Le Socialisme agraire et le métayage en Italie

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Le socialisme agraire et le métayage en Italie
Maurice Pernot


LE


SOCIALISEME AGRAIRE


ET LE


METAYAGE EN ITALIE




Il y a longtemps que, dans plusieurs pays, théoriciens et praticiens du socialisme se préoccupent, à leur façon, de la question agraire. Le mouvement qui, selon la prédiction de quelques-uns, devait entraîner l’agriculture, après l’industrie, vers une concentration plus étroite, et la mettre entièrement aux mains des grands capitalistes, ne s’est pas produit, ou procède avec une lenteur et une irrégularité déconcertantes. Bien plus, l’exploitation du sol a pu devenir elle-même une industrie, sans qu’à ce changement économique répondît un changement social considérable. Les efforts que font les apôtres du socialisme pour gagner à leur cause les masses paysannes, pour créer et organiser un prolétariat agricole, se heurtent presque partout à des obstacles de fait bien plus irréductibles que ne peuvent l’être, certaines répugnances individuelles. Dans les campagnes, les deux groupes extrêmes des grands propriétaires et des ouvriers salariés se trouvent séparés, — ou plutôt réunis, — par la foule indistincte de ceux qui vivent de la terre ou même que la terre enrichit, sans que la plus subtile et la plus socialiste des classifications puisse les ranger exclusivement ni dans la catégorie des exploiteurs, ni dans celle des exploités : petits propriétaires ou petits possesseurs, qui cultivent le sol à leur guise, et à leur profil ; fermiers, métayers, ouvriers agricoles intéressés, en raison de contrats spéciaux, à la production et à la plus-value du fonds qu’ils contribuent à exploiter. D’autre part, la condition sociale de la plupart des paysans est aussi instable qu’elle est mal définie : le petit propriétaire devient fermier, le fermier achète de la terre, l’ouvrier journalier lui-même aspire à posséder, et souvent y parvient. Mais l’attachement au sol se révèle à peu près égal chez tous les cultivateurs ; et il s’explique surtout, pour ceux qui ne possèdent pas, par l’espoir très ferme et nullement chimérique de posséder un jour. Non seulement, dans la population ouvrière des campagnes, les salariés proprement dits forment le petit nombre, mais ils ne considèrent pas leur état de salarié comme définitif : ils sont, ainsi qu’on l’a dit, des candidats à la propriété.

On comprend dès lors que les travailleurs des champs fassent ordinairement peu d’accueil aux exhortations de ceux qui les poussent à s’organiser, leur recommandent l’action collective et leur prêchent la lutte de classes. Outre qu’une lutte est fort difficile à susciter entre des classes qui se pénètrent, et dont les intérêts s’enchevêtrent souvent au point de se confondre, l’ouvrier agricole se soucie médiocrement d’améliorer le sort d’une classe, ou d’une catégorie, à laquelle il pense n’appartenir qu’en passant : s’il s’impose lui-même des efforts et des sacrifices, c’est toujours en vue d’améliorer son propre sort, et souvent dans l’espoir de changer de condition. Ainsi l’idée, la forme socialiste, qui avait rencontré dans les ateliers des villes une matière homogène, stable et facile à organiser, ne trouve aux champs qu’une masse faite d’élémens multiples, peu distincts et toujours changeans, où la complexité et la confusion des états, des intérêts et des tendances déconcertent sa logique et embarrassent son action.

Les socialistes français n’ont pas été les derniers à reconnaître cet obstacle ; mais il ne semble pas qu’ils se soient encore résolus à l’aborder de front. Certes, ils ont encouragé les ouvriers agricoles à se constituer en syndicats et à soutenir par la grève leurs revendications contre les propriétaires. Ils ont aidé ou promis d’aider les métayers à obtenir l’abolition de certaines clauses de leur contrat, onéreuses ou vexatoires. Surtout ils se sont appliqués à mettre la main sur les coopératives agricoles et à leur donner un caractère collectiviste que beaucoup d’entre elles ne comportaient point. Mais les chefs du mouvement socialiste en France ne se font pas d’illusion sur la portée et le résultat de ces entreprises. Ils ont vu, dans le Midi, les syndicats de vignerons échouer lamentablement ; dans le Nord, dans les Landes, les organisations d’ouvriers agricoles se dissoudre, à peine constituées. Si, dans d’autres régions, quelques groupemens montraient plus de vigueur et de résistance, c’étaient des syndicats de bûcherons ou de jardiniers, moins agricoles qu’industriels. Les coopératives se développaient rapidement parmi les paysans, les fermiers et les petits propriétaires : mais l’action socialiste était presque totalement étrangère à ce progrès, où il fallait voir surtout un résultat pour ainsi dire fatal des conditions économiques nouvelles. Le jour où l’on voudrait propager en France le socialisme agraire, il ne suffirait pas de gagner à la cause collectiviste quelques coopératives, ou d’enrôler dans des syndicats un certain nombre de journaliers : c’est à la petite propriété qu’il faudrait s’en prendre.

Il était entendu, entre socialistes, que la grande propriété devait absorber la petite, que les nécessités nouvelles de l’agriculture imposeraient le groupement des terres en vastes domaines, et que la supériorité économique des grandes exploitations entraînerait en peu de temps la ruine et l’anéantissement des exploitations paysannes. Dès que la concentration serait opérée, l’expropriation deviendrait possible : des syndicats d’ouvriers agricoles, transformés en coopératives de production, se substitueraient aux grands propriétaires. L’événement n’a pas jusqu’ici confirmé ces prévisions. Rien ne semble prouver que les nouvelles conditions de l’agriculture soient moins favorables à la petite exploitation qu’à la grande, et de fait, ni le nombre ni l’importance relative des petites propriétés ne tendent en France à diminuer. Or les socialistes français ne sont point d’accord sur l’attitude à tenir vis-à-vis des petits propriétaires. Quelques-uns, les plus avisés, affectent de voir en eux des prolétaires authentiques, qui travaillent pour vivre, non pour s’enrichir ; en conséquence, ils déclarent que l’expropriation devra les épargner. Les autres, les plus logiques, proclament la nécessité de combattre l’instinct individualiste partout où il se trouve, dans les milieux agricoles comme dans les milieux industriels, et traitent le petit propriétaire en ennemi dangereux. Ce désaccord traduit surtout des différences de méthode politique ou de tactique électorale : d’une part et de l’autre, on avoue, avec plus ou moins d’embarras ou de franchise, que la permanence de la petite propriété est en France le principal obstacle au progrès du socialisme agraire.

Le problème ne se pose pas tout à fait dans les mêmes termes pour les socialistes italiens. L’Italie est encore aujourd’hui un pays de grands domaines. Il convient pourtant ici de distinguer : les fameux latifundia, qui perdirent jadis toute l’Italie, n’en compromettent plus guère désormais que les provinces centrales et méridionales. Dans les régions du Nord, la terre, à mesure qu’elle est mieux cultivée, tend à se diviser davantage. En Toscane, dans l’Emilie, en Romagne, la petite propriété devient plus fréquente, ou, si l’on veut, moins exceptionnelle qu’autrefois ; mais ce qu’on nomme chez nous la propriété paysanne n’existe guère en Italie. La population des campagnes peut se diviser en deux classes : les colons ou métayers, et les ouvriers journaliers. C’est aux journaliers que la propagande socialiste s’est adressée d’abord ; et, dans certaines régions, elle a fait parmi eux des progrès rapides. Elle s’est tournée ensuite vers les métayers, et c’est alors que les véritables difficultés sont apparues. La communauté des intérêts faisait du métayer l’allié naturel du propriétaire ; la tradition, la différence des mœurs, et un certain amour-propre le séparaient au contraire de l’ouvrier journalier. On fit comprendre aux métayers qu’il ne dépendrait que d’eux d’être traités en adversaires ou en amis, suivant qu’ils feraient cause commune avec les propriétaires, ou avec les ouvriers. Et la tactique socialiste consista, tantôt à créer des liens de solidarité entre les deux classes de travailleurs agricoles, tantôt à susciter entre elles des rivalités et des discordes. La fréquente résistance des métayers fit qu’on eut plus souvent recours au second moyen qu’au premier. Les promoteurs et les chefs de l’organisation socialiste ne dissimulent plus aujourd’hui l’intention de leur campagne : il s’agit pour eux de transformer progressivement, puis d’abolir l’institution du métayage. On s’efforce d’intéresser les métayers eux-mêmes à la réforme, de s’assurer leur concours, ou leur neutralité ; comme l’entreprise, bien qu’elle ne soit pas théoriquement dirigée contre eux, semble cependant les atteindre dans leurs droits et dans leurs intérêts, il arrive que les métayers refusent de s’y associer, ou même qu’ils s’y opposent ; les organisations ouvrières se tournent alors contre eux. Mais ils ne sont que des adversaires occasionnels : l’ennemi, c’est le propriétaire, et les socialistes ne voient dans l’abolition du métayage, qu’ils poursuivent avec tant d’ardeur, qu’un moyen d’isoler la propriété, pour l’attaquer ensuite plus aisément.

