Le Taureau blanc/Chapitre XI

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Le Taureau blancGarniertome 21 (p. 510-512).
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CHAPITRE XI.

COMMENT LA PRINCESSE ÉPOUSA SON BŒUF.


Amasis, roi de Tanis, surpris de ce spectacle, ne coupa point le cou à sa fille : il remit son cimeterre dans son fourreau. Mambrès lui dit : « Grand roi ! l’ordre des choses est changé ; il faut que Votre Majesté donne l’exemple. Ô roi ! déliez vous-même promptement le taureau blanc, et soyez le premier à l’adorer. » Amasis obéit, et se prosterna avec tout son peuple. Le grand prêtre de Memphis présenta au nouveau bœuf Apis la première poignée de foin. La princesse Amaside attachait à ses belles cornes des festons de roses, d’anémones, de renoncules, de tulipes, d’œillets et d’hyacinthes. Elle prenait la liberté de le baiser, mais avec un profond respect. Les prêtres jonchaient de palmes et de fleurs le chemin par lequel on le conduisait à Memphis ; et le sage Mambrès, faisant toujours ses réflexions, disait tout bas à son ami le serpent : « Daniel a changé cet homme en bœuf, et j’ai changé ce bœuf en dieu. »

On s’en retournait à Memphis dans le même ordre. Le roi de Tanis, tout confus, suivait la marche. Mambrès, l’air serein et recueilli, était à son côté. La vieille suivait tout émerveillée ; elle était accompagnée du serpent, du chien, de l’ânesse, du corbeau, de la colombe, et du bouc émissaire. Le grand poisson remontait le Nil. Daniel, Ézéchiel, et Jérémie, transformés en pies, fermaient la marche.

Quand on fut arrivé aux frontières du royaume, qui n’étaient pas fort loin, le roi Amasis prit congé du bœuf Apis, et dit à sa fille : « Ma fille, retournons dans nos États, afin que je vous y coupe le cou, ainsi qu’il a été résolu dans mon cœur royal, parce que vous avez prononcé le nom de Nabuchodonosor, mon ennemi, qui m’avait détrôné il y a sept ans. Lorsqu’un père a juré de couper le cou à sa fille, il faut qu’il accomplisse son serment, sans quoi il est précipité pour jamais dans les enfers, et je ne veux pas me damner pour l’amour de vous. »

La belle princesse répondit en ces mots au roi Amasis : « Mon cher père, allez couper le cou à qui vous voudrez ; mais ce ne sera pas à moi. Je suis sur les terres d’Isis, d’Osiris, d’Horus, et d’Apis ; je ne quitterai point mon beau taureau blanc ; je le baiserai tout le long du chemin, jusqu’à ce que j’aie vu son apothéose dans la grande écurie de la sainte ville de Memphis : c’est une faiblesse pardonnable à une fille bien née. »

À peine eut-elle prononcé ces paroles que le bœuf Apis s’écria : « Ma chère Amaside, je t’aimerai toute ma vie ! » C’était pour la première fois qu’on avait entendu parler Apis en Égypte depuis quarante mille ans qu’on l’adorait. Le serpent et l’ânesse s’écrièrent : « Les sept années sont accomplies ! » et les trois pies répétèrent : « Les sept années sont accomplies ! » Tous les prêtres d’Égypte levèrent les mains au ciel. On vit tout d’un coup le dieu perdre ses deux jambes de derrière ; ses deux jambes de devant se changèrent en deux jambes humaines ; deux beaux bras charnus, musculeux et blancs sortirent de ses épaules ; son mufle de taureau fit place au visage d’un héros charmant ; il redevint le plus bel homme de la terre, et dit : « J’aime mieux être l’amant d’Amaside que dieu. Je suis Nabuchodonosor, roi des rois. »

Cette nouvelle métamorphose étonna tout le monde, hors le réfléchissant Mambrès ; mais, ce qui ne surprit personne, c’est que Nabuchodonosor épousa sur-le-champ la belle Amaside en présence de cette grande assemblée.

Il conserva le royaume de Tanis à son beau-père, et fit de belles fondations pour l’ânesse, le serpent, le chien, la colombe, et même pour le corbeau, les trois pies et le gros poisson : montrant à tout l’univers qu’il savait pardonner comme triompher. La vieille eut une grosse pension. Le bouc émissaire fut envoyé pour un jour dans le désert, afin que tous les péchés passés fussent expiés ; après quoi, on lui donna douze chèvres pour sa récompense. Le sage Mambrès retourna dans son palais faire des réflexions. Nabuchodonosor, après l’avoir embrassé, gouverna tranquillement le royaume de Memphis, celui de Babylone, de Damas, de Balbec, de Tyr, la Syrie, l’Asie Mineure, la Scythie, les contrées de Chiras, de Mosok, du Tubal, de Madaï, de Gog, de Magog, de Javan, la Sogdiane, la Bactriane, les Indes, et les Îles.

Les peuples de cette vaste monarchie criaient tous les matins : « Vive le grand Nabuchodonosor, roi des rois, qui n’est plus bœuf ! » Et depuis ce fut une coutume dans Babylone que toutes les fois que le souverain, ayant été grossièrement trompé par ses satrapes, ou par ses mages, ou par ses trésoriers, ou par ses femmes, reconnaissait enfin ses erreurs, et corrigeait sa mauvaise conduite, tout le peuple criait à sa porte : « Vive notre grand roi, qui n’est plus bœuf ! »