Le Soleil liquide

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Le Soleil liquide
Traduit par Henri Mongault

1913






C’EST avec une appréhension fort naturelle que moi, Henry Dibbl, commence ici le véridique exposé de quelques importants et extraordinaires événements de ma vie. Plus d’un fait, que j’estime nécessaire de noter, excitera l’étonnement, le scepticisme et même la défiance des futurs lecteurs de mes mémoires. Je m’attends depuis longtemps à cette attitude et la trouve d’avance pleinement logique. Je dois même faire un aveu : les années que j’ai passées, partie en pérégrinations, partie au sommet du volcan Cayambé, sis dans la République de l’Équateur, à six mille pieds au-dessus du niveau de la mer, me semblent parfois ne pas appartenir à la vie réelle et n’avoir été que la fantasmagorie d’un songe extravagant ou le délire d’une passagère et stupéfiante démence.

Cependant l’absence de quatre doigts à la main gauche, des maux de tête intermittents et une nyctalopie prononcée me prouvent irréfutablement que je fus vraiment témoin des plus surprenants prodiges. Je ne saurais enfin regarder comme un songe, une chimère ou une illusion de l’esprit les quatre cents livres sterling que me versent régulièrement chaque trimestre MM. « E. Nidston et Fils », Régent Street, 451. Cette somme représente la pension que m’a généreusement léguée mon maître et patron, un des plus grands hommes qu’ait jamais connu le monde, disparu dans l’épouvantable naufrage de la goélette mexicaine « Gonzales ».

J’ai terminé mes études à la Faculté des Sciences — section de Physique et Chimie — de l’Université Royale, en l’an mil… Soit dit en passant, voici encore un nouveau et perpétuel souvenir de mes aventures. Non seulement, à l’heure de la catastrophe, quelque chaîne ou poulie m’arracha les doigts de la main gauche, non seulement mes nerfs visuels ressentirent une douloureuse commotion, etc., etc., mais, en tombant à la mer, je reçus, j’ignore de quelle manière et à quel moment, un coup violent sur le sommet de la tempe droite. Ce coup, qui ne laissa presque aucune trace extérieure, eut sur ma mémoire une curieuse répercussion. Je me remémore fort bien et mon imagination reconstitue exactement les mots, les personnes, les lieux, les sons, et l’ordre des événements, tandis que j’ai perdu à tout jamais la notion des chiffres et des noms propres, des numéros de maisons et de téléphones et de la chronologie historique. Les mois, les années et les dates qui marquaient les étapes de ma propre vie sont disparus sans laisser de trace dans ma mémoire ; envolées, toutes les formules scientifiques, — bien que je puisse, en partant des plus simples, reconstruire par voie déductive les plus compliquées ; évanouis, les noms de famille et les prénoms de toutes les personnes que j’ai connues. Cette infirmité m’est fort pénible, car je ne tenais malheureusement pas de journal à l’époque de ma vie dont j’entreprends la relation ; cependant deux ou trois carnets retrouvés intacts et quelques vieilles lettres me permettent jusqu’à un certain point de m’orienter.

Bref, je terminai mes études et obtins le titre de licencié en physique, deux, trois, quatre, ou peut-être même cinq ans avant le commencement du XXe siècle. Juste à cette époque se ruina et mourut le mari de ma sœur aînée Maud, fermier du Norfolk, qui plus d’une fois pendant mes années d’étudiant m’avait prêté son aide matérielle et surtout morale. Il croyait fermement que je poursuivrais ma carrière dans quelque université anglaise, et, devenu au ciel de la science un astre brillant, laisserais tomber un rayon de gloire sur son humble famille. C’était un gai et solide gaillard, fort comme un bœuf, amateur de boxe, chansons et beuveries, un franc luron à la mode de la vieille et joyeuse Angleterre. Il mourut une belle nuit d’une attaque d’apoplexie, après avoir dévoré à son souper un quart de mouton de Berkshire, fortement relevé de soy, et arrosé d’une bouteille de whisky et de deux gallons de pale-ale écossais.

Ses souhaits et prédictions ne s’accomplirent point. Je ne réussis pas à prendre rang parmi les futurs savants. Bien plus : je n’eus même pas la chance de trouver une place de précepteur ou de professeur dans quelque lycée ou collège. Je connus une longue et maudite période de cruelle et inexorable déveine. Au reste, qui donc, à part les rares favoris de la fortune, n’a pas senti plier ses épaules sous cet aveugle et stupide acharnement du Destin ? Mais vraiment celui-ci me frappait avec une constance par trop opiniâtre.

Je ne pouvais ou ne savais me caser dans aucune usine, dans aucun bureau technique. La plupart du temps j’arrivais trop tard : la place était déjà occupée. Dans bien des cas je m’apercevais vite que j’avais affaire à quelque louche et véreuse compagnie. Plus souvent encore, au bout de deux à trois mois de travail, on me jetait à la rue sans me payer mes appointements. Je n’étais cependant ni timide, ni indécis, ni maladroit et faisais preuve de docilité, de souplesse et de bon vouloir.

Mais j’étais avant tout Anglais et respectais en moi le gentleman, représentant de la plus grande nation du monde. Pendant cette terrible période de ma vie, la pensée du suicide ne m’est jamais venue à l’esprit. Je luttais contre l’injustice du sort avec une froide et calme obstination, fermement convaincu que jamais, jamais, jamais Anglais ne connaîtrait l’esclavage. Et finalement le sort céda devant ma ténacité anglo-saxonne.

J’habitais alors la plus sordide des sordides ruelles de Bethnal-Green, tout au fond de l’Est-End. Un débardeur me louait pour quatre shillings par mois une couchette dissimulée derrière un rideau d’indienne. Je devais en outre servir d’aide-cuisinier à sa femme, enseigner la lecture et l’écriture à ses trois aînés, laver la cuisine et balayer l’escalier. Mes propriétaires m’invitaient toujours cordialement à partager leurs repas, mais je ne pouvais me décider à obérer leur misérable budget. Je dînais en face dans un sombre sous-sol, et Dieu sait combien de cadavres de chats, chiens et chevaux pèsent sur ma conscience. Mais cette délicatesse, fort naturelle, me valait l’estime et l’attention de mon logeur, Master John Johnson : quand la besogne pressait aux docks d’Est-End et que la main-d’œuvre faisait défaut, il savait toujours me faire embaucher et s’arrangeait pour que l’on me confiât les corvées les moins pénibles ; je gagnais alors, comme en me jouant, mes huit à dix shillings par jour. Quel dommage que ce pieux et digne homme s’enivrât comme un païen tous les samedis et montrât ces jours-là une aptitude toute particulière à la boxe !

En plus de mes quotidiennes fonctions culinaires et de mes besognes fortuites sur le port, j’essayai bon nombre de ridicules, difficiles et originales professions. J’aidai à tondre les caniches et à couper la queue aux fox-terriers ; gardai la boutique d’un charcutier pendant son absence ; mis en ordre des bibliothèques délaissées ; tins la caisse d’un bookmaker ; donnai par échappées des leçons de mathématiques, de psychologie, d’escrime, de théologie et même de danse ; copiai d’assommants rapports et d’imbéciles romans ; surveillai les chevaux de fiacre, pendant que les cochers s’empiffraient de jambon et de bière au cabaret ; affublé d’une casaque d’écuyer je roulai les tapis et ratissai la piste d’un cirque pendant les entr’actes ; je m’exhibai comme homme-sandwich ; pris part à des matchs de boxe, catégorie des poids mi-lourds ; traduisis de l’allemand en anglais et vice-versa ; composai des inscriptions funéraires et pratiquai bien d’autres métiers encore ! À dire vrai, je ne connus pas à proprement parler la gêne. J’avais un estomac de chameau et des poings solides, pesais 150 livres anglaises, jouissais d’un sommeil régulier et d’une grande vigueur d’esprit. Je m’étais si bien adapté à la pauvreté et aux privations que je trouvais le moyen d’envoyer de temps à autre quelques subsides à ma jeune sœur Esther, abandonnée avec deux enfants sur le pavé de Dublin par son Irlandais de mari, acteur, ivrogne, menteur, vagabond et débauché, — et pouvais même suivre passionnément les progrès de la science et les vicissitudes de la vie publique, lire les journaux et revues scientifiques, acheter des bouquins, m’abonner à un cabinet de lecture. J’eus même à cette époque le bonheur de faire deux insignifiantes découvertes : un petit appareil avertissant automatiquement les mécaniciens de locomotives de la fermeture des sémaphores, en cas de brouillard ou de tempête de neige, et une lampe à souder à flamme hydrogénée presque inextinguible. Je ne profitai point, il est vrai, de ces inventions ; mais d’autres surent en tirer parti. Je demeurai fidèle à la science, tel un chevalier d’autrefois à sa dame, et ne cessai jamais d’attendre le moment béni où mon adorée m’accorderait son plus radieux sourire.

Ce sourire ensoleilla mon âme de la manière la plus imprévue et la plus prosaïque. Un matin brumeux d’automne, mon logeur, le brave Master Johnson, courut chercher à la boutique d’en face de l’eau bouillante pour son thé et du lait pour ses marmots. Il revint le visage radieux, fleurant le whisky à pleine bouche et brandissant un journal encore humide et puant l’encre. Il me le fourra sous le nez, en m’indiquant un passage noté d’un coup de son ongle sale :

— Regardez, old boy, s’écria-t-il. Si ces lignes ne sont pas à votre intention, je consens à ne pas savoir discerner le coke de l’anthracite !

Je lus, non sans intérêt, l’annonce suivante :

« MM. E. Nidston et Fils, agents d’affaires, Régent Street, 451, recherchent un jeune homme de vingt-deux à trente ans pour un séjour de trois ans à l’Équateur, en vue de recherches scientifiques. Le postulant devra être de nationalité anglaise, de santé irréprochable, discret, courageux, sobre et endurant, célibataire avec le moins possible de relations de famille et autres. Appointements de débuts : 400 livres sterling par an. Connaissance d’une ou mieux deux langues étrangères (français et allemand) indispensable. Instruction universitaire désirable : la place sera plus facilement accordée à un gentleman possédant de bonnes notions théoriques et pratiques en physique et chimie. Se présenter tous les jours de 9 à 10 heures. »

Je puis citer fort exactement cette annonce, en ayant conservé dans mes rares papiers une copie, hâtive, il est vrai et effacée par l’eau de mer.

— La nature, mon fils, t’a doué de longues jambes et de poumons solides, déclara Johnson en me donnant sur le dos une tape d’encouragement. Eh bien ! chauffe la machine et file à toute vapeur ; les jeunes gentlemen de santé parfaite et de conduite irréprochable doivent en ce moment affluer là-bas plus nombreux qu’un jour de Derby. Anna, vite, prépare-lui des sandwichs au jambon et aux confitures. Dieu sait combien d’heures il lui faudra faire antichambre ! Allons, bonne chance, mon brave ami. En avant, vaillante Angleterre !

J’arrivai tout juste à temps à Régent Street et remerciai mentalement la nature de m’avoir pourvu d’un excellent appareil ambulatoire. Le domestique qui m’ouvrit la porte me dit sur un ton de condescendante familiarité : « Vous avez de la chance, Mister, c’est le dernier numéro. » Et il appendit immédiatement au vantail extérieur de la porte la pancarte fatale : « La réception des postulants est terminée. »

Dans une salle obscure, étroite et passablement crasseuse, — comme le sont presque toutes les salles de réception des remueurs de millions de la City, — attendaient une dizaine d’individus, affalés le long du mur sur des bancs de bois graisseux, luisants et noirs de vieillesse, au-dessus desquels une large bande sale courait, à hauteur de nuque, sur les vieux papiers peints. Mon Dieu ! quel piteux ramassis de meurt-de-faim, loqueteux, claquedents et galefretiers : un véritable musée des horreurs ! À la vue de ces faces terreuses, de ces regards obliques, jaloux, soupçonneux, de ces mains tremblantes, de ces haillons sordides ; à l’odeur invétérée de pauvreté, d’alcool et de mauvais tabac, mon cœur se serra involontairement de pitié et d’amour-propre humilié. Quelques-uns de ces honorables gentlemen n’avaient pas encore atteint dix-sept ans, d’autres, au contraire, avaient depuis longtemps dépassé la cinquantaine. Les unes après les autres ces pâles ombres se glissaient dans le cabinet et en ressortaient bientôt avec l’air de noyés que l’on vient de retirer de l’eau. J’avais honte de m’avouer infiniment plus sain et plus fort que tous ces marmiteux pris ensemble.

Enfin, mon tour arriva. Quelqu’un ouvrit intérieurement la porte du cabinet et, invisible derrière elle, glapit d’une voix aigre, saccadée et dédaigneuse :

— Le numéro 18 et, grâce à Dieu, dernier !

Je pénétrai dans un cabinet, presque aussi délabré que la salle. Un meuble recouvert d’une toile cirée déchirée l’ornait : deux chaises, un divan et deux fauteuils sur lesquels étaient assis deux messieurs âgés. Tous deux paraissaient de taille moyenne, mais le plus vieux, accoutré d’un long veston de travail, était maigre, brun, jaune de visage et sévère d’aspect, tandis que l’autre, revêtu d’une redingote neuve à revers de soie, se prélassait nonchalamment, les jambes croisées, et étalait un teint vermeil, des yeux bleus et des joues rebondies. Je me nommai et saluai ces Messieurs d’une inclination de tête, légère, mais suffisamment respectueuse. Puis, voyant qu’on ne m’offrait pas de siège, je me disposai à prendre place sur le divan.

— Attendez, — fit l’homme brun. Enlevez d’abord votre veste et votre gilet, le docteur va vous examiner.

Je me rappelai le passage de l’annonce exigeant une irréprochable santé et obtempérai sans mot dire à cette injonction. Le gros homme se leva paresseusement et, m’enlaçant du bras, colla son oreille à ma poitrine.

— Enfin, jeta-t-il négligemment, celui-ci au moins porte du linge propre !

Il ausculta attentivement mes poumons et mon cœur, me frappa des doigts sur le dos et le thorax, puis, m’ayant fait asseoir, vérifia les réflexes nerveux de mes genoux et finalement déclara en traînant les mots :

— Il se porte comme poisson dans l’eau, mais n’a peut-être pas suffisamment mangé ces temps derniers. Pure bagatelle, d’ailleurs, affaire d’une quinzaine de bonne nourriture. Fort heureusement pour lui, je n’ai même remarqué aucune trace de surmenage sportif, comme il est de règle chez les jeunes gens. En un mot, Mister Nidston, je vous recommande ce gentleman comme un excellent et presque parfait spécimen de la saine race anglo-saxonne. Vous n’avez plus, je crois, besoin de moi ?

— Vous êtes libre, docteur, répondit l’homme maigre. Mais, bien entendu, vous me permettrez de vous faire signe demain matin, au cas où je devrais encore recourir à votre compétence.

— Toujours à votre service, Mister Nidston.

Quand nous fûmes seuls, l’homme d’affaires s’assit en face de moi et me dévisagea attentivement. Il avait de petits yeux clairs et perçants à sclérotique complètement jaune et à iris couleur de café. Quand il regardait fixement, de fines, pointues et brillantes aiguilles semblaient, par moments, s’échapper de ses minuscules pupilles bleues.

— Causons, dit-il d’une voix saccadée. Vos nom, prénoms, origine, lieu de naissance ?

Je lui répondis sur le même ton sec et rapide.

— Instruction ?

— Université Royale.

— Spécialité ?

— Faculté des sciences. Section de physique.

— Langues étrangères ?

— Je parle assez couramment l’allemand. Je comprends le français quand on le parle lentement, en détachant les mots. Je le lis sans difficulté et baragouine, s’il le faut, trois ou quatre douzaines des phrases les plus indispensables.

