Le Stylite

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André de Guerne Les Siècles morts

L’ORIENT CHRÉTIEN
Le Stylite



 
À l’horizon désert, sinistre et monotone,
Le Stylite ascétique habite la colonne.
Brûlé par le soleil, par l’oraison courbé,
Il est là, maigre et vieux, nu sur l’étroit espace,
Sourd au bruit des vivants et sourd au vent qui passe.
Dans un céleste rêve à jamais absorbé.

En le voyant si haut, soudain les caravanes,
Pour traverser les monts, taisent leurs cris profanes :
Le chasseur d’aigles fuit et le noir chamelier
Regarde en frémissant ce spectre qu’il ignore,
Surgissant dans le soir, surgissant dans l’aurore,
Comme un corbeau lointain posé sur un pilier.


Les peuples angoisseux, aux jours des grands désastres,
Levant leurs yeux en pleurs vers le voisin des astres,
Jusqu’à lui tour à tour hurlaient leur désespoir.
Et les Princes montaient et les Impératrices
Gravissaient le sentier des crêtes Télanisses ;
Et le vieillard rêvait sans entendre et sans voir.

Le monde est à ses pieds comme une plaine rase
Où le cèdre royal et l’herbe qu’on écrase,
Le pic et le ravin sont d’égale hauteur.
La terre peut mourir ou le printemps renaître :
Dans la création il ne voit plus paraître
Que le mystérieux et divin Créateur.

Que midi flambe droit sur le pilier sans ombre
Ou que le soir tombant l’allonge au sable sombre ;
Que, refoulant la nuit, l’aube émerge au ciel bleu :
Il ne sait rien, médite et songe que les heures,
Pleines d’anxiété, de péchés et de leurres,
Ne sont que gouttes d’eau dans le gouffre de Dieu.

Mais ce jour-là, parmi les foules plus contrites,
Des Evoques d’Egypte et des Archimandrites
Vers l’immuable ascète avaient en vain crié ;
Car pour l’Église en deuil la mer était mauvaise
Et la Nef, ballottée aux tempêtes d’Éphèse,
Livrait à tous les vents son flanc avarié.


Or, abaissant soudain sa farouche paupière,
Voici que le Stylite a vu dans la poussière
Des crosses d’or reluire et mêler leurs éclairs
Aux fulgurations des croix épiscopales.
Et sa voix descendit, comme dans les rafales
Un bref croassement tombé du haut des airs :

— Le pauvre dit : Je n’ai ni le millet ni l’orge.
Le pauvre a faim. Malheur ! Et le prêtre se gorge,
Et le pontife heureux enrichit son bâton
De joyaux dérobés au trésor de l’Eglise.
Avec le gouverneur l’évêque rivalise
Pour tondre de plus près la laine du mouton.

Chacun, pasteur, diacre, acolyte, abbé, moine,
Dans l’univers chrétien taille son patrimoine.
Tout est bon, le vallon, la plaine et le coteau.
Le coffre de la dîme est si plein qu’il éclate ;
Malheur ! Moins ardemment les soldats de Pilate
Se ruèrent jadis sur le sacré Manteau !

Du marécage humain fuyant la fange immonde,
Seigneur ! j’avais fermé l’oreille aux bruits du monde
Et mes yeux et mon âme à son iniquité.
Quel crime ai-je commis pour rouvrir ma prunelle,
Seigneur ! en ce temps même où l’Épouse éternelle
Prostitue à Satan sa gloire et sa beauté ?


Mes Pères, écoutez ! Peuples, Grands de la terre,
S’il est vrai qu’attentifs à la voix solitaire,
C’est Dieu qui vous guida vers le témoin des jours,
Écoutez ! toute vie est un vaisseau qui sombre ;
Les choses d’ici-bas sont le reflet d’une ombre ;
Les siècles épuisés tariront dans leur cours.

Sur Babylone en feu la foudre s’amoncelle ;
Désertez les cités ! Quand la maison chancelle,
L’homme sans un regret quitte les murs croulants.
Convives du festin servi pour mille années,
Comptez les mets flétris sur les tables fanées ;
Les temps ont dévoré la moitié des mille ans.

Laissez sans les couper sécher les moissons mûres ;
Dans les forums étroits laissez les pourritures
Sous le ciel empesté s’entasser par monceaux
Et les cadavres nus au centre de la ville !
Fuyez ! La chair de l’homme est pâture assez vile
Pour que l’aigle affamé l’abandonne aux pourceaux.

Au désert les vieillards, les mâles et les femmes,
Cloaques d’amertume et de désirs infâmes,
L’adultère et l’époux et celui qui rêva
Même une fois, la nuit, d’une vierge ignorée,
Et le fornicateur dont la lèvre altérée
Aux égouts de l’amour terrestre s’abreuva !


Au désert les plus purs et les plus noirs de crimes,
L’anathème et l’absous, les bourreaux, les victimes,
Le riche au cœur scellé comme un grenier trop plein.
Et le juge vendu qui suppute en silence
Le poids d’or nécessaire à fausser la balance !
Au désert l’indigent, la veuve et l’orphelin I

Que tardez-vous ? Tranchez toute branche féconde ;
Ceignez vos reins ; qu’un fer impitoyable émonde
La chair coupable, ainsi qu’un arbre empoisonné.
Vous tous, ô fruits tardifs des baisers éphémères,
Qui de vos premiers pleurs avez maudit vos mères,
Cherchez la solitude aux lieux où l’homme est né !

Au désert, comme aux temps d’Antoine et de Macaire !
Contre l’éternité changeant un jour précaire,
Allez, de vos péchés doublant les talions,
Entrelaçant l’épine au crin de vos cilices
Et de la pénitence épuisant les délices,
De vos austérités effarer les lions !

Inclinés au seul joug des rudes disciplines,
Montez par le chemin des pauvretés divines,
Libres, transfigurés, vers les cieux aperçus,
Et qu’enfin, le meilleur s’immolant pour le pire,
L’âme qui vers la paix et la lumière aspire
Souffre et saigne sa vie et meure en Christ Jésus ! —


Et la voix se taisait comme se tait la foudre,
Tandis que, prosternés d’effroi, souillés de poudre,
Les Évêques jetaient la crosse et les bandeaux,
Les soldats leur butin et les Rois leur couronne,
Et, comme un holocauste, au pied de la colonne,
Dans un brasier subit brûlaient leurs vils fardeaux.

Et les bras étendus, sur le faîte sublime,
Tel qu’un pâtre isolé du haut d’une âpre cime,
L’ascète à l’horizon suit d’un regard voilé
L’innombrable troupeau qui serpente et s’allonge
Et dans les sables roux, vers la nuit et le songe,
Disparaît éperdu, stérile et désolé.