Le Suffrage universel et l’Evolution des partis politiques

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Le Suffrage universel et l’Evolution des partis politiques
Revue des Deux Mondes5e période, tome 20 (p. 520-542).
Le suffrage universel et l’évolution des partis politiques


Jusqu’au milieu du siècle dernier, il semble que, même dans les pays à institutions plus ou moins parlementaires ou représentatives, les écrivains politiques n’aient fait aux partis, en tant qu’élémens actifs et organes essentiels de la vie nationale, qu’une très petite place, s’ils leur en ont fait une ; qu’ils n’en aient pas ou n’en aient que peu parlé. Ainsi Montesquieu et Delolme, dissertant, l’un brièvement en 1748, l’autre longuement en 1771, « de la Constitution d’Angleterre. » Ainsi encore Tocqueville, sur les États-Unis, en 1835. C’est seulement entre 1840 et 1850 que les théoriciens, — Suisses et Allemands en tête, les Rohmer, les Stahl, les Wachsmuth, les Frantz, les Abt, les Bluntschli, — commencent à concevoir une histoire et presque une histoire naturelle, une espèce de physio-psychologie des partis. Non pas qu’auparavant il n’y eût point de partis : il y en eut partout et toujours, depuis qu’il y a des hommes, et qui se disputent pour se gouverner. Mais c’est seulement depuis que le suffrage s’est étendu, généralisé ; depuis que la masse à mouvoir, plus volumineuse et plus lourde, a exigé des ressorts plus puissans ; depuis que l’Etat est fondé sur le nombre et qu’il faut conquérir le nombre pour avoir l’Etat ; c’est seulement depuis lors que les partis politiques ont pris, dans la théorie comme dans la pratique, toute l’importance que nous leur voyons aujourd’hui.

Cette importance, si prodigieusement accrue, peut se mesurer au simple fait que, là où Montesquieu n’a rien dit, où Delolme s’est contenté de quelques lignes vagues, et Tocqueville d’un court chapitre, aujourd’hui M. James Bryce consacre un volume entier [1] et M. Ostrogorski, deux gros volumes [2], à démonter et à décrire la mécanique des partis, considérés, en vue de l’utilisation, de la domestication, et malheureusement aussi de l’exploitation de la grande force aveugle qu’est le nombre, comme les pièces maîtresses de la « machine » de l’Etat. par-là se trouve posé un problème de l’intérêt le plus haut et le plus pressant, dont les données multiples sont : les conditions du régime parlementaire, le but légitime des partis, la fin même de l’Etat, d’une part ; et, d’autre part, l’extension du droit de suffrage, ou le développement de la démocratie. Une telle question vaut sûrement qu’on l’examine, sinon dans toute son ampleur et toute sa portée, ce qui serait fort difficile, du moins sans trop la rétrécir ni la rapetisser. Essayons donc de montrer ici ce que devraient être les partis, au gré du juriste et du philosophe ; ce qu’ils ont été dans l’histoire, ce qu’ils sont dans la vie, ce qu’ils peuvent être dans la réalité ; comment le développement de la démocratie, l’extension du suffrage, a agi sur leur formation, sur leur composition, sur leur direction ; comment, d’organiques qu’ils étaient d’abord dans l’Etat hiérarchisé, — dans l’Angleterre d’avant 1832, par exemple, — ils sont, quand on a lâché le nombre à travers l’Etat égalisé, quasi nécessairement devenus mécaniques ; comment enfin une tendance se dessine à compléter, ou compenser, et à remplacer les partis politiques permanens, à objet illimité, par des groupement politiques temporaires, à objet bien déterminé.


I

Pendant longtemps l’opinion commune a tenu l’existence des partis pour un mal, auquel on ne se résignait que faute de pouvoir s’y soustraire. Les théoriciens eux-mêmes n’ont osé qu’assez tard remonter ce courant, et ils ont rencontré de la résistance. Ils avaient beau écrire : « Les partis politiques apparaissent partout où la vie politique se meut librement. Ils ne disparaissent que chez les peuples paresseusement indifférens aux affaires publiques ou opprimés par un pouvoir violent. Leur absence est donc un signe d’incapacité ou d’oppression. » Les esprits imbus de la croyance, présentée alors comme scientifique, qu’il n’était pas jusqu’à l’État qui ne fût un mal, inévitable, lui aussi, mais un mal, se montraient réfractaires à reconnaître que les partis pussent être un bien.

Vainement la doctrine affirmait : « Les partis politiques se manifestent d’autant plus nettement que la vie politique est plus riche et plus libre. C’est l’effort et la rivalité des partis qui engendrent les meilleures institutions politiques, et qui mettent en lumière toute la richesse des forces latentes de la nation. Ne croyez point, avec certaines âmes timides, que les partis politiques soient une faiblesse et une maladie de l’Etat moderne. Ils sont, au contraire, la condition et le signe d’une vie politique forte. N’appartenir à aucun parti n’est nullement une vertu du citoyen, et dire d’un homme d’Etat qu’il est en dehors des partis est un éloge équivoque [3]. » Plus vainement encore, allant plus loin et poussant jusqu’au bout du raisonnement, la même doctrine déduisait, des axiomes qu’elle venait de poser ainsi, des conséquences de cette sorte : l’homme d’État, non seulement peut être, mais doit être un homme de parti, et le fonctionnaire, quelque impartial qu’il doive être dans l’exercice de sa fonction, peut cependant, en dehors d’elle, et comme citoyen, appartenir à un parti. Il suffit qu’il maintienne en lui parfaitement séparés, sans que jamais ils s’y mêlent, les droits du citoyen, et les devoirs du fonctionnaire ; que si, simple citoyen, il a oublié le fonctionnaire, redevenu fonctionnaire, il dépouille le citoyen ; que, sa défroque de parti rejetée, à l’heure où il rentre dans sa fonction, son impartialité soit pour lui comme la toge qu’il revêt, qui le couvre, et, en l’isolant de tout ce qui l’entoure, le grandit. « Les actes du fonctionnaire sont les actes mêmes de l’Etat. Le droit public, dans les attributions qu’il confère et dans les charges qu’il impose, ignore les partis. La constitution et la loi fixent le droit applicable à tous, et mettent des bornes aux menées des partis. Le juge ne regarde que la justice ; le ministre ne peut employer les fonds de l’Etat au profit d’un parti, ni édicter des mesures de police fondées sur l’esprit de parti ; les lois doivent demeurer impartiales, Ce n’est que là où la politique commence que l’esprit de parti peut se donner libre cours [4]. »

A lire cela, ne jurerait-on pas lire du Corneille ? « Il doit, » « ils doivent ; » dites au moins : « il devrait. » Car, la faiblesse humaine, qu’en faites-vous ? Et pouvez-vous demander à vos fonctionnaires de tout ordre et de tout degré, à vos 600 000 fonctionnaires, d’avoir des âmes de héros ? Pensez-vous que leur tiède cœur se livre à lui-même incessamment cette espèce de combat de Don Rodrigue partagé entre l’amour et l’honneur, entre le droit et le devoir ? Et, s’il le livre, combien de fois l’honneur et le devoir ne seront-ils pas vaincus ? Dire en même temps au même homme : « Sois impartial » et : « Sois un homme de parti, » n’est-ce pas d’un seul coup l’écraser sous la contradiction, et préparer à ses défaillances la meilleure de toutes les excuses : celle de l’impossible, à quoi nui n’est tenu ? Voilà ce que le bon sens répond aux professeurs de philosophie politique, qui parlent ici un peu en poètes. Et il n’est pas sans les embarrasser ; à tel point qu’ils ne s’en tirent que par la distinction subtile, — et classique d’ailleurs, — du parti et de la faction.