— Vos parents et leur position sociale ?

— Cela ne vous est-il pas indifférent, Mister Nidston ?

— Oh totalement ! En ce qui me concerne personnellement, du moins. J’agis pour le compte d’un tiers.

Je lui fis rapidement connaître la situation de mes deux sœurs ; pendant mon récit, il s’absorba dans la contemplation de ses ongles, puis, me perçant de regards aigus comme des aiguilles, reprit son questionnaire.

— Buvez-vous ? Et combien ?

— De temps à autre une demi-pinte de bière en dînant.

— Célibataire ?

— Oui, sir.

— Auriez-vous la sotte intention de vous marier ?

— Oh ! non.

— Pas de fil à la patte ?

— Non, sir.

— Hum ! Quelles sont vos occupations actuelles ?

À cette question, je fis une réponse concise mais véridique, négligeant, pour économiser le temps, cinq ou six de mes professions accidentelles.

— Parfait, conclut-il, lorsque j’eus terminé. Avez-vous en ce moment besoin d’argent ?

— Non. J’ai de quoi manger et me vêtir. Je trouve toujours du travail. Je me tiens autant que possible au courant des progrès de la science. Tôt ou tard, j’en suis sûr, je ferai mon chemin.

— Désirez-vous une avance ?

— Non, cela est contraire à mes principes… Et d’ailleurs nous n’avons encore rien conclu.

— Vos principes ne sont pas mauvais. Il est fort possible que nous nous entendions. Écrivez ici votre adresse. Je vous préviendrai. Et, probablement, bientôt. Au revoir.

— Pardon, Mister Nidston, — répliquai-je. J’ai répondu avec la plus grande franchise à vos questions parfois un peu délicates. J’espère que vous me permettrez de vous en poser une à mon tour.

— S’il vous plaît.

— Le but du voyage ?

— Eh ! Cela ne vous est-il pas indifférent ?

— Mettons que non.

— Un but purement scientifique.

— C’est un peu vague.

— Vague ? s’écria mister Nidston dont les yeux café lancèrent cette fois des gerbes d’aiguilles. Vague ? Auriez-vous l’insolence de supposer que la maison « Nidston et Fils », qui existe depuis cent cinquante ans et jouit de la confiance de toute l’Angleterre commerciale et financière, puisse vous faire une proposition déshonnête ou simplement susceptible de vous compromettre ? Ou que nous nous chargions d’une affaire sans posséder de sûres garanties de son absolue correction ?

— Oh sir ! Je ne me permets pas d’en douter.

— Bien, interrompit-il, en se calmant subitement, comme une mer en courroux dans laquelle on aurait versé quelques tonnes d’huile.

— Voyez-vous, primo, j’ai pris l’engagement de ne vous communiquer les détails essentiels que lorsque vous aurez pris place sur le vapeur partant de Southampton…

— Pour ? demandai-je rapidement.

— Je ne puis encore vous le dire. Secundo, j’avoue ne pas très bien saisir moi-même le but de votre voyage (si tant est que celui-ci ait jamais lieu).

— C’est étrange.

— Fort étrange, approuva l’homme d’affaires. Et même, si vous le voulez, j’ajouterai — c’est fantastique, inouï, merveilleux, grandiose, et téméraire jusqu’à la folie !

J’étais en droit de murmurer à mon tour « hum » et je ne laissai pourtant échapper ce monosyllabe que du bout des lèvres.

— Attendez, poursuivit mister Nidston en s’animant soudain. Vous êtes jeune. J’ai vingt-cinq ou trente ans de plus que vous. Vous ne vous étonnez déjà plus de bien des conquêtes de l’esprit humain. Mais si quelqu’un m’avait prédit à votre âge, qu’un jour viendrait où je travaillerais le soir à la lumière de cet invisible fluide : l’électricité, où je m’entretiendrais avec mes amis à quatre-vingts milles de distance, où je verrais sur un écran, se mouvoir, rire et grimacer des figures humaines, où l’on télégraphierait sans fil, etc., j’aurais sans hésiter parié mon honneur, ma liberté et ma carrière contre une pinte de mauvaise bière, que j’avais affaire à un illuminé.

— Dois-je en conclure qu’il s’agit de quelque nouvelle invention ou découverte prodigieuse ?

— Oui, si vous le voulez. Ne me jetez donc pas ces regards méfiants et soupçonneux. Que diriez-vous par exemple, si votre jeune énergie, vos forces et votre savoir étaient mis à contribution par un grand savant, qui étudie — disons… le problème de transformer les éléments constitutifs de l’air en une matière nutritive, agréable au goût et d’un prix de revient presque nul ? Si l’on vous demandait de travailler à la réorganisation et l’embellissement du monde ? De consacrer votre puissance créatrice et votre vigueur intellectuelle au bonheur des générations futures ? Que diriez-vous ? Tenez, voici un exemple vivant. Regardez par la fenêtre.

Obéissant involontairement à son geste brusque et impérieux, je me levai et plongeai la vue au travers des vitres troubles. Dans la rue, un lourd brouillard étendait entre le ciel et la terre d’épaisses couches de ouate sale, d’un gris noir rouillé, dans lesquelles se délayaient les taches jaunâtres des réverbères. Il était onze heures du matin.

— Oui, oui, regardez, insista mister Nidston — regardez attentivement. Maintenant supposez qu’un philanthrope de génie vous convie à la tâche sublime d’assainir et d’embellir le monde. Il vous dira que tout sur terre dépend de l’intelligence, de la volonté et du travail des hommes. Il vous dira que si, dans son juste courroux, Dieu s’est détourné de l’humanité, celle-ci trouvera son appui en sa propre intelligence vraiment incommensurable. Il vous dira que les brouillards, les maladies, les climats, les vents, les éruptions de volcans, tous ces phénomènes sont soumis à l’influence et au contrôle de la volonté humaine. Il vous dira enfin que le globe terrestre peut être converti en un véritable paradis et son existence prolongée de quelques centaines de milliers d’années. Que répondriez-vous à cet homme ?

— Et si celui qui m’offre de vivre ce rêve enchanteur se trompe ? Si je deviens le jouet involontaire d’un monomane, d’un maniaque, d’un dément ?

Mister Nidston se leva, et me tendant la main en signe d’adieu, proféra solennellement :

— Non. À bord du vapeur, dans deux ou trois mois (si, bien entendu, nous tombons d’accord), je vous révélerai le nom de ce savant et le but qu’il poursuit, et vous vous découvrirez en signe de profond respect pour l’homme et l’idée. Mais personnellement, je suis malheureusement un profane, mister Dibbl. Je ne suis qu’un homme d’affaires — dépositaire et représentant des intérêts d’autrui.

Après une telle réception, je me tins pour assuré que la Destinée s’était enfin lassée de me montrer inexorablement le dos et se décidait à me laisser entrevoir sa face mystérieuse. Aussi, dès le soir même, consacrai-je mes dernières économies à un festin d’un luxe inouï — jambon bouilli, punch, plum-pudding et chocolat chaud — auquel je conviai l’honorable couple Johnson et les six ou sept jeunes Johnson (le nombre exact m’échappe !) Les claques amicales de mon brave propriétaire bleuirent et démanchèrent presque mon épaule gauche.

Je ne m’étais pas trompé. Le lendemain soir, je reçus ce télégramme : « Vous attends demain midi. Régent Street, 451, Nidston. »

J’arrivai au rendez-vous seconde pour seconde. L’agent d’affaires n’était pas à son étude, mais son domestique me conduisit obligeamment jusqu’à un restaurant qui faisait le coin de la rue à quelque deux cents pas. Mister Nidston occupait seul un petit cabinet. Rien en lui ne rappelait l’homme expansif et quelque peu poète, qui m’avait si chaleureusement prédit, l’avant-veille, la félicité des générations futures. Non. Je retrouvais devant moi l’individu sec et taciturne qui m’avait dès l’abord ordonné de me dévêtir et interrogé ensuite aussi méticuleusement qu’un juge d’instruction.

— Bonjour, asseyez-vous, dit-il en me désignant une chaise. C’est l’heure de mon déjeuner et celle à laquelle je suis le plus libre. Bien que j’aie nom « Nidston et Fils », je suis célibataire et sans famille. Désirez-vous manger ? boire ?

Je le remerciai et commandai du thé et des tranches de pain grillé. Mr. Nidston mangeait rapidement, buvait à petits traits un vieux vin de Porto et ne soufflait mot. De temps à autre, ses yeux me décochaient un faisceau d’aiguilles étincelantes. Finalement, il s’essuya les lèvres, jeta sa serviette sur la table et demanda :

— Alors, vous consentez ?

— À acheter le chat en poche ? interrogeai-je à mon tour.

— Non, s’écria-t-il d’un ton fâché. Les conditions précédentes restent in statu quo. Avant votre départ, je vous communiquerai tous les renseignements que je possède. S’ils ne vous satisfont pas, vous serez libre de ne pas signer le contrat et je vous payerai une certaine somme en dédommagement du temps que vous auront fait perdre nos inutiles conversations.

Je le considérai longuement. Toute son attention était en ce moment consacrée à briser deux noix dans ses mains repliées l’une sur l’autre. Les aiguilles acérées de ses yeux se dérobaient derrière le rideau des paupières. Et à cet instant, dans une subite illumination, j’aperçus sur le visage de cet homme toute son âme, son âme étrange de formaliste et de joueur, de spécialiste étroit et d’audacieux rêveur : esclave de ses habitudes professionnelles et chercheur secret d’aventures, ce chicaneur capable de faire incarcérer un adversaire pour deux pence, n’eût pas hésité à sacrifier, pour un fantôme d’idée, toute la fortune qu’une vie de forçat lui avait permis d’amasser.

Cette pensée avait à peine eu le temps de traverser mon esprit avec la rapidité de l’éclair, que Mr. Nidston ouvrit les yeux — comme si un courant invisible eût soudain établi le contact entre son âme et la mienne — écrasa les noix d’un dernier effort et me sourit d’un clair, enfantin et presque espiègle sourire.

— Après tout, vous risquez peu de chose, mon cher mister Dibbl. Avant votre départ pour les régions australes, je vous confierai quelques commissions sur le continent. Elles n’occasionneront pas une grande dépense de votre bagage scientifique, mais nécessiteront une minutieuse précision, et une exactitude toute mécanique. Cela vous demandera environ deux mois, six semaines, au plus. Vous devrez prendre livraison, dans différents pays de l’Europe, de quelques objets en verre très chers et très fragiles et de certains instruments de physique d’une finesse et d’une sensibilité extraordinaires. Je laisse entièrement à votre dextérité et savoir-faire, le soin de les emballer et de veiller à leur transport par fer et par mer. Vous avouerez qu’un porteur ou un matelot ivre ne regarde guère à jeter une caisse par une écoutille et peut en un clin d’œil mettre en miettes une lentille biconvexe à laquelle auront travaillé des dizaines d’ouvriers pendant des dizaines d’années…

— Un observatoire ! songeai-je avec joie. Évidemment, il s’agit d’un observatoire ! Quel bonheur ! Je t’ai enfin attrapée par la queue, insaisissable Destinée !!!

Je m’aperçus qu’il avait deviné ma pensée : ses yeux brillèrent d’un plus joyeux éclat.

— Pour ce premier travail, je laisse de côté, si vous le voulez bien, la question : rémunération. Cette vétille ne soulèvera certainement entre nous aucune difficulté, mais — et il éclata soudain d’un rire jeune et insouciant — je désire attirer votre attention sur un point vraiment curieux. J’ai eu entre les mains de dix à vingt mille affaires extraordinairement intéressantes, dont certaines relatives à des sommes considérables. Je me suis plus d’une fois fourvoyé, en dépit de toute ma scrupuleuse ponctualité et ma casuistique raffinée. Eh bien ! chaque fois que j’ai laissé de côté toutes les ruses de métier et me suis contenté de regarder simplement les gens dans les yeux, comme je vous regarde en ce moment, je ne me suis jamais trompé, et n’ai jamais eu à me repentir d’une décision prise.

Ses regards étaient clairs, fermes, confiants, caressants. À cette minute, ce petit homme brun, au visage jaune et ratatiné, saisit pour ainsi dire mon âme dans ses mains et la subjugua définitivement.

— Soit, dis-je. Je vous crois. Je suis désormais à vos ordres.

— Oh ! pourquoi si vite ? répliqua très cordialement M. Nidston. Nous ne sommes pas si pressés. Nous avons encore le temps de prendre une bouteille de clairet — il pressa le bouton de la sonnette — puis vous ferez vos bagages et mettrez ordre à vos affaires, et ce soir à huit heures, vous voudrez bien vous trouver à bord du vapeur Léon et Madeleine où je viendrai vous remettre votre itinéraire exact, des chèques sur diverses banques et de l’argent pour vos dépenses personnelles. Mon cher jeune homme, je bois à votre santé et à vos succès. Ah ! si vous saviez — s’écria-t-il dans un transport inattendu d’enthousiasme — si vous saviez comme je vous envie, mon cher mister Dibbl !

À moitié sincère, je lui répliquai — légère et innocente flatterie :

— Qui vous retient, mon cher mister Nidston ? Je vous jure que vous êtes, de cœur, aussi jeune que moi.

Il plongea dans son verre son long nez finement contourné, se tut quelques instants et grommela dans un soupir de sincérité :

— Qui me retient ? Mon étude qui date presque des Plantagenets, mes ancêtres, les innombrables liens qui m’unissent à mes clients, collaborateurs, amis et ennemis… et bien d’autres raisons qu’il serait trop long d’énumérer. Ainsi, mon cher, vous ne conservez plus aucun doute ?

— Aucun.

— Dans ce cas, trinquons et chantons « Rule Britannia ».

Aussitôt dit que fait. Et tous deux — le gamin hier encore vagabond, et l’homme d’affaires qui, du fond de son obscur et sale cabinet, influait sur le sort des puissances et des capitaux européens, — nous entonnâmes le plus faussement du monde :

Rule Britannia : Britannia rule the waves !

Britons never will be slaves !

Le garçon entra et s’adressant avec déférence à mister Nidston :

— Pardonnez-moi, sir, dit-il, je vous écoutais avec ravissement et n’ai jamais entendu mieux chanter même à Covent Garden. Toutefois dans le cabinet voisin se réunissent quelques amateurs de musique française médiévale… Je ne sais si je vous redis bien exactement le titre de leur club, mais en tout cas ces honorables gentlemen ont l’oreille fort capricieuse…

— Vous avez raison, — répondit modestement l’homme d’affaires, et c’est pourquoi je vous prie d’accepter en souvenir ce jeton jaune à l’effigie de notre bon roi.

Je transcris, telle que je la trouve notée sur mon carnet, la liste des maisons que je visitai après avoir franchi la Manche : Prazmowski à Paris ; Repsold à Hambourg ; Zeiss, Schott frères et Slattf à Iéna ; Fraunhofer, Utschneider et Merz à Munich ; Schik, Bennek et Bassermann à Berlin.

