Le Suicide de l'Oubli (Guaita)

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Rosa MysticaAlphonse Lemerre, éditeur (p. 118-121).
Collin - Trente poésies russes, 1894 (page 97 crop).jpg


Le Suicide de l’Oubli


À Joseph Gayda.


I


Ta pourpre, ô Digitale, et ta candeur, ô Lys,
S’effacent dans le deuil sanglotant de l’automne ;
Et mon cœur se resserre, et mon regard s’étonne
Du grand désastre des printemps ensevelis.

Fleurs d’azur ! Roses chairs des vierges ! Fronts pâlis
Des vieillards ! Hymnes d’or que le Génie entonne !
Sous l’éternelle bise au soupir monotone,
Vous roulerez aux noirs Trépas, aux noirs Oublis.


Contre tout ce Néant ma volonté s’insurge :
Je voudrais évoquer, poète-thaumaturge,
Le faste des grands Noms que l’on n’épèle plus,

Et l’orgueil des Contours, et la gloire des Formes, —
Croules avec l’amas des âges révolus,
Pêle-mêle, dans l’Ombre aux profondeurs énormes !


II


Rien ne répond : le gouffre est sourd ; il ne rend pas
Le nom des morts ; — des morts il ronge la Mémoire.
Nul ne déchiffrera les signes du grimoire
Où le mystère gît des antiques trépas.

Ni, Lucrèce, ta voix — ni le bruit de tes pas,
César — n’empliront plus les échos de l’histoire,
Quand les Siècles, roulant leur flot blasphématoire,
Auront aux noirs maëlstroms charrié des repas.


— Fous sublimes, croyons à la Gloire immortelle !
Oublions, en suivant Homère ou Praxitèle,
Que l’Oubli nous assiège, et que Demain nous ment :

Qu’ainsi le Monstre, en notre sein, se suicide
Aux flamboiements de l’Art — comme le grand Alcide
En un linceul de feu, sur l’Oïta fumant !


III


Oui, l’Art est le refuge, et la cithare sainte,
Mieux que l’Opium noir et que la verte absinthe,
Nous peut verser l’ivresse où nous endormirons
Notre cœur flagellé par les futurs affronts.

À nous l’apothéose en des ciels d’hyacinthe !…
Si le divin laurier se dérobe à nos fronts,
Pour créer un Prodige immortel, oh ! jurons
De violer la Muse et de la rendre enceinte !…


Et la fleur fleurira du sacrilège saint !
Vierge chaste jadis, demain auguste mère,
Erato bénira la lourdeur de son sein ;

Et le fruit glorieux de notre injure amère,
L’Enfant, par la Déesse adorable allaité,
Se dressera, vainqueur du Styx et du Léthé !


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