Le Surintendant Foucquet/01

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Le surintendant Fouquet
Camille Rousset

Revue des Deux Mondes tome 102, 1890


LE
SURINTENDANT FOUQUET

I.
LA FORTUNE.

Nicolas Foucquet, procureur général, surintendant des finances, ministre d’État de Louis XIV, par Jules Lair, ancien élève de l’École des chartes, 2 vol. gr. in-8° Paris, 1890 ; librairie Plon.

Il y a quelque trente ans, l’honorable et savant M. Chéruel a publié, sous le titre de Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, deux volumes très intéressans : en voici deux autres qui ne le sont certainement pas moins, qui le sont peut-être même davantage, parce que le sujet y est présenté sous un jour tout à fait nouveau. Chacun pris à son point de vue, les deux historiens de Foucquet, M. Chéruel et M. Lair, sont aux antipodes l’un de l’autre. Avec un sentiment de « compassion naturelle pour le malheur, » M. Chéruel n’en conclut pas moins à la culpabilité du surintendant et le tient convaincu de tous les crimes qui lui sont reprochés. Tout autre est la conclusion de M. Lair : s’il ne va pas jusqu’à l’absolution complète, il secoue l’échafaudage de l’accusation, met à néant la plus grande partie des charges accumulées par elle et, quant aux griefs dont il lui paraît difficile d’innocenter son client, il les explique en les replaçant dans leur milieu, dans leur vrai cadre, avec le cortège des circonstances qui les doivent atténuer.

Ce n’est pas que d’abord et de parti-pris M. Lair se soit fait d’emblée le défenseur de Foucquet : avant de se trouver en opposition avec M. Chéruel, il a commencé par être du même bord ; c’est l’examen attentif, consciencieux, répété des pièces du procès qui lui a donné à réfléchir, et quand sa conviction a été faite, il n’a pas hésité à désavouer publiquement l’opinion qu’il avait prématurément émise. « Étudiant une autre histoire, celle de Louise de La Vallière, dit-il dans une sorte d’avant-propos, et trouvant le personnage épisodique de Foucquet, j’ai pris, au sujet du surintendant, l’opinion toute faite non-seulement par de bons esprits de notre temps, mais par des contemporains en crédit. Personne naturellement ne s’est inquiété de mon appréciation ; elle me restait cependant sur l’esprit, comme un remords de conscience. Je revenais à ma victime avec toutes mes préventions et le secret désir de ne m’être pas trompé ; mais, à chaque séance, un trait du visage se modifiait, un autre s’éclaircissait. Au bout d’un an ou deux de ces retours inquiets, n’y tenant plus, j’ai entrepris cette œuvre. »

L’œuvre a toutes sortes de droits à l’attention du public. Elle est très étudiée, très préparée, très érudite, et, comme disent les peintres, elle a de solides dessous ; en même temps, l’exécution est d’un artiste. Ancien élève de l’École des chartes, M. Lair a le rare, le très rare mérite d’en avoir gardé les excellens principes sans se croire astreint à toutes les rubriques, à toutes les prescriptions du rituel. Il a le culte, mais non pas la superstition du document : il sait choisir, classer, proportionner, mettre en perspective ; en un mot, il sait composer, et qui plus est, il sait écrire. Sa plume vive, alerte, souvent piquante, a le mouvement et le trait ; le lecteur peut être surpris, il n’est jamais ennuyé. C’est beaucoup, pour écrire l’histoire, d’avoir passé par l’Ecole des chartes et d’être un écrivain doublé d’un érudit : pour écrire en particulier l’histoire de Foucquet, il fallait peut-être quelque chose de plus, et ce quelque chose, à savoir la compétence financière, s’est trouvé justement être dans l’apanage de M. Lair ; en effet, sur la couverture de son livre, à son titre d’ancien élève de l’École des chartes il aurait pu ajouter ceux de directeur des magasins généraux de la Villette et de président de l’ancienne société des téléphones. L’homme d’affaires ne nous gâte rien, au contraire, il va nous être ici de l’utilité la plus évidente.

I

Les Foucquet étaient d’Anjou, aux confins de Bretagne ; ils portaient dans leurs armes un écureuil, un foucquet, comme on disait dans le pays. Étaient-ils de noblesse ou de roture ? Il y en avait eu d’épée ; il y en avait eu de robe ; mais il s’en était trouvé aussi dans le négoce. Tel était, le cas de celui que le surintendant comptait pour son arrière-grand-père. Que fait cela ? Colbert, le grand Colbert, le rival acharné, l’ennemi implacable de Foucquet, n’était-il pas fils d’un marchand de laines ? Quoi qu’il en soit, en 1615, au moment, où naquit Nicolas, le héros de M. Lair, François, troisième du nom, son père, occupait un siège de conseiller au parlement de Paris ; il avait de bonnes alliances dans la robe, car il avait épousé une Maupeou, fille d’un maître des comptes. Elle lui donna douze enfans, six fils et six filles ; toutes les filles entrèrent en religion, et la moitié des fils furent d’église. Entre les douze, Nicolas était venu le troisième.

De conseiller au parlement devenu maître des requêtes, François Foucquet fut distingué par le cardinal de Richelieu qui l’employa dans les allaires de la marine et du commerce, puis tout à coup le lança dans une poursuite politique contre le malheureux Chalais. M. Lair a consacré tout un chapitre de son livre au jugement de Chalais ; ce n’est pas un hors-d’œuvre. Il était bon que le grand procès du surintendant devant une juridiction arbitraire eût pour prolégomènes les actes d’une de ces commissions exceptionnelles où figurèrent deux magistrats du nom de Foucquet, l’un, de la branche de Bretagne, Christophe, procureur-général au parlement de Rennes, l’autre, François, le maître des requêtes. « L’impression générale, dit M. Lair, fut que Chalais avait été injustement condamné… Des flots du sang dont Richelieu fut couvert, une goutte retomba sur François Foucquet et sur ses enfans. »

Nicolas, qui avait un frère aîné, s’était d’abord, vu destiné à l’église ; à seize ans, il avait reçu la tonsure ; mais de nouveaux arrangemens ayant été faits dans la famille, il fut nommé conseiller au parlement de Metz, revint à Paris en 1636, acquit une charge de maître des requêtes et se trouva de la sorte, à vingt et un ans, collègue de son père. Celui-ci mourut quatre ans après, en 1640. En fait Nicolas devenait le chef de la famille ; son aîné, qui s’était fait prêtre, avait été sacré, l’année précédente, évêque de Bayonne. Outre ses sœurs, dont quatre à, cette, époque, étaient déjà religieuses, il y avait encore quatre frères puînés dont le dernier n’avait pas plus de cinq ans. Peu de temps, avant la mort de son père, Nicolas s’était marié à Nantes avec l’unique héritière d’un riche magistrat breton du nom de Fourché. Cette union, par malheur, ne devait pas être durable ; dix-huit mois s’étaient écoulés à peine, la jeune femme mourait, laissant une petite fille. L’époux affligé n’eut pas la triste consolation d’un long deuil ; Richelieu ne lui laissait guère de loisirs, et quand Richelieu disparut, ce fut Mazarin qui s’empressa de le distraire. De 1643 1648 il exerça les fonctions d’intendant de police, justice et finances, d’abord à l’armée du Nord, auprès du maréchal de Châtillon, puis en Dauphiné, puis en Catalogne, puis derechef à l’armée de Flandre, auprès du maréchal de Gassion.

Voici venir la grande épreuve ; entre le parlement et Mazarin l’orage gronde ; c’est à ce moment-là que Mazarin fait appeler Nicolas Foucquet à l’intendance de Paris, fonction en tout temps délicate, quasi périlleuse alors ; si Mazarin l’y a fait appeler, c’est qu’il le sait habile, avisé, prompt d’esprit et fertile en ressources, et, en effet, son client a toutes ces qualités-là. Mais voilà que tout à coup le parlement supprime les intendances ; Foucquet ne s’en retrouve pas moins intendant de Paris hors Paris, nourrissant l’armée royale qui bloque Paris, et quand l’accommodement se fait vaille que vaille, c’est encore lui qui facilite le ravitaillement de Paris, après quoi il reprend, comme si de rien n’était, son service de maître des requêtes.

A la Fronde simplement parlementaire va succéder la Fronde mi-partie du parlement et des princes. « Nous touchons, dit M. Lair, à un point décisif de la vie de Foucquet. Les circonstances vont le porter à une situation telle qu’il n’en avait jamais pu rêver de semblable. Depuis six mois, il travaillait sous les yeux de Mazarin, et ce connaisseur en hommes avait bientôt deviné que dans ce maître des requêtes intelligent, brave, passant aisément de l’audience à l’armée, se trouvait l’étoffe d’un plus grand personnage. De fait, Nicolas Foucquet, par son éducation de famille, par ses études, par sa vie administrative, présentait une variété d’aptitudes toujours rare et plus particulièrement précieuse dans des temps troublés où il faut instantanément faire face à des difficultés multiples et inattendues. » Mazarin n’avait décidé rien de moins que de faire de Foucquet le procureur-général du parlement de Paris. C’était le pousser en grand’garde, mieux encore, en pointe dans le camp même de l’adversaire.