On voit dès à présent, et il apparaîtra mieux encore par la suite de cette étude, qu’au regard du socialisme agraire, le métayage joue à peu près le même rôle en Italie, qu’en France la petite propriété : il est l’obstacle, la cause des malentendus et des difficultés. Comme en France le propriétaire paysan, le métayer en Italie n’est ni un capitaliste, ni tout à fait un ouvrier. Tour à tour, selon les circonstances, le socialisme le flatte et le menace, affecte de le protéger et le sacrifie. Mais, alors que le paysan français ne s’est trouvé exposé, jusqu’à présent, qu’à l’influence médiocrement efficace d’une propagande d’idées, le métayer italien, dans ces dernières années, s’est vu en butte aux attaques les mieux concertées et les plus violentes ; isolé, boycotté, lésé dans ses intérêts, réduit même parfois à craindre pour sa personne et pour celle des siens, il a commencé à faire des concessions, sacrifiant des droits certains et des prérogatives traditionnelles aux impérieuses exigences des ouvriers organisés. Et la question de l’expropriation du sol, qui ne fut jamais agitée chez nous qu’en termes vagues et théoriquement, vient d’être posée, dans une des régions les plus riches et les mieux cultivées de l’Italie, sous une forme précise et pressante. Après les grèves agricoles de Parme (1908) et celles de Ferrare (1909), les troubles qui ont éclaté au printemps de 1910 dans la province de Ravenne ont révélé clairement chez les agitateurs syndicalistes l’intention d’entraver l’exercice du droit de propriété, de le réduire à des limites de plus en plus étroites, jusqu’à rendre ce droit lui-même inefficace et illusoire. Les luttes dont la Romagne est actuellement le théâtre empruntent sans doute aux mœurs locales et aux circonstances politiques leur caractère particulier d’acharnement et de violence : elles n’en offrent pas moins, dans leur origine même et dans leur développement, un exemple concret de la méthode et des procédés par lesquels les partisans du socialisme agraire s’essayent à réaliser la réforme que leur doctrine préconise ; et c’est par là qu’elles méritent de retenir l’attention.
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On s’expliquerait malaisément la nature des conflits agraires en Italie, et en particulier le caractère des différends qui ont éclaté entre métayers et ouvriers journaliers, si l’on n’avait pas une juste idée du rôle que joue le métayage dans l’agriculture italienne. De temps immémorial, le colonat partiaire a été en Italie un mode d’exploitation très répandu. Il est considéré encore aujourd’hui comme le procédé le plus efficace pour remédier à une insuffisante division du sol, pour introduire et maintenir la culture intensive dans la grande propriété. Le contrat de métayage, ou, — pour l’appeler par son nom italien, — de mezzadria, varie dans la forme, non seulement de province à province, mais encore de commune à commune et même d’un domaine à l’autre ; seul le principe en est constant : le propriétaire apporte son capital, le colon ou mezzadro son travail ; les dépenses sont à moitié et à moitié les profits. Les règles particulières à chaque territoire étaient autrefois fixées par les statuts des communes. De la fin du XVIIIe siècle à nos jours, on tenta plusieurs fois de réduire à un type unique toutes les formes locales de la mezzadria : ces tentatives échouèrent, et la loi écrite dut se borner à reconnaître quelques principes généraux, que l’usage avait déjà consacrés. C’est ainsi que le Code civil italien, en abrogeant les statuts locaux, a cependant respecté les coutumes. Il formule en quelques lignes la définition et les règles essentielles du métayage ; quant aux dispositions particulières qu’il établit ensuite, il n’en prescrit l’application que dans le cas où n’existerait ni coutume, ni convention. Le législateur ajoute : « Sur tous les points qui ne sont réglés ni par les dispositions précédentes, ni par des conventions expresses, on observe, dans le contrat de mezzadria, les coutumes du lieu (art. 1654). » On a souvent reproché aux auteurs du Code italien de n’avoir pas mieux défini la nature juridique de la mezzadria : au lieu d’en faire un contrat particulier, qui tiendrait à la fois du louage et de la société, ils le considèrent en effet comme une espèce de location ; les récens conflits ont fait apparaître plus clairement que jamais les inconvéniens d’un pareil système. Mais jurisconsultes et économistes se sont trouvés d’accord pour louer le législateur moderne d’avoir su conservera une vieille institution la souplesse et la variété qui l’avaient faite durable et féconde. Tous les projets de loi tendant à l’unification du contrat de mezzadria, — le dernier fut présenté en 1900 par M. Sonnino, — ont été invariablement rejetés, comme inutiles et inapplicables.

En fait, jusqu’à ces derniers temps, la mezzadria a pu s’adapter commodément aux conditions agricoles, économiques et sociales des différentes régions. Dans une moitié de l’Italie, la plus riche et la plus fertile, en Romagne, en Vénétie, en Emilie, en Lombardie, en Toscane, les grands domaines, comme les moyennes propriétés sont, pour la plupart, divisés en petites tenures (fondi) de superficie à peu près égale. Chaque tenure est cultivée par une famille de paysans, qui vit sur le fonds et souvent s’y maintient pendant plusieurs générations : lors d’un concours ouvert à Florence en 1900-1901, des primes furent accordées à quelques familles de mezzadri qui étaient établies sur leur tenure depuis plus d’un siècle. Le contrat, rarement rédigé par écrit, se renouvelle par tacite reconduction ; les stipulations en sont déterminées par les usages locaux. Le principe qui règle ordinairement les rapports entre propriétaire et métayer est, bien plutôt que celui du louage, celui d’une libre association ; mais c’est le propriétaire qui dirige l’exploitation agricole, par lui-même ou par ses agens. Il supporte seul les frais de transformation ou d’aménagement du sol nécessaires à l’introduction des différentes cultures ; il fournit au métayer la maison de ferme, et ordinairement le bétail. Le métayer apporte ses outils de travail ; il se conforme, pour le choix des cultures, l’ordre des travaux et tout ce qui concerne l’exploitation, aux instructions du propriétaire ou de ses agens. Il supporte la moitié des dépenses relatives à l’achat des engrais, à la rémunération des ouvriers auxiliaires que réclament certains travaux. Dans quelques provinces, il paye la moitié des impôts ; dans d’autres, les impôts restent à la charge du propriétaire. Tous les produits sont, en règle générale, partagés par moitié entre le propriétaire et le mezzadro.

