Le Testament d’un excentrique/I/13

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Hetzel (p. 195-210).
Les cargaisons restaient sur les quais. (Page 205.)

XIII

aventures du commodore urrican.

C’était à huit heures du matin, le 11 mai, que le commodore Urrican avait eu communication du nombre de points de ce sixième tirage qui le concernait, et, à neuf heures vingt-cinq minutes, il avait quitté Chicago.

Pas de temps perdu, on le voit, et il n’en fallait point perdre, étant donnée cette obligation de se trouver avant l’expiration des quinze jours à l’extrémité même de la presqu’île floridienne.

Neuf par quatre et cinq l’un des meilleurs coups de la partie ! Du premier bond, l’heureux joueur était envoyé à la cinquante-troisième case. Il est vrai, sur la carte dressée par William J. Hypperbone, c’était l’État de la Floride qui occupait cette case, le plus éloigné dans le sud-est de la République Nord-Américaine.

Les amis de Hodge Urrican, – mieux vaut dire ses partisans, car il n’avait pas d’amis, tandis que certaines gens croyaient à la chance d’un homme si mal embouché, – voulurent le féliciter à sa sortie de l’Auditorium.

« Et pourquoi, s’il vous plait ?… répondit-il de ce ton acariâtre qui donnait tant de charme à sa conversation. Pourquoi me charger de vos compliments au moment de me mettre en route ?… Ça m’occasionnerait de l’excédent de bagages !

— Commodore, lui répétait-on, cinq et quatre, c’est un superbe début…

— Superbe… j’imagine… surtout pour ceux qui ont affaire en Floride !

— Remarquez, commodore, que vous devancez de beaucoup vos concurrents…

— Et ce n’est que juste, je pense, puisque le sort me fait partir le dernier !

— Évidemment, monsieur Urrican, et il suffirait, maintenant, d’amener le nombre dix pour arriver au but, et vous auriez enlevé la partie en deux coups…

— En vérité, messieurs !… Et si j’amène neuf, je ne pourrai pas même gagner le coup suivant… et si j’amène plus de dix, il me faudra rétrograder, sait-on jusqu’où ?…

— N’importe, commodore, tout autre à votre place serait satisfait…

— Soit… mais je ne le suis pas !

— Songez donc… soixante millions de dollars… peut-être… à votre retour…

— Que j’aurais tout aussi bien empochés, si la cinquante-troisième case avait été celle d’un État voisin du nôtre ! »

Rien de plus exact, et, cependant, quoiqu’il refusât d’en convenir, son avantage sur les cinq autres partenaires était réel. Impossible à ceux-ci d’atteindre la dernière case au coup suivant, tandis que dix points pouvaient l’y conduire.

Enfin, puisque Hodge Urrican fermait son oreille au langage de la raison, il est probable que, même en cas qu’il eût été expédié en quelque État limitrophe de l’Illinois, Indiana ou Missouri, il se serait refusé à l’entendre.

Grognant et maugréant, le commodore Urrican était donc rentré à sa maison de Randolph Street, avec Turk, dont les récriminations devenaient si violentes que son maître dut lui ordonner formellement de se taire.

Son maître ?… Hodge Urrican était-il donc le maître de Turk, alors que, d’une part, l’Amérique avait proclamé l’abolition de l’esclavage, et que, de l’autre, ledit Turk, quoique hâlé de teint, n’aurait pu passer pour un nègre ?…

Enfin, était-ce donc son domestique ?… Oui et non.

D’abord Turk, bien qu’il fût au service du commodore, ne recevait aucun gage, et, lorsqu’il avait besoin d’argent, – oh ! bien peu ! – il en demandait et on lui en donnait. C’était plutôt ce qu’on pourrait appeler un homme « pour accompagner », ainsi que l’on dit des dames à la suite des princesses. D’ailleurs, la distance sociale qui séparait Hodge Urrican de Turk ne permettait pas de le considérer comme son compagnon.

Turk se nommait réellement Turk, un ancien marin de la marine fédérale, n’ayant jamais navigué qu’à l’État, mousse, novice, matelot, quartier-maître, toute la filière. Circonstance à noter, il avait fait son service à bord des mêmes bâtiments que Hodge Urrican, lequel devint successivement élève, midshipman, lieutenant, capitaine et commodore. Aussi tous deux se connaissaient-ils bien, et Turk était-il le seul de ses semblables avec qui le bouillant officier eût jamais pu s’entendre. Et peut-être était-ce parce que celui-là se montrait encore plus violent que celui-ci, épousant ses querelles et toujours prêt à faire un mauvais parti à ceux qui n’avaient pas l’heur de lui plaire.