Le poste était vraiment périlleux, d’autant plus que celui qui en avait le souci n’était pas sûr d’être toujours assisté par ses aides, ceux que comprenait avec lui l’appellation commune de gens du roi. Le procureur-général était un grand personnage, mais les avocats-généraux qui lui étaient légalement subordonnés ne laissaient pas de se considérer en fait comme ses égaux et ne se faisaient même pas faute de prendre à l’occasion sur lui leurs avantages. Quand le procureur-général avait déposé sur le bureau des conclusions, il advenait parfois que, sous couleur de les développer et de les soutenir, les avocats-généraux commençaient par tirer sur la trame, et finissaient par la réduire en guenille. Le personnage de comédie qui brandit son sabre, en jurant de s’en servir pour défendre les institutions et au besoin pour les combattre, n’est pas aussi moderne qu’il en a l’air. Ainsi faisaient, surtout dans des temps troublés comme ceux de la Fronde, les gens du roi qui plaidaient, à l’occasion, contre le roi. En 1650, les deux avocats-généraux étaient Orner Talon et Jérôme Bignon, deux hommes de valeur, mais point du tout mazarins, entichés, imbus, pénétrés qu’ils étaient de l’esprit parlementaire. Le procureur-général d’alors, un bonhomme du nom de Méliand, se sentait incapable de leur tenir tête. Mazarin lui persuada de résigner son office en faveur de Foucquet, moyennant cent mille écus d’argent comptant et cinquante mille autres écus que représentait la charge de maître des requêtes dont fut pourvu le fils de Méliand.

Déjà riche de ses propres et de son premier mariage, Foucquet allait augmenter considérablement sa fortune en épousant une héritière encore mieux pourvue, Marie-Magdelaine de Castille. C’est un point très important à noter que, dès cette époque, le futur surintendant était déjà plus que millionnaire. Un autre fait, sinon de la même importance, tout au moins d’un certain intérêt historique, c’est qu’en ce temps-là, Colbert était avec lui dans les meilleurs termes. De quatre ans plus jeune, le fils du marchand de laines, après avoir appris le commerce dans la boutique paternelle et la procédure dans une étude de praticien, était parvenu au bureau de la guerre, où il avait acquis la confiance du secrétaire d’état Le Tellier, en attendant celle de Mazarin et plus haut encore celle de Louis XIV. « J’ai cru, écrivait-il à Le Tellier, au moment où Foucquet allait être procureur-général, qu’il étoit bien à propos, étant homme de naissance et de mérite particulier, et en état même d’entrer un jour dans quelque charge considérable, de lui faire quelques avances de votre part. Si vous approuvez mon sentiment en cela, je vous supplie de me le faire sçavoir, ne pouvant m’empêcher de vous dire que je ne croirois pas pouvoir payer en meilleure monnoie une partie du tout que je vous dois qu’en vous acquérant une centaine d’amis de cette sorte. »

Installé procureur-général vers la fin de 1650, Foucquet traversa les orages des deux années suivantes avec une dextérité merveilleuse. Il fallait avoir le coup d’œil sûr, la main prompte, la nui-œuvre adroite pour louvoyer et maintenir sa barque au milieu de tant de courans opposés, de remous, de tourbillons et d’écueils. Pas une seule fois il ne se laissa échouer. C’était à lui que Mazarin, banni, s’adressait pour ses grands et ses petits intérêts, pour le soin de sa politique, comme pour le souci de ses bénéfices et de ses nippes : « Je remercie de tout mon cœur M. le procureur-général de la bonté qu’il a pour moi touchant la mainlevée des saisies; je n’en serai jamais ingrat. Je le prie de continuer, car je n’ai qui que ce soit au parlement qui me donne aucun secours, et, faute de cela, l’innocence court grand risque d’être opprimée... Je suis fâché au dernier point de la vente de mes belles tapisseries... J’ai travaillé vingt ans à les mettre ensemble et je les perds en un instant. Je vous prie de conférer avec M. de Lionne pour voir si je pourrois au moins sauver le Scipion et le Pâris. » Il y avait aussi la bibliothèque, la célèbre bibliothèque; il n’y eut pas moyen d’empêcher qu’elle fût vendue à l’encan, mais on réussit à racheter quelques-unes des plus belles pièces.

C’étaient là de bons offices, mais personnels et d’ordre inférieur; ce fut, au contraire, un grand, un inestimable service rendu au roi et à l’État lorsque, après le combat du faubourg Saint-Antoine et le massacre de l’Hôtel de Ville, Foucquet fit décider la translation du parlement à Pontoise. A la première séance de la cour transférée, on ne compta que dix-huit conseillers et quatre maîtres des requêtes ; mais il y avait à leur tête le premier président, le procureur-général et deux présidens à mortier. Les réfractaires, demeurés à Paris trois fois plus nombreux, n’en étaient pas moins étonnés et embarrassés ; en fait, ils ne siégeaient que pour la forme. Trois mois après, ceux de Paris et ceux de Pontoise se retrouvaient ensemble au Louvre, sous le regard sévère du jeune Louis XIV rentré dans sa capitale. L’événement de ce lit de justice fut la harangue de Foucquet célébrant les funérailles de la Fronde parlementaire. Désormais, le parlement, humilié, était exclu de toute participation aux affaires d’administration et de finances, tandis que, dans ce moment même, le procureur-général aspirait, — quò non ascendam? — à diriger de haut les unes et les autres.


II

Le 2 janvier 1653, le marquis de La Vieuville, surintendant des finances, vient à mourir subitement : le même jour, Foucquet écrit à Mazarin pour demander la place. Il a de nombreux concurrens, gens de robe et gens d’épée, Servien, le président de Maisons, les maréchaux de L’Hôpital et de Villeroy, Le Tellier même. Pour se tirer d’embarras, au lieu d’un surintendant, Mazarin en fait deux, Servien et Foucquet. Il y avait des précédens, et, d’après cette maxime que, jaloux l’un de l’autre, deux surintendans ne pouvaient manquer de se surveiller l’un l’autre, Richelieu l’avait déjà mise en pratique.

Il ne faut pas oublier qu’en devenant financier, Foucquet n’en demeurait pas moins magistrat ; il conservait son office de procureur-général. Tant qu’il n’avait été que magistrat, ses relations avec Colbert n’avaient pas cessé d’être bonnes, sinon aussi affectueuses qu’aux premiers jours ; dès son entrée dans les finances, elles changèrent, non de sa part, mais du fait de son ancien ami. Colbert avait grandi ; de commis au bureau de la guerre, il était devenu conseiller d’État ; pris à Le Tellier par Mazarin, entré dans la plus intime confidence du cardinal, il était l’intendant de ses immenses richesses. Cependant, la gestion de cette fortune, si grande qu’elle fut, ne suffisait pas à ses aptitudes, encore moins à son ambition. Cette fortune n’était que celle d’un particulier ; c’était la fortune de l’État qu’il aspirait à régir. Foucquet, procureur-général, aurait pu être un allié ; Foucquet, surintendant, n’était plus qu’un rival, un obstacle qu’il fallait écarter ou rompre. Méfiant de race, Mazarin se laissa peu à peu circonvenir ; comme il n’avait point de scrupules en matière de gains, il soupçonnait naturellement les autres de n’en avoir pas davantage ; mais la différence était que ce qu’il se passait lui-même, il n’entendait pas le souffrir d’autrui. Ce fut ainsi que, surveillé par la malveillance attentive de Colbert, Foucquet, à tort ou à raison, ne tarda pas à devenir suspect. Ce n’était pas que le fourbe italien n’eût pour lui des paroles flatteuses, surtout quand il avait besoin d’argent ; or les exigences du cardinal étaient copieuses et fréquentes, et, pour y satisfaire, les assignations ni les billets de l’épargne ne suffisaient pas ; il fallait des ordonnances de comptant, c’est-à-dire du papier à échanger sur l’heure contre de beaux écus, de bonnes espèces sonnantes et trébuchantes.

En 1653, l’état des finances était fort embarrassé ; ce n’était pas seulement parce que la guerre civile, à peine finissante, se continuait par la guerre étrangère ; c’était parce que, depuis cinq ans, personne, ni gens d’affaires, ni gens de commerce, ni rentiers, ni bourgeois, ne voulaient plus prêter au gouvernement, lequel, depuis le mois de juillet 1648, était en état de banqueroute. En ce temps-là, Mazarin avait fait mine d’y résister d’abord : « Ce seroit, disait-il, faire manquer de foy au roy que de reculer les prests ou de les rayer ; » mais comme alors c’était le parlement qui, dans sa haine contre les gens d’affaires, les partisans, les traitans, menait contre eux la campagne, le rusé cardinal s’était rendu sournoisement au jugement de la compagnie et l’avait remerciée même « pour la grande obligation que le roy lui avoit. » Être déchargé de toutes dettes, et de cette iniquité flagrante en charger du même coup le parlement, quelle satisfaction pour le ministre, quel succès ! Furieux de la bévue qu’il venait de commettre, le parlement se jeta de rage dans la Fronde. Autre faute, ajoutée à la première et qui ne la réparait pas.