D’une précision méticuleuse, l’itinéraire composé par mister Nidston et écrit de sa propre main indiquait jusqu’aux heures des trains et aux adresses de confortables hôtels anglais. Mais là aussi sa bizarre et originale nature ne manqua pas de se révéler. Dans le coin d’une des pages couvertes de sa ferme écriture pointue, il avait crayonné cette courte sentence : « Si Chans et C° étaient de véritables Anglais, ils ne négligeraient pas leurs affaires, et nous n’aurions pas besoin d’aller demander nos instruments de physique aux Français et aux Allemands. »

Je le dis en toute franchise et sans vanterie aucune : je ne me départis nulle part de la dignité voulue, parce qu’à toutes les minutes critiques retentissait à mes oreilles la voix chevrotante de mister Nidston : « Jamais, jamais Anglais ne sera esclave. »

Au reste, je n’eus pas à me plaindre d’une insuffisance d’attention et de prévenance de la part des savants opticiens et célèbres fabricants d’instruments de précision. Mes lettres de recommandation, signées de longues et noires pattes de mouche complètement indéchiffrables et fort lisiblement contresignées par mister Nidston, furent la baguette enchantée qui m’ouvrit portes et cœurs. J’observai avec un profond et toujours croissant intérêt le polissage de lentilles convexes et concaves et l’ajustage d’ingénieux, délicats et merveilleux instruments de cuivre ou d’acier scintillant, dont toutes les vis, rayures et tubulures étincelaient. Quand on me montra pour la première fois, dans une des plus fameuses usines du monde, un réfracteur de 1 m. 35 à peu près terminé et qui n’avait plus besoin que de deux à trois années de polissage définitif, mon enthousiasme et mon attendrissement devant la puissance de l’esprit humain me coupèrent la respiration et arrêtèrent les battements de mon cœur.

Mais je fus étrangement surpris de l’insistance avec laquelle ces hommes sérieux et savants essayèrent tous, secrètement les uns des autres, de pénétrer les intentions de mon mystérieux patron. Parfois avec finesse et subtilité, parfois avec une maladresse grossière, ils tâchèrent de me tirer les vers du nez et de connaître les détails et le but de mon voyage, les adresses des maisons avec lesquelles nous étions en relations, le caractère et la destination de nos commandes dans d’autres fabriques, etc.

Mais j’avais été très sérieusement averti par mister Nidston des dangers du bavardage, et d’ailleurs qu’aurais-je pu révéler, en admettant que je consentisse à parler ? Je ne savais absolument rien et errais à tâtons comme dans une forêt inconnue, la nuit. Je prenais livraison, en les confrontant aux plans et graphiques qui m’avaient été remis, des engins les plus hétéroclites : étranges lentilles, tubes et canules métalliques, verniers, vis microscopiques, pistons en miniature, obturateurs, lourdes cornues de forme bizarre, manomètres, presses hydrauliques, une multitude d’appareils électriques inconnus de moi jusqu’alors, quelques loupes très puissantes, trois chronomètres et deux scaphandres. Une seule chose me paraissait de plus en plus évidente : l’entreprise à laquelle je prêtais mon aveugle concours n’avait rien de commun avec l’installation d’un observatoire, et la vue des objets qu’on me livrait n’autorisait même aucune conjecture sur l’usage auquel ils étaient destinés. Je ne pouvais que soigner avec une attention croissante leur emballage et inventais sans cesse d’ingénieux procédés pour les garantir de tout choc, bris ou bosselure.

Je me délivrais des questions indiscrètes en me taisant subitement, et en projetant, sans émettre un son, de pétrifiants regards sur la racine du nez de l’importun. Une fois cependant je dus involontairement avoir recours à un genre d’éloquence fort convaincant : un gros Prussien, plein de morgue et d’aplomb, eut l’audace de m’offrir deux cent mille marks pour lui révéler le secret de notre entreprise. Cela se passait à Berlin, dans une chambre d’hôtel au quatrième étage. En quelques mots sévères, je fis remarquer à ce gras et insolent animal qu’il avait l’honneur de parler à un gentleman anglais. Mais, hennissant comme un percheron, il me frappa familièrement sur l’épaule et s’écria :

— Eh, mon très cher, trêve de plaisanteries Nous en comprenons fort bien le prix et la signification. Vous trouvez la somme insuffisante ? En gens d’affaires avisés et intelligents, nous pourrons très bien tomber d’accord…

Son ton trivial et ses gestes grossiers me déplurent fort. J’ouvris toute grande l’énorme baie de ma chambre et lui montrant le pavé du doigt, prononçai fermement :

— Un mot de plus, et pour sortir d’ici, vous n’aurez pas besoin d’ascenseur. Allons, oust ! un, deux…

Il pâlit, se leva, fou de peur et de rage, grommela quelques injures en son grasseyant jargon berlinois et sortit en claquant si fort la porte que le plancher trembla, et que tous les objets disposés sur ma table sursautèrent…

Amsterdam fut ma dernière étape sur le continent. J’étais porteur de lettres d’introduction pour deux des plus célèbres lapidaires de cette ville, MM. Maas et Daniels, Israélites intelligents, polis, graves et méfiants. Quand j’allai les voir, l’un après l’autre, Daniels insinua dès l’abord : « Vous avez aussi, n’est-ce pas une commission pour M. Maas ? » Et Maas, dès qu’il eut pris connaissance de ma lettre, s’enquit : « Bien entendu, vous avez déjà vu M. Daniels ? »

Tous deux firent preuve dans leurs relations avec moi d’une circonspection et d’une méfiance sans bornes ; ils tinrent de longs conciliabules, envoyèrent de tous côtés des télégrammes chiffrés et en clair, prirent sur mon compte les informations les plus précises et les plus détaillées, etc. Le jour de mon départ, ils se présentèrent chez moi. Leurs paroles et leurs gestes étaient empreints d’une solennité biblique.

— Pardonnez-nous, jeune homme, et ne prenez pas pour une marque de défiance la communication que nous allons vous faire, déclara Daniels, le plus âgé et le plus important des deux. Tous les vapeurs de la ligne Amsterdam-Londres fourmillent ordinairement de pickpockets de haute volée. Nous n’avons, il est vrai, soufflé mot à âme qui vive de votre honorable commande, mais qui peut garantir que l’un et l’autre de ces malins, rusés et parfois géniaux aigrefins n’ait pas réussi à pénétrer notre secret ? Aussi n’estimons-nous pas inutile de vous mettre sous l’invisible mais sûre protection d’agents de police expérimentés, que d’ailleurs vous ne remarquerez probablement pas. Vous savez que prudence est mère de sûreté. Convenez que vos commettants et nous serons infiniment plus tranquilles si, pendant votre traversée, les objets que vous transportez ne cessent pas un instant d’être soumis à une vigilante surveillance ? Après tout, il ne s’agit pas d’un porte-cigares en cuir, mais de deux joyaux qui valent bien, l’un dans l’autre, la bagatelle d’un million trois cent mille francs, et qui n’ont pas leurs pareils dans tout l’univers. Du ton le plus sincère et le plus aimable, je m’empressai d’assurer l’honorable lapidaire que j’approuvais pleinement ses sages et clairvoyantes considérations. Ma docilité sembla le disposer encore davantage en ma faveur : il me demanda d’une voix basse, où je discernai un tremblement respectueux :

— Ne voulez-vous pas maintenant y jeter un coup d’œil ?

— Avec plaisir, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, répondis-je, en dissimulant avec peine ma curiosité.

Tels des prêtres accomplissant un rite sacré les deux Juifs tirèrent en même temps de la poche de côté de leurs longues redingotes, Daniels, un écrin de chêne, Maas, un écrin de cuir rouge ; ils en ouvrirent religieusement les fermoirs d’or et soulevèrent les couvercles. Les deux coffrets, doublés intérieurement de velours blanc, me parurent tout d’abord vides. Mais en me penchant sur eux et les examinant de très près, j’aperçus deux lentilles de verre, rondes, convexes, totalement incolores, d’une eau si pure et si transparente que, sans les traits menus et géométriquement réguliers de leurs contours, elles fussent demeurées complètement invisibles.

— Merveilleux travail ! m’écriai-je extasié. Vous avez sans doute fort longtemps peiné sur ces verres ?

— Jeune homme, murmura Daniels dans un chuchotement effrayé — ce ne sont pas des verres, mais des diamants. Celui qui est sorti de mon atelier pèse trente carats et demi, et celui de M. Maas soixante et dix carats !

Je fus tellement stupéfait que je perdis mon habituel sang-froid.

— Des diamants ? Des diamants auxquels on a réussi à donner une table sphérique ? Mais c’est un prodige. Je n’ai ni lu ni ouï dire que jamais homme ait atteint pareil résultat !

— Ne vous ai-je pas affirmé que ces pièces étaient uniques au monde, reprit solennellement le joaillier. Toutefois, votre étonnement a lieu de me surprendre. Est-ce vraiment pour vous une nouveauté ? N’en avez-vous jamais entendu parler ?

— Jamais. Vous savez que le mystère le plus profond enveloppe l’entreprise à laquelle je collabore. Mister Nidston lui-même en ignore, tout comme moi, les arcanes. Tout ce que je sais, c’est que j’ai pris livraison dans différentes villes européennes de pièces et d’appareils destinés à quelque grandiose édifice dont je ne puis jusqu’à présent — en dépit de mon éducation scientifique — concevoir la destination.

Daniels me fixa de ses yeux calmes et spirituels, couleur de tabac : un nuage passa sur son visage biblique.

— Oui, oui, fit-il lentement et pensivement après un court silence. Vous semblez ne pas en savoir plus que nous, mais je viens de vous scruter l’âme et j’ai compris que, si même vous étiez au courant, vous ne consentiriez jamais à parler.

— J’ai donné ma parole, Monsieur Daniels, répliquai-je le plus doucement possible.

— Je sais, je sais. Ne croyez pas, jeune homme, être arrivé complètement inconnu dans notre ville des émaux et des brillants. Nous savons même, ajouta-t-il avec un fin sourire, qu’à Berlin vous avez failli jeter par la fenêtre un estimable conseiller de commerce.

— Comment l’histoire a-t-elle pu s’ébruiter, m’étonnai-je, puisque la scène n’a pas eu de témoins ? Il faut que ce pourceau d’Allemand soit un incorrigible bavard.

Un sourire énigmatique plissa le visage du Juif : il caressa lentement, d’un geste significatif, sa longue barbe.

— L’Allemand n’a eu garde de raconter sa mésaventure. Mais nous l’avons connue dès le lendemain. Que voulez-vous ? Des gens, qui, comme nous, gardent dans leurs coffres-forts blindés pour plusieurs millions d’objets précieux, à eux ou à leurs clients, sont bien forcés d’avoir leur police particulière. — Et trois jours après, mister Nidston était au courant.

— Il ne manquait plus que cela ! m’écriai-je tout confus.

— Vous n’y avez rien perdu, jeune Anglais. Bien au contraire. Savez-vous l’opinion qu’a exprimée sur votre compte mister Nidston en apprenant l’affaire ? « Je savais d’avance, a-t-il dit, que ce brave Dibbl ne pouvait agir autrement. » — Quant à moi, je ne puis que féliciter mister Nidston et son principal commettant d’avoir trouvé un si fidèle mandataire. Quoique, quoique… quoique cela dérange certains de mes plans et mette bas mes espérances.

— Oui, — confirma le taciturne Maas.

— Oui, — répéta le biblique Daniels, dont le visage s’embruma à nouveau de tristesse. — On nous a apporté ces diamants à peu près dans l’état où vous les voyez actuellement, mais leurs tables, qui venaient d’être détachées de la culasse, étaient rudes et inégales. Nous les avons taillées avec plus de patience et d’amour que s’il se fût agi d’une commande d’empereur. Impossible de mieux faire. Mais il est une question que je ne cesse de me poser, moi, vieux professionnel, et l’un des meilleurs connaisseurs en pierres précieuses qui soit au monde : comment a-t-on pu donner leur forme à ces diamants, et sans qu’on y aperçoive — regardez-les à la loupe — ni fêlure, ni tache, ni crapaud. À quelle température ont dû être portées ces reines des gemmes, à quelle colossale pression ont-elles été ensuite soumises ? Je dois avouer, soupira tristement Daniels, que je comptais beaucoup sur votre venue et votre franchise.

— Excusez-moi. Je regrette beaucoup de ne pas être à même…

— Laissez. Je sais. Il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter bon voyage.

Le soir même, je quittai Amsterdam. Les agents préposés à ma surveillance se conduisirent en effet si discrètement que je ne pus soupçonner aucun passager de faire partie de ma garde secrète. Mais quand, vers minuit, je descendis dans ma cabine, je la trouvai occupée par un inconnu barbu et large d’épaules, que je n’avais pas aperçu sur le pont. Dédaignant la couchette de réserve, il s’était enveloppé d’un plaid et reposait sur son pardessus étendu par terre près de la porte, un oreiller de caoutchouc sous la tête. Je lui fis remarquer avec une colère contenue que toutes les places de la cabine et toute sa contenance cubique d’air m’appartenaient intégralement. Mais il me répliqua tranquillement et en fort bon anglais :

— Calmez-vous, sir. J’ai ordre de passer cette nuit près de vous en qualité de fidèle dogue. Au reste, voici une lettre et un paquet de la part de M. Daniels.

Courte et aimable, la lettre du vieux Juif disait :

« Ne refusez pas d’accepter, en souvenir de notre rencontre, la bague ci-jointe, cette amulette n’a pas grande valeur, mais préserve des dangers sur mer. Elle porte une inscription ancienne, dans la langue, je crois, des anciens Incas.

« Daniels. »

Le paquet contenait un rubis plat monté en bague et sur lequel apparaissaient gravés quelques signes étranges.

Mon « dogue » ferma la cabine à clef, plaça son revolver à portée de sa main et s’endormit, à ce qu’il me sembla, sur-le-champ.

— Merci, mon cher mister Dibbl, me dit le surlendemain mister Nidston, en me serrant la main à la briser. — Vous avez fort bien exécuté toutes vos commissions, parfois assez compliquées, économisé pas mal de temps, et, en outre, observé la dignité nécessaire. Reposez-vous pendant huit jours et amusez-vous comme vous l’entendrez. Dimanche soir nous dînerons ensemble et partirons pour Southampton, et lundi matin, vous naviguerez sur l’Océan, à bord du splendide transatlantique La Croix du Sud. À propos, n’oubliez pas de passer à l’étude : mon clerc vous réglera vos frais de voyage et vous remettra deux mois d’appointements. Quant à moi, je vérifierai et réemballerai solidement tous vos bagages. Il est dangereux de se fier à des mains étrangères, et pour l’emballage des objets fragiles, je n’ai probablement pas mon pareil dans tout Londres.

Le dimanche suivant, je pris congé de l’excellent mister John Johnson et de sa nombreuse famille et partis accompagné de leurs souhaits les plus chaleureux. Et le lundi matin mister Nidston et moi prenions le café dans la luxueuse salle à manger du paquebot géant La Croix du Sud. Un vent frais agitait la mer et les vagues vertes brisaient sur les hublots leurs crêtes moutonneuses.

— Je dois vous prévenir, mon cher, me dit mister Nidston, que vous aurez un compagnon de voyage, un certain mister de Monts de Riques, électricien et mécanicien de profession. Je l’ai entendu vanter en tant qu’excellent spécialiste et travailleur irréprochable. Personnellement, le gaillard ne me plaît guère, mais il est possible que je me laisse influencer par une antipathie préconçue et injuste, ou pour parler franc par une lubie de vieillard. Son père était d’origine française, mais naturalisé Anglais, sa mère Irlandaise. C’est le type banal du bel homme, fat, toujours occupé de sa petite personne, et tournant sans cesse autour des jupes. Ce n’est pas moi qui l’ai choisi. J’ai obéi aux instructions de lord Chalsbury, votre futur patron. De Monts de Riques arrivera d’ici vingt à vingt-cinq minutes par l’express de Cardiff et nous avons encore le temps de causer. En tout cas je vous conseille d’entretenir avec lui de bons rapports. Malgré tout vous allez passer en sa compagnie trois ou quatre années au sommet d’un volcan éteint, le Cayambé, dans une contrée déserte de l’Équateur, où vous ne serez guère que six ou sept blancs perdus dans un ramassis de nègres, métis, Indiens et autre racaille. Si cette peu agréable perspective vous effraie, n’oubliez pas que vous êtes complètement libre. Nous pouvons à l’instant déchirer votre contrat et nous en retourner ensemble à Londres par le train de onze heures. Croyez bien que votre refus ne diminuera en rien mon estime et mes bonnes dispositions à votre égard.

