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Le Seuil du gouffre

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Victor Hugo Dieu

Le Seuil du gouffre
Ascension dans les ténèbres



L’Esprit humain[modifier]

Et je voyais au loin sur ma tête un point noir.
Comme on voit une mouche au plafond se mouvoir,
Ce point allait, venait ; et l’ombre était sublime.

Et l’homme, quand il pense, étant ailé, l’abîme
M’attirant dans sa nuit toujours de plus en plus,
Comme une algue qu’entraîne un ténébreux reflux,
Vers ce point noir, planant dans la profondeur blême,
Je me sentais déjà m’envoler de moi-même
Quand je fus arrêté par quelqu’un qui me dit
« Demeure. »
                   En même temps une main s’étendit.
J’étais déjà très haut dans la nuée obscure.

Et je vis apparaître une étrange figure ;
Un être tout semé de bouches, d’ailes, d’yeux ;
Vivant, presque lugubre et presque radieux.
Vaste, il volait ; plusieurs des ailes étaient chauves.
En s’agitant, les cils de ses prunelles fauves
Jetaient plus de rumeur qu’une troupe d’oiseaux
Et ses plumes faisaient un bruit de grandes eaux.
Cauchemar de la chair ou vision d’apôtre,
Selon qu’il se montrait d’une face ou de l’autre,

Il semblait une bête ou semblait un esprit.
Il paraissait, dans l’air où mon vol le surprit,
Faire de la lumière et faire des ténèbres.

Calme, il me regardait dans les brouillards funèbres.
Et je sentais en lui quelque chose d’humain.

Qu’es-tu donc, toi qui viens me barrer le chemin,
Être obscur, frissonnant au souffle de ces brumes ?
Lui dis-je. Il répondit : — Je suis une des plumes
De la nuit, sombre oiseau de nue et de rayons,
Noir paon épanoui des constellations.

Je suis ce qui court, vole, erre, s’enfle, s’apaise ;
Je suis en même temps ce qui retombe, pèse,
Saisit l’aile qui va, retient l’essor qui fuit,
Et descend ; car le fond de mon être est la nuit.

— Ton nom ? — dis-je.

                      Il reprit :
                                  — Pour toi qui, loin des causes,
Vas flottant, et ne peux voir qu’un côté des choses,
Je suis l’Esprit Humain.
                         Mon nom est Légion,
Je suis, l’essaim des bruits et la contagion
Des mots vivants allant et venant d’âme en âme.
Je suis Souffle. Je suis cendre, fumée et flamme.
Tantôt l’instinct brutal, tantôt l’élan divin.
Je suis ce grand passant, vaste, invincible et vain,
Qu’on nomme vent ; et j’ai l’étoile et l’étincelle
Dans ma parole, étant l’haleine universelle ;
L’haleine et non la bouche ; un zéphir me grandit
Et m’abat ; et quand j’ai respiré, j’ai tout dit.
Je suis géant et nain, faux, vrai, sourd et sonore,
Populace dans l’ombre et peuple dans l’aurore ;
Je dis moi, je dis nous ; j’affirme, nous nions.
Je suis le flux des voix et des opinions,
Le fantôme de l’an, du mois, de la semaine,
Fait du groupe fuyant de la nuée humaine.
Homme, toujours en moi la contradiction
Tourne sa roue obscure et j’en suis l’Ixion.
Démos, c’est moi. C’est moi ce qui marche, attend, roule,
Pleure et rit, nie et croit ; je suis le démon Foule.


Je suis comme la trombe, ouragan et pilier.

En même temps je vis dans l’âtre familier.
Oui, j’arrache au tison la soudaine étincelle
Qui heurte un germe obscur que le crâne recèle,
Et qui, des fronts courbés perçant les épaisseurs,
Fait faire explosion à l’esprit des penseurs.
Je vis près d’eux, veilleur intime ; je combine
Le vieux houblon de Flandre et la vigne sabine,
La franche joie attique et le rire gaulois ;
L’antique insouciance avec ses douces lois,
Paix, liberté, gaîté, bon sens, est mon breuvage ;
J’en grise Erasme et Sterne, et même mon sauvage,
Diderot ; et j’en fais couler quelques filets
De la coupe d’Horace au broc de Rabelais.

Il poursuivit :

— Je crie à quiconque commence,
— Assez. — Finis. — Je suis le Médiocre immense.
Toutes les fois qu’on parle et qu’on dit : — Mitoyen,
Mode, médiateur, méridien, moyen,
Par chacun de ces mots on m’évoque, on m’adjure,
Et tantôt c’est louange, et tantôt c’est injure.

Je suis l’esprit Milieu ; l’être neutre qui va
Bas sans trouver Iblis, haut sans voir Jéhovah ;
Dans le nombre, je suis Multitude ; dans l’être,
Borne. Je m’oppose, homme, à l’excès de connaître,
De chercher, de trouver, d’errer, d’aller au bout ;
Je suis Tous, l’ennemi mystérieux de Tout.
Je suis la loi d’arrêt, d’enceinte, de ceinture
Et d’horizon, qui sort de toute la nature ;
L’éther irrespirable et bleu sur la hauteur,
Dans le gouffre implacable et sourd, la pesanteur.
C’est moi qui dis : — Voici ta sphère. Attends. Arrête.
Tout être a sa frontière, homme ou pierre, ange ou bête,
Et doit, sans dilater sa forme d’aujourd’hui,
Subir le nœud des lois qui se croisent en lui.
Je me nomme Limite et je me nomme Centre.
Je garde tous les seuils de tous les mondes. Rentre.
Tout est par moi, saisi, pris, circonscrit, dompté.
Je me défie, ayant peur de l’extrémité,
De la folie un peu, beaucoup de la sagesse.
Je tiens l’enthousiasme et l’appétit en laisse ;
Pour qu’il aille au réel sans s’écarter du bien,
J’attelle au genre humain ce lion et ce chien ;
Et, comme je suis souffle et poids, nul ne m’évite,
Car tout, comme esprit, flotte, et, comme corps, gravite.

Et l’explication, je te l’ai dit, vivant,
C’est que je suis l’esprit matériel, le vent ;
Et je suis la matière impalpable, la force.
Je contrains toute sève à rester sous l’écorce ;
Et tout piège miroir par mon souffle est terni.
Contre l’enivrement du sinistre infini
Je garde les penseurs, ces pauvres mouches frêles.
Je tiens les pieds de ceux dont l’azur prend les ailes.
Je suis parfum, poison, bien, mal, silence, bruit.
Je suis en haut midi, je suis en bas minuit ;
Je vais, je viens ; je suis l’alternative sombre ;
Je suis l’heure qui fait sortir en frappant l’ombre,
Douze apôtres le jour, la nuit douze césars.
Du beau donnant sa forme au grand, je fais les arts.
Dans les milieux humains, dans les brumes charnelles,
J’erre en voyant ; je suis le troupeau des prunelles.
Je suis l’universel, je suis le partiel.
Je nais de la vapeur ainsi que l’eau du ciel,
Et j’éclos du rocher comme le saxifrage.
Je sors du sentier vert, du foyer, du naufrage,
Du pavé du chemin, de la borne du champ,
Des haillons du noyé sur la grève séchant,
Du flambeau qui s’éteint, de la fleur qui se fane
Je me suis appelé Pyrrhon, Aristophane,
Démocrite, Aristote, Esope, Lucien,
Diogène, Timon, Plaute, Pline l’ancien,
Cervantes, Bacon, Swift, Locke, Rousseau, Voltaire.
Je suis la résultante énorme de la terre.

La raison : J’étais là, pensif, troublé, muet ;
Pendant que j’écoutais, l’être continuait :

— Homme, à nous le mystère est ouvert. Nous en sommes.
Pour l’abîme, je suis un spectre ; pour vous, hommes,
Je suis la Voix qui dit : allez, mais sachez où.
J’erre près du néant le long du garde-fou.
J’avertis.

Il reprit :
— Écoute, esprit qui trembles ;
Et qui ne peux pas même entrevoir les ensembles :
Hommes, vous m’ignorez, mais je vous connais tous ;
Et je suis encor vous, même en dehors de vous.

Entre les brutes, foule, et les anges, élite,
Il est sur chaque terre et chaque satellite,
Un être à part ; pensée et chair matière esprit ;
Page mixte du livre où la nature écrit,
Dernier feuillet du Monstre et premier du Génie ;
Créature où la fange et l’or font l’harmonie,
Dans la bête à moitié, dans l’idée à demi,
Flamme accouplée avec le corps son ennemi,
Double rayon tordu d’ombre et d’aube ravie,.
Mystère ; ayant un pied, dans l’échelle de vie,
Sur une fin, un pied sur un commencement ;
Cet être comparant, sentant, voyant, aimant,
C’est l’homme. Que la mort conserve, accroisse ou fauche
Cet à peu près sublime et ce chef-d’œuvre ébauche,
Qu’il ait ce qu’il appelle une âme, en ce moment
Je ne t’en parle pas, je te dis seulement
Que partout l’homme existe, étant un milieu d’êtres.
Il vit près des soleils, foyers, astres ancêtres.
Sur des terres qui sont plus ou moins loin du feu,
Il vit, domptant son globe ; il est grand, il est peu ;
Par la forme divers, mais un par sa nature ;
Il a l’hydre animal et plante pour ceinture ;
Il est sur le sommet de son visible à lui ;
Et, larve ou deux lueurs se croisent, point d’appui
De tout un phénomène, identique à lui-même,
Marque partout le même étage du problème ;
Entre l’aile, et le ventre il est l’être debout ;
Il est partout le roi planétaire ; partout
Il possède et régit l’astre — intermédiaire
Entre l’ombre et le grand soleil incendiaire.
Car tout globe qui tourne autour d’une clarté
Est planète de loin, de près humanité.
Or, — puisque jusqu’a moi ton œil plonge et pénètre,
C’est moi qui suis l’esprit collectif de cet être,
Partout ; sous toute forme, et dans l’immensité.
Tu n’es qu’homme, ô passant ; je suis humanité.
L’être effrayant, planant dans l’ombre inaccessible,
Ajouta : .

— Nul ne doit sortir de son possible.
Nul ne doit transgresser son réel. Cependant
Je veux, puisque tu viens dans cette ombre, imprudent,
Faire une exception pour toi que je rencontre.
Quel que soit ton dessein, va ! je n’irai pas contre ;
Homme, je consens même à contenter tes vœux.
Etant de l’infini, je peux e que je veux ;
Ma main peut ouvrir tout puisqu’elle peut tout clore ;
Qui puise de, la nuit peut puiser de l’aurore,
Et ce que tu voudras, je te l’accorderai.
Que demandes-tu ? parle.

Et dans l’effroi sacré
Je me taisais ; roseau ployant, vil brin de chaume.

— Tu n’es pas jusqu’ici venu, dit le fantôme,
Pour ne pas demander quelque chose. Voyons,
Parle. Veux-tu des feux, des nimbes, des rayons ?
Que veux-tu de ce gouffre où, lorsque je me penche,
La colombe nuée accourt, farouche et blanche ?
Veux-tu savoir le fond du serpent, ou du ver ?
Veux-tu que je t’emporte avec moi dans l’éther ?
Je t’obéirai. Parle. Ou faut-il qu’on te montre
Comment l’aurore arrive, et vient à la rencontre
Du parfum de la fleur et du chant des oiseaux ?
Veux-tu que nous prenions la tempête aux naseaux,
Et que nous nous roulions tous deux dans la tourmente,
Quand la meute du vent court sur l’onde écumante
Et quand l’archer tonnerre et le chasseur éclair
Percent de traits la peau d’écailles de la mer ?
Veux-tu qu’à pleines mains, tous deux, dans l’invisible,
O passant, nous puisions l’illusion terrible ?
Veux-tu que nous penchions nos yeux sur les secrets,
Et que nous regardions la nature de près
Pendant qu’elle produit dans l’immense pénombre ?
Parle. Es-tu curieux de l’accouchement sombre ?
Veux-tu voir dans le germe, et voir comment éclôt
Le songe ou le rocher, le sommeil ou le flot,
Et prendre sur le fait la création, mère
De la réalité comme-de la chimère ?
Veux-tu d’une naissance entendre la rumeur,
Regarder un éden poindre, avoir la primeur
D’une sphère, d’un globe en fleur, d’une lumière ?
Ou voir surgir l’idée, éblouissante, fière,
Cherchant l’époux Génie au fond du ciel lointain ?
Dis, veux-tu dans la nuit, veux-tu dans le destin-
Voir quelque lever d’astre ou quelque lever d’âme ?
Tu peux choisir. Demande, interroge, réclame ;
Parle. J’attends. Faut-il ressaisir, je le puis,
Une étoile aux cheveux dans la fuite des nuits,
Et te la rapporter splendide et frémissante ?
Que veux-tu ? Veux-tu voir dix soleils, vingt, soixante,
Se lever à la fois dans soixante univers ?
Veux-tu voir, sur le seuil des cieux tout grands ouverts,
Le matin dételant les sept chevaux de l’Ourse- ?
Ou veux-tu que, dans l’ombre où le jour à sa source,
Homme, pour te donner le temps d’examiner,
Les mondes, qu’un prodige éternel fait tourner,
S’arrêtent un moment et reprennent haleine ?
Parle.

