Le Sorcier de Padoue/3

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Les Deux BourgognesBossuetTome 7 (p. 22-30).
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III



 
Je ne sais pas s’il impose ;
Mais il parle sur la chose
Comme s’il avait raison.
MOLIÈRE



Que le vieux Cornelio possédât véritablement quelque chose du pouvoir qu’on lui supposait ; qu’il ne fût qu’un imposteur adroit qui tirait habilement parti de quelques coïncidences fortuites pour duper la crédulité d’autrui ; ou qu’enfin, comme il arrive à certains enthousiastes, il eût fini par croire lui-même à ses propres inventions ; ce sont là des questions que nous ne nous chargerons pas de résoudre. Celui qui raconte cette histoire comme elle lui a été dite, sait bien qu’elle ne peut pas s’expliquer entièrement par les règles de la logique ordinaire. Au fond, il a son jugement arrêté sur tous les faits qu’il rapporte ; mais il préfère les exposer simplement au lecteur en le laissant maître d’en tirer les conclusions qu’il voudra.

« Qui que vous soyez, reprit Cornelio, après avoir réfléchi quelques instants, puisque vous venez à moi de la part de celui qui vous envoie, j’essaierai ce que la science pourra en votre faveur.

— Mettons donc vite la main à l’ouvrage, dit l’étranger avec un regard sombre.

— Patience, répondit le vieillard ; il faut d’abord que je connaisse votre nom et votre histoire.

— Mon histoire, je l’ai dite, et ce que j’y ajouterais ne vaudrait pas le supplice que j’éprouverais à le raconter, dit le pâle jeune homme, en passant sa main sur son large front qui avait le luisant de la porcelaine. Quant à mon nom, qu’importe ? Les petits animaux qui n’ont pas de nom, jouissent-ils moins du soleil éternel, tiennent-ils moins leur place dans la création, parce que nos savants ne les ont pas encore inscrits sur leurs grimoires académiques ? Les noms servent à partager les successions ou à mettre les lettres à la poste ; mais pour les choses qui ne sont pas de ce monde, nous valons par ce que nous sommes.

— Il y a du vrai dans ce que vous dites. Les puissances surnaturelles peuvent agir à ma voix sans savoir pour qui elles se mettent en mouvement. Mais il faut du moins que je leur indique le nom de la personne dont vous voulez que je vous livre la destinée.

— Vous ne le saurez pas davantage, et moi-même je ne suis pas sûr de le connaître.

— Alors que me demandez-vous ? s’écria Cornelio. Que penseriez-vous du général qui commanderait à ses soldats de lancer la bombe sur les magasins de l’ennemi, sans leur dire en même temps où ces magasins sont situés ? Il faut, avant tout, connaître le but pour le toucher d’une main sûre. »

L’étranger tira de son sein, par un geste brusque, un médaillon monté en or qu’il tendit au vieillard.

« Tu trouveras ici de ses cheveux, lui dit-il ; je sais que cela te suffit. Agissons promptement, et résous-toi à n’en pas savoir davantage. »

Cornelio garda le silence quelques instants, pendant lesquels son interlocuteur mystérieux se promena en long et en large dans la chambre.

« Oui, reprit enfin le gardien de la tour, ces cheveux peuvent me suffire, quoique l’incantation en devienne plus difficile. Répétez-moi seulement ce que vous demandez que je fasse pour vous servir.

— Je veux, dit l’étranger en s’arrêtant, que vous me rendiez le despote de sa volonté, comme je suis le maître de cette main que j’ouvre et que je ferme à mon caprice.

— C’est un philtre que vous voulez, dit Cornelio.

— Ne vous méprenez pas sur mes paroles, répondit le jeune homme avec un amer sourire. Je ne recherche pas son amour ; je le rejetterais bien loin de moi, quand elle me le rapporterait, ce lambeau de pourpre qu’elle a cousu au manteau d’autrui. Mais je veux dominer son âme pour la froisser comme je froisse ce vêtement, pour y jeter le désespoir qu’elle a mis dans mon cœur, pour y briser le germe de toutes ses espérances. Je veux aussi lui arracher ces prestiges qui m’ont séduit et qui lui attirent les hommages de la foule. Affreuse jalousie qui me dévore, tu seras satisfaite ! Qu’à la beauté succède la laideur, qu’elle devienne comme la fleur séparée de sa tige, comme la harpe brisée qu’on oublie dans la poussière !