— Non, cher mister Nidston, je suis déjà sur le Cayambé, — répliquai-je en riant. Depuis longtemps, j’aspirais à un travail régulier, particulièrement à un travail scientifique, et lorsque je songe à mes futures occupations, je me pourlèche les babines comme un gueux de Whitechapel devant une vitrine de charcutier. J’espère que ma tâche sera suffisamment intéressante pour me préserver de l’ennui et de l’enlisement dans les commérages et les mesquines querelles.

— Oh certes, mon cher, votre tâche sera fort belle, sublime même. Le moment est venu de vous révéler en toute franchise le peu que je sais. Depuis neuf ans, lord Chalsbury travaille à une œuvre invraisemblablement grandiose. Il veut à tout prix arriver à condenser en un gaz la substance des rayons solaires, et en comprimant ce gaz au moyen d’une colossale pression dans une température effroyablement basse, l’amener à l’état liquide. Si Dieu lui accorde le succès, son invention aura des résultats incalculables.

— Incalculables ! — répétais-je à voix basse, écrasé et enthousiasmé à la fois par les paroles de mister Nidston.

— C’est tout ce que je sais, — continua l’homme d’affaires. Si pourtant : lord Chalsbury m’a récemment écrit que ses travaux touchaient à leur fin et qu’il doutait moins que jamais de leur heureux résultat. Il faut vous dire, mon cher ami, que lord Chalsbury est un des flambeaux de la science, un grand inspiré, un des plus beaux génies qui aient jamais existé. Par ailleurs, c’est un véritable aristocrate de naissance et d’esprit, un philanthrope désintéressé, un maître aimable et patient, un délicieux causeur et un fidèle ami. Sa beauté morale est si fascinatrice qu’elle lui attire tous les cœurs…

Mister Nidston interrompit brusquement son panégyrique.

— J’aperçois votre compagnon de route sur la passerelle, reprit-il sèchement. Prenez cette enveloppe. Elle contient de l’argent, vos billets et l’indication exacte de l’itinéraire à suivre en débarquant. Votre traversée durera de seize à dix-huit jours. Dès demain, vous aurez le spleen. En prévision, j’ai fait porter dans votre cabine une trentaine de bouquins… J’ai ajouté à vos bagages une valise contenant des vêtements chauds et des chaussures fourrées. Vous ne pouviez pas savoir que vous alliez vivre à l’altitude des neiges éternelles. J’ai tâché de prendre tous ces effets à votre mesure, mais, pour ne pas me tromper, j’ai préféré les choisir plus larges qu’étroits. Parmi vos petits colis, vous trouverez une caissette renfermant des remèdes contre le mal de mer : à vous parler franc, je les crois peu opérants, mais vous pouvez toujours essayer. La mer vous cause-t-elle des vertiges ?

— Oui, mais peu douloureux. D’ailleurs, je possède un talisman contre tous les dangers sur mer.

Je lui montrai le rubis, cadeau de M. Daniels. Il le considéra avec attention, secoua la tête et dit pensivement :

— J’ai vu quelque part une pierre de ce genre portant, je crois, une inscription identique… Mais votre compagnon nous a aperçus et se dirige de notre côté. De tout cœur, mon cher Monsieur Dibbl, je vous souhaite bonne traversée, bon courage et bonne santé… Ah ! bonjour ! mister de Monts de Riques. Faites connaissance, Messieurs. Mister Dibbl, mister de Monts de Riques — futurs collègues et collaborateurs.

Grand, maigre, pimpant et efféminé, ce mirliflore ne me plut guère non plus. On sentait dans tout son être et dans tous ses mouvements la force gracieuse, souple et nonchalante des grands fauves. Ses beaux yeux sombres et humides, ses petites moustaches noires, coupées court sur une bouche rouge de dessin antique, lui donnaient un vague aspect levantin. Nous échangeâmes quelques compliments insignifiants. À ce moment une cloche tinta sur le tillac et la sirène ébranla le pont d’un farouche mugissement.

— Eh bien, Messieurs, adieu, — dit mister Mdston. Je souhaite que vous deveniez bons amis. Mes compliments à lord Chalsbury. Bonne traversée. Au revoir.

Il descendit rapidement la passerelle du vapeur, sauta dans un cab qui l’attendait sur le quai, esquissa dans notre direction un dernier geste aimable et disparut sans plus se retourner. Je ne sais pourquoi je me sentis pendant quelques minutes envahi d’une tendre mélancolie, comme si la disparition de cet homme me privait d’un ami dévoué et d’un soutien moral.

Autant que je me souvienne, notre traversée ne fut marquée d’aucun événement saillant. Ces dix-sept jours me parurent alors cent soixante-dix années, mais quand j’en évoque l’ennui, je me les représente comme une seule et unique journée interminablement monotone.

Je retrouvais de Monts des Riques à l’heure des repas. Aucune intimité ne se noua entre nous. Il se montrait envers moi d’une froide politesse à laquelle je répondais par une indifférente prévenance. J’eus tôt fait de comprendre qu’il ne s’intéressait pas plus à ma personnalité morale qu’à celle de qui que ce fût au monde. Mais, lorsque la conversation venait à tomber sur nos études spéciales, j’étais littéralement ébloui de la profondeur de ses connaissances, de la hardiesse et de l’originalité de ses hypothèses et surtout de la précision pittoresque avec laquelle il exprimait sa pensée.

J’essayai de lire les bouquins que m’avait laissés mister Nidston. C’étaient pour la plupart des ouvrages scientifiques traitant tout au long la théorie de la lumière et des lentilles, renfermant des observations sur les hautes et les basses températures, ou décrivant des expériences de condensation et de liquéfaction des gaz. Il y avait aussi quelques récits de voyages célèbres et deux ou trois études sur les républiques équatoriales de l’Amérique du Sud. Mais je dus renoncer à la lecture, car un vent violent ne cessa de souffler et le vapeur roulait et tanguait furieusement. Tous les passagers payèrent leur tribut au mal de mer, sauf de Monts de Riques, qui malgré sa haute taille et son air efféminé se tint jusqu’au bout comme un vieux loup de mer.

Nous arrivâmes enfin à Aspinwall — alias Colon — au nord de l’isthme de Panama. Quand je descendis à terre mes jambes étaient lourdes et refusaient de m’obéir. Suivant les recommandations de mister Nidston, nous surveillâmes le transport de nos bagages du port à la gare et leur chargement dans le fourgon. Nous prîmes dans notre compartiment les instruments les plus sensibles et les plus délicats. Je portais, bien entendu, sur moi les précieux diamants, mais — j’ai maintenant honte de l’avouer — je ne les montrai pas à mon compagnon et ne lui en soufflai mot.

Notre voyage devint fatigant et par suite peu intéressant. D’Aspinwall à Panama en chemin de fer : de Panama à Guayaquil deux jours de traversée sur un vieux sabot branlant, le Gonzales ; de Guayaquil à Quito à cheval et en chemin de fer. À Quito nos instructions portaient de descendre à la Posada del Ecuador : une caravane de guides et de muletiers nous y attendait. Le lendemain, au petit jour, nous nous mîmes en route. Quelles bonnes et intelligentes bêtes que ces mules ! Secouant leurs grelots, balançant en mesure leurs têtes ornées de rosettes et de plumets, posant attentivement sur le sentier étroit, pierreux et inégal leurs longs et hauts sabots, elles longeaient tranquillement l’abîme et côtoyaient de si près les précipices les plus escarpés que nous fermions involontairement les yeux et nous cramponnions au pommeau de nos selles.

À cinq heures du soir, nous atteignîmes la zone des neiges. Le chemin s’élargit et s’aplanit : on devinait que des êtres civilisés y avaient travaillé. Une balustrade de pierre peu élevée surplombait les escarpements par trop raides.

À six heures, au débouché d’un petit tunnel, nous aperçûmes subitement quelques constructions à un étage, que dominait fièrement une coupole blanche semblable à celles des observatoires ou des églises byzantines. Un peu plus loin des cheminées de fer et de briques dressaient leurs bras vers le ciel. Au bout d’un quart d’heure nous étions arrivés.

Sur le seuil d’une maison plus élevée et plus spacieuse que les autres apparut un grand et sec vieillard à longue barbe blanche immaculée. Il se nomma : lord Chalsbury, et nous salua avec une cordiale politesse. Son aspect extérieur ne laissait pas deviner son âge : on pouvait tout aussi bien lui donner cinquante ans que soixante-quinze. Il avait de grands yeux bleus légèrement proéminents, de vrais yeux d’Anglais de vieille souche, vifs, clairs, perçants. Sa poignée de main était chaude, franche, virile ; des lignes d’un noble et élégant contour sillonnaient son front large et élevé. J’admirais la finesse de ses traits, et soudain j’eus l’impression très nette que ni le nom ni la physionomie de cet homme ne m’étaient inconnus.

— Votre venue me réjouit infiniment, nous dit lord Chalsbury, gravissant avec nous les marches du perron. Avez-vous fait bon voyage ? Comment va mon vieil ami Nidston ? Quel homme admirable, n’est-ce pas ? Mais vous me raconterez tout cela pendant le dîner. En attendant, Messieurs, je vous laisse vous rafraîchir et vous installer. Notre maître d’hôtel, le respectable Sambo — il nous indiqua un vieux nègre de haute taille qui nous attendait dans le vestibule — va vous montrer vos chambres. Nous dînons à sept heures précises.

Le respectable Sambo nous conduisit, fort aimablement, mais sans l’ombre de servilité, dans une maisonnette voisine. Chacun de nous avait à sa disposition trois chambres, simples, mais délicieusement claires, gaies, confortables. Un mur de pierre séparait nos appartements et chacun d’eux possédait son entrée particulière. Cette circonstance me fut, je ne sais pourquoi, agréable.

J’éprouvai une indescriptible jouissance à me plonger dans une baignoire de marbre (sur le vapeur, la houle m’avait privé de ce plaisir, et dans les hôtels de Colon, Panama, Quito, la propreté des baignoires n’eût pas inspiré confiance à mon ami John Johnson lui-même). Pendant tout le temps du bain chaud, de la douche froide et de ma toilette, — que je soignai tout spécialement — je fus poursuivi par une pensée lancinante : pourquoi donc le visage de lord Chalsbury me paraît-il si familier ? et à quel récit fantastique ai-je entendu mêler son nom ? Parfois, dans un coin caché de ma conscience, une vague lueur semblait vouloir éclairer mes souvenirs, mais elle disparaissait rapidement comme la trace d’un souffle léger à la surface de l’acier poli.

Des fenêtres de mon cabinet on apercevait toutes les bâtisses de cet original village : cinq ou six maisons, des écuries, des serres, des hangars à machines bas et enfumés, une masse de fils aériens, des wagonnets tirés sur une voie étroite par des mules alertes et vigoureuses, des grues à vapeur balançant rythmiquement en l’air des bennes de fer remplies de charbon et de schiste. Ici et là se démenaient des ouvriers, demi-nus pour la plupart, bien que le thermomètre fixé au châssis extérieur de ma fenêtre marquât — 5° et presque tous de couleur différente : blanc, jaune, bronze, café et noir d’ébène.

— Vraiment, me dis-je, il a fallu être doué d’une puissante volonté et posséder une fortune colossale pour pouvoir transformer le sommet infertile d’un volcan éteint en un centre de civilisation avec atelier et laboratoire, hisser à l’altitude des neiges éternelles des pierres, des arbres et du fer, amener de l’eau, construire des maisons et des machines, installer de précieux instruments de physique, parmi lesquels les deux lentilles que j’apporte coûtent à elles seules un million trois cent mille francs, engager des dizaines d’ouvriers, faire appel à des collaborateurs généreusement rémunérés…

De nouveau la figure de lord Chalsbury se dessina avec un relief intense dans mon imagination et soudain : stop — une lumière subite illumina ma mémoire. Je me rappelai fort exactement qu’une quinzaine d’années auparavant, peu après mon entrée au collège, tous les journaux avaient, durant un mois entier, corné sur tous les tons la disparition extraordinaire, mystérieuse de lord Chalsbury, pair d’Angleterre, dernier représentant d’une très ancienne famille, savant célèbre et richissime millionnaire. Toutes les feuilles imprimèrent son portrait et commentèrent les motifs de cet étrange événement. Selon les uns, lord Chalsbury avait été assassiné ; selon les autres, quelque malfaiteur l’avait hypnotisé et contraint, dans un but criminel, à quitter l’Angleterre sans laisser de traces ; d’autres encore le croyaient aux mains de bandits qui le retenaient prisonnier dans l’espoir d’une énorme rançon ; enfin les plus perspicaces prétendaient que le grand savant avait entrepris une expédition secrète au pôle nord.

On apprit bientôt qu’avant sa disparition, lord Chalsbury, conseillé, semblait-il, par quelque financier habile et clairvoyant, avait fort avantageusement réalisé et transformé en argent liquide tous ses palais, parcs, tableaux, collections, terres, forêts, fermes, mines de charbon et de kaolin. Mais personne ne put savoir ce qu’étaient devenus ces immenses capitaux, non plus que les diamants de la famille Chalsbury, dont l’Angleterre tout entière s’enorgueillissait à juste titre. Toutes les recherches de la police et des détectives privés ne jetèrent aucun jour sur cette ténébreuse affaire. Au bout de deux mois, la presse et l’opinion, absorbées par d’autres nouvelles sensationnelles, l’oublièrent. Seules les revues scientifiques, qui consacrèrent de nombreux articles à la mémoire du disparu, ne cessèrent pendant longtemps encore de rappeler avec une émotion respectueuse et une pénétrante compréhension ses grands services envers la science dans le domaine de la lumière et de la chaleur : dilatation et condensation des gaz, thermostatique, thermométrique, thermodynamique, réfraction des rayons lumineux, théorie des lentilles et phosphorescence.

Le grondement traînant et lugubre d’un gong interrompit mes réflexions. Et presque en même temps, je vis entrer un petit négrillon, gai et leste comme un singe. Il me salua et souriant amicalement :

— Sir, dit-il, lord Chalsbury m’a mis à votre disposition. Le dîner est servi, sir.

Sur la table de mon salon, un élégant bouquet trempait dans un vase de porcelaine. Je choisis un gardénia et le passai à la boutonnière de mon smoking. En sortant, je me croisai avec mister de Monts de Riques : une humble marguerite ornait modestement le revers de son habit. Un mécontentement confus sourdit en moi : et sans doute, étais-je encore, à cette époque lointaine, accessible à une puérile frivolité, car je me consolai en remarquant que lord Chalsbury, qui nous accueillit au seuil de son salon, portait, comme moi, un smoking.

— Lady Chalsbury viendra dans un instant, dit-il en jetant un regard sur la pendule. — Je vous propose, Messieurs, de dîner chaque soir chez moi. Pendant et après le repas nous aurons bien deux ou trois heures à consacrer à quelque causerie sérieuse ou badine. À propos, nous avons ici une bibliothèque, un jeu de quilles, un fumoir et une salle de billard. Veuillez en disposer comme de tout ce que je possède. Pour le breakfast et le lunch, je vous laisse pleine liberté. Au reste, il en va de même pour le dîner. Mais je sais combien la fréquentation des dames est utile et précieuse aux jeunes Anglais et c’est pourquoi…

Il se leva et désigna une porte par laquelle entrait à cet instant une jeune femme bien faite, aux cheveux d’or, accompagnée d’une autre personne de sexe féminin, à poitrine plate et teint jaunâtre, tout de noir habillée.