Foucquet arrivait aux finances avec des idées sages. « La vérité, selon lui, c’est que cette conduite n’étoit pas bonne, qu’on avoit tenue jusqu’alors. Le meilleur moyen étoit d’en prendre une tout opposée : ne manquer jamais de parole, pour quelque intérêt que ce fût, mais ramener les personnes à la raison par douceur et de leur consentement ; ne menacer jamais de banqueroute et ne parler de celle de 1648 qu’avec horreur, pour la détester comme la cause des désordres de l’État, afin qu’il ne pût tomber en la pensée qu’on fut capable d’en faire une seconde ; ne toucher jamais aux rentes ni aux gages et n’en pas laisser prendre le soupçon, afin que la tranquillité et l’affection, qui est une autre source de crédit, ne fût jamais altérée ; ne point tant parler de taxes sur les gens d’affaires, les flatter, et, au lieu, de leur disputer des intérêts et profits légitimes, leur faire des gratifications et des indemnités de bonne foy, quand ils avoient secouru à propos. Le principal secret, en un mot, étoit de leur donner à gagner, estant la seule raison qui fait que l’on veut bien courir quelque risque. Mais surtout s’établir la réputation d’une sûreté de parole si inviolable qu’on ne croye pas mesme courre aucun danger. »

Suivant l’expression d’un vieux livre du temps, l’épargne, c’est-à-dire le trésor royal, était « comme la mer dans laquelle, ainsi que ruisseaux et rivières, se viennent rendre toutes les receptes, tant générales que particulières ; » mais à cette comparaison trop flatteuse il convient d’ajouter tout de suite, avec M. Lair, « qu’un notable volume de ce flot d’argent se perdait dans les sables de ces recettes. » Des revenus publics, les uns, comme l’impôt direct, mais non général, puisqu’il ne frappait, sous les noms de taille et de capitation, que les contribuables roturiers et les terres en roture, devaient être perçus directement par des receveurs et collecteurs auxquels était allouée une remise de 6 deniers par livre, soit 2 1/2 pour 100 ; les autres, les revenus indirects, les aides, les gabelles, les octrois, les douanes, étaient affermés à des particuliers qui s’engageaient envers l’État par des traités, — d’où le nom de traitans, — à lui avancer le produit présumé de ces impôts dont ils se chargeaient de faire la perception à leurs risques et périls ; c’était tant pis pour eux si les recouvremens n’atteignaient pas le chiffre de leurs traités ; c’était tant mieux s’ils s’élevaient au-dessus ; mais ces spéculateurs habiles savaient bien s’arranger pour n’être jamais en perte, et c’était le « tant mieux » qui l’emportait toujours. On vient de dire que la taille devait être directement perçue ; en fait, le mode de l’affermage si séduisant, si simple, était souvent, trop souvent appliqué à la taille comme aux autres sources du revenu public.

On voit donc aisément qu’après avoir subi, tout le long de son cours, tant de saignées successives, le Pactole ne pouvait se déverser que bien affaibli dans le réservoir de l’épargne et que les eaux devaient y être plus habituellement au-dessous qu’au-dessus de l’étiage. C’était, à vrai dire, le tonneau des Danaïdes ; et, ce qu’il y a de plus grave, il était vide non-seulement du contenu normal de l’année courante, mais même, phénomène qui paraît invraisemblable, de l’afflux éventuel des époques futures. En d’autres termes, les revenus des deux ou trois années prochaines étaient engagés ou déjà mangés même, parce que les fermiers accommodans avaient consenti à en faire l’avance. Cependant, telles étaient les exigences du service public d’une part, du service particulier de Mazarin de l’autre, que ces détestables et dangereux expédiens ne suffisaient pas encore ; il fallait revenir à des emprunts extraordinaires ; mais à qui emprunter ? Les fermiers d’impôts pouvaient avancer sur leurs traités parce qu’ils étaient assurés de rentrer dans leurs avances ; mais à prêter sans autres garanties que des assignations ou des billets de l’épargne, ils se refusaient et se récusaient avec la généralité des spéculateurs.

Qu’étaient-ce donc que ces prétendues valeurs dont les habiles gens faisaient fi ? Quand un créancier, un serviteur même de l’État n’avait pas la chance d’avoir une ordonnance de comptant, c’est-à-dire payable immédiatement en espèces, le comptable lui délivrait une assignation à valoir sur tel ou tel fonds de recette spécialement désigné au bas du précieux titre ; or il y avait de bons fonds et de mauvais fonds, et, pour les meilleurs même, des époques plus ou moins favorables, suivant l’aisance ou la difficulté des rentrées. Il en était ainsi ou à peu près des billets de l’épargne qui étaient remboursables à certaines échéances. Le plus souvent, quand l’assignation ou le billet remboursable se présentait à la caisse désignée, la caisse était vide, et l’infortuné porteur n’avait qu’à serrer son titre au cabinet ou à s’en défaire avec perte.

Il s’est toujours trouvé des spéculateurs pour acheter les valeurs dépréciées. En ce temps-là, les habiles faisaient le calcul que voici : avec de l’entregent, quelques accointances à la cour ou à la surintendance, ou mieux encore dans les bureaux de l’épargne, il était possible de faire changer de route aux assignations primitivement égarées vers de mauvaises recettes et de les diriger à coup sûr vers les bonnes ; de même, pour les billets en souffrance, on pouvait connaître la journée rare, l’heure mystérieuse où les caisses étaient par fortune en état de payer, en sorte que des titres achetés à vil prix finissaient par procurer aux détenteurs un bénéfice considérable. Le premier de ces rusés et peu scrupuleux personnages, au su et au vu non-seulement de Foucquet, mais de Colbert, c’était Mazarin. C’était à lui aussi que, dans l’adjudication ou le renouvellement des baux et traités d’affermage, revenaient les grosses remises, autrement dit les grands pots-de-vin.

Cependant le cardinal n’était pas satisfait, pour l’État comme pour lui-même : l’argent ne venait pas assez vite, les prêteurs ne se montraient pas, et Servien n’était pas fait pour les attirer. Sorti de la diplomatie, et peu au courant des finances, il était jaloux de Foucquet, qui les entendait beaucoup mieux ; les deux surintendans n’étaient presque jamais d’accord, et la machine financière, mal attelée, ne marchait que par à-coups. La communauté n’ayant pas réussi, Mazarin fit entre les doux collègues un règlement d’attributions : à Foucquet le département des recettes, à Servien celui des dépenses. Ce règlement était du 24 décembre 1654. Il y était dit en substance que Servien donnerait les assignations et ferait tout l’ordonnancement ; que Foucquet pourvoirait au recouvrement des fonds, négocierait les emprunts, conclurait les traités et ferait compter les traitans.

Voici en quelques traits de plume le croquis de l’administration financière. La surintendance ne relevait que du roi. Elle présidait aux opérations de finance ; mais comme elle n’avait pas le maniement des fonds, elle n’était pas justiciable des chambres des comptes. Elle était assistée d’un conseil dont le rôle était seulement consultatif, et qui se composait d’un contrôleur-général avec une douzaine d’intendans. C’était par ses ordres et sous sa surveillance que le premier commis de l’épargne tenait un registre qui montrait d’un côté la nomenclature des fonds provenant ou à provenir des recettes diverses ; de l’autre, en regard, la série des assignations délivrées sur ces fonds ; les ordonnances de comptant étaient portées sur un livre distinct. En tête des comptables figuraient les trésoriers de différens ordres, à commencer par ceux de l’épargne, puis les receveurs-généraux et particuliers, enfin la foule des percepteurs, collecteurs, payeurs, du haut en bas, toute la catégorie de ces gens aux mains généralement gluantes.


III

Si les recettes étaient attribuées particulièrement à Foucquet, c’est que les recettes comprenaient les emprunts, la grande, la capitale affaire ! Depuis que M. le Prince était avec les Espagnols, la guerre devenait, plus sérieuse, partant plus coûteuse. Mazarin demandait, réclamait de l’argent à grands cris. « Sans exagération, écrivait-il alors, je ne sais plus où donner de la tête, étant accablé de tous côtés par des dépenses inévitables… Comme nous avons les dernières nécessités, il faut faire un effort. » Personne, depuis la banqueroute, ne voulait plus prêter au roi, même au denier dix, ou si, par extraordinaire, il se trouvait un traitant, assez aventureux pour braver la mauvaise chance, les conditions qu’il imposait étaient tellement usuraires que l’imagination de Molière, dans l’Avare, ne pourra guère aller au-delà. Mais si le roi n’avait plus de crédit, Foucquet, personnellement, en avait beaucoup. Il était riche, il avait l’humeur affable, il écoutait les gens, sans les rebuter comme faisait Servien ; enfin on le savait ennemi de la banqueroute ; bref, il était bien vu dans la finance. A lui on prêtait volontiers, et dans des conditions très acceptables ; sa signature valait de l’or. C’est pourquoi Mazarin l’avait pris habilement pour intermédiaire entre le roi sans crédit et les financiers en méfiance. Les bourses lui étaient ouvertes, et si de l’argent qu’il y puisait il faisait au roi des avances, c’était affaire à lui. Qu’on y prenne garde, cette grande et personnelle confiance des financiers a fait le malheur de Foucquet, d’abord parce qu’elle lui a permis d’emprunter beaucoup, ensuite et surtout parce que, l’argent traversant sa caisse avant d’aller à l’épargne, ses ennemis devaient un jour l’accabler sous cette accusation spécieuse qu’il « faisoit l’épargne chez lui, qu’il confondoit les finances royales avec les siennes, » et qu’en fin de compte l’argent qu’il prêtait au roi n’était que l’argent du roi.