La différence des traditions et des mœurs particulières à chaque région de l’Italie se traduit par quelques stipulations de détail, qui varient d’une province à, l’autre. C’est ainsi qu’en Toscane, un métayer ne marie point sa fille sans avoir obtenu l’agrément du propriétaire ; ailleurs, le mariage n’est permis qu’à un seul des fils du mezzadro ; ici, le propriétaire exige de chaque colon un certain nombre de corvées, là quelques prestations en œufs, beurre, ou volaille. Le propriétaire vénitien ou romagnol considère son métayer, sinon comme un égal, du moins comme un associé ; le propriétaire de Basse-Lombardie traite le sien en domestique et parfois, dit-on, en serf de la glèbe. Mais, à quelques exceptions près, les relations entre propriétaires et mezzadri étaient empreintes, jusqu’à ces dernières années, de cordialité et de confiance réciproques. C’était encore, par certains côtés, un régime patriarcal. Dans les mauvaises années, le propriétaire ne manquait point de subvenir aux besoins de ses paysans, soit en augmentant leur part de fruits, soit en leur avançant quelque argent. Quand les récoltes étaient abondantes, c’était toujours au propriétaire que le mezzadro cédait la quantité de produits qui dépassait les besoins de sa consommation : une somme équivalant au prix de la vente était alors inscrite à son avoir ; le propriétaire la retenait en dépôt. On considérait en principe que chaque fonds devait subvenir complètement à l’entretien de la famille qui le cultivait ; l’exploitation était réglée en conséquence, chaque famille récoltant assez de grain et de fruits pour se nourrir, assez de chanvre pour se vêtir, et ainsi de suite. A l’approche de l’hiver, le tailleur et le cordonnier du bourg voisin faisaient le tour des campagnes : ils s’installaient pour quelques jours dans chaque métairie, confectionnant vêtemens et chaussures ; on les logeait, on les nourrissait, et on achevait de payer leur travail en nature. L’argent était fort rare dans les maisons de paysans, mais il n’y était pas indispensable. Consommant la plus grande partie des produits qu’il récoltait, le mezzadro ne se ressentait guère de la variation des prix ; toutes les forces de la famille, même les plus petites, trouvaient sur le fonds un emploi utile. Enfin une proportion constante était maintenue entre la richesse du sol et la densité de la population paysanne.

Les difficultés commencèrent avec les premiers changemens introduits dans l’agriculture. Elles ne se firent point sentir partout également. En Toscane, les propriétaires ont pu sans trop de peine conserver intactes les anciennes formes d’exploitation ; il n’en fut pas de même dans d’autres provinces, où l’adoption rapide des nouvelles méthodes de culture eut pour conséquence une modification brusque et profonde des conditions économiques et sociales. Les propriétaires romagnols, riches, actifs et entreprenans, n’hésitèrent point à confier à la terre des capitaux considérables. En moins de trente ans, le pays changea complètement d’aspect. Les marais, comblés, furent convertis en rizières, puis en prairies ; le sol fut renouvelé, amélioré par les désinfectans et les engrais chimiques ; les métairies furent réparées ou reconstruites. On introduisit des cultures nouvelles : au maïs, on substitua la betterave ; on développa, en vue de l’élevage, l’étendue des prés artificiels ; les domaines furent abondamment pourvus de charrues modernes, de semeuses, de faucheuses et de batteuses perfectionnées. Les propriétaires avaient opéré tous ces changemens à leurs frais et à leurs risques exclusifs : restait à voir dans quelle mesure et sous quelle forme les populations agricoles seraient admises à en profiter. A tout prix, on voulait conserver le métayage ; mais il devenait indispensable de le transformer. L’exploitation exigeait désormais, non seulement un capital plus important qu’autrefois, mais aussi plus de travail, et une main-d’œuvre plus nombreuse ; la spécialisation des cultures allait faire du colon de jadis, qui vivait sur le fonds, consommant en nature les produits du fonds, un agriculteur moderne qui produirait pour vendre, passerait des marchés, subirait le contre-coup des variations de prix. On eut confiance dans la mezzadria : les avantages d’ordre social qu’elle assurait semblaient plus que jamais précieux à conserver ; il n’était que de l’accommoder aux nouvelles conditions économiques, et la loi, comme on l’a vu, laissait à ce sujet toute facilité. C’est ainsi que l’on garda la forme traditionnelle, en la dépouillant des derniers vestiges de féodalité qu’elle avait jusqu’alors retenus, et en y introduisant tous les caractères d’une institution économique moderne. Le mezzadro devenait proprement l’associé du propriétaire tout en demeurant soumis à son autorité, en ce qui concerne la direction technique de l’exploitation ; les produits une fois divisés, il disposait de sa part comme il l’entendait, traitant ses affaires lui-même. Un système ingénieux permettait au métayer économe de se rendre en peu de temps co-propriétaire du bétail de la ferme, et d’augmenter ainsi ses bénéfices.

L’initiative des propriétaires romagnols eut un plein succès. Le paysan de Romagne est naturellement intelligent, laborieux, opiniâtre dans son effort. Les mezzadri comprirent tout l’avantage qu’ils pouvaient retirer du nouveau mode d’exploitation et ils secondèrent avec ardeur, chacun dans ses limites, une entreprise qui tendait à relever leur condition et à les enrichir. Les premiers résultats obtenus furent de nature à encourager propriétaires et paysans. Ceux-ci, qui n’avaient encore joui que de la sécurité, commencèrent à connaître le bienfait d’une aisance modeste, mais solide, et ils s’intéressèrent de plus en plus à la production et à l’amélioration de la terre ; ceux-là consacrèrent leurs bénéfices à étendre sur leurs domaines la culture intensive, à mesure que le permettaient les conditions du sol, et à créer de nouvelles métairies.

Tous les terrains, en effet, et toutes les cultures ne se prêtent pas à l’exploitation en mezzadria. En Romagne, les terres basses, qui proviennent d’alluvions récentes, sont cultivées en prairies et en rizières ; elles ne sont point réparties en tenures permanentes, et les propriétaires n’y construisent pas de maisons de ferme. Au commencement de chaque saison, ces terres sont louées, par parcelles, à des ouvriers agricoles, qui reçoivent, pour prix de leur travail, un tiers du produit : on les appelle terziarii et le contrat qu’ils passent avec le propriétaire porte le nom de terzeria. A la différence du mezzadro, le terziario ne réside point sur le fonds, il ne possède pas de bétail, et n’a d’autre droit sur la terre que le droit essentiellement temporaire qui résulte de son contrat. L’exploitation des basses terres de la région de Ravenne en rizières et en prairies fournit un travail abondant, mais irrégulier, aux paysans qui, n’étant pas métayers, s’employaient à la journée, comme ouvriers agricoles, passant d’un domaine à l’autre, et louant leurs services aux propriétaires ou aux mezzadri. Ces ouvriers se groupèrent alors aux environs des terres dont ils avaient obtenu la concession, ou bien allèrent augmenter dans les villes la population des faubourgs. De tout temps, les journaliers ou braccianti avaient été considérés comme d’une condition inférieure à celle des métayers (mezzadri ou contadini) ; ils n’avaient pas de résidence fixe et vivaient au jour le jour, souvent incertains du lendemain. Pourtant les métayers qui les employaient leur faisaient ordinairement bon accueil : en hiver, les chaudes étables des fermes réunissaient à la veillée braccianti et contadini. Les travaux d’amélioration entrepris par les propriétaires et l’introduction des nouvelles cultures eurent pour résultat d’augmenter rapidement en Romagne le nombre des braccianti : des paysans des provinces voisines vinrent bientôt faire concurrence aux paysans indigènes. La construction des chemins de fer et les travaux d’endiguement entrepris par le gouvernement italien contribuèrent encore à les attirer. Dès 1880, les braccianti romagnols formaient une classe nombreuse, compacte et déjà remuante.

L’année 1882 marqua un temps d’arrêt dans le progrès de l’industrie agricole en Romagne. Une baisse considérable s’étant produite sur les grains et sur le riz, beaucoup de propriétaires réduisirent sur leurs domaines la culture intensive et se remirent à faire des fourrages dans des terrains où ils avaient introduit naguère la mezzadria : de nouveaux braccianti accoururent. Cette crise passa ; la construction des lignes ferrées fut achevée ; mais les ouvriers demeurèrent. Ils étaient trop nombreux pour que l’agriculture put les faire vivre tous : les mécontens s’agitèrent. Le gouvernement s’efforça de remédier aux inconvéniens du chômage en entreprenant dans la province de nouveaux travaux, dont la nécessité immédiate ne se faisait pas toujours sentir. Ce dérivatif fut insuffisant. L’agitation persista et s’accrut, entretenue et bientôt organisée par les émissaires du parti syndicaliste. Ceux-ci avaient trouvé de bonne heure en Romagne un terrain propice. Terre classique des insurrections, des complots et des sectes, cette province a vu dans le passé trop de luttes politiques pour ne point favoriser encore la naissance et le développement des luttes sociales d’aujourd’hui. Ses habitans sont restés ce qu’ils étaient au temps où ils supportaient si impatiemment la domination pontificale : énergiques, passionnés, sectaires, toujours prêts à former des ligues et à fomenter des révoltes. Nulle part, en Italie, la propagande collectiviste ne reçut un accueil aussi enthousiaste, nulle part elle ne fit d’adeptes aussi convaincus qu’en Romagne et dans les régions voisines de l’Emilie et du Mantouan. Lorsqu’on vint prêcher, à ces paysans sans terre et souvent sans travail, la socialisation du sol, l’expropriation et l’exploitation collective des grands domaines, ils ne conçurent point une espérance lointaine et confuse, mais une absolue confiance et le désir ardent d’une réalisation immédiate.