Au cours de ses navigations, Turk fut souvent au service particulier de Hodge Urrican qui appréciait ses qualités et finit par ne plus pouvoir se passer de lui. Lorsque l’âge de la retraite eut sonné, Turk, dont le temps réglementaire était achevé, quitta la marine, rejoignit le commodore, et s’attacha à sa personne aux conditions qui ont été indiquées ci-dessus. C’est ainsi que, depuis trois ans déjà, dans la maison de Randolph Street, il occupait la situation d’un gérant qui ne gérait rien, ou, si l’on veut, celle d’intendant honoraire.

Mais, ce qui n’a pas été dit, – ce que personne ne soupçonnait, – c’est que Turk était tout simplement le plus doux, le plus inoffensif, le moins querelleur, le plus facile à vivre des hommes. À bord, jamais il ne se disputait, jamais il ne prenait part aux batailles de matelots, jamais il ne levait la main sur qui que ce fût, même lorsqu’il avait bu ses petits verres de wisky ou de gin sans trop les compter, et, d’ailleurs, il « portait la toile » comme une frégate de soixante.

D’où lui était donc venue cette idée, à lui homme placide et tranquille, de dépasser ou de paraître dépasser en violence l’homme le plus violent du monde ?…

Turk s’était pris d’une réelle affection pour le commodore en dépit de son insociabilité. C’était un de ces fidèles chiens qui, lorsque leur maître se met en colère contre quelqu’un, aboient avec plus de fureur encore. Seulement si le chien obéit à sa nature, Turk désobéissait à la sienne. L’habitude d’éclater à tout propos et plus haut que Hodge Urrican n’avait pas même altéré la douceur de son caractère. Ses colères étaient feintes, il jouait un rôle, mais merveilleusement, et, suivant l’expression populaire, il était entré dans la peau du bonhomme.

C’était donc par pure affection pour son maître et dans le but de le contenir, en le dépassant, en l’effrayant par les suites que ses emportements pouvaient avoir. Et, en effet, lorsqu’il intervenait pour calmer Turk, Hodge Urrican finissait par se calmer. Quand l’un parlait d’aller dire son fait à quelque malappris, l’autre parlait de le gifler, et il parlait de le laisser mort sur place, quand le commodore le menaçait seulement d’une gifle. Alors ce dernier essayait de faire entendre raison à Turk, et c’est ainsi que ce brave garçon avait souvent arrêté des affaires dont le commodore ne fût peut-être pas sorti sans dommage.

Et, en dernier lieu, à propos de son envoi en Floride, lorsque Hodge Urrican avait voulu prendre le notaire à partie, comme si maître Tornbrock y était pour quelque chose, Turk, soutenant à grands cris que cet odieux tabellion devait avoir triché, avait juré de lui cueillir les deux oreilles pour en faire un bouquet en l’honneur de son maître.

Tel était l’original, assez adroit pour n’avoir jamais laissé deviner son jeu, qui, ce matin-là, accompagnait à la gare centrale de Chicago le commodore Urrican.

Au départ de ce sixième partenaire, il y eut foule, et dans cette foule, on le répète, il comptait sinon des amis, du moins des gens décidés à risquer leur argent sur sa tête. Ne paraissait-il pas indiqué qu’un homme d’un caractère si violent devait être capable de violenter la fortune ?…

Et maintenant quel était l’itinéraire adopté par le commodore ?… Assurément, celui qui offrait le moins de risque de retards, tout en étant le plus court.

« Écoute, Turk, avait-il dit dès sa rentrée à sa maison de Randolph Street, écoute et regarde.

— J’écoute et je regarde, mon maître.

— C’est la carte des États-Unis que je mets sous tes yeux…

— Très bien… la carte des États-Unis…

— Oui… ici est l’Illinois avec Chicago… là est la Floride…

— Oh ! je sais, répondit Turk, qui continuait à gronder sourdement. Dans le temps, nous avons navigué et guerroyé par là, mon commodore !

— Tu comprends, Turk, que, s’il ne s’était agi que d’aller à Thallahassee, la capitale de la Floride, ou à Pensacola, ou même à Jacksonville, c’eût été facile et rapide en combinant les divers trains qui y mènent.

— Facile et rapide, répéta Turk.

— Et, reprit le commodore, quand je pense que cette Lissy Wag cette péronnelle, en sera quitte pour se transporter de Chicago à Milwaukee…

— La misérable ! grogna Turk.

— Et que cet Hypperbone…

— Oh ! s’il n’était pas mort, celui-là, mon commodore !… s’écria Turk en levant son poing comme s’il eût voulu assommer le malencontreux défunt.

