Le Taureau blanc/Chapitre IX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Le Taureau blancGarniertome 21 (p. 505-508).
◄  VIII.
X.  ►


CHAPITRE IX.

COMMENT LE SERPENT NE LA CONSOLA POINT.


« Tous ces contes-là m’ennuient, répondit la belle Amaside, qui avait de l’esprit et du goût. Ils ne sont bons que pour être commentés chez les Irlandais par ce fou d’Abbadie, ou chez les Welches par ce phrasier d’Houteville[1]. Les contes qu’on pouvait faire à la quadrisaïeule de la quadrisaïeule de ma grand’mère ne sont plus bons pour moi, qui ai été élevée par le sage Mambrès, et qui ai lu l’Entendement humain du philosophe égyptien nommé Locke, et la Matrone d’Éphèse. Je veux qu’un conte soit fondé sur la vraisemblance, et qu’il ne ressemble pas toujours à un rêve. Je désire qu’il n’ait rien de trivial ni d’extravagant. Je voudrais surtout que, sous le voile de la fable, il laissât entrevoir aux yeux exercés quelque vérité fine qui échappe au vulgaire. Je suis lasse du soleil et de la lune dont une vieille dispose à son gré, et des montagnes qui dansent, et des fleuves qui remontent à leur source, et des morts qui ressuscitent ; mais surtout quand ces fadaises sont écrites d’un style ampoulé et inintelligible, cela me dégoûte horriblement. Vous sentez qu’une fille qui craint de voir avaler son amant par un gros poisson, et d’avoir elle-même le cou coupé par son propre père, a besoin d’être amusée ; mais tâchez de m’amuser selon mon goût.

— Vous m’imposez là une tâche bien difficile, répondit le serpent. J’aurais pu autrefois vous faire passer quelques quarts d’heure assez agréables ; mais j’ai perdu depuis quelque temps l’imagination et la mémoire. Hélas ! où est le temps où j’amusais les filles ! Voyons cependant si je pourrai me souvenir de quelque conte moral pour vous plaire.

« Il y a vingt-cinq mille ans que le roi Gnaof et la reine Patra étaient sur le trône de Thèbes aux cent portes. Le roi Gnaof était fort beau, et la reine Patra encore plus belle ; mais ils ne pouvaient avoir d’enfants. Le roi Gnaof proposa un prix pour celui qui enseignerait la meilleure méthode de perpétuer la race royale.

« La faculté de médecine et l’académie de chirurgie firent d’excellents traités sur cette question importante : pas un ne réussit. On envoya la reine aux eaux ; elle fit des neuvaines ; elle donna beaucoup d’argent au temple de Jupiter Ammon, dont vient le sel ammoniaque : tout fut inutile. Enfin un jeune prêtre de vingt-cinq ans se présenta au roi, et lui dit : « Sire, je crois savoir faire la conjuration qui opère ce que Votre Majesté désire avec tant d’ardeur. Il faut que je parle en secret à l’oreille de madame votre femme ; et, si elle ne devient féconde, je consens d’être pendu. — J’accepte votre proposition », dit le roi Gnaof. On ne laissa la reine et le prêtre qu’un quart d’heure ensemble. La reine devint grosse, et le roi voulut faire pendre le prêtre.

— Mon Dieu ! dit la princesse, je vois où cela mène : ce conte est trop commun ; je vous dirai même qu’il alarme ma pudeur. Contez-moi quelque fable bien vraie, bien avérée, et bien morale, dont je n’aie jamais entendu parler, pour achever de me former l’esprit et le cœur, comme dit le professeur égyptien Linro[2].

— En voici une, madame, dit le beau serpent, qui est des plus authentiques.

« Il y avait trois prophètes, tous trois également ambitieux et dégoûtés de leur état. Leur folie était de vouloir être rois : car il n’y a qu’un pas du rang de prophète à celui de monarque, et l’homme aspire toujours à monter tous les degrés de l’échelle de la fortune. D’ailleurs leurs goûts, leurs plaisirs, étaient absolument différents. Le premier prêchait admirablement ses frères assemblés, qui lui battaient des mains ; le second était fou de la musique, et le troisième aimait passionnément les filles. L’ange Ithuriel vint se présenter à eux, un jour qu’ils étaient à table, et qu’ils s’entretenaient des douceurs de la royauté.