Le parti est un bien, la faction est un mal ; l’homme d’un parti est un citoyen vertueux, l’homme d’une faction est de la graine d’anarchie ou de tyrannie. « Le parti ne se confond point avec la faction. Celle-ci en est l’exagération et la dégénérescence, et elle est aussi désastreuse pour l’Etat que les partis lui sont utiles. Les partis se forment et grandissent dans une nation saine, les factions dans une nation malade. Les uns complètent l’Etat, les autres le déchirent. Dans sa croissance, l’Etat est animé par les partis ; dans sa décadence, il est la proie des factions. Un parti politique est un parti qui s’inspire d’un principe politique et qui poursuit un but politique. On l’appelle « politique, » parce qu’il est en harmonie avec l’Etat, compatible avec lui, et dévoué au bien commun. Un parti peut avoir de nombreux défauts, accepter légèrement toute innovation ou s’attacher anxieusement au passé, employer des moyens ineptes, poursuivre un but insensé, et cependant mériter encore cette honorable qualification. Mais un parti n’est plus qu’une faction, quand il se met au-dessus de l’Etat, quand il subordonne les intérêts de l’État aux siens, le tout à la partie [5]. » On reconnaissait le « parti » à ce que, étant fait d’hommes, « il servait sans doute des intérêts particuliers, mais, avec eux et au-dessus d’eux, étant politique, il servait également l’intérêt général, qui le plus souvent l’emportait. On reconnaît la « faction » à ce que, dans « son égoïsme triomphant, » elle ne songe qu’à « exploiter l’État à son profit. »

Le malheur est que tous les partis tendent à tout moment de tout leur effort à se mettre au-dessus de l’Etat, à subordonner ses intérêts aux leurs, à l’exploiter à leur profit, et par conséquent à se transformer ou à se déformer en factions. Le malheur est que, si tel parti « accepte légèrement toute innovation » et si tel autre « s’attache anxieusement au passé, » si tous plus ou moins et tour à tour « emploient des moyens ineptes » dans la poursuite « d’un but insensé, » ce but n’est plus dès lors « un but politique ; » ce ne sont plus des « partis politiques ; » ils n’ont plus droit à « cette honorable qualification ; ils ne s’inspirent plus d’un principe politique ; » ils ne sont plus « en harmonie avec l’Etat ; » ils ne sont plus « compatibles avec lui ; » ce n’est plus le parti, mais la faction ; ce n’est plus une fonction organique, mais une maladie de l’Etat, dont elle annonce et marque déjà « la dégénérescence. »

Or, c’est ce qui arrive toujours ou presque toujours : il n’est pour ainsi dire pas un parti qui, par le pouvoir, du reste, ou par l’opposition, n’exagère son programme, n’exaspère sa manière, et finalement ne s’altère et ne se résolve ou ne se dissolve en faction. Mais si le passage du parti à la faction est rapide et facile ; si, d’un côté, les partis sont nécessaires ou utiles à la vie de l’Etat, et si, de l’autre côté, il est inévitable que tôt ou tard ils se décomposent en factions, l’Etat vit donc d’une succession de décompositions et de recompositions, à la façon dont le corps vit du renouvellement des cellules. Quelle règle tirer de ce fait de biologie politique ? Pour rendre plus sûre et plus calme, plus forte et plus féconde, la vie de l’Etat, vaut-il mieux rendre la cellule plus résistante, ou plus aisé le phénomène de décomposition et de recomposition ? Vaut-il mieux renforcer le parti, accroître son importance, prolonger sa durée, tâcher d’en retarder, sans pouvoir l’empêcher un jour, la corruption ; ou, tout au contraire, l’affaiblir, circonscrire au plus près son action et abréger son existence, hâter et multiplier les renouvellemens ?

En d’autres termes, le problème qui se posera sera bien : Vaut-il mieux des partis permanens ou des groupemens temporaires ? Mais n’allons pas si vite, et faisons le tour de notre sujet. On vient de le voir : la théorie enseigne, ou du moins enseignait naguère, que les « partis politiques » sont un bien, que seules les « factions » sont un mal : l’opinion commune, l’observation courante, le bon sens objectent que fatalement les partis tournent et finissent en factions. La théorie a-t-elle raison ? L’opinion commune a-t-elle tort ? C’est le cas et c’est le moment de le demander à l’histoire.


II

Il n’est pas besoin de sortir de l’histoire moderne, ni de remonter jusqu’aux partis ou factions de la Grèce et de Rome, jusqu’aux Verts et aux Bleus de Byzance, ni même jusqu’aux Républiques italiennes du moyen âge et de la Renaissance, ou jusqu’aux villes flamandes, ou jusqu’à l’Angleterre de la Rose blanche et de la Rose rouge. L’histoire moderne des partis commence avec les deux partis parlementaires classiques, avec l’histoire même du parlementarisme anglais, prototype et modèle du parlementarisme moderne. Dans le régime parlementaire anglais, les tories apparaissent lors de la révolte des royalistes irlandais contre le Parlement, en 1G48 ; et les whigs, lors de la rébellion de l’Ecosse sous Charles II, en 1680, pour prendre, quelques années après, la tête de la révolution de 1688 et soutenir ensuite la maison de Hanovre contre les Jacobites. Dès le premier moment, il semble qu’on ne les voie pas d’un œil très favorable : si l’étymologie généralement attribuée à leurs noms est exacte, whigs voudrait dire « laitiers » ou « charretiers, » et tories, « forbans » ou « bandits. » Ce sont de ces aimables qualificatifs que, de tout temps, les hommes se sont donnés les uns aux autres pour exprimer qu’ils ne pensaient pas absolument de même sur quelques points. Aux whigs et aux tories peuvent faire pendant, dans le genre péjoratif, en Angleterre même les Têtes rondes, et ailleurs les Gueux des Pays-Bas ou les Sans-culottes de France.