… — c’est pourquoi, lady Chalsbury, j’ai le plaisir de vous présenter mes deux futurs collaborateurs et, j’espère, amis, mister Dibbl et mister de Monts de Riques.

— Miss Sowtly, — continua-t-il en s’adressant à la vieille dame (parente éloignée et dame de compagnie de lady Chalsbury, comme nous l’apprîmes plus tard), je recommande à vos aimables prévenances mister Dibbl et mister de Monts de Riques.

Pendant le repas, à la fois simple et recherché, lord Chalsbury se montra le plus cordial des hôtes et le plus brillant des causeurs. Il s’enquit avec un vif intérêt des nouvelles politiques et scientifiques, s’informa de la santé de tel ou tel homme célèbre : au reste, si étrange que cela puisse paraître, il se révéla beaucoup mieux informé que nous deux. En outre, il faut avouer que sa cave était vraiment au-dessus de tout éloge.

Je jetais de rares, furtifs et rapides coups d’œil à lady Chalsbury. Elle prenait à peine part à la conversation et se contentait de lever de temps à autre ses sombres cils du côté de la personne qui parlait. Elle était beaucoup, beaucoup plus jeune que son mari. Dans le cadre d’une épaisse chevelure dorée, son beau visage pâle, qu’avait jusqu’alors épargné le hâle équatorial, et qu’animaient des yeux bleus, sérieux, presque tristes, resplendissait d’une étrange et malsaine beauté. Depuis sa taille fine et harmonieuse prise dans un fourreau de soie blanche jusqu’à ses mains blanches, délicates, aux doigts longs et frêles, tout son extérieur rappelait une fleur exotique, rare, magnifique, et peut-être vénéneuse, poussée sans lumière dans une serre humide et obscure.

Je m’aperçus que mister de Monts de Riques, assis en face de moi, caressait souvent la maîtresse de maison d’œillades significatives qui se prolongeaient peut-être une demi-seconde plus longtemps que les convenances ne l’eussent permis. Tout en lui me devenait de plus en plus désagréable : la mollesse mignarde du visage et des mains, la langueur fade et comme enveloppante des yeux, la désinvolture des poses, des mouvements, des intonations. Je le trouvais répugnant pour mon goût viril, tout en reconnaissant qu’il réunissait en lui tous les traits et toutes les qualités du séducteur né, volontiers cruel et peu délicat dans le choix de ses moyens d’action…

Après dîner, quand tous furent passés dans le salon et que mister de Monts de Riques eut demandé la permission d’aller fumer, je remis à lord Chalsbury les écrins aux diamants et lui dis :

— De la part de Maas et Daniels d’Amsterdam.

— Vous les avez apportés sur vous ?

— Oui, milord.

— Vous avez bien fait. Ces deux pierres me sont plus précieuses que tout mon laboratoire.

Il alla prendre dans son cabinet une loupe à octuple grossissement et considéra longuement et attentivement les diamants à la lueur d’une lampe électrique, puis, les remettant dans leurs écrins, il déclara sur un ton satisfait mais parfaitement calme :

— La polissure est vraiment irréprochable et d’une exactitude idéale. Je vérifierai dès ce soir les proportions des lentilles et la courbe de leurs surfaces et demain matin, mister Dibbl, nous les mettrons en place. Jusqu’à dix heures je m’occuperai de votre collègue, mister de Monts de Riques, et lui montrerai son futur domaine. À dix heures, je vous prie de bien vouloir m’attendre chez vous : j’irai vous prendre. Ah ! mon cher mister Dibbl, je pressens que nous ferons sérieusement avancer une des plus belles œuvres qu’ait jamais entreprises le plus grand des êtres : l’Homo sapiens.

Pendant qu’il parlait, ses yeux brûlaient d’une flamme bleue, et ses mains caressaient amoureusement les écrins. Cependant sa femme fixait sur lui un regard profond, sombre, insondable.

Le lendemain, à dix heures, on sonna à ma porte et, s’inclinant jusqu’à terre, le déluré négrillon fit entrer lord Chalsbury.

— Vous êtes prêt. C’est parfait, — dit le patron en me serrant la main. J’ai examiné hier les objets que vous avez apportés et les ai trouvés en excellent état. Je vous remercie de votre attention et de vos bons soins.

— En conscience, milord, trois quarts, sinon plus, de ces remerciements, doivent aller à mister Nidston.

— Oui, c’est un excellent homme et un fidèle ami, approuva lord Chalsbury, dans un clair sourire. Et maintenant, si vous le voulez bien, nous passerons dans le laboratoire.

Nous nous dirigeâmes vers une sorte de tour ronde, massive, couronnée de la coupole blanche qui la veille avait frappé ma vue au sortir du tunnel.

Sans quitter nos pardessus, nous traversâmes une petite antichambre qu’une lampe électrique éclairait faiblement et nous nous trouvâmes ensuite dans une complète obscurité. Mais j’entendis lord Chalsbury tourner un commutateur et une lumière éclatante illumina soudain une immense salle ronde, dominée par une coupole régulièrement sphérique, haute d’une quinzaine de mètres. Au centre de la salle, se dressait un réduit vitré semblable à ceux que l’on élève depuis quelque temps à l’usage du personnel médical dans les cliniques universitaires, en cas d’opérations graves et compliquées, exigeant une méticuleuse propreté et une parfaite désinfection de l’air. De ce cabinet, rempli d’objets étranges et à moi inconnus, s’élevaient trois solides cylindres de cuivre. À deux hauteurs d’homme chacun de ces cylindres se ramifiait en trois tuyaux d’un plus large diamètre ; ceux-ci à leur tour se triplaient et les massives extrémités des derniers tuyaux de cuivre s’appuyaient sur le sommet cintré de la coupole. Une multitude de manomètres, de leviers, de manivelles en acier rondes ou droites, de grosses vis, de fils conducteurs et de presses hydrauliques complétaient l’installation stupéfiante de ce singulier laboratoire. De raides escaliers en spirale, des piliers et des poutrelles en fer, d’étroites passerelles aériennes à balustrades légères, d’énormes globes électriques, de grosses courroies en gutta-percha et de longs tuyaux de cuivre pendant de-ci de-là, — tout cela se mêlait, s’enchevêtrait, fatiguait les yeux, produisait une chaotique impression.

Comme devinant mes pensées, lord Chalsbury commença fort tranquillement :

— Lorsqu’on se trouve pour la première fois en présence d’un mécanisme inconnu, comme celui d’une montre ou d’une machine à coudre, sa complexité décourage. Le premier jour où j’aperçus une bicyclette démontée, il me sembla que le plus habile mécanicien ne pourrait jamais en rassembler les pièces. Pourtant, au bout d’une semaine, je la démontais et la reconstituais moi-même et admirais la simplicité de sa construction. Ayez la bonté d’écouter patiemment mes explications. Dès que vous ne comprendrez pas quelque chose, ne vous gênez pas de me poser toutes les questions que vous voudrez. Cela ne pourra m’être qu’agréable.

Comme vous le voyez, le toit de cet édifice est percé de vingt-sept ouvertures rapprochées les unes des autres. Dans ces ouvertures s’embouchent les cylindres que vous apercevez tout en haut et dont les extrémités extérieures sont serties de lentilles biconvexes d’une énorme puissance réceptive et d’une admirable transparence. Sans doute comprenez-vous dès maintenant l’idée ? Nous captons dans des foyers les rayons du soleil ; puis, grâce à une série de miroirs et de lentilles construits d’après mes plans et mes calculs, nous les faisons passer, tantôt rassemblés, tantôt dispersés, à travers tout le système de tuyaux : les tuyaux inférieurs déversent ensuite le flux solaire concentré, ici, sous cette cloche isolante, dans ce cylindre en acier au vanadium, le plus petit et le plus solide de tous, dans lequel fonctionne un système de pistons, munis d’obturateurs semblables à ceux des appareils photographiques et qui, une fois fermés, ne laissent passer absolument aucune lumière. Enfin, sur l’extrémité libre de ce cylindre protégé, je visse hermétiquement un récipient en forme de cornue, dont le goulot renferme également plusieurs obturateurs. Quand besoin est, je fais cesser l’action des obturateurs, puis, de l’intérieur, j’introduis mécaniquement un bouchon à vis dans le goulot de la cornue, et n’ai plus qu’à dévisser celle-ci du cylindre pour avoir un stock portatif d’émanations solaires concentrées.

— Alors Hooke, Euler et Young ?

— Oui, interrompit lord Chalsbury, aussi bien eux que Fresnel, Cauchy, Malus, Huyghens et même le grand Arago, tous se sont trompés, en considérant les phénomènes lumineux comme un des états du fluide universel. Je vous en donnerai dans dix minutes une preuve éclatante. C’est ce vieux sage de Descartes et le divin Newton, ce génie des génies, qui avaient raison. Les travaux de Biot et de Brewster en ce sens n’ont fait que confirmer mes suppositions et corroborer mes expériences, bien après que je les eusse commencées. Oui ! J’ai maintenant la certitude — et vous la partagerez bientôt — que la lumière du soleil est un torrent compact de corpuscules élastiques, balles minuscules qui roulent dans l’espace avec une force et une énergie effroyables, traversant dans leur élan la masse du fluide universel… Mais abandonnons pour l’instant la théorie… et laissez-moi vous montrer les manipulations que vous devrez opérer tous les jours. Sortons.

Une fois dehors, nous grimpâmes par un escalier hélicoïde jusqu’au toit sphérique de la coupole et atteignîmes une légère galerie ajourée qui le contournait en spirale.

— Vous n’aurez pas besoin d’ouvrir les uns après les autres tous les couvercles que protègent ces délicates lentilles de la poussière, de la neige, de la grêle et des oiseaux, — me dit lord Chalsbury. D’autant plus que ce travail épuiserait un athlète. Une simple pression sur ce levier et les vingt-sept obturateurs tournent sur leurs rainures circulaires dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, suivant le procédé classique de dévissage. En ce moment, les obturateurs sont libres de pression. Appuyez sur cette petite pédale. Voilà. Maintenant, regardez.

Clac ! Les vingt-sept couvercles, dans un claquement métallique, se redressèrent, découvrant les lentilles qui scintillèrent sous les feux du soleil.

— Chaque matin, mister Dibbl, — continua le savant, vous devrez ouvrir les lentilles et les essuyer soigneusement avec une peau de chamois d’une irréprochable propreté. Voici comment il faut s’y prendre.

Et, avec l’adresse d’un ouvrier spécialiste, il se mit attentivement, presque amoureusement, à frotter les lentilles, au moyen d’une peau de chamois qu’il tira de sa poche de côté, enveloppée dans du papier de soie.

— Descendons maintenant, je vous initierai à vos autres fonctions.

Quand nous fûmes rentrés dans le laboratoire, il reprit ses explications :

— Vous devez ensuite « capter le soleil ». À cet effet, vous vérifiez chaque jour à midi ces deux chronomètres sur le soleil. Je les ai vérifiés hier. Vous connaissez le procédé, n’est-ce pas ? Vous regardez l’heure et déterminez le temps moyen : dix heures, trente et une minutes, dix secondes. Voici trois leviers courbes : le plus grand, pour les heures, le moyen pour les minutes, le petit pour les secondes. Faites attention : je tourne le grand levier jusqu’à ce que l’aiguille de l’indicateur marque dix heures. Voilà. Je place le second quelque peu en avance sur 36 minutes. Et j’amène le petit — pure fantaisie personnelle — sur 50 secondes. Maintenant, j’introduis ce bouchon à broches dans cette prise de courant. Entendez-vous des rouages grincer sous vos pieds ? C’est que mon geste a mis en branle un mouvement qui contraint le laboratoire et tout ce qu’il contient : coupole, instruments, lentilles et nous deux y compris, à suivre infailliblement la marche du soleil. Regardez le chronomètre, nous approchons de dix heures trente minutes. Encore cinq secondes. Nous y sommes. Vous remarquez que le mouvement d’horloge émet un autre son : c’est que les rouages des minutes commencent à fonctionner. Encore quelques secondes. Attention ! Voici le moment ! Ce nouveau son scande distinctement les secondes. C’est fini. Le soleil est capté. Mais le travail ne s’arrête pas là. Le mouvement d’horloge est trop volumineux et trop rudimentaire pour que son exactitude soit absolue. Aussi, devez-vous avoir l’œil sur ce cadran qui en indique la marche. Voici les heures, les minutes, les secondes, et voici le régulateur : avance, retard. Et d’après ces chronomètres dont l’exactitude est prodigieuse, vous régularisez le plus souvent possible tout le mouvement giratoire du laboratoire à un dixième de seconde près.

Nous avons donc capté le soleil. Mais ce n’est pas tout. Il faut que la lumière pénètre à travers le vide ; autrement elle échaufferait et liquéfierait tous nos instruments. Or, dans des membranes hermétiquement closes dont tout l’air a été pompé, la lumière se trouve presque à l’état aussi froid que lorsqu’elle traverse les espaces interplanétaires, en dehors de l’atmosphère terrestre. En conséquence : regardez bien — voici le bouton d’une bobine électromagnétique. Chacun des cylindres renferme un tampon à l’émeri contigu à une lame d’acier embobinée de fil de fer. J’appuie sur le bouton et j’ouvre le courant. Toutes les lames sont immédiatement aimantées et les tampons sortent de leurs douilles. Maintenant, au moyen de ce levier en cuivre, je mets en action une machine pneumatique dont les tuyaux sont, comme vous le voyez, adaptés à chacun des cylindres. Les moindres parcelles de poussière sont pompées en même temps que l’air. Regardez le manomètre F, vous y verrez un trait rouge, c’est le maximum de pression. Collez l’oreille au tuyau acoustique relié en bas à la pompe. Le sifflement a cessé. Le manomètre atteint le trait rouge. Fermez le courant en appuyant une seconde fois sur le même bouton. Les lames en acier sont désaimantées. Les tampons, obéissant à la force aspirante du vide, s’encastrent dans leurs douilles conoïdales. Maintenant la lumière traverse un vide à peu près absolu. Mais pour la précision de notre travail, cela est encore insuffisant. Aussi transformons-nous notre laboratoire en une cloche privée d’air. D’ici peu, nous devrons travailler en scaphandres. On nous enverra de l’extérieur, dans des tuyaux de caoutchouc, un air sans cesse renouvelé, tandis que de puissantes pompes aspireront continuellement l’air contenu dans le laboratoire. Saisissez-vous ? Vous serez dans la position d’un plongeur, avec cette différence toutefois que vous aurez sur le dos un ballon d’air concentré ; en cas de catastrophe : accident de machine, éclatement des conduites de transmission, etc. : vous appuyez sur une petite soupape du casque et vous avez suffisamment d’air pour respirer pendant un quart d’heure. Pourvu que vous ne perdiez pas la tête, vous sortez du laboratoire frais et pimpant comme une rose de Dijon.

Il ne nous reste plus qu’à vérifier le plus exactement possible la position des tuyaux. Ils sont tous solidement fixés les uns aux autres, mais aux points de jonction des ramifications une flexibilité insignifiante de deux à trois millimètres peut amener une déviation. Ces points sont au nombre de treize et vous devez les contrôler tous du haut en bas trois fois par jour. Montons, s’il vous plaît.