L’esprit baissa ses ailes de phalène,
Et se tut. L’air tremblait sous mes pieds hasardeux.
Et l’âpre obscurité qui nous voyait tous deux

Et s’étoilait au loin de vagues auréoles,
Put entendre ce sombre échange de paroles.
Entre l’esprit étrange et moi, l’homme ébloui :
— Non, rien de tout cela — Que, demandes-tu ? — LUI.

Tout sembla devant moi se fermer ; et l’espèce
De clarté qui tremblait dans la nuée épaisse
Sombra dans l’air plus noir qu’un ciel cimmérien.
J’entendis un éclat de rire, et ne vis rien.
Hélas ! n’étant qu’un homme, une chair misérable,
Dans cette obscurité fauve, âpre, inexorable,
Dans ces brumes sans jour ; sans bords ; sous ce linceul,
Je songeai qu’il était horrible d’être seul.
Puis mon esprit revint à son but : — voir, connaître,
Savoir ; pendant que l’ombre informe, louche, traître,
Roulant dans ses échos l’affreux rire moqueur,
Grandissait dans l’espace ainsi que dans mon cœur.

Et je criai, ployant mes ailes déjà lasses
— Dites-moi seulement son nom, tristes espaces,
Pour que je le répète à jamais dans la nuit !.

Et je n’entendis rien que la bise qui fuit.
Alors il me sembla qu’en un sombre mirage,
Comme des tourbillons que chasse un vent d’orage,
Je voyais devant moi pêle-mêle passer
Et croître et frissonner et fuir et s’effacer
Ces cryptes du vertige et ces villes du rêve,
Rome sur ses frontons changeant en croix son glaive,
Thèbes, Jérusalem, Mecque, Médine, Hébron. ;
Des figures tenant à la main un clairon,
Et des arbres, hagards, des cavernes, des baumes
Où priaient, barbe au vent, de lugubres Jérômes,
Et, parmi des Babels, des tours, des temples grecs,
D’horribles fronts d’écueils aux cheveux de varechs
Et tout cela, Ninive, Éphèse, Delphe, Abdère, .
Tombeau de saint Grégoire où veille un lampadaire,
Marches de Bénarès, pagodes de Ceylan, .
Monts d’où l’aigle de mer le soir prend son élan,
Minarets, parthénons, wigwams, temple d’Aglaure
Où l’on voit l’aube, fleur vertigineuse, éclore,
Et grotte de Calvin, et chambre de Luther,
Passages d’anges bleus dans le liquide éther,
Trépieds où flamboyaient, des âmes, yeux de braise.

De la chienne Scylla sur la mer calabraise,
Dodone, Horeb, rochers effarés, bois troublants,
Couvent d’Eschmiadzin aux quatre clochers blancs,

Noir cromlech de Bretagne, affreux cruach d’Irlande,
Poestum où les rosiers suspendent leur guirlande,
Temples des fils de Cham, temples des fils de Seth,
Tout lentement flottait et s’évanouissait
Dans une sorte d’âpre et vague perspective ;
Et ce n’était ; devant ma prunelle attentive,
Que de la vision qui ne fait pas de bruit,
Et de la forme obscure éparse dans la nuit.

Et, pâle, en moi, tout bas, je fis cet appel sombre,
Sans oser élever la voix, de peur de l’ombre :’

Êtres ! lieux ! choses ! nuit ! nuit froide qui te tais !
Cèdres de Salomon, chênes de Teutatès ;
       plongeurs de nuée, ô rapporteurs de tables ;
Devins, mages, voyants, hommes épouvantables ;
Thébaïdes, forêts, solitudes ; Ombos
Où les docteurs, vivant dans des creux de tombeaux,
S’emplissent d’inconnu comme d’eau les éponges ;
       croisements obscurs des gouffres et des songes,
Sommeil, blanc soupirail des apparitions ;
Germes, avatars, nuit des transformations
Où l’archange s’envole, où le monstre se vautre ;
Mort, noir pont naturel entre une étoile et l’autre,
Communication entre l’homme et le ciel ;
Colosse de Minerve aptère, aux pieds duquel
Le vent respectueux fait tomber ceux qui passent’ ;
Flots revenant toujours que les rocs toujours chassent ;
Chauve Apollonius, vieux rêveur sidéral ;
       scribes, qui, du bout du bâton augural
Tracez de l’alphabet les ténébreux jambages ;
Époptes grecs fakirs, voghis, bonzes, eubages,
       tours d’où se jetaient les circumcellions ;
Sanctuaires ; trépieds, autels, fosse aux lions ;
Vous qui voyez suer les fronts pâles des sages,
Cimetières, repos, asiles, noirs passages
Où viennent s’essuyer les penseurs, ces vaincus ;
Monstrueux caveau peint du roi Psamméticus ;
François d’Assises, Scot, Bruno, sainte Rhipsime
       marcheurs attirés aux clartés de la cime ;
Sept sages qui parlez dans l’ombre à Cyrselus ;
Du rêve et du-désert redoutables reclus’
Qui chuchotez avec les bouches invisibles ;
Fronts courbés sous les cieux d’ou descendent les bibles ;
Spectres ; effarements de lampe et de flambeau ;
Toi — qui vois Chanaan ; montagne de, Nébo ;
Moines du mont Athos, chantant de sombres proses’ ;
Libellules d’Asie errant dans les jamroses ;
Isthme de Suez fermant l’Inde comme un verrou ;

Ô voûtes d’Ellora, croupes du mont Mérou
D’où s’échappe le Gange aux grandes eaux sacrées ;
Ombre, qui n’as pas l’air de savoir que tu crées ;
       vous qui criez : deuil ! vous qui criez : espoir !
Spherus qui, toujours seul dans l’antre toujours noir,
Cherches Dieu — par les mille ouvertures funèbres,
Blanches, tristes, que font à l’âme les ténèbres ;
Prêtres qu’en votre nuit suit le doute importun ;
Vous, psalmistes, David, Éthan, grave Idithun ;
Jean, interlocuteur de l’oiseau chéroubime ;
Et vous, poetes ; Dante, homme effrayant d’abîme,
Grand front tragique ombré de feuilles de laurier,
Qui t’en reviens, laissant l’obscurité crier,
Rapportant sous tes cils la lueur des avernes ;
Dompteurs qui sans pâlir allez dans les cavernes
Chercher le hurlement jusque dans son chenil ;
Pilotes nubiens qui remontez le Nil ;
       prodigieux cerf aux rameaux noirs qui brames
Dans la forêt des djinns, des pandits et des brames ;
Hommes enterrés vifs, songeant dans vos cercueils ;
       pâtres accoudés ; ô bruyères ; écueils
Où rêve au crépuscule une forme sinistre ;
Pythie assise au front du hideux cap Canistre ;
Angles mystérieux où les songeurs entrés
Distinguent vaguement des satrapes mitrés ;
Vous que la lune enivre et trouble, sélénites ;
Vous, bénitiers sanglants des seules eaux bénites,
Yeux en pleurs des martyrs ; vous, savants indécis ;
Merlin, sous l’escarboucle inexprimable assis ;
Toi, Job, qui te plains ; toi, Basile, qui médites ;
Est-ce qu’on ne peut pas voir un peu de jour, dites ?

Et, sombre, j’attendis ; puis je continuai :

— Quoi ! l’homme tomberait, hagard, exténué,
Comme le moucheron qui bat la vitre blême !
Quoi ! tout aboutirait à du néant suprême !
Tout l’effort des chercheurs frémissants se perdrait !
L’homme habiterait l’ombre et serait au secret !
Marcher serait errer ! l’aile serait punie !
L’aurore, ô cieux profonds, serait une ironie !

Alors, tout haut ; levant la voix, levant les bras,
Éperdu, je criai : — Cela ne se peut pas !
Grand inconnu ! méchant ou bon ! grand invisible !
Je te le dis en face, Être ! c’est impossible !
On éclata de rire une seconde fois...

Et ce rire était plus un rictus qu’une voix ;
Il remua longtemps l’ombre visionnaire,

Et, s’évanouissant, roula comme un tonnerre
Dans ce prodigieux silence où le néant
Semblait vivre, insondable, immobile et béant.

Ô méditations ! oh ! comme l’esprit souffre
Sous les porches hagards et difformes du gouffre !
Comme le souffle noir du vide vous poursuit,
Sinistre, en vous jetant du trouble et de la nuit !
Comme on sent que le rêve est un être qui vole
Et passe... — On m’adressait dans l’ombre la parole ;
Et de funèbres voix que sur mon front j’avais
Comme les endormis en ont à leurs chevets,
Chuchotaient au-dessus de moi des choses sombres.
Je sentais la terreur muette des décombres
Et je me demandais : — Qui donc murmure ainsi ?
C’était, dans le ciel morne et de brume épaissi,
Comme un nuage obscur de bouches sur ma téte ;
Des faces me parlaient dans un vent de tempête ;
Puis ces voix s’éteignaient comme le vague son
Qui n’est plus la parole et devient le frisson.
Noirs discours ! l’ironie y grinçait dans le râle ;
Des plaintes, sanglotant dans l’ombre sépulcrale
Comme entre les roseaux gémit le gavial,
S’achevaient en sarcasme amer et trivial ;
Je croyais par moments qu’en ces vagues royaumes
J’assistais au concile effrayant des fantômes
Que nous nommons raison, logique, utilité,
Certitude, calcul, sagesse, vérité ;
Il me semblait, parmi le grand murmure austère
De l’horreur, de la nuit, du tombeau, du mystère,
Entendre Aristophane ; et voir, après les pleurs,
Toutes sortes d’éclairs cyniques et railleurs,
Moqueurs, étincelants, percer l’ombre ennemie,
Et Rabelais passer à travers Jérémie ;
J’écoutais frémissant et par moments vaincu.
Était-ce des esprits d’hommes ayant vécu ?
Était-ce les conseils qui flottent dans les nues
Pour quiconque s’égare aux routes inconnues ?
Mon front sous l’infini ployait lugubrement.
L’espace affreux, éther, ténèbres, firmament,
Espèce de taillis sans branches étoilées,
Où les brouillards fuyaient en confuses mêlées,
Semblait d’une forêt le redoutable dais...
Qu’était-ce que ces voix ? je ne sais. — J’entendais.
Et ma raison tremblait en moi, diminuée,
Dans des tressaillements d’orage et de nuée.

Cependant par degrés l’ombre devint visible ;
Et l’être qui m’avait parlé précédemment

Reparut, mais grandi jusqu’à l’effarement ;
Il remplissait du haut en bas le sombre dôme
Comme si l’infini dilatait ce fantôme ;
De sorte que l’esprit effrayant n’offrait plus
Que des faces roulant par flux et par reflux,
Un sourd fourmillement d’hydres, d’hommes, de bêtes,
Et que le fond du ciel me semblait plein de têtes.
Ces têtes par moments semblaient se quereller.
Je voyais tous ces yeux dans l’ombre étinceler.
Le monstre grandissait en silence, sans cesse.
Et je ne savais plus ce que c’était. Était-ce
Une montagne, une hydre, un gouffre, une cité,
Un nuage, un amas d’ombre, l’immensité ?
Je sentais tous ces yeux sur moi fixés ensemble.
Tout à coup, frissonnant comme un arbre qui tremble,
Le fantôme géant se répandit en voix,
Qui sous ses flancs confus murmuraient à la fois ;
Et, comme d’un brasier tombent des étincelles,
Comme on voit des oiseaux épars, pigeons, sarcelles,
D’un grand essaim passant s’écarter quelquefois,
Comme un vert tourbillon de feuilles sort d’un bois,
Comme, dans les hauteurs par les vents remuées,
En avant d’un orage il vole des nuées,
Toutes ces voix, mêlant le cri, l’appel, le chant,
De l’immense être informe et noir se détachant,
Me montrant vaguement des masques et des bouches,
Vinrent sur moi bruire avec des bruits farouches,
Parfois en même temps et souvent tour à tour,
Comme des monts, à l’heure où se lève le jour,
L’un après l’autre, au fond de l’horizon s’éclairent
Et des formes, sortant du monstre, me parlèrent :


== I. Une voix ==



Les rudes bûcherons sont venus dans le bois.
— Si tu ne vois pas nie et doute si tu vois,
A dit Cratès. — Zénon Gorgias, Pythagore,
Plaute et Sénèque ont dit : — Si tu vois, nie encore.
Bacon a dit — Voici l’objet, l’être, le corps,
Le fait. N’en sortez pas ; car tout tremble dehors.
— Quel est ce monde ? a dit Thalès. Apollodore
A dit : C’est de la nuit que de la cendre adore.

