Le Surmâle/6

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Le Surmâle : roman moderne
Édition de la Revue blanche (p. 135-150).

VI

L’ALIBI.

Le matin même, de retour à Lurance, Marcueil fit porter à un bureau de poste de Paris quelques enveloppes pneumatiques :

Au docteur Bathybius :

Mon cher docteur,

Ne m’en voulez plus de mes « paradoxes » : l’Indien est trouvé. Aucun savant n’est plus digne que vous d’être son Théophraste, ni d’occuper ce que vous appeliez l’autre jour « une chaire dans le domaine de l’impossible ».

Donc, venez ce soir.

A. M

Aux sept grandes « grues » les plus cotées à la Bourse galante du jour, l’adresse du château de Lurance et l’heure de la réception, griffonnées par le trait noir d’une pièce d’argent en travers d’un billet de banque — encore qu’il soit défendu d’insérer des valeurs dans les enveloppes pneumatiques.

Aux intimes, mais « aux hommes seulement », comme on lit sur les affiches des musées forains — aux seuls intimes célibataires ou veufs, une brève invitation gravée sur un bristol. William Elson ne fut pas informé, car si sa fille sortait sans lui, il sortait rarement sans sa fille. D’ailleurs, il était à supposer qu’il se remettait en ce moment des fatigues du voyage.

Les courtisanes arrivèrent les premières.

Le général ensuite.

Puis Bathybius.

— Qu’est-ce que cette plaisanterie ? furent les premiers mots du docteur.

Sans avoir égard à ses hochements de tête dubitatifs et mécontents, Marcueil lui expliqua ce qu’il attendait de lui. Il s’agissait simplement — simplement ! fit Bathybius — de contrôler la tentative que ferait un « Indien », dans la grande salle de Lurance, de battre le record « célébré par Théophraste », entre minuit et minuit. La grande salle, où pour la circonstance était dressé un divan-lit, avait été choisie non pour sa dimension, mais parce qu’une petite pièce attenante y prenait jour par un œil-de-bœuf, permettant d’observer ce qui s’y passerait. Dans ce réduit, aménagé en cabinet de toilette, Bathybius pourrait en outre procéder à toutes les constatations qu’il jugerait nécessaires à établir l’authenticité de l’expérience.

Bathybius fut perplexe.

— Où est l’Indien ? demanda-t-il enfin.

Les femmes étaient là, déjà, dit Marcueil mais l’Indien n’arriverait qu’au souper. D’ailleurs, on souperait de bonne heure, à onze heures. Après une courte hésitation, le docteur accepta de se prêter au singulier rôle que Marcueil lui demandait de jouer. En somme, il ne s’agissait que de jouir vingt-quatre heures de l’agréable hospitalité de Lurance et quant au « record » et à « l’Indien » problématiques, il serait, dans son réduit vitré, aux premières loges pour rire de l’insuccès… et aux premières loges aussi pour considérer, vingt-quatre heures durant et sans beaucoup de voiles, dans des attitudes intéressantes, les sept plus belles filles de Paris. Or, c’était un homme d’un grand âge.

L’entrée du général fut bourrue et cordiale, à son ordinaire.

— Que devenez-vous, mon jeune ami, et que faites-vous de neuf ? Vous ne démolissez plus les vespasiennes ?

Marcueil ne comprit pas tout de suite, puis se souvint.

— Quelles vespasiennes ? Mais ça ne s’appelle pas démolir un appareil, de constater qu’il n’est pas assez solide pour résister à l’usage auquel il est destiné, mon cher !

— Hé, hé ! fit le général, que Bathybius mit au courant, en deux mots, de l’attraction de la soirée, espérons que les petites femmes seront assez solides.

— Il y en a sept, dit Marcueil.

Sur quoi le général s’empressa vers le salon.

Il était dix heures, et André Marcueil cherchait un prétexte à s’esquiver pour faire place à l’Indien. Le hasard, ou peut-être quelque aide préalable apportée au hasard, le lui fournit.

« Quelqu’un, dit le valet de chambre, demandait à parler à Monsieur. »

Ce « quelqu’un », introduit aussitôt dans le cabinet de travail, était un gendarme.

