monde des lettres, des arts, de la politique, de la finance, et livrant leurs vices, leurs ridicules, leurs fautes à la malignité publique. Cela dans un style tout à la fois mordant, sérieux, plaisant, agressif, avec force anecdotes à l’appui, et bien dans le goût français, qui n’aime réellement que ce qui est clair et léger.

Le pamphlet étant par excellence œuvre populaire et d’actualité, et le plaisir malsain d’entendre dire du mal des autres, au risque d’entendre dire un jour du mal de soi, étant d’essence humaine, les brochures de Tiessant eurent en peu de temps une vogue immense ; mais si elles rapportèrent beaucoup d’argent à leur auteur, elles eurent aussi pour conséquence immédiate de troubler complètement sa vie, et de le faire entrer, selon l’expression de M. de Cormenin, dans la route qui conduit l’écrivain à la renommée orageuse, à la Cour d’assises et au guet-apens, si ce n’est à l’hôpital.

Bientôt on accusa le journaliste de faire métier de chantage, ce qui était inexact ; il avait pour cela trop d’entêtement et d’orgueil, et ses procès, ses duels, ses condamnations se succédèrent à ce point que, moins de trois ans après son entrée en campagne contre les idoles parisiennes, il aurait pu s’écrier comme saint Paul : Croyez-moi, car je suis souvent en prison.

En effet, il ne sortait guère de Sainte-Pélagie que pour y retourner, car, même sous les verrous, il n’interrompait pas la publication de ses biographies, de plus en plus ardent à la lutte, cessant d’être impartial, passant de la diffamation, qui arrache lâchement le masque aux coupables dont la dette est payée, à la calomnie qui essaie de souiller les honneurs intacts.

Alors Louis de Tiessant n’eut plus de défenseurs. Après avoir ri des autres, chacun commença à craindre pour soi ; on cessa de lui savoir gré des vérités mises à nu, des fausses gloires détruites, des hontes révélées ; on lui en voulut, un peu trop tard, de s’être attaqué à un colosse littéraire dont, il est vrai, il avait tenté vainement d’ébranler le monument gigantesque. Il devint une sorte d’ennemi public, et le jour où, à la suite d’un pamphlet contre le chef de l’État, il fut condamné à deux ans de prison, tout le monde, sauf l’opposition, applaudit.

Mais cette condamnation, au-devant de laquelle il était allé, tête baissée, voulant sans doute prouver orgueilleusement que son fouet de Juvénal n’épargnait personne, Tiessant l’avait si bien prévue que, quand on vint pour l’arrêter dans son luxueux appartement de la rue de Lille, il était déjà en Angleterre.

Les agents de la Sûreté ne trouvèrent chez lui que sa femme et ses filles en larmes. Son fils Robert, sorti de Saint-Cyr depuis peu, l’un des premiers de sa promotion, avait été envoyé à Rome, dans l’un des régiments que la France y entretenait à cette époque, pour la défense des États de l’Église.

Ce dénouement fatal fut un véritable coup de foudre pour Mme de Tiessant. Elle n’ignorait aucun des procès que son mari avait eus depuis plusieurs années ; elle l’avait vu souvent quitter le domicile conjugal pour passer de longues semaines en prison ; mais, néanmoins, elle croyait à ce point en lui et avait une telle admiration pour son talent, qu’elle n’avait jamais supposé qu’il succomberait un jour si complètement, tout à la fois devant la justice et devant l’opinion publique.

Le réveil fut donc terrible pour la pauvre femme ; les amendes et les dommages et intérêts auxquels était condamné le pamphlétaire s’élevaient à un chiffre énorme, bien supérieur à ce que tout le ménage possédait. Elle n’eut que le temps de mettre à l’abri chez sa sœur, Mme Bertin, ce qu’elle put enlever de son appartement : quelques tableaux, l’argenterie, ses bijoux, sa garde-robe et celle de ses filles. Les huissiers ne respectèrent que la bibliothèque de l’écrivain et les lits. Tout le reste fut vendu et, sur l’ordre exprès de son mari, Mme de Tiessant dut le rejoindre en Angleterre.

Elle partit en confiant Blanche et Éva à Mme Bertin qui, pleine de bon sens, avait, seule de la famille, pressenti comment se terminerait un jour la lutte de son beau-frère contre les innombrables ennemis qu’il s’était faits. Elle avait bien hasardé, çà et là, quelques conseils, mais le fougueux publiciste l’avait priée de s’occuper de ses affaires. Il avait même fini par lui fermer tout à fait sa porte.

L’excellente femme, veuve et sans enfants, n’en accueillit pas moins affectueusement ses nièces, que ce changement de situation étonnait plus encore qu’il ne les épouvantait, car elles ne se rendaient pas bien exactement compte de ce qui se passait, et les deux jeunes filles vivaient chez leur tante, rue d’Assas, depuis un mois à peine, lorsqu’une horrible nouvelle vint un jour leur ouvrir les yeux. Leur frère s’était tué à Rome.

Travailleur, un peu sombre, ambitieux et exalté, Robert avait pensé que la condamnation de son père pour outrages envers le chef de l’État serait à jamais un obstacle à son avancement, et il s’était donné la mort.

Ce suicide avait causé une grande émotion dans l’armée, et le sang de son fils avait en quelque sorte rejailli sur le pamphlétaire, car on ne doutait pas des motifs qui avaient conduit le jeune officier à mettre fin à ses jours.

Louis de Tiessant fut profondément frappé par ce terrible événement, mais, au lieu de le ramener à des idées plus saines, à une appréciation plus juste des choses, son chagrin, au contraire, l’aigrit davantage. Dès ce jour, il devint le maître le plus dur, le chef de famille le plus autoritaire, aussi bien pour sa malheureuse femme, dont le désespoir maternel était un reproche incessant, que pour ses filles, qu’il avait fait venir à Londres, bien qu’on fût en plein hiver, s’en prenant à celles qui l’entouraient, toujours dévouées et soumises cependant, de l’effondrement de sa fortune.

À partir de ce moment, ce fut pour Mme de Tiessant et ses enfants une vie d’autant plus pénible que la privation du luxe auquel elles étaient accoutumées avait été plus rapide. Elles n’avaient pas fait l’apprentissage de la gêne, qui était venue tout à coup, du soir au lendemain.

Elles demeuraient dans Jermyn-Street, l’une des petites rues qui avoisinent Leicester-Square, le quartier français, c’est-à-dire celui où se réfugient nos compatriotes condamnés ou menacés de l’être : proscrits politiques, banquiers en rupture de caisse, repris de justice, filles dont Paris ne veut plus, population hétérogène et interlope qui vit là, à deux pas des grands théâtres de Haymarket et des parcs aristocratiques, donnant à certains carrefours, où l’argot résonne lorsque la nuit est venue, la physionomie ignoble des endroits les plus mal famés de Paris.

La famille occupait un logement meublé composé de trois à quatre pièces, nues, froides, tristes, éclairées par d’étroites fenêtres à guillotine, auprès desquelles Blanche et Éva se tenaient tristement des après-midi entières, leurs grands yeux fouillant le brouillard opaque comme pour y chercher, ainsi que dans un rêve, quelque silhouette du brillant passé parisien où elles avaient vécu.

Excellentes musiciennes, elles n’avaient pas même un piano pour rompre la monotonie des interminables journées. Pour la jolie Éva, jamais une fleur, jamais une rose, même des plus modestes. C’était là vraiment l’exil !

Elles ne connaissaient personne et ne sortaient régulièrement que pour se rendre presque tous les matins à la chapelle catholique de Saint-Martin’s lane, tout près de Leicester-Square. Leurs plus longues promenades ne les conduisaient pas au delà de Hyde-Park, à dix minutes de leur rue. C’est à peine si quelques journaux français entraient à la maison, où le père se montrait de plus en plus sombre, parce que la lutte contre les difficultés matérielles devenait chaque jour plus difficile pour lui.

Louis de Tiessant n’avait pas interrompu sa collaboration à certaines publications françaises et il gagnait même quelque argent à faire des traductions, mais tout cela suffisait à peine à l’entretien du ménage. Aussi bientôt, revenant à une marotte qu’il avait toujours eue, s’imagina-t-il de se mettre à la recherche de systèmes pour gagner sûrement au jeu.

Pendant trois longs mois, il employa à cette étude absurde ses jours et une partie de ses nuits, et un matin, convaincu qu’il avait découvert une marche infaillible, il s’en fut à Bade, en compagnie d’un associé, Henri Noblet, que ses combinaisons pour faire sauter les banques allemandes avaient tout à fait séduit.

Ce Noblet, propriétaire d’une librairie assez bien achalandée dans Coventry, par conséquent voisin des Tiessant, avait alors une quarantaine d’années. D’origine française, et même Français par son état-civil, bien que sa mère l’eût mis au monde en Angleterre, il était, par son éducation et son tempérament, un de ces Anglais flegmatiques, guindés, sans grands défauts ni qualités saillantes, ce qui en fait des êtres insupportables. À part cela, d’une intelligence suffisante, facile à vivre, et très brave homme au fond, quoiqu’il considérât la femme comme de race inférieure et seulement bonne à garder la maison.

Enfin, fils d’un ancien serviteur de Charles X qui avait suivi son maître à Holy-Rood en 1830, Noblet était tout naturellement légitimiste et on pouvait le croire clérical. C’était de cette double communauté d’opinions qu’était née entre le père d’Éva et lui une liaison rapide.

Mme de Tiessant et ses filles le connaissaient. C’était dans son magasin qu’elles allaient acheter les journaux français, et depuis que leur mari et père préparait son combat contre le trente-et-quarante et la roulette, il venait souvent à Jermyn-Street, où il paraissait se plaire beaucoup.

Parfois même il était galant avec Éva, mais celle-ci, qui n’était encore, en quelque sorte, qu’une enfant — elle avait à peine dépassé quinze ans — ne s’apercevait pas même des prévenances dont elle était l’objet.

Elle avait cependant pour le libraire plus de sympathie que d’antipathie, car il l’amusait par les ridicules qu’elle lui trouvait, surtout quand elle le comparait aux écrivains et aux artistes qu’elle avait vus à Paris, rue de Lille. Lorsqu’il se hasardait à lui faire un compliment, elle y répondait par une grande révérence, et s’il lui apportait une fleur, surtout si c’était une rose, elle l’en remerciait en gamine ravie qu’on voulût bien s’occuper d’elle.

Henri Noblet, le commanditaire de l’opération, était donc parti avec M. de Tiessant pour l’Allemagne, mais leur absence ne fut pas longue. Après une quinzaine de jours, ils rentrèrent à Londres l’oreille basse et la bourse vide. Cependant l’inventeur du système n’avait pas un seul instant abandonné sa fameuse marche ; il ne s’était pas permis un seul coup de fantaisie. C’était peut-être cette sagesse même qui l’avait perdu : sa ruine avait été mathématique.

L’affaire coûtait au boutiquier de Coventry une vingtaine de mille francs, et comme c’était un homme sage et pratique, quelque combinaison que lui offrît son associé, il refusa net de l’aider dans une tentative de revanche, mais il lui rappela, tout en lui laissant le temps nécessaire pour s’acquitter, qu’il était son débiteur de dix mille francs, puisque c’était lui qui avait fourni tous les fonds de l’entreprise.

La situation des exilés devenait donc de plus en plus difficile, et le pamphlétaire ne tarda pas à faire comprendre à ses filles qu’il était temps pour elles d’utiliser, au profit du ménage, l’instruction qu’il leur avait donnée.

Blanche prévoyait ce dénouement depuis plusieurs mois. Modeste, sérieuse, d’une dévotion étroite, peu faite, par caractère, pour le monde, qui ne l’avait jamais séduite, elle répondit à son père qu’elle désirait entrer dans un couvent où, tout en faisant son noviciat, elle pourrait payer sa dot en s’y consacrant à l’éducation des pensionnaires. Elle avait déjà écrit dans ce sens à sa tante, et celle-ci s’était assurée que sa nièce serait reçue à bras ouverts chez les dames Augustines de Chartres. Son grand-oncle, Mgr Trémont, avait été le bienfaiteur de leur établissement.

Cette nouvelle causa bien à l’écrivain exilé une certaine émotion, mais le malheur l’avait ramené aux idées religieuses de sa jeunesse ; il comprit ce qui se passait dans l’âme de Blanche, et après l’avoir un peu sermonnée, pour la forme, il l’autorisa à exécuter son projet.

L’égoïsme parlait-il en lui plus haut que l’amour paternel, ou pensait-il vraiment que sa fille, en raison du triste avenir qui la menaçait, faisait mieux de déserter la lutte ?

Quoi qu’il en fût, une huitaine de jours plus tard, Blanche partit avec sa mère dont le désespoir était profond. La pauvre femme, qui ne pouvait se consoler de la mort de son fils, comprenait bien que c’était un second enfant qu’elle allait perdre pour toujours. Mais malgré toutes ses infortunes successives, elle demeurait l’épouse soumise, aveugle, qu’elle avait toujours été, plaignant son mari plus encore qu’elle ne se trouvait à plaindre elle-même.

Éva, à qui on avait soigneusement caché le motif réel du départ de sa sœur, supposait tout simplement qu’elle devait se placer en France, dans quelque pensionnat, et cette séparation lui causait déjà beaucoup de chagrin, car elle l’aimait sincèrement et pressentait aussi que sa vie à elle, restée seule, allait devenir plus triste encore. Mais quand après une absence d’un mois, sa mère revint et, le cœur brisé, lui dit toute la vérité, elle fondit en larmes et, courant après son père, qui, aux premiers mots de l’explication donnée par sa femme, avait esquissé un mouvement de retraite, elle s’écria :

— Et tu l’as laissée partir ! Oh ! que c’est mal, que c’est mal !

Pour la première fois, la jeune fille sentait son cœur s’ouvrir au blâme et à la révolte. M. de Tiessant le comprit si bien et en fut si blessé dans son orgueil, qu’il riposta brutalement :

— Que voulais-tu que je fisse ? Il est encore préférable que Blanche suive sa vocation plutôt que d’entrer comme institutrice dans quelque maison d’éducation pour y gagner des appointements ridicules ; ce que tu seras obligée de faire si tu refuses le mari qui se présentera peut-être bientôt pour t’épouser sans dot, pour tes beaux yeux !

— Un mari, à moi !

Éva fixait son père de ses regards loyaux, limpides, étonnés. Il n’était pas possible qu’elle eût bien entendu ! Elle n’avait pas seize ans, et, si gracieuse, si adorablement jolie qu’elle fût, avec sa bouche mutine, les longs cils recourbés qui frangeaient ses paupières et ses bandeaux à la vierge, qu’elle conservait avec soin, car, dans sa coquetterie un peu mystique, elle aimait à s’entendre appeler : la petite madone, elle semblait encore une fillette.

Et on lui offrait un mari ! Oh ! cela n’éveillait en elle aucune idée d’appartenir à quelqu’un. La virginité de son esprit était immaculée ; elle ne savait pas ! Un mari, c’était quelque chose qu’on donnait aux grandes personnes seulement. Aussi répétait-elle, en souriant à travers ses larmes :

— Un mari, à moi !

Et se dressant sur la pointe de ses pieds mignons, elle s’efforçait de se voir tout entière dans la glace placée au-dessus de la cheminée, comme pour bien s’assurer que ce ne pouvait être à elle, si frêle, si petite, qu’on parlait ainsi.

Mais tout à coup, dans cette glace où, elle se regardait en haussant les épaules, elle surprit le regard dur que son père arrêtait sur elle.

Alors, brusquement, le voile d’ignorance qui enveloppait sa chasteté sembla se déchirer. On eût dit qu’elle avait soudain compris ; elle se sentit saisie par une horrible angoisse ; une répulsion inconsciente, irraisonnée, mais immense, douloureuse, envahit son âme et troubla sa chair. Il lui parut qu’elle était sur le bord d’un abîme où quelque monstre hideux la guettait pour en faire sa proie, et, poussant un gémissement d’oiseau mortellement blessé, elle se cacha le visage entre les mains comme pour se préserver de toute souillure, pour ne plus voir, et s’enfuit !

— Petite sotte ! fit de Tiessant rouge de colère et peut-être aussi de honte.

Puis, s’adressant à sa femme, qui n’osait dire un mot :

— Va retrouver ta fille. Dis-lui que toutes ses grimaces m’irritent au lieu de m’apitoyer, et pour ne pas avoir à revenir sur ce sujet, pour qu’elle sache bien ma volonté formelle, ajoute que M. Noblet m’a demandé sa main et que je la lui ai accordée. Tu sais quelle est ma situation envers lui. C’est un honnête homme, il aime beaucoup Éva, il la rendra heureuse, et nous sortirons enfin des difficultés épouvantables qui nous accablent.

— Mais, Louis, elle n’a pas seize ans, hasarda la pauvre mère, en étouffant un sanglot, et nous n’avons plus d’autre enfant. Si la petite nous quitte, elle aussi, c’est la dernière, nous serons seuls, tout seuls !

— N’est-ce point la loi naturelle en même temps que la loi de Dieu ! Allons, je compte sur toi !

Et il sortit rapidement.

Mme de Tiessant courut rejoindre sa fille et, la prenant sur ses genoux, la serrant contre son cœur, buvant ses larmes silencieuses, cessant d’être épouse pour ne plus être que celle qui a donné la vie, elle répétait :

— Mon Dieu, quelle faute ai-je donc commise pour que vous m’enleviez si vite la seule qui me restait !

Le corps secoué par d’horribles contractions, ses bras noués autour du cou de sa mère et les lèvres contre ses lèvres, comme pour confondre son âme avec la sienne, Éva redisait sans cesse, machinalement, toujours en proie à son rêve d’épouvante :

— Non, oh ! non, n’est-ce pas ?

Mais entre un homme violent, volontaire, aigri par le malheur, et deux êtres faibles, aimants, accoutumés à l’obéissance, la lutte ne pouvait être longue !

Fort habilement, le publiciste laissa à sa fille le temps de se remettre de sa première émotion ; puis bientôt il commença à la plaisanter avec esprit sur cette terreur, simplement nerveuse, disait-il, qui s’était si subitement emparée d’elle. Il l’excusa même de l’avoir ressentie. Cela prouvait sa sensibilité, sa naïve ignorance du rôle de la femme dans la société, son amour filial, qui se désespérait à la pensée de quitter le toit paternel, son effroi tout naturel de l’inconnu. Mais il ne fallait pas pousser ces sentiments-là à l’extrême, sous peine de rendre malheureux soi-même et les autres.

Le mariage est d’institution divine. Dieu a dit à la femme : Tu quitteras ton père et ta mère pour suivre ton époux. En échange de l’obéissance que le mari demande à sa compagne, est-ce qu’il ne la protège pas, ne lui donne pas le bien-être, ne la fait pas sortir de la servitude de l’enfance ? N’est-ce donc rien pour une jeune fille de ne plus être l’esclave de ces conventions sociales qui lui défendent tant de choses, de pouvoir aller et venir en liberté, de diriger sa maison, de commander à son tour ? N’est-ce donc rien pour l’enfant, qui parfois est une lourde charge pour le chef de famille, de l’affranchir de cette charge et d’entrer dans une situation nouvelle, où elle peut prouver que son affection est désintéressée, faite seulement de reconnaissance pour le passé ?

C’était, à la fin de chaque repas, en toute occasion, des raisonnements spécieux du même genre, que Mme de Tiessant écoutait avec admiration et qui calmaient un peu Éva ; si bien que le jour où son père lui apprit lui-même que le mari qu’il lui destinait était Henri Noblet, elle ne fut plus tant effrayée du mariage que de l’époux, et qu’elle se hasarda seulement à s’écrier : « Il a le double de mon âge ! »

Mais L. de Tiessant prévoyait cette exclamation et avait des arguments tout prêts pour la combattre. Il se sentait d’ailleurs sur un terrain favorable, sachant qu’il n’avait à lutter contre aucun souvenir, aucun de ces héros de roman que les plus chastes jeunes filles entrevoient dans leurs rêves.

À Paris, Éva n’avait jamais été qu’une enfant pour les amis de son père ; nul des commensaux de la rue de Lille ne l’avait particulièrement intéressée. Tous l’avaient constamment traitée en fillette sans conséquence. Elle était, certes, intelligente, spirituelle et même un peu coquette, mais son cœur ne s’était jamais entr’ouvert à l’amour. Ce mot n’était pour elle que le synonyme d’affection, de tendresse. Son imagination, dans cet ordre d’idées, ne cherchait rien.

Non seulement, grâce à l’atmosphère de pureté que sa mère avait toujours entretenue autour de ses filles, mais aussi par sa propre nature, de même que l’hermine se gare de la moindre souillure, tout en Éva était candeur et virginité, et cela lui donnait un charme inexprimable, car dans sa taille ronde, son buste élégant, ses beaux yeux aux paupières légèrement estompées, la femme apparaissait déjà avec ses attractions troublantes. Il ne s’agissait donc que de la diriger doucement, sans secousse, vers le but pour lequel sa répulsion n’était qu’instinctive et irraisonnée.

Aussi l’écrivain, qui connaissait bien son enfant, lui répondit-il :

— Mais si M. Noblet n’avait pas son âge, j’aurais assurément repoussé sa demande. Le souci que j’ai de ton bonheur ne me permettrait pas d’unir ton ignorance des choses de la vie à l’ignorance de qui que ce soit. Ce qu’il faut à ta jeunesse, précisément à ta jeunesse, c’est un homme sérieux, sage et fort pour deux, afin de t’initier graduellement à une existence nouvelle, faite de droits et de devoirs qui te sont inconnus. Si tu avais quelques années de plus, je comprendrais ton objection. Tu pourrais en quelque sorte n’avoir pas tout à demander à l’expérience d’autrui ; elle te serait moins indispensable ; mais puisque la mauvaise fortune nous force à nous séparer de toi, il est incontestable que tu ne saurais mieux trouver. Le mari que je t’offre ne te paraît trop âgé que parce que tu es trop jeune ; mais il saura gagner ta tendresse par ce soin de plaire qui, chez les époux aimants, intelligents et bons, croît en raison directe du peu de droit qu’ils sont, à cause de leur âge, à supposer qu’ils peuvent être aimés pour eux-mêmes.

À force d’entendre toutes ces choses, dont elle ne se doutait guère, Éva finit par être convaincue qu’elle avait tort et n’était que ridicule, et quand elle eut compris, en outre, que son mariage délivrerait son père d’une situation pécuniaire humiliante, dangereuse même, elle ne crut pas devoir résister plus longtemps, par amour filial et aussi un peu par orgueil.

Néanmoins, elle ne dit pas : oui ; elle se contenta de ne pas dire : non ; mais M. de Tiessant profita si habilement de cette lassitude de sa fille, il la grisa si complètement avec de sonores paroles, il abusa si bien de sa naïveté qu’un matin, sans qu’elle se fût même rendu compte de ce qui s’était passé, la pauvre enfant à qui tout avait permis d’espérer un si brillant avenir, à Paris, se réveilla, et ce réveil fut terrible, femme d’un petit libraire du quartier Français, à Londres.


IV

Si Éva avait été élevée plus simplement et surtout dans un milieu moins vivant que celui de la rue de Lille ; si, dans un exil que tout d’abord elle dut croire momentané, en raison même de ses causes, et dont, conséquemment, le calme et la gêne même l’avaient souvent fait sourire plutôt qu’elle ne s’en était épouvantée, elle avait apporté moins de souvenirs parisiens, il est probable qu’elle eût accepté sans révolte la vie bourgeoise qui devenait la sienne, et sans répulsion ses devoirs d’épouse d’un homme de plus du double de son âge ; car son éducation chrétienne, sa jeunesse, son honnêteté native, la pureté de son cœur, tout conspirait en elle pour que son imagination et ses sens restassent endormis.

Malheureusement, il n’en était pas ainsi. La fillette que l’égoïsme paternel avait transformée si brusquement en femme mariée se rappelait ses jeunes amies, enfants et gaies comme elle, ses cavalcades au Bois, ses excursions au bord de la mer, pendant la belle saison, son existence si mouvementée, et toutes ces choses, si peu lointaines encore, lui revinrent bientôt d’autant plus vivaces à la mémoire que son isolement fut, du jour au lendemain, plus complet.

En effet, en Angleterre, l’épouse n’aide pas son mari dans son industrie, à moins qu’il ne soit petit boutiquier ; mais pour peu qu’il se respecte, le plus modeste industriel a, loin de ses affaires, son domicile, où il ne rentre que le soir et où sa femme est seule toute la journée, sauf les dimanches, pendant lesquels les distractions les plus innocentes sont interdites, même à ceux qui n’appartiennent pas à l’Église anglicane.

Henri Noblet avait donc pour son ménage une petite maison dans un quartier excentrique, aux environs de Green Park, et quand Éva se vit condamnée à vivre seule avec une domestique qui ne comprenait pas un seul mot de français, dans ce home glacial, avec ses meubles d’acajou massif, ses couloirs étroits, ses escaliers rapides et nus, ses fenêtres sans persiennes et garnies seulement de rideaux blancs, le passé se représenta aussitôt à son esprit, et ce mari, qu’elle eût peut-être supporté s’il l’avait associée à ses occupations quotidiennes et s’il lui avait fourni l’occasion de s’accoutumer à ses froideurs, à tout ce qui la froissait en lui ; ce mari, qu’elle ne voyait que le soir, lui fut immédiatement odieux. Elle avait le sentiment d’être digne d’un autre rôle ; elle était humiliée, dans son amour-propre, d’être si peu.

Pendant quelques semaines, elle dissimula de son mieux ; mais un jour que sa mère la trouva tout en larmes, elle lui avoua qu’elle se sentait malheureuse à ce point que la mort lui semblait préférable à une semblable existence.

Mme de Tiessant, dont la vie conjugale avait été faite d’abnégation et de sacrifice, tenta de calmer sa fille, mais elle y parvint si peu que la jeune femme était résolue à quelque coup de tête, lorsqu’elle devint enceinte.

Sa grossesse lui inspira d’abord une sorte de honte ; puis, comprenant bientôt qu’elle lui imposait d’impérieux devoirs, elle se résigna, et quand, huit mois plus tard, elle eut mis au monde un fils qu’elle nomma Robert, en souvenir de son frère mort si tragiquement, et qu’elle devait allaiter elle-même, son mari l’exigeait, la maternité la sauva momentanément du désespoir.

Elle ne pouvait d’ailleurs faire aucun reproche sérieux à M. Noblet. Resté tel qu’il était avant son mariage : Anglais par les habitudes, le décorum, le kant exagéré et quelque peu hypocrite, il se montrait même parfois galant, en sa qualité de Français ; mais ses galanteries mêmes augmentaient encore la répugnance physique invincible que sa femme éprouvait pour lui, répugnance qu’elle s’efforçait de cacher, par pitié, orgueil et pudeur, mais qui lui arrachait, lorsqu’elle se retrouvait seule, des cris d’horreur et des larmes de dégoût.

Pendant ce temps-là, Louis de Tiessant, resté le collaborateur de plusieurs journaux parisiens, mettait tous ses amis en mouvement pour obtenir sa grâce. L’empereur, qui pratiquait volontiers, on le sait, l’oubli des injures et dont personne n’a jamais nié la générosité, la lui accorda sans difficulté, et le pamphlétaire rentra à Paris.

Il en était parti dix-huit mois auparavant avec ses deux filles ; il y revenait seul avec sa femme, toujours soumise et douce, mais dont la santé, déjà si ébranlée par les chagrins, donna rapidement de grandes craintes.

Constamment seule, car son mari vivait tout à fait dehors, ne rentrant que le soir, souvent bourru et taciturne, et n’ayant d’autre amie que sa sœur, Mme Bertin, la pauvre mère ne pouvait se consoler d’avoir été séparée de tous ses enfants, successivement, par la mort, le cloître et le mariage — Blanche venait de prendre le voile — et bientôt, atteinte d’une horrible maladie nerveuse, compliquée d’une anémie contre laquelle rien ne pouvait réagir, elle se mit au lit.

Trois mois plus tard, le médecin qui la soignait dit à M. de Tiessant qu’il n’avait que le temps de faire venir sa fille, car les jours de la malade étaient comptés.

Au lieu d’ouvrir les yeux du chef de famille dont les erreurs avaient été si désastreuses pour les siens, ce nouveau malheur l’irrita au contraire. Loin de s’en prendre à lui de cette persistance du mauvais sort, il s’en prit aux autres, accusa le ciel et devint plus despote, plus acariâtre encore que par le passé.

Il refusa sèchement à Mme Bertin, qu’il détestait parce qu’elle ne lui avait jamais ménagé les plus sévères vérités, de s’installer chez lui pour soigner sa sœur. Il lui permettait à peine de passer quelques moments tous les jours auprès d’elle.

Quant à Mme de Tiessant, elle ne devait pas même avoir la consolation d’embrasser ses deux filles avant de mourir. La règle des Augustines ne permettait pas à Blanche de franchir la porte du couvent ; elle était à jamais séparée du monde ; peut-être ne lui serait-il rien dit de la mort de sa mère que ces paroles vagues et cruelles que la supérieure prononcerait un jour du haut de sa chaire : « Une de vous, mes sœurs, vient de perdre sa mère ; prions pour le repos de son âme. »

Appelée par un mot de son père, Mme Noblet seule arriva donc à Paris. Si la mourante avait pu lire sur la physionomie de sa fille, elle eût été épouvantée du changement qui s’était fait en elle depuis quelques mois.

La maternité n’avait enlevé à Éva rien de sa beauté virginale ; elle paraissait toujours aussi jeune, et peut-être était-elle plus jolie encore ; mais parfois d’étranges éclairs s’échappaient de ses grands yeux, qui jadis n’avaient que de limpides regards ; un sourire ironique, douloureux, amer, s’esquissait à la commissure de ses lèvres, et sa voix était souvent dure et mordante. On eût dit que déjà elle connaissait toutes les déceptions et qu’à dix-huit ans, elle avait déjà vieilli dans la douleur.

Cette transformation, que tout faisait pressentir au lendemain même du mariage de la jeune femme, s’était accentuée rapidement pendant sa grossesse ; sa gaîté, sa bienveillance, sa douceur, son inaltérable patience, tout cela s’en était allé peu à peu, et lorsqu’elle fut devenue mère, elle s’étonna de ne pas éprouver pour ce petit être sorti de ses flancs la tendresse immense qu’elle s’attendait à ressentir.

Certes, elle aimait son fils ; elle eût donné sa vie, sans hésiter, pour sauver la sienne ; elle ne comptait pas les nuits passées à veiller sur son berceau, mais il lui semblait que c’était une tout autre affection qu’elle devrait avoir pour lui, et, ne pouvant se rendre compte de cette forme d’un sentiment qui tenait surtout du devoir, elle s’en prenait à son mari et l’accusait de l’avoir faite mère avant que son cœur, sans doute, fût prêt à l’amour maternel.

Peut-être pensait-elle aussi, en embrassant son fils, qu’elle l’aimerait davantage, autrement, plus complètement enfin, s’il n’était pas le fruit d’un marché dont le souvenir, toujours présent à son esprit, augmentait de jour en jour l’irrésistible répulsion que lui inspirait celui auquel elle appartenait de par la loi ; et elle confondait, non pas dans sa haine, elle ignorait encore cette horrible torture de l’âme, mais dans sa pitié méprisante, son mari qui l’avait achetée et son père qui l’avait vendue. Elle rougissait, se croyant avilie, d’être devenue subitement, elle, la « petite madone », la chose, le bien, l’esclave charnel d’un maître, se disant inconsciemment que se donner volontairement, avec la sanction de l’Église, à celui qu’on aime devait être une adorable ivresse, et que c’est là, selon la nature et selon Dieu même, la seule chute permise aux vierges.

C’est dans cet état d’esprit que Mme Noblet arriva à Paris ; et quand elle vit sa mère en danger, son désespoir fut immense. Elle s’installa à son chevet nuit et jour, ne la quitta plus un seul instant, se faisant même apporter son enfant pour lui donner le sein, luttant enfin avec une infatigable énergie contre le mal qui allait lui enlever celle dont ses propres souffrances lui faisaient mieux comprendre que jamais le supplice conjugal et les douleurs maternelles.

Le combat ne dura que quelques jours. Un matin, Dieu permit à Mme de Tiessant de reconnaître sa fille. Elle l’appela du regard, bégaya son nom avec un inexprimable accent d’angoisse, tandis qu’elle avait prononcé, dans une sorte de sourire, ceux de Robert et de Blanche, ces deux chers morts qui n’avaient plus rien à redouter de la méchanceté des hommes ; et elle s’endormit pour toujours.

Éva ne jeta point un cri ; elle ferma pieusement par un baiser les yeux éteints de sa mère, et, se tournant ensuite vers son père, qui était là, debout, muet, envahi peut-être par un remords tardif, elle lui dit, d’une voix ferme que les sanglots entrecoupaient à peine :

— Vous voilà seul maintenant, tout à fait seul, puisque vous ne m’avez même pas gardée près de vous pour prier. »

M. de Tiessant releva la tête, se rapprocha vivement du lit près duquel il s’agenouilla un instant, puis il sortit sans prononcer une parole, mais en jetant sur sa fille un regard de colère. Il ne devait jamais oublier ces mots que venait de lui arracher la douleur. La malheureuse était destinée à les expier cruellement un jour.

Le surlendemain, on enterra la morte ; vingt personnes à peine suivirent le convoi de celle qui, pendant dix ans, avait reçu et fêté les notabilités du monde artistique et littéraire, monde ingrat et oublieux entre tous, il est vrai, et Mme Noblet, à l’issue de la cérémonie, vint faire ses adieux à son père.

— J’ignore, lui dit-elle, quand nous nous reverrons et même si nous nous reverrons jamais, car j’ai le pressentiment que ce mariage auquel vous m’avez contrainte et qui ne me permet pas de rester près de vous me sera fatal.

— Tu es une sotte ! interrompit durement l’écrivain. On dirait vraiment que je t’ai forcée à épouser M. Noblet ! C’est un brave garçon. Tu devrais t’estimer trop heureuse d’être sa femme. En tout cas, tu choisis un singulier moment pour te poser en victime et m’adresser des reproches que je ne mérite pas. Si je plains quelqu’un, c’est mon gendre et non toi, dont les idées romanesques se calmeront, je l’espère. Bon voyage et au revoir, mais seulement lorsque tu seras devenue plus sage et comprendras mieux tes devoirs envers ton mari et envers moi !

Et, sur ces mots, cet homme, que l’égoïsme et l’orgueil avaient rendu mauvais époux et mauvais père, se sépara, sans l’embrasser, sans même lui tendre la main, de son enfant dont le cœur bondissait d’indignation.

Cependant, Éva ne voulait pas retourner immédiatement à Londres. Assaillie par mille pensées diverses ; tantôt aspirant à la liberté, résolue à la révolte contre le lien conjugal qui lui était odieux ; tantôt revenant à la résignation, décidée à ne pas mettre un terme au sacrifice de sa jeunesse, elle désirait se recueillir pendant quelques jours avant de prendre un parti, et comme elle ne pouvait demeurer une heure de plus sous ce toit si peu paternel, où, seule, sa tendresse pour sa mère l’avait ramenée, elle alla demander l’hospitalité à sa tante.

Elle savait l’accueil que celle-ci lui réservait.

Veuve d’un universitaire qui, loin d’avoir gaspillé sa dot, ainsi que M. de Tiessant avait fait de celle de sa femme, était mort en laissant au contraire à la sienne une petite fortune, Mme Bertin, bien qu’elle n’eût pas d’enfants, avait conservé, au 120 de la rue d’Assas, l’appartement de son mari, appartement trop vaste pour elle, mais où la retenaient ses habitudes et ses souvenirs.

Ses fenêtres donnaient sur le Luxembourg et recevaient les premiers rayons du soleil levant ; la maison, vieil hôtel aristocratique, dont le propriétaire avait transformé les communs en ateliers, était gaiement habitée, et là, dans un milieu jeune, un peu bruyant même parfois, mais cela ne déplaisait pas à son caractère essentiellement bon et indulgent, Mme Bertin vivait entourée du respect de tous, grâce au rôle bienfaisant qu’elle avait joué, trois années auparavant, auprès de l’un de ses voisins, Gilbert Ronçay, sculpteur de grand avenir.

En revenant d’Italie, où il était allé en qualité de prix de Rome, Ronçay était tombé gravement malade, et comme il n’avait pas de famille en France — il était créole de Bourbon — et n’avait non plus ni femme ni maîtresse pour le soigner, la tante d’Éva lui avait envoyé sa vieille domestique, Catherine ; puis elle était venue le voir et avait aidé beaucoup à sa guérison.

Il s’en alors suivi, entre elle et l’artiste, des rapports affectueux qui, naturellement, avaient donné le ton à la conduite des autres locataires de la maison envers l’excellente femme.

Mme Bertin n’avait donc jamais songé à quitter le quartier, et il se trouvait que la chambre occupée jadis par ses deux nièces, à l’époque où son beau-frère, condamné et saisi, avait dû s’enfuir de Paris, était restée la même. Peut-être avait-elle eu le pressentiment que les pauvres enfants s’y réfugieraient un jour de nouveau. Elle y installa Éva pour qui elle avait toujours éprouvé une tendresse maternelle.

Pendant les premiers jours de cette cohabitation, la brave veuve, qui ne savait rien des peines conjugales de la jeune femme, ne troubla pas sa douleur qu’elle partageait, car la mort de sa sœur l’avait profondément affectée elle-même ; mais lorsqu’une semaine plus tard, un matin qu’elle avait reçu une lettre de son mari, lui ordonnant de revenir immédiatement à Londres, Mme Noblet, ne pouvant cacher plus longtemps le secret qui l’étouffait, apprit à sa tante comment elle avait été mariée et combien elle était malheureuse, Mme Bertin ne put s’empêcher de s’écrier :

— Le méchant homme ! Après avoir été cause du suicide de Robert et de l’entrée de Blanche au couvent, il t’a ainsi torturée et vendue, toi, ma chérie, à moins de seize ans ! Que Dieu lui pardonne ; mais que ma pauvre sœur a dû souffrir ! Ah ! je comprends que le chagrin l’ait tuée !

Et comme Éva, les mains jointes, les sourcils froncés, le front courbé sous le poids de son infortune, demeurait immobile et muette, sa parente l’attira sur ses genoux, la pressa contre sa poitrine, se rappelant que c’était ainsi qu’elle la consolait autrefois, lorsqu’elle était toute petite, et elle lui dit rapidement :

— Mais cela est horrible, monstrueux, tu ne peux continuer à vivre de la sorte ! Je ne veux pas que tu retournes en Angleterre. Nous ferons annuler ton mariage ; nous obtiendrons tout au moins ta séparation. Ta pauvre mère n’est plus là ; je la remplacerai. Je n’ai pas d’enfants, tu seras ma fille. Je t’aimais déjà bien ; je t’aime encore davantage. T’avoir ainsi sacrifiée, ma jolie petite madone ! Ah ! les misérables, les monstres !

Elle relevait les cheveux de sa nièce pour couvrir son front de baisers, prenant sa tête entre ses mains pour la regarder de plus près ; puis elle l’embrassait encore fiévreusement, sentant son cœur s’ouvrir tout grand à un saint amour qu’elle n’avait jamais ressenti et répétant :

— Ma mignonne, ma chérie, ne pleure plus ! Ta vieille tante ne veut plus que tu pleures ! Nous vivrons ici ensemble ; nous ne nous quitterons pas !

— Et mon fils ? fit Mme Noblet avec un sourire navrant. Ai-je le droit d’en priver son père ? Ah ! si je ne l’avais pas, comme il y a longtemps que je serais morte !

— Ton fils ? Eh bien ! nous le garderons, le chérubin ! nous l’aimerons, le soignerons, en ferons un homme, oh ! pas comme les autres. Est-ce qu’un enfant n’appartient pas d’abord à sa mère ! Sais-tu ce qu’il faut faire ? Tu vas écrire à ton mari une lettre bien calme, bien digne, bien polie. Tu lui rappelleras qu’il t’a épousée sans ton consentement ; tu lui diras que tu ne peux pas le souffrir… Non, non, pas cela, je suis folle… mais que tu n’étais pas née pour être mariée ; que tu as beaucoup de respect pour lui et qu’il doit comprendre, par dignité, que tu ne peux plus vivre avec lui. Voyons, il doit avoir des défauts, M. Noblet, des vices ; tous les hommes en ont ; oh ! excepté M. Bertin qui était, lui, un être exceptionnel.

— Hélas ! malheureusement je n’ai rien de grave à reprocher à mon mari, sauf de m’avoir épousée à un âge et dans des conditions où je n’étais pas maîtresse de ma volonté.

— Est-ce que cela ne suffit pas ? De plus, tu ne l’aimes pas. Laisse-moi faire, je lui écrirai tout ce qu’il faut ! Si c’est un honnête homme, il comprendra.

— Mais mon père ? Il viendra me chercher lui-même.

— M. de Tiessant m’a mise à la porte de chez lui ; jamais il n’osera venir ici. Oh ! il ne me fait pas peur ! D’ailleurs, je veux consulter un grand avocat qui était l’ami de M. Bertin et m’est resté absolument dévoué : Me Mansart. Nous lui dirons tout, tout ! C’est un savant, il trouvera le moyen de rompre ton mariage. Je vais le prier, par un mot, de venir demain. Voyons, essuie tes beaux yeux, calme-toi ! Tu ne veux pas devenir laide ? Tiens, voilà M. Robert qui t’appelle ! Il a soif et se soucie bien que sa mère ait du chagrin ! Déjà égoïste, à un an ! Il faut me sevrer ce petit bonhomme-là au plus vite.

Le bébé venait de se réveiller en jetant des cris perçants. Éva courut au berceau, prit l’enfant sur ses genoux, lui donna à boire, et, cela fait, se mit à le bercer, en fredonnant, de sa voix fraîche et pure, une de ces complaintes naïves qui prennent, en passant par les lèvres des mères, tant de poésie.

Mme Bertin fixait sa nièce avec tendresse, et quand elle l’eut longtemps regardée, en la voyant si jolie, si frêle, si fillette encore, pour ainsi dire, elle murmura, en haussant les épaules :

— Pauvre petite madone, comme si une poupée ne lui suffirait pas !

Puis elle passa bien vite chez elle pour écrire à son vieil ami, Me Mansart.


V

M. Mansart était un des avocats les plus estimés du barreau de Paris. On le savait non seulement un jurisconsulte éminent, mais aussi un honnête homme, incapable de se charger d’une affaire peu digne d’intérêt. La cause de Mme Noblet n’aurait donc pu être confiée à plus habile défenseur. Le lendemain du jour où Mme Bertin lui avait écrit, il accourut chez elle, dans la matinée, avant de se rendre au Palais.

Après lui avoir exposé la situation de sa nièce, la veuve de l’universitaire dit à son vieil ami quel service elle réclamait de lui, et elle fit ensuite venir Éva, qui confirma et compléta le récit de sa tante.

Vivement touché de la situation de la jeune mère, Me Mansart l’interrogea longuement, prit des notes, s’efforça paternellement de lui rendre un peu de courage, et il lui conseilla de demander sans retard au tribunal civil l’autorisation de demeurer chez Mme Bertin, jusqu’à ce que la justice eût statué sur son sort.

C’était la première chose que Mme Noblet devait obtenir, afin d’avoir le droit de ne pas se soumettre à l’ordre de réintégrer le domicile conjugal que lui donnerait certainement son mari dès qu’il aurait connaissance de l’action intentée contre lui. Le savant avocat se chargeait de faire à ce sujet tout le nécessaire.

Il était également d’avis qu’en raison des motifs invoqués par la jeune femme, qui n’avait pas à se plaindre sérieusement de M. Noblet depuis qu’il l’avait épousée, elle devait en effet lui écrire pour l’informer de ses intentions. D’abord on verrait quelle serait sa réponse et on engagerait la lutte en conséquence ; ensuite, en agissant ainsi, elle irait au-devant du reproche d’avoir manqué d’égards envers un homme qui, sauf sur le point relatif à la légalité de son mariage, s’était montré meilleur que beaucoup d’autres.

Quarante-huit heures après cette consultation, le président des référés lui ayant accordé ce qu’elle désirait, Éva, pleine de confiance en l’avenir, écrivit à son mari une lettre calme, digne, sans récriminations inutiles.

Elle avait été mariée sans que son union eût été entourée de toutes les formalités exigées par la loi ; si elle n’avait osé résister ouvertement à son père, elle n’en avait pas moins été contrainte, et la vie commune ne lui offrant pas des compensations de nature à lui faire oublier la violence morale dont elle avait été la victime, elle désirait recouvrer sa liberté. Elle était prête d’ailleurs à prendre avec celui dont elle portait encore le nom tous les arrangements acceptables qu’il proposerait pour que leur séparation ne fît ni bruit ni scandale et pour qu’il pût voir son fils aussi souvent qu’il le voudrait.

Elle termina même en assurant M. Noblet de ses sentiments respectueux et en lui exprimant tous ses regrets d’être forcée d’en arriver à une telle extrémité ; mais rien ne pourrait modifier sa résolution bien arrêtée de rompre avec une existence qui la conduirait fatalement au suicide ou à l’oubli de ses devoirs.

Et, comme si sa séparation fût déjà chose jugée, elle signa : Éva de Tiessant. Sa lettre, que Mme Bertin trouva parfaite, partit pour Londres le soir même.

L’effet produit par ces lignes si nettes, si précises, ne tarda pas à se manifester.

Le libraire de Coventry avait trop peu de fatuité et peut-être aussi une trop complète indifférence en cette matière pour avoir pensé un seul instant que sa femme l’adorait, mais il lui était bien permis de supposer qu’il ne lui était pas à ce point odieux, et il ne s’était pas imaginé non plus, ne l’ayant jamais entendue se plaindre, qu’elle fût si malheureuse avec lui.

Parfois, il est vrai, il l’avait trouvée taciturne, même un peu sérieuse pour son âge ; mais comme il était lui-même flegmatique et grand ami du calme, il avait cru qu’Éva tenait cette façon d’être de son caractère aussi bien que de son tempérament, et il ne lui avait jamais fait la moindre observation.

Elle gouvernait bien sa maison, était économe, soignait son fils, observait les coutumes anglaises, sortait fort rarement, surtout depuis que sa mère avait quitté Londres. Il n’en demandait pas davantage, semblable en cela à ceux dont il s’était approprié les mœurs et les façons de penser relativement aux femmes.

La résolution que prenait si subitement la sienne lui parut donc un acte de folie, pas autre chose. Il n’y avait là rien de grave, il lui suffirait d’un mot pour la ramener à la raison. Du moins, il en était convaincu. Dans ce but il partit aussitôt pour Paris, mais en y arrivant, au lieu de se rendre directement rue d’Assas, il courut chez son beau-père.

M. Noblet n’avait pas fait en route son examen de conscience ; il ne s’était pas dit qu’au lendemain de la quarantaine, il avait épousé une enfant de moins de seize ans, élevée dans un tout autre monde que le sien et avec des aspirations qu’il n’avait pu satisfaire. Il ne s’était pas même rappelé que son mariage avait été un véritable et honteux marché, auquel n’aurait peut-être jamais consenti celle qui en avait été l’objet, si elle en avait eu connaissance. Cependant, comme il était doux et se savait faible, il avait senti, inconsciemment, qu’un auxiliaire lui était indispensable pour avoir raison de celle dont le caractère lui apparaissait, vaguement encore, tout autre qu’il ne l’avait jugé.

La stupéfaction que causa à M. de Tiessant la conduite de sa fille ne saurait se peindre. Il la croyait à Londres depuis longtemps, et sa révolte contre l’autorité de son mari, surtout contre la sienne, lui semblait monstrueuse, inadmissible. Aussi, n’y pouvant croire, il voulut relire sa lettre une seconde fois. Cela fait, il s’écria, furieux :

— C’est sa sotte tante qui lui a mis martel en tête et dicté toutes ces niaiseries-là. Accompagnez-moi ; ce soir, vous repartirez avec votre femme, je vous le jure !

Le beau-père et le gendre prirent une voiture et se firent conduire rue d’Assas.

Lorsqu’ils y arrivèrent, il était onze heures du matin et Mme Berlin n’était pas seule, s’attendant peu à la visite qui la menaçait.

Rentré à Paris, après une absence de quelques jours, son voisin, Gilbert Ronçay, était venu prendre de ses nouvelles, et l’excellente femme, qui le traitait comme s’il fût son fils, lui avait aussitôt raconté par quel drame de famille son existence si calme était troublée.

Ronçay n’était pas seulement un fort beau cavalier d’une trentaine d’années, élégant, distingué ; c’était aussi un cœur romanesque, n’ayant pas effeuillé ses illusions à tous les vents de la tourmente parisienne. Rempli du feu sacré pour l’art auquel il s’était donné par vocation, car il jouissait d’une fortune indépendante, il vivait non pas en sage, dans l’acception rigoureuse du mot, mais en homme bien élevé à qui les plaisirs grossiers répugnent, et en poète chercheur d’idéal, ne confondant pas les satisfactions des sens avec l’amour.

Il ne fermait pas rigoureusement la porte de son atelier aux belles filles que ses confrères traînaient à leur suite, et s’il avait eu même, çà et là, quelques liaisons, mais sans lendemain, il s’était toujours garé de ces chaînes qui rivent à l’irrégularité et parfois à l’impuissance des hommes de talent.

Indulgent pour autrui, d’un abord facile, la main et la bourse toujours ouvertes, le créole de Bourbon n’était sévère que dans le choix de ses intimes. Aussi n’en avait-il qu’un petit nombre, trois ou quatre au plus.

Celui qu’il préférait à tous était le docteur Bernel, qui l’avait soigné dans cette maladie grave au cours de laquelle Mme Bertin avait joué son rôle de voisine bienfaisante. Cependant il existait entre les deux jeunes hommes les contrastes les plus frappants ; mais les amitiés sont un peu comme ces jeux de patience où il faut que les angles sortants trouvent exactement place dans les angles rentrants pour former un tout complet.

Raymond Bernel, ancien interne des hôpitaux, était un praticien habile, fort soucieux de ses devoirs professionnels, mais sceptique, voltairien et même quelque peu entaché de matérialisme, ce qui ne l’empêchait pas de combattre à outrance la laïcisation des hospices, car, disait-il, aucune infirmière laïque ne remplacera jamais la sœur de charité, dont le dévouement pour les malades et le courage en face de la mort sont en raison directe, non pas seulement de sa croyance en des récompenses célestes, mais en raison aussi de son renoncement aux tendresses humaines ; tandis que les mères de famille qu’on met aux prises avec des affections contagieuses se soucient peu de porter le croup, par exemple, aux bébés qui les attendent à la maison pour prendre le sein.

Puis il ajoutait, en parlant des aumôniers :

— Pourquoi les chassez-vous ! Ils parlent de Dieu aux mourants et Dieu n’existe pas ? Eh bien ! qu’est-ce que cela vous fait, si le prêtre console le malade et si le malade puise dans ces consolations-là, soit le calme nécessaire pour supporter la douleur, ce qui ne peut que nous aider à le guérir, soit la résignation pour aller sans terreur de vie à trépas ? On nous permet bien d’user du chloroforme, de la morphine, de l’azote pour endormir les souffrances physiques ; pourquoi refuser les anesthésiques moraux tels que les consolations de la religion, puisqu’ils produisent les mêmes effets que nos stupéfiants chimiques sur bon nombre de ceux que nous avons mission de soulager ou d’envoyer le plus doucement possible dans l’autre monde ?

Le jeune docteur, qui plaisantait volontiers son ami Gilbert sur ses illusions, sa croyance au bien, ses hésitations à accepter le mal, professait le même scepticisme en politique, tout simplement parce qu’il n’avait aucune ambition politique. Il estimait qu’il fallait que la France fût bien malade pour qu’un aussi grand nombre de déserteurs de la Faculté s’occupassent de ses affaires, et il était convaincu que les ordonnances de tous ces médecins qui siègent dans le Parlement sont plus dangereuses encore pour le pays que celles de juillet 1830 ne l’ont été pour la royauté.

Bernel avait, d’ailleurs, la physionomie de son caractère, avec ses cheveux roux plantés dru et coupés court, sa barbe en pointe, son sourire railleur et son accent sardonique. Il n’en était pas moins charitable pour les malheureux et doux pour ses clients, les femmes, en particulier, qu’il traitait autant par le raisonnement que par le codex, ayant à leur endroit, non pas l’opinion de Michelet, qu’elles sont des malades dont l’homme doit être l’infirmier, mais les donnant comme des enfants nerveux, le plus souvent inconscients, qu’un conte de fée suffit parfois à calmer, dont il faut prévoir les écarts et les mauvais tours, et défendre contre elles-mêmes, afin d’avoir moins d’occasions de les châtier ou de leur pardonner.

Après le docteur Bernel, ou plutôt sur le même pied que lui, Mme Bertin prenait place dans les affections de Ronçay. Le récit des chagrins de l’excellente femme lui avait donc causé la plus profonde émotion, et il allait certainement s’efforcer de la consoler, lorsque, sans lui laisser prendre la parole, elle ajouta vivement :

— Et si vous saviez quelle adorable créature ces deux hommes ont ainsi sacrifiée ! Bonne, instruite, intelligente et jolie comme un ange ! Tenez, jugez-en vous-même ! Entre, ma chérie, entre donc !

Ces derniers mots s’adressaient à Éva qui, ne sachant pas qu’il s’y trouvait un visiteur, avait entr’ouvert la porte du salon et restait sur le seuil, tout interdite.

À l’invitation de sa tante, elle s’avança, et, après avoir répondu gracieusement au salut de Ronçay, qui s’était levé, elle dit à la sœur de sa mère, de cette voix musicale qui était un de ses grands charmes :

— Je vous demande pardon, je vous croyais seule.

— Tu t’es trompée et j’en suis enchantée, lui répondit en riant Mme Bertin. Je te présente mon voisin, M. Gilbert Ronçay. Je t’ai déjà parlé de lui. Monsieur Ronçay, je vous présente ma nièce Éva, de qui je viens de vous raconter la douloureuse histoire.

— Oh ! ma tante, fit la jeune femme toute honteuse.

— Mon enfant, M. Ronçay n’est pas qu’un artiste de talent, c’est aussi et surtout un brave garçon que j’estime, et qui a pour moi, j’en suis certaine, un peu d’affection. Je n’ai donc pas commis une bien grosse indiscrétion en lui faisant part de tes malheurs.

Gilbert ne quittait pas des yeux Mme Noblet, dont la beauté le frappait moins encore que l’expression de tristesse répandue sur son visage virginal. Il ne pouvait croire que si jeune, si séduisante, elle eût déjà trouvé quelqu’un pour la faire souffrir. Il restait muet dans sa surprise, sa pitié et son admiration. Cependant il finit par lui dire :

— Madame, votre tante exprime mal les sentiments que je lui ai voués. J’ai pour elle, non pas un peu, mais beaucoup d’affection, une affection filiale, tout simplement parce qu’elle m’a témoigné, elle, une affection maternelle, et que je suis sans famille. Rien de ce qu’elle aime, de ce qui l’intéresse ne saurait donc m’être indifférent. C’est vous affirmer que la confidence qu’elle a bien voulu me faire m’a profondément ému. Maintenant que je vous ai vue, et si vous m’en jugez digne, je serai le plus dévoué, le plus sincère de vos amis.

Jamais un homme n’avait ainsi parlé à Éva, jamais de semblables paroles n’avaient frappé son oreille. Et elles étaient dites avec un tel accent de sympathie, de franchise et de loyauté qu’elle en était toute troublée, écoutait encore, alors que Ronçay ne parlait plus, et elle ne savait que répondre.

— Ne le voulez-vous pas ? lui demanda le sculpteur en s’approchant d’elle.

En prononçant ces mots il lui tendit la main ; elle y laissa tomber la sienne, simplement, avec un mouvement plein de confiance, comme le cœur pur va sans hésitation à ce qui est honnête et bon.

— Bravo ! la glace est rompue, s’écria Mme Bertin, tout heureuse de voir enfin sourire sa nièce qui, depuis son arrivée chez elle, ne cessait de pleurer.

Au même instant deux coups de sonnette se succédèrent et, quelques secondes après, bien que la pièce où se trouvaient les acteurs de cette petite scène intime fût séparée de l’antichambre par la salle à manger, ils percevaient distinctement des bruits de voix, des échanges de paroles rapides, une sorte de discussion enfin, engagée évidemment entre la vieille Catherine et les visiteurs auxquels elle avait ouvert.

Mme Noblet retira vivement sa main de celle de Gilbert, écouta et devint aussitôt d’une pâleur mortelle, en bégayant :

— C’est mon père, avec mon mari sans doute ! Ah ! ma tante, défendez-moi, ne les laissez pas entrer ici. Je ne veux pas les voir !

Elle avait jeté ses bras au cou de Mme Bertin qui lui répondit, en se dégageant de cette étreinte désespérée et en se dirigeant vers la porte :

— Ne crains rien, je suis ici chez moi, je vais le rappeler et le prouver à M. de Tiessant.

Et elle passa dans la salle à manger pour aller au devant de son beau-frère, qui, écartant la domestique, répétait en élevant la voix de plus en plus :

— Ma fille est ici, je veux lui parler. Son mari vient la chercher, c’est son droit !

M. Noblet, lui, ne disait rien ; il semblait même fort gêné. Évidemment il eût préféré moins de bruit.

À ce moment même, la veuve parut et, sans attendre l’apostrophe qu’allait lui lancer le père d’Éva, elle lui dit avec fermeté :

— Vous vous trompez ; personne, surtout vous qui m’avez jadis fermé votre maison, n’a le droit d’entrer chez moi sans ma permission. Votre gendre, qui habite l’Angleterre, n’ignore pas que le domicile d’autrui est inviolable, et je m’étonne…

— Vous avez donné asile à une femme en révolte contre l’autorité conjugale, interrompit grossièrement l’écrivain, et cette femme est ma fille. Nous ne sortirons d’ici qu’avec elle !

— Éva demeure ici, c’est vrai, mais en vertu d’une ordonnance du tribunal civil. Si votre gendre n’avait pas quitté Londres, il aurait lu ce matin la copie de cet acte. Elle lui a été adressée par l’avoué de sa femme, qui est autorisée à vivre près de moi, sa tante, jusqu’à ce que la justice ait prononcé sur sa demande en nullité de mariage.

— Oui, je connais cette idée stupide par la lettre qu’Éva a écrite à son mari. Tout cela m’est égal ! Malgré votre ordonnance et malgré vous, qui feriez mieux de lui prêcher l’obéissance, nous allons l’emmener, elle et son enfant.

En disant ces mots, il avait repoussé brutalement Mme Bertin et, avant que M. Noblet, très effrayé, au point de vue légal, de toute cette scène, eût pu l’arrêter ; il pénétra dans la salle à manger.

Il s’y trouva en face de sa fille, de laquelle le séparait seulement la large table qui tenait le milieu de la pièce.

Du salon où sa tante l’avait laissée, la jeune femme avait tout entendu, et, profondément humiliée de cette scène de famille, dont un étranger se trouvait le témoin ; connaissant de plus la violence de son père, qu’elle savait capable de visiter tout l’appartement pour la trouver, elle s’était élancée au devant de lui, après avoir supplié M. Ronçay, d’un regard douloureux, de ne pas la suivre, de ne pas la rejoindre, quoi qu’il pût se passer.

Fort embarrassé de sa situation délicate et bien inattendue, Gilbert s’était incliné respectueusement sans répondre, si tenté qu’il fût de défendre cette enfant qu’il ne connaissait que depuis quelques minutes, mais vers laquelle l’attirait une invincible sympathie.

