75%.png

Les Siècles morts/Pan

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Les Siècles mortsAlphonse Lemerre éd.III. L’Orient chrétien (p. 145-162).

 
Glissant des monts prochains, l’aube blanchit à peine
Les toits du monastère, assoupi dans la plaine.
La cité sainte est close, obscure, et la croix d’or
Sur le portail massif ne reluit pas encor,
Que déjà du matin la cloche avant-courrière
Sème dans l’air pieux l’appel de la prière.
Et soudain, réveillant de leurs pas réguliers
L’ombre et la solitude austère, par milliers,
Tels qu’un troupeau muet viennent les cénobites.
Pleine de feux épars et de clartés subites,
Dans le cercle embrasé de cent lampes, qui font
Comme un chemin astral du parvis jusqu’au fond,
L’église s’ouvre. En blocs de pierre grise, énorme,
Rectangulaire, elle a la gigantesque forme
D’une très-glorieuse et vénérable croix.
L’éclat du pavement réfléchit les parois

Où l'émail inégal des vastes mosaïques
Étire vaguement des profils ascétiques
Et fait autour des fronts rasés, de nimbes ceints.
Flotter des papyrus avec des noms de saints,
Et des archanges blancs, en de rigides stoles,
Allonger leurs buccins au fond des cinq coupoles.
L’encens religieux fumant sur les charbons
Tord sa spirale bleue au pied des deux ambons ;
Et seul, près de l’autel, en sa chaise plus haute,
Abbâ Sarapamôn regarde.

                                             Côte à côte,
Les moines dans l’église ont courbé les genoux
Et la tête, et, frappant leur poitrine à grands coups.
A voix lente, selon la règle de Pakhôme,
Récité l’oraison et murmuré le psaume
Et sourdement poussé, comme un souffle orageux,
La supplication de leur cœur ombrageux.
Alors, devant ses fils innombrables, le Père
Lumineux et parfait, celui par qui prospère
La règle étroite au lieu dans le désert choisi,
Pneumatophore saint, chef de Tabennisi,
Abbâ Sarapamôn se lève, et sa prunelle
Resplendit d’un rayon de la joie éternelle :

— Frères, louange à Dieu ! Frères, comme il est dit,
La parole est venue et Jacob l’entendit.
Israël, son témoin, tressaille et se redresse
Dans l’orgueil du triomphe et la bonne allégresse.

Frères, louange à Dieu ! Voici : triste et lassé,
Par le labeur du jour et l’âge terrassé,
Je gisais lourdement sur la natte étendue,
Les yeux fermés, les mains jointes, l’âme perdue.
Dans l’abîme inconstant du terrestre sommeil.
Par le toit crevassé, seul un astre vermeil
Glissait un froid rayon dans ma cellule obscure,
Comme un reflet de lampe en une sépulture.
Et j’étais comme un mort, roide et blême, attendant
Le clairon justicier de l’Ange. Cependant
Un frisson secoua ma chair inerte. Un songe,
Océan de vertige où notre esprit se plonge,
Un songe horrible, issu du ténébreux enfer,
Flotta comme un nuage, autour de moi, dans l’air.
Et je vis un gibet sur une âpre colline,
Là-bas, vers l’Orient où s’efface et décline
La primitive foi, née au berceau divin.
Et des formes sans nom montaient du noir ravin
Vers le faîte et couraient et s’acharnaient, pareilles
A des rats monstrueux escaladant les treilles.
Le pampre orgiastique ornait leurs fronts cornus ;
Une barbe ombrageait leurs seins ; et je connus
Au rire obscène et vil de leurs épaisses lèvres,
A leurs torses humains sur des cuisses de chèvres,
A leurs pieds bondissants et fourchus, que c’étaient
Les Satyres anciens et qu’ils ressuscitaient.
Tel, d’une plus farouche et redoutable mine,
Marche le bouc devant le troupeau qu’il domine,
Tel, le plus grand de tous, le plus antique aussi,

Le plus laid, le plus rude et le plus endurci,
Qui trouble, au fond des bois, la paix du soir lunaire,
Celui qu’adore Hellas et que Mendès vénère,
Pan, le bouc infernal, sans relâche et plus haut
Poussait vers le gibet l’infatigable assaut.
Et Faunes, Ægipans, Satyres, tous ensemble
Ébranlaient de leurs poings l’arbre sublime où tremble
Le cadavre éternel du divin Rédempteur.
Et je le vis, hélas ! fléchir sur la hauteur ;
Et l’œil de mon esprit se referma dans l’ombre,
Croyant voir, sous l’effort de la horde sans nombre,
Ta croix, Jésus ! ta croix de salut et d’espoir,
Avec ton corps meurtri, pencher, se rompre et choir.