Le plus souvent, et plus simplement, quand c’est chaque parti qui se baptise soi-même, et non pas le parti adverse qui le baptise, il tire son nom soit de la place qu’il occupe dans les assemblées, — droite, gauche, centre, extrême droite, extrême gauche, centre droit, centre gauche ; — soit d’une couleur, jadis les verts et les bleus, puis les blancs et les bleus, puis les blancs et les rouges ; — soit du nom du prince ou du chef : les bonapartistes, les orléanistes, les carlistes, les mazzinistes ; soit enfin, — ce qui marque un perfectionnement, — d’une tendance politique ou sociale : les conservateurs, les libéraux, les radicaux, les socialistes. Parfois même, et plus simplement encore, il suffit aux partis d’une circonstance générale ou locale, économique ou politique : ils sont alors le peuple puissant, médiocre et bas, les grandi et les popolani, les gras et les maigres de Florence, les capitalistes et les prolétaires de nos grandes villes de luxe ou d’industrie ; les Hörner et les Klauen, — les « bêtes à cornes » et les « pieds fourchus, » — nés d’un dissentiment sur la manière de jouir des pâturages communs, du canton montagnard de Schwytz [6].

La théorie, qui prétend enfermer dans des cases et dans des cadres la complexité infinie des choses, et introduire en histoire politique des classifications d’histoire naturelle, néglige « les formations sans principe et sans durée, » sans autre raison d’être qu’une rivalité personnelle, ou une coalition accidentelle ; et, s’en tenant aux « partis de principe, » lesquels « à ses yeux, » ont seuls des lois permanentes, elle professe que, « par rapport à la pureté de leur origine, les partis peuvent se ranger en six catégories. » La première serait celle des partis mêlés ou mixtes, à la fois religieux et politiques ; mais plus religieux que politiques : ainsi, après la Réforme, les protestans et les catholiques ; en France, les ligueurs et les huguenots ; en Angleterre, les anglicans, les presbytériens et les puritains ; plus tard, et bien que l’élément politique l’emporte de plus en plus sur le religieux, le parti catholique ultramontain et le parti protestant orthodoxe ; de nos jours même, le centre catholique allemand ; aux Pays-Bas, le parti catholique, le parti chrétien-historique, le parti calviniste anti-révolutionnaire.

La deuxième catégorie est celle des partis dont la formation a pour base le territoire ou la nationalité : ainsi, jadis, dans la Grande-Bretagne, les Anglais, les Ecossais, les Irlandais ; ainsi, dans l’Empire allemand, les Polonais, les Alsaciens-Lorrains, les Danois, les Guelfes, gens du Hanovre et de Brunswick ; ainsi, en Autriche-Hongrie, l’inextricable broussaille des races : Slaves contre Allemands, Slaves contre Magyars, Slaves du Nord et Slaves du Sud, Italiens, Roumains, etc. Catégorie fondée aussi sur la région ou la province : vieux Bavarois, Francs, Souabes et Palatins en Bavière, Zurichois et Bernois en Suisse.

La formation suivant les ordres serait la troisième catégorie : jadis clergé, noblesse et tiers état ; et, dans l’Etat moderne, il n’y a plus d’ordres, mais l’ordre y est, jusqu’à un certain point et en prenant les mots au sens relatif, remplacé par la classe : ouvriers et bourgeois.

Quatrième catégorie : les partis constitutionnels ou groupés suivant les formes soit de l’État, soit du gouvernement, soit des institutions politiques ou administratives : unitaristes et particularistes, nationalistes et fédéralistes, monarchistes, et républicains, aristocrates et démocrates, centralisateurs et décentralisateurs.

La cinquième catégorie est proprement inhérente au régime parlementaire : c’est la division, essentiellement parlementaire, en majorité et opposition ; la théorie ne les condamne que lorsqu’elles deviennent systématiques, ministérielle ou antiministérielle toujours et quand même ; au surplus, elle les admet, et comment ne les admettrait-elle pas, puisque, si elles n’étaient point, le régime dit parlementaire ne serait plus et que, puisqu’il est, les repousser, ce serait se heurter, et se briser, au fait ?

Mais elle place au sommet de l’échelle ascendante des partis, elle en considère comme le type le plus pur et le plus haut, — sixième et dernière catégorie, — ceux de ces partis « qui ne s’inspirent que de principes politiques et qui accompagnent librement et constamment la vie de l’État. » Peut-être est-il, d’ailleurs, permis d’en souhaiter une définition plus claire que celle-ci, qui est littéralement traduite de l’allemand et qui laisse du vague sur ce qu’elle veut dire : en gros, il semble qu’elle signifie que la grande qualité, la qualité souveraine d’un parti politique, c’est d’abord d’être « politique, » de n’être que cela (et non pas un parti de religion, de nationalité, d’ordre ou de classe) ; étant cela, de « ne s’inspirer que des principes » (et non pas de l’intérêt, des préjugés, de la sympathie ou de l’antipathie) ; ne s’inspirant que des principes, de « n’avoir en vue que le bien de l’Etat » (et non pas son bénéfice particulier) ; n’ayant en vue que le bien de l’État, d’y travailler librement (et non selon une formule ou sous des hommes dont il deviendrait l’esclave), constamment (et non par à-coups, selon les jeux de sa fantaisie).

La bonne théorie s’indignait de ce que quelque hérétique ou sceptique osât dire que « le principe du progrès, qui est certainement une loi de l’histoire générale de l’humanité, paraisse ne jouer aucun rôle dans l’histoire des partis, et que tels ils étaient dans l’antiquité, tels ils sont demeurés jusqu’à ce jour. » — C’est là une erreur profonde, tranchait-elle. Sans doute la nature humaine, qui est aussi le fondement des partis (et l’on partait de là pour tenter une classification psychologique des partis, par tempérament et par âge : le radical, c’est l’enfant « surtout réceptif » et dont les qualités sont « surtout féminines ; » le libéral, c’est « le jeune homme ayant terminé ses études et entrant dans la vie conscient de lui-même et de sa force ; » le conservateur, « c’est l’homme de trente à quarante ans, moins occupé d’acquérir des biens nouveaux que d’améliorer et d’étendre ceux qu’il possède ; » l’absolutiste, enfin, c’est l’homme âgé, « c’est le sexagénaire » en régression vers l’enfance et le radicalisme puéril) [7] ; sans doute, donc, la nature humaine, qui est aussi le fondement des partis, est demeurée la même en son fond, et les passions excitées peuvent conduire, aujourd’hui comme il y a deux mille ans, à des actes d’odieuse barbarie… Toutefois, et malgré les crimes isolés qui ont ensanglanté notre époque, un souffle plus humain a tempéré les haines, et les luttes civiles sont certainement aujourd’hui plus rares et moins violentes que dans le passé. »

Un progrès au moins a été réalisé ici même, concluait Bluntschli, et c’est que « chaque grande formation nouvelle des partis s’élève d’un degré au-dessus de la précédente. Les partis se sont de plus en plus dégagés de tout alliage étranger, pour se fonder davantage sur les principes, pour devenir plus consciens et plus libres. » Le vieux maître disait-il vrai ? Ou ne voyait-il pas, théoricien impénitent, les idées plutôt que les faits ? Ne voyait-il pas seulement parmi les faits ceux qui allaient dans le sens de ses idées ? Mais nous, n’en avons-nous pas vu, n’en voyons-nous pas encore d’autres, qui vont en sens inverse ? Contemporains et concitoyens de certains partis, spectateurs admis de tout près à leur naissance et à leur croissance, oserions-nous bien affirmer que chaque formation nouvelle est un progrès sur la précédente, et que chaque parti nouveau, plus sévèrement fondé sur les principes, monte de plus en plus vers l’idéal de liberté consciente proposé comme état de perfection, comme fin suprême, à la vie et à l’œuvre des partis politiques ?