— Ah ! te voilà ! s’écria M. de Tiessant à la vue de sa fille. Ton mari est venu avec moi, il t’attend. Allons, va chercher ton fils et partons !

Il n’admettait pas que la chose fut discutable.

Accompagné de Mme Bertin, dont il s’efforçait de calmer la juste indignation, le libraire de Coventry entra au même instant dans la salle à manger.

Un peu rassurée par l’arrivée de sa tante et de M. Noblet, la jeune femme répondit à son père, avec une certaine énergie :

— C’est à mon mari seul que je dois des explications !

Et s’adressant à ce dernier, elle poursuivit :

— La lettre que je vous ai adressée n’est pas le résultat d’un mouvement de mauvaise humeur ni d’un coup de tête, et personne ne m’a conseillée. J’ai mûrement et longuement réfléchi. Je regrette de vous faire quelque peine, mais ma résolution est irrévocable, et comme vous l’a dit ma tante, je suis ici chez elle, en vertu d’une ordonnance du tribunal. Je suis certaine que si vous l’aviez su, vous vous seriez abstenu de faire cette démarche, si pénible pour tous. Je vous l’ai écrit : je n’ai pas l’intention de vous séparer à jamais de votre fils ; si vous voulez l’embrasser, je vais vous l’apporter moi-même, mais nous ne sortirons pas d’ici ni l’un ni l’autre avant que la loi ait prononcé.

— Cependant, balbutia M. Noblet, absolument surpris du ton si calme et si digne de celle qu’il n’avait jamais vue que douce et timide, je pensais… je ne…

— N’écoutez pas toutes ces sornettes, interrompit M. de Tiessant dont la colère allait en croissant.

Et à sa fille :

— Toi, tu vas me faire le plaisir, sans plus attendre, de prendre ton enfant et de nous suivre.

— Je regrette de ne pouvoir vous obéir.

— Tu refuses ?

— Je refuse.

Alors, perdant tout à fait la tête, il s’élança et fit le tour de la table ; mais avant qu’il eût atteint Éva, celle-ci s’était rejetée dans le salon, et en avait fermé la porte derrière elle.

Ce ne pouvait être là un obstacle pour ce violent accoutumé à l’obéissance passive que les siens avaient toujours eue. D’un coup de pied, il rouvrit la porte et bondit dans la pièce, mais pour s’arrêter aussitôt tout interdit.

Repoussée par le choc imprimé par son père à la porte contre laquelle elle était restée pour s’efforcer de la fermer à clef, la jeune mère, meurtrie au front, avait été lancée jusqu’au milieu de la pièce, où elle aurait roulé sur le parquet si Ronçay ne s’était jeté au devant d’elle et ne l’avait reçue dans ses bras, affolée d’épouvante, à demi morte.

— Un homme ici ! s’écria l’écrivain en revenant de son premier moment de stupeur. Ah ! misérable !

Et avec un sourire ironique, sans s’arrêter à la protestation énergique qu’exprimait la physionomie de Gilbert, et s’adressant à son gendre ainsi qu’à Mme Bertin, qui s’étaient hâtés de le rejoindre :

— Tenez, Noblet, voilà pourquoi votre femme refusait de nous suivre ! Quant à vous, madame, vous jouez un joli rôle ! Nous savons maintenant ce qu’il nous reste à faire.

Ronçay étendit Éva sur une chaise longue auprès de laquelle courut sa tante, et s’avançant vers M. de Tiessant, il lui dit d’un ton qui ne permettait pas l’ombre d’un doute :

— Je ne veux pas, monsieur, donner d’interprétation odieuse aux paroles que vous venez de prononcer, mais je vous jure sur l’honneur que je ne connaissais pas votre fille, même de vue, il y a moins de vingt minutes. J’étais en visite chez Mme Bertin ; c’est le hasard seul qui m’a rendu témoin de la scène pénible qui vient d’avoir lieu. Vous pouvez d’ailleurs en être certain, car s’il en était autrement, vous pensez bien que vous n’auriez pas franchi cette porte. Je ne vous aurais pas laissé violer le domicile d’une femme digne de tous les respects, ni brutaliser une enfant sans défense. Je me nomme Gilbert Ronçay et demeure dans cette même maison.

— Soit ! monsieur, répondit le pamphlétaire, en s’efforçant de reprendre un peu de calme devant cette attitude si ferme et si correcte de l’artiste, soit ! Eh bien ! maintenant que vous savez qui nous sommes…

— Je prie, moi, M. Ronçay de ne pas me quitter, fit vivement la veuve en comprenant l’invitation que son beau-frère adressait à son jeune ami. Il est ici chez moi, et je lui serai reconnaissante de ne pas me laisser seule avec vous !

— Alors c’est nous qui partons ! mais, Madame ma belle-sœur, vous ne vous souviendrez pas moins que votre nièce de cette matinée.

— Permettez-moi au moins, demanda M. Noblet, en faisant un pas vers sa femme, de vous expliquer…

— Oh ! je ne vous en veux pas, interrompit Éva d’une voix entrecoupée de larmes. Pourquoi n’êtes-vous pas venu seul ? Embrassez votre fils et partez ! Laissez-moi ! Oh ! laissez-moi !

M. de Tiessant allait peut-être résister à cette prière, mais son gendre, très vivement ému de l’exaltation de la jeune mère, le prit par le bras, et ils sortirent accompagnés de Gilbert, qui comprenait qu’il ne devait pas rester auprès de celle dont le père et le mari s’éloignaient.

Arrivé au rez-de-chaussée, le sculpteur salua MM. de Tiessant et Noblet, puis il rentra dans son atelier pour s’écrier aussitôt qu’il s’y fut enfermé :

— Pauvre et adorable enfant ! Ah ! si je n’avais pas été pour elle qu’un ami de si fraîche date !

Au même instant, blottie contre sa tante qui ne parvenait pas à la calmer, Éva sanglotait en répétant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que vont-ils penser de moi !

De tout ce qui venait de se passer, elle ne se souvenait que d’une chose : son père et son mari l’avaient surprise dans les bras d’un inconnu !


VI

Mme Bertin n’avait pas entendu l’apostrophe outrageante de son beau-frère : « Vous jouez un joli rôle, » et l’eût-elle entendue qu’elle n’y aurait attaché aucune importance. Elle était trop honnête femme pour qu’une insulte de ce genre pût l’atteindre. Mais lorsqu’elle fut un peu remise de l’émotion que lui avait causée cette scène si pénible, surtout pour sa nièce, elle s’en rappela les moindres détails et comprit ce qu’avait réellement voulu dire Éva, en s’écriant : « Que vont-ils penser de moi ! » pendant qu’elle la pressait sur son cœur.

Tout d’abord, pour la bonne tante, ces mots avaient exprimé seulement l’épouvante que Mme Noblet ressentait de la hardiesse de sa révolte ; mais en y réfléchissant mieux, en se souvenant qu’à l’instant même où M. de Tiessant s’était introduit de force dans le salon, il y avait vu sa fille dans les bras de M. Ronçay, elle était bien forcée de donner à l’exclamation de la malheureuse jeune femme son véritable sens, et, logiquement, de craindre, comme elle, que M. Noblet, excité à la jalousie par son beau-père, n’admît jamais que le sculpteur ne s’était trouvé là que par hasard.

Cela serait absurde, stupide ; personne, sauf les intéressés à le croire, n’y ajouterait foi, mais un semblable soupçon de la part du mari n’aurait pas moins des conséquences graves, s’il s’en faisait une arme pour repousser l’action en nullité de mariage intentée contre lui. Or il y avait lieu de supposer, le caractère de M. de Tiessant étant connu, qu’il ne manquerait pas de pousser son gendre dans cette voie. Il était donc urgent de tout raconter à M. Mansart et de prendre son avis.

C’est ce que fit le même jour Mme Bertin, et lorsqu’elle revint rue d’Assas, elle dit à sa nièce :

— Dans tout ce qui s’est passé, mon vieil ami ne voit rien qui puisse te nuire, au contraire ; la conduite que ton père a tenue ici démontre de quels procédés violents il a toujours usé envers toi. Ce sera un argument dont il ne manquera pas de se servir dans sa plaidoirie. Quant à la présence de M. Ronçay chez moi, M. Mansart prouvera facilement, en invoquant le témoignage du concierge et de tous les gens de la maison, que mon voisin est rentré à Paris ce matin seulement, et qu’il ne t’avait jamais vue. Il était venu me rendre visite, ainsi qu’il a l’habitude de le faire, une ou deux fois par semaine, depuis plusieurs années. Reprends donc tout ton calme, arme-toi de courage et de patience. Ton avocat va hâter les choses et bientôt tu auras recouvré la liberté. Seulement il ne faut plus que M. Ronçay vienne ici, du moins tant que tu y seras. Il est fort bien, M. Gilbert, plein d’esprit et de cœur par-dessus le marché, et je comprends que dans la situation où on vous a surpris tous les deux…

— Oh ! ma tante, interrompit Mme Noblet en rougissant.

Mais Mme Bertin, qui, comme toutes les femmes sans reproche, n’admettait pas qu’on vît le mal où il n’était pas, reprit dans un éclat de rire :

— Eh bien ! est-ce la faute de ce brave garçon ? Il ne pouvait pas cependant te laisser rouler à terre. Je ne le dis pas qu’il lui ait été désagréable de te recevoir dans ses bras, mais sois bien certaine qu’il a dû commencer par avoir aussi peur que toi.

Éva ne répondit à sa protectrice qu’en l’embrassant avec tendresse ; mais le soir, quand elle fut seule dans sa chambre, après avoir bercé et endormi son fils, elle ne put s’empêcher de songer un peu à cet étranger qui, par une sorte de fatalité, était entré si brusquement dans l’intimité de sa vie ; et le lendemain, en apprenant que le sculpteur avait fait demander de ses nouvelles, elle en éprouva une émotion si douce que les larmes lui vinrent aux yeux.

Ce matin-là, préférant expliquer de vive voix à son voisin, plutôt que de le lui écrire pourquoi elle devait se priver momentanément de le recevoir, Mme Bertin descendit dans son atelier ; mais le sculpteur, qui avait deviné le but de sa démarche, l’arrêta dès les premiers mots pour lui dire :

— J’avais décidé moi-même de m’abstenir de vous rendre visite jusqu’au jour où vous pourriez m’y autoriser de nouveau. Je me suis bien aperçu du mauvais effet, tout naturel, qu’a produit sur votre beau-frère ma présence chez vous. Or, dans sa situation délicate, votre pauvre nièce ne saurait prendre assez de précautions pour éviter les suppositions malveillantes. Je n’ai pas à vous dissimuler l’intérêt qu’elle m’inspire, et je suis heureux de m’être trouvé là, car M. de Tiessant, aveuglé par la colère, se serait peut-être livré à quelque voie de fait contre sa fille si elle avait été seule. Je ne vous demande qu’une chose : soyez assez bonne pour me tenir au courant des événements. Le jour où vous viendrez m’apprendre que Mme Noblet est sortie victorieuse de la lutte douloureuse qu’elle a engagée, vous me causerez une grande joie. Je n’ai jamais rencontré jeune femme plus digne de respectueux dévouement.

Gilbert avait dit tout cela naturellement, simplement, mais avec un tel accent de sympathie, que l’excellente veuve, si étrangère qu’elle fût aux passions, se demanda aussitôt si cet homme jeune, romanesque, sans famille, presque sage, affirmaient ses amis, ne ressentait pas déjà pour celle dont le hasard l’avait fait le défenseur un sentiment plus tendre, tout autre que de la pitié.

La pensée que cela pouvait être causait bien à Mme Bertin une sorte de terreur instinctive ; mais indulgente et bonne, ne voyant là d’ailleurs qu’un hommage rendu à Éva, qu’elle aimait chaque jour davantage, elle répondit en souriant :

— Oui certes, je vous informerai de tout ce qui se passera, et j’espère bien que, dans quelques semaines, nous pourrons voisiner de nouveau, quand même ma nièce serait encore à la maison. Où irait-elle, la pauvre enfant ? Elle n’a plus que moi aujourd’hui ! Le matin, en sortant, je viendrai vous dire bonjour. À bientôt !

Et après un salut amical à son jeune ami, elle remonta dans son appartement.

Demeuré seul, Ronçay se remit au travail. Il préparait à cette époque une œuvre importante destinée à son pays natal, l’île Bourbon.

C’était un groupe monumental qui, sous le vocable « la Vierge des flots », devait être érigé à la pointe des Galets, à Saint-Denis, pour protéger les marins.

Les bras étendus vers le large, la mère du Christ appelait à elle, en les bénissant, ceux qui étaient aux prises avec les terribles tempêtes de l’Océan indien.

Autour d’elle se pressaient, pleurant et baisant ses genoux, de petits enfants à demi nus, qui l’imploraient pour leurs pères en danger. Le mouvement général était simple, élégant, plein de vérité. Les vêtements de la Vierge tombaient en plis harmonieux ; sa tête, légèrement rejetée en arrière, indiquait que ses regards se levaient au ciel pour supplier le Tout-Puissant ; son visage seul était resté à peu près à l’état d’ébauche. Il semblait que l’artiste n’avait pas encore osé fixer les traits de celle qu’il voulait faire rayonnante de beauté céleste, et qu’il attendait que l’inspiration de là dernière heure lui vînt en aide.

Gilbert était donc là, sur la plate-forme où se dressait le groupe, mettant au point une de ses parties inachevées, mais d’une main lente, que la pensée ne paraissait pas diriger, lorsque soudain, après avoir fixé quelques instants la tête de sa madone, il se dit :

— Oui, c’est bien le type idéal que je cherchais. Je ne pourrais jamais trouver un meilleur modèle. C’est mon bon génie qui m’a conduit là-haut !

Et s’installant sur un large escabeau qui lui permettait d’atteindre le sommet de l’œuvre, fiévreusement, sans hésitation, tout en fermant parfois les yeux à demi, comme pour évoquer plus sincèrement ses souvenirs, il commença à modeler le visage de sa statue, qui, rapidement, sous ses doigts habiles, prit une forme définitive, s’anima et bientôt apparut correct, fin, suave, avec une expression d’infinie douceur et d’angélique pitié.

Près d’une heure s’était ainsi écoulée quand le sculpteur sauta à terre, s’éloigna de quelques pas pour mieux juger l’ensemble de son travail et s’écria aussitôt avec un accent de juste orgueil :

— C’est bien là l’expression, la beauté divine que je rêvais !

Puis, après encore un moment d’examen, il murmura, pâle et singulièrement ému :

— Comme elle lui ressemble ! Est-ce que ce n’est pas seulement dans ma mémoire que se sont gravés les traits de cette adorable jeune femme ?

Alors, secouant la tête comme pour en chasser une pensée qu’il ne voulait pas y laisser séjourner, il se mit à aller et venir, rangeant çà et là, déplaçant un buste, repoussant un chevalet, mais rappelé à chaque instant, malgré lui, vers sa « Vierge des flots » qui lui tendait les bras.

Cependant mille choses se trouvaient là, autour de lui, qui auraient pu le distraire, car son atelier était un musée des plus intéressants. Tout y reflétait ses goûts pour l’étrange et le beau.

De Bourbon, cette station sur la route de l’Extrême-Orient avant que l’isthme de Suez fût percée, il avait rapporté de merveilleuses étoffes du Bengale, des meubles chinois aux parois fouillées comme des ivoires, des bronzes japonais fantastiques, des idoles hindoues naïves, grimaçantes ou terribles.

Sur les murailles, entre de bonnes toiles, choisies avec soin, brillaient des panoplies d’armes inconnues, aux formes bizarres : kriss malais flamboyants, empoisonnés avec l’upas tieuté, le plus terrible des poisons végétaux ; sabres doubles de l’Empire du milieu, deux dans le même fourreau ; sagaies de Madagascar trempées dans le suc du tangui ; flèches barbelées de Bornéo ; casse-tête de bois de fer, hérissés de pointes acérées ; hauts boucliers zoulous, de cuir bouilli et ornés de dessins multicolores ; enfin tout l’arsenal meurtrier des peuplades où la poudre ne parle pas encore, mais qui n’en sont que plus cruelles dans le carnage.

L’un des angles du vaste hall, qu’éclairaient de grandes baies garnies de rideaux mobiles, afin que le jour y fût distribué selon les besoins de l’artiste, formait un fumoir avec de larges et bas divans, une peau d’ours pour tapis, un piano d’Érard et un attirail complet à l’usage des consommateurs de la plante importée par Jean Nicot, depuis la simple pipe Gambier jusqu’au houka des Hindous, au narghilé des Turcs, au cadjan des Perses, au calumet des Peaux-Rouges.

Dans un autre angle se dressait la reproduction en marbre de « la Velléda » qui avait valu à Gilbert le grand prix de Rome.

Le troisième était une véritable salle d’armes, où le maître de la maison et ses amis, friands de la lame, s’escrimaient fréquemment ; et dans le dernier enfin, sous l’escalier Henri II menant à l’étage supérieur, un palanquin en bois de santal, incrusté de nacre et capitonné de soie, véritable nid d’amour, coquet comme une chaise à porteurs d’une duchesse de la cour de Louis XV, semblait attendre la brune fille de Vischnou qui s’en était peut-être servie jadis pour se rendre à la pagode, emportée par ses béras, vêtus de blanc.

Pour soigner toutes ses richesses et le servir, le créole n’avait que deux domestiques : Marthe, une femme d’un certain âge, honnête et active, que lui avait procurée Mme Bertin, qui s’occupait surtout de son appartement particulier, de son linge et lui préparait son déjeuner, qu’il prenait d’ordinaire chez lui, tandis qu’il dînait toujours dehors, et un nègre nommé Pierre, à son grand désespoir, car le pauvre diable ne pouvait prononcer son nom qu’en l’estropiant, sa langue demeurant rebelle, comme il arrive chez tous les individus de cette race et même pour les Chinois, à l’émission de certaines lettres, et les habitués de l’atelier se donnant fort souvent le plaisir de le mettre aux prises avec les révoltes de ses lèvres africaines contre les mots français où l’r se rencontre.

Fils d’un esclave que l’émancipation avait rendu libre en 1848, mais élevé avec Gilbert, sur la plantation où il était né, Pierre n’avait jamais quitté son jeune maître. Son dévouement pour lui était aveugle. Le sculpteur le surprenait souvent en extase devant sa « Vierge des flots ». Le bon noir savait ce qu’elle devait devenir, et cela lui rappelait les grandes plages pailletées d’or des Tropiques, où, enfant, il s’était roulé.

Quant à l’appartement de Ronçay, il ne se composait que de trois pièces : une salle à manger, une chambre à coucher et un grand cabinet de toilette, le tout meublé sévèrement, car il prisait peu le luxe efféminé et les bibelots inutiles ; et comme cet appartement avait une porte sur le palier du premier étage, en face de celle de Mme Bertin, il pouvait sortir de chez lui et y recevoir sans être obligé de descendre, pour passer par son atelier.

C’est cette porte que l’excellente voisine avait si souvent franchie pour venir soigner son jeune ami à l’époque où il avait été gravement malade, et c’est également par là que passait Gilbert quand il allait rendre visite à Mme Bertin, dont l’appartement avait deux sorties sur le même palier.

L’une de ces sorties donnait dans l’antichambre. Par l’autre, on entrait directement dans la pièce dont l’ancien universitaire avait fait jadis son cabinet de travail, sa bibliothèque et son salon de réception, ce qui lui permettait d’aller, venir, recevoir et congédier ses visiteurs sans que la vieille Catherine, l’unique servante du ménage, fût obligée de se déranger.

Après la mort de son mari, la veuve avait laissé respectueusement les choses telles qu’elles étaient de son vivant. Elle s’était contentée de fermer la porte au verrou, à l’intérieur, puisqu’elle ne devait plus servir à personne, et lorsque ses nièces avaient été chassées de la rue de Lille par la ruine de leur père, elle les avait installées dans cette pièce de l’oncle défunt.

C’était encore là qu’habitait Éva avec son fils, ne recevant personne, ne sortant que pour se rendre chez Me Mansart ou se promener un peu au Luxembourg avec son enfant, porté par sa domestique, une jeune Bretonne fraîchement débarquée de Morlaix et que Mme Bertin avait engagée pour le service particulier de sa nièce ; car Mme Noblet était venue seule à Paris, ne se doutant guère, au moment où elle avait quitté Londres, que la mort de sa mère la déciderait à refuser de jamais y retourner.

Son mari avait cependant fait une tentative nouvelle pour la ramener à lui ; mais bien qu’il s’y fût pris avec douceur, bien qu’il se fût excusé d’avoir accompagné M. de Tiessant le jour où il avait forcé la porte de sa belle-sœur, bien qu’il lui eût proposé de venir demeurer à Paris, pensant que c’était peut-être la tristesse du séjour en Angleterre qui la poussait à se séparer de lui, il avait échoué. Éva avait opposé à toutes les offres de rapprochement une résolution irrévocable de rompre le lien qu’on lui avait imposé, et M. Noblet s’était retiré profondément humilié, prêt à suivre tous les conseils de son beau-père qui, lui non plus, ne demeurait pas inactif.

Pour M. de Tiessant, la conduite de sa fille n’était pas seulement une révolte inexcusable contre l’autorité conjugale et contre son autorité à lui, c’était aussi un acte blâmable et honteux au double point de vue moral et religieux.

De plus, il était certain qu’en rappelant, pour soutenir la demande en nullité de mariage de sa jeune cliente, l’âge qu’elle avait à cette époque, Me Mansart ne manquerait pas d’affirmer qu’il avait abusé de son inexpérience et de sa tendresse filiale pour la contraindre moralement à épouser un homme dont il était le débiteur. Pour donner encore plus de force à ses arguments, l’avocat irait peut-être même jusqu’à évoquer le passé, c’est-à-dire le suicide de Robert et l’entrée de Blanche au couvent. Or l’écrivain ne se dissimulait pas que, même si Éva perdait son procès, il n’en serait pas moins, lui son père, l’objet de la réprobation générale.

Tout cela épouvantait l’ancien pamphlétaire. Aussi était-il décidé à user de tous les moyens pour amener sa fille à abandonner la lutte. Il s’agissait pour lui tout à la fois de prouver qu’il était encore le maître, de s’épargner les remontrances de son gendre, de ne pas laisser donner dans une famille religieuse telle que la sienne l’exemple d’une rupture scandaleuse avec les lois de l’Église, et de ne pas fournir une occasion de réveil à la haine de ses ennemis politiques.

Dans son premier moment de fureur, emporté par son tempérament autoritaire, il avait adressé à Éva une lettre pleine de menaces et de reproches, l’accusant d’ingratitude, de manque de pudeur, de penchants vicieux ; mais quand il vit que cette lettre restait sans réponse, il comprit qu’il devait s’y prendre tout autrement. Il lui écrivit alors un véritable sermon, dans lequel il faisait appel à son éducation chrétienne, à sa piété, à ses sentiments honnêtes.

« Admettons, lui disait-il, que, contre toute attente, tu obtiennes, par une fausse interprétation de la loi française, l’annulation de ton mariage civil, n’en resteras-tu pas devant Dieu la femme de ton mari ? Et comme je ne te fais pas l’injure de supposer que tu profiterais jamais de ta liberté, si elle t’était rendue, pour contracter une autre union, quelle serait ta situation dans la société ? Tous les principes que ta sainte mère et moi nous t’avons inculqués et que tu ne saurais oublier te condamneraient à être la veuve d’un époux vivant, et à terminer tes jours dans la solitude, courbée sous le mépris de tous.

 « Et si tu échoues, si les tribunaux te renvoient tout simplement à tes devoirs, quelle sera ton humiliation lorsqu’il te faudra, honteuse, soumise, réintégrer le domicile conjugal, où tu n’auras plus droit qu’à la sévérité de ton mari, d’où tu auras chassé l’affection par ta révolte insensée ?

« Et ton fils, oseras-tu jamais l’enlever à son père si un jugement est rendu en ta faveur ? Quel sera son nom à cet enfant que l’annulation de ton mariage privera d’un état civil régulier ?

« Réfléchis donc bien, pendant qu’il en est temps encore ; ne romps pas avec ton passé honnête par un coup de tête qui te créera d’éternels remords si tu gagnes ton procès et te condamnera, si tu le perds, à une vie commune qui sera fatalement plus pénible que celle dont tu auras tenté de t’affranchir ! »

Si M. de Tiessant s’était adressé dans ces termes-là à sa fille avant de lui faire la scène brutale que nous avons racontée, ou même, cette scène pouvant s’expliquer par un premier mouvement de colère, avant de lui écrire la lettre d’injures et de menaces qui l’avait en quelque sorte complétée, il est certain qu’elle en eût été vivement impressionnée. Mais la protection de sa tante, les longues conférences qu’elle avait avec son avocat, le souvenir de ses souffrances de jeune fille et d’épouse, l’orgueil de ne plus être esclave qui s’éveillait en elle, et, qui sait ? peut-être aussi le rêve confus, inconscient encore, d’un avenir heureux dont elle ne se pensait pas indigne, tout cela l’avait peu à peu cuirassée contre les surprises du cœur.

De plus, son respect filial s’était amoindri, elle jugeait mieux son père ; ses grands raisonnements ne la touchaient pas comme jadis ; elle lisait entre les lignes de ses lettres et ne croyait pas en lui.

Elle lui répondit donc sans colère, sans amertume, même avec respect, mais pour lui affirmer que tout ce qu’il lui disait, elle se l’était dit à elle-même, et que, quelque douleur qu’elle éprouvât à faire un acte contraire à ses sentiments religieux, qui étaient également les siens, rien ne la ferait revenir sur une détermination que sa mère approuvait du fond de la tombe, elle en avait la pieuse conviction.

En se retrouvant tout entier dans cette fermeté de son enfant, le pamphlétaire eut un véritable accès de fureur, mais néanmoins, ne se tenant pas pour battu ; il partit pour Chartres, et huit jours plus tard, Éva, stupéfaite, vit arriver sa sœur rue d’Assas.

M. de Tiessant avait fait part aux supérieurs ecclésiastiques de sa fille aînée de quel cas de conscience il s’agissait, et pour sauver une âme en péril, pour éviter à la religion un scandale, ils avaient autorisé la recluse, sœur Marie de la Miséricorde, à s’absenter de son couvent, eux qui ne le lui avaient pas permis, moins d’un mois auparavant, pour aller fermer les yeux de sa mère.

En reconnaissant la compagne de son enfance sous la robe de bure des Augustines, Mme Noblet lui sauta au cou en jetant un cri de joie, et Blanche, entraînée par cet élan, la serra tendrement sur son cœur ; mais cette première dette payée à une affection que le cloître ne lui avait pas enlevée, elle se rappela sa mission et, s’arrachant doucement à l’étreinte d’Éva, elle lui dit, après avoir hésité un peu, le but unique de son voyage à Paris.

La jeune religieuse parlait avec douceur, en suppliante plutôt qu’en conseillère, et sa sœur retrouvait dans chacune de ses paroles la thèse déjà développée par son père. Toutefois elle se gardait de l’interrompre. Elle n’entendait que sa voix et ne voyait que son visage, qui lui rappelaient les jours heureux d’autrefois. Ce fut seulement lorsqu’elle eut terminé que, s’agenouillant devant elle, prenant ses mains entre les siennes et la fixant de ses beaux yeux si limpides, elle lui répondit :

— Tu sais si je t’ai toujours aimée ; notre séparation m’a causé une inconsolable douleur, et je comprends tes efforts pour me ramener dans ce que tu appelles le droit chemin, parce que tu ne peux te rendre compte de ce que j’ai souffert, depuis ton départ de la maison dans mes sentiments les plus intimes, dans mon amour filial, dans mon respect pour ce qui est honnête, dans ma pudeur, dans mon désespoir de vierge vendue.

— Oh je t’en conjure ! fit Blanche épouvantée et rougissante.

— Non, non, poursuivit la pauvre femme, en baisant la main que la sainte fille avait mise sur ses lèvres pour l’interrompre, non ! laisse-moi tout te dire pour que tu me pardonnes de ne pas céder à ta prière. Est-ce que ta pureté saurait être troublée par le récit de mon martyre ! Oui, vendue ! vendue à moins de seize ans, livrée à un homme de près du triple de mon âge. Tu ne sais pas, toi, dans ta chasteté, ce qu’est ce supplice de l’âme et de la chair ! Ah ! si je m’en étais doutée un seul instant ! Mais, est-ce que je savais ! Notre pauvre mère pleurait en me disant que son mari était menacé de la prison. J’étais folle, et n’avais plus conscience de ce qui se passait. Alors on m’a conduite, où, comment ? je l’ignore, en compagnie de M. Noblet, devant un prêtre que je ne connaissais pas, qui m’a parlé en anglais. Je n’ai rien compris tant j’étais troublée, et je suis sortie de ce cauchemar pour me réveiller dans la honte de ma lâcheté, dans le dégoût de moi-même, dans l’horreur de ma souillure. Alors mon mépris pour celui qui m’avait achetée n’a cessé de grandir jusqu’à l’heure où, après avoir enfanté dans les larmes, j’ai senti que mon invincible répulsion pour mon maître se transformait peu à peu en haine. Le jour où notre mère n’a plus été là pour souffrir de ma révolte, la coupe d’amertume a débordé, et j’ai résolu de me reprendre, pour ne pas mourir comme mon frère est mort. Si j’étais retournée là-bas, je me serais tuée !

— Ma sœur, ma sœur chérie !

Blanche avait pris Éva entre ses bras, elle la serrait sur sa poitrine, où battait à se rompre son cœur que la religion étroite n’avait pas déjà fermé aux tendresses humaines. Celle qu’elle avait adorée toute petite, l’enveloppait de nouveau de sa douce tyrannie d’autrefois.

Ainsi enlacées, elles pleurèrent longtemps, et, le soir même, sœur Marie de la Miséricorde repartit pour Chartres sans être retournée chez son père et après avoir dit à celle qu’elle pensait ne revoir jamais :

— Je ne te demande plus rien, ma chère Éva ; suis ta destinée, mais quoi qu’il arrive, je prierai tant pour toi que le Seigneur te pardonnera. Adieu pour toujours ! »

Le lendemain, en apprenant le départ de sa fille aînée, M. de Tiessant comprit que tout espoir d’amener Mme Noblet à renoncer à son projet était perdu. Alors, fou de colère, il se prépara, d’accord avec son gendre, que la résistance de sa femme humiliait, à combattre la révoltée par tous les moyens, les pièges et la violence même s’il le fallait.


VII

M. Noblet avait fait élection de domicile chez son beau-père, à la prière de ce dernier lui-même, qui, connaissant la faiblesse de caractère du libraire, voulait l’avoir toujours sous la main, afin de le diriger à sa guise ; et ce fut bientôt entre Éva et son mari un échange incessant de papier timbré : sommation de réintégrer le domicile conjugal ; réponse par l’ordonnance du juge autorisant la jeune femme à demeurer chez sa tante ; introduction d’un référé tendant à obtenir la remise de l’enfant à son père ; jugement déboutant M. Noblet de sa demande ; signification de l’enquête ordonnée par le juge rapporteur, M. Marguerit, magistrat malheureux en ménage et, tout naturellement ennemi irréconciliable des épouses insoumises.

La nièce de Mme Bertin n’aurait pu tomber plus mal. Elle en avait eu le sentiment le jour où son avocat l’avait conduite dans le cabinet de M. Marguerit, conformément au droit que donne la loi aux parties d’assister aux dépositions des témoins cités par le juge. Il avait été si sec, si peu poli, qu’elle s’était promis de ne le revoir jamais, et elle était revenue fort inquiète, rue d’Assas, où M. de Tiessant, devenu pour sa fille un véritable adversaire, par orgueil et par entêtement, avait organisé une surveillance des plus blessantes.

À chacune de ses sorties, Mme Noblet apercevait aux alentours de sa porte des gens de mauvaise mine qui la guettaient pour l’espionner. Elle avait fini par renoncer à ses promenades dans le jardin du Luxembourg avec son fils, étant arrivée à craindre qu’on ne le lui enlevât, et elle vivait ainsi depuis près de deux mois, humiliée, nerveuse, mais de plus en plus décidée à en finir à tout prix, lorsqu’un soir, en rentrant, elle se trouva, en même temps que Ronçay, au pied de l’escalier. Le sculpteur descendait de son appartement.

Dans cette disposition particulière de l’âme qui pousse les êtres bons et honnêtes aux confidences, Éva ne se contenta pas de saluer affectueusement son voisin, ainsi que d’habitude. Devinant à son regard chagrin qu’il lisait sur son visage tout ce qu’elle souffrait, elle s’arrêta, lui tendit spontanément sa petite main qu’il saisit avec une émotion visible, et peut-être allait-elle lui dire où en étaient les choses, lorsque, tout à coup, elle jeta un cri d’épouvante et se sauva.

Elle venait de reconnaître, sur le seuil du vestibule, un des hommes qu’elle avait remarqués dehors. Cet individu s’était introduit sur ses pas dans la maison, et elle n’était que trop certaine qu’il rapporterait, dans un sens malveillant, à ceux qui le payaient, cette rencontre fortuite qu’il avait surprise.

Et cependant la jeune femme n’avait certes rien à se reprocher. Le souvenir de ce qui s’était passé entre elle et Gilbert n’avait pas disparu de sa mémoire ; la première fois qu’elle l’avait revu après cette scène douloureuse, par hasard, en traversant la cour, au moment où il causait avec un de ses amis, elle n’avait pu s’empêcher de rougir un peu, et quand sa tante lui disait que l’artiste s’informait toujours avec le plus vif intérêt de sa santé et de la marche de son procès, elle en était doucement touchée ; mais tout se bornait en elle à ce trouble passager, dont les préoccupations de sa campagne judiciaire ne lui permettaient pas de juger toute l’étendue, et qui, par conséquent, se dissipait rapidement.

Du côté de Gilbert, il n’en était pas de même. La sympathie spontanée que lui avait inspirée Mme Noblet s’était fatalement transformée peu à peu dans la solitude volontaire où il rêvait avec sa « Vierge des flots », dont les traits lui rappelaient à chaque instant celle qu’il avait tenue palpitante entre ses bras, et il ne luttait pas contre le sentiment qui l’envahissait tout entier.

Il ne se dissimulait pas que ce pouvait être là de l’amour, mais il s’en excusait, cœur chevaleresque, en aspirant à devenir l’ami, le défenseur, l’appui de cette victime de l’égoïsme paternel, sans se demander comment cela arriverait jamais !

Néanmoins, il gardait pour lui seul ces sensations nouvelles ; il évitait même de les confier au docteur Bernel, à qui il avait cependant raconté la scène de famille dont il avait été l’un des héros. Il craignait sans doute que son ami ne plaisantât son enthousiasme, et il demeurait un voisin discret, en s’abstenant de rendre visite à Mme Bertin.

Mais il guettait celle-ci, l’arrêtait au passage et l’interrogeait quand il la rencontrait par hasard ; hasard auquel il venait bien un peu en aide, en laissant ouvertes les portes de son appartement et de son atelier, en s’éloignant à pas lents toutes les fois qu’il sortait, en mettant le double du temps qu’il n’était utile pour traverser, quand il rentrait, la cour et monter l’escalier. Et lorsque ce hasard-là lui faisait apercevoir Éva, sans que celle-ci le vît, il la suivait des yeux jusqu’à ce qu’elle eût disparu tout à fait. Si la jeune femme, le reconnaissant au contraire, le saluait d’un bonjour amical et d’un sourire, il s’éloignait avec-de la joie au cœur pour jusqu’au lendemain.

Ils en étaient là tous deux ce soir où, effrayée par l’apparition de l’un des agents de son père, Mme Noblet s’était séparée précipitamment de Ronçay pendant que lui, fort ému de cet incident et surtout de la peur qu’elle avait eu, rentrait chez lui, après s’être fait violence pour ne pas courir sus au mouchard, quand, dix minutes plus tard, Mme Bertin franchit le seuil de l’atelier.

Pierre lui avait ouvert. Sachant que son maître était seul et que l’excellente femme était toujours la bienvenue, il n’avait pas même cru nécessaire de l’annoncer.

Debout sur la plate-forme où s’élevait sa statue, à peu près achevée et dépouillée des linges humides qui l’enveloppaient quand il n’y travaillait pas, Gilbert s’enivrait de la beauté de sa madone. Il ne s’aperçut de la présence de sa voisine qu’à son cri d’admiration et de surprise :

— Oh ! que c’est beau, que c’est beau ! Mais c’est Éva, Éva elle-même ! Oui, c’est bien elle ! Comme c’est ressemblant !

Le sculpteur sauta à terre et, courant à Mme Bertin, lui répondit tout confus :

— C’est vrai ; pardonnez-moi. Surtout, qu’elle n’en sache rien ! Où aurais-je pu trouver un plus touchant modèle ?

Ronçay avait lancé ces mots tout d’un trait, d’une voix suppliante, et avec un tel accent de tendresse, que la brave tante ne s’y méprit pas un instant.

Alors elle hocha la tête, regarda fixement l’artiste pendant quelques secondes, le prit par la main pour le conduire jusqu’au divan qui garnissait l’un des angles de l’atelier, le força à y prendre place auprès d’elle, et, là, elle lui dit lentement :

— Monsieur Gilbert, vous aimez ma nièce !

— Si vous m’aviez adressé cette question il y a huit jours, répondit le créole, j’aurais eu peut-être le courage de ne pas vous avouer la vérité, car je ne me rendais pas aussi complètement compte que je le fais à cette heure du sentiment qui s’est emparé de moi. Mais me taire aujourd’hui, ce serait mal, puisque ce serait mentir, me renier moi-même et manquer de confiance en vous. Oui, je l’aime de toute mon âme !

— Malheureux !

— Pourquoi m’en défendrais-je ? Souvenez-vous des circonstances douloureuses dans lesquelles je l’ai vue pour la première fois. Rappelez-vous ce que vous m’avez dit de son martyre, et vous comprendrez…

— Oui, c’est ma faute ; c’est moi seule qui suis coupable. Mon pauvre ami, ma pauvre Éva !

— Elle n’a rien à craindre ; je vous jure que jamais je ne lui ai adressé une parole de nature à me trahir !

— J’en suis certaine !

— Et pourvu qu’elle ignore, et elle ignorera toujours….

— Vous croyez cela, vous ! Eh bien ! moi, depuis tout à l’heure, j’ai au contraire la conviction qu’elle vous a deviné !

— Qui vous le fait supposer ?

— Quand elle est rentrée, il y a dix minutes, après avoir été surprise avec vous au pied de l’escalier par un des misérables aux gages de M. de Tiessant, elle m’a raconté ce qui venait de se passer et s’est écriée : « S’il allait en survenir quelque ennui pour M. Ronçay, lui si bon, lui qui s’intéresse tant à moi, et que tu aimes tant ! Je ne me le pardonnerais jamais ! » Puis, tout en pleurs, elle s’est jetée dans mes bras en ajoutant : « Je t’en prie, va le voir, dis-lui combien je suis désolée ; affirme-lui que je saurai bien jurer que c’est seulement par hasard que je l’ai rencontré, et que c’est moi qui l’ai arrêté au passage, si on ose m’interroger à ce sujet. »

— Adorable enfant !

— J’ai eu beau m’efforcer de la rassurer, lui expliquer que tout cela n’avait aucune importance, elle ne s’est un peu calmée qu’en me voyant descendre chez vous. Je ne m’attendais guère à l’y retrouver si belle, si vivante… et si aimée !

Mme Bertin avait prononcé cette dernière phrase en tournant ses yeux humides vers la « Vierge des flots », et comme Gilbert gardait le silence, elle reprit :

— Croyez-vous que si ma nièce se voyait ainsi, elle douterait un seul instant ?

— Mais cette œuvre lui demeurera toujours inconnue. Elle est destinée à mon pays natal ; aussitôt que je l’aurai exécutée en marbre, elle partira pour l’île Bourbon.

— Alors mon ami, savez-vous ce que vous devriez faire ?

— Non, dites-le moi, je vous obéirai.

— Vous devriez partir, Vous aussi.

— Partir ! moi !

— Oui. Oh ! pour quelques semaines seulement, jusqu’à ce que ce triste procès soit terminé, ce qui ne sera pas long. L’affaire est au rôle. M. Mansart espère que dans un mois tout sera fini, et même peut-être bien plus tôt, s’il obtient le tour de faveur qu’il a sollicité du président de la chambre devant laquelle il doit plaider.

— Vous croyez donc que, pour m’être absenté, je reviendrais aimant moins ?

— D’abord, oui, peut-être ! De plus, à votre retour, ou Éva sera libre, ou elle aura été forcée de rejoindre son mari. Par conséquent, ou vous pourrez l’aimer sans crainte, ou vous aurez le courage et le devoir de l’oublier !

— Et comment expliquerez-vous mon départ à Mme Noblet ? Si vous lui cachez le véritable motif de mon éloignement, elle supposera que je suis devenu tout à coup indifférent à ce qui l’intéresse ; elle jugera que ma sympathie, dont je l’ai souvent assurée, était bien peu profonde, puisqu’elle devra croire qu’elle a disparu devant la crainte d’être mêlé à son douloureux conflit avec son père et son mari, par la calomnie de quelques mouchards. Que pensera-t-elle de moi ? Si, au contraire, vous ne lui dissimulez pas que je me suis sauvé parce que je l’aime, son cœur ne sera-t-il pas touché de ce sacrifice ? N’éveillerez-vous pas en elle un sentiment que j’achèterais au prix de ma vie, et ne m’en voudra-t-elle pas de l’avoir abandonnée au moment même où mon dévouement aurait pu lui être utile ?

— C’est vrai !

— Ne me demandez donc pas de partir. N’exigez qu’une seule chose : que j’évite toutes les occasions de rencontrer Mme Noblet ; mais laissez-moi ici afin que je sois toujours, prêt à répondre à son appel ou au vôtre, le jour où je pourrai vous être bon à quelque chose. De cette façon, elle ne se doutera de rien, elle ne verra dans ma réserve qu’une conduite dictée par la prudence… et je souffrirai seul !

— Oui, vous avez raison ; je ne saurais, en effet, expliquer votre départ à Éva ; et puis, ce serait trop cruel de vous éloigner. Alors, restez ! À la grâce de Dieu, qui, je l’espère, nous protégera tous !

Et la digne femme, après avoir serré affectueusement la main de Gilbert, remonta chez elle, plus émue encore qu’elle ne le laissait paraître.

Sa nièce l’attendait impatiemment.

— Eh bien ! lui demanda-t-elle en la voyant paraître, M. Ronçay me pardonne-t-il ce second ennui, que je lui ai causé ?

— Ma chérie, lui répondit Mme Bertin, encore sous l’impression de son entretien avec le sculpteur et de ce qu’elle avait vu chez lui, M. Ronçay est un bon et noble cœur. Pourquoi le ciel ne t’a-t-il pas donné un mari comme lui ?

Éva devint toute pâle, et, sans prononcer une parole, tendit à sa parente une dépêche qu’elle venait de recevoir.

M. Mansart annonçait à sa jolie cliente que son affaire serait appelée le surlendemain et qu’il plaiderait le jour même.

— Enfin ! Dieu soit loué ! s’écria la bonne tante, après avoir pris connaissance du télégramme de son vieil ami. Tu n’as plus pour longtemps à souffrir ! Mais qu’as-tu donc ? Tu trembles ; tu te soutiens à peine !

Appuyée contre un meuble, la main sur son cœur comme pour en comprimer les battements, la tête baissée et les paupières à demi-closes, la jeune femme semblait en effet prête à défaillir.

Mme Bertin la prit par la taille, la conduisit dans sa chambre, où, après l’avoir étendue doucement dans un fauteuil, elle lui dit :

— Voyons, calme-toi ! Pourquoi pleures-tu ? C’est cependant une bonne nouvelle que nous envoie M. Mansart.

— Si j’allais perdre mon procès ! Si on allait me forcer à retourner à Londres !

— En voilà une idée ! Tu es folle !

Alors Mme Noblet, qui paraissait absorbée dans une pensée troublante, demanda brusquement :

— Et s’intéresse-t-il toujours à moi, lui ?

— Qui ça, lui ? Ah ! monsieur Ronçay ! Éva, ma petite Éva, est-ce que toi aussi ?…

— Comment ! moi aussi ?

La bonne veuve comprit qu’elle venait de se trahir et se mordit les lèvres. Aussitôt sa nièce lui saisit les mains et, ses yeux dans ses yeux, poursuivit avec tendresse :

— Que veux-tu, ma chère tante ? M. Gilbert est le premier ami que j’aie rencontré sur mon chemin déjà si douloureux. Je ne l’aime pas ! Oh ! non, je ne l’aime pas ; je ne le crois pas, du moins ; je ne le veux pas ! Seulement sa sympathie m’a touchée ; j’avais peur de la perdre ! Je te jure que je n’avais jamais pensé ainsi à lui une seule fois ! Mais tout à l’heure, quand je l’ai vu s’indigner à cause de cet homme qui m’espionnait, quand j’ai surpris dans ses regards que je n’avais qu’un mot à dire pour qu’il châtiât le misérable, je me suis souvenue du jour où je l’ai rencontré ici, où il m’a défendue contre mon père, et, tout à coup, il a pris place dans mon cœur entre mon fils et toi. Mais n’aie pas peur, il n’en saura jamais rien !

— Eh ! il m’en disait autant, il y a cinq minutes, riposta Mme Bertin, perdant tout à fait la tête.

— Il t’en disait autant ?

— Oui, tout autant… et plus encore ! Et voilà que grâce à ma faiblesse, à ma naïveté, à ma bêtise, vous savez à quoi vous en tenir tous les deux ! Ah ! j’ai fait là une jolie besogne ! Il ne nous manquait plus que ça ! Qu’allons-nous devenir ?

— Ce que nous allons devenir ? Nous allons lutter et vaincre, parce que je ne veux pas que M. Ronçay souffre de ma douleur, parce que je veux avoir le droit de le remercier de son dévouement, sans que personne y trouve à redire. Mais je ne l’aime pas, je ne l’aime pas ! Je n’ai pour lui que de la reconnaissance. Tiens, tu vois, je ne pleure plus, je n’ai plus peur, je suis forte ! Oh ! tu peux compter sur mon courage pour après-demain et les jours suivants, si terribles épreuves que ces jours-là voudront m’apporter.

Éva s’était brusquement levée de son fauteuil, superbe dans cette explosion d’énergie, et Mme Bertin ne tentait pas de la calmer, préférant la voir ainsi, à la veille du combat, plutôt que douce et résignée, comme elle vivait depuis deux longs mois, mais s’applaudissant néanmoins d’avoir pu garder le secret de « la Vierge des flots », dont la révélation, elle n’en pouvait plus douter, aurait achevé de porter le trouble dans l’âme de sa nièce.


VIII

Ce n’était pas seulement aux sollicitations de M. Mansart que Mme Noblet devait le tour de faveur que lui avait accordé le président du tribunal, c’était aussi et surtout peut-être aux démarches de M. de Tiessant lui-même.

L’écrivain avait hâte de mettre fin à la révolte de sa fille : il savait que son procès allait faire grand bruit et soulever des polémiques nombreuses, car une demande en nullité de mariage est un des cas les plus rarement soumis à la justice, et bien que son orgueil et la fausseté de son jugement ne lui permissent pas de reconnaître qu’il avait odieusement abusé de son autorité paternelle, il n’en craignait pas moins d’entendre, au cours des débats, des choses fort désagréables pour lui.

Il comptait, il est vrai, sur son avocat, Me Dutreil, l’un des plus spirituels orateurs du barreau de Paris, pour riposter vigoureusement au défenseur d’Éva ; mais il redoutait à ce point l’effet que ce scandale allait causer dans le monde clérical, auquel il se flattait toujours d’appartenir, qu’il avait manœuvré dans le même sens que son adversaire pour que l’affaire sortît du rôle sans plus long retard, puisqu’il n’avait pu obtenir de M. Mansart qu’il renonçât à sa demande en nullité de mariage, pour se borner à une requête en séparation de corps ; affaire dans laquelle il n’aurait plus joué, lui, qu’un rôle effacé, tout à fait secondaire.

Mais le vieil ami de Mme Bertin n’avait pas donné dans ce piège, tout en ne se dissimulant pas les difficultés de sa tâche. Il n’ignorait pas à quel parti pris, à quelle interprétation surannée et arbitraire des textes il allait se heurter. Néanmoins, il avait tenu bon, jugeant sainement qu’une action en séparation de corps intentée contre M. Noblet serait repoussée, car sa conduite de mari ne donnait lieu en réalité à aucun reproche grave, tandis qu’il espérait pouvoir démontrer que le mariage de Mlle de Tiessant avait été tout à la fois clandestin, irrégulier et le fait d’une violence morale exercée sur une jeune fille de moins de seize ans.

C’est donc en cet état que l’affaire vint un mardi devant la première chambre du tribunal de la Seine.

M. de Tiessant avait pris place avec son gendre auprès de Me Dutreil ; Me Mansart, au contraire, était seul à son banc, Éva n’ayant pas songé une seconde à se donner en spectacle ni à se retrouver en face de son père et de son mari. Son avocat l’avait d’ailleurs prévenue que cette première audience ne se terminerait par aucune solution, et que le jugement ne serait rendu que dans trois semaines au plus tôt, les débats des causes civiles se poursuivant d’ordinaire de huitaine en huitaine.

La foule était énorme, car, à la nouvelle de ce procès, déjà fort intéressant par lui-même et que, de plus, grâce aux indiscrétions des journaux, on savait intenté surtout à M. de Tiessant, la curiosité du tout Paris pour le célèbre pamphlétaire s’était réveillée.

Il y avait là des écrivains, des artistes, des gens du monde, qui avaient connu Éva fillette, se souvenaient de sa beauté, de son esprit, de son entrain, et désiraient savoir par quel triste enchaînement elle était arrivée si rapidement à être mère de famille et malheureuse.

Derrière ces curieux, deux hommes se tenaient discrètement dans un coin, aux derniers rangs de l’auditoire : Ronçay et Raymond Bernel.

Le sculpteur n’avait pas eu besoin de faire à son ami des demi-confidences. Le docteur était resté longtemps sans rien savoir autre chose que la scène à laquelle Gilbert s’était trouvé mêlé fatalement ; mais un jour qu’il sortait avec lui, il avait rencontré Mme Noblet et remarqué son salut affectueux. Sa ressemblance avec « la Vierge des flots » l’avait frappé, et il avait compris pourquoi le créole était depuis quelque temps plus rêveur, plus sage, plus casanier que jamais.

Cependant, par discrétion, il ne l’avait pas questionné, et lorsque Ronçay, dont le cœur débordait, s’était décidé à ne plus rien lui cacher de l’état de son esprit, il ne l’avait pas plaisanté. Il s’était contenté de lui dire avec un sérieux dont il n’était pas coutumier en semblable matière : Prends garde, frère, rien de plus grave ne pouvait troubler ta vie.

Et il s’était mis à suivre avec inquiétude, en praticien qui étudie sur un être aimé un cas dangereux de pathologie, les phases diverses par lesquelles passait, en ne cessant de grandir, l’amour de Gilbert pour Éva. C’est ainsi qu’ils avaient atteint le jour des débats, auxquels, malgré les conseils de son ami, Ronçay voulait assister.

Dès le début de l’exposition de l’affaire, Me Mansart fut à la hauteur de sa réputation de jurisconsulte. Il appela habilement, à l’appui du cas soumis à la justice, tous les articles du Code civil qui militaient en faveur de la requête de Mme Noblet : le manque de publicité donnée à son mariage, la contrainte qu’elle avait subie, contrainte morale il est vrai, mais non moins entachée de violence, que si cette jeune fille de quinze ans, sans expérience, avait été réellement traînée de force à l’autel ; célébration de cette union clandestine à une heure inaccoutumée, dans une petite chapelle déserte, par un prêtre anglais et en langue anglaise, que la victime de ce véritable guet-apens ne comprenait pas bien à cette époque.

Il passa ensuite à l’existence isolée à laquelle la jeune femme avait été condamnée, aux épreuves de sa vie commune avec un homme du triple, de son âge et qui n’avait su se faire, sinon aimer, sinon supporter, du moins pardonner d’avoir acheté sa femme comme on achète au fond du golfe de Guinée une enfant à peine nubile pour la jeter dans son lit, sans souci de son ignorance, de sa pudeur et de ses larmes.

Cette plaidoirie serrée, claire, démonstrative, impitoyable pour MM. de Tiessant et Noblet, et au cours de laquelle Gilbert bondit souvent d’indignation, dura près de deux heures et fit un effet considérable sur le public et sur le tribunal. Me Dutreil le sentit, et, afin de ne pas laisser les juges et l’auditoire sur cette impression dangereuse pour sa cause, il prit immédiatement la parole.

L’avocat de M. Noblet était un adversaire redoutable, et il le prouva immédiatement, en démontrant que pas un des articles cités par Me Mansart n’était applicable dans l’espèce ; que, de plus, Mme Noblet avait laissé passer les délais au delà desquels ni l’un ni l’autre des époux ne peut intenter une action en nullité de mariage, et il termina cette partie de sa discussion par cet axiome légal relativement à la contrainte que prétendait avoir subie Mlle de Tiessant : « La crainte révérentielle ne peut jamais être invoquée comme fait de violence. »

Me Dutreil aurait pu certainement en rester là, mais comme il avait l’ambition de gagner son procès aussi bien devant l’opinion publique que devant le tribunal, et qu’il s’était donné mission de réhabiliter M. Noblet, et, par contre coup, M. de Tiessant, il prit à partie la jeune femme.

Galamment, mais ironiquement, il la peignit nerveuse, romanesque, irritée de ne pas occuper la situation brillante que sa jeunesse passée au milieu du luxe et des adorations lui avait sans doute permis d’espérer, et, de plus, mal conseillée par son imagination en même temps que par la parente de qui elle recevait l’hospitalité ; car jamais, en Angleterre, quand elle vivait sous le toit conjugal, elle n’avait songé à se plaindre.

« Elle était alors tout entière à ses devoirs de famille, dont elle avait toujours eu de si bons exemples sous les yeux, et auxquels elle n’hésiterait pas à revenir ; tout entière à son fils, que la justice ne voudrait pas séparer de son père ; et comme, à Londres, elle ne trouverait pas à sa porte, dans sa propre maison, quelque beau cavalier, tel qu’il s’en rencontre parfois à Paris, pour protéger sa révolte, il l’estimait assez pour avoir la conviction qu’elle s’accoutumerait de nouveau à la vie calme, honnête, heureuse, que M. de Tiessant, soucieux de l’avenir de sa fille au milieu de ses propres infortunes, avait su lui procurer. »

Cette péroraison du célèbre avocat, dont certaines phrases avaient fait monter le rouge au front de Gilbert, fut immédiatement suivie du renvoi à huitaine, pour entendre l’organe du ministère public, et la foule se retira diversement impressionnée. Les uns tenaient pour la plaignante, qu’ils savaient adorablement jolie ; les autres pour son mari, qui semblait un assez bon homme, et dont la persistance à vouloir garder sa femme était chose louable, au fond.

Pour ne pas être reconnus par MM. de Tiessant et Noblet, le docteur et Ronçay étaient sortis des premiers. Un quart d’heure après, ils rentraient rue d’Assas, où Me Mansart arriva bientôt à son tour pour rendre compte à Mme Bertin et à sa nièce de ce qui s’était passé au Palais.

Le vieil avocat se garda bien de rapporter à son intéressante cliente les épigrammes que son confrère avait lancées contre elle ; il se contenta de la mettre au courant de l’affaire, en lui affirmant qu’il avait tout espoir de succès, et il la laissa convaincue — peut-être l’était-il lui-même — que dans quinze jours elle aurait recouvré la liberté.

Raymond Bernel, lui, ne partageait pas cette opinion, et comme il voulait aller au devant d’une déception cruelle pour son ami, il le lui dit franchement, estimant qu’il était préférable de prévenir le mal plutôt que d’avoir un jour à le guérir.

— Alors, s’écria Gilbert, réellement épouvanté, tu penses que les magistrats seront assez aveugles, assez injustes, assez impitoyables pour rendre cette malheureuse enfant à l’homme qui l’a achetée et qu’elle hait ?

— Mon cher ami, les tribunaux ne jugent pas avec les sentiments, ils laissent cela aux jurys pour qu’ils fassent des sottises ; ils appliquent, eux, tout simplement la loi, et je suis forcé de reconnaître que, le plus souvent, c’est avec bon sens et impartialité, lorsque la sotte politique ne joue pas un rôle dans l’affaire.

— Ce serait horrible !

— Tu l’aimes donc bien ?

— Si je l’aime ! Tiens ! ne parlons plus de cela. Moi, je ne veux pas désespérer déjà. Que ces huit jours vont être longs !

— Parlons-en au contraire. D’abord, ces huit jours en dureront quinze au moins.

— Comment cela ?

— Parce que bien certainement, mardi prochain, après avoir entendu l’avocat général ou son substitut, le président, s’il n’y a pas de réplique, renverra son jugement au mardi suivant. Ces deux semaines-là paraîtront interminables surtout à Mme Noblet, qui, elle, joue sa vie tout entière. Mais à propos de ta jolie voisine que tu aimes, dont tu partages si complètement les craintes et les espérances, n’est-ce pas là, de ta part, une passion un peu platonique, car enfin tu ignores si elle connaît ton amour, si elle en ressent pour toi ? À moins que tu ne m’aies caché quelque chose…

— Je te jure !

— Ne jure pas. Tu sais bien qu’il suffit que tu dises oui ou non.

— Eh bien ! je ne t’ai rien caché et c’est vrai, elle croit peut-être ne m’inspirer que de la sympathie, et moi je ne suis peut-être pour elle qu’un étranger, pour qui elle a quelque reconnaissance d’avoir pris sa défense, par hasard, parce que je me trouvais là, ainsi que tout autre l’eût fait à ma place. Mais non, ce n’est pas possible !

— Tout est possible, rien n’est improbable, quand des femmes, même les meilleures, sont en jeu. Or tu comprends que si ta passion m’inquiétait déjà par le fait seul qu’elle existait en toi, elle m’inquiète bien davantage encore aujourd’hui que je puis supposer que tu risques de souffrir doublement, soit parce que Mme Noblet devra réintégrer le domicile conjugal, soit parce que, rendue libre, elle n’éprouvera pour toi que de l’amitié, sincère, mais de l’amitié seulement ! Pense à tout cela et arme-toi d’avance contre des déceptions possibles. C’est ce que tu as de plus sage à faire. Si les choses tournent au contraire au mieux de tes désirs, il sera bien temps alors d’ouvrir ton cœur tout entier. Jusque-là, cuirasse-le, si tu le peux encore, de l’æs triplex d’Horace. Les amoureux en ont plus souvent besoin que les navigateurs. Mon sermon est fini ; je te quitte. En prenant toute ma journée, tu as peut- être sauvé quelques-uns de mes malades. Je n’ai que la soirée pour me rattraper. À demain !

Sur cette plaisanterie sceptique, dont il ne pensait pas un mot, le docteur Bernel quitta l’atelier.

Resté seul, Ronçay réfléchit quelques instants et après avoir murmuré : « Oh ! il a raison, il faut que je sache ! » il courut à sa table de travail, y écrivit fiévreusement une lettre qu’il glissa sans la relire sous une enveloppe, comme s’il craignait de ne point oser l’envoyer, et il sonna.

Pierre était dans l’antichambre ; il accourut à cet appel.

— Tiens, lui commanda son maître, monte ceci au premier. Tu diras à Catherine de le donner tout de suite à Mme Noblet.

— Madame Éva ! fit le nègre, en lisant la suscription de la lettre.