Et moi, la gorge sèche et les yeux pleins de larmes,
Solitaire et vaincu, comme un guerrier sans armes,
Dans l’impuissant effroi du rêve enseveli,
J’attendais, ô douleur ! que tout fût accompli,
Quand, ainsi l’aquilon chasse en passant la neige,
Un grand vent souleva le peuple sacrilège,
Le heurta pêle-mêle, aux lueurs des éclairs,
Et, par delà les monts, les fleuves, les déserts,
Roula les Dieux hagards jusqu’à la mer de Grèce.
Et le gouffre s’ouvrit et la mer vengeresse
Engloutit Pan lui-même avec ses fils velus,
Tandis que, déchirés aux rochers chevelus,
Leurs membres monstrueux ensanglantaient les rades.

Et voici qu’à l’entour des îles Ekhinades,

Une âpre voix courut et s’enfla peu à peu,
Lamentable aux Gentils et douce aux fils de Dieu,
Que les flots apaisés écoutaient, que des anges,
Bienheureux messagers, répétaient aux Phalanges,
Qui, triomphalement vaguant du sud au nord,
Proclama par trois fois : — Pan, le grand Pan est mort ! —

Bénissons le sommeil et la grâce inconnue,
Frères ! puisque la voix est jusqu’ici venue
Et que le bon message est si tôt apporté
Par le songe nocturne à mon humilité,
Et que, dès le réveil, un ange me révèle
La vérité certaine et la gloire nouvelle.
Béni le Seigneur Christ qui fonde et qui détruit,
Béni dans le matin, dans le jour et la nuit,
Béni lorsqu’il détient, béni lorsqu’il relaxe,
Béni dans l’oraison secrète ou la synaxe !

— Amen ! Alléluia ! — dirent les moines. Tel
Que le vent des forêts, du portail à l’autel
Un chant mystique emplit l’église. Avec l’aurore,
Sous le plafond doré monta l’hymne sonore,
Grave, victorieuse, éclatante et par bonds
Aux versets du Psalmode alternant les répons.
Redressant devant tous sa stature hautaine,
Sarapamôn revêt la chasuble de laine
Et, de diacres blancs et de prêtres suivi,
Foule le sanctuaire aux yeux humains ravi,
Quand, troublant tout à coup l’ordre du sacrifice,

Un cri barbare et long vibre dans l’édifice.
Homme et bête à la fois, couvert de poils, tenant
L’immortelle Syrinx en son poing rayonnant,
Un être au large sein, à l’impudique bouche,
Bondit, fauve, impudent, lascif, joyeux, farouche,
Et de ses pieds de bouc bat le sacré pavé.
En vain Sarapamôn, pâle et le bras levé,
Accourt, défend le seuil et rugit l’anathème :
Le Bouc divin s’approche et rit du vieillard blême.
Ardent, impétueux et dompteur effréné
Du peuple monacal dans l’ombre prosterné,
Il court. Et sa clameur formidable et rapide
Éveille un rude écho prolongé dans l’abside :
— Pan est toujours vivant, et le grand Pan c’est moi ! —

Et nul ne répondit au blasphème, et l’effroi
Silencieusement courba plus bas les têtes
Comme un champ d’épis mûrs au souffle des tempêtes,
Lorsque, d’un dernier bond, le Satyre moqueur,
Dépassant la clôture et les degrés du chœur,
Resplendit, seul et nu, dans la clarté des torches.

