Le Siège de Metz en 1870

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Le Siège de Metz en 1870
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 90 (p. 385-404).
LE
SIEGE DE METZ

Il y a une voix de la conscience publique qui s’élève, après chaque nouvelle épreuve que nous traversons, pour en dégager nettement la moralité générale, pour exprimer ce qu’en pensent à la même heure sans s’être entendus les hommes de toutes les opinions. Le lendemain de la malheureuse bataille de Wœrth, personne ne condamnait le maréchal Mac-Mahon ; le lendemain de la capitulation de Sedan, tout le monde condamnait l’empereur. Quelques égards que l’on doive au courage et au malheur, on ne peut empêcher que la conduite du maréchal Bazaine ne donne lieu à des interprétations très diverses, et ne jette dans les âmes d’étranges inquiétudes. Pourquoi le sentiment public cette fois ne se prononce-t-il pas, pourquoi hésite-t-il entre la sympathie et le blâme ? Pourquoi le temps et les renseignemens qui nous arrivent, au lieu de faire la lumière, ne font-ils qu’augmenter l’incertitude et l’obscurité ?

Lorsque Toul a succombé après six semaines de résistance, quoiqu’on ne connût que fort imparfaitement les détails du siège, le pays n’a exprimé que de la reconnaissance pour la petite garnison qui, dans une place de troisième ordre, sans un seul artilleur de l’armée régulière, avec deux bataillons de gardes mobiles et 140 fantassins et gendarmes, avait tenu si longtemps l’artillerie prussienne en échec. Personne en France ne s’est mépris non plus sur le sentiment que devait inspirer la capitulation de Strasbourg. On savait que le général Uhrich, bloqué avec 10,000 soldats par plus de 60,000 hommes, avait épuisé avant de se rendre toutes les formes de la défense, essuyé plusieurs jours de bombardement, tenté plusieurs sorties, résisté à plusieurs assauts, perdu le tiers de son effectif, consommé toutes ses provisions. Après de si héroïques efforts, il pouvait succomber, aucun doute ne planait sur ses actes. Il emportait en capitulant l’admiration de ses compatriotes et l’estime de l’ennemi. Lui-même du reste, ne s’en rapportant pas à ces témoignages universels d’approbation, ressentait le besoin généreux d’être jugé sur des preuves par le gouvernement de son pays, et, prisonnier sur parole, il se rendait immédiatement à Tours, afin d’expliquer sa conduite. Rien d’obscur, rien d’équivoque dans cette noble histoire. Depuis le premier jour jusqu’à la dernière heure, le commandant de Strasbourg est resté en étroite communication avec l’âme de la France, sans se croire d’autres devoirs que des devoirs de soldat, d’accord avec les habitans de la ville qu’il défendait, également d’accord avec les deux pouvoirs qui en se succédant à Paris représentaient pour lui l’unique intérêt du moment, l’intérêt de la défense nationale. Nous regrettons que la conduite du maréchal Bazaine n’ait été ni aussi nette, ni aussi facilement comprise. Il ne doit s’en prendre qu’à lui de l’incertitude où il nous jette. Évidemment d’ailleurs il ne s’est pas montré fort pressé de s’expliquer devant la France. S’il avait jugé opportun de faire connaître ses actes à son pays, le temps ne lui aurait pas manqué pour adresser à Tours un mémoire justificatif qui nous serait déjà parvenu depuis plusieurs jours. Malgré l’inexplicable silence que s’obstine à garder celui qui nous doit compte d’une ville et d’une armée, on peut essayer de dégager de ces ténèbres le petit nombre de faits qui paraissent dès à présent acquis à l’histoire.


I

Si l’on ne sait pas tout, on connaît cependant des détails très précis sur les négociations du commandant en chef de l’armée du Rhin et sur les conditions dans lesquelles il a capitulé. Il semble d’abord avéré que le maréchal Bazaine, investi par l’empire d’un commandement supérieur, n’a jamais reconnu officiellement ni la république, ni le gouvernement de la défense nationale. Privé de toutes communications avec la France, ne sachant guère de nouvelles du dehors que par les rares messagers qui traversaient les lignes prussiennes du côté de la Belgique et du grand-duché de Luxembourg, ou par les relations intéressées de ses ennemis, il attendait sans doute, avant de se prononcer, des informations plus sûres ou plus complètes sur les dispositions générales de la province. Son ignorance fut telle à cet égard qu’il fit demander, d’après le témoignage des feuilles allemandes, quelques journaux aux avant-postes prussiens pour apprendre ce qui se passait en France. La mission du général Bourbaki dut avoir pour objet principal de fournir des renseignemens positifs à l’armée de Metz sur l’état de notre pays. Si on en juge par la conduite patriotique que tient ce général, il eût été d’avis qu’il n’y avait pas d’hésitation possible, qu’il fallait se rallier au seul gouvernement qui fût debout, combattre avec lui, sous lui, pour une cause supérieure à toutes les questions politiques, pour le salut de la patrie. Lui-même prêchait d’exemple en offrant son épée à la délégation de Tours sans discuter les origines de la république, sans autre souci que la pensée de la délivrance.

Cette impression d’un homme de cœur, d’un soldat qui en face de l’ennemi ne voyait plus d’autre drapeau que le drapeau de la France, arriva-t-elle jusqu’à Metz ? Le maréchal Bazaine eut-il un instant la pensée de sortir de sa réserve pour reconnaître publiquement le pouvoir nouveau ? Se livra-t-il dans son âme quelque douloureux combat entre d’anciens devoirs et le devoir présent ? Consulta-t-il les généraux qui l’entouraient pour s’entendre avec eux sur ce qu’il devait faire ? On l’ignore absolument ; mais ce que l’on sait, c’est que la résolution de se tenir à l’écart et en dehors de toute action commune avec le gouvernement de la défense nationale l’emporta définitivement dans son esprit. Nous en trouvons la preuve dans les actes et dans les paroles du général Bayer, envoyé par lui en dernier lieu pour traiter directement à Versailles avec le roi de Prusse et M. de Moltke. Ce n’est pas au nom de la république, mais au nom du commandant en chef de l’année du Rhin, que le général Boyer négocie. Ce n’est ni à Paris, ni à Tours, ni auprès du général Trochu, ni auprès de M. Gambetta, que l’envoyé du maréchal Bazaine demande à l’état-major prussien l’autorisation de se rendre ; dans le cours de la négociation, il communique avec Londres, il ne cherche pas à communiquer avec les représentans de la république française, il semble qu’à ses yeux celle-ci n’existe point, que, pour conclure une négociation si grave, d’où dépend le sort d’une ville et d’une armée, il n’ait besoin ni de prévenir ni de consulter le gouvernement de la défense nationale. Il agit sans lui, en dehors de lui, comme le représentant d’un pouvoir indépendant qui n’a d’ordres à recevoir en France d’aucune autorité supérieure à la sienne.

