Le Système nerveux et l’électricité/1

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SYSTÈME NERVEUX ET L’ÉLECTRICITÉ
nouvelles expériences de mm. dewar et mac hendrick.

L’étude du système nerveux a toujours eu le privilège d’attirer l’attention et l’on remplirait facilement un volume avec les titres seuls des travaux qui ont été faits sur ce sujet. Le rôle du système nerveux dans notre organisme est des plus importants : Bichat le considérait comme une des bases du trépied vital et, depuis Bichat, on a plutôt augmenté que diminué son importance. D’autre part, les questions qui se rattachent au système nerveux touchent à la fois à la physiologie et à la psychologie et par suite à tous les problèmes qui ont captivé l’esprit de l’homme, aux facultés de l’intelligence et à la vie du corps ; aussi ont-elles été souvent étudiées et l’art est arrivé à des connaissances certaines sur quelques points. L’anatomie du système nerveux est, sinon complète, du moins fort avancée ; on a pu à l’aide du microscope acquérir des notions exactes sur l’histologie du cerveau et des nerfs ; sur bien des points, le rôle physiologique des divers organes a été déterminé, rôle beaucoup moins simple qu’on ne l’avait cru d’abord. On sait maintenant que les nerfs se trouvent dans un état électrique spécial, état électrotonique ou électrotonus ; on connaît le temps exigé pour qu’une sensation perçue à la périphérie parvienne à l’organe central, ou pour qu’un ordre émané de celui-ci arrive aux muscles qui doivent lui obéir. Les progrès de la physique ont aidé aux recherches de la physiologie ; sans le microscope, le Dr Luys eût-il pu continuer ses beaux travaux sur la constitution anatomique du système nerveux ? sans les appareils d’induction M. Duchenne (de Boulogne), eût-il pu étudier les actions spéciales des nerfs ? etc. Nous ne pouvons, d’un autre côté, passer absolument sous silence les considérations théoriques d’ordre philosophique autant que physiologique et relatives à l’action du système nerveux. Nous voudrions parler des travaux récents de M. le Dr E. Fournier et de M. Bain, travaux intéressants à tous égards, mais il faut nous borner et nous désirons seulement appeler l’attention sur des expériences et une théorie dues à des savants d’outre-Manche et qui sont presque autant du domaine de la physique que de celui de la physiologie. Peut-être ni l’une ni les autres ne sont-elles destinées à faire avancer les sciences d’une manière notable ; cependant elles méritent, à ce qu’il nous semble, d’être vérifiées et discutées, car elles peuvent servir de point de départ à des recherches importantes.

Le cerveau est l’organe dans lequel se produisent les perceptions ; mais il n’est pas affecté directement par le monde extérieur, et ce sont les organes des sens qui reçoivent l’action des agents, corps matériels ou éther, à l’occasion desquels ont lieu ces perceptions. Il ne suffit pas que l’organe récepteur et que le centre nerveux soient intacts l’un et l’autre, il faut qu’ils se trouvent reliés par un conducteur, qui soit également dans toute son intégrité : il est incontestable que la modification, quelle qu’elle soit, subie par l’organe récepteur produit dans le nerf un changement particulier qui se transmet de proche en proche et cause à son tour dans le cerveau un état spécial auquel correspond une perception déterminée.

A l’époque où les fluides étaient à la mode, on admettait un fluide nerveux circulant dans les nerfs à peu près comme le gaz d’éclairage dans les tuyaux de conduite : ce fluide mis pour ainsi dire en mouvement sous l’influence du corps qui agissait sur l’organe, arrivait au cerveau et y causait la sensation. Peut-être ce fluide, existe-t-il, on ne sait ; mais dans le cas de l’affirmative, son mouvement doit amener des changements dans l’état du nerf, de telle sorte que, dans un cas comme dans l’autre, il est naturel de rechercher la nature des modifications qui se manifestent dans un nerf lorsqu’il transmet au cerveau une action éprouvée par l’organe auquel il aboutit d’autre part. M. Dewar et le Dr Mac Kendrick ont présenté récemment à la Société royale d’Édimbourg les résultats des expériences qu’ils ont entreprises sur ce sujet. Ce sont ces résultats que nous allons résumer : ils se rapportent spécialement au nerf optique, mais il faut souhaiter que ces travaux soient repris et étendus aux autres nerfs sensitifs.