Et Démonax de Chypre, Epicharme de Cos,
Pyrrhon, le grand errant des monts et des échos,
Ont répondu : — Tout est fantôme. Pas de type.
Tout est larve. — Et fumée, a repris Aristippe.
     — Rêve ! a dit Sergius, le fatal syrien.
     — Rencontre de l’atome et de l’atome, et rien.
Ces mots noirs ont été jetés par Démocrite.
Ésope a dit : — À bas, monde ! masque hypocrite !
Épicure qui naît au mois Gamélion,
Et Job qui parle au ver, Dan qui parle au lion,
Amos et Jean troublés par les apocalypses,
Ont dit : — On ne le voit qu’à travers les éclipses.
     — L’être est le premier texte et l’homme est le second.
Lisible dans la fleur et dans l’arbre fécond,
Et dans le calme éther des cieux que rien n’irrite,
La nature est dans l’homme obscure et mal transcrite.
Voilà ce qu’Alchindé l’Arabe a proclamé.
Cardan a dit : — Hélas ! c’est fermé, c’est fermé !
Alcidamas a dit : — Miracle, autel, croyance,
Dogme, religion, fondent sous la science
Dieu sous l’esprit humain, tas de neige au dégel.
Et Goethe au vaste front, Montaigne, Fichte, Hégel,
Se sont penchés pendant que le grand rieur maître,
Rabelais, chuchotait sur l’abîme peut-être.
Diogène a crié : — Des flambeaux ! des flambeaux !
Shakespeare a murmuré, courbé sur les tombeaux :
     — Fossoyeur, combien Dieu pèse-t-il dans ta pelle ?
Et Jean-Paul a repris : — Ce qu’ainsi l’homme appelle,
C’est la vague lueur qui tremble sur le sort ;
C’est la phosphorescence impalpable qui sort
De l’incommensurable et lugubre matière ;
Dieu, c’est le feu follet du monde cimetière.
Dante a levé les bras en s’écriant : Pourquoi ?
     — Ô nuit, j’attends que tout s’affirme et dise : moi.
Quel est le sens des mots : foi, conscience humaine,
Raison, devoir ? a dit le pâle Anaximène.
Locke a dit : — On voit mal avec ces appareils.
Reuchlin a demandé : — Qu’est-ce que les soleils ?
Sont-ce des piloris ou des apothéoses ?
Lucrèce a dit : — Quelle est la nature des choses ?
Il a dit : Tout est sourd, faux, muet, décevant.
Sous cette immense mort quelqu’un est-il vivant ?
Sent-on une âme au fond de la substance, et l’être
N’est-il pas tout entier dans ce mot : apparaître ?
L’ombre engendre la nuit. De quoi l’homme est-il sûr ?
Et le ciel, le hasard, l’obscurité, l’azur,
Le mystère, et la vie, et la tombe indignée
Retentissent encor de ces coups de cognée.

Oui, les douteurs ; les fiers incrédules, les forts,
Ont appelé Quelqu’un, quoique restés dehors ;
Ils ont bravé l’odeur que le sépulcre exhale ;
Le front haut, ils disaient à l’ombre colossale :
— Ose donc nous montrer ton Dieu, que nous voyions
Ce qu’il a de carreaux, ce qu’il a de rayons,
Gouffre horrible, et si c’est avec de la colère
Ou du pardon divin que son visage éclaire !
Et, prêts à tout subir, sans peur, prêts à tout voir,
Calmes, ils regardaient en face le ciel noir,
Et le sourd firmament que l’obscurité voile,
Farouches, attendant quelque chute d’étoile !
Certes, ces curieux, ces hardis ignorants,
Ces lutteurs, ces esprits, ces hommes étaient grands,
Et c’étaient des penseurs à l’âme fiers et fière
Qui jetaient à la nuit ce défi de lumière.

Chercheur, trouveras-tu ce qu’ils n’ont pas trouvé ?
Songeur, rêveras-tu plus loin qu’ils n’ont rêvé ?


== II. Une autre voix ==



Ne nous demande pas, ô songeur, qui nous sommes.
S’ils nous entrevoyaient, nous ferions peur aux hommes.
Soit en bien, soit en mal, nous avons conseillé
Quiconque a médité, cherché, pensé, veillé, —
Tous les grands insensés, tous les sages célèbres :
Nous volons d’arbre en arbre aux forêts de ténèbres ;
Tout ce que l’homme appelle Énigme, Doute, Mort,
Brume, Silence, Effroi, Hasard, Mystère, Sort,
Est pour nous, sous l’horreur des voûtes éternelles,
Comme un taillis obscur par où passent nos ailes ;
Nous sommes les flottants de l’immense azur noir ;
Si quelque mage osait essayer de nous voir,
De saisir un de nous, de compter notre nombre,
Nous nous dissiperions comme des oiseaux d’ombre.

C’est nous que vous nommez démons ; homme, tu sens
Sous des souffles confus tes cheveux frémissants,
C’est nous. Nous versons l’ombre aux jours que tu consommes ;
Nous jetons des lueurs dans ton-sommeil. Nous sommes
Pris dans l’obscurité comme vous dans la chair.
Nous, sommes les passants — sinistres de l’éclair,

Les méduses du rêve aux robes dénouées,
Les visages d’abîme épars dans les nuées.
Tout ce que vous voyez, nous ne le voyons pas.
Nous ne distinguons point votre terre, vos pas,
Vos faces, d’un soleil invisible inondées,
Mais dans votre cerveau nous voyons vos idées ;
Votre pensée est nue à nos regards moqueurs ;
Nous voyons le dedans vertigineux des cœurs.
L’haleine de la nuit nous chasse et nous oublie,
Et fait flotter le fil mystérieux qui lie
Vos sciences, vos plans, vos travaux, vos desseins,
Vos efforts, vos projets, vos vœux, à nos essaims.
Nous mêlons notre nuit avec votre ignorance ;
Vous appelez cela savoir. La transparence
De l’Être parfois laisse apercevoir nos fronts.
Parfois jusqu’à vos cœurs, la nuit, nous pénétrons,
En rêve, et vous sentez comme une vague étreinte.
Sans cesse des courants d’espérance ou de crainte,
Des flux et des reflux de sentiments divers
Vont, dans les profondeurs de l’espace, à travers
Le vide, l’aquilon, le tombeau, le décombre,
De vous le peuple aveugle à nous le peuple sombre.
L’Inconnu nous tient tous dans ses mornes filets.
Nous sommes vos échos, vous êtes nos reflets ;
Car tout est l’unité. Forme joyeuse ou triste,
Tout se confond dans Tout, et rien à part n’existe,
Ô vivant ! Et sais-tu ce que dit l’abîme ? UN.
Sans que vous le sachiez, nous pensons en commun ;
Nous tremblons au-dessus de vous, livide armée ;
Et de votre feu noir nous sommes la fumée.
Nos formes de la nuit sont le lugubre jeu
Nous allons, nous flottons. — Et toi, tu cherches Dieu ?
Hélas !


Qui que tu sois, redoute, au gouffre où tu te plonges,
Le vague coudoiement des vains passants des songes.
— Fuyez d’ici, vivants, dont l’esprit, fléchissant
Sous l’incompréhensible et sous l’éblouissant,
Peut à peine porter le poids d’un évangile.
Ce n’est pas sans danger que des hommes d’argile,

Tremblants quand ils sont las, glacés quand ils sont nus,
Dialoguent dans l’ombre avec des inconnus.

À force de songer, ô pâle solitaire,
Tu sentiras de l’air sous toi ; tu perdras terre...
Oh ! les souffles ! craignez les souffles de la nuit !
Où vous emportent-ils ? Ceux qu’un rêve conduit
Deviennent rêve eux-mêmes, et, sans être coupables,
Tombent dans l’essaim noir des faces impalpables.

C’est alors qu’éperdu, terrible, tu tendras
Les mains comme les morts sous leurs lugubres draps.

Mais à quoi bon ? Tout fuit. Un vent qui vous pénètre
Vous roule dans l’espace à jamais... — O deuil ! être
Des espèces d’esprits misérables chassés !
Oh ! n’entendre jamais ce mot céleste : assez !
Un souffle vous apporte, un souffle vous remmène..
On a, sur ce qu’on garde encor de forme humaine,
D’obscurs attouchements et des passages froids ;
Toute l’ombre n’est plus qu’une suite d’effrois ;
On sent les longs frissons des roseaux de l’abîme.
Jamais le jour. — Jamais un rayon qui ranime.
Errer ! errer ! errer ! errer ! faire des nœuds
D’ombre, dans l’invisible et le vertigineux !
Monter, tomber, monter, retomber ! sort terrible !
Être à jamais l’informe égaré dans l’horrible,
Le contraire du jour, de l’hymne et de l’encens !
Des témoins de l’énigme, à jamais frémissants
Devant le ténébreux, devant l’inabordable,
Et face à face avec un voile formidable !
Être, en dehors de l’être, en dehors du trépas,
Quelque chose d’affreux qui souffre et ne vit pas !
Être de la clameur dans l’infini semée,
Un vague tourbillon pleurant, une fumée
De larves, de regards, de masques, de rumeurs,
De voix ne pouvant pas même dire : je meurs,
Passant toujours, toujours, toujours, comme un flot sombre,
Sous les arches sans fin du hideux pont de l’ombre !


== IV. Une autre voix ==



Malheur au curieux lugubre, — qui s’acharne
À la vertigineuse et sinistre lucarne !
Malheur aux imprudents penchés, sur l’absolu !

Pour avoir trop sondé, pour avoir trop voulu,
Pour s’être trop plongés dans l’abstraction triste
Où rien de saisissable et d’humain ne persiste,
C’est fini ; les voilà sur les fatals sommets,
Égarés en dehors de l’homme désormais,
Sortis du bien, du mal, de l’orgueil, de l’envie,
De l’amour, de la haine, et plus grands que la vie !
Leur esprit, emporté loin de vous, ô vivants,
Prend, dans la vision des gouffres décevants,
Dans on ne sait quoi d’âpre et d’horrible et d’immense,
Cette divinité que vous nommez démence.
Ils ne sont plus jamais éveillés ni dormants.
Terrestre et claire encor dans ses commencements,
Leur pensée, obscurcie en grandissant, achève
D’ouvrir ses vagues yeux dans le monde du rêve.

Oh ! monde redoutable ! oh ! ce que nous voyons !
Des échelles d’esprits dans de pâles rayons ;
Les flamboiements, les feux, les cratères, les soufres,
Les éclairs, gouvernés par les anges des gouffres ;
Des sons de voix qu’on a dans la joie entendus ;
D’affreux escarpements dans des mondes perdus ;
Des astres, dans des mains portés comme des lampes ;
Et là-bas, dans la nue aux tortueuses rampes,
Errent ceux qui vivaient et ne sont plus ; ils vont,
Tous ces crânes à l’œil monstrueux et profond,
Tous ces squelettes blancs venus des ossuaires ;
Ils vont, tous ces linceuls, tous ces hideux suaires,
Tous ces draps frissonnants, foule effrayante à voir,
Et, chassant devant lui, dans l’affreux chemin noir,
Leur conscience nue et leur âme sans voiles,
L’ange fouette les morts avec son fouet d’étoiles.
Et l’on voit des lueurs, on entend des appels ;
Les constellations, flamboyants archipels,
Brillent au zénith sombre, et le chaos conspue
Le ciel avec son eau sinistre et corrompue.

Et les désespérés passent. Qui donc sont-ils ?
Sont-ce des esprits morts ? Sont-ce des corps subtils ?
Ils tombent on ne sait de quelle obscure cime,
Tantôt plus noirs, tantôt moins sombres que l’abîme ;
Leur chute flotte au gré de l’air qui les poursuit ;
Ils seraient les flocons, s’il neigeait de la nuit.
Qu’est-ce que ce nuage inconcevable d’êtres,
Phalènes se heurtant à de vagues fenêtres ?
Les uns n’ont qu’un regard et sont comme les yeux
De l’infini glacé, sourd et silencieux ;
D’autres vont droits et blancs dans la profondeur blême ;
D’autres, plus effrayants que les ténèbres même,
Luttent contre la nuit dans les horreurs du vent,
Poussant des cris, mordant l’ombre, n’apercevant
Que la lividité des mornes étendues,
Ne distinguant qu’un flot de formes éperdues,
Et que ce qu’on peut voir de nuée et de cieux.
Dans des renversements de torses furieux.

Et ces larves s’en vont. Est-on sûr qu’elles soient ?

Et les contemplateurs sont la. Tristes, ils voient.
Quoi ? l’inconnu, muré dans sa muette loi.
Et qui dira jamais ce qu’expriment d’effroi
Ces profils ténébreux, ces postures fatales,
Ces yeux hagards noyés dans des aurores pâles ?
Ils pensent, échoués dans l’immobilité ;
La terreur sans espoir fait leur tranquillité ;
Leur épaule fléchit comme s’ils portaient toute
La charpente du monde avec toute la voûte ;
Et, comme en un caveau, goutte à goutte, la nuit
Filtre sous leur front blême où leur œil fixe luit.
Ils ont pour vision éternelle la Chose
Sans nom, sans jour, sans bruit, sans bord, sans fin, sans cause,
Jamais ne s’arrêtant, jamais ne s’achevant,
Terrible, avec des vols de spectres dans le vent.

Que viens-tu demander à ce monde nocturne ?
Un Dieu ! Pourquoi viens-tu plonger ta main dans l’Urne ?
Job entire Satan et Mahomet Iblis.
Les gouffres ont-ils Dieu dans leurs profonds oublis ?
Ce Dieu sert-il de centre à leurs circonférences ?
Le voit-on à travers leurs sombres transparences ?
Ou bien est-ce ce Tout, cette âpre immensité,
Ce ciel, que vous, prenez pour une volonté ?
Sont-ce ces profondeurs, ces vents, ces fondrières,
Ces forêts de nuée aux livides clairières.

Ces éléments, ces nuits, ces mornes régions,
Que vous appelez Dieu dans vos religions ?
Avez-vous pour mirage, ô fils du cimetière,
De voir la chose-Dieu sous la chose Matière ?
Est-ce Dieu qui paraît quand s’enfuit l’alcyon ;
Quand l’hydre de l’écume entre en convulsion ;
Quand partout on entend dans la sombre nature
Comme un bruit d’ouragan brisant une mâture,
Quand le ciel lamentable éclate en tristes voix ;
Quand le nuage accourt ; quand les bêtes des bois
Tremblent ; quand les lions, hagards, baissent la tête
Sous des écrasements d’éclairs et de tempête ?