La première coopérative qui fut fondée à Ravenne par les braccianti en 1883, et qui devait être légalement reconnue cinq ans plus tard, se proposait pour but « d’assumer à son propre compte la plus grande partie des travaux publics et privés confiés présentement à la spéculation. » La Société devait attendre, pour entrer en activité, d’avoir réuni un capital de 20 000 lire., Elle ne disposait encore que de 6 000 francs, lorsque, au début de 1884, la commune de Ravenne lui confia une première entreprise. Bientôt après (1888), la coopérative des braccianti put prendre en location un terrain communal d’une superficie de 260 hectares, qu’elle réussit à dessécher et à transformer en prairie artificielle. A la fin de 1889, les sociétaires étaient plus de 2 000 ; le capital souscrit était de 50 000 francs ; le capital versé dépassait 46 000, sans compter un fonds de réserve et une caisse de retraites. Tout sociétaire employé dans les entreprises recevait un salaire journalier variant, suivant la qualité du travail, de 1 l. 50 à 3 l. 50 ; de plus, la coopérative divisait entre les travailleurs 40 pour 100 des bénéfices réalisés sur l’entreprise ; le reste allait grossir le fonds social de réserve et de retraites. Les premiers succès de la coopérative de Ravenne furent gros de conséquences ; dans la province, d’autres sociétés se formèrent sur son modèle ; les offres d’entreprise affluèrent ; les banques et les caisses d’épargne ouvrirent un large crédit aux nouvelles organisations. Les particuliers furent contraints de relever les salaires au taux de ceux que distribuaient les coopératives. Peu à peu, celles-ci devinrent maîtresses absolues des tarifs, et se mirent en état d’imposer aux propriétaires fonciers leurs ouvriers, leurs horaires et leurs conditions.

On voit cependant que, durant la première période de leur existence, les organisations de braccianti ne menacèrent directement que les propriétaires ; elles n’étaient point hostiles aux métayers. Bien qu’elles fussent animées du plus ardent esprit collectiviste, elles accueillaient dans leurs rangs des travailleurs d’opinions diverses : les socialistes y coudoyaient les républicains (on sait que dans les populations ouvrières de Romagne, les idées avancées sont les plus répandues, et que les principes cléricaux et monarchistes y comptent peu de partisans). Il y avait bien entre les deux classes des braccianti et des contadini une rivalité latente, résultant de la différence des conditions. Mais les organisateurs syndicalistes, qui devaient plus tard entretenir et développer avec soin ce germe de division, semblent avoir cherché d’abord à l’étouffer, dans l’espoir de gagner plus aisément les métayers à leur propagande. Néanmoins, les hostilités éclatèrent une première fois en 1890, pour une question de tarifs. Les mezzadri de la province de Ravenne ayant refusé d’admettre les prétentions des braccianti engagés comme ouvriers auxiliaires pour le temps des moissons, non seulement ceux-ci se mirent en grève, mais ils s’opposèrent violemment à ce que les mezzadri accomplissent eux-mêmes le travail en s’aidant les uns les autres. C’était le prélude d’un conflit qui, après bien des alternatives d’hostilités et d’apaisement, devait, au printemps de 1910, prendre la forme d’une lutte acharnée, parfois sanglante, et mettre pendant plusieurs mois toute une province en révolution.


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Il était naturel et inévitable que les prétentions des braccianti organisés grandissent avec leur fortune. En peu d’années, les coopératives ouvrières de Romagne avaient accaparé, outre les travaux publics de tout ordre et de toute nature, l’exploitation des domaines communaux et des terres appartenant aux établissemens de bienfaisance (opere pie). Tantôt ils avaient dû la préférence à la faveur manifeste des pouvoirs publics et des administrations locales ; tantôt ils l’avaient conquise, pour ainsi dire, de vive force, en éloignant les concurrens par la menace du boycottage. Qu’il s’agît d’une entreprise de travaux publics ou d’une exploitation agricole, les entrepreneurs étaient obligés de se retirer devant les coopératives, qui posaient la question en ces termes : « Ou les travaux nous seront adjugés, ou l’adjudicataire qui les obtiendra ne trouvera pas un ouvrier. » Lorsqu’ils se furent ainsi rendus maîtres du marché, et qu’ils eurent monopolisé à leur profit les entreprises publiques, les braccianti songèrent à mettre la main sur l’exploitation agricole privée. Se substituer aux propriétaires, en les contraignant à passer avec les coopératives des contrats de location collective, tel était le but qu’ils voulaient atteindre ; mais ils procédèrent avec méthode et ne découvrirent leur dessein que progressivement. L’unique objet de leurs revendications fut d’abord une nouvelle répartition du travail dans l’agriculture. Le sol de la Romagne, disaient les chefs des syndicats, était assez riche pour faire vivre tous ses habitans : il suffisait de distribuer le travail pour distribuer la richesse. Or l’agriculture, en se transformant, avait créé dans son propre domaine et autour d’elle une énorme quantité de travail. La classe des mezzadri ne devait, ni ne pouvait l’accaparer tout entier à elle seule. L’exploitation, par l’effet des nouvelles méthodes, réclamait une main-d’œuvre de plus en plus nombreuse ; l’usage fréquent des machines devait introduire sur le fonds des ouvriers spécialisés ; le transport des produits destinés à la vente appelait encore le concours de travailleurs étrangers au domaine. L’agriculture avait pris le caractère et les allures d’une industrie : les opérations s’y succédaient désormais régulières, précises et rapides ; une division du travail s’imposait. L’activité du métayer-cultivateur devait s’arrêter où s’arrêtait la culture proprement dite et où commençait l’industrie ; tous les travaux d’ordre industriel revenaient de droit à la classe des braccianti.

On essaya d’abord de gagner les métayers à ces vues, en les amenant à faire cause commune avec les braccianti contre les propriétaires. Les artisans de la propagande syndicaliste firent entendre au mezzadro qu’il n’était, en somme, qu’un ouvrier comme un autre ; la transformation de l’agriculture avait augmenté son labeur, plus encore que ses bénéfices ; il était exploité par le propriétaire, et son isolement lui rendait toute résistance impossible. Les métayers n’avaient qu’un moyen de faire valoir leurs droits et d’améliorer leur condition : c’était de se mêler aux ouvriers journaliers, d’entrer dans les ligues, de se faire inscrire aux Chambres du Travail. Le mezzadro montra quelque répugnance à suivre ces conseils : vivant isolé avec sa famille dans, sa maison de ferme, habitué à considérer un peu comme lui appartenant le morceau de terre qu’il cultivait, il voulait avant tout rester maître chez lui. L’organisation, la coopération, la solidarité ne lui disaient rien qui vaille. Le jour où les travaux de l’exploitation avaient dépassé ses forces et celles de sa famille, plutôt que de recourir aux braccianti syndiqués, il avait pris à son service quelque valet, qui restait attaché à la métairie et recevait un salaire en nature (garzone, obbligato) ; ou bien, au moment des gros ouvrages, il avait fait appel aux métayers voisins, quitte à leur rendre ensuite l’aide qu’il en avait reçue. Le mezzadro marquait ainsi très nettement le souci de ne point sortir de sa classe. Dans les régions où les braccianti étaient en petit nombre, les métayers gardèrent aisément leur indépendance ; s’ils s’organisèrent, ce fut, comme à Imola, en associations autonomes (leghe autonome), et bien moins pour résister aux propriétaires que pour s’opposer aux prétentions des syndicats. Mais, dans les communes où les braccianti avaient pour eux le nombre et la force, les mezzadri finirent par céder : c’est ainsi qu’à Ravenne beaucoup d’entre eux se laissèrent inscrire à la Chambre du Travail. Sans perdre de temps, les braccianti leur promirent de les aider à obtenir des propriétaires un contrat plus avantageux, pourvu que, de leur côté, les métayers prissent l’engagement de ne plus travailler les uns chez les autres aux époques de la fenaison, de la moisson et du battage du grain. Ainsi fut aboli dans la commune de Ravenne l’antique usage de l’échange des aides (scambio delle opere) : les métayers acceptèrent l’obligation de recourir aux ouvriers syndiqués pour tous les travaux extraordinaires et pour « toute transformation de produits ayant un caractère industriel (1907). » Et ce fut, sur ce nouveau terrain, la première victoire des braccianti.