En 1656, Mazarin est à La Fère ; il attend le succès de l’armée royale, qui assiège Valenciennes ; un courrier arrive, Valenciennes est dégagé ; l’Espagnol triomphe, l’armée royale bat en retraite. Vite on dépêche à Foucquet ; Foucquet, en quatre jours, sur sa propre signature, sur l’engagement de ses parens, de ses alliés, de ses amis, rassemble 900,000 livres en écus sonnans et les expédie en poste, sur des chariots, à La Fère. « Je sais, lui mande le cardinal en réponse, je sais que vous avez trouvé cette somme sur vos obligations particulières et que vous avez engagé tout ce que vous aviez au monde pour nous assister dans la conjoncture présente, et je sais aussi que vous n’avez rien que vous ne voulussiez sacrifier, non-seulement pour le service du roi, mais pour le mien particulier. J’en ai la reconnoissance que je dois et je suis touché au dernier point de la manière dont vous en avez usé. J’en ai entretenu au long Leurs Majestés, lesquelles sont tombées d’accord que vous êtes plein d’un zèle très effectif et qu’on doit faire cas d’un ami fait comme vous. Elles m’ont donné charge de vous remercier de leur parti de l’effort que vous avez fait et de vous assurer qu’elles en conservent le souvenir. Il faudra que vous repreniez cette somme sur le premier argent qui viendra des affaires qui sont sur le tapis. » Belles paroles ! La seule chose dont Mazarin fût prodigue ; il n’en tarissait point.

La fortune est revenue ; le ton change. Il est vrai qu’il s’agit, dans la circonstance, des affaires privées de Mazarin, et que Mazarin est incité par Colbert. Qui pourrait le croire ? Mazarin, cardinal, premier ministre, s’est fait munitionnaire ; c’est lui qui a l’entreprise du pain de munition ! Il a fait des avances ; il attend son dû, il réclame, il dépêche Colbert à Foucquet. Foucquet n’a pas d’argent sous la main, il promet le remboursement sur une prochaine affaire de finance : Colbert refuse, et Mazarin écrit à Colbert : « Vous pourrez dire à M. le procureur-général qu’il eût été bon que j’eusse été remboursé de ces dernières avances par des affaires faites et non par celles qu’il projette de faire… Il me semble que, sans présomption, je pourrois être considéré comme les autres qui ont fait des avances et qui ont été remboursés sur les dernières affaires et qui sont payés des intérests jusqu’au dernier sol, pendant que je ne sais pas ce que c’est que d’avoir un denier d’intérest. » Pour qui connaîtra rapacité de Mazarin, ce dernier trait est d’une rare impudence.

Foucquet, touché au vif, va récriminer à son tour. Il sait qu’il a des ennemis et que ses ennemis ont l’oreille du cardinal ; il sait qu’on lui impute d’avoir fait rembourser 25 millions de vieilles dettes sur les meilleurs fonds : « Je serois bien hors de sens, répond-il, si je faisois rembourser des 25 millions de vieux billets et que je ne me fisse pas rembourser moy-même les avances que j’ay faites pour causes légitimes et toutes récentes, et qui me ruineroient pour peu que je manquasse les intérests à ceux de qui j’ay emprunté. Je ne ferois pas tant gagner de millions à des gens qui me sont fort indifférens, tandis que mes proches et moy sommes en dettes et dans l’incommodité, et j’aurois peu de jugement si au moins je ne tirois Votre Éminence de ce qui luy reste dû, puisque je ferois ma cour, et ce seroit une chose facile et assez politique… Ce qui me touche fort sensiblement, ce sont les termes de la lettre de Votre Éminence, qui porte qu’elle espéroit sortir de ses avances comme les autres. Je la puis asseurer que non-seulement les autres n’en sont pas sortis, mais que je suis engagé moy-même de 300,000 livres plus que je n’estois au commencement de l’année. » Mazarin se radoucit, du moins en apparence. « Je voudrois bien, écrit-il à l’abbé Foucquet, frère du surintendant, que le procureur-général ne donnât point tant de créance à ceux qui, pour faire leur cour auprès de luy, luy font de faux rapports. Il m’a escrit une lettre pleine de plaintes qui n’ont aucun fondement légitime et offensent fort l’estime et l’amitié que j’ai pour lui. Je lui témoigne que j’en ai quelque chagrin. »

Cet abbé Foucquet, correspondant de Mazarin, a joué un si triste rôle dans l’histoire du surintendant, qu’il convient de le produire en scène. C’était un de ses frères puînés, du nom de Basile. Il avait de l’esprit, de l’intelligence, de l’activité ; mais il n’avait ni probité, ni loyauté, ni mœurs : il a été le mauvais génie de son frère. C’était une nature d’intrigant, et par cela même il devait plaire à Mazarin ; en effet, il lui plut, et pendant les menées de la Fronde il lui rendit de grands services. En récompense, Mazarin lui confia, sans commission ni titre officiel, la police de Paris. La fonction convenait au personnage. Il s’en servit pour faire ses affaires en même temps que celles de son patron ; il ne s’en servit pas moins pour le succès de ses bonnes fortunes, car il était galant et plus que galant. Après avoir disputé M, le de Chevreuse au cardinal de Retz, il réussit d’abord auprès de la belle duchesse de Châtillon ; mais la liaison finit par des démêlés qui donnèrent un scandaleux divertissement au public. A ce propos, Mlle de Montpensier, la grande Mademoiselle, a mis cette remarque dans ses Mémoires : « Qui auroit dit à l’amiral de Coligny : La femme de votre petit-fils sera maltraitée par l’abbé Foucquet, il ne l’auroit pas cru. » Ce furent probablement ces scandales qui causèrent un refroidissement, sinon une brouille complète entre le surintendant et l’abbé. Au mois de septembre 1657, Mazarin soupçonnait les deux frères de n’être pas « tout à fait de concert ni en parfaite intelligence. »

Deux mois après, c’était le moment de payer les troupes en quartier d’hiver et de tout disposer pour la campagne prochaine. Le cardinal exigeait immédiatement une somme énorme, dix millions. Au lieu d’aider à trouver des prêteurs, l’abbé traversa le surintendant et faillit tout perdre. Heureusement, Nicolas avait parmi ses affidés un habile homme, Gourville, qui se mit en campagne et trouva deux gros prêteurs, deux financiers de grand état, Horwarth et Jeannin de Castille. Le premier, chose remarquable et quelque peu irrégulière, était, en même temps qu’homme d’affaires et banquier, contrôleur-général de l’épargne ; le second était allié à Foucquet par la seconde femme de celui-ci, qui était Castille. Herwarth avança trois millions sur assignations à sa convenance ; Jeannin consentit à fournir le surplus sous la garantie personnelle du surintendant, et moyennant intérêt au denier dix. Ainsi furent réunis les dix millions exigés par Mazarin. Tout de suite après, il en exigeait d’autres pour la Flandre, pour l’Italie, pour la Catalogne ; il écrivait à Foucquet : « Je vous prie de considérer qu’il est impossible que tout ne se renverse s’il y a la moindre faute au paiement ponctuel de ce que vous êtes convenu de donner chaque mois. »

Foucquet était aux abois : « Je n’ai point encore vu, disait-il, les finances en si mauvais état, tout le monde voulant de l’argent el s’opposant à ce qui en peut produire. » Le désordre était partout ; à Toulouse, le parlement s’opposait à la recette des deniers royaux ; pour se faire donner une pension sur les gabelles, le duc de Vendôme menaçait d’encourager la contrebande du sel, le faux saunage ; les anoblis de fraîche date protestaient contre la taxe qui leur était infligée ; en Normandie, en Berry, en Sologne, les paysans, écrasés d’impôts, se mettaient en insurrection. Heureusement survint la bataille des Dunes ; grâce à l’épée de Turenne, ce fut le salut. Le jour même où la nouvelle de cette grande et décisive victoire lui fut annoncée, Foucquet, à bout de forces, tomba gravement malade ; il fut à deux doigts de la mort, et « s’il fût mort, écrivait à Mazarin l’un de ses affidés, il laissoit sa maison et tous ses amis dans une pauvreté ridicule. Je vous en ferai le détail quand j’aurai l’honneur d’être auprès de Votre Éminence. Jamais il ne s’est vu une pareille consternation à celle de sa maison et de ses amis. Il a tenu une contenance d’honnête homme et témoigné, quand il y a eu du danger, que rien ne lui faisoit peine que ses amis qu’il avoit abymés. » Daté du 30 juin 1658, ce témoignage d’un confident de Mazarin mérite d’être particulièrement noté.