Est-ce lui que la mer appelle en sa clameur ?
Homme, est-il quelque part un effrayant semeur
Qui jette dans l’azur des chiffres et des nombres,
De la graine d’abîme éclose en larves sombres,
Des vivants comme nous qui te semblent des morts,
Des esprits comme toi qui nous semblent des corps,
Et qui voit, dans le champ des espaces sonores,
Ondoyer des épis d’étoiles et d’aurores ?
Qui peut répondre oui ? qui peut répondre non ?
Un geôlier rôde-t-il autour du cabanon ?
Qu’importe ! Vis. Tais-toi. Va-t’en. Aime ton père,
Ta mère et tes enfants. Qui cherche désespère.


== V. Une autre voix ==



Ah ! c’est l’obscurité, c’est la source profonde
Que ton œil veut scruter, que veut fouiller ta sonde,
Ô songeur dont la nuit hérisse les cheveux !
Ah ! c’est l’énigme Dieu qui t’occupe ! Tu veux
Aller au fond ! tu veux voir clair dans la nuée !
Vider l’ombre ! Il te faut, pauvre âme exténuée,
Cette science-là... — Voyons : tente ; entreprends ;
Avec les papyrus, les missels, les korans,
Les bibles que les sphynx portaient sur leurs poitrines,
Rebâtis la charpente informe des doctrines ;
Des croyances de l’homme écrasé sous le faix,
Échafaude l’amas monstrueux, et refais
Un édifice avec ces poutres mal unies
Qu’on nomme vérités, dogmes, théogonies ;
Restaure, démolis, fonde. Fais des essais.
Remets le vieux bahut debout sur ses vieux ais ;
Crois comme Jean Climaque et Jean Catéchumène ;
Ou taille un meuble neuf dans la science humaine
Pour y mettre sous clef l’ombre et l’éternité.
Questionne l’autel d’Isis ou d’Astarté,
Ou les temples payens, peu salués des sages,
Ayant de noirs corbeaux nichés dans leurs bossages,
Ou le blême Irmensul debout dans le menhir ;
Creuse dans le passé, creuse dans l’avenir ;
Regarde fixement le Temps noir qui feuillette
L’homme et la vie avec son pouce de squelette ;
Épèle l’univers que le souffle créa,
Texte dont chaque monde est un alinéa ;
Chiffre et déchiffre ; éprouve, interprète, proclame ;
Confronte ce que l’homme a d’ombre dans son âme
Avec ce que le ciel a d’âme dans sa nuit
Relance Olympe ermite au fond de son réduit ;
Interroge le ver sur la toile qu’il file ;
Montre et vois ; fais la pâque ainsi que Théophile
Le quatorzième jour de la lune de mars ;
Visite Ammon ; tiens tête aux colosses camards
Conteste, affirme ; nie, attends ; dis ton rosaire ;
Sens la terre trembler — sous toi comme Césaire ;
Prêche avant d’être prêtre ainsi que Bellarmin ;
Exprime en ton cerveau tout le savoir humain
Fais-toi de tout comprendre une étrange prouesse ;
Vois venir au-devant l’un de l’autre Boèce
Et Saint-Denis, chacun sa tête dans sa main ;
De la même façon fais le même chemin ;
Hante les profondeurs dont Pythagore est pâle ;
Commente nuphre, Adon, Glareanus de Bâle
Sois druide, fakir, bonze, magicien ;
Installe, si tu veux, sur le modèle ancien,
Au-dessus des brouillards de l’erreur chimérique,
Une sagesse avec entablement dorique ;
Sois le médiateur des aveugles Volta
Dément Clairaut ; Cyrille au front du Golgotha
Voit dans l’Ombre une croix haute de quinze stades
Bossuet de Calvin tance les incartades ;
L’évêque Archelaüs poursuit l’errant Manès ;
Hildebrand dit : Moi SEUL. Luther dit : HERR OMNES
Ce qu’adore Pascal Diderot le diffame ;
Reuchlin dit : — Vos trois rois ! conte de bonne femme !
— D’où viennent-ils ? demande Arouet à Calmet ;
De l’Inde ou de l’Afrique ? — Et Paracelse met
Trois pégases de flamme aux ordres des trois mages ;
Salomon sculpte l’arche ; Huss brise les images ;
Pélage veut la lutte ; Augustin veut la foi ;
Interviens ; crée un centre, une règle, une loi ;
Trouve l’axe commun des doctrines contraires
À force de raison rends les raisonneurs frères ;
Amalgame Épicure avec Ézéchiel ;
Pour ceux-ci, l’univers n’a que l’enfer pour ciel ;
C’est le cachot du mal dont vous êtes les proies ;
Pour ceux-là, c’est le lieu des fêtes et des joies
Les uns vivent chantant : tout est plaisir et jeu !
D’autres lisent le livre à la lueur du feu.
Combine ce zénith et ce nadir des sages.
Fais pour ton œil, penché sur les faits, sur les âges,
Une lentille avec tout ce que l’homme apprit ;
Cherche ; dis-toi : — Je vais faire dans mon esprit

Converger la clarté pour la changer en flamme,
Condenser Dieu sur moi pour allumer mon âme.
Fouille Alcuin, saint-Thomas, Gorgias Léontin,
Le ménologe grec, le rituel latin ;
Va de Thèbe Heptapyle à Thèbe Hécatonpyle ;
Éblouis-toi d’énigme et d’effroi la pupile ;
Écris et lis ; sois gond du portail ; sois flambeau,
Sois cardinal avec Sadolet et Bembo ;
Va-t’en dans le désert manger des sauterelles
Comme Jean qui de l’ombre écoutait les querelles ;
Fais une enquête ; prends des informations
Près des vents, près des flots où sont les alcyons ;
Cueille chaque chimère et chaque schisme ; laisse
Novatus pour Eustathe, Arius pour Mélèce ;
Va des juifs aux parsis, va des esprits aux corps,
De la ronde des dieux à la ronde des morts,
De la danse morphasme à la danse macabre.
Veille ; allume ta lampe au sombre candélabre
Que tiennent, près du trône où Septentrion luit,
Persée et Sirius, ces nègres de la nuit.
Interpelle le germe et la cendre ; rédige
Un interrogatoire en forme du prodige ;
Écoute pétiller le feu dans l’encensoir ;
Écoute le cri sourd de la foudre, et, le soir,
Dans le Campo Santo le bruit que fait la pioche ;
Parle à Domnus premier, évêque d’Antioche,
Et sur l’irrémissible et sur le véniel,
Consulte Cassien, Scaliger, Torniel ;
Sois le voyant ! pareil aux tremblants aruspices,
Va regarder la nuit l’horreur des précipices ;
Au fond de tout abîme aie un sinistre aimant ;
Observe, spectateur des deux gouffres, comment
L’homme entre dans la mort et l’astre dans l’éclipse ;
Donne aux vierges ta plume ainsi que Juste Lipse ;
Attends dans l’infini, leur morne promenoir,
Zénon, le sage fou, Gerbert, le pape noir ;
Prie, évoque, bénis, sacre, exorcise, adjure ;
Accoude-toi sur l’être obscur ; fais la gageure
De l’énigme, du sphinx, du gouffre, de demain,
D’hier, de l’avenir ! jauge, la toise en main,
Le ciel par kilomètre ou bien par centiare ;
Drape-toi d’un suaire ou coiffe une tiare ;
Tâte dans le cercueil l’affreux nœud gordien ;
Prends-toi pour unité ; fais-toi méridien ;
Ajoute ta raison, ton but ; ta conjecture
Et ta pensée ainsi qu’un faîte à la nature ;
Mets sur cette Chéops le pyramidion ;
Sois un convertisseur comme Spiridion ;
Sois un avertisseur comme le coq sonore ;
Monte sur le cheval terrible de Lénore,
Ayant pour t’éclairer le feu de ses naseaux,
Et la lumière qu’ont les spectres sur leurs os ;
Superpose et bâtis comme une tour solide
Wiclef, Leibnitz ; le diacre Ambroise, Basilide,
Swedenborg, Lyranus, Rupert, Abulensis,
Cardan, sous l’escarboucle inexprimable assis,
Photin, Cassiodore, Alcidamas, Eusèbe,
Potamon d’Héraclée et Paphnuce de Thèbe,
Tous les docteurs, vrais, faux, grands, petits, inconnus,
Connus, depuis Sophron jusqu’à Théotechnus,
Les devins, les savants, Paris, Rome, Épidaure,
Les poëtes sereins, ces frères de l’aurore
Faits de la même pourpre et dorés du même or,
La congrégation des pères de Saint Maur,
La grâce, le péché, l’oraison impétrante,
Les vingt-cinq sessions du concile de Trente,
Les feuillets sibyllins tombés on ne sait d’où,
Le livre turc, le livre hébreu, le livre hindou ;
Passe les jours, les nuits ; deviens blanc dans les rêves ;
Sois Jérôme ; oui, sois Jean rôdant le long des grèves ;
Sois Dante pour penser et sois Newton pour voir ;
Sois Origène, Euler, Platon ! Veux-tu savoir
Ce que tu construiras sur Dieu ? de la fumée.

Oui, combine, l’Égypte, et Delphe, et l’Idumée ;
Cherche le sens des mots Zéus, Vichnou, Mithra ;
Fouille le zodiaque obscur, de Denderah ;
Espère où Nicomaque et Thalès désespèrent ;
Reprends les chiffres noirs, où d’autres se trompèrent
Reprends-les tous, reprends ceux où tu te trompas ;
Tous les cercles que peut contenir ton compas,
Trace-les ; songe ; parle aux arbres ; fais-leur signe ;
Compte, compte, recompte ; additionne, aligne,
Devant l’impénétrable et devant le fatal,
Devant ce qui n’a pas de nombre et de total,
Tous tes zéros, anneaux du rideau de la tombe ;
Le sépulcre, c’est là que toujours on retombe,
Se dresse devant toi, regarde tes travaux,
Bons, mauvais, inexacts, exacts, anciens, nouveaux,
Et ce tas de calculs que, ta pensée anime,
Et te jette ce cri, le seul mot de l’abîme
Qu’il sache, et le seul nom qu’il se connaisse : Après ?

Question que se font dans l’ombre les cyprès.


== VI. Une autre voix ==



Et d’abord, de quel Dieu veux-tu parler ? Précise.
Quel est celui qui tient ta pensée indécise ?
Dis, est-ce du Dieu peint en jaune, en rouge, en bleu ;
Habitant d’un triangle où flambe un mot hébreu ;
Face dorée au fond d’une nuée épaisse ;
Portant couronne, étole, et glaive, et sceptre ; espèce
D’empereur, habillé d’un habit de soleil,
Ayant au poing le globe et Satan sous l’orteil,
Assis dans une chaire, et dictant la sentence
D’Arius à Nicée et de Huss à Constance ;
Niant le genre humain, concile universel ;
Servant de majuscule aux pages du missel ;
Dieu qui met Galilée en prison, et de Maistre
En sentinelle au seuil du paradis terrestre ;
Dieu qu’une vieille en rêve, au bruit qu’en se choquant
Font dans l’immensité des foudres de clinquant,
Sous un grand dais d’azur que l’astre damasquine,
Aperçoit lui montrant les numéros d’un quine ;
Dieu gothique, irritable, intolérant, tueur,
Noir vitrail effrayant qu’empourpre la lueur
Du bûcher qui flamboie et pétille derrière ?
Est-ce du Dieu qui veut la chanson pour prière,
Qu’on invoque en trinquant, Dieu bon vivant, qui rit ;
Comprend, sait que la chair est faible, a de l’esprit ;
Dieu point fâcheux qui vit en bonne intelligence
Avec les passions de votre pauvre engeance,
Excusant le péché, l’expliquant au besoin,
Clignant de l’œil avec le diable dans un coin,
Flânant, regardant l’homme en sa fainéantise,
Mais jamais du côté qui fait une sottise,
Et pas très sûr au fond lui-même d’exister ?
Est-ce du Dieu qu’on voit à Versailles monter
Aux carrosses du roi, bien né, suivant les modes,
Rendant aux Montespans les Bossuets commodes,
Dieu de cour, Dieu de ville, avec soin expurgé
De toute humeur brutale et de tout préjugé,
Complaisant ; paternel aux morales mondaines ;
Avec les Massillons émoussant les Bridaines ;
Dieu qu’un fripon coudoie avec tranquillité ;
Dieu par la politique et le siècle accepté ;
Lâchant son ciel ; disant : Paris vaut une messe ;
Souple et doux, dispensant les rois de leur promesse,
Point janséniste, point pédant, point monacal ;
Permettant à Sanchez d’effaroucher Pascal,