Nous ne faisons pas un crime au maréchal Bazaine d’avoir agi avec cette entière indépendance ; nous établissons seulement par des preuves positives que telle a été sa conduite. Il ne sera peut-être pas difficile d’ailleurs de découvrir les causes de l’isolement politique dans lequel il s’est renfermé jusqu’au bout. Croit-on que l’ancien état-major de l’empire rassemblé à Metz, les maréchaux Canrobert et Lebœuf, le général Frossard, se soient résignés facilement à la déchéance de l’empereur, à la chute de la dynastie, à la proclamation d’une république qui un jour peut-être demanderait à quelques-uns d’entre eux un compte sévère de leurs actes, qui en tout cas avait le tort à leurs yeux de renverser le gouvernement de leurs préférences, de détrôner un prince auquel ils avaient prêté serment, dont tous avaient reçu des marques de faveur et des témoignages d’affection ? Les plus intimes confidens de la pensée impériale se trouvaient réunis par le hasard de la guerre autour du maréchal Bazaine. Quoique lui-même eût vécu beaucoup plus qu’eux loin des Tuileries depuis l’expédition du Mexique, quoiqu’il gardât peut-être une secrète amertume du rôle qu’on lui avait fait jouer à la fin de cette triste campagne, ne venait-il pas de recevoir de la main même de l’empereur le commandement en chef de l’armée du Rhin ? Sa loyauté de soldat, un sentiment d’honneur très respectable, ne l’empêchaient-ils pas de prendre un parti dans les ténèbres où il vivait, dans l’ignorance presque absolue de ce qui se passait en France ? Qu’était-ce que cette république dont il ne connaissait l’existence que par des rapports prussiens ou par des journaux étrangers ? La France l’acceptait-elle ? Fallait-il la considérer comme un gouvernement fondé, définitif, sanctionné par le suffrage universel ? Suffisait-il qu’elle fût proclamée à Paris, dans un jour d’entraînement populaire, pour qu’elle devînt la loi du pays tout entier ? Où et comment la province avait-elle été consultée ? Existait-il une assemblée qui représentât non pas seulement l’esprit de la capitale, mais le libre sentiment de toute la France ? On sait toute la répugnance qu’ont inspirée de tout temps aux militaires les gouvernemens d’avocats. N’était-ce pas demander beaucoup à de vieux soldats que de leur imposer M. Gambetta comme ministre de la guerre ? Cette nomination, apportée sans doute et peut-être exploitée par les avant-postes prussiens, était-elle de nature à réchauffer le zèle républicain des généraux de l’armée de Metz ?

Faut-il trop s’étonner qu’ils n’aient pas approuvé non plus le choix de Garibaldi comme chef de l’armée des Vosges ? Leur reprochera-t-on de n’avoir pu prendre au sérieux ce commandement d’aventure ? Pour être juste envers le maréchal Bazaine et ses lieutenans, il ne faut pas oublier non plus qu’aucune communication directe du gouvernement de la défense nationale ne pénétrait jusqu’à eux. Les Prussiens faisaient bonne garde autour de la ville, et n’y laissaient entrer que les nouvelles qu’il leur convenait d’y introduire. On peut s’en rapporter à leur habileté pour n’avoir communiqué à nos officiers que les renseignemens les plus défavorables à la république. Leurs journaux et les correspondances anglaises rédigées dans leur camp ont répété trop souvent, avec trop d’insistance, que les chefs de l’armée de Metz ne reconnaissaient pas le gouvernement républicain, pour qu’eux-mêmes n’aient pas souhaité ce résultat et n’aient pas travaillé à l’obtenir. Ils y travaillaient en recueillant avec soin, en groupant avec art, en exagérant et en dénaturant au besoin les bruits fâcheux qui circulaient sur la désorganisation de la France. C’est ainsi qu’ils paraissent avoir circonvenu le général Boyer, qu’ils auraient comblé de politesses, mais auquel ils auraient en même temps persuadé, sans trop de peine peut-être, qu’il n’existait nulle part dans notre pays de gouvernement régulier, que la France était livrée à la plus complète anarchie. Voici du moins le dernier mot de la mission de ce général, tel qu’il fut communiqué aux officiers français de l’armée du Rhin par leurs chefs le 19 octobre dernier. On leur annonça de sa part, comme des faits dont il n’y avait malheureusement aucun lieu de douter, que les discordes civiles paralysaient la défense de Paris, que le gouvernement provisoire était dépassé et débordé par les partis violens, que MM. Gambetta et de Kératry venaient de s’enfuir en ballon pour échapper sans doute à tous ces désordres, que le drapeau rouge flottait à Lyon, à Bordeaux, à Marseille, que la Normandie, parcourue par des bandes de brigands, avait appelé les Prussiens pour rétablir l’ordre, que Le Havre, Elbeuf, Rouen, étaient occupés par les Prussiens, qui concouraient avec la garde nationale à maintenir la sécurité. Dès que cette communication eut été faite aux différens corps de l’armée de Metz, plusieurs officiers se réunirent afin de vérifier et de contrôler mutuellement leurs souvenirs, et rédigèrent un exposé de ce qu’ils avaient entendu pour le remettre entre les mains du rédacteur en chef de l’Indépendant de la Moselle, dont la bonne foi nous parait hors de doute ; c’est ce même rédacteur, qu’on a désigné à tort comme un correspondant de l’Indépendance belge, qui, le jour de la capitulation de Metz, accusa publiquement le général Coffinières d’avoir livré la ville, et fut arrêté par les autorités prussiennes. Nous avons donc là une pièce sérieuse, un document écrit, rédigé par des témoins auriculaires, qui nous apprend dans quelle erreur on entretenait l’armée de Metz huit jours avant la capitulation.

Si le général Boyer croyait réellement ce qu’on affirmait en son nom, avec quel art les Prussiens n’avaient-ils pas exploité sa crédulité depuis Château-Thierry, où une voiture aux armes du roi de Prusse était allée le chercher, jusqu’à Versailles, où il avait conféré avec le roi en présence de M. de Bismarck, de M. de Moltke et des principaux chefs de l’armée prussienne ! Quel épais bandeau la diplomatie prussienne ne lui avait-elle pas mis sur les yeux pour qu’il ne fût même pas détrompé par ce qu’il avait dû entendre dire de toutes parts autour de lui dans son voyage à Londres ! On ne s’était pas borné du reste à lui peindre l’état de la France sous les couleurs les plus fausses. La diplomatie prussienne lui faisait vaguement entrevoir que l’armée de Metz serait peut-être appelée prochainement à jouer un rôle politique, à se retirer sur une partie désignée du territoire français pour y protéger les délibérations relatives à la paix. Tout en négociant avec MM. Jules Favre et Thiers, représentant le gouvernement nouveau, M. de Bismarck ne s’interdisait pas la faculté de s’entendre aussi avec l’ancien gouvernement ; à défaut d’une assemblée constituante, il se rabattait sur le corps législatif dissous le 4 septembre, et, sans se compromettre par une promesse imprudente, il laissait entendre volontiers qu’il réserverait sans doute à l’armée du Rhin la garde des députés. Nous n’avons pas besoin d’insister sur la gravité d’une telle communication faite à des soldats par leurs chefs, dans une ville assiégée, sous le feu de l’ennemi, à l’heure ordinaire des résolutions suprêmes et des sacrifices héroïques, lorsque les provisions touchaient à leur fin, et qu’il ne restait plus d’autre chance d’épargner au pays une humiliation nouvelle que l’énergie du désespoir. C’était dire assez clairement aux défenseurs de Metz qu’il devenait inutile de résister davantage, c’était les consoler d’avance de ne pas les conduire au combat en leur promettant un rôle politique, une intervention armée dans les affaires de leur pays. Après de telles paroles, on ne pouvait plus combattre ; la capitulation en sortait comme une conséquence nécessaire.