— Hé ! reprit Cornelio, vous ne me demandez pas ce qu’il y a de plus simple dans mon art. S’il ne vous avait fallu qu’un philtre pour inspirer de l’amour, une bague contre le mal de tête, ou une pierre constellée contre l’hémorragie, la moindre formule aurait suffi. Mais vous voulez agir par la volonté sur la volonté, c’est plus grave. Il faudrait pour vous satisfaire un morceau de cire où vous donneriez des coups de pouce qui répondissent dans l’âme d’autrui.

— C’est cela, répondit l’étranger.

— Oui ; mais c’est impossible. La cire est une substance trop molle et trop inerte pour symboliser l’âme féminine, dont la fleur la plus délicate, dont le papillon le plus aérien, dont le nuage même, si nous pouvions le saisir, serait encore une lourde personnification.

— J’ai entendu dire qu’un diamant d’une eau limpide pouvait servir à ces opérations.

— Vieilles idées, poursuivit Cornelio en branlant la tête. Ces substances électro-cristallines ne s’imprègnent pas facilement des esprits animaux qui pivotent à l’entour sans s’y fixer.

— De quels esprits animaux parlez-vous ? demanda l’inconnu.

— Avez-vous lu Platon ?

— Qui ne connaît le sage de la Grèce ? répondit l’homme au domino noir.

— Sage en effet, poursuivit le magicien, et plus sage que ceux qui rient de ses doctrines. Selon ce divin philosophe, les idées ne sont que des images corporelles d’une ténuité extrême qui se détachent incessamment des corps par innombrables essaims. Parmi ces spectres légers qui s’envolent, les uns viennent comme une plume impondérable se déposer dans la mémoire des hommes, les autres remontent à travers l’espace jusqu’à l’immuable destin qui sait tout et qui les recueille. Saisir ces fantômes dans leur vol avant qu’ils soient rentrés dans le sein de Dieu, s’en rendre maître pour subjuguer par là l’être dont ils émanent, telle est la base antique de notre science.

— Il me semble entrevoir une vérité confuse qu’un brouillard me cachait, dit l’étranger en considérant fixement Cornelio.

— Je vous parle sans mystère, continua celui-ci, comme à un homme capable de sucer le lait de la vérité. Subjuguer l’idée, c’est le premier degré de la science ; mais ces principes éthérés et fugitifs, bien puissant serait celui qui leur construirait une prison, qui leur donnerait une fixité durable, qui les soumettrait à l’empire de nos organes grossiers ! Ici commence le travail des sympathies. Comme la feuille d’or légère qui ne se soutient pas par elle-même, mais qui, unie à l’argent, s’y incorpore étroitement, nous aussi, il faut qu’après avoir saisi le spectre subtil dans l’espace nous l’incorporions à quelqu’autre substance qui ne fera plus qu’un avec lui ! Alors nous serons maîtres de cette idée périssable et insaisissable, nous la soumettrons à nos sens, nous lui imposerons le contact de nos instruments matériels, nous la tiendrons sous clé, cette émanation invisible ! Me comprenez- vous ? demanda l’idéologue.

— Ma vue plonge dans des abîmes nouveaux, répondit le jeune homme qui l’écoutait avec avidité.

— L’étude des affinités, reprit Cornelio, est celle qui demande le plus de jugement, parce qu’elle ne repose pas sur des principes certains. Toute idée ne sympathise pas avec le premier corps venu, et, sans la sympathie, l’union ne saurait s’opérer. Je vais vous lire à ce sujet ce que dit notre savant Ben Jonathan de Salamanque, dans son livre Des affinités.