Au banquier d’encoffrer cent pour cent, à la femme,
Laide, d’être méchante, et, belle, d’être infâme ;
Passant l’épice au juge, au marchand le faux poids ;
Habile ; à Notre-Dame accouplant Quincampoix ;
Sévère seulement aux têtes raisonnantes,
Tuant un peu Ramus, biffant l’édit de Nantes,
Mais qui, pourvu qu’on soit, dans les grands jours, pilier
À l’église, et qu’on soit cousin d’un marguillier,
Et qu’on veuille que Rome en tout règne et s’accroisse,
Et qu’on rende le pain bénit à sa paroisse,
Vous prend en amitié, vous soutient chaudement,
Vous épouse, travaille à votre avancement,
Parle à son excellence et vous pousse, et procure
Un grade aux fils aînés, aux cadets une cure,
En attendant la mitre ou les canonicats ;
Dieu facile, logeable, aimable, utile en-cas
Qui se contente, ayant d’indulgence boutique,
D’un peu d’hypocrisie et d’un peu de pratique ;
Dogme et religion des dévôts positifs
Qui font de temps en temps des voyages furtifs,
Courts, dans l’éternité, l’abîme, le mystère,
Et l’insondable, avec ce Dieu pour pied-à-terre ?
Est-ce du Dieu guerrier, militaire, sanglant,
Qui s’inquiète peu que vous mangiez du gland
Ou du pain, mais qui veut pour rites et pour cultes
Glaives, piques, corbeaux, scorpions, catapultes,
Grappin horrible où pend un vaisseau tout entier,
Tortue avec sa claie enduite de mortier,
Béliers fixes, heurtant les murs comme des proues,
Telenos enlevant des soldats, tours à roues
Recouvertes de mousse et de crin de cheval ;
Plus tard, pierriers broyant quelque donjon-rival
Jusqu’à ce qu’il s’en aille en cendre et se dissoude,
Mangonneaux, fauconneaux, bat-murs, pièces à coude,
Renversant les cités dans leur fossé bourbeux ;
Volcans grégeois traînés par trente jougs de bœufs,
Canons vénitiens, serpentines lombardes ;
Dieu qui dit à Coglione : attelle les bombardes ;
Qui rit, pauvre blessé, du grabat où tu geins,
Que la bataille enivre avec tous ses engins,
Chaudrons à poix bouillante et fours à boulets rouges,
Qui chasse les manants éperdus de leurs bouges ;
Qui rêve Te Deum qui s’endort aux accents
De l’obusier Lancastre et du mortier Paixhans ;
Qui prête, quand la mine est faite sous la brèche,
Son tonnerre du besoin pour allumer la mèche,
Et, quand la terre s’ouvre avec un large éclair,
S’épanouit de voir les gens sauter en l’air ?


Vision du passé par votre âge subie !
Est-ce du Dieu jugeur ? Oh ! l’étrange lubie !
Dieu chancelier, portant perruque in-folio,
Vidant le procès Homme et l’Être imbroglio !
Dieu président, siégeant dans l’univers grand’chambre,
Jugeant l’âme, et bâillant, sous un ciel de décembre,
Entre l’avocat ange et l’avocat démon ?
Dis, est-ce le dieu guèbre, est-ce le dieu mormon
Qu’il te faut ? Ou le Dieu qui fit rouer Labarre ?
Vois. Choisis. Ou le Dieu qui donne au turc barbare
Des femmes plein la tombe et plein le firmament ?
Ou bien est-ce le Dieu qui fait lugubrement
Chanter, quand l’heure vient de vêpre ou de matines,
L’homme qui n’est plus homme aux chapelles sixtines,
Et qui, lui créateur, se plaît à l’écouter ?
Ou parles-tu du Dieu qu’il faudrait inventer,
Que dans l’ombre la peur concède au phénomène,
Par les sages bâti sur la sagesse humaine,
Utile à ton valet, bon pour ton cuisinier,
Modérateur des sauts de l’anse du panier,
Dieu de raison qu’au fond de son spectre solaire
Le bourgeois bienveillant raille, exile et tolère,
Dieu consenti par Locke et que Grimm refusa,
Très-Haut à qui d’Holbach a donné son visa,
Éternel maçonné par le vivant qui passe,
Entrecolonnement du temps et de l’espace,
Pièce d’architecture ajoutée après coup
À la vie, au destin, au bien, au mal, à tout,
Tour tremblante de vide et hors-d’œuvre de l’homme ?
Tous ces dieux, quel que soit le nom dont on les nomme,
Sont tout, excepté Dieu.
                         L’homme abject a besoin,
Étant méchant, d’un juge, et, hideux, d’un témoin ;
Il veut un Dieu. C’est bien. L’homme prend de la brique,
De la pierre, du plomb, du bois, et le fabrique ;
Chaque peuple a le sien ; et la religion
A l’Unité pour masque et pour nom Légion.
Un temple voit la nuit où l’autre voit l’aurore ;
Chéos adore Ammon que Jagrenat ignore ;
Pour Delphe Odin n’est pas ; la solimaniéh
Affirme Mahomet par le dolmen nié.
La terre crée un monstre et se met sous sa garde ;
Et c’est avec stupeur que le grand ciel regarde
Croître sur vos fumiers ce misérable Dieu.
Nous ne nous mettons pas en peine de si peu,
Nous autres les esprits errant dans l’étendue ;
Et, sans nous acharner à la lueur perdue,
Sans poursuivre l’obscure et pâle vision,
Sans exiger de l’ombre une solution,

Nous raillons dans la nuit votre Brahma fétiche,
Dieu qui mêle à à sa barbe un infini postiche,
Dieu singe pour le nègre et Dieu peste au Thibet ;
Bourreau dressant sur l’homme un immense gibet,
Bœuf à Memphis, dragon à Tyr, hydre en Chaldée,
Chimère et non raison, idole et non idée.
Ton globe, vieil enfant, joue avec ce hochet.
Homme, esprit fou qu’en vain Diogène cherchait,
Homme, tu fais pitié même aux êtres du gouffre,
Même à l’obscurité qui frissonne et qui souffre ;
Car ton monde étroit rêve un rêve limité ;
Il se compose un Dieu de son infirmité ;
Et, dans l’abjection de ses passions vaines,
Instinct, science, amour, colère, guerres, haines,
Il se fait de sa fange une divinité !
Il pétrit de la terre avec l’éternité !
Et quand dans sa furie, et quand dans sa débauche,
Inepte, il a forgé cette effroyable ébauche,
Ce géant muet, sourd, aveugle, dur, fatal,
Ce spectre d’ombre ayant l’horreur pour piédestal,
Il achève ce Dieu de laideur, d’imposture,
De nuit, avec la peur qu’il a de la nature.
Ô toi qui passes là, que veux-tu donc ?

Et moi :
— Je veux le nom du vrai, criai-je plein d’effroi,
Pour que je le redise à la terre inquiète.


== VII. Une autre voix ==



Est-ce que tu serais par hasard un poète ?
Qui te rend si hardi ? réponds, questionneur.
Viens-tu comme Shakespeare à la tour d’Elseneur ?
Pour entrer dans la brume où s’éteint la science,
Pour tenter le mystère, aurais-tu confiance,
Homme dont l’ombre fuit les pas trop approchants,
Dans le pouvoir suave et sinistre des chants ?
Oui, c’est vrai, le poète est puissant. Qui l’ignore ?
L’esprit, force et clarté, sort de sa voix sonore.
Trophonius est seul dans son caveau divin ;
L’homme lui dit : poète ! et l’abîme : devin !

Amphion chante et met en mouvement les pierres ;
Orphée errant du tigre éblouit les paupières ;
Homère est dans la tombe, et son âme, à travers,
Pousse au Gange Alexandre enivré de ses vers ;
Prenant forme au plus noir de l’antre, les fantômes
Blanchissent à l’appel des blêmes Chrysostômes
Isaïe en criant : Deuil ! malheur ! fait hennir
Le féroce Orient qui dit : je vais venir !
Euripide, Sophocle, Eschyle qu’un dieu mine,
Sont comme le trépied d’où jaillit Salamine ;
Elle à son gré vide et lance au peuple hébreu
Les flèches de la pluie ou le carquois du feu ;
L’âpre Archiloque avec le marteau de l’ïambe
Enfonce le clou sombre où se pendra Lycambe ;
Dante dit, l’œil fixé sur un homme passant
— Je t’ai vu dans l’enfer ! L’homme, pâle, y descend.
La Marseillaise énorme est un bruit de mêlée ;
Tyrtée est une lyre effrayante ; envolée
Au-devant des combats et des drapeaux mouvants,
Et traînant, après elle un peuple dans les vents.
Les poètes profonds, hommes de la stature
Des éléments, du bien, du mal, de la nature,
Vivaient jadis, géants, en familiarité
Avec le jour, la nuit, l’ombre et l’éternité ;
Ils méditaient, ayant, dans l’horreur solennelle,
Toujours devant leur âme et devant leur prunelle
La contemplation ; ce mur vertigineux ;
Ils avaient la science et l’ignorance en eux ;
Épars, ils blanchissaient le fond des solitudes ;
Ils rêvaient ; ils avaient diverses attitudes ;
Les uns, calmes, restaient, leur menton dans leur main,
Du côté des vivants, sur le rivage humain ;
Ils regardaient passer les foules pêle-mêle,
Homme, femme, vieillard, enfant à la mamelle,
Chocs de glaives, pavois ; codes, mœurs, échafauds,
Les cintres pleins d’azur des grands arcs triomphaux,
Le trône avec son roi, le prêtre avec son livre ;
Et devant tout ce flot, forcené, bruyant, ivre,
Triste, joyeux, confus, violent, inclément,
Sourd, ignorant la chute et l’âpre escarpement,
Ils contemplaient de loin la mort, sombre barrage.
Les autres se tenaient hors du terrestre orage,
Comme s’ils. étaient morts, et de l’autre côté ;
Ils regardaient, roulant vers eux, l’humanité
S’engouffrer sous leurs pieds, race à race engloutie ;
De ce faîte, ils étaient présents à la sortie
Des empires, des faits, des grands événements,
Des prines, de puissance et de guerre écumants,

Et voyaient peuples, rois ; tout ce qu’en la, nuit noire
Dégorge le sépulcre ; énorme vomitoire.
Ils rayonnaient ; leurs yeux sereins étincelaient ;
Ils devenaient eux-même ombre et souffle, et semblaient
Au genre humain, perdu dans ses mornes délires,
Des fantômes chantants, passant avec des lyres.
Quelques-uns, murés, sourds, n’avaient plus de regard
Que l’œil intérieur, lumineux et hagard,
Et ces hommes sacrés, semblables à des mânes,
Hors du monde, habitaient dans l’antre de leurs crânes ;
D’autres vivaient aux bois, et leurs esprits songeaient,
Et, laissant là leurs corps, éblouis, voyageaient ;
Ils erraient d’être en être et du fait à la cause ;
Voyaient s’épanouir l’arbre en apothéose ;
Ils allaient, pénétrant au-delà du réel,
Par la racine au gouffre et par la fleur au ciel,
Dans la création entraient le plus possible,
Tordaient l’insaisissable avec l’inaccessible,
Étudiaient comment se forment les métaux
Dans la forge invisible aux ténébreux marteaux,
Et la seve, et le feu des volcans, et les haltes
Des laves sous l’écorce affreuse des basaltes ;
Le vent chantait pour eux un sublime paean ;
Ils observaient l’hiver, l’Ouragan, l’océan,
L’avalanche, l’écueil, les grêles épaissies,
Les vagues, effarés de ces épilepsies ;
Et, pensifs ; saisissant, jusqu’aux plus hauts zéniths,
Les intersections de tous les infinis,
L’endroit où le bien nuit, l’endroit où le mal aine,
Ils tâchaient de trouver le point fatal, suprême,
Terrible, surprenant, caché sous le linceul,
Sombre, où tous les secrets se fondent en un seul !
Dans les grottes de l’Inde ou dans les rocs d’Eubée,
Lieux où l’on croit toujours être à la nuit tombée,
À Cartlane où la fleur mandragore chanta,
À Delphe, à Summum, dans l’île Éléphanta,
Ou dans la Bactriane ou dans la Sogdiane,
Ou dans les monts qu’emplit la sinistre Diane,
Dans les déserts où l’être a l’air de se mouvoir
En dégageant un sombre et lugubre pouvoir,
Les pâtres rencontraient un homme dont la face
Semblait une lueur étrange de l’espace,
Dont la bouche parlait, et dont l’égarement
Ramenait tout à lui comme un farouche aimant ;
Le loup craignait cet homme, et les brutes fuyantes
S’en allaient de son ombre encor plus effrayantes ;
Et toute chose douce à ses pieds triomphait,
L’agneau, l’aube ; et c’était le poète en effet.
Et de quoi vivait-il ? Nul ne le sait. Son âme
Aspirait l’inconnu comme un puissant dictame ;
Sa chair s’oubliait l’homme était en lui dissous ;
Du, splendide Univers il tâtait le dessous ;
Livide, il assistait aux blancheurs idéales,
Aux détonations d’aurores boréales,
Aux déluges roulant dans leurs vastes limons
Des hydres qui semblaient des gouffres et des monts,
Aux chaos combattant la vie, aux héroïsmes -
Des globes traversant ces rudes cataclysmes,
Au miracle, à l’atome ; et son regard voyait
Des naissances d’édens dans l’abîme inquiet,
Des jets d’étoiles d’or, des chutes de décombres,
Et des explosions de créations sombres.
Et pendant qu’il rêvait, immobile, voyant
L’inouï, — l’ignoré, le trouble, l’ondoyant,
Les visions, l’azur indicible, feux, nimbes,
Masques crispés d’enfants sanglotant dans les limbes,
Et la torche de l’astre allant mettre le feu
À des mondes perdus au fond du vide bleu,
Et la larve, à travers les brumes décuplantes,
Entre les doigts des pieds il lui poussait des plantes,
Et les feuilles, qui font leur ouvrage sans bruit,.
Couvraient cet homme ainsi qu’un chêne dans la nuit.

