Le Soldat inconnu : Une lettre de M. Binet-Valmer

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Binet-Valmer
Le Soldat inconnu : Une lettre de M. Binet-Valmer

L’Action française, 4 novembre 1920, p. 1–2


Lettre ouverte à Pierre Héricourt,
membre du Comité directeur de la
Ligue des Chefs de Section.


Mon ami, vous m’avez fait l’honneur de m’écrire dans un journal que j’aime. Si je n’avais point pour l’Action française une tendresse que beaucoup de nos camarades trouvent dangereuse, je vous reprocherais d’avoir employé la presse, quand il vous était si facile de me faire connaître votre opinion, à l’heure opportune, soit par téléphone, soit de vive voix, dans mon bureau, au siège de la Ligue. Vous savez que pour vous, comme pour tous les membres du Comité directeur de la L.C.S.S.C., j’y suis en permanence, bien que j’y sois très rarement pour les importuns.

Camarade Héricourt, vous m’accusez d’imprudence, je vous accuse d’indifférence. C’est beaucoup plus grave. Les imprudents se trompent quelquefois, mais ils agissent. Les indifférents grognent toujours, ils sont ennuyeux.

Vous n’êtes pas ennuyeux parce que vous avez cette admirable jeunesse, cette sincérité, ce beau courage qui me forcent de vous aimer, enfant terrible.

Donc, selon vous, je me suis trompé en obtenant par ma vigueur, que d’autres nomment violence, en obtenant que le 11 novembre l’Arc de Triomphe ne soit pas désaffecté.

Je me moque du Panthéon, si j’ose ainsi parler. Il s’agit de cette porte de lumière où rugit la Marseillaise de Rude. Le 11 novembre, cette porte nous appartient, et appartient pour toujours aux ombres de ceux qui sont morts à l’ennemi. J’ai affirmé cela, mardi, à la Sorbonne, devant les Pères et les Mères de nos frères d’armes tombés au champ d’honneur. Et ceux que nous devons remercier, car c’est leur sang qui nous a donné la victoire, m’ont remercié. Vous m’admonestez, Héricourt. Mon vieux, vous êtes léger.

Le 11 novembre, les ombres, en majorité républicaines — et je n’y puis rien, — vont célébrer leur fête annuelle, les ombres qui se blottiront dans les plis des drapeaux, drapeaux de la grande guerre protégeant les drapeaux vaincus.

Camarade Héricourt, jeune présomptueux, aviez-vous le pouvoir d’empêcher les drapeaux de la victoire d’encadrer le cœur de M. Léon Gambetta ?

Vous n’aviez pas ce pouvoir. Le gouvernement dispose des drapeaux, et tous vos gémissements n’auraient servi de rien. Vous auriez écrit une lettre ouverte à M. le président du Conseil ou à M. le président de la République. Les drapeaux auraient été inclinés sur le cœur de M. Léon Gambetta.

Ah ! vous croyez que je suis uniquement un agréable impulsif, qui agit sans réfléchir, et vous me donnez les verges dès qu’il vous plaît.

Lieutenant Héricourt, vous n’étiez pas à votre poste dans cette bataille, permettez-moi de vous le dire, vous n’étiez pas au siège de notre association, vous avez composé un billet, vous n’avez pas agi. J’ai agi. Le résultat : l’Arc de Triomphe ne sera pas désaffecté, les ombres ne perdront pas la sainte habitude de le franchir, le 11 novembre.

Et maintenant, parce que je vous aime bien, parce que j’ai reçu des centaines de lettres signées par les lecteurs de l’Action française, je vais vous dire ce que nous aurions fait si M. Alexandre Millerand s’était montré indigne de l’absolu dévouement que les combattants lui ont déjà témoigné. Si le cœur, d’ailleurs ardent, de Léon Gambetta avait dû franchir seul l’Arc de Triomphe, il n’aurait pu le franchir.

Je m’explique. J’avais décidé, d’accord avec ceux de mes amis qui sont toujours au poste de combat, Héricourt, d’aller chercher sur nos champs de bataille, oh ! pas bien loin, à cent kilomètres de Paris, ce soldat inconnu dont je suis le seul à fleurir la tombe, quand je reviens d’avoir embrassé les enfants de Tracy-le-Val, village que j’ai adopté.

La nuit, pareil à un voleur, oui, Charles Maurras, un voleur de cadavres, j’aurais été, avec une équipe de légionnaires et de médaillés militaires, prier l’un de nos frères d’armes de bien vouloir combattre encore. Il aurait accepté je suis sans inquiétude.

Aux petites heures du matin, nous aurions déposé le cercueil sous la voûte, et, autour de ce cercueil enveloppé par notre drapeau, nous aurions monté la garde, en compagnie des ombres.

Voulez-vous que je vous dise les noms des sentinelles choisies ? Il y avait parmi elles un général, grand-croix de la légion d’honneur, et il y avait vous, Héricourt, médaillé militaire.

Car vous seriez venu. Vous m’auriez applaudi. C’était une manifestation contre le régime.

Je dis la vérité, nous aurions fait cela, nous étions prêts. Nous avions les camions et le moyen d’entrer dans Paris. Qui donc aurait osé s’attaquer à nous autres, s’attaquer à nos alliées, les ombres des morts ?

Vous auriez été là, Héricourt, parce que vous faites de la politique de parti. Vous n’êtes pas là, à mes côtés, quand je fais uniquement de la politique nationale.