Quoi qu’il en soit, — et en attendant que nous sachions ce qu’il en est, — historiquement, dans l’histoire parlementaire moderne, depuis les tories et les whigs, depuis 1648 et 1680, la formation parfaite des partis a été la formation en deux grands partis opposés et alternans, existant à cette triple condition et n’existant qu’à cette triple condition : un chef, un programme, une discipline. Chef librement reconnu, programme librement adopté, discipline librement acceptée ; adhésion au programme, soumission à la discipline en la personne du chef. Ainsi le leadership, — comment traduire ce mot intraduisible ? — l’autorité (ou, si l’on pouvait le dire, la chefferie) est l’élément premier et constitutif, le noyau du parti classique. C’est autour du chef que le parti s’agrège, et il est le chef non seulement parce qu’il est le leader, parce qu’il parle ; mais il l’est aussi et surtout parce qu’il pense, parce qu’il veut, parce qu’il agit, parce qu’il manœuvre et parce qu’il gouverne pour le parti et par le parti. Le parti est dans la main du chef, et chaque adhérent du parti ; de l’adhérent au chef, il n’y a en quelque sorte point d’intermédiaire, l’adhésion est directe, le lien est presque personnel. L’adhésion est donnée une fois pour toutes, au parti et au chef, au chef représentant et incarnant le parti ; au parti libéral et à M. Fox, au parti libéral en M. Fox ; au parti conservateur et à lord Liverpool, au parti conservateur en lord Liverpool ; et du chef aux soldats descend le commandement, et des soldats au chef monte l’obéissance, sans que, ni du commandement ni de l’obéissance, rien soit distrait et perdu en chemin. Tel était le parti whig et tel était le parti tory, de l’ancien type, du type pur : tel devait être, à leur image, tout parti formé sur ce type. Et, en effet, lorsque le régime parlementaire, — ou les adaptations plus ou moins déformées qu’on en a faites, — est passé sur le continent, c’est à ce type pur des deux partis anglais à leadership que les partis ont d’abord essayé de se conformer. Mais ils n’y ont partout, ou presque partout, que médiocrement réussi, quand ils n’y ont pas complètement échoué ; et, même là où ils semblaient y avoir réussi pour un temps, bientôt il est devenu évident que la greffe n’avait pas bien pris, et que l’espèce dégénérait. Exemple : le parti conservateur espagnol, de 1874 à 1890 environ, sous le leadership de M. Canovas del Castillo, et le parti libéral, sous le leadership de M. Sagasta ; les autres partis, républicain et carliste, étant réduits alors à rien ou à fort peu de chose. Peu à peu cependant, et en moins de vingt années, le ver apparaissait, le leadership était rongé, les partis se désagrégeaient. Mais il y a plus ; jusque dans la mère patrie du régime parlementaire, jusque sur le sol natal des grands partis classiques, ces partis se sont de plus en plus relâchés, se détendent de plus en plus, et de plus en plus penchent à se dissocier. Observation à retenir : chaque élargissement du corps électoral, chaque réforme, celle de 1832, celle de 1867, celle de 1884, a marqué comme une étape dans l’évolution ou dans la transformation des partis en Angleterre ; et il en a été d’ailleurs exactement de même en Espagne : c’est en 1890 que le suffrage universel y fut introduit, et c’est à partir de 1890 que le parti copié sur le type classique déclina ; comme si la force du nombre, brusquement ou même progressivement jeté dans le moule, le faisait craquer et éclater.

Nous revenons, par cette observation, à notre point central. J’ai eu l’occasion de dire autre part que l’introduction du nombre ou du suffrage universel dans la mécanique de l’Etat pouvait être comparée à l’introduction de la vapeur dans la mécanique de l’industrie. Quelques-uns ont crié à la métaphore ; et pourtant, de métaphore, ici, il n’y en a point, ou il y en a aussi peu que possible. Oui, le suffrage universel appliqué au régime parlementaire a entraîné dans l’organisation des partis des mouvemens, des changemens analogues à ceux qu’a déterminés dans l’organisation des métiers l’application de la vapeur ; et le premier de ces changemens a été la multiplication, la complication de la mécanique. Et comme la substitution, dans la grande industrie, de l’usine à l’atelier de famille, d’un patronat souvent anonyme et collectif au patronat personnel, d’une masse d’ouvriers, elle aussi anonyme pour le patron lointain ou absent, aux petits groupes, aux petites sociétés de compagnons vivant près du patron et avec lui, comme cette substitution a modifié de fond en comble les rapports entre le chef d’industrie et ses ouvriers, a bouleversé l’ordre ancien, l’ancien régime du travail ; ainsi l’irruption du nombre dans les institutions politiques a complètement modifié les rapports entre le chef de parti et ses adhérens, brisé les formations anciennes, bouleversé l’ancien régime parlementaire.

Aussi bien pour mouvoir une masse infiniment plus lourde que pour produire une législation infiniment plus abondante, — et qui ne pouvait pas ne pas l’être, — il fallait maintenant une mécanique infiniment plus puissante ; et c’est sur ce mot : mécanique, qu’il faut rester, parce qu’il dit tout. Le partisan ne va plus adhérer spontanément au parti, il ne va plus se rattacher directement au chef, il va être poussé dans un engrenage, faire sa fonction de dent de roue entre deux autres dents de roue, et subir autant qu’il agit ; la masse électorale devient, comme ailleurs la masse ouvrière, anonyme et impersonnelle au regard du leadership, qui devient lui-même impersonnel, anonyme et collectif. De psychologique, ou d’organique, ou de tout ce qu’on voudra que le parti ait été auparavant, avant le suffrage universel, il devient, par le suffrage universel, purement et simplement mécanique, — si c’est là pureté et simplicité.


III

Le phénomène est assez important pour qu’on en relève soigneusement les caractéristiques. L’introduction soudaine ou même progressive du suffrage universel dans les vieux cadres du régime parlementaire les a tendus et forcés jusqu’à les rompre. Il ne s’agit pas ici de contester la légitimité de cette extension presque illimitée du droit de suffrage : on ne conteste pas les faits, on ne peut que les constater : or, le suffrage universel est un fait ; mais le régime parlementaire en est un autre ; et comment ne pas reconnaître que, bien qu’un des objets principaux de la politique semble être aujourd’hui de les concilier et de les confondre, ces deux faits sont pourtant différens et, dans une certaine mesure, contradictoires ?