Et il ajouta, avec un regard d’adoration à la « Vierge des flots » et un accent que son incorrection même rendait d’une douceur charmante :

— La belle Madone que tout le monde priera bientôt là-bas, dans la colonie, à la pointe des Galets !

Devant cet hommage à la fidélité de son œuvre, Ronçay ne put s’empêcher de rougir. Il craignait que son serviteur n’eût surpris son secret. Il lui dit aussitôt, en s’efforçant de sourire :

— Tu trouves donc qu’elle ressemble à Mme Noblet ?

— À Mme Noblet ? Non ! À Mme Éva ? Oui. Éva ! nom du pays, çà, monsieur Gilbert ; facile pour moi : Éva ! Éva !

Il était tout fier de le répéter sans hésitation, bien nettement, et il le disait encore en sortant de l’atelier, ne se doutant guère que sa voix résonnait si délicieusement au cœur de son compagnon d’enfance ; et comme il ne fit qu’un bond du rez-de-chaussée au premier, il ne manqua pas de le placer de nouveau devant le nom de Mme Noblet en remettant à Catherine la lettre de son maître.

— Il y a une réponse ? demanda la vieille domestique.

— M. Gilbert ne m’a rien dit.

— Alors, attendez, je vais voir.

La brave fille disparut dans l’appartement, et Pierre se mit à parcourir des yeux une grande carte du continent africain, suspendue contre la muraille de l’antichambre.

C’était là son occupation favorite, lorsqu’il venait apporter à la veuve de l’universitaire quelque missive de son voisin. Il se plaisait toujours à chercher, sur cette carte, d’abord sa terre natale, l’île Bourbon — elle s’appelait ainsi à l’époque de sa naissance, — puis les contrées qu’il savait habitées par les individus de sa race : Madagascar, la Cafrerie, le Mozambique et, au delà, les grands déserts, où les chemins pourraient être faits d’ossements blanchis, et que son père avait peut-être traversés, sous les coups de fouet des négriers arabes, avant d’être vendu sur l’un des marchés de chair humaine de la côte : Sofala ou Zanzibar.

Et lorsque le fils de l’esclave se rappelait qu’il avait été élevé libre, il aimait davantage encore le maître auquel il n’était lié que par la reconnaissance.

Pendant ce temps-là, restée seule après le départ de Me Mansart, que Mme Bertin avait voulu accompagner jusqu’à la grille du Luxembourg, Éva ouvrait la lettre que lui avait apportée Catherine, sans lui dire d’où elle venait.

D’abord étant allée à la signature, ainsi qu’on le fait quand on ne reconnaît pas qui vous écrit, elle eut un moment de surprise ; puis elle pensa que son voisin lui donnait, sans doute, lui aussi, des nouvelles des débats, puisqu’il y avait assisté, — son avocat le lui avait dit, — et elle se mit à lire ces lignes inattendues :


« Madame,

« Ce que je viens d’entendre au Palais de vos épreuves et de votre martyre a transformé en un dévouement aveugle la sympathie que vous m’avez inspirée le premier jour que le hasard nous a rapprochés.

« Je devrais vous taire ce sentiment qui s’est emparé de moi ; mais bientôt, peut-être, un ami vous sera nécessaire, et je ne veux pas que vous ignoriez une heure de plus combien je suis le vôtre.

« Pardonnez-moi de vous parler de la sorte, aussi brusquement, sans même qu’un de vos regards m’ait autorisé à le faire. Si j’attendais à demain, à ce soir seulement, il se pourrait que je fusse redevenu maître de moi, et je n’aurais plus l’audace de vous dire que je suis à vous tout entier.

« En échange de cette affection que je vous ai vouée, je n’implore rien de vous que la promesse de m’appeler au moment où vous aurez besoin d’un défenseur prêt à vous donner sa vie. »


— Et la réponse ? demanda Catherine qui n’avait pas quitté la chambre, mais ne s’apercevait pas de l’émotion de sa jeune maîtresse.

— Ah ! oui, la réponse, c’est vrai ! fit Éva sans hésiter et la physionomie empreinte d’une résolution soudaine.

Et, rapidement, elle écrivit ces seuls mots :


« Monsieur Ronçay,

« Vous êtes un noble cœur. J’accepte votre dévouement, que toute femme serait fière d’inspirer. Si j’ai besoin d’être protégée, défendue un jour, je ne songerai qu’à vous. Merci ! »


Cela fait, elle tendit ce billet à sa vieille servante, et celle-ci courut le remettre à Pierre, qui ne fit qu’un saut du premier à l’atelier.

Cinq minutes plus tard, Mme Bertin rentrait chez elle et demandait à sa nièce, qu’elle trouvait tout en larmes :

— Qu’as-tu donc, encore, ma chérie ?

— Tiens, fit Mlle de Tiessant en lui donnant la lettre de Gilbert, lis !

Après avoir obéi, l’excellente femme s’écria :

— Brave garçon ! mais il a eu tort de t’écrire. Je le gronderai. Et c’est pour cela que tu pleures ?

— Est-ce que chacune de ces lignes ne me fait pas mieux comprendre encore toute l’étendue de mon infortune ? Ne plus avoir le droit d’aimer, à moins de vingt ans !

Vivement émue de cette forme nouvelle de l’exaltation de Mme Noblet, qui trahissait l’état nouveau de son âme, la bonne tante faillit lui répondre : « Eh ! ce droit, tu l’auras bientôt. » Ce ne fut que par un effort surhumain qu’elle retint sur ses lèvres ces mots consolateurs, en pensant avec épouvante que peut-être, la malheureuse enfant ne serait jamais libre, qu’elle resterait toujours une épouse fidèle à ses devoirs et que, de cet amour défendu, auquel aspirait inconsciemment son cœur, elle mourrait !

Alors elle s’efforça seulement de la rassurer en lui rappelant l’espoir que lui avait donné son défenseur, et la semaine se passa sans de trop pénibles secousses.

Mais lorsque, huit jours plus tard, l’éminent avocat vint à cinq heures, l’oreille basse, annoncer qu’à sa grande surprise le ministère public avait conclu au rejet de la demande de Mme Noblet, et que, de plus, séance tenante, contrairement à tous les usages, le tribunal avait rendu un jugement conforme à ces conclusions, jugement dont la conséquence était la réintégration immédiate par l’épouse du domicile conjugal, cela nonobstant appel, Mme Bertin et sa nièce jetèrent un même cri de douleur ; puis aussitôt, d’une voix sourde, Éva demanda :

— Ainsi, il faut que je me soumette ?

— Momentanément, du moins, répondit Me Mansart, tout confus.

— Et si je refusais ?

— Votre mari aurait le droit de requérir le commissaire de police du quartier pour vous faire conduire chez lui. Mais il est probable qu’il n’agira pas avec cette rigueur et qu’il attendra l’arrêt de la Cour, car nous n’allons pas perdre un instant pour interjeter appel de ce jugement inique.

— Si M. Noblet était seul, je l’estime assez encore pour être convaincue qu’il n’userait pas de violence. Malheureusement mon père est près de lui ; j’ai donc tout à craindre !

— Alors quelles sont vos intentions ? Vous recevrez certainement demain ou après signification du jugement et sommation de rejoindre votre mari.

— Je n’obéirai pas ! Si on veut m’emmener de force, eh bien ! nous verrons ! Ah ! la coupe d’amertume est pleine ! M. de Tiessant ne s’est donc jamais dit que je puis avoir dans les veines un peu de son sang de lutteur et, dans le cœur, un peu de son orgueil ?

Éva était superbe dans cet accès de révolte. Une transformation étrange semblait s’être faite en elle. Me Mansart, qui ne l’avait jamais vue que douce et soumise, la regardait avec stupeur. Mme Bertin l’admirait.

Mais ce n’était là qu’une crise de colère. Tout à coup, cette surexcitation disparut et l’infortunée fondit en larmes, en murmurant à l’oreille de sa tante qui l’avait reçue dans ses bras :

— Et lui aussi, comme il doit souffrir !


IX

Après avoir entendu prononcer le jugement qui rendait Mme Noblet à son mari, Ronçay était rentré chez lui désespéré ; mais comme le docteur Bernel, qui l’attendait, l’avait un peu consolé, en lui expliquant qu’il ne s’agissait là que d’une décision de première instance que la Cour infirmerait probablement, et comme, de plus, il ne se doutait pas du danger immédiat que courait la jeune femme, il n’avait adressé à Mme Bertin que quelques mots de confiance dans l’avenir, remettant à un jour prochain pour tenter de rencontrer Éva, afin de l’assurer de nouveau de tout son dévouement.

Quarante-huit-heures plus tard, ainsi que l’avait prévu son vieil avocat, Mme Noblet reçut signification du jugement qui rejetait sa demande, et sommation de réintégrer immédiatement le domicile conjugal. Néanmoins, elle, ne songea pas une seconde à quitter la rue d’Assas. Elle espérait que son mari n’oserait user rigoureusement de son droit. Elle avait tout lieu de le croire, puisqu’il ne l’invitait pas à se soumettre, sinon par un mot affectueux, du moins par quelque promesse de pardon. D’ailleurs, elle était résolue à protester contre la décision de la justice en ne cédant qu’à la force.

En effet, la journée se passa sans qu’il se produisît rien de nouveau. Mme Bertin commençait à croire que M. Noblet ne suivrait pas les mauvais conseils de son beau-père, et Gilbert, qui était informé des moindres événements, partageait cette opinion. Aussi, le soir, le berceau de son fils près de son lit, Éva s’endormit-elle plus tranquille que cela ne lui était arrivé depuis longtemps.

Le lendemain, le soleil venait à peine de se lever et la jeune mère reposait encore, lorsque deux coups de sonnette la réveillèrent en sursaut.

Inquiète, elle sauta à terre, revêtit un peignoir et, blottie contre cette porte de sa chambre qui donnait sur le palier, prêta l’oreille.

Elle percevait distinctement les voix de plusieurs individus, bien qu’ils se parlassent assez bas.

Cependant Catherine n’ouvrait pas. On sonna de nouveau, plus rapidement, plus fort, et Mme Noblet entendit aussitôt ces mots terribles, prononcés sur un ton de commandement :

— Au nom de la loi, ouvrez !

Mme Bertin, toute pâle, arriva au même instant chez sa nièce.

— Ce sont eux, lui dit-elle, les misérables !

— Tais-toi, répondit la jeune femme. Fais ouvrir !

— Mais ils vont t’emmener !

— Va, va, je t’en conjure ! Ils entreraient de force… Tiens, entends-tu ?

On venait de répéter : « Au nom de la loi ! » en assénant un coup violent contre la porte.

Effrayée de ce bruit et de ce scandale, la veuve de l’universitaire regagna l’antichambre et fit signe à sa vieille servante d’obéir.

Celle-ci, d’un mouvement de colère, tira les verrous, détacha la chaîne de sûreté, fit tourner la clef dans la serrure, et la porte s’ouvrit, pour livrer passage à cinq personnes : M. Garnier, commissaire de police, ceint de son écharpe ; son secrétaire, un agent, M. de Tiessant et son gendre, ce dernier visiblement honteux de son rôle.

— Mme Noblet ? demanda le représentant de l’autorité à Mme Bertin, en la saluant avec politesse.

— Mme Noblet, ma nièce ?… Que lui voulez-vous ?… Je ne sais, elle est souffrante, elle dort, bégaya la brave femme, ne sachant trop ce qu’elle disait. Oh ! Monsieur de Tiessant, ce que vous faites là est infâme !

— Mme Noblet refuse d’obéir à la loi, reprit M. Garnier. Veuillez me conduire auprès d’elle.

Catherine avait refermé la porte de l’antichambre, où était resté l’agent de la Sûreté, pendant que, guidés par M. de Tiessant lui-même, les odieux visiteurs pénétraient dans la salle à manger.

Au même moment, Éva qui, de ses petites mains nerveuses, était parvenue à ouvrir la porte condamnée de sa chambre, s’élançait sur le palier, les yeux hagards, à demi-nue, folle de terreur !

L’escalier était devant elle, ciré, glissant, rapide, presque sombre encore, en raison de l’heure matinale, et elle allait s’y jeter, tête baissée, au risque de se briser sur les dalles du vestibule, lorsque soudain Ronçay, que tout ce bruit avait attiré hors de son appartement, l’arrêta au passage, l’enleva dans ses bras et l’emporta chez lui, où il l’étendit sur son lit, évanouie, à demi-morte.

Pendant ce temps-là, M. de Tiessant avait traversé la salle à manger et le salon de sa belle-sœur, pour gagner la chambre qu’il savait habitée par sa fille ; mais quand, arrivé dans cette pièce, il n’y trouva que le bébé dans son berceau et s’aperçut que la porte condamnée était ouverte, il s’écria, en étouffant un juron :

— Elle s’est sauvée ! Oh ! elle ne peut être loin !

Et, faisant signe au commissaire de police de le suivre, il descendit rapidement l’escalier et courut à la loge du concierge.

Cet homme n’avait vu passer personne. Il l’affirmait.

Alors le pamphlétaire réfléchit un moment, puis il entraîna M. Garnier jusque dans la cour, devant la porte de l’atelier du sculpteur, et là, poussant cette porte que Pierre avait ouverte dès l’aube pour son service, il dit ironiquement à M. Noblet qui, tout effaré, l’avait rejoint :

— Votre femme est là-dedans, j’en ai la conviction, auprès de l’homme dans les bras duquel nous l’avons surprise il y a deux mois. Vous avez seul le droit, comme mari outragé, de l’en faire sortir. Mais si vous voulez l’y laisser, cela vous regarde !

Le libraire de Coventry était écarlate, la colère de son beau-père le grisait, son ironie l’humiliait, la crainte de paraître lâche lui faisait perdre la tête. Il entra dans l’atelier, le fouilla rapidement, et, n’y ayant pas découvert celle qu’il cherchait, il allait se rapprocher de M. de Tiessant, lorsqu’il vit l’escalier intérieur, comprit qu’il menait au premier étage, le gravit d’un seul bond, pour apparaître, menaçant, les yeux injectés, sur le seuil de la chambre où la fugitive, revenue à elle, disait à Gilbert agenouillé près du lit où elle était toujours étendue :

— C’est encore vous qui m’avez sauvée. Soyez béni !

— Ah ! misérable, s’écria M. Noblet en reconnaissant la voix de sa femme.

Et, fou de rage, il se jeta sur le créole, qui s’était relevé et restait devant Éva, pour la défendre.

Mais le mari, par bonheur, n’eut pas même le temps de frapper celui qu’il avait le droit de croire son rival heureux. Agile et robuste, Gilbert lui saisit les poignet et, le maintenant ainsi malgré ses efforts, le repoussa jusqu’à la porte, qu’ils atteignirent au moment où MM. de Tiessant et Garnier apparaissaient à leur tour.

Rendant alors la liberté à son agresseur, que le publiciste lui-même s’efforçait de calmer, il demanda aux nouveaux venus, d’une voix ferme :

— Que veut dire cette violation de mon domicile ?

— Monsieur, répondit le commissaire de police, je suis requis par M. Noblet pour contraindre sa femme à réintégrer le domicile conjugal, conformément au jugement rendu contre elle. Je vous engage, dans votre intérêt, à ne pas tenter de vous opposer à l’exécution de mon mandat.

— Il ne s’agit plus de cela, interrompit vivement le libraire à qui M. de Tiessant avait parlé à voix basse ; je ne veux plus de cette femme ! Je vous requiers de dresser contre elle un procès-verbal de flagrant délit d’adultère et de vous emparer d’elle.

Éva s’était assise sur le lit et suivait cette scène d’un regard fou, sans paraître la bien comprendre. À ces épouvantables paroles de son mari, elle répondit par un horrible cri, et retomba en arrière de tout son long.

— Malheureux ! s’écria le sculpteur, en s’adressant à M. Noblet ; vous savez bien que votre femme est innocente ; vous savez bien que vous mentez ; vous le savez bien aussi, vous, Monsieur de Tiessant.

Et, se tournant vers le commissaire de police, il ajouta :

— Monsieur, je vous jure que madame est entrée ici pour la première fois, il y a cinq minutes ; que jamais, vous m’entendez bien, jamais il n’y a eu entre elle et moi aucune relation coupable. Je vous le jure sur l’honneur ! Interrogez Mme Bertin, mes amis, mes domestiques, tous les gens de la maison. Vraiment, cela est trop odieux ! Si son mari l’a trouvée ici, sur ce lit, c’est parce que je l’y ai apportée moi-même, il y a un instant, quand, attiré par le bruit sur le palier du premier étage, je l’ai aperçue qui fuyait, folle, défaillante, prête à rouler dans l’escalier, où elle pouvait se tuer. Vous ne me…

Ronçay ne put achever. D’une pâleur livide, les cheveux épars, mais une étrange résolution peinte sur le visage, Éva s’était élancée du lit, et d’une main elle lui fermait doucement les lèvres en disant :

— Ne me défendez pas plus longtemps, mon ami. Ces hommes feront de moi ce qu’ils voudront !

Gilbert pensa qu’il avait mal entendu ; mais celle qu’il aimait le regardait fixement, comme pour lui permettre de bien lire dans ses yeux que telle était sa volonté. Il baissa la tête.

Alors la jeune femme fit signe au commissaire de police qu’elle était à ses ordres.

— Ah ! vous ne niez donc plus ? lui demanda ironiquement M. Noblet.

L’épouse calomniée haussa les épaules et se dirigea vers cette même porte qu’elle avait franchie dix minutes auparavant dans les bras de Ronçay.

Son père, son mari et M. Garnier la suivirent.

Informée par le concierge, qui s’était empressé de monter pour l’avertir, que M. de Tiessant était entré avec ses compagnons dans l’atelier du sculpteur, chez qui Mme Noblet s’était évidemment réfugiée puisqu’elle n’avait pas traversé la cour, Mme Bertin se tenait sur le palier, appuyée contre la rampe, l’oreille aux aguets, en proie à une indicible inquiétude, lorsqu’elle vit Éva paraître, semblable à un spectre dans son long peignoir blanc.

Elle courut à sa rencontre pour la soutenir, car elle paraissait prête à défaillir ; mais sa nièce, l’écartant de la main, lui montra ceux qu’elle précédait et, d’un pas assuré, se dirigea vers sa chambre, en disant au commissaire :

— Vous me permettrez bien de m’habiller ? Oh ! ne craignez pas que je m’échappe une seconde fois, puisque le seul moyen qu’il y ait pour moi de fuir mon père et mon mari est de vous suivre.

M. Garnier s’inclina, donna à son agent l’ordre de rester dehors et rentra dans l’appartement de Mme Bertin pour y dresser le procès-verbal que le libraire exigeait plus que jamais. L’attitude et le ton méprisant de sa femme avaient transformé sa colère en véritable haine.

Quant à M. de Tiessant, devenu sombre, il gardait le silence.

Le fougueux publiciste pensait que ce scandale était son œuvre, qu’il retomberait en grande partie sur lui et que, pour avoir poussé à la violence le mari de sa fille, il avait conduit celle-ci à préférer un procès en adultère, c’est-à-dire le déshonneur public, à sa rentrée sous un joug qui devait lui sembler plus lourd que jamais.

Peut-être avait-il aussi la conviction, par orgueil et même par respect pour Éva, que, malgré les apparences, elle n’avait pas manqué à ses devoirs. Néanmoins, par entêtement, par esprit de domination, il ne voulait pas céder. Il ne sourcilla donc pas à la lecture du procès-verbal que fit le commissaire de police à M. Noblet. D’ailleurs, croyait-il, il serait toujours temps d’arrêter les choses si Éva se décidait à se soumettre. Or il n’en désespérait pas.

Mme Noblet y songeait peu, car elle s’habillait rapidement, tout en racontant à sa tante, d’une voix brève et saccadée, ce qui s’était passé chez M. Ronçay, et aux accents de terreur de Mme Bertin sur les suites possibles de cette horrible aventure, elle répondit, les yeux secs :

— Non, non ! je ne me défendrai pas, et je te prie de recommander de ma part à M. Gilbert de ne pas me défendre, de ne pas se défendre lui-même. Je l’en conjure au nom de la sympathie qu’il a pour moi. Tout, plutôt que de reprendre la vie commune avec cet homme, ce lâche qui s’unit à mon père pour m’outrager !

— Mais que vas-tu devenir ?

— Ce qu’il leur plaira ! Peu m’importe ! Ah ! si je n’avais pas mon fils ! Il dort ; tout ce bruit ne l’a pas même réveillé. À tout à l’heure, mon Robert chéri !

Elle s’était penchée sur le berceau de son enfant et baisait doucement ses paupières closes.

Puis, se relevant, elle dit à Jeanne, sa servante bretonne, qui se tenait silencieuse dans un des angles de la chambre :

— Reste près de lui ; s’il se réveille, amuse-le jusqu’à ce que je revienne.

Elle se retourna ensuite vers sa tante et ajouta :

— Comme il est heureux que nous ayons sevré le bébé il y a deux mois ! Allons les rejoindre : ils seraient capables de venir me chercher jusqu’ici. Mais ne pleure donc pas ! Il vaut mieux, vois-tu, que nous en finissions tout de suite.

Elle fit passer Mme Bertin devant elle et gagna le salon où M. Garnier lui dit aussitôt :

— Madame, vous ne pouvez sortir ainsi, tête nue et sans manteau.

— Sortir ! fit-elle.

— Sans doute, puisque je dois vous emmener.

— M’emmener ! Où ça ?

— Devant le magistrat auquel vous aurez à répondre.

— À moins que vous ne nous expliquiez ici même, dit brutalement M. Noblet, comment il se fait que nous vous avons trouvée chez cet homme, sur son lit, à peine vêtue, et que vous ne vous excusiez de l’attitude insolente que vous avez prise envers nous.

— Je n’ai ni explication à donner ni excuses à faire !

Elle avait adressé ces mots au commissaire, sans même regarder son mari.

— Alors, monsieur, faites votre devoir, dit le libraire à M. Garnier, dans un nouvel accès de fureur. Que cette malheureuse accomplisse sa destinée !

Et prenant par le bras M. de Tiessant qui, saisi sans doute d’un remords tardif, semblait vouloir faire une dernière tentative auprès de sa fille, il l’entraîna hors de l’appartement.

— Ainsi, monsieur, je dois vous suivre ? demanda Mme Noblet au représentant de la loi.

— Oui, madame, répondit celui-ci.

— Serai-je absente longtemps ?

— Je l’ignore.

— C’est que mon fils est là. Jamais je ne l’ai quitté ; il peut avoir besoin de moi, et…

L’épouse révoltée redevenait la mère. Inquiète, elle tremblait.

— Quel âge a votre enfant, madame ? interrogea le fonctionnaire, visiblement embarrassé.

— Quinze mois seulement. Il n’est sevré que depuis quelques semaines.

— Il est ici en bonnes mains ?

— Oh ! certes, certes !

— Vous pouvez donc vous éloigner de lui pendant quelques heures ?

— Quelques heures ? Oui !

— Eh bien ! allez l’embrasser et mettez un chapeau ; je vous attends.

La jeune femme courut à sa chambre, se coiffa, jeta un manteau sur ses épaules, donna un long et tendre baiser à son fils qui dormait toujours, le recommanda encore une fois à Jeanne et revint dans le salon.

Le commissaire de police était levé, prêt à partir. Mme Bertin, atterrée, suivait machinalement sa nièce, sans prononcer une parole ; mais sa physionomie tout entière reflétait une telle épouvante qu’Éva lui dit, en la grondant un peu :

— On croirait vraiment que je pars pour toujours ! Je vous en prie, monsieur, rassurez un peu ma tante.

— En effet, madame, fit M. Garnier à la veuve, vous avez tort de vous inquiéter de la sorte ; il est probable qu’après un simple interrogatoire Mme Noblet rentrera chez vous.

Et comme, en disant ces mots, il s’était dirigé vers la porte du salon, en invitant du geste sa prisonnière à le suivre, celle-ci embrassa sa vieille parente, en lui répétant : à bientôt, à tout à l’heure, et elle gagna le palier.

Mais arrivée là, elle fit un pas en arrière et fut obligée de s’appuyer contre la muraille.

Depuis que l’adorée était sortie de chez lui, Ronçay était resté blotti derrière la porte de son appartement.

Il avait vu descendre M. de Tiessant avec son gendre, et en entendant ce dernier dire à son beau-père : « Elle cédera ou je la ferai condamner pour adultère, » il s’était demandé avec angoisse pourquoi le commissaire ne partait pas comme les autres, pourquoi son agent restait en faction, et ce qui se passait chez sa voisine.

À l’apparition de Mme Noblet en compagnie de M. Garnier et de son secrétaire, il comprit que ces hommes l’emmenaient. Alors, perdant la tête, désespéré, fou, ne songeant plus à se cacher, il ouvrit brusquement sa porte et fit un pas en avant, le visage bouleversé, prêt à la délivrer par la violence si elle le voulait.

C’est en le voyant ainsi, tout à coup, quand elle s’y attendait si peu, que la pauvre femme avait éprouvé une telle émotion qu’elle s’était rejetée en arrière, ne pouvant plus se soutenir.

Mais cette défaillance, morale et physique, ne dura que quelques secondes. Ceux qui l’entraînaient s’en aperçurent à peine. Bientôt, d’un long et éloquent regard, elle supplia Gilbert, au devant de qui s’était déjà placé l’agent de la sûreté, de conserver tout son calme, et, par un effort surhumain d’énergie, elle descendit l’escalier sans l’aide de personne.

Dans la cour, elle distingua vaguement une dizaine de locataires de la maison, attirés là par la nouvelle rapidement répandue d’une descente judiciaire chez la bonne Mme Bertin, et elle croisa, sans le reconnaître, le docteur Bernel.

Si elle avait tourné la tête, elle aurait vu le médecin courir bien vite au sculpteur, qui, de son appartement, avait gagné d’un bond le seuil de son atelier pour voir une dernière fois celle dont la justice s’emparait.

Un fiacre stationnait devant la porte de la rue. Mme Noblet y monta, le commissaire de police prit place auprès d’elle et l’agent sauta sur le siège de la voiture, qui descendit la rue d’Assas.

Cinq minutes plus tard, elle était rejointe à l’entrée de la rue Bonaparte par le coupé de M. Bernel.

Aux premiers mots de Gilbert, il avait compris tout ce qui venait de se passer, et sur la promesse formelle de son ami de ne pas sortir, de l’attendre, de ne voir qui que ce fût jusqu’à son retour, il s’était chargé de suivre Éva et de revenir bientôt lui apporter de ses nouvelles.

Il l’avait autorisé seulement à écrire un mot à Mme Bertin, pour l’informer de ce qu’il allait faire.

Arrivé place Saint-Sulpice, le fiacre qui emportait la fille de M. de Tiessant prit les rues du Four, de Buci et Dauphine et s’engagea sur le Pont-Neuf, pour tourner bientôt à droite et s’arrêter à deux cents mètres plus loin, quai de l’Horloge, devant l’une des portes de ce hideux amas de constructions vermoulues qui renfermaient alors les innombrables services de la Préfecture de police.

Les « égarés » du 18 mars, nos souverains actuels, ont brûlé tout cela. Ils avaient du moins des raisons toutes particulières pour agir ainsi. C’est le seul crime utile qu’ils ont commis.

Grâce à eux, ces vieux bâtiments honteux pour Paris et qui menaçaient ruine ont fait place, dix ans plus tôt que ne l’aurait permis le budget, à la partie du Palais de Justice où siègent aujourd’hui la Cour d’assises et la Cour d’appel.

Tout entière aux pensées qui l’absorbaient, Mme Noblet ne s’était pas rendu compte du chemin qu’elle avait parcouru ; l’arrêt seul de la voiture la rappela à la réalité, et sur l’invitation de M. Garnier, elle mit pied à terre, mais pour trahir aussitôt, par un cri étouffé, le dégoût que lui causait l’aspect de l’endroit où on l’avait conduite.

Elle était en face d’une porte grossière, ménagée dans un mur sale, effrité, aux assises rongées par le temps et les eaux stagnantes ; et de chaque côté de cette horrible entrée se tenaient des gens de mauvaise mine, qui, en la voyant descendre de voiture, s’étaient hâtés de se grouper, curieux et gouailleurs, comme pour faire haie sur son passage.

Ils attendaient là depuis l’aube, pâlis par le vice, l’ivresse ou l’insomnie, les uns des compagnons de cabaret arrêtés pour tapage nocturne, les autres des filles victimes de quelque rafle des agents des mœurs, prisonnières dont la police se débarrasse souvent le matin, quitte à les arrêter parfois de nouveau le soir même.

M. Garnier les éloigna du geste, mais néanmoins Éva demeurait immobile, sans oser faire un pas. Heureusement que, tout à coup, elle reconnut, au milieu de ces misérables, le docteur Bernel, qui lui disait, du geste et du regard, qu’il veillait sur elle.

Alors la pauvre femme reprit courage, et, acceptant le bras que lui offrait avec bonté le commissaire de police, elle disparut dans un couloir sombre, étroit, infect, au sol boueux et défoncé, qu’elle suivit en trébuchant jusqu’à une grande porte vitrée que son guide poussa devant elle, pour l’introduire, d’abord dans une petite pièce où quelques sergents de ville se chauffaient autour d’un grand poêle de faïence, puis ensuite, après avoir traversé cette sorte de corps de garde, dans une assez vaste salle, à l’atmosphère épaisse et viciée, que deux lampes fumeuses éclairaient à peine.

La fille du célèbre pamphlétaire, celle qu’on appelait, enfant, « la petite madone », l’épouse dont l’âme n’avait jamais été souillée par une mauvaise pensée, était, comme une prostituée ou une voleuse, dans le bureau de la Permanence, l’antichambre de Saint-Lazare.


X

La Permanence, ainsi que l’indique son nom, est un bureau qui ne ferme jamais. Nuit et jour, il s’y trouve un greffier, son secrétaire et des gardes. Le crime ignorant le chômage, des arrestations pouvant avoir lieu à toute heure, il faut qu’à toute heure la prison puisse s’ouvrir. Or, c’est par la Permanence que passent, sans exception, tous ceux, malfaiteurs ou simples délinquants, que le Dépôt doit recevoir et garder jusqu’à ce que les tribunaux de police ou le parquet aient statué sur leur sort.

Ce service est donc des plus importants. Néanmoins, on l’avait installé, à l’époque où se passe ce récit, dans cette hideuse partie du Palais de Justice, parce qu’il était indispensable qu’il fût en communication facile avec la prison du Dépôt, qui, terminée et habitée depuis longtemps, s’élevait à quelques pas de là.

Quant au bureau de la Permanence, grande pièce basse de plafond, sordide, il était divisé en deux parties par une barrière de chêne à hauteur d’appui, dont la traverse supérieure était luisante, comme usée, vernie par les mains et les coudes de tous ceux qui s’y étaient appuyés, impatients, honteux ou défaillants, pour subir un premier interrogatoire.

D’un côté, pas d’autres sièges que deux ou trois chaises de paille pour les gardes municipaux, et des bancs de bois scellés à la muraille, où le badigeon grisâtre avait été enlevé, çà et là, par le frottement des épaules et taché de noir par des têtes grasses. Dans un coin, une cheminée à la prussienne, où fumait un feu de houille. De l’autre côté, au delà de la barrière, quatre pupitres de bois noir dos à dos, sur une large table, et des rayons chargés de grands registres numérotés.

Tout cela n’était éclairé que par une fenêtre basse, ouvrant sur une cour intérieure et garnie de carreaux dépolis. On était souvent obligé d’y allumer des lampes en plein midi.

Deux de ces pupitres seuls étaient occupés : l’un par le greffier de jour, un vieux fonctionnaire sceptique, accoutumé depuis un quart de siècle à toutes les misères humaines ; l’autre par son secrétaire, un de ces bureaucrates hargneux, qui se vengent volontiers sur le public de l’immobilité à laquelle ils sont condamnés pendant de longues heures.

Dans le premier moment, Mme Noblet ne distingua rien autour d’elle. M. Garnier lui avait dit, rue d’Assas, qu’il allait la conduire près d’un magistrat. Elle s’attendait par conséquent, si horrible que fût le couloir qu’elle avait suivi, à entrer dans le cabinet confortable d’un juge.

Aussi fut-elle saisie d’une atroce angoisse quand, après un premier mouvement de surprise, elle vit où elle se trouvait. Le commissaire de police la sentit trembler à son bras.

— Du courage, madame, lui dit-il ; il ne s’agit ici que d’une formalité indispensable à remplir.

Et il l’amena doucement près de la barrière, en priant, du geste, le greffier d’adoucir un peu son ton ordinaire, en même temps qu’il lui donnait le procès-verbal dressé chez Mme Bertin.

Le vieil employé en prit connaissance, et s’adressant à la prisonnière, presque poliment :

— Vos nom et prénoms, madame ? Votre âge et votre lieu de naissance ?

La jeune femme répondit d’une voix étranglée à ces questions, et le greffier remplit, avec ses réponses, les vides d’une feuille imprimée, pendant que son secrétaire les transcrivait sur un registre, tout en regardant de côté, avec un mauvais sourire, la pauvre enfant.

Cela fait, le fonctionnaire quitta son fauteuil de cuir pour échanger quelques paroles à voix basse avec M. Garnier, à qui il remit un ordre ainsi rédigé :


Préfecture de police ; Police municipale.

« M. le directeur du Dépôt recevra la nommée Éva de Tiessant, femme Noblet, âgée de 19 ans, née à Paris, département de la Seine, et l’y gardera jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné.

« Paris, le 6 mars 186…
« Pour l’Inspecteur principal,
« Bernard. »


Et en marge de ce document : Bureau de la Permanence. Motif : Adultère ; procès verbal de flagrant délit.

M. Garnier glissa cet ordre dans la poche de son pardessus et, revenant à sa prisonnière, qui demeurait appuyée sur la barrière sans paraître se rappeler où elle était, il lui dit :

— Maintenant, madame, au lieu de vous confier à un de ces gardes, je vais vous accompagner moi-même.

— M’accompagner, fit-elle, avec un soubresaut. Où cela ? N’est-ce donc pas fini ?

Le commissaire de police mit son bras sous le sien et ils sortirent de la Permanence pour gagner, par un passage voûté qui partait du poste de police, une cour intérieure du Palais de Justice, où stationnaient deux de ces lourdes et sinistres voitures cellulaires, qu’on a surnommées des paniers à salade.

Éva ne les vit pas. Elle se laissait conduire.

Ils suivirent ainsi un long bâtiment dont les fenêtres du rez-de-chaussée, garnies de rideaux blancs, étaient défendues par de solides barreaux. C’était l’infirmerie du Dépôt.

Arrivés à l’angle de ce mur, ils tournèrent à droite, firent encore une vingtaine de pas et s’arrêtèrent devant une porte de fer, au milieu de laquelle existait un petit guichet grillé, au-dessus d’un marteau mobile.

M. Garnier souleva ce marteau, qui retomba avec un bruit sourd : la porte s’ouvrit aussitôt. Seulement alors, en apercevant, au delà d’un étroit vestibule occupé par des gardiens en uniforme, une lourde grille, Mme Noblet comprit où elle était, et, se suspendant au bras de son guide, s’écria, les yeux hagards, le visage décomposé :

— Où me menez-vous ? Oh ! non, non, je ne veux pas ! En prison, moi ! Je vous en prie, je vous en conjure ! Qu’ai-je donc fait ?

— Ne vous effrayez pas outre mesure. Votre mari ne peut tarder à venir. Je suis étonné même qu’il ne nous ait pas précédés. Il vous emmènera tout de suite, car c’est son droit !

— Mon mari ! Ah ! mon mari ! Si c’est ainsi, allons ! Je préférerais finir mes jours ici plutôt que d’en sortir avec lui ! Mon mari qui m’a fait arrêter comme une voleuse, comme une fille de mauvaise vie !

Elle avait repris le bras du commissaire et l’entraînait à son tour vers cette même grille, dont la vue l’avait si fort épouvantée.

Ils la franchirent et pénétrèrent dans le hall de la prison.

De son bureau vitré, le gardien-chef les avait vus entrer. Il vint à leur rencontre.

M. Garnier lui remit l’avis d’écrou de la Permanence en lui faisant une observation à voix basse. L’employé répondit par un signe d’assentiment, donna un ordre à un de ses subalternes et invita Mme Noblet à le suivre.

— Allez, madame, lui dit en même temps le fonctionnaire, et bon courage. On aura pour vous ici tous les ménagements possibles. D’ailleurs, je vous le répète, vous n’y êtes, j’en suis certain, que pour peu d’instants.

— Oh ! monsieur, supplia l’infortunée, ne me quittez pas encore ! En prison, moi, en prison !

L’énergie nerveuse qui s’était réveillée en elle à l’idée de revoir son mari n’existait plus ; elle devenait livide, semblait prête à se trouver mal. De sa petite main tremblante, elle cherchait la muraille pour s’y appuyer, répétant à travers les sanglots qui l’étouffaient :

— En prison, en prison !

Les gardiens eux-mêmes dissimulaient à peine leur émotion, et ils ne savaient que faire, quand, tout à coup, d’une porte qui se trouvait à gauche, dans le vestibule et au-dessus de laquelle était écrit en grosses lettres : « Quartier des femmes », une religieuse accourut pour soutenir Mlle de Tiessant.

C’était une sœur de l’ordre de Marie-Joseph. On ne songeait guère à cette époque à laïciser les hôpitaux ni les établissements pénitentiaires. Les braves filles de ce même ordre sont encore attachées aujourd’hui au service des prisons, mais pour combien de temps ?

En reconnaissant celle qui venait à son secours, Éva s’accrocha à sa robe de bure avec un cri de reconnaissance. Il lui semblait que c’était sa propre sœur, Blanche, que le ciel envoyait à son aide. Alors, docilement, elle se laissa conduire jusqu’au greffe, où elle s’affaissa sur un siège, le corps secoué par d’horribles spasmes, ses dents claquant les unes contre les autres.

À ce moment, le directeur du Dépôt parut. Il venait de recevoir la visite du docteur Bernel, qui l’avait mis rapidement au courant des choses. Il fit signe au greffier de ne pas même interroger la nouvelle pensionnaire que lui adressait la Permanence, et donna à la religieuse des instructions que celle-ci reçut avec un sourire de remerciement.

Puis elle prit Mme Noblet par la taille, lui murmura à l’oreille quelques bonnes paroles, l’aida à se relever et, la soutenant maternellement, la conduisit en dehors du greffe.

Là, précédées par le gardien-chef qui leur en ouvrit la porte, elles disparurent dans un couloir clair, dallé, d’un aspect qui, déjà, ne sentait plus la prison. Ce couloir conduisait à l’infirmerie du Dépôt.

Après l’avoir suivi, elles pénétrèrent dans une petite pièce propre, au parquet ciré, presque gaie, malgré les barreaux qui en garnissaient la fenêtre ornée de rideaux. Il s’y trouvait une autre sœur de Marie-Joseph, qui vint au-devant d’elles.

La sainte femme jugea sans doute d’un coup d’œil à qui elle avait affaire, car elle invita aussitôt la malheureuse à s’asseoir, prit ses mains glacées entre les siennes et lui dit :

— Ne pleurez pas, mon enfant, calmez-vous ; la divine Providence ne vous abandonnera pas, quelque faute que vous ayez commise !

— Mais, ma mère, gémit Éva, en levant sur sa consolatrice ses beaux yeux aux regards si loyaux, je n’ai commis aucune faute, je vous le jure ! Qu’ils me croient coupable, eux, qu’importe ! Mais vous, vous !

Les religieuses la laissèrent pleurer, sachant, comme tous ceux qui ont beaucoup vu souffrir, que les larmes sont le meilleur des calmants.

En effet, quand elle eut bien soulagé son pauvre cœur gonflé par ces épreuves successives, la prisonnière redevint peu à peu maîtresse d’elle-même, et les moindres incidents de cette horrible matinée se représentèrent fidèlement à sa mémoire.

Elle se rappelait comment, en s’échappant de sa chambre, elle avait trouvé asile chez Gilbert, et comprenait, malgré toute sa chasteté, ce qu’avait pu supposer son mari, en la découvrant à demi nue sur le lit de l’homme entre les bras de qui il l’avait déjà surprise une fois.

Cependant ce souvenir, à son profond étonnement, n’éveillait en elle aucune honte pudique ; il lui faisait éprouver au contraire, et elle s’en effrayait, dans son ignorance des sensations de la chair, une sorte de vertige qui lui causait des frissons jusqu’alors ignorés.

Ces diverses pensées absorbaient à ce point Mlle de Tiessant qu’elle n’entendit pas ouvrir la porte de la pièce, ni ne vit venir à elle le directeur de la prison. Celui-ci dut, avant qu’elle l’eût compris lui répéter deux fois :

— Madame, vous êtes demandée au petit parquet ; êtes-vous en état de vous y rendre ?

— Oh ! pardon, monsieur. Au petit parquet ?

— C’est là où vous devez être interrogée d’abord. Ne vous tourmentez pas. Il ne s’agit que de comparaître devant un magistrat qui est seul, dans son cabinet, avec un greffier.

— Merci ! Oui, je puis marcher. Permettez-moi de dire adieu à ces bonnes sœurs.

La supérieure, vers laquelle Mme Noblet s’était tournée en se levant, l’embrassa avec tendresse lui recommanda encore d’avoir confiance en Dieu et l’accompagna jusque sur le seuil de l’infirmerie, d’où elle retourna au Dépôt.

Dans le hall, le directeur remit Éva aux mains d’un garde municipal, et elle sortit de la prison pour se rendre, en suivant des galeries en construction, chez le magistrat qui siégeait ce jour-là au petit parquet.

Le petit parquet est une juridiction toute spéciale, une sorte de Tribunal d’examen préliminaire. C’est là où tout individu arrêté en flagrant délit est amené devant un substitut qui, après l’avoir entendu, juge si l’arrestation est légale, si le délinquant peut être mis en liberté provisoire sous simple promesse de se tenir à la disposition de la justice ou sous caution, ou enfin si, au contraire, le cas est assez grave pour que l’arrestation soit maintenue et que l’affaire soit envoyée à la grande instruction.

En voyant entrer dans son cabinet cette femme si jolie, si frêle, à la physionomie si pure, et que, cependant, le procès-verbal qu’il avait sous les yeux disait avoir été arrêtée en flagrant délit d’adultère, le magistrat qui représentait ce jour-là le procureur impérial ne put réprimer un mouvement d’intérêt, et s’inclinant avec politesse devant cette adorable prévenue que l’amour lui envoyait, il avait tout lieu de le supposer, il l’invita à s’asseoir ; puis, après lui avoir demandé ses nom et prénoms, dans le but de constater son identité, il lui dit :

— Vous connaissez, madame, les causes de votre arrestation ; j’ai le devoir d’entendre vos explications, afin de juger si la prévention relevée contre vous est fondée. Le commissaire de police requis par votre mari pour vous contraindre à réintégrer le domicile conjugal ne vous a pas trouvée là où un jugement en référé vous permettait de vivre, mais il vous a découverte chez un voisin et dans…

— Pardon, monsieur, interrompit vivement Mme Noblet, qui sentait le rouge lui monter au front à la pensée que cet homme, qu’elle ne connaissait pas, allait lui rappeler dans quel état elle avait été surprise chez M. Ronçay ; mais si je vous refuse toute explication, qu’arrivera-t-il ?

— Il arrivera, madame, répondit le substitut, fort surpris du ton de fermeté et de résignation avec lequel s’exprimait la jeune femme, que je serai forcé d’interpréter votre silence dans le sens d’un aveu et de vous envoyer devant un juge d’instruction.

— Et si je conserve le même mutisme envers ce juge ?

— Il ne m’appartient pas de préjuger ce qu’il en pensera.

— Eh bien ! monsieur, pardonnez-moi d’agir ainsi envers vous qui me parlez avec tant de bienveillance ; quoi qu’il doive en advenir, ma seule réponse sera celle-ci : Je n’ai rien à avouer, rien à nier. Je ne veux pas me défendre !

— Prenez-garde, réfléchissez ; c’est votre liberté que vous jouez là !

— Je le sais, monsieur, et je vous suis reconnaissante de votre insistance, mais je dois garder le silence.

Éva semblait, en effet, s’être arrêtée à ce parti. Tout le disait en elle : son calme, la dignité de son attitude, la franchise de ses regards, le son même de sa voix, si douce cependant.

Le magistrat, qui était un homme du meilleur monde, comprit aussitôt que ce n’était pas là une prévenue ordinaire ; il l’invita à signer son interrogatoire, ce qu’elle fit de son écriture aristocratique, et il sonna.

Le même garde municipal qui avait amené la prisonnière vint à cet appel ; le substitut la salua ; celle-ci lui rendit son salut avec un douloureux sourire de gratitude, et elle reprit, côte à côte avec son guide, le chemin de l’infirmerie du Dépôt, où la supérieure, en apprenant qu’elle était à jeun depuis la veille, la contraignit à prendre un léger repas.

L’infortunée accepta, car elle sentait que ses forces l’abandonnaient ; mais quelques minutes plus tard, lorsqu’elle s’assit devant une petite table couverte d’une nappe bien blanche et sur laquelle on lui avait servi des œufs et du lait, elle ne put retenir ses larmes.

La jeune mère songeait à son fils ! C’était la première fois qu’elle était séparée de lui si longtemps, sans savoir même quand elle le reverrait. C’était la première fois qu’elle mangeait seule, déjà comme une condamnée, éloignée de ceux qu’elle aimait.

Aucun de ceux-là cependant ne l’oubliait.

On se souvient qu’au moment où, emmenée par le commissaire de police, Mme Noblet disparaissait par la porte de la rue, Ronçay avait fait un mouvement pour s’élancer vers elle, mais que le docteur Bernel, qui venait d’arriver fort à propos, s’était opposé à cette imprudence de son ami. Il se chargeait, lui, que MM. de Tiessant et Noblet ne connaissaient pas, de suivre la jeune femme.

Nous savons que Raymond, en effet, était arrivé en même temps qu’elle à la Permanence. De là, il l’avait vue prendre le chemin du Dépôt, où il était entré presque sur ses pas, et comme le directeur de la prison était précisément de ses amis, nous avons dit que c’était aux explications qu’il avait données à ce fonctionnaire que la calomniée devait les égards dont elle était l’objet.

Pendant ce temps-là, Gilbert, ainsi que le lui avait recommandé le docteur, faisait porter un mot à Mme Bertin ; mais celle-ci, que quelques lignes de consolation ne pouvaient calmer, était descendue bien vite chez son voisin pour lui dire :

— Ma nièce m’a raconté l’épouvantable scène qui s’est passée ici. L’accuser d’adultère, elle ! C’est aussi odieux que stupide ! Et savez-vous quelles ont été ses dernières paroles ? Prie M. Ronçay, au nom de la sympathie même qu’il a pour moi, de ne pas me défendre, de refuser toute explication, à moins qu’il ne craigne de se compromettre. Qu’il dise seulement que je me suis réfugiée chez lui de mon propre mouvement, sans qu’il m’y attendît. Mais pas autre chose, je l’en conjure !

— Pauvre enfant ! Est-ce que je ne suis pas prêt à lui sacrifier ma vie tout entière ! Que m’importe à moi qu’on me suppose complice d’une faute qu’elle n’a pas commise ! Oui, elle m’avait déjà adressé cette prière où plutôt donné cet ordre au moment où je voulais faire comprendre au commissaire de police par quel concours de circonstances elle était près de moi. Mais quel est son but ?

— Je l’ignore, je n’y comprends rien ! Peut-être ne se rend-elle pas bien compte elle-même de sa situation.

— Tenez, chère madame, ce qu’il y a de plus sage, je crois, car vous et moi nous perdons la tête, c’est de consulter Me Mansart.

— Vous avez raison ! Le temps de prendre un manteau et je cours chez lui.

— Je ne puis vous accompagner, j’ai promis à Bernel de ne pas sortir avant son retour. Et dire que c’est moi qui suis cause de tout le mal !

— Vous ?

— Certes ! N’était-ce pas mon devoir d’honnête homme de dissimuler mes sentiments ? Si j’avais eu plus de courage, si Mme Noblet n’avait pas su qu’elle pouvait compter sur moi, je serais resté pour elle un inconnu, et elle ne serait pas à cette heure victime d’une accusation mensongère que, pour lui obéir, nous ne pouvons même repousser. Jamais je ne me pardonnerai d’avoir ainsi troublé sa vie !

— Vous êtes fou, mon ami ! N’est-ce pas moi seule qui ai fait tout le mal ? Mais, qui sait ? peut-être vaut-il mieux pour Éva que les choses finissent ainsi. Savez-vous ce qui serait certainement arrivé si on l’avait livrée de force à son mari ? Il l’aurait emmenée à Londres et elle se serait tuée. Oui, tuée, comme s’est tué son frère !

Ces deux braves cœurs se rejetaient l’un sur l’autre ce qui n’était que le fait du hasard ou plutôt de la fatalité qui avait, à leur berceau, marqué les enfants de M. de Tiessant pour l’infortune !

Moins d’une demi-heure plus tard, Mme Bertin apprenait à Me Mansart ce qui était arrivé, et le savant avocat, après avoir rassuré de son mieux la brave femme, courut au Palais pour y voir le procureur impérial.

Malheureusement le chef du parquet ne vint à son cabinet qu’à midi, mais lorsque Me Mansart l’eut mis au courant des choses, il lui répondit vivement :

— Tout cela est fâcheux ! Cette arrestation peut faire grand bruit et votre jeune cliente m’intéresse beaucoup. Je vais m’en occuper tout de suite. Il se peut fort bien que M. Noblet n’ait cédé qu’à un mouvement de colère ou n’ait voulu qu’intimider sa femme. Peut-être, usant de son droit, l’a-t-il déjà réclamée ?

— Si elle n’avait affaire qu’à son mari, j’aurais cet espoir, mais c’est son père, M. de Tiessant…

— M. de Tiessant, le pamphlétaire ?

— Oui, lui-même ; et, vous le savez, c’est un homme violent, autoritaire, impitoyable !

— Personne ne peut m’empêcher de mettre Mme Noblet en liberté provisoire, quand même son mari maintiendrait sa plainte en adultère.

— Sans doute, et c’est là ce que je viens vous demander, car j’ai la conviction, je le jurerais sur mon honneur, qu’elle n’est pas coupable. C’est une femme nerveuse, désespérée, absolument affolée par le chagrin, mais incapable de manquer à ses devoirs.

— Eh bien ! comptez sur moi. Avant d’envoyer l’affaire à l’instruction, je vais entendre Mme Noblet. Dites à sa tante de venir l’attendre ici, dans mon antichambre. Elles s’en iront ensemble !

C’est avec ces bonnes paroles que Me Mansart était retourné auprès de Mme Bertin, qui se hâta de se rendre au Palais, après avoir fait part à Ronçay de l’heureux résultat des démarches de son vieil ami.

Cette nouvelle calma un peu Gilbert, que le docteur Bernel avait effrayé en lui apprenant ce qu’il savait du sort d’Éva, et surtout en ne lui dissimulant pas qu’il y avait à craindre qu’elle ne fût maintenue en état d’arrestation.

Cependant, à peu près au moment même où la bonne veuve quittait la rue d’Assas, sa nièce entrait dans le cabinet du procureur impérial, qui lui dit avec bienveillance, quand elle lui eut exprimé son intention de ne repousser par aucune explication l’accusation relevée contre elle :

— Je n’insiste pas, mais j’espère que vous vous déciderez à rompre le silence lorsque vous serez appelée devant le juge d’instruction, car je doute que votre conseil et ami, Me Mansart, approuve votre mutisme. En attendant, je vais vous mettre en liberté, sous la double condition que vous vous tiendrez à la disposition de la justice et n’habiterez plus chez Mme Bertin, non pas que votre tante ne soit une personne des plus honorables, mais en raison seulement du voisinage qui vous a déjà compromise.

— Je comprends, monsieur, fit Mme Noblet en rougissant, mais où irai-je ? Je ne saurais demander l’hospitalité à mon père, puisque mon mari demeure chez lui. Ma sœur est au couvent des Augustines à Chartres. J’y songe, cet ordre a une succursale à Paris. Puis-je y aller ?

— Certainement, vous ne sauriez même choisir un meilleur asile.

— Je m’y rendrai ce soir même.

— C’est cela… et sans retourner rue d’Assas. Votre tante est prévenue, elle doit vous attendre dans mon antichambre ou dans la galerie. Vous pouvez la rejoindre.

— Merci, monsieur, merci de tout mon cœur. Si vous saviez !

— Si je ne sais rien, c’est votre faute.

— Il est vrai et je vous en demande pardon !

Le procureur impérial se leva pour reconduire la jeune femme jusque sur le seuil de son cabinet, d’où il la vit se jeter dans les bras de Mme Bertin.

Le soir même, Mme Noblet entra avec son enfant chez les Dames Augustines, rue de Sèvres.

Ainsi que certains autres établissements du même genre, ce couvent recevait ce qu’on appelle des dames en chambre, et comme la veuve de l’universitaire n’avait pas manqué d’apprendre à la supérieure que sa nouvelle pensionnaire était la petite-nièce de Mgr Trémont et que sa sœur avait pris le voile à Chartres, elle fut accueillie avec un empressement tout maternel.

On l’installa avec son fils et Jeanne, sa domestique, dans deux chambres presque coquettes, dont les fenêtres donnaient sur un grand jardin planté d’arbres centenaires, véritable Éden au milieu de Paris.

Elle serait servie dans son appartement, où elle recevrait aussi souvent que cela lui conviendrait les personnes qu’elle autoriserait à lui rendre visite, et elle serait absolument libre de sortir, pourvu qu’elle rentrât à huit heures du soir, conformément aux règlements de la communauté.

Les choses ainsi réglées, Mme de Tiessant renvoya sa parente, qui devait venir la voir tous les jours, puisqu’elle s’était engagée, elle, à ne plus aller jamais rue d’Assas, et ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, elle s’endormit sans verser des larmes.

Il lui semblait que, dans cette maison, où régnaient le calme et la confiance en Dieu, elle retrouvait déjà l’espoir d’un avenir moins sombre que celui qui, quelques heures auparavant, la menaçait.

Le lendemain, comme si cet espoir commençait à se réaliser, Mme Bertin accourut avec Me Mansart pour donner à sa nièce une nouvelle des plus importantes : M. Noblet avait retiré sa plainte en adultère, ou du moins il en avait modifié la forme. Abandonnant son premier projet de traduire sa femme en police correctionnelle, il ne réclamait plus de la justice qu’une séparation de corps à son profit.

Sa demande était basée sur les outrages successifs dont il avait été l’objet, d’abord par le fait même de l’action en nullité de mariage introduite contre lui, action qui avait fourni au défenseur de sa femme l’occasion de le calomnier indignement, à l’instigation de sa cliente, ce n’était pas douteux ; ensuite sur le refus de celle-ci de réintégrer le domicile conjugal, et enfin sur les relations coupables qu’elle avait avec M. Ronçay, puisque c’était chez cet homme, sur son lit, qu’elle avait été découverte, ainsi que le constatait le procès-verbal de M. le commissaire de police Garnier.

C’était M. de Tiessant qui, désirant avant tout qu’on ignorât le rôle odieux qu’il avait joué contre sa propre fille, avait décidé son gendre à donner cette forme nouvelle à sa vengeance de mari.

De cette façon, l’affaire n’étant plus que du ressort des tribunaux civils, M. Noblet éviterait le scandale d’un débat contradictoire en police correctionnelle ; il n’aurait pas à comparaître en public, à citer des témoins ou à comprendre dans sa plainte M. Gilbert Ronçay, qui, pour se défendre, n’aurait rien épargné, et serait arrivé peut-être à prouver l’innocence de celle dont on l’aurait fait le complice.

Ce fut, en effet, devant la juridiction civile que le procès s’engagea bientôt, et Me Mansart ne doutait pas de gagner sa cause, c’est-à-dire d’obtenir la séparation de corps au profit de Mme Noblet, qui avait répondu à l’accusation de son mari par une demande reconventionnelle, lorsque, à la stupéfaction de son avocat, elle lui dit, le jour où il vint s’entendre avec elle sur ses moyens de défense :

— Cher maître, démontrez seulement, je vous en prie, que je n’ai pas outragé M. Noblet en vous faisant plaider l’irrégularité de mon mariage et en refusant de retourner près de lui, mais ne répondez à sa plainte en adultère qu’en disant que je refuse absolument toute explication à ce sujet.

— Comment ! s’écria Me Mansart presque sévèrement et avec l’expression d’un profond chagrin, comment vous seriez…

— Oh ! monsieur, vous ne le pensez pas !

Elle avait lancé ces mots avec un tel accent de pudeur offensée et son regard demeurait si loyal que l’excellent homme lui saisit la main, s’excusa d’avoir aussi mal interprété ses paroles et reprit bien vite :

— Alors pourquoi voulez-vous laisser croire à votre culpabilité ?

— Parce que si ce grief, le seul sérieux que M. Noblet puisse articuler contre moi, n’était pas accepté par mes juges, ils ne lui accorderaient peut-être pas la séparation qu’il demande, et que, d’un autre côté, il se pourrait qu’elle me fût également refusée, à moi, pour les mêmes motifs qui ont fait repousser ma requête en nullité de mariage. Quelles seraient les conséquences d’un jugement qui ne nous donnerait gain de cause ni à l’un ni à l’autre ? Je serais sommée de nouveau de réintégrer le domicile conjugal. Or, je refuserais de nouveau de le faire. Je résisterais même à la violence ! N’est-il pas préférable d’en finir tout de suite ? Aucune puissance humaine ne pourra me faire reprendre un joug qui m’est devenu plus horrible que jamais !

Le savant jurisconsulte n’en revenait pas de la fermeté et de la logique de cette enfant à qui la douleur avait donné une expérience précoce.

Il ne savait que lui répondre, tant ce qu’elle pressentait était fatal. Il lui dit cependant :

— Mais vous ignorez où peut vous conduire la perte de votre procès. Tout simplement en prison.

— J’en ai déjà eu un avant-coureur, fit-elle avec un frisson. Si elle m’est infligée, je subirai courageusement cette épreuve. À travers les barreaux de la cellule où on m’enfermera, je tâcherai de ne voir que des horizons de liberté.

Le vieillard hochait la tête. Cette exaltation, cette résolution de Mme Noblet devaient cacher un mystère, non pas un mystère honteux, mais quelque rêve de son pauvre cœur brisé. Il ne voulut pas la questionner, espérant d’ailleurs que, tout en respectant sa volonté, il parviendrait à attendrir ses juges, à lui épargner la honte d’une condamnation et peut-être même à sortir complètement vainqueur de cette affaire.

Hélas ! quinze jours plus tard, cet espoir était cruellement déçu ; malgré tous les efforts généreux de l’éloquent avocat, la première Chambre du tribunal civil de la Seine prononçait la séparation de corps des époux Noblet au profit du mari, donnait à celui-ci la garde de son fils et, usant de son droit en semblable matière, condamnait à trois mois de prison l’épouse convaincue d’adultère.

Quand, les larmes aux yeux, Me Mansart vint apprendre ce jugement à Éva, elle n’y vit qu’une chose : on lui enlevait son enfant. Alors tout son courage l’abandonna, elle jeta des cris de désespoir, s’accusant d’avoir creusé elle-même l’abîme qui la séparait de son fils, par son entêtement, son orgueil, son égoïsme à reculer devant l’existence que son amour maternel lui commandait d’accepter.

Comment son défenseur n’avait-il pas prévu cette terrible décision de la justice ?