En escaladant d’étroits escaliers et de flexibles passerelles, nous parvînmes jusqu’au haut de la coupole. Le maître marchait en avant d’un pas jeune et assuré, tandis que j’avais peine à le suivre, par manque d’habitude. Au point de jonction des trois premiers tuyaux, il dévissa d’un tour de main un petit couvercle qui se dressa verticalement sur un arrêtoir à ressort. Le fond de ce couvercle consistait en un solide miroir d’argent, admirablement poli, sur le contour duquel étaient gravés des divisions et des chiffres. Trois raies parallèles d’un or vif, fines comme des rayures de télescope, presque contiguës les unes aux autres, coupaient la surface lisse du miroir.

— Voilà un petit puits qui nous permettra de surveiller secrètement le courant de lumière. Les trois raies sont trois reflets de trois miroirs intérieurs. Réunissez-les en une seule. Non, non, faites vous-même. Voyez : ces trois vis microscopiques vous permettent de changer la position des lentilles. Voici une très forte loupe. Réunissez les trois raies lumineuses en une seule, de manière à ce que le rayon unique ainsi formé tombe sur 0. C’est un travail fort simple. Vous l’exécuterez bientôt en une minute.

En effet, le mécanisme se montra fort docile et, au bout de trois minutes, je réussis, sans presque toucher aux vis délicates, à réunir les raies lumineuses en une ligne très prononcée, d’un éclat difficile à soutenir, et à l’introduire dans l’incision pratiquée sous le 0. Pour vérifier les douze autres « puits » de contrôle, l’aide de lord Chalsbury me fut inutile : je réussissais chaque fois de mieux en mieux. Mais dès le second étage, l’éclat de la lumière m’offusqua tellement la vue que des larmes me roulèrent le long des joues.

— Mettez ces conserves, dit le patron, en me tendant un étui.

Mais quand nous eûmes pénétré dans la chambre isolante pour vérifier le dernier cylindre, je dus y renoncer, mes yeux ne pouvant plus résister.

— Prenez des lunettes plus sombres, dit lord Chalsbury, — j’en ai jusqu’à dix numéros en réserve. Nous enchâsserons tantôt dans le cylindre principal les lentilles crue, vous avez apportées, et alors la vérification sera trois fois plus difficile. Parfait. C’est cela. Je vais mettre en marche les pistons intérieurs. J’ouvre le robinet de la pompe hydraulique, système Naterer. J’ouvre un autre robinet à acide carbonique liquide. À l’intérieur du cylindre, la température atteint maintenant 150°, et la pression vingt atmosphères, ainsi qu’en font foi, pour l’une le manomètre et pour l’autre ce thermomètre Witkowski perfectionné par votre serviteur. En ce moment, la lumière traverse l’axe du cylindre sous forme de flux compact d’une éblouissante splendeur et de la grosseur d’un crayon. Le piston mis en marche par le courant électrique ouvre et referme son obturateur intérieur dans l’espace d’un cent-millième de seconde, c’est-à-dire presque en un moment. Le piston projette la lumière à travers une petite lentille fortement convexe, d’où le flux lumineux ressort encore plus compact. plus fin et plus éclatant. Le cylindre renferme cinq pistons et cinq lentilles de cette nature. Sous la pression du dernier piston, le plus petit mais le plus solide de tous, le flot lumineux, devenu aussi fin qu’une aiguille, s’enfonce dans le récepteur, en passant successivement à travers les trois obturateurs ou plus exactement les trois « écluses » de cet appareil.

— Voilà les bases de mon collecteur de soleil liquide, conclut solennellement le maître. Afin de dissiper en vous toute ombre de doute, nous allons procéder à une expérience. Pressez le bouton À. Le piston s’arrête. Levez ce levier de cuivre. Les couvercles extérieurs s’abaissent sur les lentilles réceptrices de la coupole. Tournez jusqu’au bout à droite cette grosse vis rouge et abaissez la poignée C. La pression et l’afflux d’acide carbonique cessent. Il n’y a plus qu’à dévisser intérieurement la cornue en tournant dix fois ce petit levier rond. Tout est fini, mon cher : regardez bien comment il faut dévisser du cylindre le récipient. Le voici. Il ne contient pas plus de vingt livres. Ses obturateurs intérieurs s’isolent au moyen de vis microscopiques extérieures. J’ouvre dans toute la largeur le premier de ces obturateurs — le plus grand. Puis le second. Quant au dernier, je ne l’entr’ouvre que d’un diamètre égal à la moitié d’un micron. Mais auparavant, allez, je vous prie, fermer l’interrupteur de l’éclairage électrique.

J’obéis : une impénétrable obscurité envahit la salle.

— Attention ! me cria lord Chalsbury à l’autre bout du laboratoire. J’ouvre.

Une extraordinaire lumière dorée quasi fantastique se répandit soudain dans la salle, éclairant doucement, mais distinctement les murs, les appareils et la figure du maître. Au même instant, je sentis sur mon visage et mes mains une sorte de souffle chaud. Ce phénomène ne dura guère qu’une seconde et demie. Et de nouveau une profonde obscurité me céla tous les objets.

— Allumez ! commanda lord Chalsbury, et je l’aperçus sortant du réduit vitré. Son visage pâle respirait le bonheur et la fierté.

— Ce ne sont que les premiers pas, les premiers essais d’écolier, les premières semences, me dit-il en s’animant. Ce n’est pas encore du soleil condensé en gaz, mais seulement une substance impondérable rendue compacte. Pendant de longs mois, j’ai comprimé le soleil dans mes réservoirs, mais le contenu d’aucun d’entre eux n’est devenu plus lourd que l’extrémité d’un cheveu. Vous avez vu cette lumière délicieuse, égale, caressante. Croyez-vous maintenant à ma découverte ?

— Oui, répondis-je avec une chaude conviction, j’y crois et je m’incline devant la sublimité du génie humain.

— Nous irons tous deux beaucoup plus loin. Nous amènerons la température intérieure du cylindre à — 275°, au zéro absolu. Nous augmenterons la pression hydraulique jusqu’à mille, vingt, trente mille atmosphères. Nous remplacerons nos lentilles réceptrices de vingt centimètres par d’autres d’un mètre trente. Nous liquéfierons, d’après un procédé trouvé par moi, des kilos entiers de diamants, nous les fondrons en lentilles de la courbure voulue que nous enchâsserons dans nos tubes conducteurs de lumière… Peut-être ne vivrai-je pas jusqu’à l’époque où l’on pourra comprimer les rayons solaires jusqu’à liquéfaction, mais je crois, je sens que je les condenserai jusqu’à l’état gazeux. Si jamais je vois le fléau de la balance électrique s’incliner, ne fût-ce que d’un millimètre à gauche, ma joie n’aura pas de bornes.

Mais le temps passe. Allons déjeuner et, cet après-midi, nous mettrons en place les lentilles de diamant. Demain nous nous entraînerons au travail. La première semaine, vous ne serez auprès de moi qu’un simple ouvrier, un docile exécutant. La semaine suivante, nous changerons de rôle. La troisième, je vous donnerai un aide auquel vous enseignerez en ma présence la manipulation de tous les appareils. Alors, je vous laisserai pleine liberté d’action. J’ai confiance en vous, conclut-il en me tendant la main et en souriant d’un charmant et séduisant sourire.

J’ai conservé un souvenir très exact de cette soirée et du dîner chez lord Chalsbury. Lady Chalsbury portait une robe de soie ponceau. Ses lèvres rouges tranchant sur son visage pâle et légèrement fatigué flamboyaient comme une fleur pourpre, comme un charbon ardent. Jamais je ne vis — ni auparavant, ni plus tard — de Monts de Riques plus beau, plus frais, plus élégant, tandis que je me sentais exténué sous l’afflux des multiples sensations de la journée. Je crus tout d’abord qu’il se cantonnerait ce soir-là dans le rôle difficile, mais qui devait lui être familier, d’observateur. Cependant, lady Chalsbury s’aperçut que l’électricien avait le bras droit bandé au-dessus du poignet. De Monts de Riques expliqua fort modestement qu’une courroie de transmission trop faiblement tendue s’était détachée de l’arbre de couche, et lui avait, en tombant, égratigné le bras. Ce fut lui qui, pendant toute la soirée, dirigea la conversation, avec beaucoup de tact d’ailleurs. Il parla de ses voyages en Abyssinie, où il avait cherché l’or dans les vallées montagneuses voisines du Sahara, de ses chasses au lion en Afrique et au renard en Angleterre, des dernières courses d’Epsom, et de l’écrivain Oscar Wilde, dont la vogue commençait alors et avec lequel il était lié. Ses récits étaient vraiment épiques, trait fort rare et que je n’ai jamais, je crois, rencontré chez aucun autre causeur. En racontant, il ne se mettait jamais en scène, et pourtant, sa personnalité, volontairement laissée dans la pénombre, s’éclairait toujours mystérieusement de teintes tantôt tendres, tantôt héroïques.

Il ne posait plus maintenant sur lady Chalsbury que de rares regards caressants et langoureux, décochés de dessous les longs cils baissés, tandis qu’elle ne pouvait détacher de lui ses yeux sombres et énigmatiques qui suivaient tour à tour les mouvements de la tête, des mains, des lèvres et des yeux du jeune homme. Chose étrange ! Elle me rappela ce soir-là ce jouet enfantin : dans une cuvette nage un poisson ou un canard de fer-blanc, un bout de fer fiché dans le bec, et se laisse docilement entraîner par la baguette aimantée qui, de loin, l’attire. Plus d’une fois, j’interrogeai anxieusement le visage de notre hôte : mais je n’y remarquai qu’une expression de joyeuse sérénité.

Après dîner, lady Chalsbury fut la première à proposer à de Monts de Riques une partie de billard. Ils gagnèrent le fumoir et le Maître m’entraîna dans son cabinet.

— Voulez-vous jouer une partie d’échecs ? me demanda-t-il.

— Avec plaisir, bien que je ne sois qu’un médiocre joueur.

— Parfait. Et, ce faisant, nous viderons une bouteille de bon vin.

Il pressa le bouton de la sonnette.

— À quel propos ?

— En votre honneur : je crois avoir trouvé en vous un excellent collaborateur, et, s’il plaît au sort, le continuateur de mon œuvre !

— Oh ! milord !

— Attendez. Quelle boisson préférez-vous ?

— J’avoue à ma honte ne pas m’y connaître.

— Alors, je m’en vais vous en nommer quatre que j’adore : les vins de Bordeaux, le Porto, l’ale écossais et l’eau, et une que je déteste : le vin de Champagne. Respectable Sambo, ordonna-t-il au maître d’hôtel qui attendait silencieux, apportez-nous une bouteille de Château-Laroze.

À mon grand étonnement lord Chalsbury jouait mal. Je le fis rapidement mat. Après la première partie, nous cessâmes de jouer et nous reparlâmes de nos impressions de la matinée.

— Écoutez, mon cher Dibbl, — me dit lord Chalsbury en posant familièrement sur la mienne sa petite main énergique et brûlante, vous n’êtes pas sans avoir entendu dire qu’il suffisait d’un premier regard pour se former sur quelqu’un une opinion exacte. À mon avis, cette assertion est fausse. J’ai eu plus d’une occasion d’observer des gens à mine patibulaire — vous verrez dans quelques jours celle de votre assistant — qui étaient pourtant d’honnêtes gentlemen, et de fidèles amis. D’autre part, il n’est pas rare qu’un visage séduisant, une respectable chevelure blanche et d’honnêtes discours servent de paravent à un affreux gredin devant qui le premier apache venu fait figure de tendre mouton au cou noué d’une faveur rose. Aussi vous me voyez en ce moment dans une grande perplexité, ne pourriez-vous m’aider à la dissiper ?

« Mister de Monts de Riques ignore encore totalement le but et l’importance de mes expériences. Il m’est allié par sa mère. Mister Nidston qui le connaît depuis l’enfance m’a fait savoir dernièrement que ce garçon se trouvait dans une passe particulièrement difficile (ce n’était pas une question d’argent). Je lui ai immédiatement offert de me rejoindre ici et l’empressement avec lequel il a accepté ma proposition prouve que sa situation était vraiment critique. On m’a dit bien des choses sur son compte, mais je n’ajoute foi ni aux bruits, ni aux commérages. Il m’a produit l’impression… de n’en produire aucune ! Peut-être n’ai-je jamais vu d’individu pareil à lui, et cependant il me semble en avoir connu des millions de semblables. Je l’ai vu à l’œuvre tantôt : il me paraît capable, habile, ingénieux et travailleur. En outre, il est intelligent, énergique, bien élevé et ne serait, je crois, déplacé dans aucune société. Et cependant une étrange hésitation me retient. Mon cher Monsieur Dibbl, dites-moi franchement ce que vous pensez du personnage.

Cette question imprévue me décontenança : à franchement parler, j’étais loin de m’y attendre.

— Je ne sais que vous dire, milord. Je le connais probablement moins que vous et mister Nidston. Je l’ai vu pour la première fois à bord de La Croix du Sud et n’ai eu pendant notre voyage que fort peu de rapports avec lui. Je dois vous dire que j’ai été malade pendant presque toute la traversée. Cependant nos courtes rencontres et conversations m’ont laissé à peu près la même impression qu’à vous, milord : ingéniosité, énergie, éloquence, grande érudition… et, avec tout cela, — mélange bizarre et sans doute très rare, — cœur sec et tête chaude.

— Parfait, mister Dibbl, parfait. — Respectable Sambo, apportez-nous une seconde bouteille de vin et vous pourrez vous retirer. — Je n’attendais guère de vous une autre caractéristique. Mais cela ne lève point mes scrupules… Dois-je ou non lui révéler les secrets dont vous avez été aujourd’hui le témoin et le confident ? Supposez qu’au bout d’un an ou deux — ou même plus tôt — ce dandy, ce bellâtre, cet ami des femmes, ne puisse plus tenir sur ce volcan désert. Je doute que, dans ce cas, il vienne me demander l’autorisation de partir : un beau matin, il fera ses paquets et déguerpira sans tambour ni trompette. Je serai privé d’un collaborateur précieux et, chose plus grave, je ne suis pas sûr qu’une fois de retour sur l’Ancien Continent, il ne se laisse aller à bavarder.

— Craignez-vous donc les bavardages, milord ?

— Oui, je vous l’avoue en toute sincérité. Je redoute le bruit, la réclame, l’invasion des interviewers. Je crains qu’un de ces critiques scientifiques, ignorants mais influents, qui se rendent célèbres en dénigrant systématiquement les idées nouvelles et les entreprises audacieuses, ne dénature mon idée aux yeux du public, ne la lui représente comme une lubie d’inventeur, comme un délire de maniaque. Je crains surtout que quelque envieux et famélique raté ne s’approprie ma théorie, en prétextant, comme on en connaît mille exemples, une coïncidence fortuite de découvertes, je crains qu’il n’avilisse, ne ravale et ne salisse ce que j’ai enfanté dans la douleur et l’enthousiasme. Vous me comprenez, mister Dibbl ?

— Parfaitement, milord.

— Si cela arrive, mon œuvre et moi nous périrons. D’ailleurs mon pauvre « moi » pèse peu en comparaison de l’idée. Je suis sûr que le premier soir où dans l’une des immenses salles de conférences de Londres, je ferai éteindre l’électricité et éblouirai dix mille auditeurs choisis, en déversant sur eux des flots de lumière solaire dont l’éclat fera ouvrir les fleurs et chanter les oiseaux, ce soir-là je recueillerai sans peine un milliard pour mener à bien mes recherches. Mais, comme je vous l’ai dit, un hasard, une bagatelle, une erreur insignifiante peuvent être fatales à la plus belle et à la plus désintéressée des œuvres. C’est pourquoi je vous demande votre avis : dois-je me confier à mister de Monts de Riques ou le laisser dans l’ignorance de mes projets ? C’est un dilemme dont je ne puis sortir sans être conseillé. D’une part, j’ai à redouter un scandale et le krach de mon entreprise ; mais, d’autre part, ma méfiance est le plus sûr moyen de faire naître en lui des sentiments de dépit et de vengeance.