Et cette intimité formidable avec l’être
Faisait de e songeur farouche, plus : qu’un prêtre,
Plus qu’un augure, plus qu’un pontife ; un esprit ;
Un spectre à qui, la mort radieuse sourit.
Et c’est de là que vient cette auguste puissance
Faite d’immensité, d’épouvante, d’essence,
Qu’a le poète saint et, qu’on sent dans ses vers
Les prodiges au fond du mystère entr’ouverts
Mêlent leur rayon fauve à son âme élargie,
Presque jusqu’à l’horreur et jusqu’à la magie,
Et qui parfois Côtoie, ainsi qu’un noir plongeur ;
Le cercle où de l’enfer commence la roûgeur :

Oui, le poète peut ce qu’il veut ; le poète
Arrête en lui parlant l’immense gypaète ;
Il domine la ville et le désert ; il peut
Unir la terre au ciel ; et, dans le même nœud,
L’idéal au réel, et tisser une-’toile
Avec des fils de chanvre et des rayons d’étoile ;
Il dégage de tout, du fait, vaste ou petit,
De tout ce qu’on apprend, dé tout ce qu’on bâtit,
Du progrès, du tombeau,de la matière même,
Une grande Uranie azurée et suprême ;
Il met sur la science un plafond sidéral ;
Il fait tomber la haine et l’épine-et-le mal.

Ce nom déborde vaste, inouï, réfractaire,
Quelque être que ce soit, au ciel et sur la terre.
O passant, entends-tu bégayer à la fois
Par toutes les rumeurs et par toutes les voix
De la création ténébreuse et murée,
Par toute l’étendue et toute la durée,
Ce nom mystérieux, énorme, illimité ?
Le printemps et l’automne et l’hiver et l’été
Sont quatre accents divers de ce grand nom qui gronde ;
La syllabe du vent n’est pas elle de l’onde ;
Chaque être dit la sienne et la murmure à part ;
L’antilope en a peur quand c’est le léopard.
Qui le proclame au fond de la forêt sonore ;
Et la nuit le prononce autrement, que l’aurore.
L’homme à saisir ce mot s’est parfois occupé ;
Mais en vain ; car ce nom ineffable est coupé
En autant de tronçons qu’il est de créatures ;
Il est épars au loin dans les autres natures ;
Personne n’a l’alpha, personne l’oméga ;
Ce nom, qu’en expirant le passé nous légua,
Sera continué par ceux qui sont à naître ;
Et tout l’univers n’a qu’un objet : nommer l’être !

Et des soleils sont morts et des soleils mourront,
Et l’espace où l’étoile éclôt, la flamme au front,
A vu naître et pâlir dans ses profondeurs fauves
Des feux qui ne sont plus que de vieux astres chauves ;
L’heure apporte et reprend les jours, les mois, les ans,
Et la mémoire avorte à compter ces passants,
Et l’ombre épouvantable en ses aveugles ondes
Roule des millions de millions de mondes,
Et le sillon engendre et la fosse enfouit,
Et tout se développe et tout s’évanouit,
Et tout brille et s’éteint ; mon phosphore et le vôtre,
Et les êtres confus tombent l’un après" l’autre,
Et toujours, à jamais, sans qu’il cesse un moment
D’emplir le jour, la nuit,l’éther, le firmament,
Sans qu’aucun autre bruit l’interrompe et s’y mêle,
Le nom infini sort de la bouche éternelle !
De la ronce hideuse et de l’âme méchante ;
Tendre, il plane au-dessus du cirque horrible et chante
Pour les martyrs un chant qui fait honte aux lions ;
À la guerre civile il fait dire : oublions !
Il prend les cœurs lointains des peuples et les mêle,
Accouple à la raison la foi, sa sœur jumelle,
Calme la foule, endort le flot, dompte le feu,
Change l’homme ; il peut tout ; hors ceci : nommer Dieu.
Nommer Dieu de façon que l’abîme comprenne.
Il peut tout, hors ceci : faire à l’aube sereine,
Au lys, à l’astre, à l’hydre, à l’éclair enflammé,
Dire dans l’étendue obscure : il, l’a nommé !


== VIII. Une autre voix




Est-ce que, voyageur fatal, tu prémédites
Des actions de rêve étranges et maudites,
D’aller, de forcer l’Ombre, et fouillant, et bravant,
De t’enfoncer plus loin que les ailes du vent ?
Dis. Parle. Oh ! les songeurs ont une sombre envie
Ils voudraient tous avoir déjà franchi la vie,
Pour connaître, pour être ailleurs, pour voir plus loin.
Pour eux, vivre est l’Obstacle et savoir le besoin.
En attendant la tombe, ils s’en vont aux nuées,
Par les rêves de l’homme en bas continuées,
Aux vents, aux monts ; aux lieux déserts, aux lieux secrets,
À tout ce qui contient de l’abîme, forêts,
Antres, écueils des mers, nids d’où tombe la plume,
À la, fleur qui s’entr’ouvre, à l’astre qui s’allume,
À tout ce qui voit l’ombre et tremble sur le bord,
Désaltérer leur soif lugubre de la mort.
As-tu donc aussi, toi, cette soif surhumaine ?
Veux-tu voir ? Est-ce là, passant, ce qui t’amène ?
Sois tranquille, homme. Attends. Cela finit toujours
Par s’ouvrir devant toi, pauvre ombre aux instants courts.
Le mystère, à présent sans clef, sans déchirure,
Clos, fermé par la nuit, la sinistre serrure,
T’apparaît, recouvrant on ne sait quel écrou,
Barré, farouche, ayant tout l’azur pour verrou ;
Ton cadavre en tombant défonce cette porte.
Le ciel noir plie et s’ouvre au poids de la chair morte.
L’homme entre enfin au gouffre exécrable ou béni.
Par la fente que fait la mort à l’infini.
Attends donc cette mort qui fait l’âme complète,
La pénétration de Dieu dans ton squelette,
Les astres, plus nombreux, quand l’homme n’est pas noir,
Dans les plis du linceul que dans les plis du soir ;
Attends l’ascension suprême de la chute ;
Attends la fin du songe, homme, et de la minute.
Cette explication qu’on nomme éternité.

Tout ce que tu peux faire en ton humanité,
— Écoute, dans, ta chair, homme, dans ta bassesse,
C’est de chercher, partout, de contempler sans, cesse,
De loin, de près, avec ton cœur et ta raison,
Le trépas qui jamais ne manque à l’horizon,
C’est d’observer toujours, à travers ta souffrance,
Ce visage sinistre et noir de l’espérance,

Homme, et de ne jamais quitter des yeux la mort,
Et de vivre tourné, comme l’aiguille au nord,
Vers ce but de ta route ; ô pauvre âme asservie !

La mort est la veilleuse étrange de la vie,
La lueur allumée au sommet du destin.
Rougeur du soir ayant des blancheurs de matin,
Elle fait apparaître à sa clarté des rives,
Des cieux toute l’énigme en pâles perspectives,
Les cimes des flots d’ombre au fond des gouffres noirs,
Et le bien et le mal, mystérieux miroirs ;
Vivante, incorruptible, égale, elle prolonge
À travers l’apparence, et la brume, et le songe,
Et tout le faux dont l’être éperdu fait l’essai,
Une lumière intègre et terrible de vrai ;
Elle montre la vie ; elle met en saillie
Tous ces masques, amour, haine, raison, folie,
Qui flottent dans le vent pêle-mêle, et qui vont ;
Elle blêmit le bord du sans fin, du sans fond
D’où l’on ne revient pas avec la même forme ;
Elle jette un rayon sur une entrée énorme,
Effleure ces rondeurs, ciel, globe, crâne nu,
Et, tranquille ; avertit, de quoi ? de l’inconnu.
Elle éclaire un port vague où l’on se réfugie.
On voit sur l’infini cette sombre vigie.
Donc, attends.

Autrement, sache, qui que tu sois,
Qu’un voyage en cette ombre est un lugubre choix ;
Le vertige saisit les noirs plongeurs tenaces
Qui du grand ciel farouche affrontent les menaces ;
L’immobile infini, fait un nain du géant.
Avant d’aller plus loin, regarde ton néant.
Car tu ne pourras, pas, quelle que soit ta course,
Aborder l’inconnu, l’origine, la source,
Le lieu fatal où tout s’explique et se rejoint,
Car tu n’entreras point, car tu n’atteindras point,
Car, l’océan de nuit, de bitume et de soufre,
Jamais tu ne pourras le franchir, car, le gouffre,
Tu ne le vaincras pas, quand même tu serais
Une espèce d’esprit des monts et des forêts,
Un cœur sentant en soi la nature bruire ;
Un homme traversé par une énorme lyre !
Quand même tu serais une âme aux yeux ardents
Dont la fauve pensée a pris le mors aux dents,
Et qui, dans la caverne où le trépas seul entre,
Fuit, terrible, aspirant tous les souffles de l’antre !
Quand même tu serais un de ces mages fiers
Que nous voyons parfois, blêmes passants des airs,

Se ruer dans le gouffre où, comme eux, tu te plonges,
Pâles, les poings crispés aux rênes de leurs songes,
Se penchant, se dressant, lâchant et retenant
On ne sait quoi d’obscur, d’envolé, de tonnant,
Regardant, dispersant leurs prunelles livides,
Comme s’ils conduisaient dans l’ombre à grandes guides
À travers l’éther vague et le tourbillon fou,
Dans la brume, au hasard, devant eux, n’importe où,
Peut-être vers la nuit, peut-être vers la cime,
Un char que, traîneraient, avec un bruit d’abîme,
Croupes sombres, fuyant, s’abaissant, s’élevant ;
Six cents chevaux d’éclair, de nuée et de vent !
Te figures-tu donc être, par aventure,
Autre chose qu’un point dans l’aveugle nature ?
Toi, l’homme, cendre et chair, te persuades-tu
Que d’une fonction l’ombre t’a revêtu ?
Quel droit te crois-tu donc à chercher, à poursuivre,
À saisir ce qui peut exister, durer, vivre,
À surprendre, à connaître, à savoir, toi qui n’es
Qu’une larve, et qui meurs aussitôt que tu nais ?
J’admire ton néant inouï s’il suppose
Qu’il est par l’absolu compté pour quelque chose !
Quelle idée, ô songeur du songe humanité,
As-tu de ton cerveau pour croire, en vérité,
Qu’il peut prendre ou laisser une empreinte à l’abîme ?
Ta pensée est abjecte ; étroite, folle, infime
L’homme est de la fumée obscure qui descend.
T’imagines-tu donc laisser trace ; ô passant ?
Rêves-tu l’absolu comme ton fleuve Seine.
Coulant entre les quais de ta ville malsaine,
Recueillant les égouts de toutes tes maisons,
Doctrines, volontés, illusions, raisons ;
Ayant dans son courant, si quelqu’un te réclame,
Quelque pont de Saint-Cloud où l’on repêche l’âme ?
Crois-tu que cette eau vaste et sourde, Immensité,
Ne t’enveloppe pas d’oubli, de cécité,
De silence, et sanglote à ta chute, :et soit triste ?
Crois-tu que ta chimère en ce gouffre persiste,
Qu’elle y garde sa forme, espoir, rêve, action ;
Et qu’on retrouve, après ta disparition,

Quelque chose de toi, ton cadavre ou ton ombre,
Aux noirs filets flottants de l’éternité sombre ?


== X. Une autre voix ==



As-tu vu les penseurs s’en aller dans les cieux ?
Les as-tu vus partir, hautains, séditieux,
Jetant dans l’inconnu leur voix terrifiante,
Espérant abuser de la nuit confiante,
Méditant des larcins prodigieux, rêvant
D’aller toujours plus loin et toujours plus avant,
Se proposant d’atteindre à la source première,
Au centre, au but ; de prendre ou l’ombre ou la lumière
Ou l’être, et de saisir le météore au vol,
Emportés comme Élie, ailés comme saint Paul,
Et de trouver le fond, dût-on faire le vide,
Dût-on escalader le mystère livide,
L’obscurité, les cieux brumeux, les cieux vermeils,
Avec effraction d’azurs et de soleils !
Les as-tu vus, fuyants, blanche robe du prêtre,
Bras levés du devin, décroître et disparaître
Dans la profondeur sourde où tout s’évanouit ?
Parle ? et les as-tu vus devenir de la nuit ?
Es-tu resté tremblant, cherchant leur trace vague ?
Puis, regardant l’éther, les ténèbres, le vague,
Passant les jours, les nuits, debout sur une tour,
Ô songeur, as-tu vu ces hommes au retour ?
Les as-tu vus de l’ombre énorme redescendre ?
Et toi, l’obscur veilleur vêtu du sac de cendre,
Te dressant au-devant de leur vol éperdu,
Leur as-tu dit : — Eh bien ? — Et qu’ont-ils répondu,
Ces noirs navigateurs sans navire et sans voiles ?
Et qu’ont-ils rapporté, ces oiseleurs d’étoiles ?

Ils n’ont rien rapporté que des fronts sans couleur
Où rien n’avait grandi, si ce n’est la pâleur.