Assurément ce n’est pas sans raison qu’on récriminait autrefois contre l’esprit de classe, « cette malédiction de l’Angleterre ; » — de Bentham à John Stuart Mill, tous les auteurs répètent la même protestation ; — et ce n’est pas non plus sans raison qu’elle trouvait par-delà le détroit, dans toute l’Europe continentale, un écho retentissant. Mais pourtant, n’est-ce pas précisément sur la classe, sinon sur l’ordre, qu’était fondé le régime parlementaire anglais et de type anglais ? L’ancienne société anglaise acceptait et consacrait, plus que la prédominance, la domination absolue d’une classe aristocratique ; domination aussi bien politique qu’économique ; et le régime parlementaire anglais en portait la trace profonde : « L’intérêt terrien a seul le droit d’être représenté ; quant à la canaille, qui n’a que des biens meubles, quelle prise a la nation sur elle ? » disait, dans son résumé au jury le lord-justice Clerk à la Haute Cour de justice d’Edimbourg, lors du célèbre procès de Muir, en 1793 [8].

Et il n’était encore question que de « la canaille qui a des biens meubles ; » que serait-ce plus tard, quand tant de révolutions et d’agitations rouleraient jusqu’aux portes du Parlement l’immense flot de « la canaille » qui n’a même pas de biens meubles ! Au reste, cette classe aristocratique, à qui seule, pour ainsi dire, appartenait la représentation, n’était pas, quoique fermée, radicalement impénétrable ; si un homme s’élevait par son travail, rien n’empêchait qu’il fût admis dans la classe dirigeante ; il passait, mais la herse du château fort retombait aussitôt sur lui. C’était quelque chose d’analogue à ce qui se vit, sous Louis XIV et sous Louis XV, en France, où l’on citerait des exemples de gens de commerce anoblis. Exemples qui ne sont que des exceptions, et qui n’entament pas la règle. La règle, — c’était bien une règle, et c’était celle du régime parlementaire, — demeurait que, non pas même les aristocrates terriens, mais la classe aristocratique en tant que classe était représentée et représentait. Même dans cette classe, l’individu, socialement et politiquement, n’existait pas à l’état d’homme ; il n’existait qu’à l’état de classe. Toute intention ou tentation d’indépendance lui était non seulement interdite, mais rendue impossible par la contrainte du milieu érigée en discipline du parti : « Non, monsieur, dit à son petit-fils lord Monmouth, un des héros de Disraeli ; vous voterez avec votre famille ; vous n’avez pas à considérer vos opinions, comme le ferait un philosophe ou un aventurier [9]. »

Il est certain qu’un très grand nombre de membres du Parlement, s’ils n’étaient pas des aventuriers, n’étaient pas davantage « des philosophes. » Mais ne nous inquiétons point en ce moment, de la qualité intellectuelle de chacun de ces membres, et, si l’on le veut, tenons-les tous ensemble, comme on l’a prétendu avec une irrévérence où se mêlait quelque fierté, pour la plus belle collection ou réserve de « forces brutes » qui ait jamais été rassemblée. Forces brutes ! insinuait-on : forces neuves et non usées du moins ; forces à la fois sociales et politiques, par lesquelles se trouvait là réalisée la condition première et essentielle de tout gouvernement parlementaire, qui est le rapport exact et étroit, l’harmonie, car l’adéquation serait trop demander, du régime politique et de l’état social.

Tant que cet équilibre parfait est établi et maintenu, le système parlementaire joue régulièrement : il joue mal ou ne joue plus du tout dès que l’équilibre est troublé. Il reposait en somme sur la puissance politique de ce que Le Play, en France, devait ; appeler « les autorités sociales [10] ; » il supposait réunies dans les mêmes personnes et coopérant au même but l’autorité sociale, d’une part, et, d’autre part, la puissance politique. Mais peu à, peu s’accomplissait la grande transformation qui a rempli le XIXe siècle ; peu à peu la double révolution politique et sociale développait toutes ses conséquences ; et peu à peu la contradiction ressortait, s’accusait entre le pouvoir de fait dans la société transformée et la position légale dans l’Etat, comme, plus tard, inversement, elle ressortirait, elle s’accuserait entre la puissance politique conquise par le nombre et la condition économique ou sociale du plus grand nombre. L’autorité sociale de la classe héréditairement investie du pouvoir politique, de la classe spécifiquement parlementaire, allait s’affaissant et s’affaiblissant. Jadis classe de parlement, elle était, en outre, classe de gouvernement central et classe d’administration locale ; et les trois termes s’enchaînaient ; classe de parlement, parce que classe d’administration locale, et classe de gouvernement central, parce que classe de parlement.

Peu à peu la formation de bureaux desservis par des employés rétribués, en enlevant à la gentry une partie de ses fonctions traditionnelles, lui enlevait du même coup une part de son autorité sociale, une part de sa puissance politique, une part de sa valeur parlementaire, si bien qu’en dernière analyse c’était le régime parlementaire lui-même, tel qu’il était issu du milieu social anglais et tel qu’il était conditionné par lui, qui était atteint en elle.

C’en était fait, à l’avenir, du régime parlementaire de l’ancien type, et c’en était fait des anciens partis, comme c’en était fait de l’ancienne société. Premièrement, c’en était fait de sa stabilité ; vainement Paley, Priestley, William Godwin, vainement Bentham et le radicalisme philosophique, l’utilitarisme, allaient chercher l’équivalent, le substitut de cette stabilité due jusqu’alors à la permanence, à la prééminence des « autorités sociales ; » vainement ils le cherchaient maintenant dans un accord, dans une convergence instinctive et irréductible des intérêts particuliers vers l’intérêt public pour le plus grand bonheur du plus grand nombre : le paradoxe n’était que trop apparent, et, s’il est permis de le dire d’esprits aussi éminens, un paradoxe qui par endroits ne laissait pas que de côtoyer l’absurde !

C’en était fait encore de la simplicité classique du régime parlementaire, de la dualité alternante, whigs et tories, tories et whigs, qui était comme la règle de ce noble jeu : jadis, dans l’état de classement rigide des partis en deux grands partis seulement, il était très difficile qu’il se formât des groupemens nouveaux : le parti, issu de la classe, image et expression de la classe, était fermé comme la classe. Il était résistant, exclusif et absorbant comme elle. Il se constituait en espèce de monopole. Plus tard, le suffrage généralisé, et presque universalisé, sans acceptation ni exception de classe, rendrait très aisée et en quelque sorte inévitable la multiplication des groupemens politiques, très malaisée et en quelque sorte irréalisable leur conversion, leur cohésion en deux grands partis ; il retournerait ainsi la règle du jeu, et, en la retournant ainsi, rendrait le jeu parlementaire à peu près injouable.

Mais déjà, par la réforme de 1832, le suffrage politique devenait, — c’est le terme dont on s’est servi [11] et l’on n’en saurait trouver un plus juste, — un véritable « droit au porteur. » Auparavant, c’était un titre nominatif, un droit plutôt réel que personnel, attaché plutôt à la chose qu’à l’homme, et, sans même tenir compte des considérations de naissance, « aristocratique » ou « canaille, » un droit foncier, terrien, portant jusqu’en cela l’estampille du passé. La réforme de 1832 le mobilisait, et le modernisait en le mobilisant.