Huit jours après en effet, le 27 octobre, le maréchal Bazaine capitula, mais sans obtenir pour l’armée la compensation que M. de Bismarck avait fait espérer. Au lieu de se retirer sur un point déterminé du territoire français et de garder une assemblée française, les soldats de Metz désarmés étaient envoyés en Allemagne comme prisonniers de guerre, sans qu’on les traitât autrement que les autres prisonniers français qui s’étaient rendus depuis le commencement de la campagne. A quoi donc avait servi cette obscure négociation entamée à Londres et à Versailles ? Qu’obtenait-on de plus pour les soldats et pour les officiers que les conditions qui avaient toujours été accordées par la Prusse après ses précédens succès ? Le seul résultat de toutes ces menées diplomatiques n’était-il pas d’énerver la résistance, et en épuisant les vivres de la place de réduire l’armée tout entière à la douloureuse alternative de capituler ou de mourir de faim ? On voit bien ce que les Prussiens gagnèrent à négocier ; on ne voit pas ce qu’en définitive y gagnaient les Français. Les Prussiens avaient prolongé les pourparlers jusqu’au moment, prévu par eux, où la famine devait leur livrer sans combat les défenseurs de Metz. Quand ce moment arriva, ils imposèrent leurs conditions avec leur ténacité et leur rigueur habituelles, non plus en diplomates qui cherchent des accommodemens et des adoucissemens à la défaite, mais en vainqueurs qui ne cèdent aucun de leurs avantages. Les généraux français essayèrent vainement de distinguer entre la place et l’armée, de sauver au moins la forteresse en livrant leurs soldats. L’ennemi, qui connaissait la triste situation des assiégés, ne consentit à aucune concession. Il savait qu’on ne pouvait plus se défendre, il exigea qu’on remît entre ses mains tout ce qu’il demandait, et il l’obtint.

Capitulation sans nom, écrit le 1er novembre un des officiers qui y sont compris ; capitulation unique dans l’histoire, disons-nous à notre tour, qui livrait du même coup à la Prusse 3 maréchaux de France, 50 généraux, 6,000 officiers, plus de 160,000 hommes, c’est-à-dire plus de monde qu’il n’en fallut à Napoléon pour tenir tête à toute l’Europe dans la campagne de France ; 57 drapeaux, 750 pièces de siège, 400 canons, 100 mitrailleuses, 6 forts avec tout leur matériel et leurs immenses approvisionnemens de guerre, une place de premier ordre jusque-là invincible, habitée par une population énergique, dont les remparts n’avaient pas même été effleurés par l’ennemi, qui eût résisté comme Strasbourg, si elle eût été attaquée, mais à qui le sort ne permettait pas d’essayer la force de ses murailles et le courage de ses défenseurs ; notre grande école d’application d’artillerie et de génie, ces magnifiques établissemens, cet immense polygone où l’on enseignait à l’élite de nos officiers l’art de la guerre, où on avait préparé tout ce qui devait servir à la lutte contre l’Allemagne, et que gardent maintenant les sentinelles prussiennes ! Qu’on n’invoque pas après cela, comme le fait le maréchal Bazaine dans sa proclamation, des souvenirs tirés de notre histoire militaire, qu’on ne prononce pas le nom de Kléber, de Masséna, de Gouvion Saint-Cyr ! Qu’on n’atténue pas ainsi la grandeur de notre désastre, comme s’il s’agissait encore une fois de nous tromper nous-mêmes, et de nous persuader qu’on trouverait dans notre passé des malheurs comparables à ceux que nous subissons ! Non, il est nécessaire de le redire pour que nous sachions bien où nous sommes tombés, et ce qu’il nous faut de courage afin de nous relever de ces défaillances : on n’a jamais vu à aucune époque, avant le second empire, deux grandes armées capituler l’une après l’autre sur notre territoire, des centaines de mille hommes déposer leurs armes pour sauver leur vie, et défiler devant le vainqueur, non pas loin de la France, à quelques centaines de lieues de leur pays, au milieu de populations étrangères, mais chez nous, sur notre sol, derrière les remparts de nos forteresses ! L’Allemagne seule vient de nous faire en trois mois plus de prisonniers dans l’intérieur de notre pays que toute l’Europe ne nous en a fait pendant vingt ans de combat hors de nos frontières. Kléber, bloqué en Égypte par la flotte anglaise, ne pouvant ni recevoir de France un seul renfort, ni traverser la mer pour échapper à l’ennemi, rompit cependant la convention d’El-Arich, lorsqu’il apprit que les Anglais, au lieu de transporter l’armée française à Toulon avec les honneurs de la guerre, comme il le demandait, exigeaient qu’elle se rendît prisonnière et déposât les armes. On ne répond à de telles insolences que par la victoire, dit-il fièrement, et avec ses 12,000 hommes il reprit la lutte contre 80,000 combattans, soutenus par une population fanatique. Masséna, enfermé dans Gênes avec 15,000 soldats, cerné du côté de la terre par 40,000 impériaux, du côté de la mer par les Anglais, condamné a capituler, faute de vivres, au milieu d’un peuple soulevé et mourant de faim, sauva du moins son artillerie ainsi que ses bagages, et obtint que les 8,500 hommes qui composaient les débris de sa garnison sortiraient en armes par la route de la Corniche pour rentrer librement en France. Gouvion Saint-Cyr, qui, après le désastre de Leipzig, se trouvait coupé de l’armée française avec 30,000 hommes, ne se justifia jamais complètement du reproche de mollesse et d’indécision lorsqu’il mit bas les armes devant 80,000 ennemis, quoique la route de France lui fût fermée, et qu’il ne lui restât aucun espoir de se frayer un passage à travers toute l’Allemagne. Encore n’avait-il capitulé que sur les pressantes instances des habitans, pour préserver la ville des horreurs du typhus, à la condition expresse d’ailleurs que ses soldats rentreraient en France par journées d’étapes, et demeureraient libres, après échange, de reprendre du service dans l’armée française. Si par ordre de l’empereur Alexandre la garnison de Dresde demeura prisonnière de guerre, ce fait fut toujours considéré comme une violation formelle d’un engagement écrit, et justement reproché aux vainqueurs.