Ces juges la prenaient donc pour une fille, pour une marâtre ? Qu’allait devenir loin d’elle, sans ses baisers, ce petit être de deux ans à peine ? Et elle le pressait sur son cœur, l’inondait de ses larmes, le dévorait de caresses, jurait qu’on ne le lui arracherait qu’avec la vie.

Ce fut toute la soirée une scène navrante, malgré les efforts que fit Mme Bertin pour la consoler, et lorsque, la nuit étant venue, la jeune mère fut seule dans sa chambre, elle coucha le bébé dans son lit, laissa reposer sur sa poitrine sa petite tête blonde et ne s’endormit qu’en l’entourant de ses bras, de peur qu’on ne le lui volât pendant son sommeil.

Le lendemain, la veuve de l’universitaire trouva sa nièce brisée par la douleur et la fatigue, mais plus calme. Elle vit immédiatement, à l’expression de son visage, qu’elle s’était armée d’une énergie nouvelle.

— Vois-tu, dit-elle à sa tante, ce qui est arrivé était fatal. C’est Dieu qui veut qu’il en soit ainsi ! Me Mansart n’obtiendrait rien de la Cour d’appel, car après le silence qu’il a gardé, à ma prière, sur ce qu’on nomme ma faute, ce silence demeurera comme un aveu ! Tous les moyens de défense qu’il pourrait employer ne serviraient de rien. J’ai bien réfléchi : je n’ai plus qu’à me soumettre et à abandonner la lutte.

— Cependant, ma pauvre chérie, la honte, la prison !

— La honte serait d’être coupable et tu sais bien que je suis innocente. Quant à la prison, pourquoi ne m’a-t-on pas condamnée à y passer dix années, plutôt que de me séparer de mon fils !

— Enfin, que vas-tu faire ?

— Rien ! Attendre, voilà tout !

— Et si on vient t’arrêter ici ?

— Ah ! c’est vrai, je n’y songeais pas ! Il faut, à tout prix, que j’épargne ce scandale à cette sainte maison où j’ai trouvé asile. Comment m’y prendre ? Eh bien ! rends-moi le service de demander, à qui ? je n’en sais rien : au procureur impérial, au commissaire de police, à Me Mansart, quel moyen je puis employer pour ne pas être arrêtée et conduite en prison comme une fille !

— Ma chère Éva !

— Je t’en prie, informe-toi aujourd’hui même ! Pense donc, s’ils venaient !

La brave femme comprit que sa nièce avait raison et retourna bien vite chez Me Mansart, qui la renseigna en ces termes :

— Dès qu’elle aura reçu signification du jugement, Mme Noblet n’aura qu’à faire connaître au procureur impérial son intention de se constituer prisonnière, et le parquet décernera contre elle un mandat d’écrou, dont elle recevra copie par la poste, pendant que l’original sera adressé au directeur de Saint-Lazare, le seul lieu de détention à Paris pour les femmes. Votre nièce s’y rendra et y sera écrouée séance tenante. Elle évitera ainsi une arrestation et toutes les formalités pénibles qui l’accompagnent. Je l’approuve d’avoir cette énergie. Néanmoins, peut-être fera-t-elle là une soumission prématurée et inutile, car il se peut fort bien que son mari ne demande pas l’exécution de la peine, mais que, tout au contraire, il use de son droit de laisser sa femme en liberté. Le cas n’est pas sans exemple.

— M. Noblet n’aura pas cette générosité, et ma nièce, je la connais, ne sollicitera jamais de lui aucune grâce.

— Alors qu’elle mette son projet à exécution !

— Elle le fera sans nul retard, j’en suis certaine ; elle écrira aujourd’hui même au procureur impérial.

— Moi, je le verrai demain. Il m’a déjà prouvé l’intérêt qu’il porte à Mme Noblet ; c’est un galant homme et un magistrat des plus humains ; j’obtiendrai facilement de lui qu’il recommande votre nièce au directeur de la prison.

C’est munie de ces renseignements que Mme Bertin rentra aux Augustines.

— C’est bien, lui dit Éva, je vais me tenir prête à tout événement. Toi, emmène Robert. Il me semblera moins horrible de m’en séparer ainsi. Qui sait ? ils n’auront peut-être pas la cruauté de te l’enlever, à toi !

Elle prit son enfant sur ses genoux, l’habilla elle-même, sans verser une larme, pour ne pas l’effrayer pendant qu’il lui caressait le visage de ses petites mains et de ses lèvres roses, et quand elle eut terminé la toilette du bébé, qui riait, elle l’embrassa longuement, le mit dans les bras de Jeanne, sans une parole d’adieu, car elle sentait que les sanglots l’étouffaient ; puis elle dit à sa tante : « Va-t’en, va-t’en, je t’en conjure ».

Et elle ferma les yeux pour ne pas voir partir le pauvre petit, chair de sa chair, dont une aveugle et impitoyable justice, œuvre des hommes et non des mères, la séparait pour toujours !

Le soir même, elle fit porter à la poste sa lettre au chef du parquet. Le surlendemain, dans l’après-midi, elle reçut signification du jugement qui la condamnait et copie de son ordre d’écrou.

Mme Bertin se trouvait là, lui parlant de son fils, de son fils seulement, car, bien que Gilbert fût venu le matin même lui peindre de nouveau tout son désespoir, la digne femme comprenait que le cœur d’Éva n’était ouvert qu’à la douleur maternelle.

— Allons, dit-elle à sa vieille parente ; du courage, accompagne-moi, partons !

La valise qui contenait les objets les plus indispensables était prête depuis la veille ; elle la fit descendre, mit un chapeau, jeta un vêtement sur ses épaules, alla faire ses adieux à la supérieure, qui était au courant de tout et l’embrassa comme si elle eût été sa fille, s’agenouilla un instant dans la chapelle, et, suivie de la bonne veuve, qui se soutenait à peine, elle franchit la porte du couvent. La voiture qu’elle avait envoyé chercher était là.

Après avoir aidé Mme Bertin à y monter, elle y prit place à son tour, en disant au cocher, d’une voix parfaitement calme :

— À Saint-Lazare !

— À la gare ? demanda l’automédon en riant.

— Non, à la prison !

— Ah ! bah ? À la course, alors ?

— Non, à l’heure !

— Ça vaut mieux ! Hue, l’engourdi !

Le bonhomme ne pouvait supposer que sa jeune et jolie cliente, accompagnée d’une dame aussi respectable, allait au-devant d’une arrestation.

Alors, le plus gaiement du monde, il enveloppa son cheval d’un semblant de coup de fouet et lui fit prendre, de la seule allure paisible que lui permettait son surnom, la direction du centre de Paris.

Aussi fût-ce seulement une grande demi-heure plus tard que le fiacre s’arrêta devant le n° 107 du faubourg Saint-Denis, c’est-à-dire devant la prison Saint-Lazare, amas d’énormes constructions, horribles et lugubres, qui s’étendent, comme une lèpre hideuse, au milieu de l’un des quartiers les plus commerçants de la grande ville, et ne sont pas même suffisamment isolées des immeubles voisins.

En effet, il n’existe pas de mur d’enceinte autour de Saint-Lazare, mais seulement un chemin de ronde, sur lequel ouvrent également les fenêtres des maisons qui le bordent et celles de la prison ; en sorte que, du dehors, on communique aisément par gestes et de la voix avec les détenues.

Celles-ci, de certaines cellules, voient même ce qui se passe sur le boulevard Magenta.

XI

Tout le long de la route, Mme Bertin et sa nièce n’avaient pas échangé une parole, la veuve craignant de ne pouvoir retenir ses larmes, si elle prononçait un seul mot, Éva demeurant absorbée dans ses pensées.

Leur cocher dut les avertir, à deux reprises différentes, qu’elles étaient arrivées.

De quelque courage qu’elle se fût armée, Mme Noblet ne put réprimer un mouvement d’effroi. Néanmoins elle mit aussitôt pied à terre, aida sa tante à descendre de voiture, et elles pénétrèrent dans un haut et large passage voûté que fermait, sur la rue, mais seulement pendant la nuit, car toute la journée on la laissait ouverte, une énorme porte peinte en vert, et qui se terminait, à son extrémité opposée, par une autre lourde porte, hermétiquement close, celle-là. Elle ne tournait sur ses gonds que pour les voitures cellulaires et les charrettes des fournisseurs.

Sous cette voûte, à gauche, adossé au mur décrépit et suintant l’humidité, un long banc de bois était occupé — il n’y restait pas une place libre — par une vingtaine d’individus, hommes et femmes, jeunes et vieux. Les uns, plus que modestement vêtus, attendaient l’heure réglementaire de la visite aux détenus ; certains autres, trop bien mis, au contraire, guettaient avec une impatience visible la sortie de quelques jolies libérées.

En face de ce banc, à droite par conséquent, sous la voûte, une petite porte plaquée de fer, au-dessus de laquelle était peint, en grosses lettres noires, ce seul mot : « Entrée, » et qui donnait accès dans une pièce assez grande, très propre, avec un énorme poêle de faïence au milieu.

C’était la loge du concierge. Il s’y trouvait plusieurs gardiens en uniforme.

— Le greffe, monsieur ? demanda Mlle de Tiessant à l’un d’eux.

— Par ici, mesdames, répondit cet homme.

Il les fit passer de sa loge dans un large vestibule, où il leur indiqua une nouvelle porte : celle du guichet du greffe, c’est-à-dire, en réalité, celle de la prison.

Mme Noblet n’hésita pas une seconde ; elle entraîna sa tante et frappa à cette porte. On lui ouvrit immédiatement, et, sans même attendre que le gardien qui était là l’interrogeât, elle lui dit :

— Je viens me constituer prisonnière.

L’employé ne répondit rien. Sans s’inquiéter autrement de celle qui accompagnait la condamnée, il conduisit celle-ci jusqu’au greffe, — il n’y avait qu’un étroit couloir à traverser — où il la fit entrer la première, en annonçant :

— Voici une « constitution ».

Sauf qu’il était mieux tenu, moins lugubre et bien éclairé par deux larges fenêtres, le greffe de Saint-Lazare ressemblait à celui de la Permanence, comme toutes les antichambres de prison se ressemblent entre elles. En avant de la barrière qui le divisait en deux parties : la toise sous laquelle on fait passer toutes les détenues avant de les écrouer, et la porte de la petite pièce où une femme les fouille ; deux humiliations qui allaient être épargnées à Éva.

De l’autre côté de la barrière, quatre personnages travaillaient, courbés sur leurs pupitres.

L’un d’eux releva la tête. C’était un homme d’un certain âge, vêtu de noir, soigneusement rasé, coiffé d’une calotte de velours, avec des yeux clignotants et une physionomie placide.

Comprenant que c’était là le greffier, Mme Noblet s’en approcha et, lui remettant l’avis qu’elle avait reçu du parquet :

— Monsieur, dit-elle, je suis la personne désignée dans ce billet.

Le bureaucrate n’eut pas même un mouvement de surprise : la jeunesse et la beauté de son interlocutrice le laissaient fort indifférent. Il avait vu passer devant lui bien d’autres femmes jeunes et belles, amenées là par l’adultère, le vol ou la débauche. Saint-Lazare recevant et gardant, à peu près pêle-mêle, dans une promiscuité qui rend inutiles tous les efforts de moralisation des sœurs de Marie-Joseph : les condamnées pour crimes ou délits à moins d’une année d’emprisonnement ; les mineures ayant agi sans discernement et destinées à attendre leur majorité en prison ; les fillettes révoltées que leurs parents enferment, ne sachant plus qu’en faire ; les jeunes filles au-dessous de seize ans, arrêtées en état de vagabondage, et enfin les prostituées détenues administrativement.

Qu’importait alors au bonhomme qui se présentait : jeune ou vieille, belle ou laide, épouse coupable, voleuse ou gibier de l’arbitraire de la police des mœurs. Pour lui c’était tout un !

L’employé leva donc à peine les yeux sur Éva ; il prit la lettre qu’elle lui tendait et la lut lentement, tranquillement. Cela fait, il dicta à l’un de ses scribes les nom et prénoms de la jeune femme, le motif de sa condamnation, la durée de la peine qu’elle devait subir, puis, ces formalités remplies, il lui dit :

— Monsieur le directeur a été prévenu de votre arrivée ; il m’a recommandé de le faire avertir dès que vous seriez là. Vous pouvez prendre une chaise.

La malheureuse s’assit auprès de sa tante, qui s’était affaissée sur un siège, sans mot dire, ne pouvant croire encore que tout ce qui se passait sous ses yeux pût être vrai.

Le directeur, M. Roussel, parut peu d’instants après. C’était un homme fort intelligent et tout à la fois ferme et bon. Il savait être sévère, impitoyable pour les brebis galeuses de son nombreux troupeau, et rempli d’humanité envers celles qui se montraient dignes d’intérêt.

Il vint à Mme Noblet, qui s’était levée à son entrée dans le greffe, et la rassura tout de suite un peu, ainsi que Mme Bertin, par ces paroles :

— Vous m’êtes recommandée, madame, d’une façon toute particulière ; je sais qui vous êtes. Soyez donc certaine que j’adoucirai de tout mon pouvoir la rigueur des règlements. Je vais vous faire donner une cellule, c’est-à-dire une chambre dans le quartier des prévenues. Là, vous serez séparée des autres détenues et n’aurez affaire qu’aux Sœurs. Venez.

— Merci, monsieur, fit Éva avec reconnaissance. Voulez-vous permettre à ma tante de m’accompagner ? Oh ! seulement pour qu’elle puisse me quitter avec moins de chagrin quand elle aura vu où je vais vivre.

— Soit ! Mais votre parente pourra venir vous rendre visite deux ou trois fois par semaine. Elle n’aura qu’à en demander la permission à la Préfecture de police, au bureau des prisons, et moi, je l’autoriserai à monter près de vous, au lieu de vous faire demander au parloir.

— Encore merci, monsieur !

Mme Bertin se releva et elles suivirent toutes deux le directeur dans son cabinet où, presque aussitôt, une religieuse vint les rejoindre.

M. Roussel salua respectueusement la nouvelle venue et dit à Mme Noblet :

— Voici madame la supérieure.

Mlle de Tiessant se tourna vivement de son côté, comme pour lui demander sa protection.

C’était une femme d’une cinquantaine d’années, aux traits réguliers et fins sous sa coiffe blanche et bleue, aux yeux profonds, aux mains délicates et soignées. Son visage émacié, d’une couleur de cire, disait les douleurs de son passé, et le sourire résigné de ses lèvres pâles exprimait qu’elle ne pouvait plus souffrir que des souffrances d’autrui. Elle était dans la maison depuis près d’un quart de siècle. On ignorait le nom qu’elle avait porté jadis. On ne l’appelait plus que sœur Sainte-Marthe.

Le directeur la prit à l’écart, lui donna ses instructions, et la religieuse invita Mme Noblet à l’accompagner.

La condamnée obéit. Après lui avoir fait gravir deux étages et parcourir un couloir fermé par une grille et sur lequel ouvraient une douzaine de portes, sœur Sainte-Marthe l’introduisit dans la cellule ou plutôt la chambre où elle devait subir sa peine. Chambre plus que modeste, avec des murs blanchis à la chaux, un parquet carrelé, une fenêtre sans rideaux et défendue par d’épais barreaux ; et pour mobilier, trois couchettes de fer avec une paillasse et deux matelas, six chaises communes, une table, un poêle de faïence et quelques ustensiles de toilette. Tout cela propre, en excellent état, ne sentant pas trop la prison, mais plutôt l’hospice.

C’était mieux que ne l’espérait Éva. De plus, le nombre des détenues à la pistole étant peu considérable, elle allait être seule, momentanément du moins. Elle adressa à la supérieure un regard de reconnaissance et dit à Mme Bertin, en s’efforçant de montrer du courage :

— Bien des malheureux qui n’ont commis aucune faute sont plus mal logés. Ne t’effraye donc pas, et laisse-moi. N’abusons pas, dès la première heure, de la bienveillance qu’on me témoigne. Retourne tranquillement rue d’Assas, et à bientôt, puisque tu pourras venir me voir demain ou après. Soigne bien Robert, embrasse-le, envoie-moi tous les matins de ses nouvelles. Tu me l’amèneras à ta première visite. Le soir, fais-lui joindre ses petites mains en lui parlant de sa mère. Priez tous les deux pour que Dieu ne m’abandonne pas !

Elle hachait ces phrases, rapidement, fiévreusement, les yeux secs, la voix sifflante, en couvrant de baisers les joues ridées de la bonne veuve, qui pleurait et ne répondait rien.

Alors la prisonnière ajouta :

— Ma sœur, je vous en prie, indiquez à ma tante par où elle doit s’en aller.

La supérieure appela une de ses religieuses, qui emmena Mme Bertin sans qu’elle fît l’ombre de résistance. La pauvre femme n’avait plus ni force, ni volonté ; elle se croyait le jouet d’un épouvantable cauchemar. Elle descendit ainsi jusqu’au vestibule, où son guide la confia à un gardien. Celui-ci la conduisit jusqu’à la porte de la rue. Là seulement le bruit et le grand jour la rappelèrent à la réalité.

Cependant elle n’aurait pas reconnu la voiture dans laquelle elle était venue, si son cocher, qui guettait la sortie de Saint-Lazare de ses voyageuses, ne l’avait pas interpellée en ces termes :

— Eh ! ma bonne dame, c’est moi ! Tiens, vous êtes seule ? Est-ce que la jolie jeunesse ?

Il compléta sa phrase par une torsion de la main qui peignait à merveille le mouvement qu’on fait en fermant une serrure ; mais en voyant que sa vieille cliente pleurait, il reprit avec compassion :

— Sapristi ! c’est dommage tout de même ! Enfin ! Retournons-nous rue de Sèvres ?

— Non, répondit Mme Bertin ; 120, rue d’Assas.

Elle se hissa lourdement dans le fiacre dont le cheval poussif s’éloigna en trottinant du lieu maudit.

Quant à Éva, en voyant sa tante disparaître, elle s’était écriée : « Elle ne souffre pas moins que moi ! » Puis, lorsque quelques instants se furent écoulés, comme si toute l’horreur de sa situation lui apparaissait enfin, elle se laissa tomber sur une des chaises de paille de sa cellule, en gémissant dans un frisson de honte :

— À Saint-Lazare, à Saint-Lazare !

Aussitôt sœur Sainte-Marthe, qui ne l’avait pas quittée, se rapprocha d’elle pour lui dire :

— Du courage, madame, vous ne trouverez ici que des consolatrices. Personne ne vous troublera, vous prendrez même vos repas chez vous. La nuit ne tardera pas à venir. Voulez-vous que je vous aide à vous installer ? Vous ne pouvez rester ainsi vêtue. L’heure du dîner a sonné. Mangez un peu, pour reprendre des forces.

— Merci, ma sœur, répondit Mme Noblet en se levant brusquement ; je n’ai besoin de rien. Oh ! je n’ai pas faim !

Elle avait atteint sa valise, d’où, machinalement, elle retira tout ce qui s’y trouvait, prenant les choses au hasard de ses petites mains qu’agitait un tremblement nerveux. Ensuite elle se décoiffa et se débarrassa de son manteau.

La supérieure alors ne put réprimer un mouvement d’admiration et de pitié, en remarquant combien sa nouvelle pensionnaire était jolie, avec sa taille svelte, son buste gracieux, sa petite tête de vierge et sa forêt de cheveux noirs dont les doubles nattes se tordaient sur sa nuque.

Cependant Éva parcourait d’un regard inquiet, rapide, halluciné, cette petite pièce froide, nue, où d’autres avaient souffert, où elle était condamnée à vivre trois longs mois et dont elle venait de prendre possession en quelque sorte en s’y déshabillant à demi, et tout à coup, poussant un cri d’horreur, elle se jeta sur un des lits de fer, le visage enfoui dans la couverture, pour ne plus rien voir, ne plus rien entendre, et en sanglotant.

Sœur Sainte-Marthe comprit qu’il serait inutile de lutter contre cette première explosion de douleur et se retira, mais en laissant la porte de la chambre entr’ouverte, afin de pouvoir surveiller l’infortunée.

Quand elle revint, une trentaine de minutes plus tard à peu près, à l’heure réglementaire de la fermeture des cellules, elle trouva la jeune femme plus calme, parvint à lui faire accepter un potage et, lorsqu’elle eut pris ce repas sommaire, la supérieure s’agenouilla avec elle pour la prière du soir. Elle l’aida ensuite à se mettre au lit, lui adressa de nouveau quelques douces paroles et s’éloigna, sur la pointe des pieds, comme une mère du berceau de l’enfant dont elle craint de troubler le sommeil.

Pleine de reconnaissance et de résignation, Éva demeura immobile, résignée, et quelques instants s’étaient passés ainsi, lorsque soudain elle entendit la serrure de sa porte grincer sous deux tours de clef, en même temps que, par une coïncidence inexplicable, comme si la nuit même conspirait contre elle, la veilleuse qui brûlait dans sa chambre s’éteignit, la laissant dans une obscurité complète.

Alors il lui sembla que tout était vraiment fini, qu’elle était à jamais séparée de son fils, de sa tante, de tous ceux qui lui étaient chers ! Elle étouffa un cri et ferma les yeux, prête à mourir !

Mais Mlle de Tiessant, heureusement, avait reçu une éducation virile ; elle était née brave et, dès son enfance, avait ignoré la peur ; sans quoi, dans la situation d’âme où elle se trouvait, les ténèbres se seraient peuplées de fantômes et l’auraient tuée. Ce fut, au contraire, en raison même de cette nuit profonde qui l’enveloppait que bientôt elle reprit courage, dans son orgueil de ne point être une fillette craintive que la solitude épouvante, et qu’elle eût l’énergie, au lieu de se laisser abattre, de se rappeler les moindres épisodes de cette terrible journée, la première de sa détention et que devaient suivre tant d’autres plus douloureuses encore.

La prisonnière ne parvint donc à reposer que quelques heures, par intermittences. Cependant le lendemain, quand la supérieure entra dans sa cellule pour lui présenter la religieuse Sainte-Geneviève, spécialement préposée à sa garde et à son service, elle était déjà levée, vêtue d’un peignoir et, en apparence du moins, dans un tout autre état d’esprit que la veille.

Sœur Sainte-Marthe l’en complimenta maternellement, et après avoir pris connaissance des règlements auxquels elle devait se soumettre, règlements dont les plus pénibles lui étaient épargnés, Mme Noblet ne songea plus qu’à organiser sa vie et à faire bon visage à sa tante, pour que la pauvre veuve pût reprendre un peu courage à son tour. Elle n’espérait pas toutefois la voir le jour même.

C’était compter sans l’activité de l’excellente femme, qui, en compagnie de Me Mansart, s’était rendue, dans la matinée même, à la Préfecture de police, avait obtenu du chef du bureau des prisons l’autorisation de visiter sa nièce avec son enfant tous les deux jours, et n’avait pas perdu une seconde pour retourner rue d’Assas, d’où elle était bien vite repartie en emmenant Robert, endormi dans les bras de Jeanne,

Aussi était-il à peine deux heures lorsque, conduite par une religieuse, car elle ne se souvenait guère du chemin qu’elle avait parcouru le jour précédent, elle entra chez la détenue.

— Toi, ma bonne tante et avec mon fils ! s’écria la fille du pamphlétaire.

Elle prit dans ses bras le bébé qui riait, le couvrit de baisers, le fit sauter sur ses genoux, riant elle-même, oubliant où elle était, ne se rappelant plus les tortures de la veille, ne craignant pas celles du lendemain. On lui eût murmuré à l’oreille : « Saint-Lazare, » qu’elle n’aurait pas compris.

Puis son premier élan maternel satisfait, Éva remercia Mme Bertin qui, alors, seulement alors, tirant de dessous son vêtement une demi-douzaine de belles roses blanches, les lui donna sans prononcer une parole, mais avec un regard si doux et si éloquent, que la condamnée murmura, en laissant tomber une larme sur les fleurs, comme pour prolonger leur existence éphémère :

— Lui, lui ! Il ne m’oublie donc pas !

Gilbert, en effet, n’avait pas oublié et ne pouvait oublier Mme Noblet, tant était grande la place qu’elle avait prise dans sa vie, tant il regrettait son impuissance à lui venir en aide, tant il avait l’ambition de se dévouer pour elle.

Depuis le moment où il l’avait vue partir entre le commissaire de police et son secrétaire, il n’était pas resté un seul jour sans s’inquiéter de ce qu’elle devenait.

Quand Mme Bertin lui avait appris que, remise en liberté par le procureur impérial, sa nièce s’était réfugiée au couvent des Augustines et qu’il n’était plus question pour elle d’une poursuite correctionnelle sous la prévention d’adultère, mais seulement d’une séparation de corps, Ronçay avait supposé que M. Noblet, revenu de ses soupçons injustes et honteux de sa conduite, se contenterait de cette satisfaction et qu’ensuite il laisserait sa femme en repos.

Il s’était alors abstenu de tenter de rencontrer Éva ; jamais même, de peur de la compromettre, il ne s’était hasardé à passer par la rue de Sèvres. Il dégonflait son cœur en parlant de la malheureuse enfant avec sa voisine, en ne dissimulant plus rien de son amour à son ami Bernel, qui ne le plaisantait pas, s’étant pris, lui aussi, malgré son scepticisme, d’une véritable affection pour cette adorable créature que les conventions sociales, dont il était l’ennemi par principes, vouaient, selon ce qu’elle ferait d’elle-même, ou au désespoir dans un chaste isolement, ou au bonheur dans la honte d’une liaison illégitime.

Il est donc aisé de comprendre quelle douleur causa au créole le jugement qui condamnait Mme Noblet à la prison, et quel désespoir l’envahit quand il sut qu’elle s’était constituée prisonnière, qu’elle était à Saint-Lazare, cette maison infâme dont le nom seul fait frissonner d’épouvante les filles.

Informé que la veuve de l’universitaire était allée conduire sa nièce, il avait guetté son retour, et la soirée s’était passée entre eux à s’entretenir de la prisonnière.

Le lendemain même, Gilbert avait revu sa vieille amie au moment où elle rentrait rue d’Assas pour y prendre Robert, et c’est alors que, le souvenir de la passion d’Éva pour les roses lui étant revenu, il avait chargé sa tante de lui porter ces fleurs que l’infortunée avait arrosées de ses larmes.

Tout naturellement, Mme Bertin prolongea sa première visite jusqu’à la dernière seconde de l’heure réglementaire ; le jour suivant, elle adressa à la chère victime un télégramme pour lui donner d’excellentes nouvelles de son fils, et, vingt-quatre heures après, elle revint avec l’enfant, et, de nouveau, des roses, que la jeune femme reçut cette fois en souriant.

Mlle de Tiessant s’accoutumait à sa cellule ; elle n’en sortait même pas pour prendre l’air dans la cour, aux heures où elle était déserte, ainsi que le lui avait permis le directeur. Lorsqu’elle était seule, elle songeait ou lisait, et, pour elle, les jours suivaient les jours, lui apportant successivement un peu d’espoir en l’avenir.

De sa fenêtre, où elle évitait de s’accouder pendant la promenade des prévenues, car ce spectacle lui serrait le cœur, elle voyait la façade des Lazaristes, qui est, avec la grande porte d’entrée de la rue, tout ce qui reste du couvent où est mort Saint Vincent de Paul et de la prison où a été enfermé Beaumarchais, après la première représentation du Mariage de Figaro, et elle découvrait aussi, entouré d’arbres maladifs, le lavoir dans lequel, selon la légende créée par Eugène Sue, Fleur de Marie lessivait son linge ; légende contre laquelle il serait inutile de protester, car elle est devenue page d’histoire, ainsi que tant d’autres légendes, heureusement pour l’histoire, qu’elles poétisent un peu.

Allez donc dire à Marseille que Dantès et l’abbé Faria n’ont pas existé !

Un jour, il y a longtemps de cela, hélas ! je visitais le château d’If avec mon illustre maître et ami Alexandre Dumas. Le guide nous conduisit dans le cachot du prêtre italien et, là, nous fit remarquer le trou par lequel Dantès se glissait jusqu’à son compagnon de captivité : « Eh bien ! s’écria aussitôt l’adorable conteur, en se tournant vers moi, doutes-tu encore, maintenant ? »

Il était sincère, le cher grand homme ! Il croyait lui-même !

Plus d’une semaine s’était donc ainsi écoulée pour la pauvre Éva, et comme elle voyait son fils tous les deux jours, elle ne songeait pas à se plaindre, puisant dans les caresses du bébé le courage d’attendre son retour, lorsqu’une après-midi, à l’heure où venait si exactement Mme Bertin, elle l’attendit vainement.

La prisonnière se dit d’abord que sa tante était retenue chez elle par quelque visite, quelque affaire imprévue ; qu’elle allait arriver, lui expliquerait les causes de son retard, et elle prit patience ; mais quand, la journée s’avançant, elle ne vit personne, elle commença à s’inquiéter.

Sa vieille parente, si éprouvée depuis plusieurs mois, était peut-être souffrante ? Non, elle le lui aurait fait savoir par un mot qu’aurait apporté Jeanne en lui amenant son fils. Alors, Robert était malade ? Non, non encore ! Mme Bertin serait venue elle-même la rassurer ! Que se passait-il donc ? Et l’angoisse la saisit.

Ses yeux ne quittaient plus les aiguilles de sa montre, qui marchaient trop vite à son gré. Elle prêtait l’oreille aux moindres bruits du couloir. Mais, rien, toujours rien ! Or les règlements allaient fermer les portes de Saint-Lazare, et elle passerait la nuit sans avoir vu son enfant, sans l’avoir embrassé ! Comment aurait-elle le courage d’attendre le lendemain ? Cependant, que faire ? Envoyer une dépêche ? Oui, et elle s’y était décidée, quand tout à coup la porte de sa cellule s’ouvrit devant Mme Bertin. Mais au lieu d’entrer, la veuve restait sur le seuil de la pièce, livide, tremblante, obligée de s’appuyer contre la muraille.

Mme Noblet s’élança vers elle pour la soutenir et, s’apercevant alors qu’elle était seule, elle lui demanda, tout inquiète :

— Pourquoi n’as-tu pas amené Robert ? Est-ce qu’il est malade ?

— Non, gémit la brave femme… mais.

— Quoi donc ? Parle, je t’en prie !

— Ils sont venus le chercher ce matin !

— Le chercher ? Mon fils !… Qui ?

— Ton mari !

— Ah ! le misérable, le misérable ! Il m’a pris mon enfant !…

Ses yeux lançaient des éclairs ; elle allait, affolée, à travers sa cellule, se meurtrissant aux meubles, arrachant ses beaux cheveux, repoussant sa tante, jetant des cris de désespoir.

Deux sœurs accoururent et parvinrent à la maintenir, pendant qu’elle répétait :

— Mon Robert ! Le monstre, il me l’a volé !

La pauvre mère ne se souvenait pas que M. Noblet n’avait usé que du droit inhumain que lui donnait le jugement rendu contre elle. En embrassant son fils tous les deux jours depuis son incarcération, elle l’avait repris tout entier. Il était à elle, à elle seule ; elle le voulait !

La scène était horrible. D’une incroyable vigueur musculaire, sous ses formes délicates, Éva se débattait entre les deux religieuses, mêlant dans ses malédictions son père et son mari, poursuivant ses appels maternels, échappant à celles qui craignaient qu’elle ne se blessât.

Enfin, elles la saisirent et parvinrent à la porter sur son lit, où bientôt, cessant de résister, elle s’étendit elle-même, brisée de fatigue, et d’abondantes larmes sillonnèrent ses joues.

Une demi-heure se passa ainsi, pendant laquelle Mme Bertin et sa nièce, les mains étroitement enlacées, ne prononcèrent pas une parole ; puis sœur Sainte-Geneviève les avertit que le moment du départ des visiteurs était venu depuis longtemps, et la veuve se reprit à trembler. Une fois seule, Éva n’allait-elle pas de nouveau se livrer au désespoir ?

Aux regards inquiets que sa tante arrêtait sur elle, la prisonnière comprit quelles étaient ses craintes, et lui dit aussitôt :

— Non, n’aie pas peur, laisse-moi ! Ce dernier malheur était écrit là-haut comme tous ceux qui m’ont déjà atteinte. J’aurais dû m’y attendre, pour n’en être pas surprise ; je souffrirais moins ! Va-t-en ! À après-demain !

Un peu rassurée, Mme Bertin l’embrassa encore une fois et sortit lentement de la cellule.

Cette nuit-là, Mme Noblet ne put trouver un instant de repos. La pensée qu’on allait élever son fils dans l’oubli, peut-être même dans le mépris de sa mémoire, ne cessa de la hanter, et parfois, en se rappelant toutes les douleurs qui l’avaient assaillie depuis sa quinzième année jusqu’à sa condamnation pour adultère, elle en arrivait, elle si pieuse et si croyante, à douter de la justice de Dieu.

Qu’avait-elle fait pour être ainsi frappée ? Quelle faute avait-elle commise ? Son examen de conscience ne lui reprochait rien. Son enfance avait été celle d’une vierge ; jeune fille, elle avait été sacrifiée par un père impitoyable ; épouse, elle avait été fidèle ; mère, elle l’était dans la plus complète acception du mot ! Si, un jour, elle s’était révoltée contre un joug qu’elle n’avait jamais accepté, mais seulement subi, sans prévoir ce qu’il aurait d’horrible, c’est qu’elle avait espéré en être délivrée par la loi, afin de n’être pas forcée de perdre son âme, en s’en affranchissant par la mort, qui, de plus, l’aurait séparée de son enfant !

Or, cet enfant pour qui elle avait voulu vivre, on le lui volait. Elle avait donc le droit de mourir, puisque rien ne la rattachait plus à la terre !

Rien ? Et Mme Bertin, dont elle avait si complètement troublé l’existence et qui l’aimait comme si elle était sa propre fille ! Est-ce qu’elle pouvait la laisser seule ? Et M. Ronçay — elle n’osait pas dire Gilbert — ne souffrait-il pas, lui aussi ? Était-il en son pouvoir d’oublier ses marques d’affection, de ne pas tenir compte de la place qu’il avait prise si brusquement dans sa vie ? Lui dont on avait fait son complice et qui avait accepté ce rôle par son ordre même, était-il loyal de l’abandonner aux remords de cette complicité imposée, et dont les conséquences étaient si terribles ?

Est-ce que chaque fois que sa tante était venue la voir il ne lui avait pas été facile de comprendre qu’elle n’arrivait pas seulement chargée des roses de son jeune ami, mais encore de douces paroles, qu’elle ne lui avait redites qu’à demi pour ne pas rendre sa détention plus douloureuse encore.

Car M. Ronçay l’aimait ! Tout ce qui s’était passé entre eux l’affirmait. Noble cœur ! comme il était digne d’être aimé ! Sans hésitation, sans souci de ce qu’il adviendrait de sa soumission, il avait obéi. Mais un sort maudit la rendait donc fatale à tous ceux qui lui tendaient la main, puisqu’elle songeait à un suicide qui les laisserait si malheureux !

Eh bien ! non ; ce serait lâche de fuir ainsi ces dévoués ; elle voulait du moins les revoir une fois encore avant de leur dire un éternel adieu.

Un éternel adieu ! Et elle n’avait pas vingt ans, et elle était aimée ; elle aimait peut-être elle-même ! Pourquoi le ciel n’avait-il pas envoyé Gilbert sur sa route trois années plus tôt ? Elle aurait remis son sort entre ses mains ! Comme il l’aurait protégée ! Comme elle serait devenue invincible !

Ces pensées qu’Éva se reprochait d’accueillir lui causaient un trouble inconnu. Elle évoquait le nom de son fils pour chasser celui de Ronçay, mais les deux noms se confondaient en son esprit. Robert lui apparaissait, sa petite tête blonde appuyée sur l’épaule du sculpteur, et il lui semblait l’entendre lui murmurer à l’oreille : Console-la, aime-la, remplace-moi auprès d’elle ! Alors elle étendait les bras pour envelopper son enfant, et c’était le cœur de Gilbert qu’elle sentait battre contre sa poitrine !

Le jour seul arracha Mme Noblet à ces hallucinations, tour à tour douloureuses, folles, enivrantes. Ce ne fut qu’après s’être levée qu’elle reprit un peu possession d’elle-même et que, se mettant avec courage en face du sacrifice qui lui était imposé par la loi, elle s’efforça de se trouver moins à plaindre.

Il était impossible qu’on la séparât complètement de son fils ; on le lui laisserait voir, ainsi que, d’ailleurs, le tribunal l’avait ordonné ; on ne lui désapprendrait pas à l’aimer, et son père l’entourerait de soins. En grandissant, Robert ne l’oublierait pas, et qui sait si, plus tard, en vertu de ce lien si puissant qui unit les enfants aux mères, il ne lui reviendrait pas tout entier ?

Un peu consolée par ces rêves d’espérance et rassurée à l’égard de Mme Bertin, qui, ne pouvant venir cette après-midi, puisqu’elle était venue la veille, lui avait envoyé une dépêche pour l’exhorter de nouveau à ne pas se laisser abattre, la prisonnière avait passé la journée dans un état d’esprit relativement calme, lorsque, vers quatre heures, la religieuse commise à son service ouvrit la porte de sa cellule et lui annonça que le directeur de Saint-Lazare la demandait dans son cabinet.

Bien qu’elle ne comprît rien à cette invitation inattendue, la malheureuse laissa aussitôt l’ouvrage de broderie auquel elle travaillait près de la fenêtre, jeta un vêtement sur ses épaules, une mantille sur sa tête, et descendit au rez-de-chaussée, accompagnée par sœur Sainte-Geneviève.

M. Roussel attendait sa pensionnaire sur le pas de la porte de son bureau ; il l’y fit entrer et lui dit avec bienveillance :

— Madame, je vous ai fait appeler pour vous donner une bonne nouvelle.

— Une bonne nouvelle, fit la jeune femme, en hochant tristement la tête ; une bonne nouvelle, à moi ?

— Sans doute ; la meilleure que puisse recevoir une détenue. J’ai ordre de vous mettre en liberté.

— Je ne comprends pas ! Il n’y a que onze jours que je suis ici, et…

— Et vous deviez y rester trois mois. Votre mari en a décidé autrement. C’était son droit, basé sur l’article 337 du Code pénal. Il lui a suffi d’adresser une requête en ce sens à M. le procureur impérial.

— Ah ! Et que dit cet article ?

— Que l’époux reste le maître d’arrêter l’effet de la condamnation prononcée contre sa femme, en déclarant qu’il est prêt à la reprendre.

— M. Noblet peut supposer !…

— Non, non ! C’est une formule imposée par la loi. Cela ne veut pas dire que votre mari exige que vous réintégriez le domicile conjugal !

— M. Noblet paie tout simplement l’enfant avec la liberté de la mère. Enfin ! Alors, monsieur le directeur, je puis partir ?

— Vous êtes même forcée de le faire. Aussitôt que vous serez prête, vous n’aurez qu’à descendre au greffe, où j’ai déjà donné l’ordre de lever votre écrou. Je n’ai pas le droit de vous conserver un jour de plus !

M. Roussel avait dit cela en homme heureux de voir se terminer l’épreuve pénible que subissait une femme aussi intéressante qu’Éva.

Celle-ci le remercia d’un sourire gracieux, remonta rapidement dans sa cellule, s’habilla en quelques minutes, embrassa avec effusion les sœurs Sainte-Marthe et Sainte-Geneviève, et, après avoir passé par le greffe et vidé son porte-monnaie au bénéfice des jeunes détenues repentantes, elle monta dans le fiacre qu’elle avait envoyé chercher, en donnant au cocher l’adresse de Mme Bertin.

Se proposant de faire prendre le lendemain par Jeanne ce qu’elle laissait à Saint-Lazare, Mme Noblet n’en avait rien enlevé, sauf une demi-douzaine de roses apportées par sa tante à son avant-dernière visite. Elles les avait glissées dans son corsage, comme si elles étaient des compagnes de prison qu’elle voulût, elles aussi, rendre à la liberté.

Il était à peu près cinq heures ; le ciel était couvert, la nuit commençait à tomber.

Trente minutes plus tard, lorsque le fiacre s’arrêta devant le 120 de la rue d’Assas, Éva, sans doute, était encore plongée dans les pensées qui l’absorbaient depuis son départ de la prison, car elle ne mit pas immédiatement pied à terre. La tête à la portière, elle semblait ne pas reconnaître le lieu où elle se trouvait.

Elle se décida enfin à descendre de voiture, paya généreusement le cocher, et, franchissant la porte de la rue, disparut sous la voûte, passa devant la loge, où le concierge n’était pas, traversa la cour et atteignit le vestibule du rez-de-chaussée, sans avoir rencontré personne.

En face de Mlle de Tiessant se développait, dans une demi-obscurité, l’escalier qui conduisait au premier étage, chez sa tante. À sa droite une porte était entr’ouverte : celle de l’antichambre de l’atelier de Ronçay. Le plus profond silence régnait dans cette partie de la maison.

Éva s’arrêta brusquement pour demeurer immobile, pâle, ses grands yeux allant alternativement de cet escalier à cette porte.

Puis, tout à coup, en mettant la main sur sa poitrine pour comprimer les battements de son cœur, elle sentit les roses qu’elle y avait placées, et alors, prise d’une sorte de vertige, le sourire aux lèvres, elle poussa la porte du vestibule et franchit le seuil de l’atelier du créole.

Gilbert était assis sur un escabeau, le menton dans les deux mains et ses regards fixés sur sa « Vierge des Flots ».

Mme Bertin lui avait appris la veille l’enlèvement de Robert, ainsi que le désespoir de sa nièce, et depuis ce moment-là il maudissait la lâcheté de ce mari qui, convaincu de son déshonneur, ne lui en demandait pas raison, à lui qu’il disait être l’amant de sa femme. Il le tuerait ; il faudrait bien alors qu’on rendît l’enfant à sa mère !

Il regardait donc avec amour ce groupe, œuvre de ses mains, composé précisément d’une mère divine, sous les traits de l’adorée, et d’enfants qui l’imploraient, lorsque le bruit de la porte que Mme Noblet avait repoussée derrière elle le fit se retourner.

— Vous ! s’écria-t-il stupéfait, en s’élançant vers elle !

La jeune femme l’arrêta du geste, en lui disant, avec un inexprimable accent de douleur et de tendresse :

— Monsieur Ronçay, je n’ai plus ni père, ni mère, ni mari, ni enfant ; la justice m’a flétrie et condamnée pour une faute que je n’ai pas commise. La justice ne doit pas se tromper. Voulez-vous de la libérée de Saint-Lazare ? Si vous m’aimez… prenez-moi !

— Éva ! Éva !

Il bondit à elle, l’emporta entre ses bras jusque devant la « Vierge des Flots », et là, lui montrant la figure de la Madone, il lui dit :

— Voyez si je vous aime !

Mlle de Tiessant leva les yeux, se reconnut dans la mère du Christ, et, laissant tomber sa tête sur l’épaule du sculpteur, elle s’écria, folle d’orgueil et dans un frisson de bonheur :

— Gilbert ! dites-moi encore que vous m’aimez !

Il ne répondit qu’en lui fermant les lèvres avec un baiser !


XII

Éva et Gilbert s’aimaient depuis déjà deux ans, et pas un nuage, pas un regret, rien enfin n’était venu troubler leur bonheur. Ils ne se souvenaient du passé que pour se sentir liés plus étroitement encore par les épreuves mêmes qu’ils avaient subies. Leur union se cimentait de toutes les douleurs qui les avaient, en quelque sorte fatalement, jetés dans les bras l’un de l’autre.

Mme Bertin n’avait pas tenu rigueur à sa nièce un seul instant.

Lorsque celle-ci lui était arrivée, fort tard, dans la soirée, le jour de sa sortie de Saint-Lazare, à l’heure où elle devait toujours la croire en prison, et qu’au lieu de lui sauter au cou, elle s’était agenouillée près de son lit en disant : « Ma bonne tante, je ne suis plus digne de votre affection, je viens de chez M. Ronçay qui m’aime et que j’aime, » l’excellente femme avait eu un premier moment de surprise ; puis, comprenant ce que voulaient dire la rougeur et l’humilité de la pauvre enfant, elle l’avait attirée à elle pour lui répondre avec un sourire de pardon : « Le mal qu’on t’a fait te donnait le droit de disposer de ton cœur ; tu ne cesseras jamais d’être ma fille chérie. » Et elle l’avait embrassée tendrement.

Le lendemain, en apercevant son voisin, qui semblait l’éviter, la bonne veuve était allée à sa rencontre, et lui avait dit simplement : « Pourquoi me fuyez-vous ? Ce qui est arrivé était fatal. De nous trois, le vrai coupable, c’est moi ! Continuez à avoir pour votre vieille amie les sentiments qu’elle a toujours pour vous. » Et le sculpteur lui avait baisé respectueusement les mains.

Cependant, malgré cette indulgence d’âme sans reproche de la seule parente qu’Éva eût à Paris, Gilbert avait cru devoir quitter la rue d’Assas, par respect pour cette parente et par respect pour Éva elle-même, dont le procès était connu de tout le quartier.

Il avait trouvé, pas trop loin de là, boulevard des Invalides, un local assez vaste pour être divisé en trois parties : un grand atelier au rez-de-chaussée, un appartement au-dessus avec escalier intérieur, et un second appartement qui communiquait avec le tout, bien qu’ayant une entrée particulière dans un autre corps de logis de la maison.

À cette époque, Mlle de Tiessant était encore trop tout entière à Gilbert, et aussi trop jeune, trop inexpérimentée pour que son orgueil se refusât à accepter une vie commune dont un amant avait toutes les charges. Elle avait donc applaudi à cette installation, qui sauvegardait les convenances, puisque, tout en vivant sous le même toit, chacun d’eux avait son chez soi, son domicile légal.

C’est là que la guerre les avait surpris en plein bonheur, en parfaite quiétude. Ils n’avaient plus entendu parler de M. Noblet ni de son beau-père.

C’était seulement par Mme Bertin, à qui on en envoyait de Londres, que la jeune femme recevait des nouvelles de son fils.

Les souffrances du siège auraient encore resserré, si cela eût été possible, le lien qui les unissait, car les angoisses patriotiques leur avaient prouvé ce qu’ils valaient tous les deux. Pendant que Ronçay faisait bravement son devoir de soldat dans un bataillon de marche, son amie, vaillante, qui l’avait vu partir sans verser une larme, mais résolue à mourir s’il mourait, avait donné l’exemple du dévouement et du courage dans les ambulances.

C’est là enfin qu’un jour, la femme séparée du libraire de Coventry avait donné le jour à une fille, qu’elle avait appelée Blanche, en souvenir de sa sœur morte par le couvent, comme elle avait appelé Robert son fils, en mémoire de son frère mort par le suicide. Mais elle avait dû se résigner à ne pas déclarer cette enfant sous son nom, puisque c’eût été provoquer de la part de son mari le scandale d’un désaveu de paternité ; et Gilbert ne l’avait pas non plus reconnu, pour suivre le conseil de Me Mansart.

La reconnaissance d’un enfant adultérin étant interdite par la loi et cet acte ne donnant d’ailleurs à tout enfant qu’un état civil irrégulier qui limite ses droits d’héritier, le vieil avocat avait pensé qu’il était préférable de déclarer la fille d’Éva avec cette mention : Père et mère inconnus. M. Ronçay pourrait ainsi l’adopter un jour, c’est-à-dire lui créer la situation complète d’un enfant légitime.

En attendant, il s’était contenté d’en être le parrain. Mme Bertin en avait été la marraine.

Tout d’abord, après la guerre, le faux ménage avait vécu dans un isolement relatif, ne recevant que quelques intimes, le docteur Bernel entre autres, tout naturellement ; puis ses relations s’étaient étendues peu à peu, et à l’époque où nous le retrouvons, l’atelier du boulevard des Invalides était devenu ce qu’avait été celui de la rue d’Assas, c’est-à-dire un centre de réunion d’artistes et de littérateurs, un salon spirituel et gai, dont la fille du publiciste faisait les honneurs avec un tact parfait, n’affichant ni une pruderie ridicule ni une réserve qui n’eût donné le change à personne, et sachant aussi se garer d’un sans-gêne compromettant.

Aucun des habitués de la maison n’ignorait sa liaison avec Gilbert, mais ils évitaient avec soin d’y faire la moindre allusion, et tous, même les plus familiers d’entre eux, ne témoignaient que respect et affection à celle qu’on ne nommait jamais que Mlle de Tiessant.

Ronçay était donc parfaitement heureux. Passionnément épris de l’art, il ambitionnait de devenir célèbre plutôt encore pour celle qu’il adorait que pour lui-même. Lorsque son amie était là, près de lui, brodant, lisant, ou interprétant avec son âme d’artiste quelque page de Beethoven ou de Chopin, le sculpteur suspendait fréquemment son travail et, les mains barbouillées de terre glaise, il courait à elle, pour l’embrasser et la remercier à genoux du bonheur qu’il lui devait.

Souvent, sur la grande peau d’ours qui recouvrait le parquet, dans un des angles de l’atelier, où la place d’honneur était occupée par la « Vierge des Flots », que Gilbert avait exécutée en marbre, mais dont il ne voulait pas se séparer, c’étaient des parties sans fin entre Blanche et Pierre.

Le doux et brave Africain s’était fait bonne d’enfant depuis que Jeanne avait été élevée à la dignité de femme de chambre, car la jeune Bretonne était restée au service d’Éva après le départ de Robert, et il retournait avec joie à l’esclavage en faveur de ce petit être blanc et rose, que ses grosses mains noires berçaient aussi délicatement que l’aurait fait la mère la plus attentive.

De temps en temps, l’atelier devenait aussi une salle de spectacle ; on y jouait la comédie, — c’était déjà la mode à cette époque, — et dans ces représentations intimes auxquelles des acteurs de premier ordre donnaient parfois leur concours, Mme Noblet faisait preuve d’étonnantes dispositions pour le théâtre.

Sa diction était excellente, sa voix bien timbrée, et elle disait juste, comme les artistes qui sont musiciens et savent chanter. De plus, la rampe donnait à sa beauté un éclat nouveau et elle paraissait vraiment animée du feu sacré.

— Quel dommage que votre père ne vous ait pas fait entrer au Conservatoire, lui dit, un jour qu’elle avait joué à ravir un proverbe de Musset, le directeur de l’une de nos premières scènes de genre ; vous seriez aujourd’hui l’une des meilleures comédiennes de Paris !

— Oh ! vous exagérez bien un peu, répondit-elle en riant ; mais ce dont je suis certaine, c’est que M. de Tiessant m’aurait crue damnée si j’étais montée sur les planches. Il aurait préféré me voir morte !

— Comment ! lui, un romancier, un auteur dramatique !

— Mais un père impitoyable, j’en sais quelque chose !

— Ah ! c’est vrai, je vous demande pardon !

La jeune femme secoua la tête, comme pour en chasser le douloureux souvenir que le nom seul de M. de Tiessant y avait ramené, et elle reprit bien vite, avec enthousiasme :

— C’est cependant bien beau d’avoir du talent, d’éveiller dans l’âme d’autrui les sentiments qui agitent votre âme, de faire pleurer, d’être applaudie ; et aussi enfin, d’être quelque chose par soi-même ! Tenez, ici, ce n’est rien ; tous nos amis sont indulgents, et quand ils me crient : bravo ! je sais bien qu’il y a là, de leur part, beaucoup de galanterie. Eh bien ! c’est égal, je n’en ressens pas moins une vive émotion, un peu d’orgueil, et vrai ! je crois par moment que c’est arrivé, pour me servir d’une expression du langage à la mode ! Ah ! folle que je suis ! Est-ce que j’aurais pu supporter cette vie fiévreuse ! Est-ce que surtout j’y aurais jamais trouvé ça… et ça !

D’un geste charmant, elle montrait à son interlocuteur, d’un côté Gilbert qui lui souriait, et de l’autre Blanche qui lui envoyait des baisers.

Certes, déjà, de nouveau, Éva avait oublié son père. Hélas ! il n’en était pas de même de M. de Tiessant ; il n’avait pas, lui, oublié sa fille, ou plutôt il s’en était tout à coup souvenu, en rentrant en France, après un long voyage.

Il avait alors voulu savoir où elle était, comment elle vivait, et en apprenant qu’elle n’habitait pas chez Mme Bertin, ainsi qu’il l’avait toujours supposé, mais avec M. Ronçay, son amant, qui l’avait rendue mère, il était allé à Londres, pour sommer son gendre de mettre fin aux désordres honteux de celle qui, bien que repoussée par son mari, n’en était pas moins soumise à l’autorité conjugale et au devoir de la fidélité.

Car c’est là, en effet, la situation monstrueuse que le Code Napoléon fait à la femme séparée de corps. L’époux ne lui doit plus aucune protection et elle continue, elle, à être enchaînée. Elle ne peut rien sans l’autorisation de son mari, ni acheter, ni vendre, ni accepter un héritage, ni tester. Pendant qu’il vit à sa guise, lui, le seigneur et maître, car aucun magistrat de l’ordre judiciaire ne se donnerait le ridicule de constater ses écarts, il a toujours le droit de poursuivre sa femme pour adultère et de la faire condamner à la prison, au nom de la morale.

Ce n’était pas toutefois au nom seul de cette morale outragée que M. de Tiessant avait fait cette démarche auprès de M. Noblet ; c’était surtout parce qu’il devait se réinstaller à Paris, où l’irrégularité de l’existence de sa fille serait une humiliation incessante pour lui, et aussi, il le craignait, un obstacle à la réalisation de ses projets.

En se souvenant de l’obéissance passive de son gendre, deux années auparavant, le pamphlétaire était parti convaincu qu’il en serait encore de même. Il s’était trompé du tout au tout.

Redevenu l’homme flegmatique d’autrefois, le libraire de Coventry s’estimait heureux d’avoir retrouvé le calme. Ses affaires prospéraient, son fils se portait à merveille ; cela lui suffisait. Il ne se rappelait le passé que pour regretter la cruauté dont il avait usé envers sa femme, et il regrettait peut-être sa femme elle-même, car, lorsque le sang-froid lui était revenu, il avait douté de sa culpabilité. Il tenait beaucoup, par conséquent, à ne pas recommencer la lutte.

Il reçut donc fort mal les plaintes de M. de Tiessant. Celui-ci eut beau s’aider de toute son éloquence, prononcer un véritable réquisitoire contre l’épouse cyniquement adultère une seconde fois, tenter de faire vibrer dans l’âme de M. Noblet la rancune, la jalousie, le respect de son nom, il n’en obtint rien et fut forcé de partir sans armes contre celle qui ne demandait à son père que de l’oublier tout à fait.

Le lendemain du retour du publiciste à Paris, Éva eut la triste preuve qu’il en était autrement, car la poste lui apporta ces horribles lignes :


« La première chose que j’apprends en revenant en France, c’est que, loin de te repentir de tes premières fautes, tu affiches publiquement les relations coupables qui t’ont valu la honte d’une condamnation et l’emprisonnement.

« Que tu en sois arrivée là par passion, c’est affaire de conscience pour toi ; mais que tu vives à la charge d’un amant, toi qui es jeune et forte, pouvant demander des moyens d’existence au travail, grâce à l’éducation que je t’ai fait donner, voilà qui est incompatible avec ton orgueil et le peu de respect de toi-même qui devrait te rester au milieu de ton abaissement.

« Fille ingrate, épouse adultère, femme entretenue, rien ne manque à ta chute ! Le couvent était le seul asile qui te fût ouvert. Tu lui as préféré le concubinage, sans être arrêtée par la mémoire de ta mère et de ta sœur qui prient pour toi !

« Jusqu’où descendras-tu ? Dieu le sait, mais tu auras en lui un juge plus inflexible encore que ceux qui déjà t’ont flétrie !

« Réfléchis, rentre en toi-même, et tu ne retarderas pas d’une seconde pour jeter loin de toi ce manteau d’ignominie dans lequel tu nous enveloppes tous, ton mari, ton père et ton fils.

« Louis de Tiessant. »


L’effet que produisit cette lettre sur Éva fut d’autant plus affreux qu’elle s’attendait moins à la recevoir, puisqu’elle croyait son père à l’étranger. Ce fut pour elle un véritable coup de foudre.

Après avoir successivement pensé qu’elle avait mal lu, que cette épouvantable épître était l’œuvre d’un faussaire, ou que M. de Tiessant était fou, elle eut le courage de la relire sans en passer une phrase, un seul mot, n’hésitant plus à saisir le sens des reproches et des outrages qui lui étaient adressés ; et cela fait, des larmes de colère dans les yeux, des sanglots d’indignation dans la voix, elle s’écria :

— Je suis donc irrémédiablement condamnée au malheur ! J’étais bien heureuse cependant. Ah ! oui, trop heureuse !

Et la tête entre ses mains qu’inondaient ses pleurs, elle se mit à songer.

Heureusement encore qu’Éva était seule, car certainement, dans son premier mouvement de douleur, elle eût montré ces lignes à Gilbert, et il est aisé de comprendre ce qui serait arrivé. Rien n’aurait pu calmer et arrêter le créole ; il se serait mis à la recherche de cet homme qui retrouvait tout son fiel de pamphlétaire pour accabler sa fille, et il y aurait entre eux quelque scène violente, qui ne se serait terminée que sur le terrain.

À cette pensée qui lui vint bientôt et la fit trembler d’effroi, la nièce de Mme Bertin résolut de ne rien dire à son amant, mais elle résolut en même temps d’apporter dans son existence des changements qui ne permettraient plus à son père ni à personne de lui jeter à la face certains outrages.

Oh ! de son amour pour Gilbert, de s’être donnée à lui et qu’on la nommât sa maîtresse, elle n’en rougissait pas ! Ces choses, on pouvait les lui dire bien haut ; elle en ressentait même de l’orgueil. Mais M. de Tiessant avait raison : quand on était, comme elle, jeune, forte, instruite, ce n’était pas de sa beauté qu’il fallait vivre, auprès d’un homme auquel vos soins de chaque instant n’étaient pas nécessaire, mais d’un travail honnête, qui vous laissât indépendante et vous permît de marcher fièrement.

Et certes, cependant, tout ce qui touchait à la question d’argent entre elle et Ronçay était traité par celui-ci avec la délicatesse que les hommes bien élevés et aimants savent y apporter. Éva dirigeait la maison, réglait avec les domestiques, payait les fournisseurs, et son ami ne permettait pas qu’elle lui rendît des comptes, trouvant incroyable qu’elle arrivât à dépenser si peu.

Quant à ce qui concernait son entretien particulier, Mlle de Tiessant n’avait jamais le temps de désirer : Gilbert, grâce à la complicité de Jeanne, savait toujours par avance ce dont elle avait besoin, et Mme Bertin faisait à chaque instant des cadeaux à celle qu’elle considérait comme son unique héritière.

Tout se passait donc, dans cet ordre d’idées, sans que rien pût éveiller les susceptibilités de la jeune femme. De plus, l’élévation même de son cœur ne lui permettait pas la pensée que partager la fortune de celui qu’elle aimait pût être un abaissement. Si même cette pensée lui fût venue, elle l’eût repoussée avec mépris, comme indigne de Ronçay et d’elle-même.

Mais cette pensée troublante, qui l’avait conduite à un retour sur elle-même et modifiait sa façon d’apprécier sa situation, lui était suggérée par son père ; d’autres pouvaient avoir aussi cette opinion, et peut-être même s’étaient-ils déjà exprimés à son égard dans des termes aussi blessants que ceux dont il se servait, lui, avec sa fille. Il ne fallait pas que cela durât ; il ne fallait pas qu’on pût l’insulter de nouveau et souiller son amour d’un soupçon de vénalité ! Oui, elle se ferait une carrière, qui la rendrait indépendante, et alors elle serait forte contre tous et contre tout.