A la vérité, cette réforme ne fit pas tout de suite qu’au moins pour l’administration locale, les plus riches n’eussent, dans les assemblées électorales, plus de voix par tête, et un chiffre de voix croissant en proportion de leurs impositions. Ce fut, un peu partout, le temps des systèmes censitaires, et Ton put croire alors que toute la question de la représentation politique se résoudrait en un problème de mathématique électorale. On n’en était encore qu’à la phase bourgeoise, après la phase féodale ou seigneuriale, de l’évolution du régime parlementaire ; à la ploutocratie, après l’aristocratie ; à l’argent, après la terre. Période de transition, et encore une fois de transformation, où le nouvel ordre de choses se dessine sans exister, où l’ordre ancien s’efface sans disparaître : la vie sans les raisons et sans les moyens de vivre.

Quelques années de plus, et il faudra proclamer que l’ancienne société est malade et que l’ancien parlementarisme s’en va. A ce moment, en 1846, Robert Peel brise l’unité du parti tory historique, divisé par le projet pour l’abrogation des lois sur les céréales en « protectionnistes » et en « peelites. » Parallèlement, dans le camp voisin, les whigs aristocratiques, les représentai de la classe moyenne, les radicaux benthamites, les radicaux de Manchester, qui s’étaient unis tant bien que mal pour marcher à l’assaut de la forteresse tory, ; retournaient, la forteresse prise, à leurs préférences de coterie. A droite et à gauche, « bientôt, sur toute la ligne parlementaire, les liens traditionnels du parti se relâchèrent ; il n’y eut plus de discipline, on ne put désormais plus faire fond sur ses partisans [12]. » C’est le premier échec sérieux, et ressemblant à une défaite, du régime parlementaire classique.

De tous les côtés, on s’en étonne et on s’en indigne. Croker écrit à lord Brougham : « Appelez cela comme vous voudrez : Chambre des communes intraitable ou pays ingouvernable, il est hors de conteste que notre système représentatif non seulement risque d’être discrédité, comme vous le craignez, mais qu’il l’est déjà, et qu’à chaque session, il deviendra de plus en plus incompatible avec ce qu’on appelait jadis notre constitution. » La prédiction n’est pas démentie par l’événement : on lit dans le Journal de Greville, pour la session de 1854 : « Tout le cours de la session et les rapports du gouvernement avec la Chambre ont présenté quelque chose de bien différent assurément de ce qu’on avait jamais vu, de mémoire d’homme d’Etat ; ils ont marqué la rupture complète des liens et des obligations de parti… » Pour la session de 1855 : « Il n’y a personne qui reconnaisse des devoirs de fidélité ou du moins des liens de parti ou qui paraisse tenir à quelqu’un ou à quelque chose. » — Donc, plus de discipline. — Pour la session de 1856, Greville note, d’après Graham, « qu’il n’y a pas à la Chambre un seul homme qui ait dix partisans, ni Gladstone, ni Disraeli, ni Palmerston. » — Donc plus de chefs. — Un observateur étranger, envoyé pour étudier les institutions britanniques, et qui devait rapporter d’Angleterre les conclusions tout autres qu’on ne les attendait, l’ami de Lassalle et le futur confident de Bismarck, Lothar Bücher, essayait une définition des partis, et n’arrivait qu’à celle-ci, amusante, mais insuffisante : « Un whig est celui qui descend de la grand’mère de John Russell ; un tory est celui qui se tient derrière Disraeli [13]. » Sir John Walsh ne trouvait guère mieux : « Qu’est-ce qu’un libéral ? » demandait-il. Et il répondait : « Celui qui ne se rendrait pas à l’invitation de lord Derby de venir à Saint-James Square pour l’entendre. Je ne connais pas d’autre critérium [14]. » — Donc, plus de programme. — Mais plus de discipline, plus de chefs, plus de programme, qu’est-ce à dire ? C’est-à-dire : plus de partis ; du moins plus de partis de l’ancien type ; et plus de partis de l’ancien type, c’est-à-dire plus de régime parlementaire de l’ancien style.

Cependant, ce ne sont là les conséquences que de la seule réforme de 1832, de la première, de la moins vaste et de la moins hardie des trois, qui ne fit qu’abaisser les barrières et entr’ouvrir les portes. Trente ans et cinquante ans après, par la deuxième et la troisième réforme, par celle de 1867 et par celle de 1884, à mesure que les masses urbaines acquerront une part plus grande du pouvoir politique, l’Angleterre, s’éloignant de l’aristocratie qu’elle était, se rapprochera de la démocratie. Mais en même temps, du même pas, et avec les mêmes étapes, elle s’éloignera du régime parlementaire qu’elle avait conçu, construit, et pratiqué durant deux siècles. Elle ne cessera peut-être pas, du moins elle ne cessera pas tout de suite, de réaliser ce type de la « monarchie aristo-démocratique » que quelque publiciste, dès le règne de Charles II et de Louis XIV lui-même, présentait à l’Europe comme le type le plus achevé, complet et parfait, des institutions ou des constitutions, comme l’idéal du gouvernement mixte, qui est l’idéal du gouvernement ; mais elle ne le réalisera plus sous la même forme ; les proportions y seront changées et renversées ; la démocratie y gagnera tout ce que perdra l’aristocratie, et il n’est pas jusqu’au terme suprême, jusqu’à l’élément souverain, la monarchie, qui, bien que son prestige se conserve et peut-être s’accroisse, ne se « désaristocratise » de plus en plus pour, de plus en plus, se démocratiser.

De plus en plus aussi, bien que ce ne soit pas comme ailleurs d’une chute précipitée et par un arrachement brutal, ceux ou les fils de ceux qu’on avait si longtemps respectés, sinon aimés, au titre d’ « autorités sociales » voyaient diminuer et s’en aller leur antique influence. L’ « industrialisme, » à son tour, après tant d’autres causes, produisait ses effets et se répercutait vivement de l’ordre économique dans l’ordre politique ; d’autant plus vivement qu’en Angleterre l’industrialisme n’était pas seulement le passage de l’industrie familiale, de la petite ou moyenne industrie à la grande, mais le passage de la vie agricole à la vie industrielle : toute une révolution, toute une rénovation.

Sur les ruines de l’ancienne société et de l’Etat ancien, Thomas Carlyle, Jérémie des âges nouveaux, pleurait et gémissait, en prophéties d’une amère tristesse. Il « déplorait la destruction de l’ancienne foi sociale, ne voyait dans les changemens constitutionnels qu’un misérable expédient, et n’attendait de salut que du rétablissement d’un leadership social fondé sur la conscience du devoir chez les conducteurs et chez ceux qu’ils conduisaient [15]. » Mais, justement, de moins en moins la fonction électorale chez les uns et la fonction parlementaire chez les autres apparaîtraient comme un devoir public. Chacun ne penserait qu’à soi, chacun dessécherait et flétrirait son cœur dans l’égoïsme, chacun voudrait vivre pour son intérêt, et tous périraient, et tout périrait, par la lutte âpre et sans merci des intérêts.