Mais ils prétendirent bientôt après tirer de l’alliance un avantage plus décisif. Il arrive qu’un mezzadro ne dispose pas de la main-d’œuvre ou des moyens suffisans pour exploiter entièrement les huit ou dix hectares dont se compose sa tenure. Les braccianti demandèrent que, dans chaque tenure, les terres en excédent (terre in più) fussent cédées à leurs coopératives, qui les cultiveraient à terzeria. Ainsi plusieurs milliers d’hectares, qui faisaient partie intégrante de divers domaines privés, étaient attribués en bloc à une société d’ouvriers agricoles, pour être exploités collectivement : c’était un premier pas vers l’expropriation. Sur ce point encore, les métayers cédèrent, obéissant aux injonctions menaçantes de la Fédération Provinciale des braccianti.

Ils devaient se montrer moins dociles à une autre prétention de leurs terribles alliés : celle de constituer en monopole, au profit des syndicats, l’exercice des machines agricoles. Depuis quelques années, les métayers employaient sur leurs terres des machines qu’ils avaient achetées en commun, pour échapper aux doubles exigences des industriels qui les leur louaient et des ouvriers chargés de les manœuvrer : les propriétaires, loin de s’opposer à cette initiative, l’avaient souvent encouragée. Lors du compromis de 1907, les braccianti, contens d’avoir obtenu l’abolition du scambio delle opere, reconnurent aux mezzadri le droit de se servir de leurs propres machines, se réservant seulement le privilège de les mettre en œuvre. L’année suivante, ils contestaient âprement ce même droit, sous prétexte que le travail des machines avait un caractère industriel. Les métayers répliquèrent qu’aux termes du contrat de mezzadria, ce n’était pas des gerbes, mais du grain qu’ils devaient livrer au propriétaire. Les braccianti firent intervenir successivement la Fédération Nationale des Travailleurs de la terre (novembre 1909) et la Confédération Générale du Travail (février 1910) : toutes deux, bien entendu, leur donnèrent raison. Les métayers pourtant refusaient de se soumettre. Alors la Confédération Générale du Travail ordonna de boycotter immédiatement tous ceux qui ne se conformeraient pas à sa décision. C’était la rupture violente entre mezzadri et braccianti. Le 17 avril 1910, la Chambre du Travail de Ravenne expulsa les métayers rebelles ; ceux-ci constituèrent aussitôt une Chambre nouvelle, et, dans toute la province, la lutte à outrance fut déclarée.

Elle se traduisit par des boycottages impitoyables et des bagarres sanglantes. L’acharnement était égal des deux côtés Dans les villes, dans les bourgs, le parti le plus fort exerçait sur l’autre une véritable tyrannie. Les boycottés se voyaient privés, non seulement de travail, mais de vivres : devant eux les boutiques se fermaient, et le boulanger refusait de cuire leur pain. Les victimes exaspérées se vengeaient par des actes ; de violence. Des coups de bâton, des coups de couteau furent échangés, un peu partout. A Ravenne, à Voltana, à Dozza, il y eut de vraies batailles, avec morts et blessés. Le gouvernement dut envoyer et maintenir pendant plusieurs mois en Romagne, outre des forces de police considérables, un corps d’occupation de quinze mille hommes. Il parvint, non sans peine, à réprimer dans son ensemble le mouvement révolutionnaire, mais ne réussit point à empêcher que les pires violences ne fussent exercées isolément contre la propriété et contre les personnes.

Le conflit ne mit pas seulement aux prises les deux classes rivales des métayers et des journaliers. Dès le début des hostilités, on vit toute la population de Romagne se diviser en deux camps : les ouvriers des villes prirent parti presque tous pour les braccianti ; les petits bourgeois, les commerçans, les artisans de certains métiers bien rétribués, par exemple les ébénistes, firent cause commune avec les mezzadri. Cette division s’explique en partie par des raisons politiques. Les bourgeois de Romagne, républicains selon la formule de Mazzini, sont anticollectivistes, et s’opposent de toutes leurs forces aux progrès du parti socialiste ouvrier : ils devaient donc soutenir les métayers dans leur résistance contre les braccianti syndiqués. De fait, les métayers se réclamèrent aussitôt du parti républicain, et intitulèrent la Chambre fondée lors de la rupture : Chambre républicaine du Travail. Mais il n’est pas difficile de retrouver, sous la rivalité politique, l’antagonisme social, plus réel et plus profond. La lutte de partis, en Romagne, dissimulait à peine la lutte de classes : il avait suffi d’une occasion pour que son véritable caractère apparût. Au moment où les mezzadri, las des exigences croissantes de leurs alliés, se séparaient d’eux et se déclaraient prêts à leur résister, les bourgeois républicains, à Ravenne, chassaient les socialistes du Conseil municipal : les uns et les autres obéissaient au même mouvement d’impatience et de révolte contre la tyrannie syndicaliste. Devant la commune menace, bourgeois et métayers redevenaient solidaires. Les uns se rappelaient leur origine : la nouvelle bourgeoisie de Romagne est issue presque tout entière de la classe des mezzadri : entrepreneurs, agens d’affaires, ingénieurs, avocats, sont fils ou petits-fils de métayers que l’agriculture a rapidement enrichis. Les autres sentaient se réveiller en eux l’instinct individualiste, l’amour-propre qui les détourne de se confondre avec les simples ouvriers, l’ambition raisonnable de s’élever à leur tour, par le travail et par l’épargne, à une condition supérieure. Dans l’espace de peu d’années, ils avaient vu l’organisation syndicaliste accaparer les entreprises, monopoliser le travail, entraver la liberté des marchés, étendre même son influence aux affaires publiques : elle leur apparaissait désormais comme la plus dangereuse et la plus insupportable des tyrannies. Et c’est précisément contre elle que se révoltaient ensemble les bourgeois et les paysans. Le conflit économique qui avait éclaté entre mezzadri et braccianti devenait l’occasion d’une bataille générale entre jaunes et rouges, c’est-à-dire entre républicains et socialistes. Ainsi s’explique, dans cette lutte, la violence étrange de quelques épisodes. Dans la petite ville d’Imola, où la Chambre du Travail socialiste était souveraine, les artisans de tous les métiers s’étaient unis aux ouvriers agricoles pour faire la guerre aux métayers. Ceux-ci boycottèrent la ville et mirent le marché en quarantaine. Pendant deux jours, on se battit dans les rues ; les socialistes élevaient des barricades. La victoire resta aux métayers : ils voulurent la marquer avec éclat. Le maire d’Imola, un socialiste, dut s’excuser en bonne forme devant leurs représentans, pour avoir laissé des factieux troubler l’ordre public et dépaver les rues ; et il ne fallut rien moins que l’intervention de l’autorité gouvernementale, pour empêcher que trois mille mezzadri, armés de rondins et de fourches, n’entrassent dans la ville en cortège avec les machines agricoles qui symbolisaient leur triomphe. Aux environs de Ravenne, durant toute la période des moissons, les patrouilles de bersagliers qui battaient la campagne eurent fort à faire pour empêcher de se rencontrer, ou pour séparer, lorsqu’ils arrivaient trop tard, les travailleuses socialistes et les travailleuses républicaines. Invariablement montées sur leurs bicyclettes, elles s’avançaient en groupes serrés, puis sur un ordre donné, faisaient volte-face ou changeaient brusquement de route pour tromper la surveillance des soldats. Les luttes nocturnes autour des machines méritent encore d’être signalées. Pendant tout le mois d’août, il ne s’est guère passé de nuit, que les braccianti de Ravenne ne fissent sortir clandestinement des remises quelques-unes de leurs batteuses, pour les amener sur un domaine cultivé à mezzadria. A l’approche des machines, les sentinelles postées par les métayers donnaient l’alarme. Les conducteurs poussaient leurs attelages de bœufs ; à peine introduites, les batteuses étaient déjà en action : et la police, impuissante devant le fait accompli, se retirait après avoir dressé procès-verbal. Dans les domaines où ils n’avaient pas pu faire entrer leurs propres machines, les braccianti, plutôt que d’employer celles des propriétaires ou des métayers, aimèrent mieux battre le grain avec des fléaux : les journaux socialistes qualifièrent leur entêtement d’héroïsme.