Or, cette carrière, elle lui était tout indiquée, puisqu’on lui affirmait qu’elle avait de si grandes dispositions pour le théâtre, et elle sentait que cela était vrai.

Au lieu de jouer la comédie pour quelques intimes et pour se distraire, elle la jouerait devant le public, pour se faire une situation. Peut-être serait-elle un jour, en effet, une grande artiste comme on le lui avait prédit. Gilbert certes ne l’aimerait pas moins ! Ainsi que lui, elle deviendrait célèbre, et il serait fier d’elle, comme elle était, elle, fière de lui.

Il n’y avait qu’une difficulté à l’exécution de ce projet, c’était d’y faire consentir son ami. Aussi préférait-elle ne pas lui en parler, momentanément. Plus tard, elle verrait comment s’y prendre. En attendant, elle allait se mettre au travail sans perdre un seul jour.

Ce parti bien arrêté, Mlle de Tiessant se sentit contente d’elle-même ; elle remit à un autre moment pour dresser son plan de campagne et descendit à l’atelier, où elle entra le visage si calme et un si joli sourire aux lèvres que le sculpteur, en baisant longuement ses beaux yeux, ne se douta pas un instant qu’ils venaient de verser des larmes.

Le lendemain dans la matinée, Éva courut communiquer à sa tante la lettre de son père, et comme l’excellente femme, indignée, traitait son beau-frère de misérable, de bourreau, d’hypocrite, sa nièce l’interrompit pour lui dire :

— Personne ne connaît M. de Tiessant mieux que moi, mais je ne m’imaginais pas qu’il irait jusqu’à m’écrire de telles choses. Cependant je ne lui répondrai pas ; car, sur certains points, il n’a tort que dans la forme, je dois le reconnaître.

— Tu es folle !

— Non ; au contraire, toute la raison m’est revenue. Je ne suis pas la femme légitime de M. Ronçay, je ne dois donc pas être à sa charge. J’ai le devoir impérieux de me créer une position qui me permettra de ne pas rougir plus tard devant mes enfants.

— Sans doute, peut-être ! Mais quels sont tes projets ?

— Je vais entrer au théâtre.

— Entrer au théâtre ! Dans quel théâtre ? Pourquoi faire ?

La brave veuve ne saisissait pas.

— Je veux étudier pour devenir comédienne.

— Comédienne, toi ! Eh bien ! c’est pour le coup que ton affreux père te maudira et t’écrira des abominations.

— Je ne le crois pas ! Du reste, je suis décidée à ne plus jamais ouvrir ses lettres.

— Ah ! quant à ça, tu feras joliment bien !

— Écoute-moi attentivement, car rien ne m’est possible sans toi. Tu comprends qu’il faut que M. Ronçay ne sache rien, du moins pendant quelque temps. Je ne puis donc prendre des leçons à la maison. Je viendrai les recevoir ici, ou j’irai chez le professeur que j’aurai choisi. Je dirai que je viens te tenir compagnie. Tu seras souffrante, ton médecin t’aura condamnée à garder la chambre. Justement voici l’hiver, cela semblera tout naturel, et tu penses bien que ce n’est pas Gilbert qui trouvera mauvais que je te rende de longues visites ; il a toujours pour toi tant de respect et d’affection ! J’aurai ainsi toute la liberté nécessaire, et lorsque le moment sera venu, lorsque je serai sûre de moi, j’avouerai la vérité au père de Blanche.

— Et s’il s’oppose à ce que tu te fasses comédienne ?

— Je lui parlerai de telle sorte qu’il ne s’y opposera pas. De plus, j’ai des amis qui plaideront ma cause, le docteur Bernel, le premier, et tous ceux qui s’étonnent que je ne mette pas à profit les dispositions qu’on me reconnaît. Qui sait même si parfois on ne m’a pas complimentée sur ces dispositions-là dans le seul but de me faire comprendre ce que mon père m’a si cruellement jeté au visage ?

— Oh ! ce n’est pas possible !

— Voyons, ma bonne tante, est-ce que ce n’est pas mon devoir d’agir comme je veux le faire ? Est-ce que je puis être une femme… comme me l’écrit M. de Tiessant ? Ah ! si je n’étais pas jeune et bien portante, si j’avais autour de moi des enfants auxquels mes soins fussent nécessaires, si j’étais utile à M. Ronçay, certes, il en serait tout autrement, et je t’assure que je n’éprouverais aucune humiliation à considérer sa fortune comme mienne. Je ne lui ferais pas l’outrage de compter ce qu’il me donnerait. Je jugerais qu’il n’y a entre nous qu’un échange de protection et de tendresse, qu’une communauté d’existence où chacun apporte tout ce qu’il a. Mais il n’en est pas ainsi, et…

— Alors, viens ici, chez moi, avec ta fille.

— Tu sais bien que ce n’est pas possible ! Avec cela que je ne t’ai pas déjà causé assez de tourments ! Sans compter que si je venais demeurer ici mon père ne manquerait pas de t’accuser d’approuver ma conduite. De plus, si je quittais le boulevard des Invalides, je ne pourrais emmener Blanche, qui, légalement, ne m’appartient pas et dont je n’ai pas le droit de priver son père. Pour ne pas me séparer de ma fille, il faut que je vive où elle vit !… Enfin, vois-tu, j’aime toujours Gilbert de toute mon âme, je l’aime plus encore qu’au premier jour, et si je devais cesser cette vie commune qu’il m’a faite si heureuse, j’en mourrais.

— Eh bien ! soit, agis à ta guise, dispose de moi.

L’excellente femme ne résistait plus. Dans sa naïve probité, elle trouvait sans doute que ce que désirait faire sa nièce était digne et courageux. Elle entra par conséquent dans toutes les combinaisons de nature à lui faciliter l’exécution de son projet, et grâce à la complicité de sa tante, grâce aussi à la confiance absolue, aveugle et bien légitime d’ailleurs que son amant avait en elle, Éva s’organisa tout de suite de façon à marcher rapidement vers le but qu’elle voulait atteindre.

Il s’agissait d’abord de choisir un professeur, non pas un professeur comme il y en avait déjà tant à cette époque, et qui sont si nombreux aujourd’hui que toutes les filles veulent monter sur les planches, simplement pour se faire coter plus cher dans le monde de la galanterie, mais un professeur sérieux et qui s’intéressât à elle.

Mlle de Tiessant eut la bonne fortune de le trouver dans l’un des plus célèbres comédiens du Théâtre-Français, qu’elle avait connu jadis rue de Lille, chez son père.

Le grand artiste, qui se souvenait d’elle et savait, ainsi que tout Paris, par quelles épreuves elle avait passé, la reçut à merveille. Quand elle lui eut fait part de ses intentions, non seulement il lui offrit gracieusement ses bons offices, mais il lui promit aussi le secret le plus absolu ; et comme il reconnut peu de temps après qu’il avait affaire à une élève intelligente, tenace et remarquablement douée, il mit tant d’amour-propre à développer ses dons naturels que, moins de trois mois plus tard, Éva se rendait compte elle-même des progrès qu’elle faisait chaque jour.

Alors, afin de s’accoutumer au public et à la rampe, ce qu’elle ne pouvait faire en montant sur un de ces théâtres privés où les maîtres exercent leurs élèves, car elle craignait que quelque indiscrétion ne fût commise, elle rendit plus fréquentes les soirées dramatiques dans l’atelier du boulevard des Invalides. On y éleva une véritable petite scène ; on y joua des proverbes, des pièces en un acte, et bientôt il ne fut question dans le monde artistique que du talent de comédienne de Mlle de Tiessant.

Gilbert lui-même en fut si frappé, un soir qu’Éva avait été un adorable Zanetto dans le Passant, qu’il lui dit en riant :

— Quel feu, quelle diction, quelle sûreté ! On croirait que tu sors du Conservatoire… avec un premier prix. Cela commence à m’inquiéter un peu. Tu ne vas pas au moins te prendre de passion pour le théâtre ?

— Eh ! si je devais devenir une grande actrice, est-ce que cela te déplairait à ce point-là ?

— J’en éprouverais un immense chagrin et je maudirais ton talent, voilà tout ! Mon amour est fait d’égoïsme, je l’avoue ; je te veux pour moi tout seul ! Mais je suis fou ! Pardonne-moi. Ah ! c’est que vraiment tu m’as fait peur !

Heureusement que le docteur Bernel, qui voulait lui aussi complimenter Zanetto, l’interrompit, car la jeune femme était à ce point émue des paroles de son amant qu’elle n’aurait pu lui répondre sans se trahir.

Mais si Éva échappait pour cette fois à une explication, il ne lui était pas bien difficile de tirer de cette petite scène intime la déduction que, le moment venu, les choses ne marcheraient pas toutes seules. Or cela la préoccupait beaucoup, d’abord parce qu’elle ne craignait rien tant que de déplaire à Gilbert, et ensuite parce qu’elle sentait que ce ne serait pas sans un très vif regret qu’elle renoncerait au théâtre.

L’assurance qu’on ne cessait de lui donner de l’avenir brillant qui l’attendait commençait à la griser. Il y avait en elle un peu de l’ambition et de l’orgueil de son père ; en sorte que ce n’était plus seulement par dignité qu’elle aspirait à se faire une grande situation artistique, mais aussi, sans qu’elle s’en doutât, inconsciemment, parce que l’amour de la gloire s’éveillait en elle.

La nièce de Mme Bertin se demandait donc avec inquiétude comment elle parviendrait à sortir de cette impasse ; mais comme les beaux jours étaient arrivés et qu’elle ne devait débuter qu’au commencement de l’hiver, elle garda le silence, poursuivit secrètement ses études, et quand le moment de quitter Paris pour le bord de la mer fut venu, elle se contenta d’emporter ses auteurs favoris, remettant à l’époque de son retour pour prendre une décision.

Lorsque Ronçay et Mlle de Tiessant avaient organisé leur existence, ils avaient décidé qu’ils passeraient tous les ans deux mois sur une plage quelconque, pourvu qu’elle ne fût pas mondaine.

L’année précédente, ils étaient allés à Cayeux, dont la clientèle se composait alors en grande partie d’artistes ; mais cette côte de galets et de sable, monotone, aride, sans falaises ni pittoresque, ne les avaient pas séduits. Ils se dirigèrent cette fois vers la Bretagne qu’ils ne connaissaient ni l’un ni l’autre.

Il était convenu qu’ils s’en iraient, sans but arrêté, à la découverte, jusqu’à ce qu’ils eussent rencontré un endroit tout à fait à leur gré. Éva le désirait isolé, plein de légendes. Blanche, qui allait avoir deux ans, était du voyage, ainsi que Pierre et Jeanne.

Les touristes parisiens s’en furent d’abord tout droit à Saint-Malo, et, de là, par le bateau à vapeur, à Dinard, où ils se procurèrent un grand landau dans lequel ils commencèrent à suivre la côte à petites journées.

Ils s’arrêtaient dans les moindres hameaux, trouvaient un charme infini dans l’hospitalité qu’ils recevaient chez de pauvres pêcheurs, et, pour rejoindre le rivage, dont de profondes déchirures, des gorges et des torrents sans ponts les avaient éloignés, ils traversaient parfois des landes nues, des plateaux pelés, des terres en friche, couvertes de broussailles et d’ajoncs, des sortes de déserts enfin, qui leur faisaient paraître plus grandiose encore le spectacle de l’Océan lorsque, de nouveau, il leur était donné.

Ils passèrent ainsi par Saint-Enogat, Saint-Lunaire, Loncieux, Trégon et une foule de petites localités dont la spéculation ne s’était pas encore emparée pour les transformer en stations balnéaires ; puis ils gagnèrent, par Matignon, la baie de la Frenay et arrivèrent enfin un soir au-dessus d’Erquy, à Plouenec, petit village dont les maisons se groupaient sur une grève en miniature, à l’abri de l’une des gigantesques falaises, coupées à pic, du promontoire qui se termine par le cap Fréhel.

La maîtresse de Gilbert ne pouvait espérer plus complète réalisation de son rêve ; nulle part, elle n’aurait trouvé côte plus sauvage, plus inconnue, plus au bout du monde, plus déchirée par les incessantes tempêtes.

Ce n’étaient, aussi loin que pouvaient s’étendre ses regards, que rochers ébranlés par les flots, récifs émergeant de la mer en formes fantastiques, gouffres et tourbillons vertigineux, au-dessus desquels volaient des myriades d’oiseaux aux larges envergures.

Éva supplia Ronçay de ne pas aller plus loin ; il y consentit volontiers. Lui aussi était un poète. Plouenec lui plaisait. Il ne s’agissait que de pouvoir s’y installer à peu près. Ils eurent la chance d’y réussir mieux qu’ils ne devaient le supposer.

Un riche marchand de toiles de Lamballe avait fait construire à mi-côte, au-dessus du village, une espèce de chalet dont il s’était dégoûté bien vite et qui était à louer. Gilbert s’entendit le jour même avec le représentant du propriétaire, un ancien pilote qui était maire du pays, et le lendemain, après une nuit passée à l’auberge, les voyageurs prirent possession de la Folie-Lainé.

Élevée sur le bord du chemin vicinal qui grimpait en serpentant la colline pour redescendre ensuite vers Erquy, adossée à un petit bois de sapins, dont l’éternel feuillage résistait aux vents du Nord, et précédée d’une terrasse d’où les yeux embrassaient un horizon sans bornes, la maison était en très bon état.

Il suffit de huit jours à Mlle de Tiessant pour en faire, avec l’aide d’un tapissier de Lamballe, une habitation confortable, et bientôt, là, loin du docteur Bernel, dont la froide, raison et le scepticisme les maintenaient à peu près dans la réalité des choses, les deux amants commencèrent une existence nouvelle, qui allait, malheureusement pour leur bonheur, les transformer tous deux.

À Paris, Éva était une compagne d’intérieur ; condamnée par sa situation même à ne sortir que fort rarement avec Gilbert, elle était restée pour lui la femme du foyer que le mariage avait faite en faveur de M. Noblet. Il ne connaissait que sa beauté, sa douceur, sa résignation, le charme de son esprit, la pureté de son cœur. Il était loin de se douter, quelques preuves d’énergie qu’elle eût données dans sa lutte contre son père, qu’il y eût en elle une seconde créature qu’il ignorait. Aussi marcha-t-il rapidement de surprise en surprise.

Dans cette atmosphère de liberté où elle respirait à l’aise, allait et venait à son gré ; sous l’influence des brises vivifiantes du large, dans le spectacle de cette immensité vivante de l’Océan, Mlle de Tiessant se réveillait en quelque sorte de son sommeil de cinq années pour retrouver ses aspirations viriles de jeune fille, pour se reprendre à aimer les exercices violents et sains qui avaient fait partie de son éducation et que l’exil de son père avait interrompus. La femme surgissait brusquement en elle.

La première fois qu’en compagnie de Ronçay elle se jeta à l’eau, il poussa un cri d’effroi en la voyant disparaître sous les lames, puis il l’admira dans sa grâce vigoureuse à lutter contre les flots ; et le jour suivant, lorsque sur la grève, à la marée basse, elle lança son cheval au galop, solide sur sa selle, intrépide, calme, domptant sa monture de sa petite main nerveuse, il sentit que des sentiments tout nouveaux s’agitaient en lui. La timide enfant qu’il avait protégée, puis aimée d’une affection dévouée, sans partage, à laquelle enfin il avait donné tout son cœur, disparaissait pour faire place à un être troublant pour qui le mot tendresse semblait ne plus suffire !

Comme tous les créoles, Gilbert était excellent cavalier et adorait la mer. Éva ne pouvait donc avoir un compagnon qui partageât mieux ses goûts. Bientôt ce ne fut plus pour eux que courses folles à travers le pays, excursions, au large par tous les temps, au milieu des écueils, pendant que Blanche, adorée des bonnes gens de Plouenec, jouait sur le sable du rivage ou sous les sapins, surveillée par Jeanne et par Pierre.

Mais de cette existence active, fiévreuse, dévorante qui faisait courir plus ardent et plus généreux le sang dans leurs veines, il résulta peu à peu une modification tout à la fois physiologique et psychologique dans les sentiments qui unissaient Éva et Gilbert.

Né dans la douleur et les larmes ; fait, chez l’un, de protection accordée, de sensations toutes morales, de dévouement chevaleresque, d’admiration d’artiste pour le beau ; fait, chez l’autre, de reconnaissance, de besoin d’avoir un cœur auquel donner son cœur, d’enthousiasme pour la noblesse de l’âme, leur amour avait toujours vécu un peu d’idéal. Or, soudain, descendant du cerveau, quittant les sphères où l’autre de Platon demeure esclave, cet amour jusque-là si complet, mais si calme, devenait une de ces passions folles, aveugles, dont les ivresses entraînent à leur suite, fatalement, les angoisses qui tuent.

Ils s’en doutaient aussi peu l’un que l’autre, se laissant vivre au gré de leur fantaisie, heureux et forts, aspirant à pleins poumons les effluves salins et à pleines lèvres les baisers.

Parfois, cependant, la nervosité et l’exaltation de son amie inquiétaient Ronçay. Un jour, il en fut réellement effrayé et rentra un peu en lui-même.

Ce jour-là, il avait fait une chaleur étouffante, le soleil s’était couché, immense globe de feu, derrière des nuages de sang ; le ciel était couvert, la brise se faisait variable, violente, par rafales ; la mer laissait entendre au loin des grondements de sinistre augure ; mais les deux amants n’en avaient pas moins suivi la côte en se dirigeant vers le cap Fréhel, l’une de leurs promenades favorites, surtout lorsque le temps menaçait.

Ils venaient d’atteindre l’extrémité de la pointe quand l’orage éclata dans toute sa fureur. De là, ils avaient, se déroulant devant, eux, le plus effrayant, mais aussi le plus grandiose des spectacles que puissent offrir les éléments déchaînés.

Le vent soufflait en tempête ; l’Océan battait de ses béliers mouvants la falaise, qui tremblait sur ses assises cyclopéennes ; les vagues phosphorescentes brisaient en hurlant contre les innombrables récifs dont la marée basse laissait à découvert les arêtes dentelées ; à la lueur des éclairs, on apercevait par intermittences, à l’ouest, à l’horizon incendié, l’île Bréhat, comme un gigantesque vaisseau à l’ancre. Il semblait même qu’on entendît, se mêlant aux grondements de la foudre, l’aspiration mugissante du Paon, son abîme insondable.

Étroitement serrés l’un près de l’autre, enveloppés dans un seul manteau, blottis contre la tour dont le phare envoyait, de trente secondes en trente secondes, ses rayons sauveurs sur cette immensité d’écueils, Éva et Gilbert étaient là depuis longtemps, sans prononcer une parole, tout au tableau fantastique de la nature en furie, quand soudain, se jetant au cou de son bien-aimé, Mlle de Tiessant s’écria avec un inexprimable accent de passion et de mysticisme :

— Que c’est beau ! Que Dieu est grand ! C’est ici que je voudrais dormir pour toujours quand la mort nous aura séparés. Promets-moi de m’y faire transporter !

Et elle ferma les yeux comme si elle allait rendre l’âme.

Alors Ronçay, épouvanté, la prit dans ses bras, la ranima de son haleine et, trébuchant sur les rochers, aveuglé par les éclairs, luttant contre les colères de l’ouragan qui paraissait vouloir lui enlever son précieux fardeau, il l’emporta jusqu’à la Folie-Lainé, où Jeanne et Pierre étaient dans une inquiétude horrible.

Bientôt Éva revint à elle, et ce petit événement n’eut pas de suite. Le lendemain, elle fut la première à rire de cette crise nerveuse qu’elle n’avait pas su vaincre ; mais Gilbert n’en demeura pas moins fort ému. Il comprit que cette existence qu’ils menaient à Plouenec pouvait devenir dangereuse pour sa maîtresse, et comme, d’ailleurs, ils étaient au bord de la mer depuis deux mois, ils firent leurs préparatifs de départ.

Huit jours après, ils étaient de retour à Paris.

À peine réinstallée au boulevard des Invalides, à la grande joie de Mme Bertin, que l’absence de sa nièce et de sa fillette avait laissée bien seule, Mlle de Tiessant revint à ses projets de théâtre. Les ivresses de son séjour à Plouenec n’avaient pas modifié ses idées, bien au contraire. C’était en quelque sorte en raison même de son amour croissant pour Ronçay qu’elle tenait encore davantage à se créer une situation indépendante.

Elle vit d’abord son professeur et le directeur de l’Odéon, et quand tout fut convenu avec eux pour ses débuts, qui devaient avoir lieu dans le répertoire classique, en attendant, ce qui ne tarderait pas, qu’un auteur lui confiât une création importante, elle se décida, n’osant aborder brusquement la question avec son amant, à faire part de ses projets au docteur Bernel. Elle savait quelle influence il avait sur son ami et elle espérait bien s’en faire un auxiliaire.

Dans ce but, un matin que Raymond était venu pour serrer la main de Gilbert, Éva le pria de monter dans son appartement, sous le prétexte de voir Blanche, qui était un peu souffrante, et là, après lui avoir communiqué la lettre de M. de Tiessant, dont les grossièretés ne provoquèrent qu’un mouvement de dégoût de la part du savant médecin, elle lui ouvrit complètement son cœur ; puis elle termina en ces termes :

— Ne m’approuvez-vous pas ? Ne dois-je pas à ma dignité, à mon respect même pour mon amour de le mettre à l’abri de toute suspicion honteuse ? Ne dois-je pas tenter de m’élever, pour être tout à fait digne du grand artiste de qui je veux toujours pouvoir partager la vie ?

— Peut-être avez-vous raison, répondit Bernel, qui n’était que médiocrement surpris des confidences de la jeune femme, car il pressentait depuis longtemps ce qu’on pouvait attendre de son imagination et quel feu secret couvait en elle ; oui, je comprends vos désirs, mais comme vous êtes, vous et Gilbert, mes deux grandes amitiés, permettez-moi de vous parler franchement.

— Oh ! je vous en prie !

— Eh bien ! d’abord êtes-vous absolument certaine, ma chère enfant, qu’il n’y a pas au fond de votre résolution un peu d’orgueil ?

— Soit ! mais dans la bonne acception du mot.

— Nous donnons toujours aux mots l’acception qui flatte le mieux nos idées. Enfin, je l’admets ; vous voulez être indépendante pour que Ronçay soit fier de vous et pour avoir le droit, vous, de l’aimer tête haute. Ce sont là de nobles sentiments, je le veux bien ; je doute cependant que notre ami en conclue que, pour en faire la preuve, vous devez embrasser la carrière du théâtre, c’est-à-dire un des métiers les plus atroces que puisse faire, mâle ou femelle, créature déshéritée.

— Comment l’entendez-vous ?

— Pas autrement que l’expérience ne me l’a démontré, car j’ai vécu pendant quelque temps dans ce monde-là, en qualité de docteur de l’un de nos grands théâtres parisiens. Or, pour mon propre compte, j’aimerais mieux casser des pierres le long des routes plutôt que d’être comédien. Vous ne vous doutez pas des humiliations, des déboires, des luttes de tout genre dont se compose l’existence d’un acteur. Il faut avoir l’âme chevillée dans le corps, et un æs triplex autour du cœur pour y résister. Le mieux serait encore de n’avoir ni âme, ni cœur, mais seulement l’incommensurable vanité qui permet au comédien de ne voir que le beau côté de la médaille et d’avaler sans grimace les pilules les plus amères.

« Du reste, c’est là une profession qui, comme celle d’avocat, oblitère quelque peu le sens moral. À force de plaider le faux et le vrai, il est des avocats qui arrivent parfois à ne plus distinguer nettement ce qui est bon de ce qui est mauvais, et finissent par avoir, pour le mal, des indulgences incompréhensibles. Le comédien, lui, à force de jouer avec tous les sentiments, à force d’être, sur les planches, un héros ou un chenapan, un homme d’esprit ou un imbécile, un roi ou un valet, n’est trop souvent au moral, dans la vie privée, qu’une sorte d’Arlequin qui emprunte inconsciemment à chacun des rôles qu’il a interprétés, lors même qu’il est le plus brave garçon du monde, des façons d’être, de penser et de parler selon les besoins du moment ; s’imaginant, quand cela s’accorde avec son orgueil, les circonstances et ses intentions, qu’il est Bajazet, Ruy Blas, d’Artagnan, Lauzun, Triboulet ou Robert Macaire, sans s’apercevoir qu’il n’est surtout, trop fréquemment, que M. Jourdain.

— Oh ! mon ami !

— Mais ne parlons pas des hommes qui savent encore, parfois, grâce à une force exceptionnelle de caractère et à leur talent, rester de galantes gens dans cet enfer où tout est faux, depuis les feux qu’on y allume et dont on brûle, jusqu’aux fruits qu’on y sert à table ; ne nous occupons que des femmes. Il est entendu que je ne parle pas de ces filles pour qui le théâtre n’est qu’un champ de galanterie, comme le sont pour d’autres le Bois et les courses, mais seulement des femmes qui caressent le rêve de gagner leur vie en suivant la carrière artistique.

« Eh bien ! ma chère Éva, de ces honnêtes femmes-là, une sur cent réussit à peu près à se créer une situation indépendante, les quatre-vingt-dix-neuf autres succombent à la peine, s’éparpillent en province sur des scènes de troisième ordre, ou augmentent à Paris le nombre de ces demoiselles qui ont les meilleures places aux premières représentations et se moquent, avec leur rire bête et prétentieux, des anciennes camarades de cours dont elles ne sont pas dignes de décrotter les chaussures.

— Mais, mon cher docteur, c’est effrayant, tout cela !

— Ce n’est rien encore. Je ne vous ai pas tout dit. Est-ce que vous vous imaginez qu’il suffit d’avoir du talent et d’être jeune, jolie, courageuse, pour arriver honnêtement ? Ce serait compter sans les directeurs et sans les jalousies de métier. Il y a certes, parmi les directeurs de théâtre, des hommes intelligents, lettrés, respectueux de l’art et qui sont en même temps de fort braves gens, d’une probité à l’épreuve, incapables d’une action honteuse. Ceux-là, tout le monde les connaît et les estime. Mais combien d’autres sont différents, se soucient de la littérature comme un goujon d’une pomme, et ne voient dans leurs pensionnaires que des instruments de fortune, qui doivent coûter le moins possible, afin de rapporter davantage ; instruments auxquels, lorsqu’il s’agit des femmes, ils s’imaginent même avoir le droit de tout demander, tout ! Sultans au petit pied ou plutôt au pied plat, ils ont un théâtre comme un négociant de Stamboul a un sérail, et ils exigent que les malheureuses auxquelles ils paient, quand ils les paient, des appointements ridicules, aient des toilettes irréprochables. N’est-ce pas un de ces marchands de chair humaine, directeur cependant, celui-là, d’un des plus importants théâtres de Paris, qui répondit un jour à sa propre nièce — la fillette, aujourd’hui très grande artiste, à laquelle il donnait cent francs par mois, se plaignait de ne pouvoir acheter une robe neuve : — Et les avant-scènes !

— C’est horrible !

— Oui, vous avez raison. Laissons ces turpitudes qui, d’ailleurs, ne vous menacent pas, puisque vous ne serez jamais aux prises, vous, avec ces tristes difficultés d’argent ; mais il y a autre chose encore : les déceptions d’artistes, les rivalités de coulisses, les basses jalousies. Dans ce monde-là, voyez-vous, il n’est permis d’avoir de succès que si on ne nuit pas au succès d’autrui. Un mari n’autorise pas sa femme à lui voler un applaudissement, pas plus qu’un amant ne le supporterait de sa maîtresse la plus adorée. Tout pour le public et pour la vanité ! Si vous vous imposez par votre talent, on s’incline devant vous, mais hypocritement, pour vous déchirer en arrière. Si vous êtes au contraire au second plan, on vous barre le chemin pour que vous ne puissiez atteindre le premier. Pour vous enlever un rôle ou pour vous empêcher de l’obtenir, il n’est pas de bassesse, de lâcheté, de calomnies dont vous ne serez l’objet. Plus vous paraîtrez bien élevée, plus on affectera de familiarité à votre endroit, plus on vous rendra la promiscuité répugnante. Il n’y a que le jour où il se trouve en face d’une infortune que le comédien se transforme tout à coup pour montrer les plus précieuses qualités de cœur, comme s’il voulait saisir l’occasion de dépenser toutes ses économies de sensibilité, et faire excuser les défauts inhérents à son métier et dont il souffre peut-être tout le premier ! Voilà, mon enfant, le monde dans lequel vous voulez entrer.

— Quel monde ? demanda aussitôt une voix qui fit tressaillir Mlle de Tiessant.

Ayant appris de Pierre, en rentrant à son atelier, que M. Bernel avait été emmené chez elle par la mère de Blanche, Gilbert était venu les rejoindre, et c’est en ouvrant la porte du salon, où ils étaient si complètement absorbés par leur entretien, qu’il avait entendu la dernière phrase de son ami et lui avait répondu par une question. Mais en s’apercevant de l’émotion que causait à Éva son arrivée subite, il courut à elle pour lui dire, en l’embrassant avec tendresse :

— Je t’ai fait peur et je suis indiscret ! Pardonnez-moi tous deux.

— Ma foi, bien au contraire, riposta vivement Raymond, tu arrives fort à propos.

Et comme la jeune femme le suppliait du geste de se taire, il ajouta :

— Non, il est préférable d’en finir tout de suite, puisque vous êtes résolue à mettre votre projet à exécution.

Le médecin avait bien compris que la décision de Mlle de Tiessant était irrévocable.

— Quel projet ? demanda Ronçay, dont les regards inquiets allaient alternativement de Bernel à son amie. Vous savez que vous m’intriguez beaucoup.

— Eh bien ! soit ! docteur, fit alors Éva, dites-lui tout, mais pas devant moi.

Et, se jetant dans les bras de son amant :

— Oh ! ne crains rien, poursuivit-elle, notre bonheur n’est pas menacé. Il ne s’agit que d’une nouvelle preuve d’amour que je veux, que je dois te donner !

Tout en rassurant ainsi Gilbert, elle avait pris sa tête entre ses mains pour imprimer ses lèvres sur son front ; mais avant qu’il eût même le temps de lui rendre son baiser, elle se sauva.

Le créole, qui, tout stupéfait, avait suivi sa maîtresse des yeux, se retourna vers Raymond. Celui-ci, sans attendre que son ami l’interrogeât, lui dit aussitôt :

— Mlle de Tiessant, mon cher artiste, vient de me faire la plus étrange des confidences et de soumettre à mon approbation, bien qu’elle fût décidée à s’en passer, le plus insensé des projets. Tu l’as entendue m’autoriser à parler ; j’ai doublement le devoir, par conséquent, de ne te rien cacher. Fais-moi seulement le plaisir de t’armer de calme, d’abord parce que cela t’aidera à mieux comprendre la folie généreuse de ta compagne, et ensuite parce que j’ai la conviction que si tu résistes à sa prière tu la rendras fort malheureuse.

— Parle, je t’en prie, cet exorde-là m’épouvante, fit le sculpteur, avec une émotion qu’il ne cherchait point à dissimuler.

— Oh ! il n’y a pas lieu de t’épouvanter. Bref, voici ce dont il s’agit.

Et Bernel raconta alors comment Éva, à la suite d’une lettre outrageante de son père, avait résolu de se créer une situation indépendante ; comment, logiquement, cette résolution l’avait conduite à l’idée de mettre à profit ses dispositions pour la carrière dramatique, et comment, enfin, après avoir étudié pendant près d’une année, elle était sur le point de débuter à l’Odéon, s’il ne s’y opposait pas.

— Ainsi, dit Gilbert avec un véritable désespoir, lorsque le docteur eut terminé, M. de Tiessant est venu poursuivre sa fille jusque chez moi, et la chère enfant n’a pas eu le courage de repousser avec mépris ses monstrueuses accusations ; elle s’est laissé toucher par l’appel hypocrite de son père à l’orgueil, à la morale, à la religion ; et le résultat de tout cela, c’est qu’elle veut se faire comédienne ! Je ne vois pas vraiment ce que l’orgueil de M. de Tiessant, la morale et la religion y gagneront !

— Tu penses bien que le père de ton amie n’a pas supposé un instant qu’elle songerait à entrer au théâtre ; son but unique était de l’amener à se séparer de toi. Or tu sais bien que s’il avait parlé seulement au nom de la morale et de la religion, sa fille, si croyante qu’elle soit, ne l’aurait pas écouté. Mais, orgueilleux, il l’a prise par l’orgueil, et malheureusement il a frappé juste, si juste qu’aujourd’hui, précisément parce qu’elle t’aime plus que jamais, la chère folle s’imagine que sa dignité lui impose le devoir de se suffire à elle-même, de tenter d’y arriver tout au moins.

— Mais c’est absurde ! Ah ! que cet homme soit maudit !

— De plus, vois-tu, car il faut bien que je te dise tout, ce premier mouvement d’orgueil en a provoqué chez Éva un second, plus noble celui-là, parce que la vanité n’y est pour rien, et bien féminin surtout : celui d’être quelque chose, de devenir quelqu’un, de se faire un nom qui la rende digne de toi, qui te rende fier d’elle.

— Ah ! la chère adorée ! Ne suffit-elle pas à mon cœur telle qu’elle est, telle que je la veux garder ? Car j’espère bien qu’elle cédera à mes conseils, qu’elle se rendra à mes prières. Elle comédienne ! mais ne lui as-tu donc pas dit ?

— Je lui ai dit ce que tu n’aurais pu lui dire toi-même, et je crains fort, mon pauvre garçon que tu n’arrives pas à la convaincre. Ah ! certes, elle ne fera rien contre ta volonté, elle se soumettra à ton désir, mais j’en suis certain, elle en souffrira cruellement.

— Enfin, je tenterai du moins de la faire revenir à d’autres idées, et tiens ! je ne veux pas pour cela perdre un seul jour, un seul instant. Mon Éva cabotine ! Reviens ce soir ; j’espère que j’aurai une bonne nouvelle à te donner.

— Je le désire de tout mon cœur, cependant je n’y compte guère.

Cinq minutes après, Gilbert était seul avec Mlle de Tiessant et lui disait :

— Raymond m’a tout raconté, mais je ne veux pas croire encore que tu aies pris irrévocablement un semblable parti. Est-ce que les sottes insinuations de ton père peuvent te blesser ? Est-ce qu’il est possible que tu éprouves l’ombre d’une humiliation de la vie commune qui me rend si complètement heureux ? Est-ce que tu n’es pas en réalité ma femme bien-aimée, celle qui a le droit de tout partager avec moi ? Alors, si j’étais pauvre, tu m’aimerais davantage ?

— Non, Gilbert, puisque je t’aime de toute mon âme, mais si tu étais pauvre, je n’aurais pas les mêmes devoirs, je n’aurais pas à craindre les mêmes soupçons.

Il l’attira sur ses genoux et poursuivit :

— Les mêmes soupçons ! Mais il n’y a que les imbéciles et les méchants qui oseraient te juger si mal ! Que me fait l’opinion de ces idiots ? Sais-tu que c’est horrible de discuter entre nous ces choses-là ? Voyons, ma petite Éva, réfléchis encore ! Que deviendrai-je lorsque tu ne seras plus près de moi toute la journée ? Tu n’es pas seulement mon bonheur, tu es mon inspiration ! Je t’en conjure, renonce à tes folles idées. Oui, je sais bien, tu veux devenir une grande artiste, tout à la fois par amour et par orgueil. Comme si j’avais besoin de cela pour t’adorer !

— Non, j’en suis certaine, mais moi, j’ai l’ambition de conquérir par le travail le droit d’être toujours à toi, sans remords, sans souci de l’opinion publique ! Si tu t’opposes à l’exécution de mon projet je t’obéirai, je ne te quitterai pas, puisque, si je me séparais de toi, j’en mourrais ; mais ton amour ne me rendra pas l’estime de moi-même. Est-ce que je puis être, moi, une femme comme tant d’autres ? C’est moi qui t’en supplie, laisse-moi m’élever jusqu’à toi ! Il me semble que je t’aimerai mieux encore !

Elle couvrait son front de baisers, et lui, il ne savait plus que dire.

Ce fut pendant toute une semaine les mêmes combats, dont Ronçay ne sortait jamais vainqueur. Il avait beau appeler à son aide tous les arguments que lui suggérait sa tendresse, Mlle de Tiessant y répondait par ceux que lui fournissait son orgueil, et elle demeurait la plus forte. Enfin, un jour il lui dit :

— Il est encore autre chose à quoi tu n’as pas songé, c’est à la jalousie qui me torturera lorsque tu seras au théâtre. Alors tu ne m’appartiendras plus tout entière. Chacun aura le droit de t’admirer, de t’aimer, et en quelque sorte de te le dire par ses regards et ses applaudissements. Ta beauté ne sera plus à moi seul, elle sera un peu à tous et, dans l’enivrement du succès, tu m’oublierais souvent. C’est fatal, cela ! Pour la comédienne, même quand elle est la plus honnête des femmes, il y a de longs instants où tout disparaît devant l’amant impérieux de qui elle est l’esclave servile : le public ! Ah ! celui-là, comme il me chassera de ton cœur !

— Oh ! quel blasphème, Gilbert ! répondit Éva avec une sorte de désespoir passionné. Tu sais bien que rien ne pourra jamais se glisser dans ce cœur si plein de toi que les absents et les morts n’y ont même plus de place. Mais si tu devais conserver cette pensée, je renoncerais à toutes mes ambitions, si honteusement que dût se traîner mon existence inutile. Tu n’as qu’un ordre à donner : je resterai ta chose, ton bien, la femme que tu aimes, qui t’adore, mais aussi pour tous et pour moi-même, la fille que tu entret…

Ronçay n’eut que le temps d’arrêter, par un baiser, sur les lèvres de son amie le mot horrible qu’elle avait commencé, et, la prenant entre ses bras, il lui demanda pardon.

C’était la dernière discussion que les deux amants devaient avoir à ce sujet. Huit jours plus tard, Mlle de Tiessant signait son engagement avec l’Odéon sous le nom d’Éva Daltès, et le docteur Bernel se disait en hochant la tête :

— La malheureuse est de celles que le théâtre tue. Avant qu’il soit longtemps, j’en ai peur, elle mourra à la peine et mon pauvre Gilbert deviendra fou !


XIII

Les débuts d’Éva Daltès ne pouvaient passer inaperçus. Bien que le reportage ne fût pas à cette époque ce qu’il est aujourd’hui et que les interviews n’existassent pas, on savait néanmoins le véritable nom de la nouvelle pensionnaire de l’Odéon.

Or tout Paris littéraire et artistique se souvenait encore des procès scandaleux de Louis de Tiessant. De plus, on n’ignorait pas, grâce à la plaidoirie de Me Mansart devant le tribunal civil, le rôle odieux que le pamphlétaire avait joué dans le conflit conjugal qui s’était terminé par la condamnation de Mme Noblet, et il s’ensuivait que les haines accumulées contre lui augmentaient d’autant les sympathies générales pour sa fille, dont la faute d’ailleurs était de celles que le public appelle volontiers : péchés véniels, et qu’il excuse avec indulgence, surtout lorsque les coupables sont intéressants. Éva ne l’était-elle pas à tous égards ?

La presse annonça donc l’engagement de Mme  Daltès dans les termes les plus bienveillants, et le soir de sa première apparition, lorsqu’on la vit arriver si jolie, si élégante dans son rôle d’Angélique, de Georges Dandin, le murmure flatteur qui l’accueillit l’encouragea si bien qu’elle fut absolument charmante. Séance tenante, on la sacra comédienne et on lui prédit un brillant avenir.

Mlle de Tiessant avait eu cependant une horrible émotion, et il s’en était fallu de peu qu’elle ne se sauvât dans la coulisse. Tout d’abord, en entrant en scène, elle n’avait distingué personne, puis, l’éblouissement que cause pendant quelques instants la rampe à l’acteur s’étant dissipé, elle avait reconnu son père et M. Noblet à l’un des premiers rangs des fauteuils d’orchestre.

C’était le publiciste qui, furieux de la détermination prise par sa fille et surtout peut-être de son silence obstiné envers lui, avait entraîné son gendre à l’Odéon dans l’espoir qu’à la vue bien inattendue de son mari, la débutante, femme adultère au théâtre comme dans la vie privée, serait saisie d’une telle peur qu’elle ne pourrait plus dire un mot et se perdrait ainsi, du premier coup, dans l’esprit de ceux qui étaient venus pour la juger.

Le contraire s’était produit. Déjà la maîtresse de Ronçay n’était plus l’enfant timide et craintive que le père et l’époux avaient fait trembler si longtemps. Son séjour à Plouenec avait précipité sa transformation. C’était une femme qui commençait sa lutte pour la vie.

Après un premier moment de stupéfaction, dont on ne s’était pas même aperçu, elle avait repris courage, non seulement par orgueil, pour ne pas donner à son père la satisfaction de la voir se courber une fois de plus devant sa tyrannie, mais aussi par dignité, pour affirmer son indifférence à l’endroit du procédé odieux et lâche dont on usait envers elle et sa volonté absolue de suivre droit la route qu’elle s’était tracée, sans se laisser arrêter par aucun obstacle.

Et elle avait eu raison d’agir ainsi, car après avoir entendu Angélique lancer à Dandin, qui lui reproche de manquer à la foi jurée, ces mots que, lui, Noblet, pouvait prendre un peu pour lui : « Moi ? je ne vous l’ai point donnée de bon cœur et vous me l’avez arrachée ! M’avez-vous, avant le mariage, demandé mon consentement et si je voulais bien de vous ? » le libraire de Coventry s’était sauvé, tout honteux d’avoir cédé à son beau-père, qui, dans le but de lui persuader que c’était par cynisme que sa femme avait choisi la comédie de Molière pour ses débuts, l’avait amené au théâtre au risque de le rendre ridicule en public.

Cette nouvelle tentative d’intimidation envers sa fille ne tourna qu’à la confusion de M. de Tiessant, et elle eut de plus ce résultat heureux de lui faire comprendre, grâce aux allusions que les chroniqueurs dramatiques firent à sa présence à cette représentation, qu’il n’aurait pas l’opinion pour lui s’il ne restait pas désormais dans l’ombre en pareilles circonstances.

Éva put donc poursuivre sa carrière en toute liberté, travaillant sans relâche, ne se laissant rebuter par aucune de ces difficultés qui découragent les artistes à leurs débuts, jouant le plus souvent possible, non seulement a l’Odéon, mais partout, chez Ronçay, dans les fêtes de bienfaisance ; et elle se montra si intelligente dans les rôles qu’on lui confia pendant l’hiver, ses progrès furent si rapides, que, la saison terminée, les critiques de théâtre les plus autorisés étaient convaincus qu’il lui suffirait d’une création de quelque importance pour prendre place parmi les meilleures comédiennes de Paris.

En attendant, comme l’été était venu, Mlle de Tiessant cessa d’être Mme Daltès et reprit sa liberté, pour se sauver en Bretagne avec Gilbert, qui avait loué de nouveau la Folie-Lainé.

Ils avaient hâte de retrouver Plouenec, avec ses ouragans, ses horizons immenses, ses flots déchaînés, ses falaises abruptes et ses sauvages solitudes, où ils étaient si bien tout entiers l’un à l’autre. Ils partaient d’autant plus gaiement que Raymond leur avait promis de venir passer quelques jours auprès d’eux.

Mais c’était surtout Ronçay qui s’éloignait avec bonheur de Paris, où il menait depuis six mois, sans qu’il se fût jamais plaint, une existence atroce, car il ne parvenait pas à prendre son parti de la carrière que suivait son amie.

Pendant le jour, lorsqu’elle répétait, il n’avait pas l’énergie de se mettre au travail et passait son temps à faire sauter sur ses genoux Blanche, qui commençait à ressembler à sa mère. Le soir, pendant qu’Éva jouait, il allait et venait dans la salle et dans les coulisses, prêt à chercher querelle au spectateur indifférent ou au camarade de théâtre trop familier ; et quand la représentation était terminée et que l’adorée le rejoignait enfin dans la voiture où il l’attendait, il la saisissait entre ses bras, comme s’il craignait qu’on ne vînt la lui enlever.

Aussi fut-ce avec un véritable soupir de soulagement que le sculpteur quitta son atelier ; et le soir même, lorsque la voiture qu’ils avaient prise à Lamballe eut gravi le sommet de la côte au bas de laquelle était Plouenec, et qu’ils aperçurent la mer, Mlle de Tiessant et Gilbert la saluèrent d’un cri de joie.

Le lendemain, grâce à Pierre qui les avait précédés à la Folie-Lainé pour y tout préparer, les deux amants reprirent leur existence de l’année précédente.

Quarante-huit heures après, ils avaient de nouveau oublié Paris, et ne vivaient plus que pour eux, renouvelant leurs exploits de l’été dernier, effrayant les plus vieux marins par la témérité de leurs excursions au large, fous de grand air, d’amour et de liberté.

C’est dans cette fièvre que le docteur Bernel les surprit quelques semaines après leur installation en Bretagne, et il se demanda tout d’abord s’ils avaient bien toute leur raison ; puis il se dit qu’il se trouvait là en face d’une sorte de cas pathologique des plus curieux ; il se mit à l’étudier, tout à la fois en ami et en médecin, et bientôt il comprit que cette exaltation, ce besoin de mouvement, cette recherche d’émotions n’étaient que le fait d’une surabondance de sève et de vitalité chez ces deux êtres jeunes et passionnément épris, qui avaient été condamnés à un calme relatif pendant de longs mois.

Il n’y avait donc là rien d’inquiétant, et Raymond se contentait de plaisanter de temps en temps les deux affolés, quand un jour qu’Éva, précédant Ronçay d’une centaine de brasses, venait de regagner le rivage, après avoir fait dans la baie une de ces courses à la nage qui lui valaient l’admiration des pêcheurs, elle devint tout à coup pâle et porta la main à sa poitrine en jetant un cri de souffrance.

— Qu’avez-vous ? lui demanda Bernel, en lui offrant le bras, pendant que Jeanne lui jetait un peignoir sur ses épaules.

— Je ne sais, répondit la jeune femme ; on dirait que j’ai là comme un poids énorme. Voilà déjà plusieurs fois que j’éprouve cette espèce d’étouffement ; mais ça ne dure qu’un instant. Tenez, c’est déjà fini. Surtout pas un mot à Gilbert ! C’est curieux, je ne souffre plus du tout !

En effet, le sang était remonté à ses joues, et elle riait, en répétant :

— Je vous en prie, ne lui dites rien.

— Je vous le promets, à la condition, toutefois, que nous recauserons de cela !

— Oh ! quand vous voudrez. Chut !

Ronçay venait de sortir de l’eau à son tour et il les rejoignait en courant.

Ce fut seulement deux ou trois jours plus tard que le docteur put prendre Mlle de Tiessant à l’écart pour lui parler de cette douleur qui l’avait saisie si brusquement après le bain.

Elle lui raconta alors que déjà, à la suite d’émotions violentes, tristes ou gaies, elle avait senti sa poitrine se serrer, en même temps que son cœur semblait cesser de battre. Ce n’était que l’affaire de quelques secondes, mais pendant lesquelles une souffrance horrible, accompagnée d’angoisse, l’étreignait.

Et comme le docteur la regardait avec fixité, cherchant sans doute dans quelque expression de ses traits la confirmation de la pensée qu’il suivait, elle ajouta gaiement :

— Vous ne me croyez pas malade, j’espère bien ; vous n’allez pas m’ordonner un traitement ? D’abord je ne le suivrais pas ! Je n’ai jamais été mieux portante, ni plus heureuse !

— Eh ! sans doute, reprit vivement Raymond ; ce n’est rien et ce ne sera rien. Ce sont là des phénomènes nerveux, pas autre chose ; mais je ne vous en conseille pas moins de vous ménager un peu. Vous pouvez bien vous dispenser de vous en aller à la nage à deux ou trois milles au large et de lancer votre cheval dans un galop furieux sur la plage. Du reste, tous ces exercices violents ne valent pas mieux à Gilbert qu’à vous. Ils vous entretiennent tous les deux dans une surexcitation à laquelle vous dispose bien assez l’air de la mer. J’en ferai l’observation à Ronçay.

— Vous n’allez pas du moins l’effrayer à mon sujet ?

— Puisque vous n’avez rien ! Soyez seulement un peu plus raisonnable !

Quelques instants après, le médecin fit la même recommandation à son ami, d’un ton léger, sans paraître y attacher beaucoup d’importance ; mais quand, une semaine s’étant écoulée, il quitta la Folie-Lainé, il emportait, grâce à l’examen auquel il s’était livré en secret, la crainte que la jeune femme ne fût menacée de quelque affection des plus sérieuses.

Cependant, lorsque, vers la fin de septembre, le faux ménage rentra au boulevard des Invalides, Bernel put espérer qu’il s’était trompé : Éva n’avait pas eu de nouvelles oppressions et sa santé n’avait jamais été plus florissante.

C’était doublement heureux, car, ne voulant pas continuer à jouer le répertoire classique à l’Odéon, et n’espérant pas trouver à Paris, pour la saison d’hiver, l’engagement qu’elle ambitionnait, elle était décidée à accepter l’une des propositions qui lui étaient faites de la province et de l’étranger.

Elle n’avait précisément que l’embarras du choix : Londres, où elle ne pouvait songer à aller, à cause de son mari ; Bordeaux ou Bruxelles. Elle aurait à reprendre dans ces villes les grands succès du Théâtre-Français et du Gymnase : le Sphinx, le Supplice d’une femme, le Demi-Monde, Diane de Lys, etc.

Or, c’était son rêve de se montrer dans ces rôles qu’elle avait vu jouer, qu’elle avait tous appris, qui permettraient de la juger complètement, et la ramèneraient bien vite, si elle réussissait, et elle avait la conviction de réussir, sur une grande scène parisienne.

Après avoir consulté ses amis et les auteurs qui s’intéressaient à elle, Mlle de Tiessant choisit Bordeaux ; mais avant de rien signer, elle fit part de son projet à Ronçay, qui, à la pensée que sa maîtresse allait le quitter pendant des mois entiers, fut pris d’un véritable accès de désespoir. Elle ne parvint à le calmer un peu et n’obtint son autorisation qu’en lui disant :

— Cette séparation ne m’est pas moins douloureuse qu’à toi, mais elle est nécessaire, indispensable même, parce qu’elle mettra fin à nos épreuves. À Paris, vois-tu, je végéterais pendant des années entières. Toutes les places y sont prises par des artistes de talent ou par des femmes que leurs liaisons légitimes ou autres rendent inamovibles dans certains théâtres, dont elles ferment impitoyablement la porte aux jeunes. Il faut donc que je parvienne en quelque sorte à m’imposer par la réputation que je me ferai soit à l’étranger, soit en province. Mais comme vivre loin de toi ne serait pas vivre, si cela devait durer, je ne te demande que deux ans d’épreuve. Si dans deux ans je ne suis pas devenue ce que je veux être, si je ne suis pas engagée sur une des premières scènes de Paris, dans des conditions honorables, eh bien ! je laisserai là mes ambitions pour te revenir tout entière, sans arrière-pensée, sans remords. J’aurai fait mon devoir ; je me soumettrai à ma destinée. C’est que Dieu n’aura pas voulu que je sois autre chose qu’une femme aimée et toute à toi ! Ne me dis pas non, je t’en conjure ! D’ailleurs, tu viendras me voir souvent, et tu sais bien que, moi, d’esprit et d’âme je ne te quitterai pas un seul instant.

Elle avait enveloppé son amant de ses bras et ne le suppliait pas moins du regard que de la voix.

Gilbert, le cœur brisé, s’arma de courage et céda. Quinze jours plus tard, il installa lui-même Éva à Bordeaux dans un bel appartement sur les allées de Tourny, et après avoir assisté à son triomphe dans le Sphinx, pièce qu’elle avait choisie pour ses débuts, il revint à Paris, et commença bientôt l’existence fiévreuse à laquelle il s’était volontairement condamné pour deux années.

L’amoureux, en effet, avait espéré tout d’abord que la sagesse serait plus forte en lui que la passion et que, sûr de sa maîtresse comme il avait le droit de l’être, il s’accoutumerait à son absence, prendrait patience en recevant chaque jour de ses nouvelles, et se consolerait un peu avec l’enfant de l’éloignement de la mère.

C’était compter sans la jalousie, sentiment qu’il avait jusque-là ignoré, il est vrai, mais qui le mordit au cœur, lorsque les journaux lui apprirent les succès de beauté et de talent de celle que sa solitude exposait à toutes les tentatives galantes de ces Lovelaces de province pour qui les comédiennes sont chair à plaisir et auxquelles ils n’accordent leur protection, trop souvent indispensable, qu’en échange des complaisances qu’elles veulent bien avoir pour eux.

À partir de ce moment, le créole ne quitta plus, pour ainsi dire, le chemin de fer d’Orléans. Toutes les semaines, il prenait le train et arrivait brusquement à Bordeaux, parfois lorsque Éva était déjà au théâtre, où il lui apparaissait tout à coup, à l’orchestre, au lever du rideau, sans qu’elle s’attendît à le voir, ou dans sa loge, où elle le trouvait en sortant de scène.

Les premières fois, Mlle de Tiessant gronda un peu son amant de venir ainsi la surprendre, en jaloux soupçonneux, puis, comme elle était irréprochable, elle s’accoutuma à ces arrivées subites, et même bientôt elle en éprouva de telles émotions passionnées, qu’elle en arriva presque à en vouloir à Ronçay quand il restait trop longtemps à se faire désirer.

Trois mois s’étaient ainsi passés quand un jour que, venu par le train du soir, il s’était rendu tout droit au théâtre, Gilbert lut sur l’affiché : « Par indisposition subite de Mme Daltès, changement de spectacle. » Effrayé, il sauta en voiture et se fit conduire aux allées de Tourny, où il trouva sa maîtresse couchée et vraiment très souffrante.

Elle pouvait à peine parler. Ce fut Jeanne qui lui raconta ce qui lui était arrivé.

Cela l’avait prise à cinq heures ; elle venait de se mettre à table. Tout à coup, au moment où elle portait à sa bouche sa première cuillerée de potage, elle était restée immobile, avait ressenti à la poitrine une douleur profonde et, sans perdre connaissance, comme une suspension subite de toutes les fonctions vitales, mais cela n’avait duré que quelques minutes. Le médecin du théâtre, appelé immédiatement, avait ordonné des sinapismes, des frictions sur l’estomac, une potion calmante et il s’en était allé, en affirmant que ce n’était qu’une espèce de névralgie et, que, dans quelques heures, il n’en resterait aucune trace.

La jeune femme, en effet, ne souffrait plus ; elle n’était que très faible, mais elle eut une nuit excellente. Le lendemain matin, elle se souvenait à peine de ce qui s’était passé et, le soir même, elle reprenait son service, aussi gaie, aussi bien portante qu’avant ce petit accident.

Ronçay partit donc sans l’ombre d’inquiétude et comme le docteur Bernel n’était pas à ce moment-là à Paris, il ne lui parla pas même, lorsqu’il y revint, de la santé de Mlle de Tiessant.

Deux mois plus tard, son engagement expiré, Éva rentra à son tour au boulevard des Invalides, mais elle eut à peine le temps de s’y réinstaller, car le directeur du théâtre de Dieppe, qui l’avait vue jouer à Bordeaux, vint lui proposer, à de fort belles conditions, d’être sa pensionnaire pendant la saison.

Accepter, c’était dire adieu pour cette année-là à Plouenec, et Plouenec c’était l’existence passionnée, folle, loin des bruits du monde, en quelque sorte la récompense du travail et des séparations de l’hiver. Mais refuser, c’était laisser échapper une occasion particulièrement intéressante de se faire connaître. Dieppe, durant trois mois, est peuplé de Parisiens, d’auteurs dramatiques et de directeurs. Alexandre Dumas fils habitait déjà Puy, et Pourville était une colonie de journalistes.

Néanmoins, Mlle de Tiessant hésita assez longtemps, puis elle finit par dire oui et, dans les premiers jours de juillet, elle s’en fut jouer à Dieppe, avec un succès toujours croissant, le répertoire du Gymnase et du Vaudeville.

Cette villégiature artistique de sa maîtresse n’avait rien de pénible pour Gilbert et ne lui faisait pas trop regretter la Bretagne. Il avait loué sur la plage, tout près du casino, une grande villa où tout le monde avait trouvé place, à commencer par Blanche qui allait avoir quatre ans, devenait une adorable enfant et qu’on ne pouvait séparer de Pierre, l’esclave aveugle de son inconsciente tyrannie.

Bernel y avait aussi sa chambre, qu’il venait occuper toutes les semaines, du samedi soir au lundi matin, comme un mari du train jaune, disait-il volontiers en sa qualité de célibataire endurci ; et Mme Bertin elle-même, pour qui la liaison d’Éva avec Ronçay devenait en quelque sorte légitime, avait promis de quitter pendant quelques jours la rue d’Assas pour venir embrasser ses chères nièces.

Les deux amants vivaient donc là plus calmes qu’à Plouenec, mais non moins heureux. Le sculpteur s’était fait un petit atelier de l’une des pièces du rez-de-chaussée de la villa ; Mme Daltès était, comme comédienne, l’idole du public et, comme nageuse, celle de la plage, car elle renouvelait à Dieppe, quelque temps qu’il fît, ses prouesses nautiques de Bretagne.

Elle avait toujours pour la mer une véritable passion de sirène et ne résistait pas au désir de la satisfaire, malgré les conseils réitérés de Bernel.

Plusieurs fois le docteur s’était trouvé là à la sortie de l’eau, et il avait constaté, quelque amour-propre que l’intrépide baigneuse apportât à dissimuler, qu’elle avait des oppressions subites et devenait tout à coup presque aphone pendant plusieurs minutes ; mais il avait beau la prier de se modérer, elle n’en tenait aucun compte. Alors un jour, pensant que c’était tout à la fois son devoir d’ami et de médecin, il se décida à faire part à Ronçay de ce qu’il avait observé, et c’est ainsi qu’il apprit de Gilbert lui-même la crise dont la jeune femme avait souffert à Bordeaux.

— Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ? lui demanda-t-il.

— Parce que tu n’étais pas à Paris au moment de mon retour, répondit le créole ! De plus j’avais laissé Éva tout à fait remise de cet accident que son médecin de là-bas jugeait insignifiant, je recevais tous les jours d’excellentes nouvelles et je l’avais moi-même oublié. Crains-tu donc…

— Je ne crains rien, je crois seulement que, nerveuse comme elle est, notre amie devrait laisser là les exercices violents dont elle abuse !

— Tu ne me dis pas toute ta pensée ! Voyons, je t’en conjure, ne me cache rien. C’est d’autant plus nécessaire que la chère enfant est sur le point d’accepter les propositions qui lui sont faites pour l’Italie. Elle y reprendrait dans les principales villes le répertoire de la pauvre Desclée.

Cet engagement était réellement offert à Mme Daltès, et comme elle devait abandonner la carrière dramatique immédiatement après cette campagne, si elle n’entrait pas dans l’un des grands théâtres de Paris pour y jouer les premiers rôles de son emploi — on se souvient qu’elle avait fait cette promesse absolue à son amant — celui-ci ne blâmait pas trop cette excursion à l’étranger, puisque, quelque résultat qu’elle dût avoir, elle mettrait fin tout au moins à des séparations qui le faisaient cruellement souffrir.

De plus, le sculpteur se promettait de saisir l’occasion du séjour de la jeune femme en Italie pour y retourner, afin de lui servir de cicérone dans ce pays qu’elle avait toujours rêvé de parcourir et que, lui, connaissait si bien.