Le vieillard tira du monceau qui couvrait sa table un vieux manuscrit relié en parchemin qu’il feuilleta. Il y lut ces paroles :

« Cela étant, de même que l’eau et l’huile sont d’une mixtion malaisée (comme aussi la couleur verte et la rouge choquent l’œil, si on les juxtapose), de même le nécromant doit avoir grande attention à la substance dont il fera un symbole, qu’elle ne soit pas en répulsion avec l’être représenté. Il y a sympathie, verbi gratia, entre une vieille femme et une chauve- souris, entre une feuille de jonc et un courtisan, entre un avocat et un papegeai, entre un indiscret et un tamis. Incitatus, cheval de Caligula, ayant été fait consul par l’empereur, son maître, j’estime qu’on peut aussi représenter par un cheval un général d’armée. Il faut, de plus, considérer avec délicatesse les diverses propriétés des caractères, pour y assortir, dans chaque individu, le symbole qu’on choisira. L’ambitieux s’assimilera mieux à l’aigle, le médisant à la vipère, l’envieux à un éteignoir, l’humble au grain de sénevé, le crapuleux au pourceau, le superbe à un cimier de casque. Pour les souverains, il faut prendre une pièce de monnaie à leur effigie. Mais je désapprouve qu’on personnifie par un coq, animal domestique, les serviteurs infidèles (sur quoi nous sommes souvent consultés), vu que c’est le coq qui chanta autrefois pour accuser la trahison de saint Pierre. »

Et plus loin l’auteur ajoute :

« On ne peut nier que si l’on prend une bouture sur un vieil arbre, le jeune et le vieux ne périssent en même temps, encore qu’un grand espace ou même la mer les sépare. D’où vient aussi qu’après que Bacchus nous a comblés des présents de la vendange, le généreux sang de la grappe que nous avons renfermé dans nos caves se met à bouillir et à fermenter chaque printemps, à l’époque où la vigne se couvre de pousses nouvelles ? Car les corps qui n’ont fait qu’un, gardent entre eux des correspondances secrètes après leur séparation, ce que montre bien aussi l’exemple suivant que je sais par propre expérience. Un jour, une femme de Hojas, ayant craché sous une pierre, sa voisine, qui lui était peu bienveillante, y allant voir le lendemain, y trouva un ver né de sa salive, et l’ayant écrasé, procura la mort de son ennemie. Tu comprendras par là, cher élève, comment la magie peut agir sur les corps à distance, quand elle est parvenue à les symboliser, en maîtrisant leur idée qui n’est autre qu’une essence fine et déliée de leur substance. »

— Ce peu de lignes vous révélera sans doute, poursuivit Cornelio en posant le manuscrit, comment j’ai pu faire crouler des rochers sur la tête de mes ennemis ou faire sonner les cloches de Saint-Marc, sans sortir de ma cellule. Vous comprendrez aussi comment, en s’emparant des idées de deux êtres étrangers l’un à l’autre pour les unir au même symbole, on établira un lien mystérieux entre leurs destinées, on confondra leurs volontés, on leur inspirera un penchant mutuel dont le vulgaire ne soupçonnera pas la cause.

— Et c’est ainsi, s’écria l’inconnu, que nous nous débattons, pauvres mortels, sous la main invisible qui nous torture ; que nous cherchons un sens à la triste énigme de nos douleurs, pendant que le mot fatal est dans le taudis des devins et des exorcistes !

— N’est-ce pas pour cela que vous êtes venu ici ? demanda Cornelio.

— C’est vrai ; j’ai tort de m’en plaindre. Mais vous ne m’avez pas encore dit par quel moyen vous parveniez à saisir les émanations légères des corps et à les soumettre à l’action de votre volonté.

— C’est le secret de la science. Mais je puis vous dire que cela s’opère par le ministère des génies.

— Il faut donc croire aussi aux génies, dit l’étranger.