Ajoutons qu’aucun de ces trois généraux ne rendait, avec son armée, une place française, des arsenaux français, un matériel de guerre considérable appartenant à leur pays. S’ils avaient eu à livrer des centaines de canons et des milliers de fusils d’un modèle perfectionné, ils auraient sans doute brisé leurs armes avant de signer une capitulation qui allait permettre à l’ennemi de s’en servir contre la France. Les militaires s’expliquent difficilement que le maréchal Bazaine ait recommandé à ses soldats de ne détruire ni les mitrailleuses ni les chassepots, comme si une garantie qui ne se trouve point dans le texte écrit de la capitulation, tel que nous le donnent les journaux allemands, en assurait la remise à la France après la signature de la paix. Il semble au contraire que le premier devoir d’un général en chef avant de capituler soit de ne laisser tomber entre les mains de l’assiégeant aucune arme qui ajoute quelque chose aux forces de celui-ci. Tant que la capitulation n’est pas signée, le droit de destruction est absolu ; c’est un devoir indiqué. Les Prussiens se plaignirent après Sedan qu’on eût violé les lois de la guerre, parce qu’un grand nombre de soldats avaient brisé ou jeté leurs fusils dans la Meuse ; mais les chefs de l’armée eussent évité ce reproche, s’ils avaient ordonné avant la capitulation que tout ce qui pouvait être utilement détruit fût détruit. Le maréchal Bazaine, en livrant intact à l’ennemi tout son matériel de guerre, semble avoir consenti à une concession en échange de laquelle il n’obtient du vainqueur aucune promesse formelle, aucun engagement positif ; nous verrons après la guerre si tout ce que nous avons livré nous est rendu, si l’ennemi n’a pas immédiatement dirigé sur Paris ou sur Thionville tout ce qui pouvait lui servir. Mais ce qui nous étonne le plus dans la proclamation du maréchal Bazaine, et ce qui afflige le sentiment national, c’est le silence absolu que garde le commandant en chef de l’armée du Rhin sur les habitans de la ville dont il vient de fixer le sort. A l’heure où il se sépare de cette malheureuse et patriotique cité, qui supporte depuis près de trois mois le fardeau de la guerre, qu’il a encombrée de ses 20,000 blessés, dont ses soldats ont épuisé les ressources, qui tiendrait encore, si elle n’avait pas eu à nourrir autour de ses murs une armée immense, il n’adresse pas une parole d’adieu à ces compagnons intrépides de toutes ses souffrances, — à ces femmes généreuses qui ont recueilli chez elles tant de malades ou de mutilés, pansé de leurs mains tant de blessures, bravé pour remplir un devoir charitable toutes les horreurs de la dyssenterie, du scorbut et de la pourriture d’hôpital, — à ces médecins civils qui ont multiplié leurs efforts pour suppléer au petit nombre des médecins militaires, — à cette énergique garde nationale qui partage aujourd’hui la captivité des soldats comme elle a partagé leurs fatigues, — à cette artillerie de la garde mobile qui, dès le premier combat, livré autour de Metz le 14 août, essayait déjà sur l’ennemi la portée des canons du fort de Queuleu, — à ces volontaires, à ces francs-tireurs qui s’étaient spontanément offerts parmi les jeunes gens des familles les plus honorables de la ville, qui occupèrent depuis le 15 septembre les avant-postes de Grimont, y restèrent jusqu’au dernier jour, et ne cessèrent d’y harceler l’ennemi. Faut-il donc croire, comme semble l’indiquer la communication faite le 19 octobre aux officiers par leurs chefs, qu’une sorte de mésintelligence politique régnait entre les généraux et les habitans, que l’armée, pour employer l’expression même dont se sert l’Indépendant de la Moselle, séparait sa cause de celle de la ville ? Faut-il croire, comme l’indique le général Coffinières, commandant la place, que les intérêts de celle-ci ont été sacrifiés, qu’on s’est moins occupé de la défense qu’il ne l’aurait fallu, et que les questions politiques ont entravé les expéditions militaires ? Ces conjectures seraient confirmées par le témoignage des journaux allemands et anglais, qui n’ont cessé de dire pendant le siège que les habitans de Metz se prononçaient pour la république, tandis que les généraux tenaient encore pour l’empire, et que la garde continuait à s’appeler la garde impériale. Nous ne pouvons douter en effet, nous qui connaissons l’esprit de la population de Metz, ses instincts libéraux et son patriotisme, qu’elle n’ait accueilli la chute de l’empire comme une délivrance. Déjà les opposans avaient été en majorité dans la ville à l’époque du plébiscite. Depuis, que de fautes n’avait-on pas commises qui devaient ouvrir les yeux des plus aveugles ! Dans quelle partie de la France l’incapacité de la politique impériale causait-elle plus de malheurs et plus de désastres ? Tous les jours, chacun sentait à Metz par ses propres malheurs le poids des défaillances de l’empire. Si, malgré ces dispositions inévitables de l’esprit public, les chefs de l’armée, comme bien des indices le font craindre, se sont obstinés à se considérer comme les soldats de l’empire, ils ont dû exciter dans Metz une irritation et une défiance qui, contenues peut-être pendant le combat, ont éclaté nécessairement après la capitulation. On comprendrait alors pourquoi le maréchal Bazaine aurait été obligé de quitter la ville presque furtivement ; on s’expliquerait l’accusation portée contre lui le 28 octobre par l’Indépendant de la Moselle, un des journaux qui ont le plus nettement et le plus énergiquement combattu l’empire.