Une réponse toute simple me vint aux lèvres : « Envoyez dès demain, avec tous les honneurs qui lui sont dus, ce beau Narcisse à tous les diables, et vous recouvrerez immédiatement votre tranquillité ! » Je regrette fort qu’une imbécile délicatesse m’ait empêché de donner ce bon conseil et m’ait fait répondre avec une froide correction :

— J’espère, milord, que vous ne vous fâcherez pas si je ne prends pas sur moi de trancher une question aussi délicate ?

Lord Chalsbury me regarda fixement, secoua tristement la tête et dit avec un sourire chagrin :

— Finissons ce vin et passons dans la salle de billard. J’ai envie de fumer un cigare.

En entrant dans le fumoir, nous aperçûmes de Monts de Riques debout, les coudes appuyés sur le billard, pérorant avec animation : lady Chalsbury, adossée au manteau de la cheminée, riait aux éclats. Cela me frappa bien plus que si je l’avais vue pleurer. Chalsbury s’étant enquis des motifs de cette gaieté, de Monts de Riques raconta une seconde fois l’histoire d’un snob vaniteux qui, ayant acheté, par désir d’originalité, un léopard apprivoisé, était ensuite resté trois heures perché sur son toit par peur de l’animal. Le patron éclata à son tour d’un rire enfantin…

Tandis que les plus petits détails des deux premières journées passées sur le Cayambé surgissent dans ma mémoire avec un relief extraordinaire, le reste de mon séjour se perd dans une brume dont l’épaisseur augmente à mesure que le dénouement approche. C’est donc à bon droit que j’ai maintenant recours à mon carnet de notes. L’eau de mer en a rongé les premiers et derniers feuillets et s’est même attaquée aux pages du milieu. Cependant je puis, bien qu’avec peine, en reconstituer certains passages. Les voici.

11 décembre. — Aujourd’hui lord Chalsbury et moi sommes descendus à Quito à dos de mulet chercher des tubes de cuivre galvanisés. En cours de route je m’enquis — ce n’était point de ma part vaine curiosité — des moyens sur lesquels nous pouvions compter pour continuer nos expériences. Lord Chalsbury, qui m’a, je crois, accordé depuis longtemps sa confiance, se retourna brusquement sur sa selle et me demanda à brûle-pourpoint :

— Au fait, vous connaissez mister Nidston ?

— Certes, milord.

— Quel excellent homme, n’est-ce pas ?

— Excellent.

— Pourtant en affaires, il se montre plutôt raide et quelque peu pédant ?

— Oui, milord, mais il connaît aussi des élans d’enthousiasme et même d’exaltation.

— Vous êtes observateur, mister Dibbl. — Sachez donc que depuis vingt ans cet original croit à mon idée comme un Mahométan à sa Kaaba. Il s’acquitte sans aucune rémunération de toutes les commissions dont je le charge, bien plus, il a récemment mis à ma disposition tous ses capitaux, me priant d’en disposer à ma guise, en cas de besoin. Et je suis persuadé qu’il n’est pas le seul original de la vieille Angleterre. Courage donc !

12 décembre. — Pour la première fois tord Chalsbury m’a fait remarquer la force motrice du mécanisme d’horloge qui contraint le laboratoire à suivre la marche du soleil. C’est une invention à la fois naïve, simple et ingénieuse : sur la pente du cratère du volcan éteint, glisse, le long de rails posés à pic presque perpendiculairement, un monolithe de basalte d’au moins trois tonnes, enchaîné à un câble d’acier de la grosseur d’une cuisse. C’est ce poids qui fait fonctionner le mécanisme. Sa descente dure exactement huit heures, et chaque matin une vieille mule aveugle le remonte sans le moindre effort à l’aide d’un autre câble et d’un système de poulies.

20 décembre. — Après le dîner j’ai passé la soirée dans la serre en compagnie de lord Chalsbury, parmi le parfum enivrant des narcisses, des orangers et des tubéreuses. Depuis quelques jours le « patron » a beaucoup maigri et ses yeux ont commencé à perdre leur éclat juvénile. J’attribue cette fatigue à nos excès de travail de ces derniers temps. Je suis certain qu’il ne devine rien. Détournant, à sa coutume, la conversation sur un sujet inattendu, il m’a soudain déclaré :

— Notre œuvre est la plus désintéressée et la plus honnête du monde. Songer au bonheur de ses enfants ou de ses petits-enfants, n’est qu’une forme bien naturelle de l’égoïsme. Mais vous et moi nous préparons la félicité de générations si éloignées qu’elles ignoreront, je ne dis pas nos humbles personnalités, mais nos poètes, nos rois, nos conquérants, nos langues et nos religions, et jusqu’aux noms de nos pays. C’est dans ce pur dévouement à un lointain avenir que je puise ma confiance, mon orgueil et ma force.

3 janvier. — Je suis allé tantôt à Quito prendre livraison de caisses arrivées de Londres. Mes relations avec mister de Monts de Riques deviennent froides et presque hostiles.

Février. — Nous avons enfermé aujourd’hui nos tuyaux dans des gaines contenant des réfrigérants. Le mélange d’eau et de sel donne — 21°, celui d’éther et d’acide carbonique solidifié — 80°, la vapeur d’acide carbonique — 130°. Quant à la pression atmosphérique, nous pouvons, je crois, la développer à l’infini.

Avril. — Mon assistant commence sérieusement à m’intéresser. C’est un Slave, Russe ou Polonais, je ne sais, mais en tout cas anarchiste. Il ne manque pas d’instruction, connaît bien l’anglais, mais préfère, il me semble, ne parler aucune langue et se taire. Grand, maigre, légèrement voûté, il porte les cheveux longs et tombant droit sur le visage, ce qui donne à son front la forme d’un trapèze rétréci du sommet ; son nez retroussé a d’énormes narines velues, béantes, mais extrêmement nerveuses. Une audace folle brille dans ses yeux gris clair. Il écoute et comprend toutes nos conversations sur le bonheur des générations futures et sourit souvent d’un sourire condescendant qui me rappelle la grimace d’un vieux bouledogue surveillant les ébats de toy-terriers. Mais, j’en ai la conviction, son adoration pour le Maître est infinie. Mon collègue de Monts de Riques agit tout autrement. Il affiche souvent pour l’idée du soleil liquide un enthousiasme si artificiel que je rougis de honte et le soupçonne fort de se moquer du patron. Mais l’homme ne l’intéresse pas ; et, en présence de lady Chalsbury, il oublie par trop le respect dû au mari et à l’hôte, agissant en cela contre tout bon sens et toute prudence, sous l’empire d’une volonté altérée et peut-être même de la jalousie.

Mai. — Vivent à jamais ces trois Polonais de talent : Wrublewski, Olszewski, Witkowski et le continuateur de leurs expériences Dewar. Aujourd’hui nous avons réussi en liquéfiant de l’hélium et diminuant soudain la pression, à abaisser à — 272° la température du cylindre principal. Le fléau de la balance électrique s’est pour la première fois incliné non pas d’un, mais de cinq millimètres. Dans le silence et la solitude, je m’agenouille devant vous, mon cher et vénéré Maître.

26 juin. — De Monts de Riques semble croire maintenant au soleil liquide en toute sincérité, sans doucereuse flagornerie ni exaltation factice. Tout au moins a-t-il laissé échapper pendant le dîner une phrase surprenante. « Selon moi, a-t-il dit, le soleil liquide est destiné à un immense avenir, en tant que matière explosive ou comme engin pour les mines et les armes à feu. »

Je lui répliquai en allemand et sur un ton, je l’avoue, assez grossier :

— Ce sont là paroles de lieutenant prussien.

Mais lord Chalsbury concilia les choses en concluant doucement :

— Nous ne voulons pas détruire, mais créer.

27 juin. — J’écris à la hâte et en tremblant des mains. La nuit dernière, la pose pressée de réfrigérants m’a retenu au laboratoire jusqu’à deux heures. Je rentrais chez moi par un magnifique clair de lune qui toutefois n’éclairait point le sentier que je suivais. Comme j’étais chaussé de bottes chaudes en peau de phoque, mes pas sur la terre couverte de glace n’émettaient aucun son. Presque à ma porte, un bruit de voix m’arrêta :

— Entrez, chère Mary, entrez, ne fût-ce qu’une minute. Pourquoi donc hésitez-vous chaque fois ? Vous savez bien pourtant que vos craintes sont chimériques ?

Je les aperçus aussitôt éclairés par les vifs rayons de la lune australe. Il la tenait enlacée, et elle penchait docilement sa tête sur son épaule. Oh ! comme ils étaient beaux tous deux à cet instant !

— Mais votre camarade ? — objecta timidement lady Chalsbury.

— Mon camarade ! repartit de Monts de Riques dans un éclat de rire insouciant. Cette ennuyeuse et sentimentale marmotte se couche chaque soir à dix heures pour se réveiller à six. Mary, ma chère, entrons, je vous en supplie.

Et sans desserrer leur étreinte, ils franchirent le seuil illuminé du rayonnement azuré de la lune.

28 juin au soir. — Ce matin, je suis allé trouver mister de Monts de Riques, et sans serrer sa main tendue, ni prendre le siège qu’il m’indiquait, je lui ai déclaré tranquillement :

— Sir, je dois vous dire ce que je pense de vous. J’estime, sir, que vous vous conduisez de la plus indigne manière dans un endroit où nous aurions dû nous dévouer joyeusement ensemble au bonheur de l’humanité. Ce matin, j’ai vu en quelle compagnie vous êtes rentré chez vous.

— Vous m’avez espionné, misérable ! s’écria de Monts de Riques dont les yeux étincelèrent d’un feu violet, comme ceux des chats la nuit.

— Non, je me suis trouvé dans la plus désagréable situation qui se puisse concevoir. Si je n’ai pas révélé ma présence, c’est uniquement pour ne pas causer de chagrin à une autre personne que vous. Et ma réserve de cette nuit me donne d’autant plus le droit de vous traiter, maintenant que nous sommes seul à seul, de lâche et de gredin !

— Vous me rendrez compte de cette injure les armes à la main, vociféra de Monts de Riques, en arrachant dans un sursaut de colère le col de sa chemise.

— Non, répondis-je fermement. Primo : je ne vois pas de motif à ce duel, sauf celui de vous avoir traité de gredin, mais sans témoins. Secundo : l’œuvre à laquelle je consacre toutes mes forces est d’une importance tellement incalculable que j’estime impossible de m’en laisser détourner par votre ridicule pistolet — tant qu’elle n’aura pas été menée à bien. Tertio : ne trouvez-vous pas plus simple d’empaqueter immédiatement vos objets les plus indispensables, de sauter sur la première mule venue, et de gagner Quito et de là l’hospitalière Angleterre ? À moins, honorable canaille, que vous n’y ayez aussi attenté à l’honneur ou à la bourse de quelque protecteur ?

Il se précipita sur la table et s’empara convulsivement d’une cravache en cuir d’hippopotame :

— Je vous rosserai comme un chien, hurla-t-il.

Je sentis se réveiller en moi ma vieille pratique de boxeur. Sans lui laisser le temps de se reconnaître, je le surpris d’une feinte du gauche et lui portai du droit un direct à la mâchoire. Il mugit, tourna comme une toupie, et un flot de sang noir lui jaillit du nez. Je sortis.

29 juin. — Pourquoi n’ai-je pas vu de la journée de Monts de Riques ? m’a tout à coup demandé lord Chalsbury ?

— Il est indisposé, je crois, répondis-je, les yeux fixés à terre.

Nous étions assis tous deux sur la pente septentrionale du volcan. Il était 9 heures du soir. La lune n’était pas encore levée. À nos côtés se tenaient deux porteurs nègres et mon mystérieux assistant Pierre. Dans l’ombre crépusculaire se dessinaient à peine les lignes menues des fils électriques que nous avions installés pendant la journée. Et sur un grand monticule de pierres reposait le récepteur n° 6 solidement assujetti aux blocs basaltiques et tout prêt à mettre en mouvement les obturateurs.

— Préparez le cordon, — ordonna lord Chalsbury, roulez la bobine en bas ; je suis trop fatigué et trop ému ; soutenez-moi, aidez-moi à descendre… Il me semble que nous sommes bien ici et que nous ne risquons pas d’être aveuglés. Songez, mon cher Dibbl, songez, mon cher garçon, que nous allons à l’instant illuminer le monde de lumière solaire condensée en gaz. Allô ! Allumez le fil !

Le serpent enflammé du coton poudre grimpa rapidement la pente et disparut sur le rebord de l’escarpement au pied duquel nous nous trouvions. Mon ouïe attentive saisit le claquement instantané annonçant la prise de contact et le vrombissement des moteurs. D’après nos calculs, le gaz solaire devait sortir de la cuvette en une série d’explosions continues : environ six mille à la seconde. Au même moment se leva au-dessus de nos têtes un éblouissant soleil : un bruissement courut dans les feuilles d’arbres, les nuages se colorèrent de tons roses, les toits et les vitres des lointaines maisons de Quito scintillèrent, et nos coqs domestiques saluèrent son apparition d’une bruyante fanfare.

Et quand la lumière se fut éteinte aussi instantanément qu’elle était apparue, le Maître regarda le secondomètre à la lueur d’une lampe électrique de poche et me dit :

— La combustion a duré une minute onze secondes. C’est une véritable victoire, mister Dibbl. Je vous garantis que dans un an nous remplirons d’immenses réservoirs d’un soleil doré, liquide et épais comme du mercure, et le contraindrons à nous éclairer, à nous réchauffer et à faire marcher toutes nos machines.

Quand nous revînmes vers minuit, nous apprîmes qu’aussitôt après notre départ, lady Chalsbury et mister de Monts de Riques avaient fait mine d’entreprendre une promenade, et, trouvant à un endroit convenu des mules sellées d’avance, avaient pris la fuite dans la direction de Quito.

Lord Chalsbury ne broncha pas. D’une voix où ne perçait aucune amertume, mais une douloureuse tristesse, il dit :

— Ah ! pourquoi ne m’ont-ils pas prévenu ? pourquoi ce mensonge ? comme si je ne voyais pas qu’ils s’aimaient ! Je ne les en eusse pas empêché !

Ici se terminent mes notes, d’ailleurs si endommagées par l’eau que je n’ai pu les reconstituer qu’à grand’peine, et ne suis pas tout à fait sûr de leur exactitude. Pour la suite, je ne réponds pas non plus de ma mémoire. N’est-ce pas toujours ainsi ? plus le dénouement approche, plus confus se font les souvenirs.

Pendant vingt-cinq jours environ, nous travaillâmes avec acharnement dans le laboratoire, remplissant cuvettes sur cuvettes de gaz solaire doré. Nous avions trouvé d’ingénieux régulateurs pour nos récepteurs de soleil. Nous avions adapté à chacun de ceux-ci un mouvement d’horlogerie et un remontoir aussi simple que celui d’un réveil-matin. En déplaçant de la manière classique les aiguilles indicatrices des trois cadrans nous étions à même de recevoir la lumière pendant tout le laps de temps désiré, de prolonger sa combustion ou d’amplifier son intensité, obtenant ainsi depuis la vive explosion instantanée jusqu’à une faible scintillation d’une demi-heure. Bien que nous travaillions sans grande ardeur et comme à regret, il faut avouer que cette période fut la plus fructueuse de tout mon séjour sur le Cayambé. Mais elle se termina soudain d’une manière imprévue, fantastique et effrayante.

Au commencement d’août, je vis entrer dans le laboratoire lord Chalsbury, plus fatigué et plus vieilli que jamais.