Mais si la santé d’Éva donnait les moindres craintes, Ronçay ne voulait plus entendre parler de son départ. Il s’y opposerait par tous les moyens. Il tenait par conséquent à savoir la vérité, et, comme il insistait sur ce point, Raymond finit par lui répondre :

— Je ne crois pas qu’il y ait rien de grave dans les crises dont souffre parfois Mlle de Tiessant ; néanmoins comme ces accidents sont souvent les prodromes d’affections de la poitrine ou du cœur, je voudrais qu’elle évitât les grandes fatigues et les émotions trop vives, lors même qu’il ne s’agirait que de phénomènes purement nerveux, ce qui est fort possible ! C’est déjà bien assez de son théâtre !

— Comment lui dire cela ?

— Ah ! je sais bien que ce n’est pas facile ! Tâche de lui faire comprendre qu’un artiste a besoin de ménager ses nerfs pour rester maître de lui-même à la scène, que la surexcitation ne permet pas au comédien d’être naturel, ce qui est une des qualités essentielles du talent, que le grand acteur est celui qui fait pleurer sans pleurer lui-même. Sermonne-la enfin au nom de son satané métier, puisqu’elle en raffole !

— Mais dois-je la laisser partir ?

— Quelle raison lui donnerais-tu pour la garder près de toi ? Tu ne lui dirais pas qu’elle est malade ? Qu’en ferions-nous avec son imagination ? De plus, je te le répète, je puis me tromper, et peut-être qu’un changement de climat suffira pour que les accidents en question ne reviennent pas. Dans ma conviction, elle n’a besoin que d’une vie plus tranquille, mieux équilibrée. Empêche-la de nager pendant des heures entières, d’abord parce que, si elle était prise de suffocation au large, elle pourrait fort bien se noyer ; ensuite parce que le séjour trop prolongé dans l’eau salée ne lui vaut rien. Il en fait un paquet de nerfs tendus en diable. La mer n’aime pas la femme, elle la traite en rivale jalouse ! Bref, emploie tous les moyens pour la calmer au moral et au physique. Donne-lui à lire les Mousquetaires au lieu des Contes d’Edgar Poe ; qu’elle mange plus d’œufs à la coque et de blancs de poulet que de truffes et d’écrevisses à la bordelaise ; persuade-lui que l’odeur des roses te donne des névralgies ; cela la décidera à cesser de faire de son appartement une officine d’énervement ; enfin, mon cher ami, aimez-vous mieux et adorez-vous moins ! Voilà le résumé de ma consultation !

Bernel avait lancé ces derniers mots d’un ton si gai que Ronçay se sentit tout rassuré, et lorsqu’il fut question pour Éva de prendre une décision à propos de l’Italie, il l’autorisa à accepter les propositions qui lui étaient faites, mais à deux conditions : d’abord, jusqu’au moment de son départ, elle abandonnerait, à peu près du moins, tout exercice violent, car il était nécessaire qu’elle fît provision de forces pour sa tournée artistique, et ensuite il était bien convenu qu’en revenant de ce voyage, elle quitterait tout à fait le théâtre si elle ne trouvait pas à se caser brillamment à Paris.

Mlle de Tiessant signa ce double engagement par un long baiser, et un mois plus tard, elle prenait avec sa femme de chambre le chemin de fer de Turin, le cœur bien gros de quitter tous ceux qu’elle aimait, Gilbert, Blanche, Mme Bertin, le docteur Bernel, mais pleine de santé, de courage et d’espoir.

Retenus par des travaux importants qui lui étaient commandés par le ministre des Beaux-Arts, Ronçay ne pouvait accompagner Éva, mais il comptait la rejoindre bientôt. Il ne s’agissait donc que d’une séparation de quelques semaines. Il s’y résignait d’autant mieux que cette séparation, c’était chose jurée devait être la dernière.


XIV


Mme Daltès ne se dissimulait pas quelle grosse partie elle engageait en allant reprendre en Italie le répertoire d’Aimée Desclée. La grande artiste à qui Paris, dans son attachement à ses vieilles idoles, fit attendre si longtemps la gloire avait laissé à Florence, à Naples, à Rome, dans toutes les villes où elle s’était montrée, des souvenirs impérissables que sa fin récente et si douloureuse ravivait encore. Il y avait donc lieu de craindre, pour celle qui acceptait sa succession, des comparaisons dangereuses.

Mais, nous le savons, Éva était une vaillante. Loin de l’abattre, la perspective de la lutte doublait son énergie. D’ailleurs, n’ayant pas la prétention d’égaler Desclée, elle ne songeait pas à tâcher de l’imiter. Elle était décidée, au contraire, à rester elle-même, à jouer avec son tempérament propre et à rendre, comme elle les comprenait, les héroïnes qu’elle devait représenter.

Il en arriva que, séduit tout d’abord par sa jeunesse et sa beauté, le public lui sut gré de sa façon d’être et de dire toute personnelle, et qu’à Gênes, où elle débuta par le Sphinx, elle réussit complètement. Quand, un mois plus tard, elle partit pour Florence, le bruit de son talent l’avait précédée ; elle n’avait rien à redouter de l’accueil que lui réservaient les habitués du théâtre des Loges.

En effet, dans la capitale de l’ancien grand-duché de Toscane, la Daltès, comme on l’appelait, fut littéralement acclamée dans Froufrou, ce qui la rendit doublement heureuse et fière, car son amant était venu tout exprès de Paris pour cette représentation. Il est vrai que ce rôle de Froufrou, comme par un étrange pressentiment, était le rôle favori de la jeune comédienne.

Malheureusement, Ronçay ne pouvait prendre à cette époque, — on était au commencement de décembre — que quelques jours de liberté, mais comme son amie paraissait en bonne santé, en excellentes dispositions d’esprit, et que le résultat heureux de sa campagne artistique ne pouvait faire l’ombre d’un doute, il la quitta fort tranquille sur l’avenir, en lui promettant de la rejoindre à Naples ou à Rome dans quelques semaines.

Éva s’était bien gardée de dire à Gilbert qu’à Gênes, à la suite de l’émotion qu’elle avait éprouvée en paraissant devant une salle dont les dispositions à son égard lui étaient inconnues, elle avait eu une de ces crises nerveuses qui ne duraient que quelques minutes, mais ne lui causaient pas moins d’atroces souffrances.

Jeanne elle-même s’était tue ; sa maîtresse le lui avait ordonné. La brave fille croyait du reste, à force de l’entendre dire, qu’il n’y avait dans ces malaises rien de grave. Cependant, un matin, elle dut changer d’opinion.

La nièce de Mme Bertin venait de recevoir plusieurs lettres de France, et, après avoir dévoré celle de Ronçay, qui lui envoyait des nouvelles de leur fille tous les jours, elle en avait ouvert une autre dont la suscription ne l’avait pas particulièrement frappée, quand, soudain, elle devint d’une pâleur livide.

Les lignes que la pauvre enfant avait sous les yeux étaient bien de nature, il est vrai, non seulement à la surprendre, mais encore à lui causer une impression terrible, car elles réveillaient cruellement des souvenirs que le bonheur effaçait chaque jour davantage de son esprit.

Cette lettre était de M. de Tiessant, qui s’exprimait en ces termes :

« Ma fille, c’est probablement la dernière fois que je t’écris. Fatigué de la lutte, touché par la grâce, je renonce au monde, pour retourner tout à fait à Dieu. Lorsque tu liras ces mots, j’aurai déjà commencé mon noviciat chez les Pères Dominicains.

« Dans le recueillement et la solitude du cloître, je ne songerai pas qu’à mon salut, je penserai également au tien, et peut-être qu’un jour, le ciel ayant exaucé mes prières de pécheur repentant, j’aurai la joie d’apprendre que tu as enfin abandonné ton existence de désordre et que tu as cessé d’être un objet de scandale, pour demander au Tout-Puissant, toi aussi, le pardon de tes fautes. Seul ce pardon, tu le sais, te permettra de retrouver dans une autre vie les chers morts qui, là-haut, implorent pour nous deux. »

Après avoir lu cette lettre où son père demeurait l’impitoyable qu’il avait toujours été pour elle, où il ne se trouvait pas même un de ces mots affectueux que son renoncement au monde et par conséquent à sa haine aurait dû lui dicter, où il ne lui était parlé de sa mère et de son frère que pour l’outrager de nouveau, et de Dieu, que pour la menacer de sa colère, Mlle de Tiessant s’était sentie mourir, et sa femme de chambre n’avait eu que le temps de la prendre dans ses bras pour l’étendre sur son lit.

Pendant quelques instants, Éva demeura immobile, anéantie, puis, tout à coup, se soulevant à demi, elle porta les deux mains à sa poitrine, comme pour la délivrer d’un poids énorme qui l’étouffait, et d’une voix étranglée, courbée en deux, elle poussa de douloureux gémissements.

Supposant que sa maîtresse n’était atteinte que d’un de ces accès dont elle avait été témoin déjà plusieurs fois, Jeanne lui prodigua les soins accoutumés en pareilles circonstances ; mais loin de s’apaiser, les souffrances de la malheureuse devenaient plus aiguës encore.

Bientôt, quoiqu’elle parût respirer sans difficulté, sa gorge se contracta au point qu’il lui devint impossible de dire un mot, et elle se rejeta en arrière, le visage décomposé, le regard anxieux et le haut du corps agité par un horrible tremblement.

Réellement effrayée, sa fidèle servante sonna et donna l’ordre d’aller chercher immédiatement le médecin de l’hôtel.

Ce médecin, M. Pagani, demeurait à deux pas ; il accourut aussitôt. Mlle de Tiessant l’avait déjà consulté pour quelques indispositions légères, mais elle ne lui avait rien dit de ces douleurs qui parfois la prenaient si brusquement, persistant à croire qu’il n’y avait là rien de sérieux.

Le docteur, par conséquent, demeura pendant quelques secondes assez indécis en voyant cette jeune femme qui se tordait dans d’atroces convulsions, sans que rien lui indiquât quelles en étaient les causes, et il l’examinait avec soin, se demandant s’il n’était pas en présence de quelque intoxication dont il était indispensable qu’il découvrît l’agent pour le combattre d’une façon efficace, lorsque, brusquement, après avoir poussé de nouvelles plaintes et donné tous les signes extérieurs d’un redoublement de souffrance, la malade, semblant sortir d’un horrible cauchemar, revint si rapidement et si complètement à elle que, dix minutes après, il ne restait plus rien, même dans sa physionomie, des désordres qu’elle venait d’éprouver. Elle ne ressentait qu’une courbature générale et le besoin de dormir.

M. Pagani, lui, semblait fixé sur la nature du mal dont les phénomènes divers venaient de se succéder sous ses yeux, car, sans hésitation, il dit à Éva :

— C’est fini, ne parlez pas, reposez-vous, je viendrai vous voir demain. En attendant, vous prendrez bien exactement ce que je vais vous ordonner.

Et il écrivit quelques lignes qu’il remit à Jeanne en lui faisant signe de la suivre. La jeune fille obéit et dès qu’il fut seul avec elle, dans l’escalier, il lui demanda :

— Est-ce que Mme Daltès a souvent de ces crises ?

— Pas souvent, Monsieur, répondit la jeune Bretonne. Cela ne lui était pas arrivé depuis un grand mois ; elle en a eu une à Gênes, après sa première représentation, mais bien moins violente que celle d’aujourd’hui.

— Et avant Gênes ?

— Madame avait déjà été malade de la même manière cinq ou six fois, au bord de la mer, en Bretagne et à Dieppe.

— Que disait son médecin ?

— Pas grand’chose ! Du reste, il ne l’a crue sérieusement souffrante qu’une seule fois. Je sais qu’il lui conseillait de vivre aussi tranquillement que possible. Il dit que le métier qu’elle fait ne lui vaut rien.

— Il a bien raison !

— Comment ! Est-ce que madame serait gravement malade !

— J’espère que non, mais je ne puis rien affirmer avant de l’avoir examinée. Il est inutile de lui dire que je vous ai fait toutes ces questions-là. Je la verrai demain dans la matinée.

Assez inquiète, Jeanne remit l’ordonnance à l’un des garçons de l’hôtel et elle remonta bien vite auprès de sa maîtresse. Elle dormait déjà, mais d’un sommeil agité et aux prises sans doute avec un rêve douloureux, car des larmes abondantes s’échappaient de ses paupières closes.

C’est que si la fatigue avait brisé son corps, elle avait laissé à son esprit toute sa lucidité pour souffrir !

En effet, la première chose que fit Éva en se réveillant fut de relire la lettre de son père, et ces terribles lignes lui rappelant qu’elle restait seule de cette famille nombreuse dont le ciel avait si cruellement frappé les membres les plus innocents, elle se demanda de quel châtiment, elle, si coupable, serait punie un jour.

Ces pensées la ramenaient aux croyances et aux superstitions de son enfance ; elles l’entraînaient vers le mysticisme auquel elle était naturellement disposée, et déjà elle entrevoyait avec épouvante les peines éternelles de la damnation.

Alors, épouvantée, elle appela à son aide le souvenir de Gilbert, s’y réfugia comme dans une forteresse inexpugnable, et le calme, se fit bientôt, en son cœur que l’amour occupait encore tout entier.

Le lendemain matin, vers dix heures, M. Pagani revint à l’hôtel. Pour la première fois, Mme Daltès se laissa docilement ausculter et répondit à toutes les questions. Lorsqu’il eut appris d’elle et par son examen tout ce qu’il voulait savoir, le docteur lui dit :

— Les douleurs dont vous avez parfois des accès si violents et si brusques peuvent être des phénomènes seulement nerveux, qui n’auraient aucun autre inconvénient que celui de vous faire souffrir, s’ils ne se renouvelaient pas fréquemment et ne duraient pas longtemps ; mais comme il est à craindre qu’ils ne se produisent de nouveau et persistent tant que la cause du mal n’aura pas disparu, et il faudra pour obtenir ce résultat un traitement d’une certaine durée, il est nécessaire d’arriver tout à la fois à rendre moins aiguës et à abréger ces crises qui, en se prolongeant, pourraient déterminer quelque affection plus grave. Or j’ai lieu de croire que la morphine, même à dose légère, vous réussira à merveille.

— Oh ! docteur, je boirai tout ce que vous voudrez ! répondit naïvement Éva, car je vous avoue que ces malaises, dont je me moquais d’abord, commencent à m’inquiéter un peu.

— Chère madame, il ne s’agit d’aucune potion, mais seulement de légères piqûres qui, faites au début des accès, calmeront immédiatement vos souffrances. C’est un simple conseil que je vous donne là, puisque vous devez partir très prochainement ; mais comme j’ai la conviction que ceux de mes confrères de Rome ou de Naples auxquels vous vous adresserez seront de mon opinion, je vous ai rédigé une ordonnance à l’aide de laquelle vous pourrez vous procurer d’avance les armes utiles. De cette façon, vous aurez toujours sous la main de quoi vaincre le mal. Toutefois, n’employez ce moyen qu’après avoir pris l’avis d’un médecin et quand il vous aura montré comment il faut s’en servir. La morphine est un anesthésique d’une puissance surprenante, mais qui doit être administré adroitement et dont l’abus peut avoir des conséquences terribles. Je compte donc sur votre prudence et je vous demande votre parole de ne pas en user sans l’autorisation et l’aide du docteur qui vous soignera.

— Je vous le promets et vous remercie.

Elle avait prononcé ces mots en prenant l’enveloppe que lui tendait M. Pagani, et une demi-heure plus tard, après avoir examiné curieusement un mignon instrument de cristal et d’argent que Jeanne avait rapporté de chez le pharmacien, en même temps qu’un petit flacon qui semblait ne contenir que de l’eau claire, elle faisait placer les deux objets, enveloppés dans l’ordonnance, au fond de son coffret à bijoux.

Le surlendemain, Mme Daltès partit pour Rome complètement remise, mais toute triste. Gilbert lui avait annoncé qu’il ne pourrait pas venir la rejoindre avant six semaines au plus tôt, ses travaux le retenant à Paris, et la perspective de cette longue séparation lui avait rappelé l’horrible adieu de son père.

Heureusement que, par le même courrier, son amant lui avait envoyé de nombreuses lettres pour les amis qu’il avait dans la ville sainte et que, parmi ces lettres, il s’en trouvait une particulièrement intéressante, car elle était adressée au prince Charles Bonaparte, à qui le sculpteur demandait de reporter sur Mme Daltès un peu de l’intérêt bienveillant qu’il avait daigné lui témoigner pendant son séjour à la villa Médicis.

Ronçay connaissait l’indulgence et la bonté du petit-fils de Lucien ; il était certain que, dès qu’il aurait vu Éva, il la jugerait digne de son estime ainsi que de sa protection, et qu’il l’excuserait de la lui avoir recommandée.

C’est en effet ce qui arriva. Le prince Charles, qui s’intéressait à tout ce qui venait de France, fut des premiers à prôner le talent, la beauté, la distinction de la jeune comédienne, et moins de vingt jours après ses débuts à Rome, elle avait remporté succès sur succès et conquis non seulement le public, mais aussi les sympathies des femmes de l’aristocratie romaine.

De plus, les journaux parisiens qu’on ne manquait pas de lui faire parvenir, reproduisaient les articles élogieux que lui consacraient les feuilles italiennes : son engagement au Gymnase ou dans tout autre théâtre du même genre serait bien certainement la conséquence de sa campagne artistique à l’étranger ; ainsi qu’elle l’ambitionnait, elle rentrerait enfin à Paris pour prendre rang parmi les étoiles dramatiques du jour, et alors elle aurait vraiment le droit d’aimer, tête haute, car elle apporterait dans sa liaison irrégulière sa part de gloire et de bien-être.

Chaque jour le rapprochait de cet horizon radieux, puisque, ainsi qu’il le lui répétait dans chacune de ses lettres, Gilbert ne prolongeait son séjour à Paris que pour se rendre tout à fait libre, de façon à pouvoir l’accompagner ou la rejoindre à Naples et à revenir en France avec elle.

Il semblait donc qu’elle n’eût rien à désirer, mais seulement à se laisser bercer par le rêve dont la réalisation était si prochaine. Or, au contraire, ainsi que le navigateur qui, après avoir patiemment supporté plusieurs mois de mer et vaillamment affronté les tempêtes, trouve interminables les dernières heures qui le séparent de la terre et redoute des dangers imaginaires, de même, au moment d’atteindre le but de sa vie, Éva tremblait d’échouer au port ; et, malheureusement, au lieu de lutter contre ces craintes, en prenant les distractions qui lui étaient permises, elle les entretenait, en quelque sorte avec passion, par le genre de vie qu’elle menait.

Ainsi, elle profitait des moindres loisirs que lui laissait le théâtre pour visiter les ruines de Rome et surtout les monuments religieux, dont le calme plaisait à son mysticisme ; et il arrivait souvent qu’en exaltant sa foi, en troublant sa conscience, ses trop fréquentes stations dans des vieilles et sombres églises la plongeaient dans de longues tristesses, qui la ramenaient fatalement vers le passé, lui rappelaient les épreuves qu’elle avait traversées, les morts qu’elle pleurait toujours, et lui faisaient douter qu’elle eût droit au bonheur.

Jeanne faisait bien tout son possible pour arracher sa jeune maîtresse à ces accès d’hypocondrie, mais elle n’y réussissait pas toujours. Éva ne redevenait vraiment elle-même que le soir, quand elle avait franchi le seuil de sa loge.

Seulement alors, l’art la reprenait tout entière, et par un violent effort de volonté, elle cessait d’être l’âme inquiète, la Madeleine prête à se jeter aux pieds du Christ, pour redevenir la comédienne, ne songer qu’aux applaudissements qu’elle allait recevoir et à Gilbert, de qui elle se montrait digne, et pour n’être plus que Froufrou, la Princesse Georges, la Femme de Claude ou la Fiammina.

Mais, il est aisé de le comprendre, ce passage incessant de la réalité à la convention, cette lutte entre ses aspirations et ses craintes, cette tension de son cerveau pour commander à ses nerfs, ces avatars incessants, ce dualisme enfin où elle se débattait l’entretenaient dans une surexcitation morale et physique d’autant plus dangereuse pour sa santé que, depuis le dernier accident de Florence, elle ne s’était jamais complètement remise.

Parfois, elle ressentait des malaises subits, des vertiges qu’accompagnaient de violentes névralgies intercostales ; mais, comme ces phénomènes ne duraient que quelques secondes et ne laissaient aucune trace, elle ne voulait pas admettre qu’ils eussent la moindre analogie avec les crises qu’elle avait eues à plusieurs reprises, et elle refusait de consulter un médecin.

Un jour, cependant, elle dut s’y décider, car au moment où elle venait d’entrer au théâtre, dans l’après-midi, pour répéter la Princesse Georges, une de ces névralgies fut aussitôt suivie d’une sensation si pénible dans l’épaule gauche qu’elle jeta un cri. Elle ne pouvait se servir de son bras. Après avoir lutté pendant près d’un quart d’heure, elle dut retourner chez elle, où ses douleurs prirent bientôt une telle acuité qu’on courut chercher le docteur Tavini, l’un des praticiens les plus habiles de Rome.

Lorsqu’il arriva près de la jeune femme, elle se tordait dans d’horribles souffrances. Elle eut cependant la présence d’esprit de lui mettre sous les yeux l’ordonnance de son confrère de Florence, dont elle s’était tout à coup souvenue, et M. Tavini, qui avait la plus entière confiance dans le savoir de M. Pagani, se rangea sans doute à son opinion, après un seul moment d’examen, car il dit à Éva :

— Je crois, en effet, que la morphine vous soulagera beaucoup. Ne vous effrayez pas, il ne s’agit que d’une piqûre que vous sentirez à peine.

— Oh ! faites de moi ce que vous voudrez, docteur, répondit Mlle de Tiessant d’une voix étranglée. Je souffre le martyre.

Jeanne, qui suivait avec intelligence ce qui se passait, présenta au médecin la fiole de morphine et le petit instrument qu’elle avait sorti du coffret à bijoux en même temps que l’ordonnance. Après avoir vissé au tube de cristal une des aiguilles creuses que renfermait l’écrin, M. Tavini le remplit de la solution, et rapidement, avant même, en quelque sorte, que la malade se fût rendu compte de l’opération, il lui fit, un peu au-dessus de la hanche gauche, en pleine chair, une injection sous-cutanée dont l’effet fut presque instantané.

Éva poussa un profond soupir, eut un léger mouvement de la tête comme si elle venait d’y recevoir un coup, et porta la main droite à son front. Puis ses yeux se fermèrent, l’expression d’angoisse répandue sur ses traits disparut, ses muscles se détendirent et elle s’endormit doucement.

Le médecin se pencha alors sur sa poitrine qu’il ausculta longuement, surtout du côté gauche, et lorsqu’il eut terminé cet examen, il dit à la femme de chambre que l’immobilité subite de sa maîtresse épouvantait :

— Ne craignez rien, elle repose tranquillement, ne souffre plus et se réveillera toute seule. Je reviendrai ce soir. Elle ne joue pas ?

— Non, monsieur.

— Eh bien ! qu’elle reste tranquille chez elle.

La femme de chambre s’assit auprès du lit et le docteur s’en fut, mais en hochant la tête.

Moins d’une demi-heure après le départ de M. Tavini, la morphinée revint à elle, et murmura :

— Ah ! que c’est étrange ; il m’a semblé que je recevais un petit coup de marteau, là, derrière la tête, puis ç’a été fini !

— Et vous n’avez plus de douleur ? lui demanda Jeanne.

— Aucune. C’est vraiment admirable ! Il faudra que mon médecin t’apprenne à me faire ces piqûres-là !

— Je n’oserai jamais.

— Eh bien ! je me les ferai moi-même.

Elle jetait un regard de reconnaissance sur l’écrin où M. Tavini avait remis le tube de cristal, après avoir passé un fil d’argent dans l’aiguille pour que le conduit en restât complètement libre.

Vers huit heures du soir, le docteur revint. Mme Daltès était toujours au lit, mais elle avait dîné volontiers et il ne lui restait de ses souffrances de l’après-midi qu’un peu de gêne dans l’épaule gauche.

Elle reçut donc M. Tavini avec un sourire de remerciement, et quand il la questionna sur sa santé générale, les crises dont elle avait été précédemment atteinte, le traitement qu’elle avait fait et l’hygiène ordinaire de sa vie, elle lui donna tous les détails nécessaires. Ensuite lorsqu’il la pria de le laisser l’ausculter, elle s’y prêta de fort bonne grâce ; mais tout à coup, pendant que le savant praticien, l’oreille contre sa poitrine, étudiait le jeu de ses poumons et les battements de son cœur, elle fronça les sourcils et ses traits reflétèrent une sorte d’angoisse.

Elle se souvenait qu’à Florence elle avait déjà été l’objet du même examen, et la crainte d’être vraiment malade la saisissait pour la première fois. Aussi, fut-ce avec une sorte d’appréhension qu’elle demanda au médecin, quand il releva la tête :

— Est-ce que j’ai quelque chose de grave ?

— Non, chère madame, non, répondit M. Tavini ; néanmoins, vous devez vous soigner. Je crois qu’il serait bon que vous prissiez quelques jours de repos.

— De repos complet ! Sans jouer ?

— C’est nécessaire.

— Que deviendra mon directeur ? La première de la Princesse Georges doit avoir lieu après-demain. Oh ! non, c’est impossible !

— Je ne puis vous cacher ma crainte que la fatigue d’une semblable soirée ne provoque quelque accès du genre de celui d’hier.

— Eh bien ! vous me ferez une seconde piqûre de morphine. Quelle chose extraordinaire ! Un coup d’épingle, un petit choc dans la tête, et plus rien ! Et puis, vous savez, docteur, si par ma faute je faisais manquer cette représentation, je crois que j’en ferais une maladie sérieuse.

— Je n’ai pas le pouvoir de vous enfermer dans votre chambre. Vous avez un médecin à Paris ?

— Certes, oui, et un savant comme vous : M. Raymond Bernel, l’ami, le frère de mon… de mon ami, M. Gilbert Ronçay.

Elle n’osait dire : mon amant et ne voulait pas mentir en disant : mon mari.

M. Tavini comprit, mais, n’en laissa rien voir et poursuivit :

— Et il ne vous a jamais conseillé le repos, la vie tranquille ?

— Oh ! que si ! Il a bien fait tout son possible pour me dissuader d’entrer au théâtre. À l’entendre, on eût dit que ce métier-là devait me tuer. Il me semble, à moi, tout au contraire, que je mourrais s’il me fallait le quitter, surtout maintenant !

— Alors, vous tenez beaucoup à jouer après-demain ?

— Je vous en prie !

Ce que Mme Daltès n’ajoutait pas, c’est que si la première de la Princesse Georges était remise, les journaux en diraient certainement la cause et que Ronçay apprendrait ainsi qu’elle était malade. Or, sachant qu’il n’avait que juste le temps nécessaire pour terminer l’œuvre importante qu’il devait livrer au ministère des Beaux-Arts à bref délai, elle ne voulait pas l’inquiéter, certaine qu’elle était aussi qu’à une semblable nouvelle il abandonnerait tout pour accourir à Rome.

Éva joua donc le surlendemain et son succès fut complet. D’abord on ne lui marchanda ni les applaudissements, ni les rappels, ni les fleurs ; de plus, les critiques s’accordèrent pour écrire que jamais Princesse Georges n’avait été plus jolie, ni plus grande dame.

Malheureusement cette soirée eut les conséquences qu’avait prévues M. Tavini : le lendemain, la vaillante comédienne fut reprise de douleurs atroces ; on dut employer de nouveau la morphine et, vingt-quatre heures plus tard, après avoir joué vaillamment une seconde fois, elle était forcée de garder complètement la chambre.

Il semblait qu’elle ne fût plus aux prises avec des crises intermittentes, mais avec une affection qui, restée de longs mois à l’état latent, se déclarait enfin.

Ce que cette affection présentait de particulier, c’est que la malade n’avait pas de fièvre, qu’elle respirait sans difficultés, même au moment où les étouffements les plus cruels l’étreignaient, qu’elle éprouvait un véritable soulagement à ses souffrances les plus aiguës en renversant la tête et le corps en arrière, et que jamais, si longues que fussent ses douleurs, elle ne perdait connaissance.

C’étaient là sans doute des phénomènes caractéristiques, car le praticien romain les étudiait avec le plus grand soin, et il soumit immédiatement sa cliente à une médication énergique dont le bicarbonate de soude et la belladone étaient la base. Toutefois, quelques jours plus tard, sur les supplications de Mme Daltès, il l’autorisa à reprendre son service ; mais après avoir joué deux ou trois fois au plus, on dut y renoncer tout à fait.

Elle écrivit alors à Gilbert pour le prévenir qu’un peu souffrante, à la suite d’un léger refroidissement, elle devait prendre une semaine de repos. Elle n’oublia pas d’ajouter qu’il ne s’agissait que d’une simple indisposition, et sa lettre était si gaie, si pleine de projets pour l’avenir, si aimante, que Ronçay n’eut pas un moment d’inquiétude. Cependant, il lui recommanda, par dépêche, de se bien soigner, de lui donner des nouvelles tous les jours, et de se rappeler que, dans moins d’un mois, il serait auprès d’elle pour ne plus la quitter.

C’était grâce à cette perspective de bonheur à brève échéance que Mlle de Tiessant luttait avec une énergie surhumaine et contre la souffrance et contre le découragement qui parfois s’emparait d’elle, en se voyant arrêtée ainsi dans sa carrière au moment même où chaque jour avait semblé la rapprocher davantage du but de son ambition.

Du reste, son orgueil ne la soutenait pas moins que son amour ; elle voulait être plus forte que le mal ; au milieu des crises les plus atroces, dès que la morphine qu’elle s’administrait elle-même l’avait un peu calmée, elle ne désespérait pas, mais souriait au contraire à ceux que son courage émerveillait.

Elle continuait d’écrire à Gilbert qu’il n’avait pas à s’inquiéter, qu’elle allait être bientôt sur pied, qu’il la trouverait toujours belle ; et sachant que le docteur Bernel était parti pour New-York, délégué au Congrès médical américain, elle répétait volontiers à son amant qu’elle attendait impatiemment le retour de l’ami, mais pas du tout celui du médecin, dont elle n’avait que faire.

C’est ainsi que s’étaient écoulées deux semaines entières, et la courageuse artiste, qui avait des intervalles de repos presque complet, ne parlait de rien moins que de donner encore quelques représentations, dût-elle s’aliter ensuite de nouveau, quand, un matin que M. Tavini ne lui avait pas tout à fait dit non et venait de la quitter, Jeanne rentra près d’elle avec une lettre à la main et en disant :

— Je viens de trouver ça dans le salon. C’est adressé au docteur Bernel, mais ce n’est pas de vous ! N’est-ce pas, madame ?

— Voyons, répondit Éva, en s’emparant du pli que lui tendait sa domestique.

Et, après avoir jeté un coup d’œil sur l’enveloppe, elle ajouta aussitôt :

— C’est l’écriture de M. Tavini et c’est bien adressé à M. Bernel. Comment sait-il où il demeure ? Te l’a-t-il demandé ?

— Non, madame.

— M. Tavini a laissé tomber cette lettre en s’en allant. Que peut-il dire à son confrère ?

— C’est peut-être M. Ronçay qui a prié M. Bernel de lui demander de vos nouvelles.

— Le docteur est absent de Paris depuis plus d’un mois.

— Alors je ne sais pas. Je vais renvoyer cette lettre à M. Tavini ; donnez !

— Non ! non ! Je veux savoir !

Et par un mouvement brusque, comme si elle craignait que, si elle y réfléchissait une seconde, le courage de son indiscrétion ne lui manquât, elle déchira l’enveloppe et se mit à lire la lettre qu’elle en avait enlevée.

Alors Jeanne, qui n’avait osé s’opposer à la curiosité de sa maîtresse, la vit successivement secouer la tête et pâlir, jusqu’au moment où, ayant terminé sa lecture, elle lui dit, avec un calme effrayant :

— Tiens, lis toi-même ; lis jusqu’au bout !

Toute tremblante, la jeune fille prit la lettre et obéit :

Le docteur Tavini écrivait au docteur Bernel :


« Monsieur et honoré Confrère,

« Je donne depuis près d’un mois des soins à Mme Daltès, de qui vous êtes le médecin à Paris ; et je sais combien vous êtes intimement lié avec son ami, M. Gilbert Ronçay. Je crois donc accomplir un double devoir en vous informant que l’état de santé de cette jeune femme est grave et m’inquiète vivement. J’ai constaté chez elle une affection que vous aviez sans doute pressentie depuis longtemps, à en juger par les conseils que vous lui avez donnés : une angine de poitrine, compliquée d’une lésion du cœur, d’insuffisance aortique, qui pourrait amener des accidents terribles à bref délai.

« Depuis une douzaine de jours, les accès de l’angine ont pris une forme de périodicité qui indique la rapidité de la marche de la maladie, et ils sont à ce point douloureux, avec expansion dans le bras gauche, que seule, la morphine en injections hypodermiques soulage Mme Daltès, mais au détriment son estomac, dont elle paralyse déjà un peu les fonctions.

« J’estime donc que votre si intéressante amie, à qui je suis parvenu à dissimuler sa situation, devrait quitter Rome le plus tôt possible, car je ne sais comment m’opposer à son désir de remonter de temps en temps sur la scène.

« D’abord, elle trouvera à Paris des praticiens de premier ordre, tels que vous, qui parviendront peut-être à enrayer le mal ; ensuite, elle y sera dans le milieu de calme et d’affection qui lui est nécessaire.

« C’est d’autant plus un véritable cas de conscience pour moi de vous envoyer cette triste nouvelle que Mme Daltès, je le sais par S. A. le prince Charles Bonaparte et par Jeanne, sa femme de chambre, laisse M. Ronçay dans l’ignorance de ce qui se passe, et qu’elle dissimule même ses souffrances à ses amis, afin qu’ils ne puissent commettre aucune indiscrétion.

« Recevez, Monsieur et honoré Confrère, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.

« Docteur Luigi Tavini. »


Pendant que sa femme de chambre prenait connaissance de ces lignes, Éva ne l’avait pas quittée des yeux, suivant sur sa physionomie l’impression qu’elle en ressentait, et quand elle vit que sa lecture était terminée et qu’elle pleurait, elle lui lança d’une voix sifflante, avec une sorte d’ironie sauvage, ces mots amers :

— Eh bien ! tu le vois, je ne dois pas guérir, je suis perdue, tout à fait perdue ! Au lieu de la gloire et du bonheur que je me croyais si près d’atteindre, c’est la mort qui me guette !

Et elle se cacha le visage dans les deux mains.

Jeanne s’agenouilla devant elle, et, s’efforçant de vaincre son émotion, lui dit :

— Je vous en prie, madame, ne vous laissez pas abattre ainsi. Est-ce que les médecins ne se trompent pas neuf fois sur dix ! D’abord M. Tavini ne dit pas que vous êtes perdue ; il croit seulement que vous guérirez plus vite à Paris qu’à Rome. Ah ! maudite lettre ! pourquoi le docteur l’a-t-il égarée ? Et c’est moi qui vous l’ai apportée ! Je ne me le pardonnerai jamais !

— N’est-il pas préférable, au contraire, que je sache tout ? fit Mlle de Tiessant, en relevant la tête et en saisissant entre ses mains celles de la jeune fille. Ainsi je pouvais mourir ici, sans avoir vu ni mes enfants, ni Gilbert, sans les avoir embrassés ! Je pouvais mourir brusquement comme une païenne, sans m’y être préparée ! Ah ! mon père a raison, je ne veux pas mourir damnée !

Elle avait quitté son siège et se dirigeait vers le petit bureau où elle faisait sa correspondance. Jeanne l’arrêta à mi-chemin, et, la forçant à s’arrêter devant une grande glace :

— Mais regardez-vous donc, madame, lui dit-elle… Vous n’avez jamais été plus belle… Le docteur est fou !… Est-ce qu’on est fraîche et jolie comme ça quand on est si malade ! 

— C’est vrai, répondit Éva, avec un accent de désespoir impossible à rendre, après être restée quelques secondes les yeux fixés sur son image. Et condamnée !

— Pensez à M. Gilbert, à Mlle Blanche !

— Les pauvres chéris, que deviendront-ils quand je ne serai plus là ? Tiens, laisse-moi, j’ai besoin d’être seule.

— Que voulez-vous faire ?

— Je vais écrire à M. Ronçay de venir me chercher.

— Oui, oh ! oui, c’est cela ! Partons le plus rapidement possible… M. Bernel saura bien vous guérir, lui !

La brave fille installa sa maîtresse, lui donna tout ce qui lui était nécessaire pour écrire et se retira, afin de pleurer tout à son aise, car les larmes l’étouffaient.

Le soir même, le courrier de Paris emportait, sous la même enveloppe, à l’adresse du sculpteur, la lettre de M. Tavini et ces lignes :


« Cher bien-aimé, pardonne-moi si je t’ai caché la vérité jusqu’ici, mais je craignais de te faire trop de peine. De plus, je l’ignorais en partie. Je ne la connais que depuis quelques instants, grâce à cette lettre que le docteur Tavini, qui me soigne, allait envoyer à M. Bernel, et qu’il a laissée tomber dans le salon où Jeanne l’a trouvée. Ne me gronde pas de l’avoir lue ! Notre ami Raymond n’est pas à Paris et la communication de son confrère lui serait peut-être arrivée trop tard !

« Tu le vois, il faut que je quitte Rome le plus tôt possible. J’ai une angine de poitrine et une maladie de cœur, et c’est seulement à Paris, ou plutôt c’est seulement près de toi que je pourrai guérir. Comme Bernel avait raison de dire que le théâtre me tuerait ! Pourquoi n’ai-je pas suivi ses conseils, pourquoi n’ai-je pas cédé à tes prières ? Ah ! Dieu me punit cruellement ! Je l’ai si fort outragé !

« Depuis dix jours surtout, je souffre le martyre. La morphine seule me donne un peu de repos, et je suis obligée d’en faire un usage fréquent, car lorsque les accès me prennent, il me semble que c’est fini, que je ne te verrai plus, que je n’embrasserai plus ma fille, que je suis perdue tout à fait !

« Viens donc me chercher, viens bien vite ! Si le ciel m’a condamnée, je voudrais mourir chez moi, comme Froufrou, mes bras à ton cou, ma tête sur ton épaule, comme si je m’endormais. Oui, viens, mon Gilbert ! N’aie pas peur : ta pauvre amie n’est pas déjà devenue laide. Tu peux l’embrasser encore, et elle t’aime toujours !

« Éva. »


« Lorsque tu verras ici M. Tavini, ne lui dis pas que je t’ai envoyé sa lettre à Bernel ; je serais trop honteuse s’il savait que je l’ai ouverte. Il croira qu’il l’a perdue partout ailleurs que chez moi, et il en écrira une autre.

« Toi, tu auras quitté Paris tout simplement parce que, me voyant si souffrante, je t’ai prié de venir me chercher. Rien que de t’avoir écrit, il me semble déjà que je vais mieux. Mais, c’est égal, viens vite, bien vite ! »


Nous ne tenterons pas de peindre l’effet que produisirent ces lettres sur Ronçay, qu’elles frappèrent comme d’un coup de foudre. Tout d’abord il faillit perdre la raison et son domestique Pierre eut un moment de réelle épouvante, en le voyant aller et venir dans son atelier, ainsi qu’un fou, criant, pleurant, s’arrêtant devant la « Vierge des Flots » pour répéter : Éva, ma pauvre Éva ! puis s’affaissant sur un siège en sanglotant.

Ce fut seulement à la pensée qu’il devait partir sans retard que Gilbert retrouva un peu de sang-froid. Alors, il courut chez Mme Bertin, à qui il ne dit qu’une partie de la vérité et qu’il pria de garder Blanche pendant son absence ; ensuite il laissa un mot chez le docteur Bernel, qu’il savait en route pour rentrer en France, annonça par dépêche son arrivée à la pauvre malade, et le soir même, le cœur brisé et l’esprit à la torture, il prit le train d’Italie.

Quarante heures après, il était à Rome et sautait sur le quai, mais pour jeter aussitôt un cri de stupéfaction et de joie, en recevant Mlle de Tiessant dans ses bras.

— Toi, lui dit-il, toi ! Pourquoi es-tu venue ?

Il baisait les grands yeux de l’adorée qui, suspendue à son cou, lui répondait :

— Parce que je désirais te rassurer tout de suite. Tu vois, je suis déjà mieux. Et Jeanne qui ne voulait pas me laisser sortir !

Ronçay tendit la main à la brave fille qui avait accompagné sa maîtresse à la gare, et bien vite ils montèrent tous les trois en voiture pour retourner à l’hôtel de la Minerve, où la comédienne demeurait.

Tout le long du chemin, ils n’échangèrent pas une parole. Blottie contre son amant, la jeune femme semblait renaître, et le sculpteur, en la voyant si fraîche, si frissonnante de tendresse et à peine amaigrie, se laissait aller à l’espoir qu’elle s’exagérait la gravité de sa maladie et que son médecin se trompait.

Il ne se doutait pas que pour venir au-devant de lui, tout à la fois par coquetterie et par amour, pour ne pas être un objet de pitié et pour être belle encore, la courageuse enfant s’était fait elle-même une de ces piqûres de morphine qui, momentanément, lui rendaient l’apparence de la santé.

Hélas ! une heure plus tard, après avoir vu le docteur Tavini, Ronçay ne pouvait plus douter de la situation en quelque sorte désespérée d’Éva, et le soir, quand il eut assisté à une de ces crises horribles qui maintenant la prenaient presque tous les jours, il comprit qu’il n’avait plus qu’un devoir à remplir : emmener bien vite la malheureuse à Paris pour la mettre entre les mains de docteurs qui, peut-être, parviendraient à la sauver, ou pour qu’elle y mourût chez elle, comme Froufrou, ainsi qu’elle le lui avait demandé.

Ce qui effrayait Gilbert, ce n’était pas seulement la marche rapide de la maladie de sa bien-aimée, c’était aussi l’exaltation de son esprit.

En lui donnant les moindres détails sur la vie que menait Mlle de Tiessant depuis qu’elle était tombée malade, Jeanne n’avait pas manqué de lui parler de la dernière lettre de son père, de ses longues visites aux églises et de ses élans de piété qui, parfois, la faisaient se jeter à genoux pour demander à Dieu le pardon de ses fautes ; cela, à haute voix, en pleurant, comme aux prises avec d’indicibles terreurs.

Ronçay résolut donc de partir le plus tôt possible, et, le surlendemain de son arrivée, il le proposa à son amie, qui lui répondit :

— Tu penses si, moi aussi, j’ai hâte de rentrer chez moi, chez nous, mais je ne veux pas quitter Rome sans faire mes adieux au public. Il a été si bon pour moi !

— Comment l’entends-tu ?

— Je désire donner une dernière représentation ; je voudrais jouer une dernière fois Froufrou.

— Froufrou ! Toujours ce nom !

— Oh, ! je te demande pardon !

— Mais ce n’est pas possible ! La fatigue et l’émotion te rendront plus souffrante encore.

— Je t’en supplie ! Et puis, vois-tu, je jouerai au bénéfice des pauvres ; cela me portera bonheur ! Ils prieront pour moi. Tu ne veux donc pas que je guérisse, que je redevienne belle et que je t’adore comme autrefois, à Plouenec ! Te souviens-tu comme nous étions heureux, là-bas, en face de la mer ! Qui sait si ce bonheur-là ne nous sera pas rendu bientôt ?

— Je l’espère bien !

— D’ailleurs, tout est arrangé. Ah ! j’avais formé ce grand projet-là avant ton arrivée, avant d’avoir lu la lettre du docteur ! C’est une surprise que je te ménageais ! Le prince Charles et sa sœur la princesse Julie ont donné généreusement l’exemple : tout le théâtre est déjà loué. Tu verras quelle représentation ! Nous ne pouvons y renoncer. Il est trop tard ! C’est pour après-demain ; les affiches sont posées.

— Et si les forces te manquent ?

— Tu seras là ; elles ne me manqueront pas !

Elle s’était assise sur ses genoux et l’entourait de ses bras.

Gilbert comprit quels sentiments divers poussaient sa maîtresse à donner cette soirée d’adieu. L’artiste ne voulait pas disparaître sans avoir été applaudie une dernière fois, surtout dans ce rôle de Froufrou, qu’elle rendait avec toute son âme ; et la croyante espérait qu’en consacrant à la charité sa dernière apparition sur la scène, elle se ferait pardonner d’y être montée par amour de la gloire.

Alors il dit : oui ; l’adorée l’en remercia par mille baisers, et comme si la joie de mettre son projet à exécution lui eût tout à coup rendu l’espoir en même temps que la santé, elle resta près de quarante-huit heures sans trop souffrir.

Cependant le jour de la représentation, au moment de se rendre au théâtre, Mme Daltès fut prise de vives douleurs ; mais le docteur Tavini, qui était là et ne devait pas la quitter de la soirée, lui fit une piqûre de morphine, et trois quarts d’heure plus tard, adorablement jolie dans son amazone, leste et gaie, pleine de vie et de jeunesse, elle entrait en scène en courant et y était littéralement acclamée.

Jamais la salle Rossini n’avait eu semblable public.

La belle et spirituelle princesse Marguerite occupait l’avant-scène de droite. On reconnaissait dans les loges les femmes les plus distinguées de la haute aristocratie romaine, ainsi que les représentants des cours étrangères, le ministre de France, Mis de Noailles ; l’ambassadeur d’Angleterre, sir Auguste Paget ; les chargés d’affaires de Belgique, de Hollande, de Portugal, et, à l’orchestre, des attachés d’ambassade, des pensionnaires de la villa Médicis, les plus célèbres des artistes des théâtres de Rome, enfin tout un auditoire enthousiaste, rempli d’admiration, non plus seulement pour le talent de la Daltès, mais aussi pour son courage, car on savait que les médecins l’avaient à peu près condamnée, et que c’était au bénéfice des pauvres qu’elle jouait, pour la dernière fois de sa vie peut-être.

Aussi la soirée ne fut-elle qu’un long succès pour Éva, mais elle dut faire usage de la morphine plusieurs fois, car, par moments, ses souffrances menaçaient de devenir si fortes qu’elle eût été obligée d’interrompre la représentation, et ce succès se transforma en une véritable ovation quand, à la dernière scène du drame, elle entra, pâle, la voix pleine de larmes et un sourire de reconnaissance aux lèvres, pour murmurer ces mots, qui s’appliquaient si cruellement à elle :

— Chez moi, chez moi !

La salle entière s’était levée, l’intérêt était peint sur tous les visages, on criait : « Bon courage, à l’année prochaine, à bientôt ! » Les fleurs tombaient en avalanche sur la scène ; bon nombre de femmes y lançaient, en pleurant, les bouquets de leur corsage. Jamais artiste n’avait reçu de plus sympathiques adieux !

De quelque énergie qu’elle se fût armée, la pauvre comédienne ne put résister à l’émotion ; elle ferma les yeux ; on dut l’emporter avant même que le rideau fût complètement baissé, et dix minutes plus tard, Ronçay et Jeanne l’étendaient sur son lit, à demi morte, mais la physionomie rayonnante d’orgueil.

La nuit qui suivit cette soirée fut mauvaise et, le lendemain, le docteur Tavini n’était pas sans inquiétude. Cependant, vers le milieu du jour, Mlle de Tiessant devint un peu plus calme, et on put espérer qu’elle sortirait saine et sauve de cette crise.

Toutefois cet accès ne permettait pas de songer à un départ immédiat, et le sculpteur se résigna à attendre toute une semaine avant de quitter Rome, si impatient qu’il fût, non seulement de confier sa chère enfant à des médecins parisiens qui la sauveraient, il en voulait avoir la conviction, mais encore de l’arracher à l’accablement étrange qui parfois s’emparait d’elle.

En effet, lorsqu’elle était seule, Éva demeurait immobile, muette, les yeux fixés sur un beau Christ d’ivoire, véritable œuvre d’art qu’elle avait achetée à Florence, et sa femme de chambre la surprenait souvent, au milieu de la nuit, priant et fondant en larmes.

Quand Gilbert, au contraire, était près d’elle, la malheureuse se jetait à son cou, le dévorait de caresses, lui jurait qu’elle l’aimait toujours autant qu’autrefois, le suppliait de lui dire qu’il ne cesserait jamais de l’aimer, et dès que, de nouveau, il s’absentait, elle tombait à genoux, comme pour demander au ciel pardon de l’amour qui faisait encore vibrer tout son être.

C’est au plus fort de ce combat qui la brisait, et dont Ronçay suivait avec terreur toutes les phases, que, profitant d’un moment où elle était seule avec le prince Charles, Mme Daltès le supplia de demander pour elle une audience au Saint-Père.

Nous avons raconté au début de ce récit l’accueil paternel de Pie IX à la comédienne et comment, en rentrant à la Minerve, celle que le Pape avait bénie s’était arrachée des bras de son amant, qui s’était écrié dans son désespoir : « L’Église me l’a volée avant que la mort me la prenne, » pendant que la pauvre Madeleine demandait à Dieu de lui donner le courage de tenir son serment.

Il nous reste maintenant à suivre le combat de l’âme et de la chair chez cette femme de vingt-cinq ans, dont la beauté et les désirs résistaient à un mal implacable, comme si tout conspirait en elle pour la rendre martyre ou parjure.


XV

Après cette scène douloureuse, qui avait été comme le corollaire fatal du pèlerinage d’Éva au Vatican, et bien qu’il lui eût demandé pardon d’être resté si peu maître de lui, pardon qu’elle avait accordé dans un sourire, Ronçay ne désirait que plus ardemment encore quitter Rome.

D’abord il avait reçu une dépêche du docteur Bernel qui lui annonçait son retour, et il comptait sur sa science pour guérir son amie ; ensuite, il espérait aussi que, loin de ce milieu qui entretenait son mysticisme et une fois réinstallée dans son appartement, où elle ne serait entourée que de dévoués, sa maîtresse retrouverait, en même temps que la santé, le calme de l’esprit, et que, peut-être, elle lui reviendrait passionnée comme autrefois.

Il lui proposa donc de partir sans nouveau retard, ce qu’elle accepta avec reconnaissance. Elle avait hâte, elle aussi, de rentrer en France, de reprendre possession de son nid du boulevard des Invalides, non pas parce qu’elle se souvenait d’avoir écrit à Gilbert : « Viens me chercher, je voudrais mourir chez moi, comme Froufrou », mais parce que, se rappelant les mots consolateurs du Saint-Père, elle ne se croyait pas le droit de renoncer à lutter contre la maladie.

Aussi fût-ce toute joyeuse qu’après avoir adressé par écrit l’expression de sa profonde reconnaissance aux personnes qui lui avaient témoigné tant d’intérêt, au prince Charles Bonaparte entre autres, elle prit possession du compartiment réservé où tout avait été disposé pour qu’elle pût voyager sans trop de fatigue.

Il était d’ailleurs convenu entre elle et Ronçay qu’ils feraient la route en trois ou quatre étapes, selon que cela serait nécessaire.

Le soir du premier jour, ils s’arrêtèrent à Pise, pour repartir le lendemain et aller coucher à Turin ; mais là, pendant la nuit, Éva eut un accès d’une telle violence qu’elle ne put remonter en wagon que vingt-quatre heures plus tard.

Enfin, après avoir mis quatre jours pour franchir la distance qui sépare Rome de Paris, Mlle de Tiessant et Gilbert arrivèrent à la gare de Lyon, où, prévenus par un télégramme, Mme Bertin et le docteur Bernel les attendaient.

Pour épargner à la jeune mère une trop vive émotion, on avait laissé la petite Blanche à la maison, avec la domestique spécialement commise à sa garde. Pierre seul était venu au-devant de ses maîtres.

Par coquetterie et surtout aussi dans le but de ne pas effrayer sa vieille parente, Éva avait appelé à son aide toute son expérience de femme de théâtre pour se faire belle avant de mettre pied à terre. Grâce à Jeanne, elle était adorablement coiffée ; de plus, sa pâleur disparaissait sous une légère couche de rouge ; mais ce qu’elle n’avait pu amoindrir, c’était l’éclat maladif de ses grands yeux ; ce qu’elle ne pouvait dissimuler, c’était l’amaigrissement qui commençait à creuser ses joues.

Mme Bertin vit tout cela du premier coup d’œil ; toutefois elle eut le courage, en recevant sa nièce dans ses bras, de ne pas trahir sa douleur ; et comme Raymond, cuirassé par profession, lui, contre toutes les surprises, lui tendit la main en souriant, Mlle de Tiessant put croire qu’elle avait trompé tout le monde, jusqu’au brave nègre lui-même qui montrait en riant ses superbes dents d’ivoire, pendant que de grosses larmes sillonnaient ses joues. On pouvait supposer qu’il pleurait de joie !

Ronçay exigea que son amie partît en avant avec sa tante et Jeanne. Il restait lui, avec Bernel et Pierre, pour s’occuper des bagages ; mais dès que la voiture qui emportait la jeune femme eut disparu, le sculpteur dit à son ami, en étouffant un sanglot :

— Comme elle est déjà changée ! Tu la trouves bien mal, n’est-ce pas ?

— Pas autant que je le craignais, répondit le docteur ; je la crois au contraire moins gravement atteinte que ne me l’avait fait supposer la lettre de M. Tavini.

— Vrai, bien vrai ! Tu ne me dis pas cela pour me rassurer ?

— C’est là, je te le jure, ma première impression, et j’espère que quand j’aurai pu l’examiner à mon aise, je te répéterai la même chose. À son âge, mon cher, on n’est jamais perdu. La voila rentrée chez elle, forte encore, toujours vaillante ; c’est un grand point. La médecine est loin d’être une science exacte ; un diagnostic n’est pas une équation. Les plus habiles se trompent. J’ai déjà prévenu mes éminents confrères, MM. Dartol et Rigal ; ils viendront chez toi demain vers onze heures. Nous avertirons Éva de cette visite, afin qu’elle ne s’en effraie pas. En attendant, finissons-en bien vite ici pour la rejoindre.

Pierre, à qui Jeanne avait remis le bulletin du chemin de fer et les clefs des malles, venait de faire charger les bagages sur un omnibus.

Le créole s’assura qu’il ne manquait aucun des nombreux colis que son amie rapportait d’Italie, et, laissant le tout au soin de son domestique, il prit place auprès du docteur dans son coupé.

Moins d’une demi-heure plus tard, ils étaient au boulevard des Invalides et trouvaient la jeune mère dans sa chambre à coucher, sa fille sur ses genoux, tout heureuse d’être enfin chez elle et si remplie d’espoir que, tendant l’une de ses mains à Gilbert et l’autre au docteur, elle leur dit, avec un adorable accent de tendresse :

— Maintenant que me voici de nouveau comme autrefois, entre vous deux, je ne veux pas mourir !

Quelques instants après, elle voulut descendre dans l’atelier, et quand elle se revit au milieu de toutes ces choses qui lui rappelaient tant de beaux jours, elle fut prise d’une telle émotion que, frissonnante, les lèvres entr’ouvertes, elle se jeta au cou de son amant, mais pour aussitôt incliner, par un gracieux mouvement d’enfant craintif, son visage sur sa poitrine, ne laissant plus ainsi que son front à la merci de ses baisers.

Le lendemain matin, Mlle de Tiessant, qui avait passé une assez bonne nuit, apprit sans trop de surprise ni d’appréhension la visite qu’elle allait recevoir, et quand les docteurs Dartol et Rigal furent introduits auprès d’elle, ils auraient pu s’étonner du peu d’altération de ses traits s’ils n’avaient su, par expérience, que l’affection terrible contre laquelle luttait leur jeune cliente permet parfois au patient qu’elle torture d’avoir jusqu’à la dernière heure de sa vie presque toutes les apparences de la santé.

La consultation fut longue ; elle parut surtout interminable à Ronçay, qui avait dû, à la prière des médecins, les laisser seuls avec la malade, et quand ils eurent terminé, les docteurs descendirent dans l’atelier, où ils restèrent en conférence pendant plus d’une demi-heure.

Enfin, ils partirent, après avoir rédigé et signé leur rapport, et Bernel vint rejoindre Gilbert qui s’était empressé de retourner auprès d’Éva. Il l’avait trouvée abattue, inquiète, sombre. Toutefois, comme il pouvait se faire qu’elle ne fût ainsi que parce qu’elle avait dû répondre à de nombreuses questions et subir un examen qui lui avait permis en quelque sorte de se rendre compte de la gravité de son état, il s’était bien gardé de l’interroger. Assis près de son lit, il ne lui parlait, au contraire, que de choses absolument étrangères à sa santé.

En voyant entrer Raymond, le sculpteur se leva et courut à lui, mais avant qu’il lui eût adressé la parole, son ami lui serra la main de façon à le tranquilliser et dit à Mlle de Tiessant :

— Allons, bon espoir, mon confrère Tavini est, je le crois, quelque peu pessimiste ! Il a eu raison de vous faire partir, mais vous n’êtes pas aussi malade qu’il le pensait. Seulement, comme c’est moi qui suis chargé de surveiller le traitement auquel nous vous soumettons, je vous préviens que je ne suis plus votre ami, mais votre geôlier incorruptible. Et, vous savez, moi, je ne me laisse pas séduire par de beaux yeux !

— Alors, fit la jeune femme en se soulevant à demi, vraiment je puis guérir ?

— J’en ai la conviction.

— Quel malheur, mon bon Bernel, que j’aie joué la Dame aux Camélias !

— Pourquoi cela ?

— Parce que je me souviens de cette phrase de Marguerite Gautier à son docteur qui, lui aussi, s’efforçait de la rassurer : Lorsque Dieu a dit que le mensonge était un péché, il a fait une exception pour les médecins.

— Eh bien ! moi, exceptionnellement, je ne mens pas, aujourd’hui, du moins, voilà tout ! Je me réserve pour une occasion où la vérité me sera défendue ! En attendant que la preuve vous en soit donnée, on va vous louer, aux environs de Paris, sur les bords de la Marne ou de la Seine, une jolie villa où, dans les premiers beaux jours, le plus tôt possible, nous irons nous installer tous : vous, Gilbert, la fillette, la tante Bertin, moi-même, sans oublier Pierre, car Blanche, sans son noir, ne nous laisserait pas une seconde de tranquillité. Des arbres, des fleurs, le grand air, ce sera votre hôpital ! Vous ne le trouverez pas trop lugubre, et vous voyez que nous ne débutons pas bien tristement ! Mais jusqu’à votre départ, du calme, du repos, pas de papillons noirs ! Nous ne connaissons plus ni Mme Daltès, ni la grande comédienne. Nous n’avons ici que Mlle de Tiessant, une bonne petite bourgeoise qui doit vivre sans secousses morales ni physiques, n’ouvrir son piano que pour jouer Orphée aux enfers, ne lire que Dumas ou Paul de Kock, et avoir confiance absolue en son médecin !

Bernel avait jeté toutes ces phrases avec un sourire si franc que la pauvre enfant, profondément émue de cette nouvelle preuve d’affection du brave garçon, lui tendit les deux mains, et lorsqu’il y eut laissé tomber les siennes, elle l’attira vers elle pour l’embrasser et lui dire :

— Vous êtes vraiment le meilleur, le plus charmant des amis !

— Déjà des tentatives de corruption ! s’écria le docteur. Vous vous trompez ; je ne suis que votre médecin. C’est seulement lorsque vous serez guérie que vous retrouverez l’ami. Dépêchez-vous donc, si vous l’aimez un peu. Allons, viens, toi ! Il faut nous occuper d’une maison de campagne.