Quinze jours plus tard, Foucquet, convalescent, écrivait au cardinal : « Il faut que Votre Éminence sache que les troubles qui ont été partout ont empêché les gens d’affaires de recevoir leur argent. Ma maladie a fait faire des réflexions d’une ruine certaine à la plupart qui sont dans de grands engagemens et se croyoient perdus dans un changement… Je ne puis pas m’empêcher de dire à Votre Éminence, ajoutait-il, que je n’ai pas assez l’honneur d’être connu d’elle, puisqu’elle a pensé que le péril où ma famille m’avoit vu m’auroit fait prendre la résolution, toute autre considération cessante, de m’appliquer à me dégager, à retirer ce qui m’est dû. Si je l’avois fait, peut-être seroit-ce une action légitime et qui ne seroit pas désapprouvée de tout le monde, particulièrement en ce que ceux à qui je dois peuvent être pressés. Il ne seroit pas juste de les laisser périr dans un mauvais temps pour m’avoir assisté ; mais, tout au contraire, plutôt que de laisser les choses dans le mauvais état où la conjoncture des affaires présentes les avoit réduites, je me suis engagé, depuis ma maladie, de 400,000 livres de plus que je ne devois auparavant, et en cela j’ai fait une chose peut-être imprudente, mais du moins qui me satisfait à présent l’esprit et est conforme à mon honneur. » Mazarin paraît non-seulement touché, mais convaincu. Il revient aux protestations d’estime et d’amitié ; il va plus loin, il encourage, il pousse Foucquet à faire une grande acquisition qui lui sera prochainement tournée à crime. Belle-Isle-en-Mer était un domaine de la maison de Retz ; suspecte au cardinal et criblée de dettes, la maison de Retz ne demandait qu’à prévenir une confiscation possible par une vente en bonne forme. Il fallait un acquéreur agréé du roi ; le roi désigna Foucquet. Les termes de l’acte royal sont très explicites : « Le roi, étant à Paris, ayant été informé que le sieur duc et la dame duchesse de Retz sont sur le point de vendre la terre et marquisat de Belle-Isle.., pour que cette place ne tombe pas entre les mains de personnes suspectes et qui n’aient pas toutes les qualités requises pour la bien défendre, a résolu d’engager un de ses plus sûrs serviteurs d’en traiter. Or il n’y a personne qui ait donné plus de preuves de son zèle et de sa fidélité que le sieur Foucquet… » Que pouvait-on dire de plus fort ? L’acquisition fut faite, le 5 septembre 1658, au prix de 1,300,000 livres,

Cinq mois après, il y eut une grande crise à la surintendance ; Servien mourut. Depuis longtemps il était malade ; depuis longtemps on se passait à peu près de lui ; mais enfin, il tenait nominalement la moitié de la place. Qui donc y allait être mis ? Qui ? Mazarin lui-même. Du moins il y songea sérieusement, et ce fut Colbert qui l’en dissuada. Colbert lui représenta « qu’il ne pourroit jamais retenir l’horrible corruption d’un homme dont sa signature autoriseroit les malversations présentes et même passées ; » après la paix, on réformerait tous les désordres. Cette réforme, elle était dans la pensée de Foucquet ; mais « la saison n’estoit pas propre à faire des règlemens nouveaux et à changer la forme des finances. » S’il y pensa, en effet, Colbert ne lui laissa pas le temps d’y travailler. Pour mieux accabler et perdre plus sûrement sa victime, il lui fit imposer la charge tout entière : le 21 février 1659, Foucquet fut déclaré seul et unique surintendant des finances.


IV

Pour le public, il était le plus fortuné des mortels. En effet, la fortune ne lui souriait-elle pas, à lui et à tous les siens ? Surintendant, ministre d’État avec séance au « conseil d’en haut, » procureur-général, il avait pour gendre un des quatre capitaines des gardes, un petit-neveu de Sully, Armand de Béthune, marquis de Charost ; son dernier frère, Gilles Foucquet, premier écuyer de la Petite-écurie, allait épouser la fille du marquis d’Aumont ; de ses autres frères, l’aîné, François, était archevêque de Narbonne ; un autre, Louis, évêque d’Agde ; l’abbé Basile, chancelier des ordres du roi. Il n’était bruit que de ses richesses, et comme, il n’était pas, à l’exemple du cardinal, un avaricieux riche, de ses richesses qui s’épanchaient en libéralités. On nommait, on se montrait les beaux esprits, les poètes, les artistes, les sculpteurs, les peintres, les architectes, dont il était vraiment le protecteur et le Mécène, un Corneille, un Molière, un La Fontaine, un Pellisson, un Le Vau, un Le Nôtre, un Michel Anguier, un Mignard, un Le Brun. On citait son logis de Saint-Mandé et surtout son domaine de Vaux, qui, d’une maisonnette et d’un jardinets acquis vingt années auparavant par son père, était devenu un palais superbe à l’entrée d’un parc immense, peuplé de statues de marbre et baigné d’eaux jaillissantes. Mais ce qu’on vantait par-dessus tout, c’était la douceur de son commerce, son affabilité, sa bonne grâce ; les femmes, ce disait-on, raffolaient de lui.

Sur ce chapitre, sur la galanterie, ou plutôt sur les galanteries de Foucquet, il convient de rester dans la mesure. Galant, assurément il l’était, mais non pas libertin, et c’est aller trop loin que de traiter ses passions d’effrénées et que de parler du « scandale de ses mœurs. » Un homme si occupé, si préoccupé, avait peu de temps à sacrifier au plaisir. Qu’il ait eu des maîtresses, ce n’est point contestable, mais non pas toutes celles qu’on lui a prêtées, d’après les prétendues révélations de la fameuse « cassette amoureuse. » En tout cas, il a eu l’anonyme charmante qui lui a envoyé ce billet, d’un naturel exquis : « Je pars à la fin demain, assez incommodée, mais ne sentant point mon mal, dans la joie que j’ai dans la pensée de vous voir bientôt. Je vous en prie, que, le jour de mon arrivée, j’aie cette satisfaction. Je ne vous puis exprimer l’impatience où j’en suis, et moi-même je ne la puis trop bien comprendre ; mais je sens qu’il ne seroit pas bon que je vous visse la première fois en cérémonie, parce que ma joye seroit trop visible. Adieu, mon cher, je t’aime plus que la vie. » On a cherché vainement la signataire de ce billet passionné ; M. Lair, qui le cite, ajoute avec infiniment de bon goût : « Je découvrirais son nom, qu’il me semblerait indélicat de le publier. » Ce n’est certainement pas la marquise du Plessis-Bellière, qui, de même que Mme de Sévigné, son amie, courtisée par Foucquet peut-être, n’a jamais été sa maîtresse. Comme Mme de Sévigné, elle lui est demeurée, dans le malheur, fidèlement, passionnément attachée ; mais, pour citer encore un joli mot de M. Lair : « Elle était l’amitié, non pas l’amour. »

Foucquet n’est pas un voluptueux, un épicurien ; c’est un ambitieux. Quò non ascendam ? Pour un ambitieux, les femmes sont de précieux auxiliaires. Dans la guerre d’intrigues parmi lesquelles il lui importe de discerner les manœuvres de l’ennemi, elles sont des éclaireurs incomparables. Foucquet, comme Catherine de Médicis, avait son a escadron volant. » Quand Mazarin, pour piquer au jeu la cour d’Espagne, feignit de vouloir marier le jeune Louis XIV avec une princesse de Savoie et fit faire à la cour le voyage de Lyon, ce fut une nièce de Mme du Plessis-Bellière, Mlle de Trécesson, envoyée naguère à Turin comme demoiselle d’honneur auprès de la duchesse régente, qui renseigna Foucquet sur toutes les péripéties de cette comédie politique ; elle avait un chiffre pour correspondre avec sa tante et avec lui.

La Savoie jouée, Mazarin entama du côté de Madrid la partie sérieuse. En partant pour les Pyrénées, il passa vingt-quatre heures à Vaux, loua beaucoup le seigneur du lieu et se fit avancer par lui 150,000 livres sur ses gages. Quinze jours après, sur le récit de sa visite, ce furent le roi, la reine mère et Monsieur qui, de Fontainebleau, comme en voisins, dit M. Lair, vinrent admirer la merveille ; terrible honneur ! Cependant, de loin, Mazarin ne cessait pas de réclamer de l’argent, et de près, Colbert ne cessait ni de surveiller ni d’incriminer les actes du surintendant. Il mandait au cardinal « que les finances avoient bon besoin d’une chambre de justice. » C’était un thème qu’il se proposait de développer à loisir.