Alors le Chèvre-pied parla :

                                              — Fermez les porches ;
Tournez les clefs de bronze et doublez les verrous ;
Des murs, jamais trop hauts, bouchez les anciens trous ;
Dans les sables brûlants cachez les monastères ;
Épaississez la nuit autour de vos mystères :

Qu’importe ? Me voici, c’est moi. J’entre, je viens.
Comme le loup rôdeur, dans les enclos chrétiens.
Je vis ; ma vaste joie éclate, et de ma joue
Sort l’ouragan du rire énorme qui secoue
Les abîmes des mers et les gouffres des cieux.
L’église chante ; abbé, moines, tous sont joyeux ;
La cellule est moins triste et le désert exulte ;
Des grottes, des tombeaux sort un obscur tumulte ;
Tout s’illumine et rit. Le jour rayonne ainsi
Qu’un flambeau promené sur un faîte éclairci.
Une vapeur légère ourle le bord du Fleuve
Et flotte allègrement dans l’aube rose et neuve.
Et nous sommes heureux, vous, moi, le ciel, le vent.
Vous de m’avoir cru mort, et moi d’être vivant ! —

Le Dieu, vêtu de jour et baigné de lumière,
Semble clore en rêvant sa luisante paupière
Et, troublé comme un homme en sa route hésitant,
Avant d’aller plus loin, réfléchir un instant.

Il reprit :

                       — L’ombre est vaste, hélas ! Qu’est la Nature ?
Le berceau vagissant ou l’âpre sépulture ?
L’anxiété vous mord. Qui de vous peut savoir
Si l’enfant en naissant voit l’aurore ou le soir :
Si la vie et la mort, également funèbres,
Sont les portes du jour ou celles des ténèbres ?
Qui de vous, ô mortels, à la nuit condamnés,

Sait ce que font les Dieux des êtres qui sont nés,
Et ce que l’avenir prépare avec les choses ?
Quel voile est soulevé sur les métamorphoses
Et quelle voix dira jamais si toute fin
N’est pas l’avènement d’un univers divin ?

Tout naît, tout vit, tout meurt et tout renaît, les hommes
Et les Dieux. Infinis et multiples, nous sommes
Les membres du grand corps qui palpite et se meut.
Terre féconde, ciel éblouissant, d’où pleut
L’averse radieuse et nocturne des astres,
De combien d’Immortels comptez-vous les désastres,
Tandis que, sans faiblir, d’un cours précipité
Vous roulez puissamment en votre éternité ?
O temps ! matin du monde, explosion des Forces,
Sèves, torrents gonflés qui rompiez les écorces !
O siècles du passé qui refluez en moi ! —

Docile et frémissant d’un ineffable émoi,
Comme au zéphyr ailé frissonnent les ramures,
La divine Syrinx s’emplissait de murmures
Et chantait d’elle-même entre les doigts du Dieu.
Et Pan, comme charmé, serein, l’œil au ciel bleu,
La caressant d’un souffle épars, versant en elle,
Avec le nombre égal, l’Harmonie éternelle,
Disait :

              — Toi qui te plais à faire en tes roseaux
Naître la grande voix des forêts et

des eaux,
Agreste, pacifique et chassant les discordes,
Mère aux rustiques chants de la Lyre à sept cordes,
Syrinx ! tes sept tuyaux, animant de leurs sons
Du splendide Ouranos les sacrés horizons,
Règlent le chœur mouvant des astres symétriques
Et l’invisible accord des sphères concentriques !
Syrinx, éveille-toi !

                                      Dis le ciel florissant
Sur l’antique Gaïa, du noir chaos naissant.
Dis l’Océan farouche et les fleuves dociles,
Les sables, les rochers et les brillantes îles
Comme d’humides fleurs sur la coupe des mers,
Et les golfes où dort l’ombre des lauriers verts !
Chante, Syrinx, et dis l’éclosion des choses
Et le premier soleil foulant les cimes roses,
Et les matins d’azur et les soirs orageux
Alternant la lumière et l’ombre dans leurs jeux,
Et la funèbre Nyx qui verse de son urne
L’épouvante tragique et la terreur nocturne,
Et la Terre fertile et les Dieux bienheureux
Et Pan, immense et seul, au fond des bois ombreux.
Chante !