Tous sont hagards après cette aventure étrange ;
Songeur ! tous ont, empreints au front, des ongles d’ange,
Tous ont dans le regard comme un songe qui fuit,
Tous ont l’air monstrueux en sortant de la nuit !
On en voit quelques-uns dont l’âme saigne et souffre,
Portant de toutes parts les morsures du gouffre.


== XI. Une autre voix ==



Les monts sont vieux ; cent fois et cent fois séculaires,
Muets, drapés de nuit sous leurs manteaux polaires,
Leur âge monstrueux épouvante l’esprit ;
Sur leur front ténébreux tout l’abîme est écrit ;
Une neige de jours a neigé sur leur tête ;
Le temps est un morceau de leur masse ; leur faîte,
De loin morne profil qui s’efface de près,
Livre au vent une barbe épaisse de forêts ;
Ils ont vu tous les deuils, toutes les défaillances,
Toutes les morts passer autour de leurs silences ;
Ils ont vu s’écrouler des mondes dans le puits
De l’horreur infinie et sourde ; ils ont depuis
Bien des millions d’ans la lassitude d’être ;
Eh bien, sur leurs noirs flancs décrépits, le vent traître,
L’orage furieux, l’éclair fauve, ce ver
Qui serpente dans l’ombre immense de l’hiver,
L’ouragan qui, farouche, aux grands sommets essuie
Sa chevelure d’air, de tempête et de pluie,
L’aquilon qui revient quand on croit qu’il s’enfuit,
La grêle, et l’avalanche, et la trombe, et le bruit,
Toutes les visions des affreuses nuées,
La tourmente et ses chocs, la bise et ses huées,
S’acharnent ; et ne font, sous leurs dais de brouillards,
Pas même remuer ces effrayants vieillards.
Sois comme eux : si tu vas dans l’espace terrible,
Ne chancelle pas, homme ; et garde un calme horrible.


== XII AUTRES VOIX ==



Remonte aux premiers jours de ton globe ; voilà
Une muraille ; elle est prodigieuse ; elle a
Dix mille pieds de haut, et de largeur dix lieues.
Falaise, alluvion, dans les profondeurs bleues
Ce haut boulevard monte, altier ; froid, surprenant,
Et d’une mer à l’autre il barre un continent :
Vaste géométrie, on dirait que l’équerre ;
Assise par assise, a fait ce mont calcaire,
Et que, forgeant l’espace, on ne sait quels marteaux
L’un sur l’autre ont cloué ses plans horizontaux.
L’escarpement à pic montre en bandes étroites
Ses couches s’allongeant fermes, égales, droites,
Rides profondes, plis de ce front de la nuit.
Contre ce mur se heurte et flotte et roule, et fuit
Ce que chaque saison pêle-mêle charrie.
Ce massif colossal de la maçonnerie
Terrible, que construit et détruit l’élément,
Semble un coffre de pierre immense renfermant
Les archives d’une âpre et sombre catastrophe,
Et tout un monde mort ployé comme une étoffe,
Avec ses fleurs, ses champs, ses rocs boisés ou nus,
Et ses fourmillements de monstres inconnus.
Dans des millions d’ans, ses pierres ruinées,
Ses moellons croulants seront les Pyrénées.

En attendant, vois : large, auguste, encombrant l’air,
Il est encor tout neuf, comme bâti d’hier ;
Rien n’ébrèche sa ligne entière et régulière ;
Et son sommet correct semble une seule pierre
Plate comme le toit d’un palais d’orient ;
Le matin et le soir, en se contrariant,
Font de cette muraille épouvantable et sombre
Tantôt un banc d’aurore et tantôt un bloc d’ombre.

Et fais attention à présent : — l’air s’émeut ;
Voici que sur le haut, du mur géant, il pleut.
La pluie erre et s’en va, par le vent emportée ;
Mais une goutte d’eau sur le faîte est restée.
Le lendemain, la brume, humide et blanc rideau,
Revient ; il pleut encore ; une autre goutte d’eau
S’ajoute à la première ; et ; sous cette :rosée,
Une vasque s’ébauche, et la pierre est creusée.
Désormais sur ce point l’eau va s’obstiner. Vois ;
Il pleut ; et l’on entend comme une triste voix ;
Peut-être est-ce un démon sous la roche, qui grince
De sentir l’eau plus forte et la pierre plus mince.
Il pleut, il pleut, il pleut ; janvier lugubre et mort
Passe avec l’ombre, il pleut ; la goutte tombe, mord,
Et creuse ; avril arrive et rapporte la nue,
Il pleut ; la goutte d’eau, féroce, continue ;
Et la première assise est percée ; et déjà
La deuxième, qu’en vain le granit protégea,
Est atteinte ; et la goutte, implacable, acharnée,

Qui dépense le siècle aussi bien que l’année,
Revient, et plonge, et troue et mine, dur foret,
Et le dedans du mont, formidable, apparaît,
Zone à zone, et voilà que, là-haut, l’aube éclaire,
La goutte étant sphérique, un bassin circulaire.
Un étang que le ciel dore, azure, rougit,
Sur le plateau désert s’étale et s’élargit.
La goutte d’eau revient, revient, revient encore,
Et tombe opiniâtre, et se fait dès l’aurore
Rapporter par le vent qui, la nuit, l’enleva,
Et fait ses volontés dans la montagne, et va,
Vient, soumettant le marbre à ses lois triomphantes,
Et passe entre deux plans, et glisse entre deux fentes,
Et démolit et sculpte, infatigable main.
Urne hier, aujourd’hui réservoir, lac demain,
L’œuvre augmente et s’enfonce, et l’œil qui veut la suivre
Croit voir un-trou qu’un ver fait aux pages d’un livre.
Penche-toi : devant nous, comme si nous rêvions,
Forant ce monstrueux monceau d’alluvions,
D’une lame percée allant à l’autre lame,.
Obéissant au poids qui d’en bas la réclame,
Hydre outil, vilbrequin ; pioche, trompe, suçoir,
Commençant le matin, recommençant le soir,
Descendant l’escalier de l’épaisseur des couches,
Polissant leurs largeurs en murailles farouches,
Élargissant le haut, baissant l’âpre fond noir,
Évasant et fouillant sans cesse l’entonnoir,
Cognant partout, toujours, hiver, printemps, automne,
Son petit marteau sombre, effrayant, monotone,
Usant le mont, coupant le roc, sciant le grès,
Complétant sa ruine et faisant son progrès,
Et profitant d’un creux pour creuser davantage,
Et d’une argile-à l’autre, et d’étage en étage,
Du haut en bas, de bloc en bloc, de banc en banc,
Errant, roulant, brisant, sapant, taillant, courbant,
La goutte d’eau travaille, et, terrible ouvrière,.
Tord en cercles profonds l’énorme fondrière.
Le vaste mont, battu des aquilons sifflants,
Frémit de voir creuser dans ses ténébreux flancs
Ce puits prodigieux par ette vrille infime,
Et de sentir l’atome en lui créer l’abîme.
Sur ce qui s’édifie et ce qui se détruit,
Laissons rouler du temps, du gouffre et de la nuit.

Et maintenant regarde : Un cirque ! un hippodrome,
Un théâtre où Stamboul, Tyr, Memphis, Londres, Rome,
Avec leurs millions d’hommes pourraient s’asseoir,
Où Paris flotterait comme un essaim du soir !
Gavarnie ! un miracle ! un rêve ! Architectures
Sans constructeurs connus, sans noms, sans signatures,
Qui dans l’obscurité gardez votre secret,
Arches, temples qu’Aaron ou Moïse sacrait,
O champ clos de Tarquin où trois-cent milles têtes
Fourmillaient, où l’Atlas hideux vidait ses bêtes,
Casbahs, At-meïdans, tours, Kremlins, Rhamséions,
Où nous, spectres, venons, où nous nous asseyons,
Panthéons, parthénons, cathédrales qu’ont faites
De puissants charpentiers aux âmes de prophètes,
Monts creusés en pagode où vivent des airains,
Aux plafonds monstrueux, sombres ciels souterrains,
Cirques, stades, Elis, Thèbe, arènes de Nîmes ;
Noirs monuments, géants, témoins, grands anonymes,
Vous n’êtes rien, palais, dômes, temples, tombeaux,
Devant ce colysée inouï du chaos !
Vois : l’homme fait ici le bruit de l’éphémère :
C’est l’apparition, l’énigme, la chimère
Taillée à pans coupés et tirée au cordeau.
L’aube est sur le fronton comme un sacré bandeau,
Et cette énormité songe, auguste et tranquille.
Morceau d’Olympe ; reste étrange d’une ville
De l’infini, qu’un être inconnu démembra ;
Cour des lions d’un vague et sinistre Alhambra ;
Gageure de Dédale et de Titan ; démence
Du compas ivre et roi dans la montagne immense ;
Stupeur du voyageur qui suspend son chemin ;
Exagération du monument humain. .
Jusqu’à la vision, jusqu’à l’apothéose ;
Monde qui n’est pas l’homme et qui n’est plus la chose ;
Entrée inexprimable et sombre du granit
Dans le rêve, où la pierre en prodige finit
Problème ; précipice édifice ; sculpture
Du mystère ; œuvre d’art de la fauve nature ;
Construction que nie et que voit la raison,
Et qu’achève, au delà du terrestre horizon ;
Sur le mur de la nuit, la fresque de L’abîme ;
C’est Vignole à la base et l’éclair sur la cime.
C’est le spectre de tout ce que l’homme bâtit,
Terrible, raillant l’homme, et ;le faisant petit.

La grande pyramide ici serait la borne.
Où le taureau courbé vient aiguiser sa corne,
Et tu demanderais : quel est donc ce caillou ?
Plante dans le pavé du cirque d’Arle un clou,

Et ce clou jettera dans l’herbe qui se fane
La même ombre qu’ici la colonne trajane.
Quel joueur gigantesque a laissé là ce dé ?
Un mont dort dans un angle, un autre est accoudé
Et la brume à son cou s’enfle et pend comme un goître.
Vois croître vers la cime et vers le bas décroître,
Écaillant de lichens leurs lourds granits vermeils,
Ces grands cercles de bancs superposés, pareils
A des boas roulés l’un au-dessus de l’autre.
Avec on ne sait quelle attitude d’apôtre,
Un rocher rêve au seuil, et, le long des degrés,
D’autres blocs stupéfaits, voilés, désespérés,
Semblent des Niobés, des Rachels, des Hécubes.
Vois ces pavés ; le moindre a dix mille pieds cubes.

La forme est simple, c’est le cirque ; mais le mur,
À force de grandeur et de vie, est obscur ; .
Qu’est-ce que c’est qu’un mur vertical, rouillé, fruste,
Où, comme un bas-relief, le glacier blanc s’incruste ?
Des albâtres, des gneiss, des porphyres caducs
Mêlent à ses créneaux des arches d’aqueducs,
Et là-bas la vapeur sous des frontons estompe
Des éléphants portant des blocs, baissant leur trompe ;
Ces tours sont les piliers angulaires ; de quoi ?
Du vide, de l’éther, du souffle, de l’effroi.
L’impossible est ici debout ; l’aigle seul brave
Cette incommensurable et farouche architrave.
Comme, lorsque la terre a tremblé, sont confus
Dans l’herbe, les claveaux, les chapiteaux, les fûts,
Tout se mêle, l’art grec avec l’art syriaque.
Sous les portes croupit l’ombre hypocondriaque.
Vois : tours où l’on dirait que chante Beethoven,
Pilône, imposte, cippe, obélisque, peulven,
Tout en foule apparaît ; soubassements, balustres
Où l’eau nacrée étale au jour ses vagues lustres ;
Crevasses où pourraient tenir des bataillons ;
Sur les parois des creux pareils à ces sillons
Qu’aux temps diluviens faisaient aux seuils des antres
Et dans les grands roseaux des passages de ventres ;
Là, des courbes, des arcs, des dômes ; par endroits
Des murs carrés, des plans égaux, des angles droits ;
Partout la symétrie inconcevable et sûre ;
Des gradins dont on semble avoir pris la mesure
Aux angles des genoux des archanges assis !
Des pinacles géants portent des oasis ;
Ordre et gouffre ; les pins semblent sous les arcades
L’herbe ; et les arcs-en-ciel s’envolent des cascades.
Tout est cyclopéen, vaste, stupéfiant ;
Le bord fait reculer le chamois défiant ;
L’édifice, étageant ses marches que l’œil compte ;
Blanchit de — plus en plus à mesure qu’il monte,
Et, de tous les reflets de l’heure s’empourprant,
Passe du roc calcaire au marbre pur, et prend,
Comme pour consacrer sa forme solennelle,
Sa dernière corniche à la neige éternelle
Combien a-t-il de haut ? demande au ciel profond,
Au vent, à l’avalanche, aux vols : d’oiseaux qui vont,
Aux douze chutes d’eau que l’ombre entend se plaindre
Dans cet épouvantable et tournoyant cylindre,
Aux gaves, épuisés, d’écume et de combats,
Qui s’écroulent ; torrent en haut, fumée en bas !