En effet, dans les derniers jours du mois de septembre 1659, il écrivit un long mémoire, disons le mot, un long réquisitoire. Dans les finances, tout était en désordre ; Herwarth, le contrôleur-général, ne pouvait plus s’y reconnaître. On favorisait « les gains épouvantables des gens d’affaires ; » on achetait de vieux billets de l’épargne en souffrance depuis quarante ans, on les achetait à trois ou quatre pour cent de leur prix nominal et on les faisait passer en remboursement pour la totalité de leur valeur primitive. Après les généralités, Colbert frappait son adversaire en pleine poitrine. « C’est, disait-il, une chose publique et connue de tout le monde que le surintendant a fait de grands établissemens, non-seulement pour lui, non-seulement pour ses frères, non-seulement pour tous ses parens et amis, non-seulement pour tous les commis qui l’ont approché, mais encore pour toutes les personnes de qualité du royaume et autres qu’il a voulu s’acquérir, soit pour se conserver, soit pour s’agrandir ; et beaucoup de personnes croient sçavoir que le sieur Delorme a fait pour plus de à millions de livres de gratifications, en argent ou revenus de pareille valeur, pendant dix-huit ou vingt mois de temps qu’il a été commis du surintendant. » Le moyen de punir ces crimes, ce serait d’établir une bonne chambre de justice et d’y mettre pour procureur-général Denis Talon. Il faut noter ici que ce Denis, fils d’Omer Talon et, comme lui, avocat-général au parlement de Paris, était encore plus que son père jaloux de Foucquet, procureur-général. Ce projet, ajoutait Colbert, devait être tenu dans le secret le plus profond, sans quoi le coupable s’empresserait d’anéantir les preuves de ses crimes ; mais, en attendant, il fallait vivre, et c’était le difficile. « Le roi, disait-il expressément, le roi n’a aucun crédit ; on ne traite pas avec lui dans la croyance qu’il doit faire banqueroute. Il ne se trouveroit pas, depuis dix ans, un homme qui, ayant 50,000 livres de patrimoine, se soit mis dans les affaires du roi et lui ait preste un sol. » Force était donc de subir encore un temps Foucquet, et même de lui faire bonne mine, « ce qui l’obligera de s’engager en son nom pour toutes les dépenses. S’il prétend avoir fait de grandes avances, il faut, par toutes sortes de moyens et de caresses, l’obliger de différer son remboursement jusqu’au retour de Son Éminence… Ce sera un moyen de retenir son esprit naturellement actif, inquiet et intrigant, au cas que Son Éminence prenne la résolution de lui donner la mortification de prendre la seule et entière direction des finances. » J’en suis fâché pour la grande mémoire de Colbert ; mais, quels qu’aient été les torts, je dirai, si l’on veut, les crimes de Foucquet, je ne peux pas m’empêcher de flétrir la perfidie de ce haineux factum.

Foucquet venait d’être appelé par Mazarin à Saint-Jean-de-Luz. Le service de la poste dépendait de la surintendance, et, en ce temps-là moins qu’à toute autre époque, le secret de la poste n’était pas impénétrable. En passant à Bordeaux, Foucquet fut rejoint par le courrier chargé du volumineux paquet de Colbert ; le paquet lui fut apporté, il l’ouvrit, copia le tout avec l’aide de Gour-ville, referma le pli, le fit rendre au courrier et se hâta de le suivre. Quand il arriva chez Mazarin, le 15 octobre au soir, le cardinal achevait à peine la lecture du factum. Foucquet commença par se plaindre doucement de Colbert, un ancien ami, plus vivement de Talon et de Herwarth, deux insubordonnés jaloux. Mazarin feignit la surprise : on ne lui avait rien dit contre le surintendant. Si l’on n’avait rien dit encore, reprit Foucquet, on n’allait pas tarder à dire ; Herwarth avait donné des mémoires à Colbert, Colbert avait travaillé là-dessus, et le cardinal allait avoir au plus tôt le résultat de ce travail ; Foucquet savait l’affaire de bonne source. D’abord interdit, Mazarin se mit à disculper Colbert ; Foucquet avait bien tort de s’en prendre à lui et de s’alarmer. Après être entré dans quelques explications sur les finances, le surintendant affirma qu’il ne demandait, pour sa part, qu’à s’entendre et à bien vivre avec l’homme de confiance du cardinal ; sur quoi celui-ci, après l’avoir gracieusement congédié, s’empressa d’écrire à Colbert que Foucquet n’avait que le soupçon de leur correspondance, que tout le mal venait de Herwarth et de ses propos indiscrets, qu’au surplus le cardinal était satisfait de son entrevue avec le surintendant et qu’il désirait expressément qu’entre lui et Colbert, il n’y eût plus de mésintelligence.

De Saint-Jean-de-Luz, Foucquet se rendit à Toulouse où il devait rencontrer Le Tollier, secrétaire d’état de la guerre. Le Tellier, prudent et réservé, n’était pas de ses amis, mais non plus de ses ennemis, au moins déclarés. S’il se méfiait de ses hautes visées, il ne se méfiait pas moins de Colbert, dont il avait deviné l’ambition secrète. Après des éclaircissemens mutuels, les deux ministres parurent contens l’un de l’autre. Tout semblait arrangé au gré du surintendant, lorsque l’arrivée de Herwarth à Toulouse, suivie d’une controverse orageuse en présence du cardinal, rejeta Foucquet dans ses perplexités. Cependant, de retour à Paris son premier soin fut de renouer avec Colbert. Voulant se le rendre favorable, il fit un coup de partie.

L’accord étant sinon conclu, du moins assuré avec l’Espagne, le surintendant se prévalut d’une clause qui lui permettait de résilier les baux des aides et gabelles souscrits pendant la guerre. L’affaire, habilement conduite, eut de plus heureux succès ; les nouveaux fermiers enchérirent sur les anciens de 6 millions de livres, plus un présent de 100,000 écus offert par eux au roi et à la reine mère. Aussitôt, Foucquet entreprit une autre opération qui réussit encore, mais moins aisément, et non sans qu’il y compromît sa popularité. Pendant la guerre, des rentes avaient été aliénées à un taux désavantageux pour l’état ; les particuliers qui dans ces conditions les avaient acquises furent mis en demeure d’opter entre le remboursement du prix d’achat ou la réduction du revenu. Il y eut des clameurs, des assemblées, des essais de mutinerie ; bref, « les réduits » se soumirent, et le résultat de cette sorte de conversion fut d’alléger de deux millions les charges du trésor. C’était bien là un commencement de réforme des finances ; néanmoins, il ne paraissait pas qu’on en sût gré à celui qui en avait pris l’initiative.

Inquiet, sinon découragé, Foucquet essaya de se concilier l’appui de la reine mère Anne d’Autriche, et ce fut dans cette intention qu’il se mit à rédiger un mémoire dont on a la minute, mais non pas la certitude qu’il ait été envoyé à son adresse. Il y a, dans ce morceau, des passages d’un grand intérêt. Après avoir mentionné le succès de la réduction des rentes et les autres projets de réforme qu’il médite : « Quoique M. le cardinal, dit-il, ne parle pas publiquement contre moi, néanmoins, il craint que l’envie ne retombe sur lui… Si je choque bien du monde, on se plaint et Son Éminence me blâme de luy attirer des affaires ; si j’évite le bruit, Son Éminence dit que je veux tout ménager… Je fais ce que je puis pour ramener M. Colbert à moi ; je luy ay rendu des services en son particulier très importans ; .. mais après tout, s’il a dessein sur mon employ et que son but soit de me déposséder pour faire les finances de son chef ou sous les ordres de son éminence, je ne puis le regagner ou le radoucir… Mon frère l’abbé est un des plus dangereux que j’aye… » Puis, il confesse ses défauts ; et si ce n’est pas explicitement l’ambition, c’est l’amour du grand, c’est la libéralité, c’est la dépense. Il a offert Vaux au cardinal et il eût bien voulu qu’il l’acceptât, « parce que, dit-il fièrement, donner une chose de cette nature est une action plus grande et plus extraordinaire que de l’avoir faite. » Il parle de Belle-Isle, qu’il fait fortifier, sans doute, puisqu’on lui a donné l’ordre de l’acquérir « pour la bien défendre ; » ce sera quelque jour sa retraite : « J’ai eu, ajoute-t-il pour conclure, j’ai eu du bien de mon chef, j’en ai eu davantage de ma femme. Les revenus ont produit de quoi faire de la dépense avec ce que la surintendance fournit : .. Il est donc vrai que, dans la position incertaine où je suis et qui peut m’être ôtée d’heure à autre, pour m’y être fait des ennemis, j’ai été bien aise de me voir une retraite, avec espérance, si je me trouve hors d’emploi, d’y aller finir mes jours en assurance et y servir Dieu, éloigné de tout le monde. »


V

La paix était faite, Louis XIV marié. Mazarin avait achevé son œuvre ; en dépit de ses petitesses de caractère, de ses bassesses d’âme, l’œuvre était grande ; il avait et méritait le renom d’un diplomate consommé, d’un politique habile. S’il eût eu, comme la maladie plutôt que l’âge l’y conviait, le courage de se retirer et de jouir en repos de sa gloire, il eût été, selon la véritable acception du mot, un premier ministre émérite ; mais il tenait, il se cramponnait au pouvoir, comme à l’argent, comme à la vie. L’idée qu’on put aspirer à sa succession lui était odieuse, et c’était un grief sérieux contre Foucquet qu’il parût comme un candidat en expectative. Guy-Patin, méchante langue, se faisait l’écho d »s mauvaises paroles qu’il entendait : « Foucquet est haï ; mandait-il à ses correspondans ; il sera disgracié et dépouillé. » C’était lui qui racontait avec jubilation un esclandre dont l’antichambre de Mazarin aurait été le théâtre. Au sortir du conseil, l’abbé Foucquet y aurait accosté le surintendant et lui aurait chanté pouille, lui reprochant ses voleries, criant qu’il cachait en terre l’argent de la France, qu’il dépensait des 30 millions en bâtimens et plus en table que le roi, qu’il entretenait on ne savait combien de femmes ; sur quoi le surin tendant aurait renvoyé l’abbé à la duchesse de Châtillon et à ses débauches. Là-dessus, Guy-Patin ne manquait pas de faire le moraliste. « On s’est de tout temps, disait-il pour conclure, moqué de la fortune sans vertu ; on se moque déjà de celui-ci, qui est haï de bien du monde, hormis des partisans et des jésuites, gens de bien et d’honneur. »