II

Croit-on d’ailleurs que les habitans de Metz, si jaloux des glorieux souvenirs de leur histoire locale, si fiers de vivre dans une ville où l’ennemi n’avait jamais pénétré, pardonnent facilement au maréchal Bazaine la désastreuse campagne qui, après tant de privations et de souffrances inutiles, aboutit à l’entrée triomphale des Prussiens dans leurs murs ? Le jour en effet où le maréchal Bazaine se repliait sur Metz pour s’y enfermer, il devenait responsable non-seulement du sort de son armée ; mais du sort de la ville qu’il attachait à sa fortune. Aujourd’hui les Messins, qui n’avaient pas besoin de cinq corps d’armée pour se défendre, qui avec la garde nationale, la garde mobile, les francs-tireurs, l’artillerie et quelques régimens de troupes de ligne, se seraient admirablement défendus tout seuls, reprochent peut-être au commandant en chef de l’armée du Rhin d’avoir songé à lui-même et à ses soldats beaucoup plus qu’au salut de la ville. Ils ont le droit de lui dire que, dans sa persistance à se tenir sous leurs murs, leurs forts et leurs remparts n’auraient pas été pris, — que, si tant de bouches à nourrir n’avaient pas épuisé les provisions accumulées dans Metz, il resterait encore aujourd’hui assez de vivres pour de longs mois de siège. Que sont devenus les énormes approvisionnemens que jusqu’à la dernière heure l’intendance militaire dirigea sur la ville de trois côtés à la fois, par la ligne de Frouard, tant que celle-ci ne fut pas coupée, par l’embranchement de Verdun, par la ligne des Ardennes, restée libre quelques jours de plus ? Le biscuit et les salaisons qui arrivaient de Dunkerque et des places du nord, le pain biscuité qu’on fabriquait pour les troupes à Épinal, à Lunéville, à Nancy, à Pont-à-Mousson, à Bar-le-Duc, au camp de Châlons, les 4,400 wagons de vivres accumulés le 15 août sur une longueur de 5 kilomètres, tout le long de la voie ferrée entre Metz et Ars-sur-Moselle, toutes les ressources qui auraient nourri si longtemps la garnison et la ville, l’armée du maréchal Bazaine les a complètement épuisées en deux mois et dix jours. De cette immense accumulation de vivres, il n’y avait plus rien le 27 octobre, quoiqu’un journal anglais, mal interprété, ait fait croire un instant le contraire. Ne faisons pas l’injure au commandant de l’armée du Rhin de supposer qu’il se soit rendu avant d’y avoir été réduit par la famine. Les Prussiens ont trouvé à Metz et particulièrement dans les forts des munitions de guerre (stores) ; ils n’y ont pas trouvé de provisions de bouche, comme on le disait en dénaturant le sens de l’expression anglaise. Une lettre française, en date du 6 octobre, qui peint la situation sous les couleurs les plus favorables, paraît faite à plaisir où écrite avec cet optimisme prudent dont il est sage de se servir dans une ville assiégée, que nous employons nous-mêmes lorsque nous écrivons de Paris à nos correspondans de province, et que nous craignons de voir tomber notre lettre entre les mains de l’ennemi. On y parle par exemple des gros poissons de la Moselle qui tiennent une grande place dans la consommation, comme si tous ceux qui ont habité Metz ne savaient que, même en temps ordinaire, lorsqu’on peut pêcher à quelque distance de la ville, le gros poisson est fort rare. C’est là une de ces ressources fantastiques qu’on invente pour rassurer ses amis, et pour ne pas causer trop de joie à ses ennemis, mais qu’il serait puéril de prendre au sérieux : on ne nous consolerait guère de la famine, si on nous proposait d’y remédier grâce aux poissons de la Seine. La même lettre annonce aussi que ni le pain ni le sel ne manqueront avant plusieurs mois. Nous savons au contraire par des renseignemens positifs que, le jour où l’on s’est rendu, les soldats n’avaient plus de sel pour assaisonner la soupe de cheval, seule ressource qui leur restât, et que depuis huit jours ils ne mangeaient plus de pain. D’après le témoignage des Allemands, les chevaux de toutes les batteries d’artillerie, moins deux, avaient été abattus et mangés, et dans la cavalerie il ne restait plus que 15 chevaux par escadron. Presque toutes les correspondances attestent d’ailleurs que la ville présentait l’aspect de la misère, et que les habitans paraissaient avoir souffert de cruelles privations. Les campagnards surtout devaient avoir épuisé depuis longtemps les 40 jours de provisions qu’on exigeait d’eux au début, avant de leur permettre de se réfugier dans la ville.

Sur ce point, aucun doute ne peut exister. Le maréchal Bazaine n’a pas à se défendre du reproche d’avoir capitulé un jour plus tôt qu’il ne l’aurait dû. Il a tenu évidemment jusqu’à la dernière limite de ses ressources alimentaires. Les habitans de Metz ne lui demandaient pas de laisser mourir ses soldats pour prolonger la résistance, mais ils lui reprochent amèrement d’avoir attendu si longtemps sous leurs murs une catastrophe que son inaction rendait inévitable, de ne l’avoir pas prévenue en forçant les lignes ennemies à temps, lorsqu’il y avait encore assez de vivres pour nourrir pendant plusieurs semaines la garnison de la ville après le départ des troupes. Le maréchal pouvait-il opérer cette sortie décisive ? Aurait-il pu, avec plus d’énergie ou plus d’habileté, se dégager du blocus qui l’enfermait ? Toute la question est là. Le côté délicat de l’histoire du siège sera précisément de savoir si un général très résolu ou très habile n’aurait pas trouvé un moyen, avec plus de 100,000 hommes de troupes choisies, de se frayer un passage à travers une armée assiégeante qui depuis la fin d’août n’a jamais dépassé 220,000 combattans. Pour résoudre cette question, les renseignemens nous manquent et nous manqueront peut-être longtemps. Quelques conjectures du moins nous sont permises ; nous ne les hasarderons qu’en prenant pour points de départ des faits avérés.

Notre premier devoir est de reconnaître que le maréchal Bazaine, en recevant le commandement de l’armée du Rhin, héritait d’une situation qu’il n’avait pas créée, dont tout le poids pesait sur lui, sans qu’il fût responsable d’une seule des fautes commises depuis le commencement de la campagne. Le 13 août, il entrait à peine en fonctions, et rencontrait même quelque résistance dans l’exécution de ses ordres ; le 14 août au matin, il déclarait sur la place de la préfecture de Metz qu’il ne se rendait encore un compte exact ni des forces ni des ressources dont il pouvait disposer, et le même jour, vers quatre heures, déjà il était attaqué par l’armée prussienne, qui depuis lors ne lui laissait pas un instant de relâche. Ce n’est pas lui qu’il faut accuser si l’on n’avait point fait sauter le pont de la Moselle à Pont-à-Mousson et défendu obstinément le passage de la rivière pour ne pas permettre aux forces ennemies de se porter de la rive droite qu’elles occupaient sur la rive gauche, qui gardait notre ligne de retraite, si les deux ponts de chevalet jetés sur la Moselle par l’artillerie française pour faciliter le passage de nos troupes ne pouvaient servir parce qu’on lâchait maladroitement les écluses de la ville, et qu’on provoquait une crue subite des eaux au moment même où ils venaient d’être établis, si enfin on ne se décidait pas à employer le pont du chemin de fer que la compagnie de l’Est, avec son patriotisme accoutumé, mettait à la disposition de l’armée. Toutes ces fausses manœuvres et ces hésitations nous faisaient perdre des heures d’où dépendait le salut. Pendant que nous hésitions, l’ennemi se portait à marches forcées sur la route de Verdun, que l’empereur signalait à l’attention des Prussiens en annonçant publiquement à l’impératrice qu’il se dirigeait de ce côté. Le maréchal Bazaine n’exerça réellement le commandement en chef qu’à l’heure où l’empereur quitta Metz dans la soirée du 14 août. Il était déjà bien tard pour réparer tant de fautes. On l’eût pu cependant, si l’on avait bien apprécié le prix du temps et pressé la marche. Le 15 août, toute la journée la route de Verdun était libre ; l’empereur la suivit le 16 au matin avec quelques régimens de cavalerie sans y rencontrer aucune résistance, quoique les uhlans y eussent paru ; mais les Prussiens n’avaient pas livré inutilement le sanglant combat de Borny. Ils comptaient sur cette fausse attaque, comme ils l’ont dit depuis, pour retenir les Français sous les murs de Metz, pendant que le gros de leurs forces se porterait immédiatement par une marche vigoureuse sur la rive gauche de la Moselle. Ils nous occupaient, ils ralentissaient notre départ en nous demandant une suspension d’armes sous prétexte d’enterrer leurs morts, en réalité pour laisser le temps au prince Frédéric-Charles d’opérer son mouvement rapide de l’autre côté de la rivière. Nous aussi, nous finissions par nous mettre en marche, mais avec moins d’activité et de rapidité que les Allemands. Il semble que dans cette guerre nos ennemis, qu’on croyait lents et circonspects, nous aient pris nos anciennes qualités, la vigueur et l’audace. C’est nous qui sommes embarrassés dans nos mouvemens, qui ne savons plus aller vite, nous décider promptement, prendre une résolution énergique. Ce sont eux qui, en toute occasion, nous gagnent de vitesse. Il semble que leurs armées soient plus libres et plus dégagées que les nôtres. Notre soldat est trop chargé, nous traînons trop de bagages. Déjà sur la route de Verdun, comme plus tard sur celle de Sedan, se produisaient des encombremens de voitures et de convois qui retardaient malheureusement la marche de notre armée.