— Eh ! pourquoi n’y croirions-nous pas ? répondit le vieillard. Tout s’exécute dans la nature par leur coopération intelligente. Et c’est ici que nous devons nous incliner devant les progrès de la science humaine, poursuivit-il avec une expression d’ironie méprisante. Quand nous voyons la sève circuler dans les rameaux, l’œuf éclore sous l’aile de sa mère, le brouillard monter dans les vallées ; quand nous suivons d’un œil effrayé les astres éternels qui tourbillonnent dans l’espace ; si nous expliquons ces phénomènes divers par l’action des génies, vos savants à capacité haussent avec dédain leurs épaules philosophiques. Mais demandez-leur ce qu’ils ont mis à la place, ils vous répondront que tout marche et s’accomplit par les forces de 1a nature. Ô grands hommes ! si votre barbe pousse, c’est par une force vitale, et vous vous reposez dans votre quiétude ineffable ! Pour nous, qui n’avons pas inventé cette explication sublime, nous croyons encore aux génies. Ce sont eux qui portent le tonnerre sur leurs ailes de feu, ce sont eux qui entrouvrent le calice radié des fleurs, ce sont eux qui peignent sur les nuages l’arc-en-ciel aux couleurs irisées. Ces ministres infatigables obéissent, eux aussi, aux sympathies et aux répulsions. De même que l’alouette vient planer sur le miroir de l’oiseleur, le génie turbulent des orages abat son vol sur la pointe métallique que nous savons lui présenter. C’est en étudiant ces affinités secrètes que nous a révélées l’expérience, c’est en ajoutant peu à peu au patrimoine de nos devanciers, que nous sommes parvenus à dompter presque toutes les prétendues forces de la nature, ou, pour parler un langage plus vrai, que nous avons su faire des génies innombrables qui se croisent dans l’air à toute heure, les serviteurs aveugles de nos volontés.

— Arrête, vieillard, répondit l’étranger en passant sa main sur ses yeux. Je ne sais quel génie tu conjures à présent, mais je sens mes idées tourbillonner dans mon cerveau comme les feuilles mortes que chasse le vent d’automne. Il me semble que ma raison s’égare dans un palais resplendissant à mille portes, tout plein de lustres éclatants et de célestes harmonies. »

En ce moment, un gémissement singulier, parti d’un coin de la chambre, fit se retourner l’étranger qui aperçut l’horloge de Cornelio, dressée comme un cercueil contre le mur. C’était la sonnerie qui se mettait eu mouvement pour sonner onze heures.

« Voici l’heure des incantations qui approche, dit Cornelio ; mais ce n’est pas ici le lieu de les accomplir. Nous nous retrouverons dans une heure devant le portail de l’Annunziata in Arena.

— Je connais mal les rues de Padoue, répondit l’étranger, et j’ignore le nom de ses édifices.

— Nous ne pouvons cependant nous y rendre ensemble, reprit Cornelio ; cela ne serait pas prudent, et d’ailleurs j’ai besoin d’être seul pour quelques préparatifs nécessaires.

— Mais, ajouta-t il, suivez-moi. »

Il conduisit alors son compagnon sur la plate-forme de la tour d’où un spectacle inattendu s’offrit à leurs regards. La lune se levait à l’orient du côté de Venise, où l’on voyait briller à l’horizon, comme une frange d’argent, l’eau lointaine de la mer. La vaste plaine de la Lombardie dormait à leurs pieds, toute couverte de ses bosquets de mûriers et de vignes, au milieu desquels se détachaient de loin à loin les blancs clochers ou les blanches villas italiennes. La brise de la nuit qui caressait leur front ne leur apportait aucun bruit, sauf les accords de quelques instruments, dernier signal des danses du carnaval. À peine un petit nombre de lumières brillaient-elles encore çà et là dans la ville, qui s’étendait, sombre et silencieuse, au pied de la Specola.

L’étranger semblait respirer avec contentement l’air de la nuit qui ramenait le calme dans son âme ; mais Cornelio, que le froid saisissait sous sa grande robe-de-chambre à fleurs jaunes, le tira de sa rêverie.

« Vous voyez, lui dit-il, blanchir sous les rayons de la lune les coupoles de Saint-Antoine, que créa jadis Nicolas de Pise, avec un souvenir de l’art byzantin. C’est là d’abord que vous dirigerez vos pas. Vous prendrez ensuite la rue del Santo, où vous distinguez encore quelques lumières. Arrivé au bout, vous verrez le tombeau d’Antenor que vous laisserez à gauche, pour suivre la rue Alighieri, qui vous conduira à la place des Gentilshommes. De là, vous marcherez le long de cette ligne blanchâtre qui s’enfonce dans la campagne ; ce sont les remparts de la ville. Cette masse noire, isolée, que vous voyez bien loin par-delà les dernières maisons, c’est l’Annunziata in Arena, où je vous attendrai à minuit sonnant. J’irai moi-même par le Ponte di Legno et par l’autre côté de la ville.

— J’y serai à l’heure dite, » répondit l’étranger ; et, ramenant sur ses yeux le capuchon de son domino, il descendit l’escalier tournant de la tour.