                Salut à vous ! salut, forêts ! ô chênes
D’Arcadie ! ô ravins cachés, grottes prochaines
Qui prêtiez au désir vos lits de rameaux secs,
O prés ensoleillés, aimés des pasteurs grecs,
Antres, arbres, ruisseaux, salut ! Je vis ;

j’habite
La terre, et l'univers roule dans mon orbite.
Je suis le fauve amant des Nymphes au beau sein ;
J’aime ! Toutes ont fui ; mais j’entends leur essaim
Avec des rires brefs bourdonner dans les saules.
Je vois les blonds cheveux flotter sur les épaules,
Les bras étinceler et de furtifs éclairs
Teindre d’un sang humain le marbre pur des chairs,
Et sur les dos nacrés et sur les cuisses blanches
Jouer et rosir l’ombre indiscrète des branches.
Je guette ; les pins noirs me dérobent ; j’attends
La nuit complice et bonne aux désirs haletants,
Et je bondis. Clameurs d’effroi. Vous êtes douces,
O Nymphes ! Je suis Pan ! Vous fuyez ! Dans les mousses
Mon désir furieux galope sur vos pas.
Et la plus jeune, ô toi qui d’abord t’échappas !
Tombe captive et prête à ma rapide étreinte.
Une autre, une autre encor dans sa fuite est atteinte
Et délaissée. Ainsi je vais brusque, ingénu,
Lacérant la ceinture et baisant le sein nu,
Indifférent, pareil à la féconde haleine
Qui disperse le germe au hasard de la plaine.
Et c’est moi qui reviens, moi qui toujours poursuis
Les Filles de l’orage au fond des longues nuits
Et qui, jamais lassé, dressant ma forme brune,
Saute dans la clairière et danse au clair de lune,
Tandis que les pasteurs, gardiens des boucs barbus,
S’arrêtant pour me voir aux flancs des monts herbus,
Sentent un grand frisson courir sous leur tunique
Et naître dans leur cœur l’épouvante panique. —


Il se taisait. Abbâ Sarapamôn leva
Son front et sourdement dit : — Par le Seigneur, va,
Maudit ! rejoindre enfin tes frères dans l’abîme !
Assez mentir, Satan ! Meurs ! —

                                                         La Syrinx sublime
S’enfla profondément et les lions royaux
Semblèrent rugir tous au creux de ses tuyaux.
L’éléphant y barrit et les cerfs y bramèrent,
Et, mugissant aussi, les taureaux s’alarmèrent
D’unir leurs beuglements aux hurlements des loups.
La chanson de l’oiseau filtra par les sept trous.
Et l’univers sonore, ouvrant tous ses cratères,
Heurtant de tous ses flots les rochers solitaires,
Par tous ses aquilons soufflant dans tous ses bois,
Écho de tous les bruits, fondit toutes ses voix
Dans la tonnante voix de l’Âme universelle :

— Silence ! Je suis Pan, je suis Tout ! Je recèle
Tout être et toute chose en mon sein radieux.
Suis-je le père auguste ou le fils des grands Dieux ?
Qui le sait ? Je suis né de tous ; je participe
A la vie, à la mort, à la chute, au principe,
Comme le feu subtil au foyer immortel,
Par mon regard humain à ta lumière, ô ciel !
Et par mes pieds de bouc a la matière infâme.
L’ardente volupté me brûle de sa flamme
Et l’éternel Désir, circulaire et sans freins,

Qui creuse ma poitrine et consume mes reins,
Laisse mes yeux fermés à la Beauté sereine.
Générateur velu qu’un rut barbare entraîne,
Je féconde au hasard et j’étreins sans choisir
Puisque l’amour pour moi n’est que l’âpre désir.

La Terre m’a charmé ; je la prends pour amante.
Elle s’offre, conçoit, bouillonne, éclot, fermente,
Attache à son épaule un manteau de gazons,
Étale sur ses flancs l’or bruyant des moissons,
Rafraîchit ses bras nus aux brouillards des cascades
Et, partageant ses fleurs aux Nymphes Oréades,
De la vallée au faîte égrène ses parfums.

La Mer m’a plu. Je l’aime et plonge en ses embruns.
Mon baiser formidable ébranle ses cavernes ;
Une blême clarté pâlit les ombres ternes
Où les monstres marins roulent leurs vastes nœuds ;
Thétis rugit d’amour dans son lit sablonneux
Et tord éperdument ses cheveux d’algues vertes,
De palais irisés peuple ses eaux désertes,
Réfléchit tout le ciel dans son miroir changeant
Et, toujours vierge et belle en son péplos d’argent,
D’un soupir amoureux gonfle le sein des vagues.