C’était la même plainte et la même crainte qu’exprimait Disraeli, dans son fameux discours du 12 juillet 1839, à propos-de la pétition chartiste, quand il s’écriait :

« L’ancienne constitution investissait une petite partie de la nation de droits politiques, mais à condition que cette classe sauvegardât les droits civils des masses. Ce n’était pas seulement pour elle un point d’honneur. La société était ainsi constituée qu’elle était forcée de s’acquitter des devoirs qu’on lui avait imposés : de grands devoirs seuls conféraient une grande situation. Depuis, on a transféré une part considérable de ce pouvoir à une nouvelle classe qu’on n’a pas investie de devoirs publics, et qui n’a pas été rattachée aux grandes masses par l’exercice de devoirs sociaux. Par exemple, l’administration de la justice, le gouvernement des paroisses, la construction des chemins et des ponts, le commandement de la milice et de la police, le soin de procurer de l’ouvrage et de distribuer des secours aux malheureux : autant de grands devoirs généralement imposés jadis à ceux qui exerçaient le pouvoir politique et qui en jouissaient. A présent, on a une classe qui a atteint ce grand objet, convoité par tous les opulens, le pouvoir politique, mais sans subir les conditions attachées à sa possession. Quelles sont les conséquences ? Ceux qui possèdent le pouvoir sans s’acquitter de ses devoirs, sont désireux de s’épargner le plus possible de frais et d’ennuis. Ayant obtenu l’objet pour lequel d’autres étaient prêts à faire des sacrifices de leur argent et de leur peine, ils sont désireux de le garder sans préjudice de leur bourse et de leur temps. Pour sauvegarder la première, ils réclament un gouvernement à bon marché, et, pour ménager le second, ils appellent l’intervention quotidienne du gouvernement. » A cette voix éloquente, la voix d’Apocalypse répondait : « Ah ! nation pécheresse, tonnait Carlyle, peuple chargé d’iniquités ! » La foule des ouvriers, dispersée par le sou file du Machinisme comme par un tourbillon, marche au travail sans savoir ni où elle est ni où elle va. Cependant elle a le besoin et elle a le droit d’être conduite : « Frère malheureux, frère très pauvre et failli, j’ai droit à ton amour si je t’aime, à ta direction si je t’obéis. » Carlyle ne se demandait même pas si tous ces frères malheureux, tous ces frères pauvres et faillis, « qui sont sans parchemin aucun et dont la bourse est plate le plus souvent, voudraient encore être conduits, et, dans le cas où des frères mieux partagés s’offriraient à les diriger, s’ils obéiraient encore » à la direction. Quant à lui, il n’en doutait point ; c’était le sens, c’était le pli, c’était le cri de l’histoire : « Toutes les commotions populaires depuis Peterloo jusqu’à la place de Grève ne sont qu’une prière inarticulée : — Conduis-moi, gouverne-moi, je suis insensé et misérable, et je ne puis me guider moi-même. » Avant que « le paiement au comptant fût devenu le seul lien d’homme à homme, » l’aristocratie remplissait naturellement ce devoir de leadership social. « C’était autre chose que de l’argent que les supérieurs attendaient des inférieurs, et ils ne pouvaient pas vivre sans l’avoir obtenu. Ce n’était pas comme acheteur et comme vendeur de la terre ou de quoi que ce fût que l’inférieur était lié au supérieur ; il lui était lié comme le soldat au capitaine, comme le membre du clan au chef, comme le sujet loyal au roi conducteur. Avec le triomphe du comptant, un nouveau temps arriva : eh bien ! il faut qu’une nouvelle aristocratie arrive. »

De même qu’il ne s’est pas demandé si la foule consentirait encore à être guidée, Carlyle ne se demande pas non plus s’il y a encore réellement des « inférieurs » et des « supérieurs » dans un monde qui n’entend parler que d’ « égaux, » et si la formation d’une nouvelle aristocratie est possible dans un monde qui n’entend parler que « du flot montant de la démocratie. » Il pose pourtant très nettement ce point, qu’il n’est pas question d’une aristocratie « de naissance ou de privilège, mais d’esprit et de cœur ; » et, dans ces termes, il est hors de conteste qu’il n’y aurait, en cette aristocratie nouvelle, rien de proprement antidémocratique ; qu’il ne s’agirait que d’une élite, constamment accessible, constamment changeante, où l’on entrerait et d’où l’on sortirait à chaque génération, ce qui n’est à aucun degré subversif de la démocratie ni destructif de l’égalité. Mais les yeux et les oreilles sont tournés d’un autre côté. Le mirage et le bruit du suffrage les emplissent. « Le suffrage, c’est la panacée du peuple anglais contre tous les maux, c’est son idée fixe… Household-suffrage, la question du ballot (vote) « ouvert » ou « fermé » (public ou secret) : tout cela, ce ne sont pas des choses, mais des ombres de choses, des formules benthamites, arides comme le vent d’est. » Et si le household-suffrage, et si le suffrage universel, emportent les hommes vers une démocratie qui ne soit pas une démocratie à élite aristocratique, vers une démocratie qui prétende n’être ni gouvernée, ni dirigée, ni guidée, tant pis pour ceux qui s’y laisseront emporter, annonce Carlyle. « On court vers la démocratie, vers ce qu’on appelle le gouvernement de la multitude par la multitude. Mais la démocratie est par sa nature une affaire qui se détruit elle-même (a self cancelling business), et, à la longue, donne comme résultat net — zéro [16]. »

Telle était, exprimée dans la langue qu’il était seul à parler, la pensée de Thomas Carlyle ; mais, s’il était seul à parler sa langue, il n’était cependant pas seul à avoir pareille pensée, pareille préoccupation, inquiétude pareille. Les libéraux eux-mêmes, les whigs « n’étaient pas très éloignés de croire qu’il y aurait du mal à ce que le peuple se mît à étudier la politique [17]. » Et vraiment le mal n’était pas à ce qu’il se mît à l’étudier, mais bien à ce qu’on le mît à la faire, sans qu’il l’eût étudiée, sans qu’il pût l’étudier, sans qu’il eût le loisir, ni l’idée, ni le moyen de l’étudier.