Piranèse effaré, maçon d’apocalypses,
Seul comprendrait ce nœud d’angles, d’orbes, d’ellipses ;
Pourtant l’œil peut encore en mesurer, le jour,
La forme inexprimable et l’effrayant contour,
Mais sitôt qu’effaçant le bord, le fond, le centre,
Le soir dans l’édifice ainsi qu’un brouillard entre,
La forme disparaît ; c’est sous le firmament.
Une espèce d’étrange et morne entassement
De brèches, de frontons, de cavernes, de porches
Où les astres :hagards tremblent comme des torches,
Et, dans on ne sait quel cintre démesuré,
De l’étoilé qui flotte avec de l’azuré.
Entre encor plus avant dans la chose géante :

Ce cirque, ce bassin, embouchure béante,
Imprime un mouvement de roue à l’aquilon,
Et fait de tout le vent qui passe un tourbillon ;
La bise habite : là, traître et battant de l’aile,
Et la trombe y tournoie en spirale éternelle.
Embûche formidable à prendre l’ouragan !
Le précipice s’ouvre en gueule de volcan,
Et malheur au nuage errant qui se hasarde
À venir regarder par quelque âpre lézarde !
Sitôt qu’il y pénètre, il ne peut plus sortir ;
Il a beau reculer, trembler, se repentir,
Le tourbillon tient : C’est fini. Le nuage
Lutte, bat le courant comme un homme qui nage ;
Il roule. Il est saisi ! Vois, entends-le gronder.
Il fait de vains efforts, il cherche à s’évader ;
On dirait que le gouffre implacable le raille. ;
Il monte, il redescend ; le long de la muraille,
Fauve, il quête une issue, un soupirail, un trou ;
Étreint par la rafale, égaré, fuyant, fou,
Il vomit ses grêlons, crache sa pluie, et crible
D’aveugles coups d’éclair l’escarpement terrible ;

Et le vieux mont s’émeut, car les rocs convulsifs
Tremblent quand, s’accrochant aux pitons, aux récifs,
Du haut de l’azur calme où toujours elle rôde,
Libre et sans soupçonner l’immensité de fraude,
À ce sombre entonnoir trébuchant brusquement,
Et de son épouvante et de son hurlement
Ébranlant la paroi, les tours, la plate-forme,
La tempête, ce loup, tombe en ce piège énorme !
Voisinage effrayant pour les arbres, tordus
Par le vent ou roulés dans l’abîme, éperdus !
Du brin d’herbe au rocher, du chêne à la broussaille,
Tout l’horizon autour du cirque noir tressaille,
Le gave a peur, le pic, par l’orage mouillé,
A le frisson dans l’ombre, et le pâtre éveillé,
Pâle, écoute, et, parmi les sapins centenaires,
Entend rugir la nuit cette fosse aux tonnerres !

Et ce cirque qui met, au lieu de loups et d’ours,
Les ouragans aux fers dans ses cabanons sourds,
Ce large amphithéâtre au mur inaccessible,
Cet édifice fou, redoutable, impossible,
Fait à l’esprit, et même au delà des titans,
Rêver de tels combats et de tels combattants
Qu’on le croirait bâti, qui sait ? pour la mêlée
Des hydres que d’en bas la terre humble et troublée
Entrevoit dans l’horreur du taillis sidéral ;
Qu’il semble en ce champ clos étrange et sépulcral,
Que, sous cette splendide et sublime falaise,
Les constellations pourraient se tordre à l’aise ;
Et que, dans cette arène inouïe, on a peur
Parfois d’y voir descendre à travers la vapeur,
Pour s’entre-dévorer, les bêtes des étoiles ;
Et d’entendre lutter, là, sous de sombres voiles,
Et hurler et rugir le taureau, monstre ailé,
L’effrayant capricorne aux nuages mêlé,
Le lion flamboyant, tout semé d’yeux funèbres,
Bâillant de la lumière et mâchant des ténèbres,
Le scorpion tenant dans ses pattes le soir,
Et, se ruant sur tous, le sagittaire noir,
Ce chasseur au carquois rempli de météores,
Dont par moments on voit, ainsi que des aurores
Qui passent et s’en vont et qu’un sillon d’or suit,
Les flèches d’astres luire et tomber dans la nuit !

Immensité ! l’esprit frissonne. Quel Vitruve
A bâti ce vertige et creusé cette cuve ?
Quel Scopas, quel Sostrate ou quel Eutinopus
A construit cet attique avec des monts rompus ?

Quel Phidias du ciel a fait à sa stature
L’âpre sérénité de cette architecture ?
Qui forgea les crampons ? qui broya les ciments ?
Ô nature, qui donc à ces escarpements
A lié les torrents, ces chevaux dont les queues
Pendent en crins d’argent dans les cascades bleues ?
Du haut de quel zénith tomba le fil à plomb ?
Qui mesura, toisa ; régla ; tailla ? le long
De quel mur idéal a-t-on tracé l’épure ?
De quelle région de la vision pure
Est sorti le rêveur de ce rêve inouï ?
Quel cyclope savant de l’âge évanoui,
Quel être monstrueux, plus grand que les idées ;
A pris un compas haut de cent mille coudées,
Et, le tournant d’un doigt prodigieux et sûr,
A tracé ce grand cercle au niveau de l’azur,
Rondeur sinistre ayant le gouffre pour fenêtre,
Puits qui, lorsque le soir le noircit, pourrait être
La coupe d’ombre énorme où vient boire la-nuit ?
Aux temps où, rien n’étant complètement construit,
Du chaos encor proche on sentait le mélange,
Quand la montagne était encore un tas de fange ;
Quelque étrange géant, fils de Cham ou de Bel,
A-t-il pris brusquement et retourné Babel,
Et l’a-t-il appuyée à ce mont, comme on scelle
Un cachet sur la cire ardente qui ruisselle,
De sorte que, léguant, dans le mont affaissé ;
Sa forme renversée au trou qu’elle a laissé,
La tour s’est dans le roc imprimée en citerne,
Avec sa rampe où l’ombre après le jour alterne,
Et ses escaliers noirs et ses étages ronds ;
Et ses portails : s’ouvrant en bouches de clairons
Si bien que maintenant l’œil voit ce moule horrible,
Et le creux dont Babel fut le relief terrible !

L’auteur, je te l’ai dit ; c’est l’atome ; l’auteur,
C’est ce fil brun rayant l’azur sur la hauteur,
C’est un peu de brouillard d’où tombe un peu de pluie,
C’est le grain de cristal qu’un souffle tiède essuie,
C’est, au jour ou dans l’ombre, au matin comme au soir,
La molécule d’eau qui coule du ciel noir,
C’est la larme échappée aux cils de la nuée ;
C’est ce qui tremble au bout de l’herbe remuée,
Ce qui n’a pas de nom, ce qui ressemble aux pleurs ;
C’est ce que la lumière, en traversant, les fleurs,
Prend et roule en son vol sans en être chargée,
Ce qu’un petit oiseau boit dans une gorgée !
Oui ; ce cirque et ses tours, édifice sacré
Où le drapeau d’azur du gouffre est arboré,

Ce théâtre où le vent combat la trombe enfuie,
Voilà ce qu’a construit un atome de pluie.
Quel besoin as-tu donc d’un Vishnou, d’un Allah,
D’un Bouddha, d’un Ammon cornu, pour tout cela ?
Pourquoi sortir du cercle où le réel t’enferme ?
À quoi bon détrôner l’élément et le germe ?
Pourquoi donc à la chose ôter sa mission ?
Pourquoi forcer l’atome à l’abdication ?
Pourquoi destituer, homme, le grain de sable ?
Quelqu’un qui dise moi t’est-il indispensable ?
Tu mets en haut de tout un pronom personnel !
Quelle rage as-tu donc d’un faiseur éternel ?
Ne peux-tu faire un pas sans un Très-Haut quelconque ?
L’océan se va-t-il ruer hors de sa conque,
Tout mordre et tout ronger si ton Zéus n’est là
Pour le saisir aux crins et mettre le holà ?
Tout n’est-il qu’une grotte à loger ce druide ?
Crois-tu que le solide étreindra le fluide,
Que la mer manquera d’onde et de gonflement,
Que le soleil fuira, s’éteignant et fumant,
Que le germe oubliera le secret de la vie,
Que la terre prendra la route qui dévie,
Ou que la lune va perdre un de ses quartiers,
Si tu n’as dans un coin, pilant dans les mortiers,
Forgeant, créant, sculptant les os, broyant les poudres,
Un fantôme forgé d’étoiles et de foudres ?
Dis, sans cet arrangeur, vivant, perpétuel,
Soulignant ce qu’il faut changer au rituel,
Dont tu doutes, songeur, pendant que tu l’implores,
Les lys pâliront-ils sur les robes des flores,
Les violettes, dis, perdront-elles la clé
De la boîte aux parfums dans l’herbe et dans le blé ?
Entre l’ombre passée et la flamme future,
Dis, l’homme sera-t-il, en sa sombre aventure,
Englouti par hier ou détruit par demain,
Si tu n’as, pour sauver le triste germe humain,
Quelque Janus bifront, faisant face aux deux hydres ?
La minute va donc figer dans les clepsydres,
Le temps, cet ouvrier mystérieux qui court,
Au cabestan du ciel va donc s’arrêter court,
La lumière, l’aimant, la sève, l’atmosphère,
Vont se déconcerter et ne savoir que faire,
Tout le mouvement va s’interrompre transi
Si ton Brahma ne vient leur crier par ici !
Avril a-t-il besoin d’un mot d’ordre ? Un tonnerre
Est-il un frissonnant et noir fonctionnaire
Attendant que quelqu’un lui fixe son emploi ?
Faut-il donc un veilleur toujours présent, sans quoi
Les astres manqueraient les heures des aurores ?

Le monde est une tour pleine de bruits sonores ;
Faut-il un horloger derrière le cadran,
Réglant les poids dans l’ombre et tant de fois par an,
Mettant de l’ordre au ciel, versant l’huile aux rouages
Des globes, des saisons, des vents et des nuages ;
Disant : Vesper, Vénus, rentrez ! sors, Jupiter !
Donnant à chaque sphère à son tour dans l’éther
Ou la note qui chante, ou la note qui prie,
Et remontant la vaste et sombre sonnerie ?
Prends-tu pour des pantins et pour des jacquemards
Orion, Sirius, Vesta, Saturne et Mars ?
Et la création est-elle une fontaine
À mécanique ainsi que la Samaritaine ?
As-tu donc peur de voir le monde aller tout seul ?
Faut-il que la forêt dise : — Père, un tilleul !
Un chêne ! des sapins ! donnez-moi de la mousse
Pour que le bruit du vent dans mes antres s’émousse !
Quoi ! cet échange vaste et saint d’attraction,
Ce flux et ce reflux de la création
Qui jette dehors l’être et sans fin le résorbe,
L’univers, ne peut-il rouler, cercle, flamme, orbe,
Sans que ta terreur crie :nous fait des étais !
Sans que l’homme, appelant à l’aide Teutatès,
Irmensul, Bhagavan, Chronos, Théos, échine
Un travailleur divin à tourner la machine ?
Fais ce rêve, homme ! et marche où L’erreur te conduit.
Quant à moi ; qui suis l’ombre et qui vais dans la nuit,
Je n’accepterais pas, pour faire des prodiges,
Pour creuser un puits sombre et l’emplir de vertiges,
Pour soulever un monde, effroyable fardeau,
L’échange de ton Dieu contre ma goutte d’eau.

— Oui, mais la goutte d’eau, criai-je, qui l’a faite ?


== XIII. Une autre voix ==



Swedenborg prit un jour la coupe de Platon,
Et, pensif, s’en alla boire à l’azur terrible.
Il entra sous le porche obscur de l’invisible
Et disparut. Où donc alla-t-il ? Qui le sait ?
Peut-être aux lieux sacrés où Socrate pensait,
Où, dans l’ombre, effleuré de l’urne des Homères,
Le vin de l’idéal sort du puits des chimères.

Peut-être égara-t-il ses pas plus haut encor ;
Jusqu’au gouffre inconnu, jusqu’aux pléiades d’or,
Jusqu’au ruissellement des fontaines d’aurore,
Jusqu’à l’ombre où l’on voit l’inexprimable éclore ;
Là sont les cuves : sève, esprit, immensité ;
Là vit, abonde et croît la vigne de clarté
Où l’on ne trouve pas un seul astre qui dorme,
Où les créations font leur vendange énorme ;
Où la grappe de vie à flots ruisselle, ayant
La pierre du tombeau pour pressoir effrayant ;
Là sont les infinis, la cause, le principe,
L’être qui s’évapore en mondes, se dissipe
En astres, et s’épanche en ciel démesuré :
Il revint éperdu, chancelant, effaré,
Ployant sous la lueur farouche des étoiles ;
Voyant l’homme à travers des épaisseurs de voiles
Et de tremblants rideaux de lumière où, sans fin
Multipliés ; flottaient l’ange et le séraphin ;
Ayant dans son cerveau l’ombre et tous ses délires,
De ses doigts écartés Cherchant de vagues lyres,
Nu, bégayant l’abîme et balbutiant Dieu ;
Rapportant cette joie étrange du ciel bleu
Qui fait peur à la vie et trouble les fils d’Ève,
Et laissant voir, ainsi que le monde du rêve,
Dans de blêmes rayons tombés on ne sait d’où,
Un paradis sinistre au fond de son œil fou.
La raison l’attendait, grave, et lui dit : Ivrogne !

Esprit, fais ton sillon, homme, fais ta besogne.
Ne va pas au delà. Cherche Dieu. Mais tiens-toi,
Pour le voir, dans l’amour et non pas dans l’effroi.