J’ai vu le firmament bleuir les ondes vagues.
Il est immense, il est silencieux encor ;
Il est à moi. La vie y porte mon essor ;
Me voici. Tout est sombre, ô Dieux ! Vous êtes mornes,

Impuissants et perdus dans un désert sans bornes.
Vous êtes inactifs comme des chiens repus,
Injustes, soupçonneux, lâches et corrompus
Ainsi que des tyrans redoutant leurs esclaves.
L’oisiveté vous ronge, ô Dieux ! Quelles entraves
Met le Destin jaloux à vos inertes mains ?
Vos rêves accomplis, vos travaux surhumains,
Où sont-ils P Je vois l’ombre et n’y vois point d’étoiles.
Alors d’un bras fougueux déchirant tous les voiles,
Écrasant sous mes pieds les trônes familiers,
De l’obscur Olympos j’ébranle les piliers.
Je prends la foudre à Zeus et je commence à faire
Flotter le globe heureux dans la pure atmosphère.
La bienfaisante pluie, hommes, est ma sueur ;
L’orage est ma parole, et la brusque lueur
De l’éclair le regard de ma prunelle errante.
Je réveille le feu de la forge expirante ;
Le marteau d’Hèphaistos se balance à mon poing,
Retombe et sur l’enclume étincelante joint
Les éléments de l’ombre à ceux de la lumière.
C’est moi qui viens ouvrir, à l’heure coutumière,
Les portes de l’aurore aux chevaux du Soleil
Et dans l’azur conquis guide son char vermeil.
Et, lorsque, ayant vêtu ta robe de mystère,
Tu berces dans ses plis le rêve de la Terre,
O Nuit ! le grand semeur des cieux illimités,
Semant les astres d’or dans tes sillons lactés,
O Nuit, c’est toujours moi !


                                                  Substance, force, flamme,
Je suis le corps géant qui se divise et l’âme
Par qui s’anime et vit l’abîme universel.
Père, générateur, destructeur éternel,
Comme un potier divin, entre mes mains fécondes
Avec les globes morts je pétris d’autres mondes ;
Pour un soleil éteint, j’en allume un plus beau ;
Je dévore, engloutis, mais je fais du tombeau
Ressusciter la cendre et rejaillir les races,
Ainsi qu’aux prés nouveaux pointent les herbes grasses.
C’est dans ma profondeur que la chair se flétrit
Et que, purifié, renaît et croît l’Esprit ;
Car, origine et fin, je suis le centre et l’orbe
Du vivant univers qui roule, foule, absorbe
Hommes, Dieux, éléments, nature, éternité !

Pleurez, chantez ma mort ! Qu’importe ? Ayant été,
Je serai. L’Océan de ses houles sauvages,
Minant les caps rocheux, balaiera les rivages ;
Au penchant des coteaux, dans la mousse et les fleurs
Les sources couleront et verseront leurs pleurs,
Et les hautes forêts salueront dans l’espace
Le zéphyr qui s’attarde ou l’aquilon qui passe ;
Et vous croirez m’entendre et me voir à la fois
Bruire avec les eaux et vivre avec les bois.
O Terre ! aussi longtemps que les ombres secrètes
De mystère et d’horreur peupleront tes retraites,
Tant que l’inépuisable et douteux avenir

Ne sera qu’un matin pour ce qui doit finir,
Tant que la Mère auguste offrira sa mamelle,
Que le mâle, nerveux poursuivra la femelle,
Tant que, fils du désir fatal et ténébreux,
L’amour halètera dans les cœurs douloureux,
Que, plongeant dans la nuit sa prunelle obstinée,
Un homme, interrogeant l’aveugle Destinée,
Cherchera l’âme éparse au fond des vastes cieux,
Tant que dans ma splendeur évolueront les Dieux,
Bestial et sacré, Roi de l’aube future,
Pan unira sa gloire à ta gloire, ô Nature ! —