« Sans entrer dans le détail des expériences, nous allons en indiquer le principe : si l’on opère d’abord sur un animal à sang froid, après l’avoir sacrifié, on enlève avec précaution l’œil et une partie du nerf optique ; puis, avec les précautions usitées en pareil cas, on met l’une des extrémités du fil d’un galvanomètre en contact avec la section transversale du nerf, tandis que l’autre extrémité est appliquée sur la surface du nerf ou sur la cornée. D’après une loi connue, on observe une déviation de l’aiguille du galvanomètre qui indique un courant dirigé dans le fil de la section latérale à la section transverse ; pendant cette première partie de l’expérience, l’œil est absolument soustrait à l’action de la lumière. On fait alors entrer dans l’œil un faisceau de lumière qui traversera l’œil et viendra agir sur la rétine comme il l’eût fait si l’animal étant vivant, l’œil était resté intact : l’action produite sur la rétine est telle que si l’animal n’était pas mort, il verrait, par suite de la mise en jeu de l’activité du nerf optique. Or, et c’est là le fait capital, au moment où l’on fait agir la lumière, on observe d’abord un accroissement puis aussitôt une diminution de la déviation de l’aiguille ; au moment où l’on empêche l’arrivée du faisceau, il y a un nouvel accroissement. Dans les expériences que nous rapportons, il ne pouvait y avoir doute, la déviation initiale atteignait jusqu’à 600° et la variation était comprise entre 3 et 10 pour cent. Lorsque l’on voulait opérer sur des animaux à sang chaud, il fallait opérer différemment : dans ce cas, en effet, l’action nerveuse ne se continue que sous l’influence de la circulation du sang et cesse presque immédiatement pour un nerf isolé. Il fallait agir sur un animal vivant, rendu insensible par l’action du chloroforme et dont on mettait à nu le nerf optique et l’œil en enlevant le plafond de l’orbite.

Si les faits que nous venons de rapporter sont certains, s’il n’est pas possible de les attribuer à d’autre action qu’à celle du faisceau lumineux concentré sur la rétine, ils sont la confirmation expérimentale et fort importante d’une idée qui s’était présentée sous la forme d’une simple hypothèse après la découverte des courants musculaires et nerveux par Dubois-Reymond, et dans laquelle les variations de l’électrotonus jouaient un rôle capital dans l’action nerveuse. La transmission au cerveau des sensations reçues par les organes des sens présenterait certainement encore des desiderata, mais enfin elle serait réduite, en principe, au moins à l’une des modalités dynamiques étudiées au physique.

MM. Dewar et Mac Kendrick ont poussé plus loin leurs expériences : ils ont reconnu l’effet que nous avons signalé chez des animaux de divers ordres, des mammifères, des oiseaux, des reptiles, des poissons, des crustacés ; ils ont reconnu que les yeux composés donnent les mêmes effets que les yeux simples : la variation de l’intensité du courant était maxima pour le homard et atteignait 10 pour 100 ; l’effet que nous signalons a pu être suivi jusque dans les lobes optiques.

Divers résultats obtenus dans le cours de ces recherches sont, d’ailleurs parfaitement concordants avec les faits connus depuis longtemps ; c’est ainsi que l’on a observé, en faisant agir successivement des lumières diversement colorées, que la lumière jaune est celle qui produit les plus grandes variations, la lumière violette les plus petites ; on sait que le maximum d’intensité lumineuse du spectre solaire est dans le jaune et le minimum dans le violet. On a observé également que, pour qu’il y eût variation du courant, il fallait que la lumière agît sur la rétine et non sur le nerf optique : on sait que lorsqu’un objet envoie des rayons qui tombent sur la papille {entrée du nerf optique dans l’œil), l’image n’est point perçue. La concordance a même été poursuivie plus loin, et MM. Dewar et Mac Kendrick ont cherché comment était affectée la variation du courant nerveux par des changements dans l’intensité lumineuse, et ils ont trouvé la même loi que celle que l’on admet comme reliant la sensation lumineuse perçue à l’intensité de la source de lumière (loi de Fechner, sur laquelle nous regrettons de ne pouvoir insister quelque peu). Ce dernier fait a une importance spéciale en ce qu’il montre que cette loi physico-psychologique de Fechner est indépendante du cerveau, organe central, mais qu’elle dépend seulement de la loi de transmission par les nerfs.

Nous reviendrons sur cette question capitale sitôt que de nouvelles expériences ou de nouveaux faits seront signalés.

La suite prochainement.