On ne peut pas encore prévoir quels seront les résultats de cette lutte opiniâtre, ni quels avantages en retireront les divers partis. Mais les plus avisés parmi les socialistes italiens ont généralement considéré comme une erreur de tactique, de la part des organisations ouvrières, le fait d’avoir provoqué par des exigences trop fréquentes le mécontentement et l’hostilité des métayers. Faute d’avoir su attendre, on perdait ainsi tout le bénéfice d’une propagande de plusieurs années. Les mezzadri commençaient à faire cause commune avec les ouvriers agricoles ; déjà ils avaient accepté leur appui pour lutter contre les propriétaires : en rompant violemment avec eux, les ouvriers avaient rendu aux propriétaires un service signalé. En réalité, si les métayers de Romagne avaient répondu aux avances des organisations ouvrières et s’étaient même soumis quelque temps à leur direction, il y avait eu, de leur part, bien moins d’entraînement que de calcul. Tant que cette alliance leur avait procuré des avantages, ils y étaient restés fidèles : le jour où elle s’était révélée contraire à leurs intérêts, ils n’avaient pas hésité longtemps à la rompre. Il avait suffi qu’une question déterminée fît apparaître nettement l’antagonisme entre les deux classes, pour que celle des métayers retournât à ses traditions et redevînt l’alliée des propriétaires contre la classe des braccianti.

Aussi les socialistes intransigeans sont-ils plus que jamais décidés à poursuivre, d’accord avec les mezzadri ou contre eux, la réforme progressive et finalement l’abolition de la mezzadria. Les troubles de Romagne n’ont fait que les confirmer dans le sentiment que cette forme d’exploitation reste encore aujourd’hui le plus grand obstacle à l’établissement du socialisme agraire en Italie.

Il m’a paru intéressant de recueillir sur place, au moment même de la crise, les opinions des différons intéressés sur la question du métayage, de ses inconvéniens, de ses avantages et de son avenir. Partisans et adversaires de la mezzadria sont également convaincus, je dirais presque également passionnés : les uns et les autres sont tout près de croire qu’au progrès ou au déclin de cette institution traditionnelle sont liés les plus graves intérêts agricoles, économiques et même sociaux de l’Italie contemporaine. L’ardeur de ces convictions suffirait à prouver l’importance du problème ; elle permet aussi de prévoir que la solution n’en est pas encore prochaine et qu’elle n’ira point sans difficulté.

L’opinion la plus catégorique est assurément celle des ouvriers organisés. Le secrétaire de la Fédération des braccianti, chef énergique et incontesté d’une armée de 25 000 travailleurs, estime que le métayage doit désormais céder la place à une forme d’exploitation supérieure et plus équitable : la location collective (affittanza collettiva). Le partage des fruits par moitié entre celui qui possède la terre et celui qui la cultive a pu correspondre autrefois à une juste évaluation des apports respectifs : il n’en est plus de même aujourd’hui. Autrefois, le propriétaire apportait à l’association, outre son capital, son intelligence, son expérience technique ou celle de ses agens, ses relations sur les marchés ; le paysan ne fournissait que son travail, matériel et machinal. Aujourd’hui, les conditions sont bien différentes. Le paysan est devenu capable d’appliquer à l’exploitation de la terre, non seulement l’effort de ses bras, mais encore celui de son intelligence. A qui doit-il ce progrès ? Ce n’est pas aux propriétaires, mais à la collectivité, qui, en instituant pour lui des chaires ambulantes d’agriculture, lui a permis d’apprendre son métier. Tandis que le métayer s’est mis en état de prendre une part de plus en plus efficace à la direction de l’exploitation, le propriétaire, par une conséquence fatale, tend à s’en occuper moins exclusivement : l’industrie attire son intelligence et ses capitaux ; ce qui l’intéresse désormais, c’est moins la production elle-même que la transformation industrielle des produits ; il fonde, il administre des sucreries et des fabriques de fécule. Maintenir la forme » du métayage, ce serait immobiliser dans l’exploitation agricole deux intelligences, dont l’une resterait inemployée et improductive. Le paysan lui-même en est venu progressivement à considérer la terre comme un simple capital ; il doit en payer l’intérêt au propriétaire ; il admet encore que les frais d’entretien et de conservation demeurent à sa charge : mais là se bornent ses justes obligations. Il faut donc remplacer la mezzadria par un nouveau contrat, qui reconnaisse l’inégalité des apports et la prenne pour base d’une répartition plus équitable des bénéfices. On obtiendra ce résultat, d’abord en modifiant la forme de la participation dans un sens plus favorable au travailleur et moins avantageux au propriétaire ; puis en renonçant définitivement au principe même de la participation, qu’on n’a pu appliquer aux conditions nouvelles de l’agriculture que par une série d’adaptations artificielles et caduques. Au métayage succédera la location. Elle sera d’abord individuelle ; mais le paysan isolé ne pourra pas lutter bien longtemps contre la concurrence des coopératives, qui non seulement chercheront à accaparer la terre, mais encore la travailleront mieux et lui feront produire davantage. Ainsi la location individuelle disparaîtra à son tour devant la location collective. Les socialistes ne disent point si, selon leurs vues, la location collective doit équivaloir à l’expropriation, ou tout au moins y conduire.

Il est moins facile de démêler, à travers les revendications des métayers, une intention nette et un plan d’action défini. Si jaloux qu’ils soient de leur situation privilégiée, si attachés qu’ils restent à certaines traditions de leur classe, les mezzadri romagnols ont déjà subi l’influence de leurs alliés d’occasion. En vertu des principes républicains dont ils se réclament, ils repoussent le collectivisme et maintiennent sur leur programme la propriété individuelle. Dans la pratique, tout métayer qui réalise des bénéfices, — et c’est le cas de beaucoup d’entre eux, — emploie ses économies à louer (à bail d’argent) ou même à acheter de la terre : ainsi s’expliquent le développement croissant de la petite propriété et l’augmentation rapide du prix de la terre dans les régions les mieux cultivées de l’Italie. Il semble donc qu’ils préfèrent la location au métayage ; d’ailleurs, ils se jugent désormais capables de diriger une exploitation agricole suivant les méthodes les plus modernes, soit pour ce qui est de la production, soit en ce qui concerne l’écoulement des produits. L’expérience des dernières années leur donne raison et montre que, tout en étant bons agriculteurs, ils s’entendent fort bien en affaires. D’autre part, ceux mêmes qui ne parviennent pas à posséder de la terre pour leur propre compte, considèrent de plus en plus comme leur appartenant la tenure qu’ils cultivent et tendent à devenir effectivement les associés du propriétaire : ce qu’ils cherchent surtout à obtenir, c’est une participation plus importante à la direction du fonds. Ainsi les uns et les autres restent attachés à la forme du contrat individuel. La perspective d’une exploitation collective du sol, où les traditions, les goûts, les intérêts particuliers de chacun seraient nécessairement sacrifiés à l’intérêt général et anonyme de la classe, n’a rien qui doive les tenter. Mais les métayers n’en ont pas moins reconnu à la coopération certains avantages : déjà ils ont formé entre eux des associations et des ligues (fratellanze, leghe), soit pour acheter en commun des machines agricoles, soit pour défendre ensemble leurs intérêts déjà même quelques-unes de ces ligues, suivant l’exemple des coopératives socialistes, ont pris des terres en location pour les exploiter collectivement. Les métayers, eux aussi, semblent persuadés que la mezzadria, dans sa forme actuelle, ne répond plus aux nouvelles conditions de l’agriculture, quelle est devenue trop avantageuse pour les propriétaires, trop onéreuse pour les métayers. On ne voit pas clairement si la réforme qu’ils envisagent respecterait le principe du contrat individuel ou si elle aboutirait, comme celle que préconisent les socialistes, à une exploitation directe de la terre par des coopératives de travail.