— Mon cher ami, fit-il négligemment, ma mort est proche et je sens renaître en moi de vieux préjugés. Je désire mourir et être enterré en Angleterre. Je vous laisse un peu d’argent, toutes les constructions, les machines, les ateliers et le terrain. À en juger par ce que je dépensais, les fonds devront vous suffire pour deux ou trois ans. Vous êtes plus jeune et plus énergique que moi, vous arriverez au but. Notre bon ami Nidston vous soutiendra avec plaisir au premier appel. Réfléchissez.

Cet homme m’était depuis longtemps devenu plus cher qu’un père ou un frère, qu’une mère, une femme ou une sœur. C’est pourquoi je lui répondis avec une conviction profonde :

— Mon cher Maître, je ne vous quitterai pas une seconde.

Il m’étreignit et m’embrassa sur le front.

Le lendemain il convoqua tous les ouvriers et serviteurs et leur paya d’avance deux années de gages. Puis il leur déclara que son œuvre était achevée et leur enjoignit de quitter le Cayambé dès le jour même.

Ils s’en allèrent, contents et ingrats, goûtant d’avance les joies de l’ivresse et de la débauche dans les nombreuses maisons de joie de Quito. Seul mon assistant, le Slave silencieux — Albanien ou Sibérien ? je n’en sais trop rien — se refusa longtemps à abandonner son maître. « Je resterai avec vous jusqu’à ma mort ou la vôtre », répétait-il obstinément. Mais lord Chalsbury lui dit en le fixant d’un regard persuasif et presque sévère :

— Je rentre en Europe, mister Pierre.

— Qu’importe, je vous suivrai.

— Vous savez pourtant ce qui vous y attend, mister Pierre.

— Oui. Le gibet. Mais cela ne m’empêchera pas de vous suivre. J’ai toujours ri à part moi de vous voir songer à la félicité d’individus qui vivront dans des millions d’années, mais je ne l’ai dit à personne, et quand je vous eus connu à fond, j’ai compris que l’être humain avait d’autant plus de valeur que l’humanité en avait moins. Aussi me suis-je attaché à vous, tout comme un vieux chien teigneux, affamé, vagabond et aigri lèche la première main qui le caresse sincèrement. Et c’est pourquoi je ne vous quitterai pas. Basta !

Stupéfait et enthousiasmé, je considérais ce brave homme que j’avais jugé jusqu’alors totalement incapable de tout sentiment élevé. Mais le Maître lui enjoignit doucement :

— Non, vous me quitterez. Et tout de suite même. Votre amitié m’est chère. J’estime fort votre ardeur au travail. Mais je m’en vais mourir dans mon pays. Et les souffrances que vous pourriez endurer ne feraient que rendre plus pénibles mes derniers moments. Soyez homme, Pierre. Prenez cet argent, embrassez-moi et disons-nous adieu.

Ils s’étreignirent. Pierre, le sévère et rébarbatif Pierre, couvrit de baisers passionnés la main de lord Chalsbury… puis il s’éloigna de nous sans se retourner, presque en courant, et disparut derrière les bâtiments,

Je regardai le Maître : il pleurait, le visage caché dans ses mains.

Trois jours plus tard nous naviguions de Guayaquil à Panama, à bord de ma vieille connaissance le vapeur Gonzales, La mer était calme, mais nous avions le vent en poupe et le capitaine vint au secours de la faible machine en faisant hisser les voiles. Je ne quittai pas la cabine de lord Chalsbury. Sa santé m’inspirait de sérieuses inquiétudes et parfois même je me demandais s’il ne perdait pas l’esprit. Je le considérais avec une pitié impuissante. J’étais surtout frappé de le voir revenir invariablement, toutes les deux ou trois phrases, à la cuvette 21 B laissée par lui sur le Cayambé et répéter chaque fois en se tordant les mains : « Est-il possible que j’aie pu l’oublier ? » Mais peu à peu ses discours devinrent plus suivis et s’imprégnèrent à nouveau d’une noble mélancolie :

— Ne croyez pas, disait-il, qu’une mesquine aventure personnelle m’ait fait renoncer à suivre la voie laborieuse de recherches acharnées et de sublimes inspirations, que j’avais si patiemment frayée pendant toute ma vie consciente. Mais sous l’impulsion des circonstances, j’ai réfléchi et j’ai été amené à envisager les choses sous un autre angle que jusqu’alors. Il est dur, croyez-moi, de devoir, à 65 ans, reviser sa conception du monde ! J’ai compris ou plutôt senti que l’humanité future ne valait ni nos soucis, ni nos travaux, ni nos sacrifices. Elle dégénère et devient d’année en année plus débile, plus corrompue, plus impitoyable. La société tombe sous la domination du plus cruel des despotes : le capital. Les trusts, spéculant dans leurs repaires publics sur le blé, la viande, le pétrole, le sucre, créent une génération de polichinelles milliardaires, que côtoyeront des millions de loqueteux affamés, de voleurs et d’assassins. Il en sera éternellement ainsi. Et mon idée de prolonger l’existence de la terre deviendra la proie de quelques gredins, qui emploieront mon soleil liquide à la fabrication d’obus ou de bombes d’une force explosive insensée… Et cela, je ne le veux pas. Ah ! mon Dieu, cette cuvette ! Est-il possible que je l’aie oubliée ? Est-ce vraiment possible ? — s’écria soudain lord Chalsbury en se prenant la tête dans ses mains.

— Qui vous trouble ainsi, cher maître ? m’enquis-je.

— Voyez-vous, mon cher Henry… je crains fort d’avoir commis une petite mais peut-être fatale…

Je n’entendis plus rien. Une gigantesque flamme dorée jaillit soudain à l’Orient. Le ciel et la mer se noyèrent pour un instant dans un éblouissant météore. Et aussitôt un abasourdissant coup de tonnerre et un tourbillon embrasé me précipitèrent sur le pont.

Je perdis conscience et ne revins à moi qu’en entendant la voix de lord Chalsbury penché sur moi :

— Vous avez été aveuglé ?

— Oui, je ne vois plus que des cercles irisés devant les yeux. Mais c’est une catastrophe, Maître ? En seriez-vous l’auteur ? L’auriez-vous permise ? Ne l’aviez-vous pas prévue ?

Il posa doucement sur mon épaule sa belle main blanche et me dit d’une voix profondément tendre (et le contact de sa main ainsi que le ton assuré de ses paroles me calmèrent subitement) :

— N’avez-vous pas confiance en moi ? — Attendez, fermez bien les yeux et tenez-les cachés dans la paume droite jusqu’à ce que j’aie fini de parler ou que vous ne perceviez plus d’étincellement lumineux. Puis, avant de les rouvrir, mettez les lunettes que je vous glisse dans la main gauche. Ce sont de très fortes conserves. Écoutez maintenant. Je croyais que, pendant cette courte période, vous aviez appris à me connaître beaucoup mieux que mes proches n’ont jamais pu le faire. Ne fût-ce que pour vous, mon véritable ami, je n’aurais pas chargé ma conscience d’une cruelle et inutile expérience, qui entraînera peut-être la mort de milliers d’individus. Au reste qu’importe l’existence de ces nègres débauchés, de ces Indiens ivrognes et de ces Espagnols dégénérés ? Que toute la République de l’Équateur, avec ses bavardages, son mercantilisme et ses révolutions, s’engloutisse dans l’enfer et qu’un gouffre immense se creuse à sa place, ni la science, ni l’art, ni l’histoire n’y perdront rien. Je regrette pourtant mes chères mules, si fines et si patientes. En toute conscience, je n’aurais pas hésité, je l’avoue, à sacrifier un million des plus précieuses vies humaines, la vôtre y comprise, au triomphe de mon idée, si j’avais été convaincu de sa justesse. Mais ne vous ai-je pas dit il y a cinq minutes que j’avais définitivement cessé de croire l’humanité future susceptible de félicité, d’amour, et d’esprit de sacrifice ? Pouvez-vous penser que j’aie voulu me venger sur une infime portion de l’humanité de mon énorme erreur philosophique ? Non. Ce que je ne me pardonne pas, c’est une faute purement technique, une faute digne du premier ouvrier venu. Je ressemble à un contremaître qui, après vingt années passées auprès d’une machine compliquée, se laisse aller à rêver de ses affaires de famille, et dans sa préoccupation n’entend plus le rythme de la machine : et voilà qu’une courroie de transmission vole en éclats et blesse à mort quelques ouvriers. Voyez-vous, depuis trois jours, une irritante pensée me harcelait : il me semblait avoir oublié par distraction — la première en vingt ans — d’arrêter le mouvement d’horloge de la cuvette 21 B et même avoir amené l’aiguille sur l’indication « explosion complète ». Et ce cauchemar m’a poursuivi jusqu’ici. Je ne m’étais pas trompé. La cuvette a sauté et la détonation a fait exploser les autres réservoirs. Nouvelle faute. Avant de conserver un aussi énorme stock de soleil liquide, j’aurais dû, fût-ce au péril de ma vie, expérimenter la puissance explosive de la lumière condensée. Maintenant regardez de ce côté, — et ce disant il me tournait doucement, mais fermement la tête vers l’orient. — Enlevez votre main et lentement, tout lentement ouvrez les yeux.

Ma vue sembla avoir acquis cette extraordinaire lucidité qui précède, dit-on, les moments suprêmes, et voici le spectacle que j’aperçus : à l’orient, un immense embrasement, dont les flammes s’élevaient et s’abaissaient dans un rythme respiratoire, le vapeur donnant de la bande, les vagues déferlant par-dessus les bastingages, la mer démontée couleur de sang, le ciel nuageux couleur de pourpre, et un beau visage calme encadré de cheveux gris soyeux et dont les yeux étincelaient comme des étoiles mélancoliques. Un vent suffocant soufflait du rivage.

— Un incendie ? — demandai-je mollement, comme en songe, et je me retournai vers le sud. Le sommet du Cayambé disparaissait dans une épaisse fumée où flamboyaient de rapides éclairs.

— Non, mais une éruption de notre bon vieux volcan. L’explosion de soleil liquide l’a réveillé, lui aussi. Quelle force tout de même ! Et dire que la voilà perdue !

Je ne comprenais plus rien. Ma tête tournait. Et j’entendis à mes côtés une voix étrange, douce comme celle d’une mère, impérieuse comme celle d’un despote :

— Asseyez-vous sur ce cabestan et exécutez aveuglément ce que je vais vous ordonner. Enfilez immédiatement cette ceinture de sauvetage, nouez-vous-la solidement sous l’aisselle de manière à ce qu’elle ne gêne pas la respiration ; mettez dans votre poche de côté ce flacon de cognac et ces trois tablettes de chocolat ; prenez cette enveloppe de parchemin contenant de l’argent et des lettres. Dans quelques instants, le Gonzales va être culbuté par un effroyable raz de marée tel que le monde n’en a sans doute jamais vu depuis le déluge. Couchez-vous à tribord. C’est cela. Agrippez-vous des pieds et des mains au bastingage. Parfait. Votre tête est protégée par le blindage : cela vous empêchera d’être assourdi par le coup. Quand vous sentirez la lame se précipiter sur le pont, tâchez de retenir votre respiration pendant une vingtaine de secondes, puis jetez-vous à droite… et que Dieu vous bénisse ! C’est tout ce que je puis vous souhaiter et recommander. Cependant, s’il est écrit que vous deviez périr si jeune et d’une mort si absurde… je voudrais vous entendre me dire auparavant que vous me pardonnez. Je ne ferais cet aveu à personne d’autre, mais je sais que vous êtes Anglais et un véritable gentleman.

En entendant ces paroles pleines de sang-froid et de dignité, je parvins enfin à me maîtriser et trouver la force de lui répondre tranquillement, en lui serrant la main :

— Croyez, mon bien cher Maître, que nulle félicité terrestre ne pourrait remplacer les belles heures que j’ai vécues sous votre sage direction. Laissez-moi seulement vous demander pourquoi vous ne songez pas à votre salut ?

Je le vois encore adossé au coffre de la boussole de réserve, tandis que le vent tiraillait ses vêtements et houspillait sa barbe blanche, fantômale sur le fond rouge de l’éruption volcanique. À cet instant, je m’aperçus que notre navire était presque couché sur le bord et que des rafales glacées, surgissant impétueusement de l’ouest, avaient chassé les asphyxiantes bouffées chaudes.

— Eh ! repartit indolemment lord Chalsbury dont la main esquissa un geste fatigué. Je n’ai rien à perdre. Je suis seul au monde. Vous êtes l’unique être auquel je sois attaché et je vous expose à un danger mortel, auquel vous avez juste une chance sur un million d’échapper. Je suis riche, il est vrai, mais je ne sais que faire de ma fortune, à moins — et une mélancolique ironie fit trembler sa voix — à moins de la répartir entre les indigents du comté de Norfolk et d’aider ainsi à la multiplication d’une bande de fainéants et de mendiants. Je suis savant, mais ma science vient, comme vous le voyez, de subir un lamentable échec. Je suis énergique, mais je ne saurais plus maintenant trouver de champ à mon énergie. Non, mon cher ami, je ne me suicide pas ; si je dois cette nuit échapper à la mort, j’emploierai le reste de mon existence à cultiver modestement des asperges, des artichauts et des melons dans quelque modeste domaine situé le plus loin possible de Londres. Et si je dois mourir — il se découvrit et l’aspect de ses cheveux flottant au vent, de sa barbe hérissée, de ses yeux tristes et caressants, le son de sa voix puissante comme un jeu d’orgue, me produisirent une étrange impression — et si je dois mourir, je remets avec résignation mon corps et mon âme aux mains du Dieu éternel : puisse-t-il me pardonner les égarements de mon faible esprit humain !

— Amen ! répondis-je.

Il tourna le dos au vent et alluma un cigare. Sur le ciel empourpré, sa silhouette noire prenait les contours d’une apparition fantastique et merveilleuse. Je perçus l’exquise odeur d’un délicieux havane.

— Préparez-vous. Il ne reste plus qu’une minute ou deux. Vous n’avez pas peur ?

— Non… Mais l’équipage, les passagers ?

— Je les ai prévenus pendant votre évanouissement. Mais ils sont tous ivres et il n’y a pas une seule ceinture de sauvetage sur le bateau. Je ne crains rien pour vous, vous portez un talisman à la main. J’en avais un tout semblable, mais je l’ai perdu. Eh ! tenez-vous bien !… Henry !…

Je me tournai vers l’est, et une horreur mortelle me stupéfia. Une énorme lame, haute comme la Tour Eiffel, toute noire et crêtée d’une écume rosâtre, fondait du rivage sur notre coque de noix. Un hurlement, un frémissement… et le monde entier parut s’écrouler sur le pont…

Je m’évanouis de nouveau et ne revins à moi qu’au bout de quelques heures dans la barque de pêche qui m’avait sauvé. Mon bras gauche estropié était grossièrement bandé d’un chiffon, et ma tête emmitouflée de guenilles. Au bout d’un mois, complètement remis de mes blessures et de mon ébranlement moral, je faisais route pour l’Angleterre.

Le récit de mes étranges aventures est terminé. J’ajouterai seulement que j’habite maintenant le quartier le plus retiré de Londres et suis dorénavant à l’abri du besoin grâce à la générosité du feu lord Chalsbury. Je suis toujours passionné de questions scientifiques et donne des leçons particulières. La plus étroite amitié m’unit à mister Nidston. Chaque dimanche, nous dînons à tour de rôle l’un chez l’autre, et portons toujours notre premier toast en l’honneur et à la mémoire du grand lord Chalsbury.

H. Dibbl.

P.-S. — J’ai eu soin, dans mon récit, de changer tous les noms propres.


H. D.