Le 16 août, le maréchal Bazaine marchait dans la direction de Verdun ; ses têtes de colonnes avaient déjà fait le tiers de la route, lorsqu’à Vionville, entre Gravelotte et Mars-la-Tour, l’ennemi les attaqua vigoureusement et les arrêta. A la fin de la journée, après un combat très meurtrier, nous n’avions peut-être pas perdu de terrain, le maréchal écrivait même qu’il avait campé sur les positions occupées le matin par les Prussiens ; mais nous rencontrions une résistance qui nous empêchait de pousser plus avant. Il est probable cependant que, si les Français avaient prévu ce qui allait se passer les deux jours suivans, ils auraient poursuivi leur route à n’importe quel prix. Le temps ne nous amenait en effet aucun renfort, n’ajoutait aucune force à celles que nous avions, tandis que chaque heure augmentait le nombre de nos ennemis. Le 16 août, les 150,000 hommes qui composaient les cinq corps d’armée du maréchal Bazaine, non compris les troupes de la garnison, les gardes mobiles et les gardes nationaux restés dans Metz, et dont il n’était plus possible de distraire un seul soldat, n’avaient en face d’eux qu’une partie, que la moitié peut-être des troupes ennemies qui devaient entrer en ligne au combat du 18. Avec quelques heures d’avance sur le reste des armées prussiennes, qui traversaient la Moselle à marches forcées, il eût été possible peut-être d’opérer vers l’Argonne, en se ravitaillant à Verdun, une de ces belles retraites qui ont honoré les noms de Moreau et de Soult. Pour cela sans doute il eût fallu marcher toute la nuit, alléger les hommes, abandonner une partie des bagages, demander à tout le monde un effort extraordinaire, et à l’arrière-garde en particulier les derniers sacrifices. Était-il temps encore le 17 ? Il semble que le maréchal Bazaine ait essayé ce jour-là de se dérober à l’ennemi en reportant son armée sur la route de Briey, qui s’ouvrait encore à lui, et qui par un détour lui permettait d’atteindre Verdun ; mais là encore la célérité des mouvemens et les marches de nuit étaient indispensables. Dans la matinée du 17, le chemin était libre, la voiture publique qui fait le service entre Metz et Briey, beaucoup de voitures particulières, passaient sans obstacle. Le soir déjà la cavalerie prussienne occupait la route. Le 18 au matin, les troupes qui avaient attaqué Metz le 14 au combat de Borny, ayant eu le temps d’opérer leur jonction avec celles qui nous avaient arrêtés le 16 à Vionville, quoiqu’elles eussent à faire un détour énorme pour traverser la Moselle, 300,000 hommes au moins, les deux armées réunies de Steinmetz et du prince Frédéric-Charles, nous fermaient définitivement un passage qui ne devait plus se rouvrir. Pour obtenir ce résultat, les Allemands venaient de déployer une activité extraordinaire. Ils avaient marché sans bagages, du pas le plus rapide, se reposant à peine quelques heures par jour. Le roi lui-même malgré son grand âge, laissant derrière lui son attirail de campagne, n’avait ni dormi ni changé de vêtemens depuis trente heures. C’est à ce prix, en imposant à ses soldats et à lui-même les plus dures fatigues, en limitant les bagages au strict nécessaire, que Napoléon Ier accomplissait autrefois ces marches merveilleuses qui lui ont tant de fois permis de surprendre et d’écraser ses adversaires. Ce qu’il fît jadis sur tant de champs de bataille avec tant de succès, nous ne le faisons plus, hélas ! aujourd’hui, et ce sont nos ennemis qui ont appris à le faire.

L’occasion perdue le 16 et le 17 août ne se retrouva plus. Le 18 au matin, nous avions en face de nous, sur les trois routes qui conduisent à Verdun, de Saint-Marcel à Saint-Privat, non plus, comme au combat précédent, quatre corps de l’armée prussienne, mais huit corps entiers qui, menaçant de déborder nos ailes, nous rejetèrent sur Metz. Le maréchal Bazaine soutint ce terrible choc avec la plus grande énergie et défendit pied à pied toutes les positions, sous un feu formidable, contre un ennemi deux fois supérieur en nombre. Les Prussiens avouent que cette journée, la plus sanglante de toute la guerre, leur coûta des pertes énormes. Il faut cependant reléguer au rang des fables le romanesque épisode des carrières de Jaumont, que nous avons tous cru sur la foi des dépêches officielles, comme tant de succès imaginaires accueillis d’abord avec empressement par notre crédulité, pour les voir ensuite démentis par les faits. Le soir venu, l’armée française ne pouvait se faire illusion sur le résultat de la bataille. On s’était admirablement battu, on avait opposé à deux grandes armées une résistance héroïque ; mais on avait trouvé le chemin fermé, et dans cette direction il ne restait plus aucun espoir de se faire jour jusqu’à Verdun. Alors le maréchal Bazaine se replia sur Metz, où il ramena tant de blessés que les hôpitaux, les baraques construites au polygone, le lycée, le collège des jésuites, la manufacture des tabacs, le palais de justice et les maisons des particuliers ne suffirent plus à les contenir ; il fallut, pour les recevoir, dresser des tentes sûr l’Esplanade, emprunter à la compagnie de l’Est des wagons où on les suspendait dans des hamacs. Y compris ceux du 6 et du 14 août, on en estimait le nombre à plus de 20,000, pour lesquels bien des ressources auraient manqué sans la charité et le dévoûment inépuisables des habitans. Une armée ainsi éprouvée avait besoin de quelques jours de repos pour se refaire de ses fatigues et se réorganiser. Le temps pressait moins d’ailleurs. Le maréchal Bazaine présumait que l’armée de Mac-Mahon s’avançait à son secours. Dans la forte position qu’il occupait, il pouvait à son choix attendre qu’on vînt le délivrer ou chercher le point faible de ses adversaires. Peut-être aussi espérait-il que les Prussiens seraient forcés de détacher contre l’armée de secours une partie de leurs forces, ce qui arriva en effet. Malheureusement, si le temps était pour lui un auxiliaire, ses ennemis en profitaient avec plus d’habileté et d’énergie qu’il ne l’avait supposé pour lui fermer toute issue. En quelques jours, une ligne savante de retranchemens armés d’artillerie investissait de toutes parts la place de Metz. Les Allemands, qui avaient étudié à fond les opérations de la dernière guerre d’Amérique et le système de travaux dont s’étaient servis les Russes à Sébastopol, enfermaient l’armée française dans ce cercle de fer qu’ils prétendent aujourd’hui avoir tracé de nouveau autour de Paris. L’armée du roi ou de Steinmetz travailla, avec l’armée du prince Frédéric-Charles, à cette œuvre gigantesque jusqu’au moment où une partie de ces forces marcha en même temps que l’armée du prince royal à la rencontre du maréchal Mac-Mahon. Peut-être eût-il été possible de guetter l’heure où elles s’éloignèrent pour se frayer un passage avant que les travaux d’investissement fussent achevés. Le maréchal Bazaine comprit-il alors, aussi nettement qu’il dut le comprendre plus tard, que les occasions perdues se retrouvent difficilement, qu’il ne fallait à aucun prix se laisser enfermer, qu’aucun échec subi en rase campagne, si cruel qu’il fût, ne serait comparable à la dure nécessité de capituler un jour, de livrer un jour une ville qu’on ne pouvait sauver qu’à la condition d’en sortir ? A ce moment-là peut-être, comme à la bataille de Gravelotte, la vue du danger présent l’empêcha-t-elle de discerner les périls beaucoup plus redoutables que lui réservait l’avenir.