En disant ces derniers mots, Raymond avait pris le bras de Gilbert qu’il entraîna, pensant bien qu’il avait hâte de l’interroger. En effet, à peine seul avec lui dans l’atelier, le créole lui demanda tout tremblant d’inquiétude :

— Est-ce sérieusement que tu viens de parler ?

— À peu près, mais d’abord, tâche d’être un peu calme. La santé d’Éva est autant entre tes mains que dans les miennes.

— Ah ! je savais bien que tu la trompais. Elle est perdue ?

— Pas le moins du monde ! Tu es fou !

— Alors, dis-moi toute la vérité.

— Oh ! sans rien te cacher. Nous sommes tombés d’accord, mes confrères et moi, avec le docteur Tavini pour constater une angine de poitrine, c’est-à-dire un rétrécissement des vaisseaux du cœur qui, dans certaines conditions, ne lui permet pas de recevoir le sang nécessaire à son fonctionnement normal, et, de plus, une insuffisance aortique. Mais sans entrer avec toi dans plus de détails techniques qui ne t’apprendraient rien, cette seconde affection, sans laquelle la première n’aurait qu’une gravité relative, ne présente pas un danger réel, surtout immédiat. Jusqu’à présent, la lésion est bornée au côté gauche du cœur et la petite circulation reste indemne. Somme toute, s’il ne survient pas d’autres accidents, de l’hypertrophie, par exemple, Éva guérira. Les exemples sont fréquents de gens qui ont vécu vieux et bien portants avec ces deux maladies-là. Ce qu’il faut éviter surtout, ce sont les grandes fatigues, les émotions violentes, qu’elles soient pénibles ou agréables. C’est le cas de se souvenir du titre de la pièce de Mme de Girardin : la Joie fait peur. Voilà pourquoi nous avons décidé d’envoyer Mlle de Tiessant à la campagne, loin du bruit de Paris.

Tout cela était à peu près exact, mais ce que Bernel se gardait d’ajouter, c’est que si les deux affections dont la jeune femme était atteinte pouvaient être enrayées et devenir en quelque sorte des maladies chroniques, c’est-à-dire lui laisser encore de longues années d’existence, elle n’en restait pas moins exposée, fait qui se produit aussi bien dans l’angine de poitrine que dans l’insuffisance aortique, à être enlevée subitement par une syncope, ou à expirer après une horrible et longue agonie.

Mais Ronçay ne savait rien de ces dangers que courait sa maîtresse, et cependant, si rassuré qu’il aurait dû être par ce qu’il venait d’apprendre, affaissé sur lui-même et les sourcils froncés, il gardait le silence.

— Eh bien ! lui dit Bernel, tout surpris de son mutisme et de son attitude ; que pouvais-tu attendre de mieux ? Il me semble que tu as maintenant toutes les meilleures raisons du monde pour reprendre courage. D’ailleurs, c’est là un exemple que tu dois donner.

— Oui, c’est vrai, je te demande pardon, se décida enfin à répondre Gilbert ; mais c’est qu’il n’y a pas que la double maladie que vous avez constatée chez Éva qui m’inquiète !

— Ah bah ! Quoi donc encore ?

— Il y a l’état de son esprit.

— L’état de son esprit !… Elle, si courageuse, aurait peur ?

— Oh ! non ! non, bien au contraire !

— Je ne comprends pas.

— Je veux dire que nous aurons beau l’installer à la campagne, l’entourer de soins, lui prouver qu’elle peut guérir ; nous ne la délivrerons pas d’un mal nouveau, tout moral, mais que je considère comme plus grave encore que les autres : ses idées mystiques, sa crainte de la damnation, ses remords de ce qu’elle appelle sa chute. Voilà qui la tuera, si la science la sauve !

— Qu’est-ce que c’est que toutes ces folies-là ?

— Ce ne sont pas des folies, hélas ! Écoute-moi.

Gilbert, d’une voix sombre, raconta alors au docteur l’audience de Pie IX, l’état d’exaltation dans lequel Mlle de Tiessant était sortie du Vatican et la scène qu’il avait eue avec elle en rentrant à l’hôtel.

— Et c’est parce qu’elle a refusé de t’embrasser… tendrement que tu te mets ainsi l’âme à l’envers, fit Raymond en haussant les épaules ; mais Rome me renvoie deux malades au lieu d’un, et le plus malade des deux, c’est toi ! Tu t’es fêlé le cerveau contre l’anneau de saint Pierre ! Laisse donc ton amie guérir, et de même qu’elle t’abandonne en ce moment pour le ciel, parce qu’elle s’en croit plus rapprochée que de la terre et que les femmes sont des êtres craintifs auxquels il faut toujours un protecteur, ce qui les pousse du côté du plus fort ; de même, dès qu’elle se sentira revenir à la jeunesse et à la santé, elle redescendra sur la terre, tout simplement parce qu’elle se souviendra qu’il s’y trouve le paradis dont l’arbre aux fruits défendus n’est pas mort. Mens sana in corpore sano, c’est-à-dire — que l’ombre de Juvénal me pardonne cette traduction libre — lorsqu’elle sera bien portante, Éva te préférera au bon Dieu, et le bon Dieu lui pardonnera, sachant bien qu’elle lui reviendra un jour — ce qu’elle se dira elle-même pour s’excuser de sa trahison — mais il l’attendra le plus longtemps possible ! Patiens quia æternus, selon saint Augustin. Amen !

— Toujours sceptique ! fit Gilbert, que les boutades du docteur ne parvenaient pas à dérider. C’est que tu ne connais pas Éva. Si elle a fait un serment, et je le crains, ou mieux, j’en suis sûr, elle mourra plutôt que d’y manquer.

— Le serment de ne plus t’aimer ! Mais mon pauvre garçon, serments d’amoureux ou serments d’ivrogne, c’est tout un. Laisse agir le temps et le milieu où va vivre Mlle de Tiessant, et prends patience. Je me charge de lui prouver, quand le moment sera venu, que son vœu est en quelque sorte criminel et que, selon Rousseau, c’est un double crime de faire un serment semblable. Si nous ne parvenons pas à la convaincre, eh bien ! nous retournerons tous à Rome, et puisque les papes se sont concédé le droit de délier des serments, elle se jettera de nouveau aux pieds de Pie IX pour lui demander la permission… d’être infidèle au bon Dieu !

— Si elle t’entendait !

— Hé ! c’est que vraiment vous me revenez tous les deux aussi fous l’un que l’autre ! Ah ! il était temps que je devinsse votre médecin et votre confesseur ! Tiens, le grand air ne te fera pas moins de bien qu’à elle ! Où allons-nous chercher la villa en question ? Moi, je te conseille Nogent, L’île de Beauté n’est pas encore trop envahie par les canotiers, et si tu y trouves une habitation convenable, ce sera parfait sous tous les rapports. Je pourrai en même temps ne pas abandonner ma clientèle et vous surveiller. Qu’en dis-tu ?

— J’irai demain à Nogent.

— Et tu vas être plus raisonnable ?

— Je te promets du moins de faire tout mon possible pour cela.

— Surtout bon visage à la chère enfant ! Affecte une confiance que tu devrais avoir, et qui te viendra, car, malheureusement, elle est fort intelligente, et…

— Pourquoi, malheureusement ?

— Parce qu’il est plus facile de soigner des imbéciles ! Ils nous croient sur parole, ceux-là, sans nous faire un tas de questions auxquelles, le plus souvent, nous ne savons que répondre quand nous nous les adressons à nous-mêmes. À tantôt !

Dans la soirée, Bernel revint en effet au boulevard des Invalides, mais il n’y resta près de deux heures que comme ami, car Mlle de Tiessant ne se ressentait plus ni des fatigues du voyage ni de l’émotion que lui avait causée la consultation du matin. Elle était prête à suivre scrupuleusement le traitement qui lui était ordonné, et la perspective d’aller passer l’été à la campagne avec Gilbert, sa fille et sa tante, la ravissait.

Ronçay put donc s’absenter le lendemain, après le déjeuner, sans l’ombre d’inquiétude, et quand, en revenant, il apprit à Éva qu’il avait loué dans l’île de Beauté une ravissante habitation, Les Tilleuls, où ils pourraient s’installer aussitôt que cela lui conviendrait, elle applaudit des deux mains et commença tout doucement, avec Jeanne, ses préparatifs de départ.

L’un de ces préparatifs, il est vrai, lui serra douloureusement le cœur. Quand elle dut mettre de côté ses toilettes de théâtre, qui lui rappelaient de si grands succès et tous ses rêves de gloire, elle se dit qu’elle ne les porterait plus sans doute, car elle sentait bien que si la santé lui revenait ce ne serait jamais assez complètement pour qu’elle pût reprendre ce métier d’artiste, véritable Shylock, qui semble exiger de celui qui l’exerce un morceau de sa chair en échange de chacun de ses triomphes, et elle ne put retenir ses larmes.

Mais ses regrets s’effacèrent cependant assez vite devant des pensées moins sombres, grâce aux soins intelligents de ceux qui l’entouraient, grâce à la tendresse fraternelle de Gilbert, qui semblait se soumettre à son sort, ce dont elle le remerciait du fond de l’âme ; grâce aux baisers de Blanche, à la présence de Mme Bertin, qui arrivait le matin pour ne retourner rue d’Assas que le soir, et enfin grâce à la gaieté de Bernel, dont l’esprit et les paradoxes l’entretenaient dans des espérances que la solitude ne lui aurait pas permis d’accepter.

Il advint de tout cela que, dans les premiers jours de mai, quand Mlle de Tiessant partit pour Nogent, son état de santé ne paraissait pas s’être aggravé et que son moral était meilleur.

Aussi s’étendit-elle avec une véritable sensation de bien-être dans le grand landau qui allait la conduire à la campagne. Sa tante et sa fille avaient pris place auprès d’elle. Ronçay et Bernel suivaient en coupé. Les domestiques s’en allaient par le chemin de fer ; on les retrouverait à la villa.

Afin d’éviter le pavé, les voitures remontèrent le boulevard des Invalides, gagnèrent celui d’Enfer et celui de la Gare, franchirent la Seine au pont de Bercy et, par l’avenue Daumesnil, entrèrent dans le bois de Vincennes.

Le temps était superbe, la matinée tiède et parfumée des senteurs des tilleuls et des sapins ; les pelouses s’étendaient épaisses, diaprées de primevères et de marguerites, et les taillis, déjà feuillus, étaient peuplés d’oiseaux qui chantaient le printemps.

Éva avait fait découvrir le landau pour jouir complètement de ce spectacle dont elle était privée depuis si longtemps, car, à Paris, elle ne sortait pas, et elle aspirait à pleins poumons cet air vivifiant, le sourire aux lèvres, des larmes de bonheur plein les yeux, oubliant peut-être son serment, tant elle était tout entière à ce renouveau de la nature qui se glissait en son corps et dans son âme.

Ils traversèrent ainsi le bois sans que la malade parût ressentir aucune fatigue et arrivèrent à Nogent.

Là, après avoir dépassé la gare, ils descendirent vers la Marne par une route assez rapide que bordaient de jolies habitations cachées comme des nids dans les arbres, passèrent le petit bras de la rivière sur un pont rustique, et tournèrent à gauche pour suivre, sous une voûte de feuillage, un chemin où deux voitures n’auraient pu marcher de front.

Deux cents pas plus loin, ils franchirent une grille flanquée de deux grands peupliers et contre laquelle Pierre et Jeanne attendaient leurs maîtres, et ils s’arrêtèrent enfin devant un perron, dont chaque marche était ornée d’un vase de faïence plein de giroflées en fleurs.

Gilbert sauta à terre, aida son amie à descendre du landau, et, passant son bras sous le sien, lui fit monter l’escalier pour l’introduire au rez-de-chaussée, dans un grand salon qui avait été transformé en chambre à coucher, de façon que, si elle était forcée de rester chez elle, Éva aurait toujours sous les yeux de la verdure, et que si, au contraire, la promenade lui était possible, il lui suffirait de faire quelques pas pour gagner le parterre.

La villa des Tilleuls était une fort belle habitation. La maison, nouvellement construite, était un grand pavillon à l’italienne, où deux ménages auraient pu se loger à l’aise.

Ronçay en avait complété l’ameublement, et tout y était élégant et confortable. Du boudoir qui faisait suite au grand salon, on avait fait un cabinet de toilette où coucherait Jeanne. Gilbert habiterait également au rez-de-chaussée, dans une pièce voisine de la salle à manger, c’est-à-dire à la portée de la voix de son amie.

Les chambres destinées à Mme Bertin et à Blanche étaient au premier étage, ainsi que celle de Bernel, qu’une sonnerie électrique mettait en communication directe avec l’appartement de Mlle de Tiessant.

Quant au jardin, au milieu duquel s’élevait la villa, c’était un véritable parc planté d’arbres centenaires. Il s’étendait du petit bras de la Marne à la route qui côtoyait le grand bras, dont le séparait une large grille, où on avait ménagé une porte pour les voitures, mais qui ne servait le plus souvent qu’aux piétons.

De ce côté, à l’angle droit de la propriété, s’élevait un kiosque, sorte de salle à manger en plein air, dont les grandes baies ouvraient sur la berge. On pouvait de là suivre des yeux les promeneurs, les embarcations et les chalands qui sillonnaient la Marne, et parcourir du regard, jusqu’au champ de bataille de Champigny, la campagne de la rive gauche, dépouillée de ses grands arbres par les vandales prussiens.

Un petit chemin sablé et serpentant à travers les massifs conduisait de l’habitation à ce kiosque.

Bien que ce fût déjà beaucoup, en raison de son état de santé, que d’être venue de Paris à Nogent, Mlle de Tiessant voulut parcourir le parc et la maison le jour même de son arrivée, et elle employa à cette visite, qui la remplit de joie, une partie de l’après-midi. Mais quand vint le soir, après le dîner, elle dut se résigner à s’étendre sur une chaise longue, auprès de l’une de ses fenêtres, d’où elle voyait Blanche se rouler sur le gazon, et Gilbert, que Bernel tenait par le bras, en lui racontant sans doute quelque plaisante histoire, car ils riaient tous deux, peut-être seulement, il est vrai, parce qu’ils se savaient surveillés.

Ce tableau charmant de jeunesse et de gaîté, que complétait à ravir la poésie de la nuit qui tombait, les parfums des fleurs des corbeilles, les refrains joyeux des canotiers dans le lointain, tout cela plongeait Éva dans une sorte d’ivresse bienfaisante.

Il lui semblait qu’elle ne souffrait plus, que des horizons de bonheur lui apparaissaient de nouveau, qu’elle n’avait jamais été malade, n’avait fait qu’un mauvais rêve, et ses yeux demeuraient fixés avec amour sur celui à qui elle s’était donnée, quand soudain les sons de la cloche de l’église, qui annonçait la prière du soir, la firent tressaillir.

Alors, sans doute, à cet appel religieux, elle revint à la réalité et se rappela tout à la fois les craintes qu’elle avait eues pour sa vie et son serment, car, prenant sa poitrine à deux mains, comme pour y étouffer les murmures de son cœur, elle s’écria avec un horrible accent d’épouvante :

— Et si j’allais ne pas mourir !


XVI

Si tristement que se fût terminée sa première journée de villégiature, grâce à l’évocation soudaine, sous un choc tout nerveux, de souvenirs cruels qui l’avaient forcée de se mettre en face de la situation terrible que lui faisait la fatalité, Mlle de Tiessant eut le courage de dissimuler ses souffrances morales, et, le lendemain même, elle organisa sa vie de façon à ce que sa retraite à Nogent pût avoir le résultat favorable qu’en espéraient les médecins.

Tout fut réglé par le docteur Bernel, non seulement ce qui concernait le traitement proprement dit, mais encore les heures du lever et du coucher de la malade, le menu de ses repas, la longueur de ses promenades lorsque, entre deux crises, ses forces lui permettraient de descendre dans le jardin, ses lectures même et la musique qu’elle était autorisée à jouer ou à entendre.

Ce qu’il fallait absolument lui épargner, c’étaient les émotions vives et tout effort violent, soit en marchant, soit en soulevant un objet. Elle pouvait prendre sa fille sur ses genoux, mais il lui était défendu de la porter. Elle ne devait pas non plus garder des fleurs dans sa chambre, même des roses, dès que les fenêtres étaient fermées.

Rien autour d’elle, enfin, qui surexcitât ni ses nerfs ni son cerveau. Surtout pas de lettres du dehors, sans qu’elles eussent été préalablement remises à Ronçay.

Bien qu’il se fût jeté dans les bras de la religion, ainsi que disait ironiquement Raymond, en ajoutant que la religion avait dû être peu flattée de cette étreinte-là, M. de Tiessant était toujours à craindre.

MM. Dartol et Rigal viendraient à tour de rôle tous les jeudis jusqu’à ce qu’il y eût amélioration notable dans la situation de leur intéressante cliente.

Gilbert, qui était forcé de se rendre fréquemment à Paris, en raison de ses engagements professionnels avec les Beaux-Arts, ne s’absenterait que du déjeuner au dîner, lorsqu’il verrait Éva en état de santé rassurant pour toute la journée. Le docteur, lui, ne partirait le matin qu’après être entré chez elle, et il reviendrait autant que possible coucher à la villa tous les soirs. Quant aux importuns dont la visite était à redouter, Pierre, qui connaissait les intimes de la maison, se chargeait de les consigner impitoyablement à la grille des Tilleuls.

Bernel ne se borna pas à ces dispositions générales ; il fit encore ses recommandations à chacun en particulier : à Mme Bertin, à Blanche, à Jeanne, à Pierre et même aux autres domestiques ; se réservant, de plus, de surveiller le moral de Mlle de Tiessant et de Ronçay afin de les sermonner et de les remonter aussi souvent qu’il serait nécessaire.

Cette occasion-là, hélas ! ne devait pas tarder à se présenter.

En effet, après avoir passé deux assez bonnes semaines, Éva devint peu à peu sombre, nerveuse, inquiète, plus qu’elle ne l’avait jamais été depuis son retour en France. Cependant sa maladie ne s’aggravait pas, les deux médecins de Paris l’avaient constaté à leur première visite, et comme elle s’était gardée de trahir en leur présence l’état de son esprit, ils en avaient conclu que, décidément, il ne fallait pas perdre tout espoir.

Or c’était précisément parce que les affections si dangereuses dont elle se savait atteinte semblaient enrayées dans leur marche, qu’elle se laissait envahir par un sentiment qui lui faisait honte, mais qu’elle ne pouvait dominer : une jalousie d’autant plus cruelle que son serment la désarmait pour la combattre.

Lorsqu’elle s’était crue condamnée, Mlle de Tiessant avait accepté son sort, et, dans sa conviction d’une fin prochaine, dans sa terreur des peines éternelles qu’elle devait à sa première éducation chrétienne et que son père lui avait si brutalement rappelée, elle avait héroïquement arraché de son cœur tout amour profane, elle en avait eu la volonté du moins, pensant à ce moment que la lutte contre la mort ne serait pas de longue durée et qu’elle devait à Dieu ce sacrifice.

Mais voilà que le cri qu’elle avait jeté le soir même de son arrivée à la campagne : « Si j’allais ne pas mourir ! » semblait être une prophétie, grâce à l’influence bienfaisante d’un milieu nouveau.

Alors que deviendraient-ils, Gilbert et elle, si cette prophétie se réalisait ? Gilbert surtout, jeune, ardent, qui n’avait fait aucun vœu, lui, et pouvait aimer encore, aimer une autre femme !

Ne serait-ce pas son droit, puisque, restée belle et désirable, elle devrait se refuser à lui, à lui qu’elle adorait toujours, elle le sentait bien, ce qui rendait sa jalousie plus douloureuse encore ?

Est-ce que la mort n’était pas préférable à l’existence horrible que lui réservait son retour possible à la santé ! Car elle n’admettait pas qu’elle pût jamais songer à oublier son serment.

Rien ne lui était plus facile que de mourir !

Elle avait rempli de morphine un petit flacon de cristal qui ne la quittait pas. Le jour où le supplice serait au-dessus de ses forces, elle viderait ce flacon entre ses lèvres, et ce serait fini : elle s’endormirait de l’éternel sommeil !

Mais cette pensée que la malheureuse nourrissait souvent, elle la repoussait aussitôt avec horreur, en se rappelant que la religion défend le suicide, que déjà son frère avait mis fin à ses jours et qu’elle avait entendu dire à cette époque que se tuer c’est commettre une lâcheté.

Et puis mourir, ce serait laisser seul Gilbert, qui l’oublierait un jour dans les bras d’une autre, une autre qu’il aimerait comme il l’avait aimée !

Alors, sous l’empire de cette terreur, sa jalousie prenait une forme passionnelle, sauvage. Dans ces moments-là, elle projetait d’empoisonner son amant en même temps qu’elle s’empoisonnerait elle-même. Cependant, bientôt, le calme lui revenait ; cette idée atroce faisait de nouveau place en son âme à la résignation, et c’était presque toujours, son doux sourire aux lèvres, que la trouvaient ses amis.

Néanmoins Jeanne, qui, en quelque sorte, ne quittait sa maîtresse ni jour ni nuit, finit par s’apercevoir de ses longs accès de tristesse et d’exaltation. Elle en fit part à Bernel. Celui-ci observa Mlle de Tiessant, comprit de quelle lutte son esprit était le siège, et un matin qu’il se trouvait seul avec elle, il lui dit amicalement :

— Vous savez que je ne suis pas content de vous.

— Pourquoi donc, mon bon docteur ? fit Éva, toute surprise.

— Parce que vous ne suivez qu’à demi le traitement que nous vous avons ordonné.

— Oh ! par exemple !

— Sans aucun doute ! Je vous ai recommandé surtout de chasser les papillons noirs, de vous laisser vivre, de ne pas penser même, si c’est possible. Or plus la santé vous revient, car elle vous revient, plus, au contraire, vous vous laissez abattre et donnez prise au spleen. On dirait vraiment que vous avez peur de guérir trop vite.

Honteuse d’être ainsi devinée, la pauvre femme ne put réprimer un léger froncement de sourcils. Il n’échappa pas à Raymond. Aussi reprit-il aussitôt, avec ce mélange de bonhomie, de bienveillance et de scepticisme qui donnait une saveur toute particulière à ses paradoxes et les faisait accepter quand même :

— Ma chère enfant, un médecin est un confesseur ; comme médecin, j’ai réussi à vous soulager, mais il me reste à remplir mes fonctions de confesseur, ce qui est plus difficile, je le reconnais, surtout si vous ne m’y aidez pas un peu. Je crains que vous n’ayez qu’une médiocre confiance en moi dans ce rôle-là ?

— Vous savez bien que j’ai toujours confiance en vous.

— Alors, laissez-moi vous gronder ! Eh ! je ne sais quelle sainte ardeur de repentir vous a prise ! Il est trop hâtif ce repentir-là ! Madeleine était de beaucoup votre aînée lorsqu’elle s’est jetée aux pieds du Christ. Et même, à en croire quelques historiens, ce n’était pas seulement d’un amour divin que la belle pécheresse brûlait pour le fils de Dieu !

— Oh ! mon ami, mon ami !

— Mais la parabole n’en est pas moins, pour les femmes s’entend, une des plus consolantes de l’Évangile : elle leur défend le désespoir, puisqu’elle les assure du pardon. Vous n’avez donc pas le droit de désespérer, vous qui avez eu si peu le temps de pécher. Là-bas, au Vatican, dans un moment d’exaltation, vous vous êtes promis de mourir en état de grâce ? Eh bien ! soit ! vous avez eu raison, je respecte toutes les croyances ; mais vous avez fait ce serment-là parce que vous pensiez votre dernière heure arrivée. Est-ce vrai ? N’auriez-vous pas hésité un peu à prendre cet engagement envers vous-même, si vous aviez été certaine qu’une longue existence de bonheur vous était encore réservée ?

— Peut-être ! Mais j’ai pris cet engagement-là également envers Dieu.

— Oh ! Dieu est un créancier indulgent. Il ne demande que des prières pour intérêts. Vous lui en adresserez de ferventes, et il vous pardonnera. Il y a plus : les papes ont toujours le droit de délier du serment. Eh bien ! quand vous aurez épousé Gilbert…

— Comment, quand j’aurai épousé Gilbert ?

— Sans doute, puisqu’on va rétablir le divorce ! Lorsque vous serez devenue Mme Ronçay, vous retournerez à Rome pour vous jeter aux pieds de Pie IX, qui vous relèvera de votre vœu, d’abord parce que c’est un homme intelligent et bon, et ensuite parce que, s’il s’y refusait, il irait contre la loi de Dieu : crescere et multiplicare. J’aime mieux vous dire ça en latin, ne sachant d’ailleurs de quelle langue le Tout-Puissant a pu se servir. Vous serez heureuse et je soignerai vos enfants légitimes de la coqueluche !

Éva répondit à cette boutade par un sourire, mais si triste que Bernel en fut frappé. Il comprit que chez elle l’âme et le cerveau étaient aussi malades que le corps et non moins difficiles à guérir. Il poursuivit cependant, sans rien laisser voir de l’impression qu’il venait d’éprouver :

— En attendant, ayez le courage d’espérer franchement, car vous ne serez pas toujours maîtresse de vous-même, sans compter que tous ces efforts de dissimulation vous épuisent. De plus, quand Gilbert s’apercevra de l’état de votre esprit, il en sera fort affecté, perdra le goût du travail qui le distrait, redoutera, lui aussi, un avenir sans issue, sans retour de bonheur, et il deviendra malade à son tour.

— Oh ! il ne faut pas cela, docteur, il ne le faut pas ! Oui, vous avez raison, je veux être forte. Désormais vous serez content de moi. Mon pauvre ami ! J’avais rêvé cependant de le rendre si complètement heureux, et cela toujours, toujours jusqu’à la dernière seconde de ma vie !

— C’est ce serment-là qu’il faut tenir, si longtemps qu’il doive vous enchaîner encore !

Et serrant les petites mains déjà un peu amaigries que la jeune femme lui tendait, Raymond l’embrassa sur les deux joues ; puis il courut à la rencontre de Ronçay, qu’il voyait arriver à travers le jardin, et il lui dit, sans attendre d’être interrogé :

— Décidément, Mlle de Tiessant va mieux ; nous venons de bavarder pendant près d’une heure ; elle commence à devenir plus sage. Je crois que je finirai par avoir raison de sa folle du logis ! Ah ! par exemple, je t’avoue que je suis impitoyable ; je crois bien même que je la scandalise tant soit peu ; mais ma foi ! tant pis ! Qu’elle me prenne pour un mécréant et guérisse !

— Tu ne changeras rien aux croyances d’Éva, mon cher, répondit Gilbert, avec une conviction douloureuse. Je préférerais pour son repos et pour le mien qu’elle eût cessé de m’aimer, plutôt que de s’être jetée dans la religion étroite qui la livre aux remords et la tuera plus sûrement que toutes les souffrances physiques.

— Allons ! voilà que, toi aussi, tu exagères ! Où diable as-tu vu qu’elle a des remords ? On a les remords d’un crime ; or, de quel crime s’est-elle rendue coupable, la chère enfant ? Elle en est tout simplement au repentir d’avoir commis une faute, d’avoir aimé, et ce repentir-là, vois-tu, ce n’est, le plus souvent, chez la femme, qu’une forme particulière du regret de ne pouvoir plus aimer ; en sorte que quand la possibilité de recommencer leur est donnée, le repentir disparaît ! Laisse Éva revenir à la santé et tu verras comme, peu à peu, elle permettra à tes lèvres de descendre de son front à ses lèvres. Mais la vie des femmes, mon pauvre rêveur, n’est qu’un long repentir, heureusement pour les hommes !

Tout en causant ainsi, les deux amis s’étaient rapprochés de la maison, et Ronçay pensait que le docteur était peut-être dans le vrai, quand il aperçut Blanche qui se roulait sur le gazon.

Alors, allant à elle, il la prit entre ses bras et, lui montrant sa mère, accoudée à la fenêtre de sa chambre et leur souriant à tous deux, ils se mirent, le père et l’enfant, à qui lui enverrait, à travers l’espace, le plus grand nombre de baisers.

Quelques instants après, on servit le dîner. Éva, qui avait voulu prendre place à table, entre sa fille et Gilbert, mangea peu, car la morphine, dont elle était obligée de faire un emploi fréquent, lui enlevait tout appétit ; mais, tenant sans doute à ne pas manquer à la promesse qu’elle avait faite à Raymond, elle se montra si gaie que la soirée fut bonne pour tout le monde, et le lendemain matin, en quittant ensemble les Tilleuls, Bernel et Ronçay emportaient la conviction que la malade passerait une excellente journée.

Le sculpteur avait emmené Pierre, qui devait l’aider à faire certains rangements dans son atelier ; et il était convenu, entre le docteur et lui, qu’ils se retrouveraient le soir à la gare de Vincennes pour prendre le train de sept heures.

Gilbert comptait sans cette dépêche que son domestique lui remit vers midi.

« Éva n’est pas plus malade, soyez donc sans inquiétude, mais revenez immédiatement ; nous avons reçu une visite fâcheuse et inattendue. Bertin. »

— Quelle visite ? se demanda le créole. Est-ce que M. de Tiessant ?… Oh ! non, il est au couvent ! De plus, il n’oserait venir chez moi. D’ailleurs, sa belle-sœur me le dirait. Qui alors ?

Et, plus intrigué encore qu’il n’était inquiet, il quitta le boulevard des Invalides pour retourner à Nogent.

Voici ce qui s’y était passé.

Vers dix heures, vingt minutes à peine après le départ du docteur et de Ronçay, un coup de sonnette s’était fait entendre à la grille ; la vieille domestique de Mme Bertin, se trouvant dans le jardin, était allée ouvrir, mais pour jeter aussitôt ce cri de surprise, en reconnaissant, dans la personne qui se présentait, sœur Marie de la Miséricorde, l’aînée des filles de M. de Tiessant :

— Vous, mademoiselle Blanche !

— Moi-même, Catherine, répondit la religieuse. Éva est bien souffrante ? Je viens la voir.

— C’est que je ne sais trop !… Notre jeune dame va mieux au contraire… Cependant…

La brave servante se souvenait de la consigne donnée par M. Bernel et, tout à la fois, elle n’osait ni recevoir la nièce de sa maîtresse, ni lui fermer la porte.

— Qui est là ? demanda au même instant Mme Bertin, en paraissant à l’angle de la maison.

Puis, aussitôt, elle mit un doigt sur les lèvres et s’approcha vivement.

Elle venait de reconnaître Blanche, et comme la chambre d’Éva prenait jour sur le parterre, c’est-à-dire du côté opposé à la porte d’entrée, et que, par conséquent, elle ne voyait pas de ses fenêtres qui sonnait, la bonne tante tenait à lui cacher l’arrivée de sa sœur, dans la crainte que cette visite, à laquelle personne ne pouvait s’attendre, ne lui causât une dangereuse émotion.

En embrassant la religieuse, la veuve la pria donc de parler à voix basse et, après l’avoir emmenée, par une allée détournée, dans le fond du jardin, elle lui demanda :

— Comment se fait-il que tu ne sois pas à Chartres, que tu saches la maladie d’Éva ? Que veux-tu lui dire ? Les médecins recommandent avant tout d’éloigner d’elle toutes les causes de chagrin, et je n’ose prendre sur moi…

— Ma tante, interrompit sœur Marie de la Miséricorde d’une voix douce, insinuante, mais aussi avec une certaine fermeté, je viens remplir ici un devoir de chrétienne et de sœur. Mon père a appris, je ne sais par quelle voie, que notre chère Éva est perdue et…

— Mais non, elle n’est pas perdue ! Tu te trompes, heureusement !

— Enfin, qu’elle est très gravement malade. M. de Tiessant me l’a écrit, et je suis venue pour l’embrasser.

— Pour cela seulement ?

— Ma sœur n’est pas seule ici.

— Non certes, puisque je vis auprès d’elle.

— Je ne parle pas de toi.

— Ah ! je te comprends. Écoute-moi : Tu sais si je crois en Dieu et si je suis une honnête femme. Eh bien ! je considérerais comme une mauvaise action, impie même, de troubler la pauvre enfant par quelque reproche que ce soit. Il y a longtemps qu’elle a expié sa faute par la souffrance. Vraiment son père aurait bien dû l’oublier tout à fait ! Trouve-t-il donc qu’il ne lui a pas déjà fait assez de mal ? C’est lui qui a causé sa chute par son odieux mariage, son entrée au théâtre par la lettre épouvantable qu’il lui a écrite un jour, pour la traiter comme une fille, et son exaltation mystique par les lignes cruelles qu’il lui a adressées à Rome, sous le prétexte de lui annoncer son entrée chez les Dominicains. Après l’avoir ainsi torturée depuis six ans, il devrait bien, si elle doit mourir, la laisser mourir tranquille ! Ah ! il a une singulière façon de comprendre la religion ! Je t’assure que s’il était ici, je ne lui permettrais pas de voir sa fille !

— Mais moi, ce n’est pas la même chose !

— Je le sais bien. Cependant je ne te conduirai auprès de ta sœur que si tu me promets de ne lui rien dire qui puisse lui rappeler le passé, lui causer une peine quelconque.

— Je te le promets.

— Ta seule présence peut même lui faire grand mal. Elle va se demander pourquoi tu viens et se croire encore plus en danger qu’elle ne l’est en réalité.

— Je lui dirai, ce qui est d’ailleurs la vérité, que, me trouvant à Paris et étant allée rue d’Assas pour te voir, j’ai appris en même temps sa maladie et où tu demeurais avec elle.

— Alors, soit ! Seulement, comme je veux la prévenir de ton arrivée avant que tu la voies, nous allons entrer dans la maison par la porte de service. Viens !

Mme Bertin reprit, en compagnie de Blanche, l’allée couverte qu’elles avaient parcourue quelques minutes auparavant, et après avoir introduit la religieuse dans la villa, elle la laissa seule dans la salle à manger. Mais, au moment d’ouvrir la porte de sa nièce, l’excellente femme, saisie d’une pensée subite, monta dans sa chambre, écrivit rapidement deux ou trois lignes, redescendit au rez-de-chaussée, remit ces lignes à Catherine, pour qu’elle les fît porter immédiatement à la gare — c’était la dépêche qu’allait recevoir Ronçay à Paris — et elle entra chez Éva.

Mlle de Tiessant venait de terminer sa toilette et Jeanne l’installait sur une chaise longue, près d’une fenêtre ouverte.

C’était là qu’elle aimait à se tenir, avec ses fleurs, ses livres, ses travaux de broderie, lorsque le mauvais temps ou ses forces ne lui permettaient pas de descendre dans le jardin, soit pour s’y promener un peu, soit pour aller jouir dans le kiosque du spectacle amusant que la Marne offrait pendant les jours de fêtes, avec ses embarcations de tous genres, aux équipes bariolées, les refrains joyeux des canotiers, les promeneurs, les couples amoureux, les pêcheurs encombrant ses rives et les échos de l’orchestre des bals champêtres dans le lointain.

Enveloppée dans un grand peignoir de cachemire blanc avec des revers et une lourde cordelière de soie bleu pâle, coiffée à ravir de ses seuls superbes cheveux nattés et réunis en masse épaisse sur sa nuque, chaussée de bas de soie et de petites mules brodées d’or, un peu de rouge aux lèvres et de poudre de riz sur les joues, le jeune femme restait adorablement jolie.

Toujours hantée sans doute, malgré son serment, par ce désir qu’un jour, à Rome, elle avait exprimé passionnément à Gilbert : « Je voudrais être belle même dans mon linceul ; morte, je voudrais te plaire encore », elle demeurait coquette et avait de sa beauté les mêmes soins qu’aux plus enivrantes heures d’autrefois.

Pour ceux qui ne la voyaient pas constamment et ne savaient rien de sa maladie, son état de santé ne se trahissait que par son amaigrissement, une sorte de lourdeur, d’hésitation dans les gestes, un teint terreux, des regards brillants et une contraction pupillaire très apparente ; ces deux derniers phénomènes provoqués par la morphine, à laquelle il fallait bien avoir recours lorsque les souffrances menaçaient d’entraîner la patiente à des mouvements brusques ou à de violents efforts, de nature à provoquer, du côté du cœur, les accidents les plus graves, mortels peut-être.

— Comme te voilà belle, ma chérie, dit Mme Bertin à sa nièce, en la voyant si élégamment mise. Cela se trouve à merveille, car je t’annonce une visite qui te fera grand plaisir.

— Une visite ! fit Éva, joyeuse.

— Une personne que tu aimes de tout ton cœur et que tu n’as pas vue depuis plusieurs années.

— Depuis plusieurs années ?

— Oui, mais je ne la laisserai entrer que si tu me promets d’être sage, ainsi qu’elle me l’a promis elle-même.

— Oh ! mon Dieu ! quelles précautions ! Je te promets tout ce que tu veux. Voyons, de qui s’agit-il ?

— Tu ne devines pas ?

— Non ! Est-ce quelque ami de Paris, de province ou de l’étranger ? Quelqu’un de Rome, peut-être !

— Rien de semblable. Une personne que tu n’as pas vue depuis cinq ans.

— Depuis cinq ans ? Mon fils !

— Hélas, non ! Tu sais bien que, la dernière fois qu’il m’a donné des nouvelles de Robert, M. Noblet n’a pas même répondu au passage de ma lettre où je lui exprimais ton désir de le voir.

— C’est vrai !… Ma sœur, alors ?

— Oui, Blanche. Elle est là.

— Qu’elle vienne donc bien vite !

Et, se soulevant à demi, elle appela :

— Blanche ! Blanche !

— Elle ne t’entend pas ; elle est dans la salle à manger.

— Cours la chercher ; cours, je t’en prie !

— Tu seras raisonnable, vous ne parlerez pas du passé, ni de rien qui puisse te faire du chagrin ?

— Je te le jure !

Rassurée, la bonne tante sortit de la chambre en fermant la porte derrière elle, et quelques secondes après, elle rentra avec sœur Marie de la Miséricorde, à qui elle avait recommandé de nouveau de ne trahir aucune émotion.

— Blanche, ma chère Blanche ! s’écria la maîtresse de Ronçay, en tendant les bras à la compagne de son enfance. Oh ! quelle joie de te voir !

— Éva, ma petite Éva ! répondit la fille aînée de M. de Tiessant, en rendant à sa sœur ses baisers. Quel bonheur pour moi de te retrouver ! Que Dieu en soit béni !

— Assieds-toi là, bien près. C’est vrai qu’il y a cinq ans que nous ne nous sommes vues ! Tu es toujours la même, toi : jeune, belle, sérieuse, grave, tandis que moi ! Comme je suis changée !

— Tu n’as jamais été plus jolie !

— Tu sais que je suis malade, très malade. Tu le sais, puisque tu es venue. Sans cela, tu n’aurais pas quitté ton couvent. Qui t’a donc renseignée ?

Craignant que la religieuse n’osât mentir, Mme Bertin répondit bien vite pour elle :

— Tu te trompes : ta sœur ignorait même ta présence à Paris. Elle y a été envoyée pour les affaires de sa communauté ; tout naturellement elle a passé rue d’Assas, et c’est là qu’elle a appris que nous étions toutes les deux à Nogent.

— Ah ! oui, je comprends. Alors, parlons de toi, de nous !

— Surtout ne te fatigue pas, recommanda la brave veuve, en se retirant par discrétion et satisfaite d’ailleurs de la tournure que prenait l’entretien des deux sœurs.

Aussitôt seules, celles-ci, sans amertume, parfois même en souriant, commencèrent à évoquer leurs souvenirs de jeunesse ; puis elles arrivèrent au jour de leur séparation et à ce qui s’était passé depuis cette heure cruelle. Blanche avait peu de chose à dire. Son existence était celle d’une recluse : monotone, pieuse, sans autre but que le ciel, et son récit ne fut pas long.

La comédienne, elle, avait autrement vécu ; mais elle ne pouvait tout raconter, car le nom de Gilbert serait venu à chaque instant sur ses lèvres. Elle se borna donc à parler de ses études, de ses succès en Italie, des débuts de la maladie dont la conséquence forcée était l’abandon de sa carrière ; et, sans s’apercevoir du changement qui s’était fait dans la physionomie de sa sœur, qui, peu à peu était devenue triste, presque sévère, elle lui expliqua comment elle avait été reçue par Pie IX, et sans doute elle allait passer à l’impression que lui avait causée cette audience, lorsque tout à coup l’apparition d’une tête blonde, un éclat de rire, un « bonjour petite mère » l’interrompirent.

C’était Blanche que Pierre soulevait à bout de bras, devant la fenêtre.

— Bonjour, ma chérie, répondit Éva, en envoyant de la main un baiser à l’enfant. Va jouer. À tout à l’heure !

Et, se retournant vers son aînée, elle ajouta avec un rayonnement d’orgueil maternel :

— Est-elle assez jolie, ma fillette ! Je lui ai donné ton nom. Il me semble que cela me la fait aimer davantage encore !

— Eh bien ! reprit la religieuse d’une voix grave qui fit tressaillir la malade, c’est cette enfant même qui me rappelle à mes devoirs et au but de mon voyage à Paris.

— Quels devoirs, quel but ?

— Ma chère Éva, Dieu t’envoie les épreuves que tu subis en ce moment pour que tu reviennes à lui, pour que tu songes à te réconcilier avec le ciel.

— Mais je n’ai jamais abandonné Dieu ! Crois-tu donc que je n’aie pas conservé les sentiments religieux de mon enfance ? Ah ! la faute que j’ai commise, je te jure que je l’avais déjà expiée par la souffrance avant de recevoir la bénédiction de Pie IX et que je continue à l’expier cruellement tous les jours ! Si tu savais, si tu savais !

— Je te plains de toute mon âme de chrétienne et de sœur. Nul pécheur ne peut plus justement que toi compter sur la miséricorde céleste, j’en ai la conviction ; mais avant toute chose, il faut t’en rendre digne par un dernier sacrifice. Pour prouver la sincérité de ton repentir, il faut rentrer dans la vie régulière et profiter des longs jours que tu as encore à vivre pour racheter tes erreurs.

— Mes longs jours ! Tu sais bien que je suis condamnée ! Enfin, que veux-tu ? Parle, explique-toi franchement.

— Tu dois quitter cette maison, te séparer de l’homme qui l’habite avec toi, aller chercher le repos de la conscience dans quelque pieux asile, pour y vivre en paix avec toi-même, jusqu’au jour où Dieu t’appellera à lui. C’est seulement à ce prix que tu gagneras ton salut éternel !

— Blanche, ce n’est pas de ton propre mouvement que tu es venue me torturer ainsi ! Quelqu’un t’a envoyée. Notre père probablement ! Oui, lui, toujours lui ! Après m’avoir fait tant de mal, ne peut-il donc me laisser mourir en paix ?

En jetant ce cri, la malheureuse, profondément troublée, cacha son visage entre ses mains et se mit à pleurer.

Alors, sa sœur, subitement émue, se pencha sur elle, avec un véritable élan d’affection ; mais dans ce mouvement, la croix de son ordre, qu’elle portait suspendue au cou par un long ruban, lui frappa directement les yeux, et la vue de cet emblème de l’humanité rachetée par la souffrance divine arrêta sans doute sur ses lèvres les paroles fraternelles et consolatrices qu’elle allait prononcer, car, redevenant l’impitoyable que la religion étroite avait faite, elle dit à Éva :

— Du courage, ma sœur. Ne nous en faut-il pas à tous pour gagner le ciel, où nous attendent notre mère et notre frère bien-aimés ?

— Oui, tu as raison ! murmura l’infortunée, demeurant immobile, comme affaissée dans sa terreur.

Mais tout à coup elle releva la tête, prêta l’oreille, s’accouda sur la fenêtre et se rejeta en arrière, les regards tournés vers la porte et la physionomie anxieuse.

On avait sonné à la grille et des pas précipités s’étaient fait entendre sur le sable du jardin, devant la maison.

— Qu’as-tu donc ? lui demanda Blanche tout inquiète de cette attitude nouvelle.

— Ce que j’ai ? Ah ! Gilbert, mon Gilbert, défends-moi !

Ronçay, que Jeanne, qui le guettait depuis une heure, avait renseigné d’un mot, venait d’entrer dans la chambre. Il s’élança vers celle qui lui tendait les bras, et, la serrant doucement sur sa poitrine, il lui dit :

— Que crains-tu, mon adorée ? Ma voilà, n’aie plus peur !

Blottie contre son amant, Éva tremblait sans prononcer une parole. La religieuse s’était levée de son siège, pâle, mais le visage empreint d’une résolution inébranlable.

— Qui êtes-vous, madame ? lui demanda le créole.

— Je suis la sœur de Mme Noblet, répondit sèchement la fille aînée de M. de Tiessant ; mon devoir m’appelait auprès d’elle ; je suis venue.

— Il n’y a pas ici de Mme Noblet, mais seulement une malheureuse qui souffre et que votre présence pouvait tuer. Je ne m’explique pas qu’on vous ait permis…

— Je vous en demande pardon, interrompit Mme Bertin, qui, prévenue par Pierre, était accourue ; mais Blanche m’avait promis de ne pas tourmenter notre chère malade, et je les avais laissées en train de causer si tranquillement que je ne pouvais prévoir ce qui arrive. De quoi as-tu donc parlé à ta sœur ?

— De son salut, ainsi que la religion me le commandait, fit Mlle de Tiessant avec fermeté.

— Et sais-tu à quel prix seul je puis le faire, mon salut ? fit Éva en se dégageant doucement de l’étreinte de Gilbert et en prenant ses deux mains entre les siennes : il faut que je sorte de cette maison, que je me sépare de toi, que je ne vous revoie jamais, ni toi, ni ma fille ! Moi qui suis déjà privée de mon fils ! N’est-ce pas, c’est bien cela que tu exiges ?

Sœur Marie de la Miséricorde, à qui s’adressaient ces dernières paroles, baissa la tête en signe d’assentiment.

À cette affirmation cruelle, Ronçay ne put réprimer un mouvement d’indignation, et il allait répondre lui-même. Son amie ne lui en laissa pas le temps, car elle reprit aussitôt, avec des accents d’inexprimable douleur :

— Mais dis-lui donc, Gilbert, combien j’ai déjà souffert, combien j’ai déjà expié, et quel sacrifice j’ai fait pour obtenir du ciel le pardon de mes fautes, moi qui t’aime toujours autant qu’autrefois ! Le cloître dessèche-t-il le cœur à ce point qu’il ne comprend plus rien de l’amour, de la tendresse, plus rien des choses humaines ! Oh ! non, tu ne peux savoir, Blanche, quel est mon supplice de toutes les heures, de tous les instants, lorsque la maladie qui me pousse au tombeau me laisse quelques secondes de trêve ! Je l’aime, tu m’entends, je l’adore, lui, et je ne puis plus lui appartenir. Je l’ai juré, j’en ai fait le serment ! Et je suis jalouse ! Tu ne sais pas ce que c’est que la jalousie, toi qui n’as jamais aimé que Dieu ! La jalousie, ce cancer qui vous ronge les entrailles et le cerveau, le corps et l’âme ! Eh bien ! je suis jalouse ! Et tu veux que je le quitte, que je m’en aille bien loin ! Mais c’est sa présence seule qui entretient ma foi, car, près de lui, je remercie Dieu de sa bonté ! Si je ne le voyais plus, si je ne souffrais pas à cause de lui et s’il ne souffrait pas à cause de moi, mais ce serait fini, je ne croirais plus à rien ! Me séparer de lui avant que la mort me frappe, ne plus savoir ce qu’il fait, ce qu’il devient ! Ah ! ma pauvre sœur, tu es folle ! j’aimerais mieux, oui, j’aimerais mieux mourir damnée ! Gilbert, mon Gilbert, ne me laisse pas partir, même si je te le demandais à genoux !

Et, folle de passion autant que d’épouvante, Éva jeta ses bras au cou de Ronçay, qui, aussitôt, étouffa un cri d’angoisse.

L’étreinte de la pauvre enfant n’avait duré qu’une seconde ; elle se renversait en arrière, les mains crispées contre sa poitrine qui râlait, le visage d’une pâleur mortelle, l’anxiété peinte dans les yeux, et sa gorge, serrée par une horrible contraction, ne laissait échapper que des plaintes inarticulées.

— Ah ! vous venez peut-être de la tuer ! s’écria le créole, en s’adressant avec colère à la religieuse.

Et il étendit Mlle de Tiessant sur sa chaise longue, pendant que Mme Bertin entraînait presque de force sœur Marie de la Miséricorde.

Une demi-heure plus tard, après avoir subi un accès d’une extrême violence, que la morphine seule avait pu calmer, et à peu près remise de cette horrible secousse morale et physique, la jeune femme recevait les adieux de Blanche, qui, toute honteuse du danger qu’elle avait fait courir à sa sœur, lui dit d’une voix maternelle, en l’embrassant :

— Pardonne-moi ; nous ne nous reverrons plus que quand tu seras tout à fait rétablie, et je vais tant prier Dieu que ce sera bientôt.

La maîtresse de Gilbert ne répondit à ces paroles que par un triste sourire de doute, et la séparation des deux filles de M. de Tiessant fut tendre, sans trop d’émotion ; mais, vers six heures, lorsque Bernel, en arrivant à Nogent, apprit ce qui s’était passé et eut examiné la malade, il dit à Mme Bertin et à Ronçay, dès qu’il fut seul avec eux :

— Encore une crise semblable et je ne réponds plus de rien !


XVII

La visite de Blanche aux Tilleuls devait avoir des conséquences funestes. La secousse avait été trop violente pour ne pas laisser de traces.

En effet, quelques jours plus tard, les médecins constatèrent que, loin de continuer à s’améliorer, l’état de Mlle de Tiessant s’aggravait au contraire, et ceux qui l’entouraient, amis et serviteurs, ne tardèrent pas à s’apercevoir que son exaltation, sa nervosité et sa tristesse augmentaient de jour en jour.

C’est que non seulement la religieuse avait ramené sa sœur à la crainte d’une fin prochaine, cela au moment même où cette crainte se dissipait peu à peu devant ses espérances de retour à la santé et dans l’atmosphère d’affection entretenue soigneusement autour d’elle, mais que, de plus, elle avait éveillé en sa conscience de chrétienne un doute qui la torturait. Éva se demandait si le sacrifice de son amour terrestre suffisait pour qu’elle gagnât le ciel, et si vraiment son salut n’exigeait pas davantage encore.

Cette pensée troublante, qui finit par la hanter sans cesse, la conduisit logiquement à envisager ce que deviendrait Gilbert si elle avait jamais le courage de le quitter ; et à l’idée qu’il l’oublierait un jour, fatalement, si elle le laissait seul, tout son être devint le siège du plus horrible des combats entre la foi et la jalousie, l’esprit et la matière, l’âme et la chair.

Car si la pauvre femme avait fait le serment de vivre chaste jusqu’à sa dernière heure, elle n’avait pu s’engager à cesser d’aimer. Or elle aimait autant qu’autrefois, plus encore, puisqu’il souffrait de ses souffrances, celui à qui elle s’était donnée tout entière.

Mlle de Tiessant savait aussi qu’elle était toujours passionnément adorée ; elle en surprenait à chaque instant la preuve dans les regards que son amant arrêtait sur elle à la dérobée, dans la tendresse de ses étreintes, quelques efforts qu’il fit pour se soumettre au supplice de Tantale qui lui était infligé, et même dans ses départs subits, quand il craignait de se trahir. De plus, lorsque, se plaçant devant une glace, elle était obligée de reconnaître que la maladie l’avait à peine changée, que, malgré la maigreur de ses joues et la pâleur de son visage, elle était restée jolie et désirable, elle oubliait cette prière qu’elle avait jadis adressée à Dieu de la laisser belle jusque dans son linceul, pour lui demander, au contraire, de la rendre laide, afin de ne plus être pour Gilbert qu’un objet de pitié.

Mais, on le comprend, dans cette lutte, l’imagination de l’infortunée allait, vagabonde, à tous les extrêmes, et son esprit enfantait successivement les projets les plus opposés. Parfois, revenue à la résignation, elle acceptait toutes ses douleurs en expiation de ses fautes et priait. Dans d’autres moments, elle redescendait sur la terre et voulait mourir, non pas seule, car ce serait rendre son amant à la liberté et précipiter peut-être son oubli ; mais mourir avec lui, dans un suprême enlacement, ses lèvres contre ses lèvres, exhalant leur âme dans un dernier baiser d’amour, que Dieu lui pardonnerait !

Et elle souriait à ce rêve, se sentait agitée par de voluptueux frissons et caressait du regard le petit flacon de cristal où elle avait recueilli la morphine qui mettrait fin à ses tourments.

Rien ne lui serait plus facile que d’empoisonner Gilbert ! Quand elle ne pouvait aller jusqu’à la salle à manger, c’était près de son lit qu’on lui servait du café, à la fin de chaque repas. Elle verserait le terrible stupéfiant dans sa tasse, en partagerait le contenu avec lui, ouvrirait les bras, l’appellerait d’un mot de tendresse, et tout serait fini !

C’était surtout quand Ronçay était à Paris que ces épouvantables pensées s’emparaient d’Éva, car, en ces heures d’absence du bien-aimé, la jalousie la dévorait ; mais le plus souvent, lorsqu’il rentrait aux Tilleuls, chargé de roses blanches, et l’embrassait en lui demandant comment elle avait passé la journée, son projet homicide lui faisait horreur ; et si, le soir même, néanmoins, à la vue de la tasse où il lui était si facile de verser la mort, la tentation la reprenait, elle détournait les yeux, cachait sous son oreiller le flacon de morphine, et murmurait : « Non, non, pas aujourd’hui encore, mais demain ! Oh ! oui, demain ! »

Et le lendemain, la même lutte qui l’épuisait se terminait par la même victoire de ses sentiments religieux sur ses terreurs de maîtresse jalouse ; elle repoussait même la pensée criminelle du suicide, mais pour supplier le ciel, en d’ardentes prières, de ne pas ainsi prolonger son martyre ; et son exaltation, dans cet ordre d’idées, prenait parfois toutes les formes de la folie.

Une après-midi qu’un orage d’une extrême violence venait d’éclater sur Nogent et que le tonnerre déchirait incessamment les nuages, les domestiques, réfugiés dans la cuisine, entendirent tout à coup un cri d’enfant, et virent en même temps s’affaisser comme une masse, au pied des hauts peupliers qui bordaient la grille, Mlle de Tiessant avec sa fille pressée contre sa poitrine.

Profitant d’une seconde où Mme Bertin l’avait laissée seule, Éva s’était échappée de sa chambre, en entraînant Blanche jusque sous les grands arbres qui pouvaient attirer la foudre et, là, elle était tombée à genoux, en disant :

— Mon Dieu ! tuez-nous toutes les deux pour qu’un ange me conduise par la main près de vous !

Pierre s’élança dehors, saisit sa maîtresse entre ses bras et l’emporta à la maison, pendant que Jeanne y ramenait la fillette épouvantée ; et quelques minutes après, sans qu’une crise, qui était à redouter, eut suivi cette scène dramatique, la malade, revenue à elle, disait à sa tante, avec ce sourire navrant qui semblait se stéréotyper sur ses lèvres, dès qu’elle faisait allusion à ses douleurs morales :

— Je le vois bien, là-haut on ne veut pas encore de moi. Je n’ai pas encore assez souffert sans doute !

Et elle se laissa mettre au lit, où, brisée de fatigue, elle finit par s’endormir.

Le soir, en revenant à la villa, Ronçay apprit ce qui s’était passé et il en fut profondément affecté, car cet acte d’exaltation de la pauvre enfant était une nouvelle preuve que, chez elle, l’esprit n’était pas moins atteint que le corps. Cependant, comme il était convaincu qu’elle regrettait de ne pas être restée plus maîtresse d’elle-même, il avait l’intention de ne pas lui parler de ce triste épisode ; mais lorsqu’il entra dans sa chambre, l’impression douloureuse qu’il avait ressentie était demeurée si complètement peinte sur son visage, que sa malheureuse amie, devinant qu’il savait tout, lui dit bien vite, en lui tendant les deux mains :

— Je t’en prie, ne me gronde pas ! Que veux-tu ? quand tu n’es plus ici, près de moi, je perds la raison ! Je m’inquiète de ce que tu fais à Paris… Je suis jalouse ! Il me semble que je ne te verrai plus ! Et puis cet orage m’énervait : il me rappelait celui qui éclatait à Rome pendant que nous étions au Vatican. Te souviens- tu ? quelle tempête ! Le Saint-Père lui-même ne comprenait pas que nous eussions eu le courage de sortir par un temps pareil. Que cela est déjà loin de nous ! Près de trois mois ! Comme je souffre depuis ces trois longs mois ! Ah ! je ne suis plus ta jolie Éva ! Car j’ai été bien jolie, n’est-ce pas ? Tu ne peux plus m’aimer, maintenant, je suis trop laide !

— Tu es folle, ma chérie, répondit Gilbert avec des efforts surhumains pour ne pas éclater en sanglots à chacune de ces tristes paroles. Tu es laide ? Regarde-toi donc ! Je ne t’aime plus ? Mais, au contraire, je ne t’ai jamais plus adorée !

Il s’était assis sur son lit, l’avait prise par la taille et la pressait sur son cœur, en lui présentant une petite glace qu’elle conservait toujours à sa portée pour suivre sur ses traits, de jour en jour, d’heure en heure, les ravages du mal implacable.

— Eh ! c’est vrai, fit-elle alors coquettement, en tournant la tête pour plonger ses yeux dans ceux de son amant qui la dévorait du regard ; c’est vrai, je ne suis pas trop mal encore ! Ah ! c’est que je t’aime toujours tant !

Et comme le créole l’attirait plus passionnément à lui, toute frissonnante, elle poussa un gémissement et se dégagea de son étreinte en ajoutant, avec un inexprimable accent de tendresse et de prière :

— Oh ! pas de la même façon qu’autrefois, mais mieux, plus complètement encore, je te le jure !

Ronçay s’était rejeté en arrière, le sourcil froncé, un sourire de doute aux lèvres.

— Tu ne me crois pas, reprit-elle. Eh bien ! tu as tort et je vais te le prouver. Je t’aime à devenir criminelle !… Mais, non, non, tu ne dois pas savoir cela ! Tu me prendrais en haine, en horreur ! Je ne t’aime plus ? Ah ! Gilbert, si tu savais !

Elle se cachait le visage dans ses oreillers et sanglotait.

— Qu’as-tu donc ? lui demanda le sculpteur, en se penchant sur elle, tout inquiet de ce nouvel accès de désespoir, dont il ne pouvait s’expliquer les causes. Je t’en prie, calme-toi ! Oui, oui, tu m’aimes toujours, et, de ce seul amour qui te soit permis aujourd’hui, je devrais être le plus heureux des hommes. Il ne faut pas m’en vouloir si je manque parfois de courage ! Mais je ne te quitterai plus, je resterai toujours ici, près de toi. Je ne te demanderai plus rien !

Il avait pris sa tête à deux mains et couvrait son front de baisers, sans que, cette fois, elle se défendît.

Mais après avoir succombé pendant quelques secondes à cette ivresse, Mlle de Tiessant se redressa brusquement, repoussa Ronçay et lui dit dans une sorte de délire d’expiation :

— Non, je ne suis plus ton Éva, ton adorée ; je n’ai plus droit ni à ton estime, ni à ta tendresse ! Laisse-moi, je suis une misérable ! Je ne veux plus rien te cacher ! Mon aveu même sera ma honte et mon châtiment, si tu es assez généreux pour ne pas me maudire. Tiens, vois cela !