La crise récente a eu pour premier résultat de rapprocher les mezzadri des propriétaires. Mais ceux-ci ne se font illusion, ni sur la durée probable de ce nouvel accord, ni, en général, sur la difficulté de leur position. Depuis trente ans, ils se sont imposé de lourds sacrifices pour améliorer leurs terres et pour y appliquer les méthodes de culture les plus perfectionnées, sans abandonner l’ancien mode d’exploitation. Beaucoup d’entre eux, en maintenant la mezzadria sur leurs domaines, ont obéi à des raisons d’ordre social, plutôt qu’à des raisons d’intérêt. Les populations paysannes qu’ils ont ainsi préservées de l’émigration et de la misère, que souvent même ils ont enrichies, ne leur en savent plus aucun gré. L’opinion qui se manifeste dans les réunions publiques et par les journaux ne fait nulle différence entre les propriétaires de Romagne et ceux de telle région d’Italie, qui, plutôt que de risquer quelques capitaux, laissent en friches ou en pâturages malsains des milliers d’hectares. La rapide augmentation du bien-être dans les campagnes romagnoles n’a pas eu d’autre effet que d’inspirer à ceux qui en profitent des espérances et des prétentions démesurées, et de faire naître d’ardentes convoitises chez ceux qui en sont encore privés. Les propriétaires se trouvent pris entre leurs métayers, qui, à chaque renouvellement du contrat, exigent d’eux quelque concession, et les ouvriers journaliers, dont l’emploi est devenu indispensable, et qui, forts de leur organisation, imposent leurs conditions, leurs horaires et leurs tarifs. Il est difficile d’imaginer jusqu’à quel point les syndicats tyrannisent les propriétaires fonciers. Telle culture, qui serait avantageuse, est bannie de toute une région, parce qu’elle exigerait un trop petit nombre d’ouvriers auxiliaires ; l’usage de certaines machines agricoles est prohibé, celui des autres n’est permis qu’aux conditions que les syndicats ont arrêtées. Le propriétaire est contraint de demander les journaliers dont il a besoin à la Chambre du Travail : celle-ci lui impose les ouvriers de son choix, et si les travaux durent plusieurs jours, elle a soin de lui envoyer chaque jour des ouvriers différens. Un propriétaire n’a même pas le droit de faire transporter par ses métayers, sur ses charrettes, avec ses chevaux ou ses bœufs, la chaux et les briques nécessaires à la réparation de ses maisons de ferme : il y a un syndicat des carrettieri, auquel ce travail doit être réservé. Les ouvriers organisés sont toujours prêts à soutenir leurs prétentions par la violence. Refuse-t-on leurs services, en raison du salaire trop élevé qu’ils réclament ? ils envahissent le fonds, fauchent l’herbe des prairies ou mettent le blé en gerbes, et ne consentent à se retirer qu’après avoir obtenu pour leur travail le prix qu’ils ont fixé. Ce procédé est connu sous le nom de cyclone : en 1909, son application entraîna des désordres si lamentables que la Chambre du Travail de Ravenne le condamna. Mais les ouvriers ne manquent point d’y recourir à l’occasion.

Exploités par les braccianti, exploités par les mezzadri, les propriétaires ont senti le besoin de se défendre et, pour se mieux défendre, de s’unir. La nécessité les a conduits d’abord à adopter, dans une même province ou dans une même commune, un contrat de métayage uniforme, et un tarif unique pour les travaux extraordinaires payés à la journée : ce fut l’œuvre des comices agricoles (comizi agrari), dont le gouvernement reconnut l’autorité et sanctionna les décisions. Mais les propriétaires sont allés plus loin : ils se sont eux-mêmes organisés, reconnaissant, un peu tard, les avantages du système que leurs adversaires employaient contre eux avec tant de succès. Les premiers essais d’organisation entre propriétaires fonciers en Italie remontent aux années 1900-1901 : ils ne furent pas heureux. Dans beaucoup de régions, les promoteurs de l’association se heurtèrent, soit à l’esprit particulariste et routinier si répandu dans la classe à laquelle ils s’adressaient, soit au manque de solidarité et à la méfiance des petits propriétaires vis-à-vis des grands, soit enfin à la répugnance que les moins fortunés ou les moins avisés montraient à consentir un sacrifice jugé trop lourd ou inopportun. Il ne fallut rien moins, pour vaincre les hésitations et les résistances, que la grande grève agricole qui éclata au printemps de 1908 dans la région de Parme, et pendant quelque temps menaça de s’étendre à d’autres provinces de l’Italie. A l’instigation de quelques meneurs syndicalistes, les paysans du Parmesan avaient brusquement cessé tout travail : les récoltes prochaines étaient perdues ; dans les étables, le bétail languissait, affamé. Les paysans des provinces voisines s’étaient solidarisés plus ou moins spontanément avec les grévistes ; le gouvernement persistait à considérer la grève comme le résultat normal d’une crise économique, et refusait d’intervenir. On vit alors se produire un fait inouï : les jeunes gens de l’aristocratie et de la bourgeoisie, des étudians, des avocats, des ingénieurs accoururent de Parme et des villes voisines et se mirent à la disposition des propriétaires : grâce à l’action disciplinée et énergique de ces volontaires, les étables furent évacuées, le bétail conduit en lieu sûr ; les métayers et les paysans qui avaient participé au mouvement se laissèrent expulser sans résistance. Les propriétaires subirent des pertes énormes, mais ils eurent le dernier mot.

Cette victoire, qui eut un grand retentissement dans toute l’Italie, fut pour les associations de propriétaires le signal de la résurrection. Elles se constituèrent sur de nouvelles bases et s’unirent entre elles par un lien analogue à celui qui établit entre les Chambres du Travail une fédération. Les propriétaires et les fermiers-généraux (affittuari) se groupent, tantôt par commune, tantôt par province. Chacun paye, pour les terres qu’il possède en propriété ou en location, une contribution proportionnée à leur étendue et à leur qualité ; il y a deux tarifs, dont l’un s’applique aux terrains bonifiés, l’autre aux terrains de culture extensive. En cas de grève ou de conflit, tous les sociétaires sont tenus de se conformer aux directions données par le conseil de l’Association. De plus, les unions de propriétaires se sont substituées aux comices agricoles, en tout ce qui concerne le renouvellement et la modification des contrats de métayage, la discussion des tarifs avec les Chambres du Travail : ainsi les besoins de leur commune défense ont amené les propriétaires fonciers à réaliser eux-mêmes, dans une certaine mesure, cette unification que les lois n’avaient jamais pu imposer. Chaque Associazione Agraria, — c’est le nom des unions de propriétaires, — se dirige et s’administre d’une manière indépendante et autonome : mais toutes les Agrarie d’Italie sont réunies en une fédération interprovinciale, chargée d’assurer l’unité de direction politique et d’entretenir les relations avec le gouvernement et le Parlement. Ce sont les délégués de cette Fédération qui, à la suite des récens conflits, ont provoqué l’enquête parlementaire sur les conditions de la Romagne.