La grande voix se tut et nul n’y répondit.
L’Abbâ baissa les yeux et, muet, interdit,
Pleura, triste et honteux, comme un vieillard qui laisse
Le serpent du désir baver sur sa vieillesse.
Et les moines hagards, au long du sol prostrés,
Croyant baiser en cor les pavés consacrés,
Sous un souffle embaumé, d’un front involontaire
Heurtaient éperdument le sein noir de la Terre,
Aspiraient la chaleur qui sort de ses flancs bruns
Et d’une lèvre avide en buvaient les parfums.
Et rajeunis, ravis par la vive Nature,
Descellant leur cœur d’homme, enivré sous la bure
D’un effluve infini, voluptueux, païen,
Ils palpitaient d’amour et ne voyaient plus rien
Qu’un printemps débordant, plein de fleurs el d’arômes.
Où, de son vaste front armé crevant les dômes,
Écartant les parois de ses pieds effrénés,

Effondrant les remparts, rompant les murs minés,
Le Dieu perçait l’azur de sa tête cornue
Et démesurément grandissait dans la nue.

Et l’église, ruine altière encor, soudain
Sentit la sève errer, verdit comme un jardin
Et se mit à fleurir aux yeux des cénobites.
Sur les débris sacrés, sur les pierres bénites,
Des végétations croisaient leurs nœuds confus.
Des lianes tressaient sur la rondeur des fûts
Des colliers rutilants et de vertes ceintures ;
Et par les seuils disjoints, les trous et les fissures
Une vigne pourprée allongeait ses rameaux.
Deux palmiers frissonnaient sur les ambons jumeaux ;
L’autel avait pour drap des blés et des sésames,
Des ronces pour barrière, et les cierges pour flammes
Portaient des roses d’or et des lotos d’azur.
La croix de sycomore incrusté d’argent pur
Était un arbre immense où dans les noires branches
Pendaient de rouges fruits et des floraisons blanches.
Et toute la ruine, exhalant les senteurs
Des blancs acacias, des nymphæas flotteurs,
Toute vive d’oiseaux, d’abeilles nourricière,
Ainsi qu’une forêt moins sombre à sa lisière,
Ouvrait, élargissant l’écart des frondaisons,
Des brèches de clarté sur tous les horizons.

Voici la Terre Noire et le désert libyque
Où rôde en rugissant le lion famélique.

Voici le Nil sacré qui bondit en naissant
Et déborde et s’étale et dans un flot de sang
Sur le rivage épais berce les crocodiles ;
Et les canaux brillants et les lacs semés d’îles,
Et les marais, voilés de roseaux et d’iris,
D’où s’élance le vol rose et blanc des ibis ;
Et, sous les frais dattiers, les troupeaux de gazelles
Dont la course est muette et dont l’ombre a des ailes.

Et par delà l’Égypte et les sables déserts
Montait la vision du mobile univers,
Avec ses bleus sommets, ses vallons, ses campagnes,
Ses torrents suspendus aux flancs de ses montagnes,
Ses pôles, de frimas et de nuit couronnés,
Ses volcans, chevelus de flamboiements ignés,
Ses étés, ses hivers, ses pics et ses abîmes.

Une aurore immortelle illuminait les cimes.
Le ciel serein flambait et les astres rivaux,
Pâles, fuyaient devant le char aux blancs chevaux.
L’Orient resplendit comme un temple qui s’ouvre ;
Le Midi fume et brûle et l’Occident se couvre
D’une armure d’airain qu’étoilent des clous d’or.
La comète s’embrase et heurte le décor
Du Zodiaque en feu qui roule les spirales
De ses monstres tordus dans des splendeurs astrales.
Tout s’allume, rayonne et palpite à son tour ;
Océan, terre, ciel, sont des gouffres d’amour.
Du zénith au nadir, de l’aube au crépuscule


La Volupté divine étincelle et circule.
Plus d’ombre, plus d’effroi, plus de joug odieux ;
L’arbre, le flot, la pierre et l’être sont des Dieux
Dans l’immortalité de la Nature auguste.
Tout s’efforce en naissant vers un destin plus juste
Et l’Homme glorieux, roi du vieil univers,
Ivre, transfiguré, rêve et voit, au travers
De la clarté joyeuse ou de la nuit béante,
De Pan mystérieux rôder l’ombre géante.