Mon maître Charles Maurras, oui, c’est mon maître, quelles que soient mes préférences pour la République, quelle que soit sa dévotion pour la royauté, mon maître Charles Maurras me permettra de lui dire que le Panthéon est une sépulture qui vaut bien le havresac d’un touriste pillard. Or, j’ai vu, dans nos pèlerinages, le geste furtif d’un misérable que nous n’accompagnions pas et qui essayait de dérober un ossement humain. J’ai vu les ossuaires où les tibias s’entassent, où l’on apporte, à chaque heure, un débris. J’ai entendu nos paysans exprimer leur crainte quand la charrue effleurait le monticule. Ce sont paroles de ministres qui proclament que tous nos morts sont respectés là-haut. Les morts que nous mettrons à l’abri nous en seront reconnaissants. Il y a beaucoup de morts exposés, Monsieur Charles Maurras, sur les champs de bataille dont je suis le familier.

Avant d’écrire ma première lettre à l’Intransigeant, avant de donner mon premier article au Journal, j’ai pris conseil, non seulement de Cassagnac et de Le Provost de Launay, mais du lieutenant Péricard, le héros qui a crié : « Debout les morts ! » Il m’a répondu que le fossé n’était pas consacré, où pourrissait, dans un bois mal nettoyé, l’un de ceux qu’il a fait revivre quelques minutes pour défendre la patrie.

Héricourt, je ne suis pas imprudent, mais je ne crois pas aux discussions stériles des comités solennellement réunis. L’Action française, qui publiera cette réponse parce qu’elle a le respect de la légalité, ne saurait m’en vouloir d’être un chef. J’écoute tous les conseils, mais je n’attends pas, pour agir, qu’une assemblée représentative ait pris les responsabilités que je réclame pour moi seul. Je réclame la responsabilité de cet acte : j’ai empêché que les ombres soient mécontentes, le 11 novembre. L’idée de transférer un mort inconnu au Panthéon ne m’appartient pas, mais l’action directe m’appartient, parce que l’on sait ce dont je suis capable.

Et vous le savez, mon vieil Héricourt, et c’est pour cela que vous m’aimez bien, quoi que vous me donniez la fessée de temps à autre. Puisque nous avons des cœurs qui battent à l’unisson et que tout de même je suis votre chef, je vous donne une consigne : obtenez de Mgr l’archevêque de Paris, du grand rabbin de France et d’un représentant des Églises protestantes, le geste que tous les croyants attendent et qui, sous notre Arc de Triomphe, promettra la récompense des félicités éternelles à celui que nous voulons, nous, peut-être incroyants, honorer, déifier même, le sauveur inconnu en lequel l’âme de la patrie s’est incarnée le jour qu’il est mort.

Binet-Valmer


Votre longue réponse, mon cher ami, laisse tout subsister malheureusement de la réalité devant laquelle vous nous avez : notre camarade, le soldat inconnu, côtoiera le politicien qu’il méprisa pendant toute sa vie guerrière ; le héros silencieux sera du même cortège que le métèque qui ne fit qu’exploiter notre deuil national, le vainqueur servira de couverture et fera passer l’urne dont tout Paris aurait ri, au dire de Gustave Hervé lui-même, qui n’est pas mon ami.

C’est pourquoi je vous accuse d’imprudence. Vous brûliez du désir d’agir. Soit. Mais il fallait alors ne pas admettre que notre 11 novembre nous fût volé par un parti, il fallait veiller à ce que cette fête fût intégralement nationale. Il fallait exiger, comme vous savez si bien le faire parfois, que ce jour appartint tout entier au poilu et que sa dépouille ne fût pas utilisée dans l’apothéose des bavards et des embusqués. Au lieu de cela, vous avez laissé faire et vous vous êtes réveillé trop tard, pour agir imprudemment, en mélangeant la gloire la plus pure au bourrage de crânes le plus net et le plus caractérisé. À cette attitude je préfère mon silence et mon mépris.

Empêcherez-vous, bien que vous ne vouliez pas y songer, que le poilu que vous allez conduire au Panthéon ne se révolte dans sa tombe en voyant à ses côtés, lui, l’auteur de la Victoire, reposer l’immonde écrivain de la Débâcle ?

Et c’est parce que nous étions impuissants à empêcher cesa, comme vous le dites, qu’il était préférable d’éviter, à notre ancien camarade de combat, la souillure, et qu’il était préférable de ne pas agir.

Je ne veux pas discuter votre projet de manifestation autour d’un corps de soldat. Je n’ai peut-être pas la même conception que vous du respect que l’on doit à ceux qui reposent encore là-haut, et ce n’est pas parce que « c’aurait été une manifestation contre le régime » que vous m’auriez trouvé à vos côtés. Notre point de vue est national avant tout, mais intégralement national. Nous n’agissons jamais dans une autre pensée. C’est peut-être pourquoi nous nous comprenons mal, mon cher ami.

Nous ne connaissons les partis que pour déplorer qu’ils cherchent dans le régime que nous subissons actuellement à capter à leur profit ce qui appartient à toute la France.

Vous me dites que vous avez voulu empêcher que les ombres de nos camarades morts, ne soient mécontentes le 11 novembre. L’idée était belle, mais le but ne sera pas atteint à moins que, vous apercevant enfin de l’insulte qui sera faite au soldat inconnu, vous ne répariez vous-même votre faute en exigeant cette fois qu’on laisse le cœur de Gambetta reposer à Ville-d’Avray jusqu’à l’année prochaine, qu’on supprime le défilé ridicule de l’urne qui ne représente rien et qu’on restitue au soldat vainqueur ce qu’a voulu lui prendre le métèque intolérable, que l’on veut embusquer derrière sa dépouille immortelle.

Aurez-vous ce courage d’agir jusqu’au bout ?


Pierre Héricourt.