En 1908, les propriétaires, ont complété cette organisation par l’institution d’une « Société d’assurance mutuelle contre les dommages résultant des grèves agricoles. » La Mutua Scioperi, qui a son siège à Bologne, n’assure que les propriétaires ou les fermiers-généraux qui font partie d’une Agraria. La police d’assurance est établie sur la base d’une déclaration concernant le revenu de la terre, la valeur du bétail et du matériel agricole. En cas de dommage, l’assuré n’a droit à la prime que s’il a suivi exactement les directions de l’Agraria dont il fait partie. Les garanties de solidarité et de discipline que ce système d’assurance procure à l’organisation n’ont pas encore paru suffisantes aux propriétaires, qui en ont imaginé une autre. A Parme, lors de la grève, un sociétaire avait jugé prudent de faire souscrire à chaque membre de l’Association une lettre de change en blanc (cambiale in bianco) pour une somme proportionnée à l’importance de ses biens fonciers : si le souscripteur manquait à ses engagemens vis-à-vis du Comité de résistance, le montant de sa lettre devenait immédiatement exigible. Ce procédé énergique donna les meilleurs résultats, et la plupart des Agrarie ont adopté l’usage de la cambiale in bianco, comme mesure de garantie et de sanction dans les périodes de conflit aigu et de résistance organisée. Lors des derniers troubles de Romagne, tous les propriétaires de Ravenne se sont engagés par écrit à ne pas renouveler les contrats de métayage ou de location, à ne mettre dans leurs terres ni semences, ni engrais, et à différer tous les travaux jusqu’à ce qu’un accord fût intervenu entre l’Association et les diverses catégories de travailleurs agricoles ; en même temps, chacun deux contractait pour trois ans une assurance à la Mutua Scioperi, et souscrivait enfin, comme gage de toutes ses obligations, une lettre de change en blanc pour une somme égale au cinquième de la valeur des produits dénoncés à l’assurance. En fait, les associations de propriétaires ont montré, durant la dernière crise, une cohésion, une discipline, une énergie dignes d’inspirer le respect et l’envie aux organisations ouvrières elles-mêmes. Si les propriétaires ont dû recourir à de pareils moyens, ce n’est pas seulement en raison des attaques de plus en plus violentes auxquelles ils se voyaient exposés, c’est aussi parce qu’ils ont reconnu parfaitement insuffisante la protection que leur offraient la loi et l’autorité chargée de l’appliquer. Faute d’avoir voulu reconnaître la véritable nature des conflits agraires, le gouvernement italien s’est trouvé impuissant à les régler, et à 0n arrêter le développement. L’office du travail du ministère de l’Agriculture signalait pour l’année 1909, sur un total de 1 092 grèves, 140 grèves agricoles, dont le plus grand nombre avaient éclaté dans les deux ou trois mêmes provinces, les plus riches et les mieux cultivées du royaume ; et M. Luzzatti constatait à regret, dans son discours du 4 juin 1910, qu’aucun pays d’Europe ne souffrait autant que l’Italie de la maladie des grèves rurales. On sait quelles furent successivement les deux attitudes qu’adopta le gouvernement italien vis-à-vis des organisations et des agitations syndicalistes. Il y eut une première période de répression vigoureuse : intervention constante de l’autorité dans les conflits, dissolution des ligues et des Chambres du Travail, poursuites judiciaires, tribunaux exceptionnels, le ministère Pelloux ne recula devant aucun moyen. Ce régime sévère eut pour résultat de gagner aux organisations persécutées les sympathies de la bourgeoisie démocrate et libérale. Le cabinet Zanardelli-Giolitti, qui s’appuyait sur l’extrême gauche, inaugura en 1900 une politique plus indulgente : on laissa les syndicats se développer librement ; le parti socialiste se livra dans tout le pays à une propagande fiévreuse, dont on put reconnaître les fruits dans la grève générale de septembre 1904 et dans la grève des chemins de fer de 1905. Le gouvernement résolut alors de canaliser le mouvement qu’il ne pouvait plus réprimer sans courir de gros risques politiques : et ce fut le régime des alliances, des faveurs et des privilèges. Les organisations ouvrières de Romagne en profitèrent largement ; elles firent attribuer à leurs coopératives, outre des subventions en argent, la concession de travaux importans : le gouvernement consentait à tout, pour avoir la paix. Il eût pu exiger que les travaux adjugés aux coopératives fussent exécutés durant les périodes de chômage, et dans les saisons où l’agriculture ne réclame pas d’ouvriers. La tactique des syndicats, que l’autorité administrative ne se souciait point de contrarier, consistait au contraire à faire coïncider les travaux de l’État avec les grands travaux agricoles, afin de provoquer un renchérissement de la main-d’œuvre et de soumettre plus aisément les propriétaires fonciers aux exigences des Chambres du Travail. La tolérance, — pour ne pas dire la faveur, — dont jouissaient les organisations ouvrières allait si loin que, dans certaines provinces, on a vu les fonctionnaires de l’administration et de la police servir d’intermédiaire entre les syndicats et les travailleurs indépendans, aviser officieusement ces derniers des mesures de boycottage qu’on avait décidé de prendre contre eux, et les conjurer de se mettre en sûreté en entrant dans la ligue qui les menaçait. C’est grâce à de telles complaisances que les Chambres du Travail ont pu devenir des institutions quasi officielles. Les ouvriers, les paysans s’adressent à elles, non seulement, pour trouver un emploi, mais pour demander des renseignemens et des conseils ; en Romagne, où la pratique religieuse est généralement abandonnée, il arrive qu’on ait recours à la Chambre du Travail pour sanctionner les unions conjugales et pour les rompre. Les autorités locales ont pensé agir dans l’intérêt de la paix et de l’ordre en laissant libre cours à une influence qui s’imposait avec tant de force, et en amortissant les résistances qu’elle rencontrait. Le jour où la tyrannie des syndicats est devenue insupportable, ces mêmes autorités se sont trouvées fort empêchées de la combattre. Au cours de la dernière crise, on laissait tranquillement les ouvriers s’introduire, avec leurs machines, dans des domaines privés, malgré l’opposition formelle des propriétaires, pour peu que les métayers n’y lissent pas de résistance : une circulaire ministérielle assimilait les envahisseurs à des sous-locataires, qu’un locataire aurait introduits dans une maison sans autorisation, et contre lesquels le propriétaire n’avait pas le droit de requérir la police ! Lorsque l’opportunisme ou l’embarras des autorités se traduit par l’emploi de tels subterfuges, on ne s’étonne plus de voir les particuliers protester contre une neutralité qui dégénère en faiblesse, et pourvoir eux-mêmes à la défense de leurs droits menacés.

Depuis longtemps, le gouvernement italien recherche les moyens les plus propres à prévenir les troubles agraires dans les provinces où la fertilité du sol, la densité de la population et la force de l’organisation ouvrière les rendent plus fréquens et plus redoutables. Jusqu’à présent, la plupart des remèdes proposés sont restés inefficaces. L’émigration lointaine à laquelle se résout naturellement, faute d’autre ressource, le montagnard de la Sabine ou des Abruzzes, répugne au paysan romagnol, qui sait le sol de sa province assez riche pour le nourrir. L’émigration temporaire, qui déverserait chaque année dans les régions voisines les paysans sans terre et sans travail d’une province fertile, mais trop peuplée, est devenue impraticable, à cause de l’extrême diversité des salaires : si les braccianti de Romagne allaient chercher du travail dans une autre région de l’Italie, ils y apporteraient nécessairement leurs exigences ordinaires, et troubleraient ainsi l’équilibre local du marché. Pour une raison analogue, les industries qu’on avait tenté d’introduire en Romagne n’ont pas pu s’y maintenir, tant les ouvriers recrutés sur place se montraient exigeans pour les salaires, et tant ils étaient prompts à soutenir leurs prétentions par la grève.

Deux systèmes restent en présence, l’un révolutionnaire, l’autre traditionnel. Les socialistes assurent que la question agraire ne peut être résolue que par l’expropriation, et, en attendant, les plus modérés demandent qu’une loi « permette et règle la concession des domaines publics aux coopératives de travail, » afin d’imposer ensuite aux détenteurs de domaines privés le contrat de location collective. Les partisans de la tradition soutiennent au contraire que le métayage, dûment transformé, continue d’associer le capital et le travail selon la formule la plus équitable. Non seulement ils estiment que la mezzadria peut encore aujourd’hui contribuer grandement au progrès agricole et économique de l’Italie ; mais ils voient dans le développement de ce mode d’exploitation le meilleur moyen de prévenir les conflits agraires cl d’assurer des rapports pacifiques entre ceux qui possèdent la terre et ceux qui la cultivent. Un économiste italien très libéral, M. Gennari, concluait récemment en ces termes une étude consacrée à l’organisation des classes agricoles dans la région de Ferrare : « A mon avis, la solution de la crise qui trouble notre pays est tout entière dans cette formule : préparer les conditions les plus favorables au développement du métayage. »


MAURICE PERNOT.