Le Talisman du pharaon/02

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Librairie Beauchemin, Limitée (p. 18-22).


II

M. DE KERVALECK


Quand le sommeil eut clos les paupières des enfants, M. de Kervaleck, les laissant aux soins de la servante d’Yvaine, la mulâtresse Paméla, se retira avec le Dr Yacoub dans une tente toute proche.

Le précepteur de Sélim, Égyptien de vieille race était un érudit et un professeur excellent. Le Pacha avait en lui une grande confiance et avait remis entre ses mains l’instruction de son fils unique.

Dernier descendant d’une vieille famille bretonne, le père d’Yvaine était un homme d’élite. Il avait en lui toutes les belles qualités de sa race et portait fièrement ce vieux et noble nom. Dès la fin de ses brillantes études il s’était senti invinciblement attiré par l’archéologie. Il consacra bien des années à l’étude de la science des monuments et des arts de l’antiquité.

À vingt-sept ans, il quitta son domaine avec l’intention de parcourir l’Europe et l’Afrique du nord et plus particulièrement l’Égypte, paradis des archéologues.

Mais bientôt Cupidon se mit en travers de sa route. De Brest où il s’était rendu il alla à Rennes, le vieux chef-lieu de l’Île-et-Vilaine, et se retrouva en pleine parenté.

La famille de Kerleven où tous les hommes étaient marins de père en fils, fit fête à ce cousin inconnu. Rennes retint longtemps le jeune archéologue, non pas seulement parce que la vieille cité, pleine des souvenirs de quatre-vingt treize, était le berceau de ses ancêtres, mais les doux yeux bleus d’Armelle de Kerleven eurent un tel attrait pour lui qu’il en oublia quelque peu l’Afrique et les explorations.

Bref, Pierre de Kervaleck ne quitta Rennes qu’accompagné de la jolie Armelle, devenue sa femme.

Leur voyage de noces dura trois ans, pendant lesquels ils parcoururent la France, l’Italie, la Grèce, l’Égypte et l’Algérie.

Un bébé leur étant promis, ils revinrent en France où Yvaine naquit, soignée et choyée par une bonne mulâtresse qu’Armelle avait ramenée de Tunis, et idolâtrée par ses parents.

Mais le bonheur si grand de Pierre de Kervaleck ne pouvait pas durer. Yvaine avait à peine trois ans quand sa mère mourut presque subitement, fleur délicate, fauchée en pleine jeunesse.

Depuis trois ans que sa compagne n’était plus, Pierre de Kervaleck avait entrepris des voyages lointains, emmenant toujours avec lui la petite Yvaine, dont la dévouée Paméla prenait soin et qui, à six ans avait déjà parcouru une bonne partie de l’Afrique.

Grand, bien proportionné, leste et vigoureux, explorateur courageux, Pierre de Kervaleck était le digne descendant de ses ancêtres ; la race se lisait en lui.

Sa méthode d’exploration ne comportait aucune violence. À l’instar des missionnaires, il n’opposait aux peuplades sauvages dont il avait traversé le pays, que la fermeté de sa volonté et la sérénité de sa parole toujours calme.

Les sauvages avaient compris que jamais cet homme ne leur serait hostile, qu’il ne venait pas chez eux pour les dépouiller et ils lui montraient leur reconnaissance à leur façon.

Les sorciers des peuplades noires encore fétichistes le comblaient de gris-gris et d’amulettes devant le préserver de tous les dangers et lui donner tous les bonheurs.

Il avait publié de nombreux récits de voyages, illustrés de photos uniques prises par lui chez les tribus les plus sauvages.

Il savait comment parler aux indigènes et les traiter, ne tolérant de leur part, aucune familiarité, mais leur parlant avec une bonté qui ne laissait pas de leur en imposer. Et quand il quittait une tribu, il l’avait étudiée à fond, et remportait nombre de souvenirs.

Posant sur les yeux bleus de l’explorateur son profond regard noir, Yacoub dit lentement :

— Monsieur, je vous dois de la reconnaissance. Je ne puis vous l’exprimer que par de sincères paroles. Mais le puissant Férid-Pacha saura montrer au sauveur de son fils toute sa gratitude.

— Si Férid-Pacha, répondit le savant, veut bien m’honorer de son amitié, je serai pleinement satisfait. Quant à de la reconnaissance, vous ne m’en devez pas : la Providence a voulu que j’aie parmi ma troupe un charmeur de serpents, et que j’arrive au bon moment ; c’est tout…

Une franche poignée de mains scella l’amitié des deux savants. Toute la soirée se passa en une longue causerie où ces deux hommes, de race et de croyance différentes, trouvèrent un grand plaisir, leurs esprits se trouvant réunis dans le vaste domaine de la science et de l’éloquence.