Au mois de janvier 1661, Mazarin s’était fait porter au château de Vincennes, au bois de Vincennes, comme on disait alors. Le 3 mars, il fit au roi une donation de ses biens que le roi refusa d’accepter. Le 7, le roi présent, il envoya chercher les trois principaux ministres, Le Tellier, de Lionne, Foucquet, et il fit au maître leur éloge. Il s’étendit particulièrement sur Foucquet, disant qu’il connaissait bien la justice et les finances, et qu’il pouvait être très utilement consulté sur toutes les autres affaires de l’état, de quelque nature qu’elles fussent. Fut-ce ce jour-là, ou la veille, ou le lendemain ? Toujours est-il que, démentant ces louanges, il dit ou fit savoir à Louis XIV, au sujet du surintendant, sa véritable opinion qui était tout le contraire. Ayant ainsi menti, d’une manière ou de l’autre, il mourut le 8 mars 1661, dans la nuit.

Foucquet sortait de sa maison de Saint-Mandé quand le jeune Brienne, qu’il rencontra dans le bois, lui apprit la grande nouvelle. Comment ses avertisseurs ordinaires ne la lui avaient-ils pas déjà donnée ? « Eh quoi ! s’écria-t-il ; le cardinal est donc mort ? Je ne sais plus à qui me fier ; les gens ne font jamais les choses qu’à demi. Ah ! que cela est fâcheux ! Le roi m’attend, et je devrois estre là des premiers. Mon Dieu ! monsieur de Brienne, dites-moi ce qui s’est passé, afin que je ne fasse pas de fautes par ignorance. » Quand il arriva, le roi était déjà en conseil avec de Lionne et Le Tellier. Le lendemain matin, il y eut une séance plus large où siégeaient, avec les trois principaux ministres, le chancelier Séguier, les deux Brienne, Du Plessis-Guenégaud et La Vrillière. Ce fut là que, s’adressant au chancelier, Louis XIV fit connaître à tous sa volonté royale : « Monsieur, je vous ai fait assembler avec mes ministres et mes secrétaires d’état pour vous dire que jusqu’à présent j’ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal ; il est temps que je les gouverne moi-même ; vous m’aiderez de vos conseils quand je vous les demanderai. » Puis, il donna l’ordre pour les différens services, et se tournant vers Foucquet : « Vous, monsieur le surintendant, ajouta-t-il, je vous ai expliqué mes volontés ; je vous prie de vous servir de Colbert, que feu M. le cardinal m’a recommandé. »

L’invitation était significative ; elle devait alarmer celui à qui elle était faite. Aussi Foucquet saisit-il la première occasion de son travail direct avec le roi pour lui faire sa confession, lui avouer ses fautes ; quelles fautes ? Il serait intéressant de les connaître ; sans doute, elles n’étaient pas beaucoup plus sérieuses que celles qu’il reconnaissait naguère, avec plus de gloire que d’humilité, dans le mémoire destiné à la reine mère, l’amour du grand, de la dépense, de la magnificence, quand il lançait d’un trait dédaigneux cette orgueilleuse boutade : « Il faut pouvoir un peu se distinguer des autres hommes. Mettre de l’argent à profit, entasser inutilement des sommes dans des coffres, ce seroit pour moi une condition assez misérable. » Quoi qu’on puisse penser de cette confession plus ou moins explicite, Foucquet a dit plus tard, dans ses « défenses, » que l’attitude et les observations du confesseur furent bienveillantes et rassurantes, que ses paroles furent nettes, précises, « nobles et dignes d’un grand roy. »

Depuis quelques années, la vie de Foucquet n’était qu’une alternative de découragement et de confiance ; mais toujours la confiance reprenait le dessus. N’était-ce pas dans l’ordre ? Voici que le roi l’employait à d’autres soins que ceux des finances, à des négociations d’un caractère tout à l’ait politique avec la Suède, avec la Pologne, avec l’Angleterre. L’épreuve n’était-elle pas d’un bon augure ? Ne pourrait-ce pas être qu’il fût, au gré d’un roi de vingt-trois ans, un futur premier ministre à l’essai ? En même temps pourquoi ne serait-il pas chancelier ? Séguier était vieux : il était lui, à quarante-cinq ans, dans la force de l’âge. Quò non ascendant ?

A la fin d’avril, la cour vint s’installer à Fontainebleau ; Foucquet l’y suivit à quelques jours de distance. Il eut, pour commencer, deux dégoûts à subir : le gouvernement de Touraine que convoitait son frère Gilles, gendre du feu marquis d’Aumont, dernier gouverneur, passa au duc de Saint-Aignan, et Colbert fut nommé contrôleur-général. Ceci était grave. De tous côtés arrivaient au surintendant des avis mystérieux, presque tous menaçans. Sans trop s’en émouvoir, il mit en campagne sa police féminine. Une de ses amies utiles était une fille d’honneur d’Anne d’Autriche, Mlle de Menneville ; à Paris, il la voyait secrètement dans son hôtel de la rue Croix-des-Petits-Champs ; à Fontainebleau, c’était chez une femme Laloy, marchande à la toilette, disons le mot, entremetteuse, qui avait obtenu l’autorisation d’occuper, sur le grand canal, un petit logis délabré, dépendant du domaine. Mlle de Menneville n’était pas la seule informatrice du surintendant ayant service à la cour ; il y avait aussi Mlle du Fouilloux qui passait pour n’être pas mal vue du roi.

Malheureusement pour Foucquet, s’il avait en sa faveur une intelligente et séduisante cabale, il s’en était formé contre lui une autre d’autant plus redoutable qu’elle était menée par une des plus fameuses intrigantes du siècle, la duchesse de Chevreuse. Pourquoi en voulait-elle à Foucquet ? A soixante ans passés, elle ne songeait plus qu’à l’argent, et c’était sans doute qu’elle n’avait pas trouvé avec lui son compte. Toujours est-il qu’elle s’était mise à le desservir auprès de la reine mère. Celle-ci était ébranlée ; Mazarin lui avait dit du surintendant que, si on pouvait lui ôter da la tête les femmes et les bâtimens, il serait parlait. Pendant une excursion d’Anne d’Autriche à Dampierre, Mme de Chevreuse finit par réussir. « Là, dit expressément Mme de La Fayette dans l’Histoire d’Henriette d’Angleterre, la perte de M. Foucquet fut conclue, et on y fit ensuite consentir le roi. » Sur le dernier point, Mme de La Fayette fait erreur ; depuis l’arrivée de la cour à Fontainebleau, Louis XIV avait sa résolution prise, et ce fut, au contraire, Anne d’Autriche qu’il y fallut rallier. C’en était fait ; une correspondante anonyme de Foucquet lui envoya, écrit à l’encre sympathique, un billet qui se terminait par ces mots : « La reine a défendu à son confesseur d’avoir aucun commerce avec vous et a dit que vous aviez un million pour corrompre ses gens. »

Étourdi, comme affolé, il se laissa prendre à une imagination si extravagante et dévier à commettre une si énorme faute qu’on ne peut pas comprendre qu’il en ait eu seulement l’idée. L’amour de Louis XIV pour Mlle de La Vallière ne faisait que de naître et c’était encore un grand secret ; mais une fine mouche, Mlle du Fouilloux, l’avait déjà pénétré ; elle en fit la confidence à Foucquet. Que Foucquet ait tenté de supplanter le roi, c’est un conte ; mais comme le noyé qui s’accroche à tout ce qu’il rencontre, il essaya de s’accrocher à la nouvelle favorite et de se sauver par elle. Lui fit-il l’offre de 20,000 pistoles ? ceci n’est pas impossible, mais c’est fort douteux. Le certain, c’est qu’il eut pour elle des attentions marquées et remarquées, et qu’un jour, — voici la faute encore, — dans l’antichambre de Madame Henriette, il lui fit compliment des mérites du roi. Elle, tout effarouchée, redit le propos à l’amant. Surpris dans son mystère, atteint dans son orgueil, l’amant, Jupiter faillit foudroyer sur l’heure le téméraire et l’insolent. Cependant il se contint ; il y avait encore certaines mesures à prendre. Le surintendant des finances pouvait être frappé tout d’un coup : le procureur-général ne pouvait pas l’être aussi vite. Il était l’un des deux chefs du parlement, et pour le déposséder d’une charge dont il était propriétaire, il fallait qu’il eût commis, dans l’exercice de cette charge, des cas de forfaiture dont le parlement seul était juge. Le parlement était pour lui comme une place de sûreté : comment l’en faire sortir ? Par quel appât ? Par l’appât de la chancellerie. Il ne pouvait pas être à la fois procureur-général et chancelier ; on le lui fit entendre et comprendre. Dans le public, on disait couramment qu’il était en passe de devenir chancelier, premier ministre, « si la corde ne rompoit, » ajoutait malignement Guy-Patin, écho de ces dires. Bref, ce fut Foucquet lui-même qui se découvrit en vendant à M. de Harlay sa charge, moyennant 1,400,000 livres. Le soir même, Louis XIV disait à Colbert : « Tout va bien ; il s’enferre de lui-même. Il m’est venu dire qu’il fera porter à l’épargne tout l’argent de sa charge. » Si ce ne fut pas tout l’argent, ce fut du moins un million qu’il mit à la disposition du roi, dans les caves du château de Vincennes.