Et, lui montrant le flacon de cristal qu’elle serrait convulsivement dans une de ses mains, elle poursuivit :

— Il y a là de la morphine en assez grande quantité pour nous tuer tous les deux. Eh bien ! depuis un mois, je ne songe qu’à t’empoisonner et à mourir avec toi ! Crois-tu si je t’aime ! Ah ! Pardonne-moi, pardonne-moi !

— Que je te pardonne ! Que je te pardonne d’avoir eu la pensée qui n’a cessé de m’obséder que le jour où l’espoir de ta guérison m’a été rendu ! Mais mon Éva, si tu étais morte, je t’aurais aussitôt suivie dans la tombe ! Vivre sans toi !

— Vrai ! bien vrai !… Alors je t’attendrai !

D’un mouvement rapide, elle lança a travers la chambre le flacon qui se brisa sur le parquet.

Il l’avait enlacée de nouveau, buvait les larmes de reconnaissance qui sillonnaient ses joues amaigries, pendant qu’elle murmurait, calmée, heureuse, extasiée :

— Ah ! que je t’aime !

Lorsque Bernel rentra à Nogent, après le dîner, plus tard que d’ordinaire, Mlle de Tiessant venait de s’endormir. Ronçay put donc lui raconter immédiatement son entretien avec elle, ainsi que son acte de folie pendant l’orage ; mais quand il eut terminé ce navrant récit, il paraissait à ce point désespéré que le docteur, profondément ému, hésita un instant à lui répondre.

Alors il reprit aussitôt, d’une voix ironique :

— Ah ! tu le reconnais toi-même, le fardeau est trop lourd pour des épaules humaines ; j’ai bien le droit de mourir en même temps qu’elle, comme je lui ai promis de le faire !

— Non pas ! répliqua vivement Raymond, redevenu maître de lui. Tu aurais l’air d’un soldat qui, après avoir fait bravement campagne à la recherche de l’ennemi et risqué cent fois sa vie dans des escarmouches, déserterait à la veille de la bataille décisive. Car c’est ce qui se passe ici : notre pauvre amie subit en ce moment une double crise, crise morale et physique. Elle peut en sortir victorieuse, si nous ne l’abandonnons pas, toi surtout !

— Moi ! Quel courage puis-je avoir ? Oublies-tu donc que la torture que m’inflige Éva vivante n’est pas moins atroce que celle à laquelle me condamnera sa mort ? Depuis son pèlerinage au Vatican, elle n’est plus à moi, mais toute à Dieu ! Quand j’approche mes lèvres des siennes, elle détourne la tête. Si j’insiste, renouvelant ma tentative, elle me regarde d’un air suppliant. Je tremble de lui déplaire, et alors je repose ma bouche avide sur ses grands yeux cernés par la douleur et sur lesquels retombent ses longs cils, comme pour les protéger contre mes trop brûlantes caresses, ainsi que les grilles du cloître défendent les vierges de tendres étreintes. Parfois au contraire je la repousse presque brutalement et je me sauve affolé de désirs, en maudissant sa chasteté mystique ; car je l’aime, je la voudrais encore, toujours, comme autrefois ! Si je restais près d’elle en ces moments-là, je deviendrais un misérable, un lâche, un sacrilège ! De son pauvre corps, brisé et purifié par la souffrance, je tenterais de faire un instrument de plaisir bestial ! N’est-ce pas horrible, et comme elle aurait mieux fait de m’empoisonner depuis longtemps ! Dans ces combats d’où je sors inassouvi, je finirai par laisser ma raison !

— Tu garderas ta raison et tu ne mourras pas, parce que tu as le devoir de vivre !

— Le devoir, toujours le devoir !

— Que deviendrait ta fille si elle restait seule ? Mme Bertin est déjà vieille. Ce n’est pas dans la famille de Tiessant que Blanche trouverait des protecteurs.

— J’ai pourvu à l’avenir de la chère petite. J’ai fait un testament par lequel je lui laisse ma fortune.

— Et qui l’aimera ?

— Est-ce que je sais, moi, si, la mère partie, mon cœur ne se desséchera pas à ce point que toute affection lui sera impossible ?

— Gilbert !

— Oui, cela est épouvantable et j’en ai honte. Mais Éva elle-même, est-ce qu’elle songe à sa fille ?

— Si triste que cela soit, Mlle de Tiessant est excusable. Elle est folle et ne pense qu’à toi !

— Étrange, vraiment étrange ! Cette malheureuse, si bonne, si croyante, elle qui éloigne ses lèvres des miennes pour ne pas manquer au serment qu’elle a fait dans un élan d’exaltation religieuse, elle a caressé pendant si longtemps le projet d’une action qui, selon ses propres idées, est un péché mortel. Sans le hasard qui l’a conduite aujourd’hui à un aveu, elle eût sans doute mis son projet à exécution !

— Eh ! comment expliquer ce qui se passe dans son pauvre cerveau, où tout est regrets, fièvre, désespoir et amour ? Est- ce qu’elle est responsable de ses actes, de ses désirs, de ses hallucinations ! Mais toi, mon ami, toi !

— Moi ! Suis-je donc fait, moi, d’un autre limon ? Est-ce que je ne pense pas aussi, comme elle, au bonheur perdu, aux rêves envolés, aux ambitions déçues, au néant qui s’ouvre pour nous engloutir dans ses insondables abîmes ? Est-ce qu’Éva était seulement pour moi la compagne qu’on enveloppe de tendresse, la maîtresse qu’on adore, la femme charnelle à laquelle on s’unit dans un enlacement où tout s’oublie ? Est-ce qu’elle n’était pas encore ma seconde âme, une autre moi-même, la collaboratrice de mes travaux, la source où se retrempaient mes facultés ! Est-ce qu’elle a le droit de m’abandonner, de déserter ! Tiens, sais-tu où j’en suis arrivé ? C’est atroce et infâme ! Elle souffre cruellement, n’est-ce pas ? plus que jamais créature humaine n’a souffert ? Eh bien ! plutôt que de la perdre, plutôt que de ne plus l’avoir près de moi, avec ses beaux yeux dont la fièvre attise encore les regards troublants, ses lèvres pâlies auxquelles mes baisers rappelleraient le sang et les désirs, ses joues creusées, ses longs cheveux où la torture sème des fils de la vierge, sa pauvre petite poitrine qui râle, ses mains de cire comme celles d’une morte, eh bien ! plutôt que de ne plus voir tout cela, je voudrais qu’elle souffrît longtemps, toujours, tant que je serai là, mais qu’elle ne mourût pas ! Voilà où j’en suis ! Tu vois que je suis devenu fou et qu’elle avait bien raison de vouloir me tuer. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait !

— Pour ne pas commettre un crime ! Et toi, tu vivras pour ne pas commettre une lâcheté !

Puis Bernel entretint ensuite son ami de l’espoir qu’il ne perdait pas de sauver Mlle de Tiessant ; il ne se sépara de lui que quand il le vit plus calme, et le lendemain il ne quitta les Tilleuls qu’après s’être assuré que la malade était tout à fait remise de sa secousse de la veille.

Quant à Ronçay, il résolut de ne plus aller à Paris que de loin en loin, le moins souvent possible, non seulement parce qu’il se souvenait de ce que lui avait dit Éva : « Lorsque tu n’es pas ici, près de moi, je perds la raison, » mais aussi parce que Jeanne, le matin même, lorsqu’il lui fit part de son intention de ne plus s’absenter que rarement, lui répondit :

— Vous ferez bien, monsieur, car madame souffre mille morts dès que vous n’êtes plus ici ! Vous savez si elle était déjà jalouse en bonne santé ! C’est maintenant pire encore ! À peine êtes-vous parti qu’elle s’inquiète et se lamente. À chaque instant elle me demande où vous pouvez être, chez qui, avec qui ! Si vous saviez les questions embarrassantes qu’elle m’adresse ! C’est cela qui augmente son mal, je le vois bien ! Vous comprenez si je la rassure autant que je le puis ! Mais que faire contre là jalousie ? Que lui dire ? Oui, le mieux est que vous ne quittiez plus la maison.

Ce jour-là, Mlle de Tiessant ne parut pas trop surprise que Gilbert ne partît pas pour Paris après le déjeuner, ainsi qu’il le faisait d’ordinaire, et comme pour suivre le conseil ou plutôt l’ordre du docteur Bernel, Mme Bertin et Jeanne demeurèrent toujours en tiers, l’une ou l’autre, avec les deux amants, ils ne purent donner essor à leur imagination maladive et n’échangèrent que des pensées calmes et consolantes. Aussi l’après-midi fut-elle bonne pour tous deux.

Le soir, en revenant à la villa, Raymond constata avec bonheur qu’Éva n’allait pas plus mal et qu’au moral elle était, ainsi que Ronçay, en bien meilleur état que la veille.

Le lendemain et les jours suivants, ce fut mieux encore ; Mlle de Tiessant n’eut, en soixante-douze heures, que deux accès vraiment douloureux qui nécessitèrent l’emploi de la morphine, mais elle put descendre dans le jardin, se rendre même au kiosque, où elle passa de longs instants à suivre des yeux, avec une joie d’enfant, les embarcations qui sillonnaient la Marne.

Le docteur attribuait tout naturellement cette amélioration sensible à la présence constante de Ronçay près de son amie, dont la jalousie, forcément, s’était calmée, et il espérait que les choses se poursuivraient ainsi, lorsqu’un matin, à sa stupeur, Éva, chez laquelle il était entré avant de quitter les Tilleuls, dit à son amant, assis sur son lit :

— Est-ce que tu n’iras pas à Paris aujourd’hui ? Je ne veux pas que tu continues ainsi à délaisser tes travaux. Les journées sont interminables ici, pour toi, qui n’es pêcheur ni canotier.

— Comment, interminables, fit galamment Gilbert en baisant les petites mains de la jeune femme ; et toi ?

— Oh ! moi, je suis insupportable, souvent, bien souvent ! N’est-ce pas, mon bon docteur ?

— Vous savez bien que nous ne sommes jamais d’accord, répondit Bernel en riant. Mon avis est, au contraire, que Ronçay est fort bien à la campagne. Si je pouvais n’en pas sortir pour rentrer dans la fournaise !

— Oui, oui, vous dites cela parce que vous croyez que je suis jalouse, que j’ai peur de Paris pour lui ! J’étais folle quand j’avais de ces idées-là. Maintenant, je suis revenue à la raison. Je vous en prie, emmenez-le. J’ai honte, voyez-vous, de l’accaparer ainsi ! C’est vraiment trop d’égoïsme ! Qu’il ne s’absente pas tous les jours, soit ! mais qu’il se rende libre au moins de temps en temps !

— Alors, c’est toi qui me chasses ? demanda le sculpteur à sa maîtresse avec un geste d’amicale menace.

— Oui ! n’ai-je pas ma tante, ma fille et cette brave Jeanne ? En voilà une dévouée ! Être jeune et jolie, car elle est jolie, et se caserner avec une pauvre malade ! Eh bien ! je ne veux pas ainsi faire souffrir tout le monde ! Si tu ne vas pas à Paris, je te bouderai toute la journée, tandis que ce soir, en revenant, tu me trouveras gaie, parce que je t’aurai sacrifié ma joie de te garder près de moi. Ah ! je ne saurais te prouver mieux combien je t’aime toujours !

Gilbert dut céder. Cependant il laissa partir seul Bernel et ne se décida à quitter les Tilleuls qu’à une heure, sur les instances nouvelles d’Éva. Après l’avoir embrassée tendrement, il descendit dans le jardin où il rencontra la femme de chambre, à laquelle il fit signe de l’accompagner. Il tenait à lui donner quelques dernières instructions. Tout entier à ce qu’il lui disait, il ne vit de quel étrange regard Mlle de Tiessant, accoudée à sa fenêtre, les suivait pendant qu’ils s’enfonçaient sous les massifs.

Lorsque, quelques minutes plus tard, Jeanne revint du fond du parc après avoir conduit Ronçay jusqu’à la grille du bord de l’eau, la jeune femme était toujours à la même place, et bien certainement elle guettait sa domestique, car, dès qu’elle l’aperçut, elle l’appela du geste et de la voix.

La Bretonne monta bien vite auprès de sa maîtresse, qui lui demanda brusquement :

— Que te voulait monsieur ?

— Me répéter ce qu’il ne manque jamais de me recommander quand il s’en va, répondit-elle : Veillez bien sur madame, ne la laissez pas seule, tâchez de la distraire, empêchez Blanche de la fatiguer, ne permettez à personne de la voir sans que Mme Bertin ait été prévenue.

— Mon bon Gilbert ! Tu l’aimes bien, toi aussi ?

— Comment ne l’aimerait-on pas ? Ma foi, je l’aime presque autant que je vous aime !

— Brave fille ! Tu m’aimes donc vraiment, mais là, vraiment ?

— Oh ! vous n’en doutez pas ! Si je pouvais vous le prouver plus encore que je ne l’ai fait jusqu’ici, je n’hésiterais pas une seconde !

— Tiens, assieds-toi là, tout près.

Elle lui montrait un coussin, contre la chaise longue où elle s’était étendue.

Jeanne obéit et la malade reprit tout de suite, en lui saisissant les deux mains :

— Alors, si je te demandais… Mais non, non, je n’oserai jamais !

— Vous n’oserez jamais ! Pourquoi ? N’avez-vous donc pas confiance en moi ? Ne suis-je pas pour vous un peu plus qu’une servante ?

— Tu es une amie, et je t’aime bien, moi aussi ! Mais mon Dieu, comment lui dire cela ?… Et cependant tu peux me sauver du désespoir.

— Et vous ne parlez pas ! Voyons, c’est moi qui vous en conjure, moi qui donnerais ma vie pour vous rendre la bonheur à vous et à M. Gilbert.

— Tu donnerais ta vie ? Eh bien !… Ah ! non, décidément, non ! Et puis tu es trop jolie ! Tu es plus jolie que moi, maintenant !

Une main sur le front de la jeune fille, Mlle de Tiessant lui rejetait doucement la tête en arrière pour la mieux voir, et de grosses larmes sillonnaient ses joues.

— Oh ! je vous en prie, madame, je vous en prie, fit Jeanne en l’entourant de ses bras, dites-moi ce qui vous fait souffrir ainsi. Pourquoi me trouvez-vous trop jolie ? Vous étiez si calme, si bien portante tout à l’heure, avant le départ de M. Gilbert. S’il vous retrouve plus souffrante ce soir, comme il sera malheureux ! C’est à moi qu’il s’en prendra, à moi qui ne suis pas même capable de vous consoler !

L’esprit d’Éva était visiblement le siège d’un atroce combat, car sa physionomie reflétait successivement les pensées les plus diverses. Tantôt elle fronçait les sourcils et ses lèvres se crispaient dans un sourire amer, pendant que ses regards, inquiets et interrogateurs, se fixaient sur Jeanne ; tantôt elle attirait celle-ci contre sa poitrine et l’embrassait convulsivement, mais pour la repousser bientôt, avec une sorte de mouvement d’horreur.

Désespérée de cette exaltation dont les motifs lui échappaient, la brave fille ne se défendait pas ; elle se contentait de répéter, les yeux pleins de larmes et en retenant avec tendresse les mains de Mlle de Tiessant entre les siennes :

— Je vous en prie, calmez-vous, dites-moi la cause de vos peines. Ah ! si je pouvais les partager avec vous ou plutôt les prendre toutes pour moi !

— Eh bien ! soit ! fit soudain la malheureuse en devenant d’une pâleur mortelle, comme si la décision qu’elle venait de prendre lui eût fait affluer tout le sang au cœur. Soit ! Puisque tu le veux ! Mais ferme les fenêtres, les portes ! Qu’on ne m’entende pas. Si on m’entendait, je mourrais de honte !

Jeanne fit ce qui lui était commandé et revint prendre sa place auprès de la chaise longue.

Aussitôt, rapidement, à voix basse, comme cédant à une sorte de vertige, Éva commença à lui dire de telles choses que la jeune fille eut tout d’abord un mouvement de stupeur et que le rouge lui monta au front.

Alors Mlle de Tiessant s’arrêta, mais, sa brave servante l’ayant rassurée par une pression de main, elle poursuivit bien vite, et lorsqu’elle eut terminé sa confidence, confidence douloureuse, horrible sans doute, car celle qui parlait, haletante, et celle qui écoutait, étrangement troublée, n’osaient en quelque sorte se regarder, lorsqu’elle eut terminé, la pauvre affolée gémit dans une prière, en se voilant le visage de ses mains :

— Crois-tu qu’il faut que je souffre pour en être arrivée là ! N’est-ce pas épouvantable d’oser te demander un pareil sacrifice ? Tu refuses, n’est-ce pas ? Tu refuses ? Ah ! pardonne-moi !

— Non, ma chère maîtresse, répondit la jolie Bretonne avec un adorable accent de dévouement, non, je ne refuse pas. J’étais prête à vous donner ma vie !

Éva jeta ses bras au cou de Jeanne, et les deux jeunes femmes passèrent ainsi quelques instants, échangeant des paroles fiévreuses, jusqu’au moment où Mme Bertin, en arrivant dans la chambre de sa nièce, les força à se séparer.

Cependant elles réussirent à ce point à se dominer que la brave tante ne s’aperçut pas de leur émotion, et la journée s’écoula ensuite dans un tel calme que Ronçay, en rentrant aux Tilleuls, vers sept heures, ne put supposer un instant que son amie avait passé une nuit si péniblement agitée. Elle était aussi bien qu’au moment où il l’avait quittée, et cela le rendait doublement heureux, car Bernel lui avait fait savoir que ses devoirs professionnels le retiendraient probablement à Paris jusqu’au lendemain matin.

Le dîner terminé, on se réunit ainsi que d’habitude, auprès du lit d’Éva, qui pendant toute la soirée ne cessa de jouer avec sa fille et de sourire à Gilbert. Depuis bien longtemps, elle n’avait paru dans d’aussi bonnes dispositions d’esprit.

Ce fut seulement vers dix heures que, visiblement fatiguée, elle manifesta le désir de rester seule. Alors elle embrassa Blanche, dit bonsoir à sa tante, tendit le front à son amant, adressa un regard suppliant à sa femme de chambre, qui lui répondit tout bas, en arrangeant ses oreillers  : « Je vous l’ai juré, » et elle ferma les yeux.

Gilbert baissa un peu la lampe et sortit le dernier, sans bruit. Puis il gagna le perron, descendit dans le jardin et se dirigea du côté de la rivière.

Au même instant, Mlle de Tiessant se jetait au bas de son lit, s’enveloppait dans un peignoir, se traînait jusqu’à sa fenêtre, l’ouvrait doucement et s’y accoudait, anxieuse.

Mme Bertin, qui était montée au premier pour surveiller le coucher de Blanche, devait ensuite rentrer chez elle.

Arrivé à la grille du bord de l’eau et au moment où il allait l’ouvrir, Gilbert entendit les voix joyeuses de canotiers qui chantaient en laissant dériver leurs embarcations. Cette gaieté lui serra le cœur, il fit un pas en arrière, et, renonçant à sa promenade au dehors, il se réfugia dans le kiosque, où il s’appuya sur la grande baie, sa tête alourdie entre les mains.

La nuit était superbe, tiède et parfumée ; le ciel scintillait d’étoiles ; les rayons obliques de la lune qui montait à l’horizon couchaient sur les eaux comme de grandes ombres, les arbres des rives. Tout dans la nature était amour, rêve et poésie !

Le silence n’était troublé que par les échos lointains qui répétaient confusément les chansons des promeneurs attardés, le jappement des chiens dans les fermes et le clapotis monotone du fleuve le long des berges.

L’amant d’Éva demeurait là, immobile, heureux de ce calme, aspirant avec délices la brise fraîche et légère qui ridait à peine la rivière, s’efforçant en quelque sorte de ne plus songer à rien, pour cesser de souffrir pendant quelques instants, lorsqu’il s’aperçut que quelqu’un qu’il n’avait pas entendu venir s’appuyait sur la balustrade, auprès de lui.

Il tourna la tête, reconnut la femme de chambre et se recula un peu pour lui faire place, sans éprouver aucune surprise de cette familiarité.

Est-ce que cette brave fille n’avait pas besoin, elle aussi, de respirer l’air vivifiant du soir ? Est-ce que, depuis six mois, elle ne s’était pas élevée jusqu’à lui par son dévouement à sa pauvre amie ? Quelle distinction existait-il donc entre eux ? N’était-elle pas son égale en courage et en abnégation ? Est-ce qu’elle ne lui était pas supérieure même, elle qui avait spontanément transformé ses services mercenaires en soins maternels ; elle qui, de servante, était devenue la plus admirable sœur de charité !

Il avait donc fait place à Jeanne, à son côté ; quelques minutes s’étaient écoulées et déjà peut-être il avait oublié sa présence, quand il sentit que, se rapprochant encore de lui davantage, elle le frôlait de son épaule. Il lui sembla en même temps qu’elle tremblait et que sa respiration devenait haletante.

Alors, de nouveau il se tourna vers elle, et la voyant, grâce à la clarté de la lune qui éclairait en plein le kiosque, le corsage à demi dégrafé, le col nu, les yeux brillants, les lèvres humides et souriantes sur ses dents blanches de belle fille de vingt-cinq ans, tout dans son attitude trahissant un étrange embarras, il demeura un instant étonné, puis il lui demanda avec bonté :

— Qu’avez-vous donc ? Souffrez-vous ?

Et lui montrant sa robe entrebâillée, qui laissait voir le haut de sa poitrine blanche, ferme et que l’émotion soulevait, il ajouta :

— Prenez garde, couvrez-vous ! La nuit est fraîche, vous pourriez prendre mal !

La jeune fille ne répondit qu’en saisissant brusquement la main de son maître, pour l’embrasser.

— Que faites-vous ? s’écria Ronçay. Vous êtes folle ?

— Oui, oui, bégaya Jeanne d’une voix étranglée, folle de vous, monsieur Gilbert !

— Folle… de moi !

— Je vous aime !

Des effluves de jeunesse et de désirs s’échappaient de l’enfiévrée. Sa bouche entr’ouverte attendait le baiser. Le créole sentait ses bras se nouer autour de lui.

Il comprit tout à fait, et après avoir hésité une seconde, par pitié, il s’écria, en s’arrachant à l’ardente étreinte :

— Ah ! ce que vous faites là est horrible ! Vous avez perdu la raison ! Comment, votre pauvre maîtresse est là-bas qui se meurt peut-être, et vous venez… Malheureuse ! Moi qui avais pour vous de l’affection et de l’estime !

Alors la jolie Bretonne tomba à genoux et, reprenant la main que le sculpteur étendait pour la repousser, elle gémit :

— Pardon, pardon ! c’est madame qui m’en a priée !

— Madame ! Éva ? Décidément vous êtes folle !

— Non je ne suis pas folle ! Ah ! j’ai bien compris… elle vous aime tant ! Elle a si peur de vous perdre !

Elle se traînait à terre et sanglotait.

Ronçay ne comprenait plus rien à cette scène étrange. Que voulait donc dire cette fille dont la réserve lui était connue depuis si longtemps ? Quel mystère cachait donc l’offre qu’elle avait faite d’elle-même ? Pourquoi mêlait-elle Mlle de Tiessant à cet acte honteux, ignoble, incompréhensible ? Ah ! il fallait qu’elle s’expliquât !

— Voyons, lui dit-il avec douceur en la relevant, je ne vous en veux plus, calmez-vous ! Mais j’ai mal entendu, ce n’est pas Éva qui vous a…

— Si, si, c’est elle, je vous le jure, répondit Jeanne en se laissant tomber sur le divan circulaire qui garnissait l’intérieur du kiosque. Oh ! je me souviens de ses moindres paroles. Elle m’embrassait et me repoussait tour à tour en me disant que j’étais trop jolie ; puis elle me suppliait de m’offrir à vous…

— Ah ! parlez, parlez, car il me semble que c’est moi qui perds la raison.

Il s’était assis auprès de la pauvre fille et pressait affectueusement ses deux mains.

Elle reprit rapidement :

— Jeanne, m’a dit madame cette après-midi, aussitôt après votre départ, tu m’aimes bien, n’est-ce pas ? Je ne lui répondis même pas !… Elle poursuivit : Gilbert est bien malheureux ; je suis devenue laide et ne puis plus être à lui. J’en ai fait le serment ! D’ailleurs, lui, il ne voudrait pas de moi ! Or il est jeune, robuste, il vit dans un état de fièvre et d’exaltation qui souvent, chez les hommes, éveille les désirs. Il va fréquemment à Paris. Eh bien ! ses absences m’épouvantent. J’ai peur que quelqu’un ne cherche à le distraire et ne lui conseille de tenter d’oublier pendant quelques instants, dans les bras d’une autre que moi, l’existence horrible que je lui fais et les privations que je lui impose. Ah ! ce n’est pas l’infidélité brutale dont il se rendrait coupable que je redoute ; ce sont les suites que pourrait avoir une liaison, si passagère qu’elle serait. S’il allait laisser à une autre une parcelle de son cœur ! Si une autre allait m’enlever son amour, sa tendresse ! Alors, vois-tu, Jeanne, il faudrait qu’il trouvât ici ce que je ne peux plus lui donner : l’apaisement des sens ! Tu es jolie, offre-toi à lui. Il ne te résistera pas. Mais tu ne l’aimeras pas, tu ne le laisseras pas t’aimer ? Je t’en conjure, fais cela pour moi ! J’éprouve, certes, une horrible douleur à penser qu’une autre que toi… Mais il ne s’éloignera plus d’ici, lui ; je ne craindrai plus qu’on me le vole ! Il prendra mes souffrances moins en haine et je n’aurai plus ces terreurs qui me torturent et rendent mes derniers jours plus épouvantables encore !

— Pauvre adorée ! Et vous avez accepté ?

— Il l’a bien fallu ! Est-ce que vous avez jamais résisté, vous à un seul de ses désirs ? Elle me demandait cela de sa voix si douce, de ses regards si suppliants ; elle me serrait si tendrement sur son cœur que je sentais battre ! J’ai cédé, je lui ai promis que… Qu’importe qu’une pauvre créature comme moi se livre ! Et puis me donner à vous, à sa prière, pour la calmer, pour vous rendre le bonheur à tous les deux, je croyais que c’était faire une bonne action ! Je vous aime tant, elle et vous ! Vous n’avez pas voulu de moi. Comme elle sera heureuse quand je lui dirai que vous m’avez repoussée avec horreur !

— Ah ! brave fille ! brave fille ! fit Ronçay en prenant Jeanne entre ses bras et en couvrant son front et ses joues de ses baisers fraternels. Non, ce n’est pas avec horreur que je t’ai refusée, car tu es jeune et belle, faite pour être aimée ! Je t’ai repoussée parce que ma pauvre Éva se trompe, que sa tendresse inquiète l’égare, et que, si elle ne peut plus être à moi, je ne saurais, moi, me donner à une autre, ni maintenant, ni jamais !

— Ah ! Gilbert, Gilbert !

Et Mlle de Tiessant, qui s’était traînée, la jalousie lui en ayant donné la force, de la fenêtre de sa chambre jusqu’au kiosque, et qui avait tout entendu, Mlle de Tiessant tomba aux pieds du créole, le sourire aux lèvres, ses beaux yeux pleins de larmes de reconnaissance, folle de bonheur, se sentant mourir, mais remerciant le Ciel de la faire mourir dans une telle ivresse.

— Malheureuse enfant ! s’écria Ronçay en la relevant pour l’étendre sur le divan, pourquoi es-tu venue ?

— Pour apprendre combien tu m’aimes encore, répondit-elle toute frissonnante, d’une voix qui s’éteignait, et en se blottissant contre sa poitrine. Ah ! que Dieu me pardonne de manquer à mon serment. Tiens, je t’adore toujours !

Elle lui offrait, entr’ouvertes, ses lèvres qu’elle lui refusait si impitoyablement depuis sa sortie du Vatican. Il y imprima passionnément les siennes ; mais au contact de la bouche glacée de son amie, dont les paupières s’étaient lourdement refermées, il crut qu’elle venait de rendre le dernier soupir.

Alors, fou de douleur et d’épouvante, il la prit entre ses bras, et, trébuchant à chaque pas, se déchirant le visage aux branches qui bordaient le chemin, il l’emporta jusqu’à la maison, suivi de Jeanne qui pleurait.

Mais à peine couchée dans son lit, la pauvre créature revint à elle, rouvrit les yeux, reconnut Gilbert agenouillé et, l’attirant sur son cœur, elle lui dit tout bas, avec un accent d’angélique résignation :

— Je t’avais déjà donné ma vie, je viens de te donner mon âme !

— Ah ! Éva, mon adorée, n’aie pas de semblables pensées ! C’est douter de la bonté de Dieu. Il n’aura pas la cruauté de t’enlever à ma tendresse ! Que deviendrais-je si tu me laissais seul ? Non, non, tu vivras pour m’aimer, pour être aimée toujours !

— Oh ! parle, parle encore ; il me semble que, si tu te taisais, la nuit se ferait autour de moi. Prends-moi dans tes bras. Réchauffe-moi. Je tremble… Ah ! vivre, vivre ! Mon Dieu, condamnez-moi à des peines éternelles, mais ne me faites pas mourir ! Laissez-moi vivre pour lui. Gilbert… Gilbert !

Sa voix était déchirante, ses regards déjà voilés ; une horrible angoisse se peignait dans ses traits convulsés, des soubresauts nerveux secouaient son corps brisé. De ses petites mains maigres, exsangues, elle retenait contre sa poitrine râlante son amant qu’elle semblait vouloir entraîner dans la tombe qui s’ouvrait toute grande pour la recevoir.

Tout à coup, elle se redressa à demi, saisit convulsivement la tête de Ronçay, lui donna sur les lèvres un long baiser, puis, le repoussant, elle retomba en arrière, le visage extasié, en murmurant :

— J’ai tenu mon serment et je meurs… Adieu, Gilbert ! Je t’aime !… Je t’aime !


XVIII

Ce dernier cri d’amour d’Éva devait être en quelque sorte sa dernière révolte contre la mort !

Prévenue par Jeanne, Mme Bertin s’était hâtée de descendre. On coucha Mlle de Tiessant, qui se tordait dans les souffrances d’une horrible crise. On lui fit une piqûre de morphine, et elle tomba presque aussitôt dans un abattement extrême, sans toutefois s’endormir, car, à chaque instant, elle ouvrait les yeux pour regarder vaguement autour d’elle, et serrait la main de Gilbert, qui s’était assis près du lit.

Pierre était allé porter à la gare une dépêche pour le docteur Bernel. Ronçay, qui craignait qu’il ne restât ce soir-là à Paris, le priait de revenir tout de suite. Si le télégramme ne le trouvait pas chez lui, il l’aurait du moins le lendemain à la première heure et accourrait.

Mme Bertin ne remonta dans sa chambre qu’après s’être assurée que sa nièce plus besoin de rien et Éva passa dans le même état une grande partie de la nuit ; mais vers cinq heures, elle ferma plus complètement les paupières, la pression de ses doigts se relâcha, et elle parût reposer assez tranquillement, bien que la commissure de ses lèvres et les ailes de ses narines, devenues presque diaphanes, fussent agitées incessamment de petits mouvements nerveux. Elle ne se plaignait pas et ne semblait pas souffrir. Cependant sa respiration était inégale : tantôt lente, à peine perceptible ; tantôt, au contraire, précipitée et bruyante.

Malgré la prière de Jeanne qui lui avait offert dix fois de veiller, Gilbert n’avait pas voulu s’éloigner. Accroupi sur un coussin, il avait laissé tomber sa tête sur le bord du lit, et là, brisé de fatigue, il s’était endormi, un des bras de l’adorée autour de son cou.

Au petit jour, la bonne tante descendit, entra dans la chambre, et en voyant les deux amants aussi tranquilles, elle éteignit la lampe et se retira doucement, en fermant à demi la porte.

Vers neuf heures, Bernel arriva. C’était seulement en rentrant chez lui, après avoir passé la nuit auprès d’un client, qu’il avait eu la dépêche des Tilleuls.

Jeanne, qui le guettait sur la porte, lui raconta la scène du kiosque, récit qui lui valut deux affectueux baisers sur les joues : et un « Tu es vraiment une brave fille ! » des plus énergiques ; mais en apprenant la longue insomnie de Mlle de Tiessant, puis l’assoupissement qui lui avait succédé et durait encore, le docteur fronça le sourcil et s’élança vers la maison pour entrer tout droit dans la chambre du rez-de-chaussée.

La pièce était presque dans l’obscurité. Il fit signe à la Bretonne d’en ouvrir les rideaux et les fenêtres, et s’approcha vivement du lit.

Ronçay dormait toujours et il fallait même que son sommeil fût bien profond, car les mouvements qui agitaient Éva ne le réveillaient pas, non plus que la crispation de sa main sur sa nuque, où cependant ses ongles s’imprimaient dans la chair.

Les lèvres décolorées de la pauvre femme s’ouvraient automatiquement avec des efforts visibles mais inutiles pour émettre un son, prononcer une parole. Sa respiration bondissait sifflante, tumultueuse, puis s’arrêtait brusquement.

Raymond souleva ses paupières exsangues dont l’occlusion était incomplète, comme si déjà certains muscles de la face ne jouissaient plus qu’en partie de leurs fonctions. Les yeux avaient perdu leur limpidité ; la cornée en était jaunâtre, l’iris terne, et la pupille réduite à une sorte de fente verticale, comme chez les félins.

— Ah ! cette fois, c’est la fin, hélas ! se dit Bernel en proie à une émotion qu’il n’avait jamais éprouvée en face d’un mourant. Je savais bien qu’une émotion trop violente la tuerait ! Allons, il me faut avoir ici du courage pour tout le monde !

Et il déplaça adroitement le bras d’Éva, mais non sans qu’elle parût s’en défendre, car ses doigts s’agitaient avec des mouvements de préhension dans le vide, comme s’ils voulussent ressaisir ce qu’on venait d’enlever à leur étreinte.

Au même instant, le grand jour, qui avait envahi la chambre, réveilla Ronçay. Naturellement ses regards se portèrent tout d’abord sur sa maîtresse. Alors, aussitôt, épouvanté, il se redressa en criant :

— Elle meurt ! Elle est morte ! Au secours !

Puis apercevant Bernel, il ajouta :

— Eh bien ! tu ne vois donc pas ! Elle étouffe ! Fais quelque chose !

Et comme le docteur, sans lui répondre, lui tendait tristement la main, il la repoussa, et, se penchant de nouveau sur le lit, il prit Mlle de Tiessant entre ses bras, la souleva à demi, et lui dit d’une voix tendre, douce, ainsi qu’on interroge les enfants pour ne pas les effrayer :

— Éva, qu’as-tu ? Je t’en prie ! N’entends-tu pas ? C’est moi, moi, Gilbert !

Il entrecoupait chacune de ses paroles d’un baiser, d’un sanglot, d’une caresse. Il relevait les cheveux de la mourante comme pour mieux la voir tout entière. Agenouillé, il la serrait contre sa poitrine, suivant avec anxiété l’agitation de ses lèvres pour saisir un mot au passage.

Elle ne répondait pas, et cependant on eût dit qu’elle comprenait, car, à certaines paroles, une sorte de crispation se faisait sur son visage. Mais son corps demeurait inerte dans l’étreinte de celui qui l’avait si souvent fait tressaillir d’ivresse. Ses paupières restaient closes ; sa tête oscillait sur ses épaules, sa respiration s’affaiblissait visiblement.

Alors seulement l’amant comprit que l’heure des adieux suprêmes était venue. Toutefois, au lieu de se résigner à cette terminaison fatale qui, pour la martyre, était la délivrance, il fut, au contraire, saisi d’un accès de révolte contre le destin, le ciel et l’infortunée elle-même.

— Je ne veux pas que tu meures, lui disait-il, en l’enveloppant plus complètement encore. Tu n’en as pas le droit !… Ne me quitte pas, je t’en conjure ! Que deviendrais-je sans toi ? Tu ne peux pas me laisser seul, tout seul ! Tu m’entends bien ? Ah !… réponds-moi, réponds-moi ! Je t’aime toujours ! Tu ne m’aimes donc plus, toi ?… Non, non, je ne veux pas que tu t’en ailles ainsi !

Et il couvrait de baisers le front, les yeux, les lèvres, les épaules d’Éva, dont le vêtement de nuit s’était entr’ouvert et laissait voir l’horrible amaigrissement où l’avait réduite le mal qui l’emportait.

La douleur de son ami menaçait de le conduire si rapidement à la folie que Bernel se décida à intervenir.

— Gilbert, lui dit-il, en lui arrachant en quelque sorte le corps de la malheureuse, reviens à toi, sois homme au nom même de celle qui t’a tant aimé. Si elle t’entendait, crois-tu que ses derniers instants ne seraient pas plus cruels encore ! Trouves-tu donc qu’elle n’a point assez souffert ? Reste fort pour elle et pour ta fille. Voyons, du courage !

Mme Bertin venait d’entrer, Ronçay se jeta dans ses bras en s’écriant ;

— Mon Dieu ! que vais-je devenir ?

Puis il s’affaissa sur un siège, pendant que la pauvre veuve s’agenouillait près du lit de sa nièce et fondait en larmes.

Mais l’excellente femme se releva bientôt, vint à Jeanne qui se tenait contre la porte de la chambre, lui dit quelques mots à voix basse, et la Bretonne disparut.

Quelques secondes après, elle rentrait en conduisant Blanche par la main. Au même instant, Pierre prenait en courant la direction de Nogent.

À la vue de sa fille, Gilbert demeura atterré ; il n’avait pas songé à elle. Il fallait cependant qu’elle embrassât sa mère une dernière fois ! Il tenta de se lever, mais il n’y réussit pas. Alors, il suivit d’un œil hagard ce qui se passait là, devant lui.

L’enfant tremblait, de grosses larmes coulaient le long de ses joues, ses jambes ne pouvaient la soutenir. Mme Bertin voulut la porter, mais elle était elle-même sans force. Ce fut Bernel qui la prit dans ses bras et l’assit sur le lit, en lui disant :

— Blanchette, embrasse ta maman, mais doucement, bien doucement ! Ne fais pas de bruit ; elle dort !

— Oh ! comme elle est pâle, dit la fillette, en effleurant de ses lèvres roses les lèvres décolorées de la mourante. Bonsoir, petite mère, bonsoir ! Mais elle a des frissons, elle a froid. Mon bon ami, qu’est-ce qu’elle a, maman ? Elle me fait peur. Petite mère, petite mère !

— Chut ! ne la réveille pas !

Et le docteur remit l’enfant aux mains de Jeanne, pour qu’elle l’emportât.

Éva demeurait à peu près immobile, sa vieille parente priait, Gilbert restait abattu dans son fauteuil, Raymond suivait, les sourcils froncés, les phases diverses de la fin de cette torturée de vingt-cinq ans à peine.

Plus d’une grande demi-heure s’était ainsi écoulée, lorsque des bruits de pas se firent entendre sur le sable du jardin, et quelques secondes après, la porte de la chambre s’ouvrit pour livrer passage à M. l’abbé Durier, que Pierre était allé chercher.

C’était un digne et saint homme qui n’ignorait rien de la situation irrégulière de Mlle de Tiessant, mais il savait aussi tout ce qu’elle avait souffert, il connaissait son pèlerinage au Vatican, la bénédiction que lui avait donnée Pie IX et, il arrivait les mains pleines de pardons.

Bernel le salua et entraîna Ronçay qui s’était brusquement levé de son siège, comme si l’apparition du ministre de Dieu lui causait un indicible effroi.

Mme Bertin, seule, resta avec le prêtre au chevet de la mourante.

Moins de dix minutes plus tard, l’abbé Durier reparut sur le seuil de la maison. Sa mission était terminée. Mlle de Tiessant avait reçu les derniers sacrements, ainsi qu’elle en avait si souvent exprimé le désir.

Le docteur et Gilbert rentrèrent bien vite au rez-de-chaussée.

Éva était toujours dans le même état comateux, et on devait supposer qu’elle s’en irait ainsi de vie à trépas, sans autre agonie, sans même qu’on s’en aperçût, quand, au bout de deux ou trois heures, elle commença à sortir peu à peu de son immobilité. Ses petites mains s’agitèrent, une affreuse expression d’angoisse s’étendit sur son visage, et ses lèvres s’entr’ouvrirent, grimaçantes et muettes pendant de longs instants ; puis elles finirent par laisser échapper, d’abord tout bas, avec effort, comme dans un murmure, à longs intervalles, ensuite plus haut, facilement et précipitées, ces étranges paroles :

— Quelle horreur, quelle horreur !

— Qu’a-t-elle ? Que veut-elle dire ? fit Ronçay en se penchant sur elle et en prenant une de ses mains. Entends-tu, Raymond ?

— Quelle horreur, quelle horreur ! répétait Mlle de Tiessant, à haute voix.

— Elle souffre, elle souffre ! Je t’en prie, fais-lui une piqûre de morphine.

— C’est inutile, répondit Bernel. Elle n’éprouve aucune douleur, et souffrirait-elle, que la morphine ne produirait plus d’effet.

— Mais écoute donc : quelle horreur, quelle horreur ! Est-ce qu’elle va continuer à crier ainsi ! Ma bien-aimée, je t’en conjure ! C’est affreux d’entendre cela ! Quelque chose l’épouvante !… Oh ! tais-toi, tais-toi !

Il mettait sa main sur ses lèvres et l’embrassait en même temps, lui demandant pardon ainsi d’employer cette violence pour l’empêcher de parler ; mais il n’osait lui fermer tout à fait la bouche et le souffle d’Éva glissait entre ses doigts pour redire impitoyablement :

— Quelle horreur, quelle horreur !

Alors, absolument fou, le créole se releva et, saisissant sur une table une fiole de morphine, il s’écria :

— Je ne veux pas qu’elle parle ainsi ; je ne veux plus l’entendre !

Raymond n’eut que le temps de lui enlever le flacon. Il allait le vider en partie entre les lèvres de son amie et absorber le reste !

Ensuite il le prit à bras-le-corps et voulut l’entraîner ; mais Gilbert résista et, tombant à genoux près du lit, supplia qu’on le laissât là, jusqu’à la fin.

Éva lançait toujours les mêmes mots, dans une sorte de hoquet, et ses doigts se crispaient sur ses couvertures, mais en réalité elle ne souffrait pas. Elle était sous l’influence de troubles de circulation cérébrale qui produisent souvent les plus étranges phénomènes au cours des agonies. Les petites convulsions qui l’agitaient avaient pour siège l’organe de la parole, de même qu’elles auraient pu se produire dans toute autre partie du corps, mais sans que la volonté y eût aucune part, sans que la sensibilité existât.

Ni Ronçay, ni Bernel, ni Mme Bertin ne quittaient la chambre, et, par moments, Pierre, la physionomie bouleversée, apparaissait sur le pas de porte, mais pour s’enfuir bien vite, afin de pouvoir sangloter tout à son aise.

Les choses durèrent ainsi toute la journée, mais le soir, les mouvements d’Éva se ralentirent, ses paroles s’espacèrent, sa voix devint lourde, hésitante, et l’expression douloureuse de ses traits s’affaiblit ; puis, peu à peu, tout en continuant de remuer, ses lèvres ne laissèrent plus échapper aucun son, et, soudain, sa bouche demeura entr’ouverte comme dans un cas subit de catalepsie. Elle venait de rendre le dernier soupir !

Gilbert le comprit et s’affaissa lourdement sur le lit en gémissant :

— Mon Dieu ! Qu’est-ce que je vais devenir ? Éva, ma pauvre Éva !

Mme Bertin et Jeanne s’agenouillèrent en pleurant.

Quelques instants après, Bernel, qui ne cherchait pas à dissimuler sa douleur, entraîna son ami. Ils laissaient la morte aux soins de sa tante, de sa femme de chambre et de la vieille Catherine, qui allaient la parer pour le cercueil.

Le désespoir de l’amant était horrible. Il allait et venait dans le parterre, à grands pas, comme un fou, sans prononcer une parole, sans verser une larme.

Lorsque Raymond le força de rentrer, dans l’espoir qu’il se déciderait à prendre quelques instants de repos, il lui échappa et, s’élançant dans la chambre mortuaire, se jeta dans un fauteuil, près du lit. Il fut impossible de l’en arracher.

Gilbert était encore là, le lendemain matin, quand le médecin de l’état civil vint constater que Mlle de Tiessant avait succombé à une angine de poitrine et que sa mort était naturelle ; mais lorsque, Pierre étant revenu avec le permis d’inhumer, Bernel le supplia de s’armer de courage afin qu’ils pussent s’entendre à propos des obsèques qu’il désirait faire à son amie, il sortit enfin de son accablement et répondit avec fermeté :

— Oui, tu as raison. Oh ! je veux qu’elle s’en aille belle, dans le luxe qu’elle aimait et entourée d’amis !

Et alors, froidement, il arrêta toutes les dispositions à prendre. Il voulait une bière en acajou, capitonnée de satin blanc, pleine de roses, et des funérailles de grande artiste.

En attendant qu’il eût acheté un terrain à Plouenec, sur le bord de la mer, là où elle avait exprimé un jour de tempête le désir de reposer du dernier sommeil, Éva serait placée à Paris dans un caveau provisoire.

Les choses ainsi convenues, le docteur télégraphia à l’administration des Pompes funèbres. Deux heures après, un employé de cette administration recevait les instructions de Ronçay.

Cet employé se chargeait de faire à Paris toutes les démarches nécessaires. Le fourgon partirait de Nogent à dix heures du matin ; le service aurait lieu à midi à Saint-Louis des Invalides, d’où le corps serait déposé au cimetière Montparnasse, en attendant qu’il pût être transporté en Bretagne.

Comme si l’accomplissement même de ces devoirs eût armé le créole d’une énergie nouvelle, il passa la journée dans un calme relatif, et cependant, plus de vingt fois, il entra dans la chambre d’Éva ; mais il s’agenouillait, mettait un long baiser sur le front de la chère envolée et s’éloignait sans verser une larme, sans prononcer une parole.

S’il apercevait un voisin de campagne, entré aux Tilleuls pour dire un dernier adieu à la pauvre comédienne, il saluait et détournait la tête. Si, dans ses allées et venues, incessantes, fiévreuses, sans but, à travers la maison, il rencontrait Mme Bertin, dont la douleur était navrante, et Blanche, dont les grands yeux ne cessaient de pleurer, il serrait la main à l’une, embrassait l’autre, et se sauvait bien vite.

Pierre, lui, se glissait de temps en temps dans le cabinet de toilette du rez-de-chaussée, ou bien il se hissait sur la pointe des pieds, dans le jardin, pour voir encore une fois, par les fenêtres grandes ouvertes, sa bonne maîtresse, puis il s’enfuyait dans le parc, où on l’entendait sangloter.

Quant à Jeanne, elle demeurait, avec un dévouement de sœur de charité, auprès de celle qu’elle avait si fidèlement servie, prenant un soin constant à ce que tout fût, autour d’elle, coquet, élégant et parfumé, comme lorsqu’elle vivait.

Le visage d’Éva ne portait plus d’autres traces de souffrance qu’un grand amaigrissement. Sa physionomie était redevenue tout à fait paisible, et ses lèvres, rapprochées par la pression du ruban de satin blanc que la brave Bretonne lui avait passé sous le menton, semblait sourire. Sur une petite table de Chine, une branche de buis trempait dans l’eau bénite que contenait un brûle-parfum en argent. Le crucifix d’ivoire enlevé à la couchette de l’enfant reposait entre les mains de la mère, devenues diaphanes. Ses lourds cheveux noirs étaient épars sur les oreillers de dentelles ; des roses blanches couvraient le lit. Le rêve de Mlle de Tiessant était réalisé ; elle était belle même dans son linceul ; morte, Gilbert l’aimait encore !

Le soir, Bernel obtint de Ronçay qu’il prît quelques instants de repos, mais le lendemain matin, il était déjà debout depuis longtemps, lorsque le fourgon des Pompes funèbres s’arrêta devant la grille du bord de l’eau ; et quand les porteurs arrivèrent avec le coffre au pied du perron, il n’hésita pas un instant à les suivre au rez-de-chaussée, où stoïquement, ne permettant à aucun étranger de toucher à la chère morte, il la mit doucement dans sa bière, aidé seulement de Raymond et de Jeanne, car Mme Bertin s’était affaissée, sans force, dans un fauteuil.

Les nombreux amis qui n’avaient pas voulu attendre le corps à Paris, mais étaient venus à Nogent, restaient, eux, discrètement dans le jardin. Il y avait là, non seulement M. Mansart, le vieil avocat de Mme Noblet, mais encore l’un des maîtres les plus illustres du barreau de Paris, des artistes de la Comédie-Française — l’un d’eux s’était chargé de prononcer quelques mots sur la tombe de celle que le théâtre avait tuée — des littérateurs célèbres, des sculpteurs, des peintres et des anciens camarades de scène de Mme Daltès. L’un des compositeurs les plus charmants de l’époque attendait à Saint-Louis des Invalides avec les chanteurs qui, spontanément, avaient offert de se faire entendre pendant le service religieux.

Enveloppée dans un grand peignoir de mousseline, la tête reposant sur un moelleux coussin, les cheveux ramenés sur sa poitrine, des roses effeuillées autour d’elle, Éva semblait dormir dans sa dernière couche tapissée de satin ; l’abbé Durier venait de la bénir et Gilbert de l’embrasser dans un suprême adieu, et les employés des Pompes funèbres s’étaient déjà emparés du couvercle pour le visser sur le cercueil, quand, tout à coup, un mouvement agita la foule groupée dans le parterre et, presque en même temps, deux hommes vêtus de noir pénétrèrent dans la chambre :

— Monsieur Ronçay ? demanda l’un des nouveaux venus.

— C’est moi, monsieur, répondit Gilbert en relevant la tête.

— Je regrette, monsieur, d’avoir à remplir ici une mission pénible. Je suis Me Dufray, huissier, et je viens, au nom de M. Louis de Tiessant, réclamer le corps de Mme Éva Noblet, sa fille.

Le créole pensa qu’il avait mal entendu et se rapprocha vivement de Bernel, comme pour lui demander en même temps protection et une explication. Mais le docteur, lui, avait bien compris, d’autant mieux que la personne qui accompagnait Me Dufray avait ouvert son vêtement pour laisser voir l’écharpe qu’elle portait autour de la taille. C’était M. Deltombe, commissaire de police du canton. Aussi répondit-il vivement à Gilbert :

— Mon pauvre ami, c’est une dernière épreuve que les conventions sociales t’envoient.

— Et je dois me soumettre ?

— Il le faut ! Tu n’étais pas le mari de Mlle de Tiessant.

— Comment, vivante on ne pouvait me l’enlever et maintenant !… Tu vois bien qu’elle n’avait pas le droit de mourir !… Oh ! je refuse, je refuse ! On ne me l’arrachera que par la force ! Éva, mon Éva !

Et il se précipita sur la bière, restée découverte, comme pour reprendre possession de la morte.

D’un bond le docteur le rejoignit et l’emportant dans ses bras vigoureux, il lui dit :

— Mon ami, mon frère, je t’en conjure, du courage ! Par respect même pour la mémoire de la bien-aimée, ne fais pas de scandale. Nous ne serons jamais les plus forts contre la loi !

Et faisant signe aux employés des Pompes funèbres de mettre fin à cette scène douloureuse en fermant le cercueil, il s’efforçait, avec l’aide de Pierre, de maintenir Ronçay, dont la colère décuplait les forces.

Cependant ce qui allait suivre devait être plus horrible encore.

De la fenêtre, le commissaire de police avait donné un ordre à son secrétaire, demeuré dans le jardin ; cet homme s’était rendu à l’entrée de la villa, sur le chemin longeant le petit bras de la Marne, et il revenait suivi de deux croque-morts aux vêtements râpés et coiffés de chapeaux graisseux. Ces hommes portaient une bière faite de planches de sapin, à peine rabotées et mal jointes.

Ils avaient enlevé ce cercueil sordide d’un corbillard sans draperies, sans ornements, attelé de deux chevaux étiques et conduits par un cocher sale et déguenillé : le corbillard des pauvres, derrière lequel se tenait, l’œil sévère, le visage ascétique, un religieux en robe de dominicain : M. de Tiessant.

Les amis de Ronçay étaient indignés. Quelques-uns s’étaient élancés au rez-de-chaussée, prêts à lui prêter main-forte, et il y eut lieu de craindre un instant qu’il ne tentât de résister à la loi par la violence, car à la vue de la bière où on voulait mettre son amie, il le comprenait bien, il s’écria :

— Oh ! cela, non, non ! Je ne le veux pas. Jamais !

Et, se jetant au-devant des porteurs, il les força de déposer leur sinistre fardeau en dehors de la pièce.

La physionomie empreinte d’une résolution terrible, disposé à obéir à quelque ordre que ce fût, Pierre s’était placé à côté de son maître. Mme Bertin et Jeanne s’étaient jetés à genoux contre le cercueil d’Éva, prêtes, elles aussi, à la défendre.

— Je vous en prie, monsieur, dit à ce moment Bernel au commissaire de police, commandez à ces hommes d’attendre.

L’huissier venait de lui apprendre que M. de Tiessant était à la porte de la villa, et il voulait faire une tentative de conciliation auprès de lui.

M. Deltombe se rendit sans hésiter au désir du docteur. Celui-ci pria Me Dufray de l’accompagner, ainsi que l’abbé Durier et M. Mansart, et ils descendirent tous les quatre dans le jardin, pour gagner rapidement la grille.

Si changé qu’il fût, Raymond reconnut aussitôt le père d’Éva sous sa robe de moine, et il lui dit, en s’efforçant de dissimuler l’horreur qu’il éprouvait à sa vue :

— Monsieur, vous voulez user ici d’un droit incontestable, et je viens vous prier d’y renoncer au nom de tous les amis de Mlle de Tiessant qui l’ont aimée, estimée, et se sont réunis pour lui en donner un dernier témoignage.

— Votre démarche est inutile, monsieur, répondit sèchement l’ex-pamphlétaire d’une voix cruelle, inexorable. Si je n’ai pu empêcher Mlle de Tiessant de vivre mal, j’ai le devoir, comme père et comme chrétien, de l’arracher à la prostitution posthume que lui impose le complice de sa faute.

— Oh ! mon frère, fit l’abbé Durier, comment osez-vous, ici, à quelques pas du cadavre de votre enfant, vous servir de semblables paroles ! Vous ignorez donc par quel martyre elle a expié ? Je l’ai bénie et Dieu lui a pardonné. Est-ce que la religion où vous vous êtes réfugié ne vous commande pas elle-même l’indulgence et l’oubli du passé !

— Je suis seul juge de ma conduite !

— Ainsi, monsieur, rien ne peut vous fléchir ? demanda Raymond, ne pouvant plus rester maître de sa colère. Après avoir torturé votre fille pendant sa vie, vous…

— Je n’ai pas à vous écouter davantage. Malgré tous et malgré tout, malgré les menaces et les prières, j’accomplirai ma mission jusqu’au bout ! Vous m’entendez, monsieur, je vous attends !

Ces derniers mots s’adressaient à l’huissier, qui n’avait plus qu’à obéir.

Bernel le comprit. M. de Tiessant était resté l’impitoyable qu’il avait toujours été pour les siens. La foi n’avait point éveillé sa pitié ; il ne céderait pas.

Alors, sans même saluer le dominicain, il rentra dans le jardin avec le prêtre et le vieil avocat, en leur disant :

— Ah ! cet homme, ce mauvais père, c’est bien dans l’ordre auquel a appartenu Torquemada qu’il devait couver ses haines ! Mon pauvre Gilbert !

Celui-ci, qui guettait le retour de son ami, vit aussitôt à l’expression de son visage qu’il avait échoué ; mais ce dernier coup était si horrible qu’il l’abattit tout à fait. Il tomba sur un siège, comme une masse, et d’un regard fou, les yeux secs, sans songer à s’y opposer, il suivit l’épouvantable scène qui se passait devant lui.

Me Dufray avait fait signe aux employés des Pompes funèbres, ils avaient apporté leur horrible bière tout près de celle où reposait Éva, au milieu des fleurs, et déjà ils se penchaient pour l’enlever de leurs mains crasseuses, lorsque tout à coup, Pierre, se jetant sur eux, les repoussa en leur disant :

— Oh ! pas vous ! Non, pas vous !

Et avant que personne ait eu le temps de se joindre à lui, le brave Africain souleva sa maîtresse et la coucha doucement, tout doucement, son oreiller de dentelles sous sa tête, sur la sciure de bois du cercueil des pauvres.

Ensuite, éloignant d’une main les croque-morts, il prit de l’autre, dans le coffre d’acajou, des poignées de roses qu’il jeta sur le corps d’Éva. Puis il saisit le couvercle, le plaça lui-même, s’empara d’un marteau que tenait l’un des employés, et alors fiévreusement, avec une sorte de rage, frappant à coups redoublés, il ferma la bière. Cela fait, il se redressa, frémissant, superbe, en ayant l’air de dire à ceux qui allaient emporter la morte :

— Oserez-vous y toucher maintenant !

Par les fenêtres grandes ouvertes et du seuil de la pièce, la plupart des amis de Ronçay avaient assisté à cette scène. Leur émotion était indescriptible. Le nègre leur semblait une sorte de héros shakespearien. On l’entourait pour lui serrer les mains avec effusion. Gilbert seul restait atterré, ne paraissant ni voir, ni entendre.

Bernel l’entraîna. Les porteurs venaient de descendre avec la bière et traversaient les groupes recueillis de ceux qui étaient venus pour conduire Mlle de Tiessant à sa dernière demeure et ne pouvaient plus la suivre.

Au moment où, soutenu par le docteur, Ronçay arrivait dans le parterre, à l’angle de la maison, le cercueil franchissait la grille.

Une minute après, on entendit le grincement des rouleaux sur lesquelles il glissait pour prendre place sur la plate-forme du char, puis les roues du corbillard des pauvres cahotèrent sur les pierres du chemin et il disparut derrière les arbres.

Alors, échappant à son ami, le créole tomba lourdement à genoux et, la tête entre ses mains, s’écria :

— Ah ! c’est fini, bien fini ! Éva ! Éva ! Tu m’es enlevée tout à fait, je n’ai plus rien à faire en ce monde !

— Tu te trompes, mon frère, tu te trompes, lui dit Bernel, en lui relevant le front et en le forçant à tourner les yeux vers Blanche, qui tendait ses petites mains jointes du côté où sa mère s’en est allée pour toujours : il te reste à faire ton devoir !

Gilbert hésita quelques secondes, puis il comprit, se redressa, courut à l’enfant, la prit entre ses bras et se mit à éclater en sanglots.

Il était sauvé de la folie !

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Ronçay n’a pu se décider à envoyer sa « Vierge des Flots » à l’île Bourbon. C’eût été perdre Éva une seconde fois !

Mais se souvenant de ce cri jeté un jour par son amie sur la falaise du cap Fréhel, au milieu des mugissements de la tempête : « C’est ici que je voudrais dormir pour toujours lorsque la mort nous aura séparés, » il y a fait transporter son œuvre, puisque le corps de la chère morte lui a été volé !

Là, abritée par une voûte de granit, qui la défend contre la fureur des ouragans déchaînés, la Madone est la protectrice de la côte ; et pendant la belle saison, à l’heure matinale où les pêcheurs, avant de s’embarquer, s’agenouillent devant elle en disant : « Vierge des flots, priez pour nous, » il arrive souvent qu’une adorable fillette, qu’un nègre conduit, mêle sa fraîche voix à la voix rude des marins, mais pour ne répéter qu’un seul mot, en levant ses yeux remplis de larmes sur celle qui lui tend ses bras de marbre :

— Maman !


FIN