En tout cas, pendant douze jours, du 18 au 31 août, lorsque les lignes d’investissement de l’ennemi étaient évidemment moins fortes qu’elles ne le furent plus tard, lorsque chaque journée rendait la situation de l’assiégeant plus redoutable, sans rien ajouter aux chances de l’assiégé, l’armée de Metz ne livra qu’un engagement peu sérieux, dont les Allemands parlent comme d’une simple escarmouche d’avant-garde, dans la direction du nord-est, sur la rive droite de la Moselle. Le maréchal Bazaine se recueillait visiblement pour un plus grand effort. Après avoir tâté le terrain le 26, sur le point des lignes ennemies qu’il croyait avec raison le plus faible, ce fut du même côté qu’il dirigea sa grande attaque du 31 août et du 1er septembre, la tentative la plus vigoureuse et la plus soutenue qu’il ait jamais faite pour forcer le blocus. On ne peut lui reprocher de n’avoir pas agi, en cette occasion, avec la plus grande vigueur. Quand M. de Valcourt, officier de la garde mobile, attaché au quartier-général de Metz, accuse dans le Moniteur de Tours du 4 novembre le maréchal Bazaine de n’avoir pas rejoint le 31 août les avant-postes du maréchal Mac-Mahon par une marche de nuit, il oublie que vingt-cinq lieues de distance séparaient les deux armées. Il ne porte pas contre son chef une accusation moins étrange en lui reprochant d’avoir placé les bagages au milieu de la ville et montré par là qu’on ne tentait pas une sortie sérieuse. Où serait donc allé le maréchal Bazaine, si ce jour-là il était sorti de Metz ? Manœuvrant, comme il le fit, du côté opposé à la France, dans la direction de la Prusse rhénane, entre les deux routes de Bouzonville et de Sarrebrück, peut-on sérieusement supposer qu’il se frayait un passage vers l’Allemagne, et tournait le dos à l’armée de secours qu’il attendait ? Il est manifeste au contraire qu’ayant découvert avec beaucoup de sagacité le point le plus faible de l’ennemi, il l’attaquait là où il pouvait lui porter les coups les plus dangereux, et l’obligeait en même temps à concentrer le gros de ses forces sur la rive droite de la Moselle, pendant que Mac-Mahon arriverait par la rive gauche. Si, durant cette bataille qui se prolongea près de deux jours avec un furieux combat de nuit, Mac-Mahon était arrivé, comme le maréchal Bazaine avait lieu de l’espérer, l’armée du Rhin facilitait le passage à l’armée de secours en retenant loin d’elle, du côté opposé de la ville, le principal effort des Prussiens. L’opinion que M. de Valcourt prête aux officiers allemands sur la mollesse du maréchal Bazaine en cette circonstance est en contradiction formelle avec tous les rapports qui ont été publiés en Allemagne sur la sanglante bataille de Noisseville. On y fait au contraire le plus bel éloge du courage et de l’opiniâtreté des troupes françaises. Le combat dura trente-six heures, presque sans interruption, avec le plus grand acharnement. La première et la seconde ligne d’investissement furent forcées l’une après l’autre, les quatre villages de Servigny, de Noisseville, de Retonfay et de Flanville emportés à la baïonnette. Les ennemis ne nous en délogèrent qu’après une lutte corps à corps qui leur coûta beaucoup de monde. Ils conviennent eux-mêmes que, si les Français avaient pu sa maintenir à Retonfay, l’armée de siège était coupée en deux, et le blocus rompu.

Le 12, le 22 et le 23 septembre, de nouveaux engagemens nous sont signalés autour de Metz sans qu’aucun détail nous permette d’en apprécier l’importance. En octobre, le sous-préfet de Neufchâteau, dans une dépêche fort emphatique, par conséquent suspecte, annonce à Tours que le maréchal Bazaine vient de détruire les forges et l’église d’Ars-sur-Moselle, d’anéantir 26 bataillons prussiens ainsi que deux régimens de cavalerie, et de s’emparer d’un convoi de 193 voitures de vivres. Ce combat, dont nous ne trouvons ailleurs aucune trace, ne serait-il point celui qui eut lieu, non au sud, mais au nord de Metz, pendant lequel on entendit en effet le canon du fort Saint-Privat, ce qui aurait pu faire croire à une attaque sur Ars, mais dont le principal effort se porta dans la direction de Thionville ? D’après le témoignage d’un Américain qui y assistait, cette vigoureuse sortie de l’armée française fut précédée, du 2 au 7 octobre, par une série d’engagemens dans la vallée de la Moselle. Il s’agissait pour les Prussiens de bombarder le fort Saint-Éloy, qui commande la vallée, et pour les Français d’empêcher que la route de Thionville leur fut définitivement fermée. Le village de Ladonchamps, clé de la position, pris et repris plusieurs fois, reçut dans la journée du 6 un millier de bombes prussiennes. « Jamais, écrit un officier français, on n’entendit pareille mitraillade. En une heure, un régiment était réduit à rien. Mon cheval, après le combat, était piqueté de taches de sang. » Le 7, un brouillard très intense permit au maréchal Bazaine d’emporter la première ligne des Prussiens et de pousser ses têtes de colonnes au-delà de Ladonchamps, jusqu’aux Grandes et aux Petites-Tapes ; mais là il fut arrêté par les feux croisés des batteries qui, de toutes les hauteurs environnantes, dominaient la Moselle et par les charges de l’infanterie prussienne, qui s’élançait sur la nôtre lorsque le canon avait jeté le désordre dans nos rangs. Là comme toujours, depuis le commencement de cette guerre, l’artillerie prussienne nous écrasa. Notre intrépide infanterie ne put jamais se déployer en lignes sans être couverte d’obus. Les Français se battirent comme des démons, dit un publiciste américain ; ils détruisirent deux régimens de landwehr, mais leur artillerie était relativement faible.