Non point de ces gendarmes horrifiques et moustachus, contre qui Guignol aguerrit notre enfance, mais un gendarme imberbe, en petite tenue, en tenue si petite qu’on aurait dit, à peine, un facteur, et qui roulait entre ses doigts un simple képi au lieu du tricorne légendaire.

L’honnête garçon semblait très embarrassé d’une mission délicate.

— Parlez, mon ami, lui dit Marcueil avec bonté et pour lui rendre cette bonté plus appréciable il sonna pour qu’on apportât à boire.

Le gendarme goûta le rhum, en fit l’éloge avec la même obséquiosité que s’il eût glorifié celui qui l’offrait. Il désirait manifestement capter la bienveillance de Marcueil.

Il commença :

« Le service était le service… On avait trouvé — on n’avait pas fait exprès, bien sûr ! — une petite fille violée et morte depuis six jours, sur les terres de Lurance, morte d’une façon bien peu régulière : on ne l’avait pas violée d’abord et assassinée ensuite, comme il est admis mais… comment dire ? violée à mort. »

Il s’exprimait d’une manière hésitante, mais assez correcte et sobre d’adverbes.

— Il y a six jours ? demanda Marcueil. La justice est lente… six jours… Le jour de mon départ précisément, car j’ai fait un petit voyage… j’ai accompagné des amis… en chemin de fer. Ils étaient en chemin de fer… Étrange excursion ! il y a eu d’autres viols encore, par une coïncidence curieuse, exactement sur notre route, et aussi un vol à main armée, comme par hasard, et, on ne sait comment, deux assassinats. Mais vous disiez : un viol sur les terres de Lurance ?

Il fronça le sourcil et sonna de nouveau.

— Dites que l’on m’envoie le garde Mathieu. À peine le garde fut-il présent :

— Pardon, Monsieur, reprit le gendarme, coupant la parole au garde particulier il y a bien eu, en effet, des pièges à feu qui ont éclaté, même que c’est le juge de paix qui a découvert le petit cadavre en se mettant en route pour une visite de lieu… et tout à coup : boum, boum… Voilà deux coups de feu partis tout seuls dont l’un l’a blessé grièvement à la jambe, le pauvre homme !

— Mathieu, je m’étais trompé, dit Marcueil. Votre vigilance ni celle de vos camarades n’était point en défaut. Vous aurez une gratification… Vous pouvez vous retirer.

— Vous voyez, gendarme, ajouta-t-il, je fais assez bien garder mes terres pour avoir le droit de m’étonner qu’on y ait pu découvrir un crime ! À quoi s’emploie donc la gendarmerie française ?

— Excusez, Monsieur, fit le gendarme, nous avons huit communes à surveiller et nous ne sommes que cinq.

— Je ne vous accuse pas, mon ami, condescendit Marcueil, qui libéralement lui reversa du rhum.

— Le service est bien dur, continua le gendarme. Ah ! si j’avais su ! Avant de porter l’uniforme, j’étais comme votre M. Mathieu, garde particulier quelque part près de la Celle-Saint-Cloud. Il y en avait du gibier, par là ! S’il vous fait plaisir un jour d’y venir tirer, au marais, un héron…

— Je n’ai guère le loisir qu’en temps prohibé, dit Marcueil, et je n’ai jamais pensé à prendre un permis de chasse.

Le gendarme but, claqua de la langue et cligna de l’œil.

— Le temps permis et le permis, c’est nous ! — Et il frappa sur ses buffleteries. — Excusez moi encore d’être venu vous en… quêter pour cette petite morveuse : vous comprenez, affaire de service !

— Je comprends si bien, dit Marcueil, que j’ai fait construire un escalier spécial en l’honneur de ces affaires-là.

Et, faisant lever le gendarme qui écarquillait des yeux ronds, il éclaira avec le bougeoir-revolver de son bureau, au-dessus d’une porte, cette inscription en belles lettres dorées :

ESCALIER DE SERVICE

Le gendarme, confus, chercha où essuyer ses bottes avant de descendre.