Le Maître des choses, leur dit l’ange, m’envoie vers vous pour récompenser votre vertu. Non-seulement vous serez rois, mais vous satisferez continuellement vos passions dominantes. Vous, premier prophète, je vous fais roi d’Égypte, et vous tiendrez toujours votre conseil, qui applaudira à votre éloquence et à votre sagesse. Vous, second prophète, vous régnerez sur la Perse, et vous entendrez continuellement une musique divine ; et vous, troisième prophète, je vous fais roi de l’Inde, et je vous donne une maîtresse charmante, qui ne vous quittera jamais. »

« Celui qui eut l’Égypte en partage commença par assembler son conseil privé, qui n’était composé que de deux cents sages. Il leur fit, selon l’étiquette, un long discours, qui fut très-applaudi, et le monarque goûta la douce satisfaction de s’enivrer de louanges qui n’étaient corrompues par aucune flatterie.

« Le conseil des affaires étrangères succéda au conseil privé. Il fut beaucoup plus nombreux ; et un nouveau discours reçut encore plus d’éloges. Il en fut de même des autres conseils. Il n’y eut pas un moment de relâche aux plaisirs et à la gloire du prophète roi d’Égypte. Le bruit de son éloquence remplit toute la terre.

« Le prophète roi de Perse commença par se faire donner un opéra italien dont les chœurs étaient chantés par quinze cents châtrés. Leurs voix lui remuaient l’âme jusqu’à la moelle des os, où elle réside. À cet opéra en succédait un autre, et à ce second un troisième, sans interruption.

« Le roi de l’Inde s’enferma avec sa maîtresse, et goûta une volupté parfaite avec elle. Il regardait comme le souverain bonheur la nécessité de la caresser toujours, et il plaignait le triste sort de ses deux confrères, dont l’un était réduit à tenir toujours son conseil, et l’autre à être toujours à l’opéra.

« Chacun d’eux, au bout de quelques jours, entendit par la fenêtre des bûcherons qui sortaient d’un cabaret pour aller couper du bois dans la forêt voisine, et qui tenaient sous le bras leurs douces amies dont ils pouvaient changer à volonté. Nos rois prièrent Ithuriel de vouloir bien intercéder pour eux auprès du Maître des choses, et de les faire bûcherons.

— Je ne sais pas, interrompit la tendre Amaside, si le Maître des choses leur accorda leur requête, et je ne m’en soucie guère ; mais je sais bien que je ne demanderais rien à personne si j’étais enfermée tête à tête avec mon amant, avec mon cher Nabuchodonosor. »

Les voûtes du palais retentirent de ce grand nom. D’abord Amaside n’avait prononcé que Na, ensuite Nabu, puis Nabucho ; mais, à la fin, la passion l’emporta ; elle prononça le nom fatal tout entier, malgré le serment qu’elle avait fait au roi son père. Toutes les dames du palais répétèrent Nabuchodonosor, et le malin corbeau ne manqua pas d’en aller avertir le roi. Le visage d’Amasis, roi de Tanis, fut troublé, parce que son cœur était plein de trouble. Et voilà comment le serpent, qui était le plus prudent et le plus subtil des animaux, faisait toujours du mal aux femmes en croyant bien faire.

Or Amasis en courroux envoya sur-le-champ chercher sa fille Amaside par douze de ses alguazils, qui sont toujours prêts à exécuter toutes les barbaries que le roi commande, et qui disent pour raison : « Nous sommes payés pour cela. »

  1. On a de l’abbé Houteville un ouvrage intitulé la Vérité de la religion chrétienne prouvée par les faits, 1722, in-4o, réimprimé en 1740, trois volumes. (B.) — Voyez sur Houteville, tome XX, pages 416 et 437.
  2. Anagramme de Rolin (Rollin) ; voyez la note 2 de la page 69.