Là parut s’arrêter l’effort des assiégés. A moins qu’il n’y ait eu quelques jours plus tard une nouvelle sortie dans la direction d’Ars-sur-Moselle, comme pourrait le faire supposer la dépêche de Neufchâteau, que nous avons citée, il ne semble pas que, du 7 au 27 octobre, la lutte ait été reprise. M. de Valcourt dit déjà que le 12 on commençait à parler de la capitulation. Depuis le 18 août, le maréchal Bazaine, d’après le témoignage d’un des officiers de l’armée de Metz aujourd’hui prisonnier en Allemagne, avait livré en deux mois et dix jours huit grands combats, tenté huit fois, dans des directions différentes, de percer les lignes prussiennes. La France serait bien ingrate, si, au moment où elle cherche à se former une opinion sur la conduite du commandant en chef de l’armée du Rhin, elle ne lui tenait pas le compte le plus honorable de cette lutte opiniâtre contre un ennemi mieux armé que nous et toujours supérieur en nombre. Le maréchal Bazaine n’a-t-il pas bien mérité de son pays en retenant loin de Paris 300,000 hommes d’abord, plus tard 220,000, qui, sans lui, auraient marché sur nous, quand nous n’étions pas encore en mesure de nous défendre ? Quelle serait aujourd’hui la situation de la France, si la Prusse avait pu disposer plus tôt, contre la capitale, de l’armée et du génie militaire du prince Frédéric-Charles ? Mais ce qui diminue singulièrement le mérite du service que nous a rendu le maréchal Bazaine, c’est que sa tactique nous coûte à la fois une capitulation désastreuse et notre première place forte, celle de toutes qu’il nous importait le plus de garder, parce que c’est celle que l’ennemi désirait le plus. Si l’armée du Rhin, au lieu de s’enfermer dans Metz et de n’en plus sortir, avait tenu la campagne à n’importe quel prix, elle n’aurait ni capitulé ni fait prendre la ville, qui aujourd’hui encore renfermerait des vivres pour plusieurs mois de siège. Les situations terribles exigent des efforts héroïques. C’est un de ces efforts qui aurait dû être tenté, que nous attendions de nos généraux le lendemain du désastre de Sedan.

On nous permettra sur ce point de dire toute notre pensée, sans vain étalage d’héroïsme, mais avec un sentiment profond des devoirs qu’impose à certains jours l’honneur du pays. Au lieu de se livrer à des combinaisons politiques, d’engager des négociations équivoques, de se réserver peut-être pour un grand rôle personnel, de laisser l’armée s’énerver et se désorganiser, ne valait-il pas mieux, le jour où l’on connut la capitulation du 2 septembre, ne s’inspirer que du devoir militaire, et ne prendre conseil que de ce beau désespoir dont parle Corneille ? Une catastrophe sans exemple dans notre histoire venait d’humilier la France ; pour la première fois 100,000 Français en armes venaient de capituler dans un pays où jusqu’ici il’ a toujours paru plus facile de mourir que de se rendre. C’était à l’armée du Rhin, à l’élite de nos soldats et de nos généraux, qu’il appartenait de laver cette honte dans son sang. Il nous semble que, quelles que pussent être les défaillances individuelles, on aurait remué tous les cœurs, si on avait réuni les officiers pour leur dire : C’est assez d’une capitulation de ce genre dans notre histoire, il n’y en aura pas deux ; nous ne donnerons pas le nouveau spectacle d’une armée qui rend ses armes. Que dirait de nous l’Europe, que les Français ont tant de fois étonnée par leur courage ? Voulons-nous l’étonner maintenant par notre humiliation ? Non, nous n’irons point par milliers défiler devant nos ennemis ; la rougeur au front, nous ne lirons pas dans leurs yeux le mépris que leur inspirerait notre faiblesse. Il y a des choses plus difficiles que de mourir. Une de celles-là est de supporter pour soi-même et pour son pays un certain degré d’abaissement. Il faut donc que nous sortions d’ici, et que nous en sortions tout de suite, pour ne pas épuiser, en y restant, les provisions de la ville. Autrement nous serions exposés a cette double douleur d’être vaincus nous-mêmes par la famine, et de livrer avec nos personnes une des clés de la France. Tout vaut mieux qu’une telle perspective. Afin d’être bien sûrs d’y échapper, nous ferons tous ensemble, la nuit, une sortie désespérée, en nous engageant, quoi qu’il arrive, à ne pas rentrer dans Metz. Une partie d’entre nous sera tuée, d’autres seront faits prisonniers, mais noblement, les armes à la main ; ceux qui échapperont se réuniront pour tenir la campagne à un lieu déterminé, sous le commandement du général le plus élevé en grade et le plus ancien. On dit qu’autour de nous le pays est épuisé ; mais nous savons qu’à 16 lieues d’ici Verdun et Montmédy regorgent de vivres. Quelques jours de misère sur notre sol, au milieu de nos compatriotes, n’effraieront pas de vieux soldats d’Afrique, de Crimée, du Mexique. Nos pères en ont vu bien d’autres en Espagne et en Russie !…

Sans doute de telles résolutions ne se prennent guère de sang-froid. On ne tient point ce langage dans les temps ordinaires à des hommes que de grandes émotions n’auraient pas préparés à l’entendre ; mais si, comme nous le croyons, le sentiment de l’honneur militaire ne s’est point affaissé chez nous, la catastrophe de Sedan devait remuer assez profondément les âmes des soldats pour leur faire accomplir des prodiges d’héroïsme. Il eût été beau alors de se mettre à leur tête et de tenter quelque coup désespéré dans la première ivresse des résolutions magnanimes. Ceux qui auraient succombé nous auraient légué un exemple aussi fortifiant qu’une victoire ; ceux qui auraient survécu nous apprendraient aujourd’hui ce qu’il faut savoir oser pour délivrer son pays. Nous n’hésiterions pas en prononçant leurs noms entre des impressions différentes, aucune ombre n’obscurcirait leur image ; nous les remercierions d’avoir offert leur vie tous ensemble pour honorer la France, pour la sauver peut-être en lui rendant la conscience de ce qu’elle renferme encore de courage et de vertus.


A. MÉZIÈRES.