— Ne me remerciez pas, dit Marcueil, ce n’est pas vous que j’honore, c’est l’uniforme. Quand vous me ferez le plaisir de revenir, ne vous trompez pas de porte : celle qui mène à cet escalier, dans la cour, est surmontée de la même inscription que vous lisez mais ne partez pas comme cela, les chemins ne sont pas sûrs, d’après ce que vous m’avez appris. On va vous reconduire en voiture à votre gendarmerie.

Et Marcueil rentra dans le salon.

Il rentra juste à point pour tenir tête aux sept filles, qui, averties par le général de l’étrange collaboration qu’on leur demandait, se fâchaient et menaçaient de partir. La correction froide de Marcueil les figea sur place, et de seconds billets bleus ressuscitèrent leur grâce et leur sourire. En quelques mots brefs, Marcueil annonça qu’une affaire urgente l’enlevait à ses hôtes, pour quelques heures, au moins pour le souper, mais que peu importait, et qu’ils étaient chez eux.

Le général réclama de plus amples explications, mais les pas de Marcueil se perdaient déjà dans le vestibule. Bathybius, soupçonneux sans savoir pourquoi, se glissa sur le perron. Marcueil n’y était plus, mais le docteur vit partir et entendit rouler la voiture il ne découvrit point que s’y carrait, glorieux et seul, le gendarme.

Dix minutes après, onze heures sonnaient.

Le maître d’hôtel ouvrit les portes de la salle du souper.

L’Indien n’avait pas encore paru.

Les sept filles, au bras des hommes s’avancèrent.

Il y avait une rousse svelte à la chevelure de cuivre, quatre brunes au teint pâle ou doré, deux blondes, l’une petite avec des bandeaux cendrés, l’autre grasse avec des fossettes partout et un teint d’émail.

Elles répondaient aux prénoms pudiques — qui n’étaient peut-être pas les leurs, mais auxquels elles répondaient toujours ! D’Adèle, Blanche, Eupure, Herminie, Irène, Modeste et Virginie, suivis de noms de famille trop fantaisistes pour qu’il soit nécessaire de les mentionner.

Trois étaient venues en robes montantes, les plus hermétiques qu’on pût voir, mais qui s’ouvraient par une seule agrafe, et dessous elles étaient toutes nues ; quatre, observant la mode de ce jour-là, avaient une pelisse de chauffeuse, et quand on les en eut débarrassées dans le vestibule, elles s’exhibèrent moins vêtues que brodées de dentelles ; enveloppe diaphane qu’Herminie appelait, d’un ton propre à surexciter les vieillards, son pardessous.

Soudain un pas rapide, à la fois traînant et léger, glissa dans le corridor.

— Voilà Marcueil, dit Bathybius il aura oublié quelque chose, ou aura renoncé à partir.

— Il revient à temps, dit le général. Nous « attaquons » seulement. La porte s’ouvrit et « l’Indien » parut.

Quoique cette arrivée fût attendue, il y eut un instant de stupeur. L’homme qui entrait était un bel athlète de taille ordinaire mais de proportions incomparables. Il était glabre — ou exactement rasé ou épilé, le menton court et fourchu. Ses cheveux, très noirs, drus et lisses, étaient plaqués en arrière. Sa poitrine était nue, découvrant un signe sous le sein gauche, et sa peau couleur de cuivre rouge, mais d’une teinte mate et comme poudrée. Il était drapé, sur une épaule et à la ceinture, d’une fourrure entière d’ours gris, dont la tête énorme pendait sur ses genoux. Dans ce baudrier rude étaient passés un calumet et un tomahawk. Il était guêtre et chaussé de houzeaux de mocassins en cuir jaune et souple, garnis de piquants de porc-épic. Il arriva qu’il leva un bras, et on distingua tatoué en bleu sur l’épiderme, poli à la pierre ponce, de son aisselle, le totem du llama.

On remarqua que ses aisselles et ses jarrets étaient en saillie de muscles et non en creux, conformation qu’on n’a pu observer depuis le célèbre souleveur de poids Thomas Topham.

— Le bel animal ! s’écrièrent spontanément les femmes.

Elles ne parlaient pas, bien entendu, du llama grossièrement dessiné, mais de l’homme.

On est toujours, pour les filles, un bel animal, quand on montre un peu de chair nue.

L’Indien ne dit mot, se mit à table sans les regarder, et, comme une personne naturelle et même quatre, mangea.