Élève de Mazarin, aussi dissimulé que le fourbe italien, sinon davantage, Louis XIV se fit inviter par son magnifique sujet à cette illustre fête de Vaux, dont on a tant et si souvent célébré les merveilles qu’il n’y a plus rien à en dire. Voulut-il en finir ce jour-là, le 17 août ? Depuis cinq jours, Foucquet avait cessé d’être procureur-général. La vérité est que le roi y vint avec les reines et toute la cour, ce qui était bien de fête, mais aussi avec une grande escorte de gardes françaises, tambour battant, ce qui était d’un autre air. Mme de La Fayette a dit que « le roi fut étonné et que Foucquet le fut de remarquer que le roi l’étoit. » Étonné ne suffit pas ; c’est choqué qu’il faut dire, choqué de ce grand éclat. Déjà blessé dans son orgueil d’homme et d’amoureux, le souverain se sentit atteint dans sa gloire. Il paraît certain qu’il fut au moment de faire arrêter au milieu de la fête l’homme dont il avait accepté d’être l’hôte, et que, s’il ne donna pas suite à cette odieuse pensée, ce furent les représentations d’Anne d’Autriche qui le retinrent.

La crise se précipitait. Louis XIV avait décidé un voyage à Nantes, où se tenaient les états de Bretagne. Quelques jours avant le départ, Foucquet, s’entretenant avec Gourville, voulut savoir ce qu’on disait de lui. « Les uns, répondit le confident, disent que vous allez être déclaré premier ministre, les autres qu’il se forme une grande cabale pour vous perdre. Ces derniers sont si assurés de faire réussir leur projet qu’un de leurs amis m’a proposé d’entrer auprès de votre successeur. J’ai répondu comme je le devois. Un autre, à propos du voyage de Nantes, vous a comparé à ce favori d’un empereur qui faisoit voyager son maître afin de pouvoir manger des figues d’un jardin qu’il avoit en ces quartiers-là ; vous emmenez le roi à Nantes pour avoir l’occasion d’aller à Belle-Isle. Vous savez bien qu’ignorant comme je suis de toutes sortes d’histoires, je n’ai pas deviné cette comparaison. » Belle-Isle était bien pour quelque chose dans le voyage, mais du roi et de Foucquet celui qui s’en préoccupait le plus ce n’était pas Foucquet et ce n’était pas lui qui emmenait Louis XIV à Nantes. La veille du départ, il fut obligé d’emprunter 20,000 pistoles que le roi demandait d’urgence.

Le 27 août, Foucquet monta dans un carrosse avec de Lionne, qui était de ses amis ; Le Tellier, qui n’en était pas, en occupait un autre avec Colbert. Au-dessous d’Angers, les voyageurs se mirent en bateau, toujours en deux bandes, sur la Loire ; le 30, ils débarquèrent à Nantes. Le roi n’y arriva que le lendemain ; dès le soir même, il s’enferma dans son cabinet, au vieux château, afin de mettre la dernière main au plan déjà concerté pour l’arrestation du surintendant. Celui-ci, fatigué du voyage, était souffrant de la fièvre ; l’officier qui devait l’arrêter, d’Artagnan, sous-lieutenant des mousquetaires, l’était encore davantage. Il fallut différer de trois jours. Enfin, le dimanche, 4 septembre, vers midi, Louis XIV appela d’Artagnan dans son cabinet, lui donna verbalement l’ordre d’arrêter Foucquet, le lendemain matin, au sortir du conseil, et d’aller prendre chez Le Tellier ses instructions écrites. Le roi, sous prétexte de chasse, avait fait convoquer le conseil plus tôt que d’habitude. Le 5 septembre, — trois ans, jour pour jour, après l’acquisition de Belle-Isle, — les ministres arrivent à l’heure dite ; la séance est courte ; de Lionne et Le Tellier sortent, le roi retient Foucquet sous un prétexte quelconque, et quand il a vu par la fenêtre Artagnan à son poste, il congédie la victime.

Voici d’ailleurs, et textuellement, le récit qu’il a envoyé le soir même à la reine Anne d’Autriche : « Madame ma mère, je vous ai déjà écrit ce matin l’exécution des ordres que j’avois donnés pour faire arrêter le surintendant. Je suis bien aise de vous mander tout le détail de cette affaire. Vous savez qu’il y avoit longtemps que je l’avois sur le cœur ; mais il m’a été impossible de la faire plus tôt, parce que je voulois qu’il fît payer auparavant 30,000 écus pour la marine, et que d’ailleurs il falloit ajuster diverses choses qui ne se pouvoient faire en un jour ; et vous ne sauriez vous imaginer la peine que j’ai eue seulement à trouver moyen de parler en particulier à Artagnan ; car je suis accablé tout le jour par une infinité de gens fort alertes et qui, à la moindre apparence, auroient pu pénétrer bien avant. Néanmoins, il y avoit deux jours que je lui avois commandé de se tenir prêt et de se servir de Desclaveaux et de Maupertuis, au défaut des maréchaux des logis et brigadiers de mes mousquetaires dont la plupart sont malades. J’avois la plus grande impatience du monde que cela fût achevé, n’y ayant plus autre chose qui me retînt en ce pays. Enfin, ce matin, le surintendant étant venu travailler avec moi à l’accoutumée, je l’ai entretenu tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, et fait semblant de chercher des papiers, jusqu’à ce que j’aie aperçu, par la fenêtre de mon cabinet, Artagnan dans la cour du château, et alors j’ai laissé aller le surintendant qui, après avoir causé un peu au bas du degré avec La Feuillade, a disparu dans le temps qu’Artagnan saluoit le sieur Le Tellier, de sorte que le pauvre Artagnan croyoit l’avoir manqué et m’a envoyé dire par Maupertuis qu’il soupçonnoit que quelqu’un lui avoit dit de se sauver ; mais il l’a rattrapé dans la place de la grande église et l’a arrêté de ma part, environ sur le midi. Il lui a demandé les papiers qu’il avoit sur lui, dans lesquels on m’a dit que je trouverois l’état au vrai de Belle-Isle, mais j’ai tant d’autres affaires que je n’ai pu les voir encore.

« Cependant, j’ai commandé au sieur Boucherat d’aller sceller chez le surintendant, et au sieur Pellot chez Pellisson, que j’ai fait arrêter aussi. J’avois témoigné que je voulois aller ce matin à la chasse et, sous ce prétexte, fait préparer mes carrosses et monter à cheval mes mousquetaires. J’avois aussi commandé les compagnies des gardes qui sont ici pour faire l’exercice dans la prairie, afin de les avoir toutes prêtes à marcher à Belle-Isle. Incontinent donc que l’affaire a été faite, on a mis le surintendant dans un de mes carrosses, suivi de mes mousquetaires, qui le mènent au château d’Angers. Fourilles a marché à l’instant avec mes compagnies des gardes et ordre de s’avancera la rade de Belle-Isle d’où il détachera Chevigny pour commander dans la place avec 100 Français et 60 Suisses qu’il lui donnera…

« J’ai discouru ensuite sur cet accident avec ces messieurs qui sont ici avec moi. Je leur ai dit franchement qu’il y avoit quatre mois que j’avois formé mon projet, qu’il n’y avoit que vous seule qui en eussiez connoissance et que je ne l’avois communiqué au sieur Le Tellier que depuis deux jours, pour faire expédier les ordres. Je leur ai déclaré que je ne voulois plus de surintendant, mais travailler moi-même aux finances avec des personnes fidèles, qui agiront avec moi, connoissant que c’étoit le vrai moyen de me mettre dans l’abondance et de soulager mon peuple. Vous n’aurez pas de peine à croire qu’il y en a eu de bien penauds, mais je suis bien aise qu’ils voient que je ne suis pas si dupe qu’ils s’étoient imaginé et que le meilleur parti est de s’attacher à moi. J’oubliois à vous dire que j’ai dépêché de mes mousquetaires partout sur les chemins et jusqu’à Saumur, afin d’arrêter tous les courriers qu’ils rencontreront allant à Paris et d’empêcher qu’il n’y en arrive aucun devant celui que je vous ai envoyé. »


CAMILLE ROUSSET.