Dans le trouble qui agite alors la société et l’Etat, ce qui ressort avec évidence, c’est que les vieux privilèges sont périmés, que le vieux droit est prescrit, que les vieilles formes sont usées ; les formes historiques, traditionnelles de l’élection et du régime parlementaire ; mais que les formes nouvelles ne sont pas inventées ou arrêtées encore. Le leadership politique est fini, après et comme le leadership social. L’expédient censitaire est trop précaire, les combinaisons du vote plural seront trop artificielles pour durer. Quand il faudra, sous la poussée croissante de « la canaille » qui ne possède que des biens meubles, qui en possède peu, ou qui ne possède rien, renoncer aux savans calculs de la mathématique électorale, on cherchera, en tâtonnant, d’un autre côté. John Stuart Mill, à la suite de Thomas Hare, cherchera du côté de la représentation proportionnelle, demeuré en cela, comme aux jours de sa jeunesse, utilitaire et benthamiste, et demandant à la plus juste représentation du plus grand nombre le secret d’assurer « le plus grand bonheur du plus grand nombre. » Disraeli, de qui l’imagination fut géniale et comme traversée par des visions, affirmera que la nouvelle forme du suffrage doit être la représentation non du nombre, mais des forces sociales ; pour rendre fidèlement l’image du pays, il préconisera non l’unité, mais, au contraire, la variété des qualifications électorales ; et peut-être sera-ce encore garder quelque chose de la représentation de classe, ou laisser la classe à la base de la représentation, mais avec cette différence, qui change tout, que toutes les classes seraient représentées et représenteraient, au lieu d’une seule se représentant elle-même et les représentant toutes [18] ; ce qui serait une façon de rendre à la représentation politique, en son origine et en sa lin, son caractère éminemment social.

Voici, dès cet instant, dans la société, des cloisons, moins étanches, plus pénétrables ; dans l’Etat, voici des cadres moins rigides, plus souples. Voici moins de stabilité sociale et politique, plus de mobilité ; moins d’autorité, plus d’égalité ; moins d’aristocratie, plus de démocratie. Voici, en somme, une société nouvelle, un nouvel État, un nouveau mode de suffrage. Tout cela peut-il manquer d’entraîner un nouveau mode du régime parlementaire, et, dans ce régime, une nouvelle formation des partis ? Ne seront-ils pas, eux aussi, plus mobiles, plus souples, plus pénétrables, plus faciles par conséquent à composer et à décomposer ? La classe représentée et représentative ne les produisant plus spontanément, organiquement, ne faudra-t-il pas les tirer de la masse indistincte du peuple ? et comment les en extraire, si ce n’est mécaniquement ?

Lorsque l’Etat sera décidément fondé sur le suffrage universel, rien ne se fera plus, rien ne pourra plus se faire comme dans le régime parlementaire d’autrefois, selon les anciens rites, d’après les anciennes méthodes, et par les anciens procédés. Renouvelé en son fondement ou en ses fondations, il faudra que le régime se renouvelle tout entier, jusqu’aux moindres détails de son fonctionnement. Autrefois, quand il y avait une classe représentante, une classe représentée, et qu’il n’y en avait qu’une, la force et la distribution de la force étaient les mêmes au dedans et au dehors du Parlement. Avec le suffrage universel, la force est exclusivement au dehors, et l’on n’agit, même à l’intérieur du Parlement, que sous une pression et par une impulsion extérieures. Il faut capter cette force au dehors, l’amener au dedans, la faire passer dans la chaudière parlementaire, l’y transformer en mouvement et en travail. La production législative est naturellement beaucoup plus abondante, beaucoup plus riche, en quantité, sinon en qualité. Tandis que lord John Russell avait pu faire remarquer, en certaine circonstance, à la Chambre des communes, qu’il n’y avait pas un seul acte législatif qu’on pût mettre à l’actif de lord Chatham, le ministre le plus puissant du XVIIIe siècle, en revanche, dans les vingt années qui suivirent le Reform bill, le Parlement a voté beaucoup plus de lois, et de lois importantes, que dans les cent vingt années qui avaient précédé ce bill de réforme. L’introduction du suffrage universel dans l’ordre politique équivaut donc bien à l’introduction de la vapeur dans l’ordre économique : l’une et l’autre ont inauguré le règne de la machine. Dans l’ordre politique et pour ce qui touche au régime parlementaire, pour ce qui fait la vie des partis, de ses trois élémens essentiels : le chef, le programme, la discipline, ce dernier élément, la discipline, se change en une sorte d’automatisme, en une espèce de branle transmis ; le deuxième, le programme, se réduit à être le plus fort en étant le plus nombreux ; le troisième enfin, qui est peut-être le premier et le plus nécessaire, le chef, n’est pas éliminé, aboli, mais se déplace. Le chef, dorénavant, ce n’est pas le leader officiel, l’orateur, l’homme d’Etat du parti : c’est tout bonnement le mécanicien, pour ne pas dire le chauffeur ; et ce chef, tout-puissant de la puissance de la machine, pour peu que l’occasion s’y prête, pourra devenir bien plus que n’était le chef au temps du leadership, plus qu’un maître, le maître, le « prince » de la démocratie. — Nous essaierons peut-être un jour de tracer le plan de la machine et d’esquisser le portrait du mécanicien.


CHARLES BENOIST.

  1. La République américaine, traduction française en quatre volumes in-8°, t. III ; le Système des partis ; — l’Opinion publique.
  2. La Démocratie et l’organisation des partis politiques, t. I. l’Angleterre, t. II, les États-Unis ; 2 vol. in-8° ; Calmann-Lévy, 1903.
  3. Bluntschli, la Politique, traduction de Riedmatten.
  4. Bluntschli, ibid., p. 321.
  5. Bluntschli, ibid., 323. Ici, savante explication philologique du mot latin pars, à la fois parti et partie.
  6. Hörner, Hornmänner, partisans du bétail à cornes, ou plutôt du gros bétail (vaches et chevaux) ; Klauen, pieds fourchus, partisans du menu bétail (chèvres et moutons). Les Klauen furent soutenus par les libéraux ; le gouvernement défendit les Hörner ; la querelle devint ainsi politique (1838). — Cf. Bluntschli, la Politique, p. 325.
  7. Bluntschli, d’après Rohmer. — Cette classification psychologique des partis, piquante et ingénieuse, mais, certainement aussi, arbitraire et fragile, jouit quelque temps d’une faveur rare. Frédéric Rohmer exposa pour la première fois sa théorie, en 1842, dans le Beobachter aus der östlichen Schweiz ; et, deux ans après, son frère, Théodore Rohmer, la publia en volume sous le titre : Friedrich Rohmers Lehre von den politischen Parteien, Zurich, 1844. Réimprimé postérieurement par Beck à Nordlingen.
  8. Voyez M. Ostrogorski, la Démocratie et l’organisation des partis politiques, I, p. 5.
  9. Coningsby, livre III, ch. III.
  10. Voyez la Constitution de l’Angleterre, par Frédéric Le Play et Alexis Delaire, 2 vol. in-18.
  11. Ostrogorski, I, 41.
  12. Ostrogorski, I, 00.
  13. Lothar Bücher, Der Parlamentarismus wie er ist, p. 113.
  14. Sir John Walsh, The practical result of the Reform Act 1832, p. 85.
  15. Ostrogorski, I, p. 59.
  16. Cité par M. Ostrogorski, 1, p. 59-60.
  17. Ostrogorski, I, p. 78.
  18. Voyez le tout récent ouvrage (il a paru ces jours derniers) de M. Walter Sichel, Disraeli. A Study in personality and ideas, 1 vol. in-8°, Methuen, 1904. Le chapitre II, Democracy and Representation, est particulièrement intéressant.