— Calme-toi… Turk, il est mort… Mais pourquoi faut-il qu’il ait eu cette absurde idée de choisir dans toute la Floride le point le plus éloigné de l’État… le bout de la queue de cette presqu’île qui trempe dans le golfe du Mexique…

— Une queue avec laquelle il mériterait d’être fouaillé jusqu’au sang ! déclara Turk.

— Car, enfin, c’est à Key West, c’est à cet îlot des Pine Islands qu’il va falloir traîner notre sac !… Un îlot, et même un méchant « os », comme disent les Espagnols, bon tout au plus à supporter un phare, et sur lequel il a poussé une ville…

— Mauvais parages, mon commodore, répondit Turk, et quant au phare, nous l’avons plus d’une fois relevé, avant d’embouquer le détroit de la Floride…

— Eh bien, je pense, reprit Hodge Urrican, que le mieux, le plus court, le plus prompt aussi, sera d’effectuer la première moitié du voyage par terre et la seconde par mer… soit neuf cents milles pour atteindre Mobile, et cinq à six cents pour atteindre Key West. »

Turk ne fit aucune objection, et, au vrai, ce projet, très raisonnable n’en méritait pas. En trente-six heures, par chemin de fer, Hodge Urrican serait à Mobile dans l’Alabama, et il lui resterait douze jours pour la traversée de Mobile à Key West.

Mobile. — Les quais.

« Et si nous n’arrivions pas, déclara le commodore, c’est que les bateaux n’iraient plus sur l’eau…

— Ou qu’il n’y aurait plus d’eau dans la mer ! » répondit Turk d’un ton menaçant pour le golfe du Mexique.

Ces deux éventualités étaient d’ailleurs peu à craindre, on en conviendra.

Quant à la question de trouver à Mobile un bâtiment en partance pour la Floride, elle ne se posait même pas. Ce port est très fréquenté, son mouvement de navigation est considérable, et, d’autre part, grâce à sa position entre le golfe du Mexique et l’Atlantique, Key West est devenue l’escale de tous les navires.

En somme, cet itinéraire s’identifiait en partie avec celui de Tom Crabbe. Si le Champion du Nouveau-Monde avait descendu le bassin du Mississippi jusqu’à la Nouvelle-Orléans de l’État de Louisiane, le commodore Urrican allait le descendre jusqu’à Mobile de l’État d’Alabama. Une fois arrivés au port, le premier avait mis cap à l’ouest sur la côte du Texas, et le second mettrait cap à l’est sur la côte floridienne.

Donc, précédés d’une forte valise, Hodge Urrican et Turk s’étaient rendus à la gare dès neuf heures du matin. Leur costume de voyage, vareuse, ceinture, bottes, casquette, indiquait bien des hommes de mer. En outre, ils étaient armés de ce Derringer à six coups, qui figure toujours au gousset de pantalon du véritable Américain.

Du reste, aucun incident ne marqua leur départ, qui fut accueilli par les hurrahs habituels, si ce n’est que le commodore eut une explication très vive avec le chef de gare à propos d’un retard de trois minutes et demie.

Le train partit à grande vitesse, et c’est ainsi que les voyageurs traversèrent l’Illinois. À Cairo, presque à la frontière du Tennessee, où Tom Crabbe avait suivi la ligne qui finit à la Nouvelle-Orléans, ils prirent celle qui suit la frontière du Mississippi et de l’Alabama, et finit à Mobile. La principale ville qu’ils rencontrèrent fut Jackson du Tennessee, qu’il ne faut pas confondre avec ses homonymes du Mississippi, de l’Ohio, de la Californie et du Michigan. Puis, après la station de State Line, leur train franchit la limite de l’Alabama dans l’après-midi du 12, à une centaine de milles environ de son terminus.

On le pense bien, le commodore Urrican ne voyageait pas pour voyager, mais pour arriver dans le plus court délai à son poste et à date fixe. Donc, chez lui, aucune préoccupation de touriste. D’ailleurs, les curiosités terriennes, sites, paysages, villes et autres, n’étaient pas pour intéresser un vieil homme de mer, – Turk pas davantage.

À dix heures du soir, le train s’arrêta en gare de Mobile, ayant effectué son long parcours sans accidents ni incidents. Il convient même de remarquer que Hodge Urrican n’eut pas une seule fois l’occasion de se quereller avec les mécaniciens, les chauffeurs, les conducteurs, les employés du railroad, ni même avec ses compagnons de voyage.

Du reste, il ne cachait point qui il était, et tout le train savait qu’on transportait en sa bruyante personne le sixième partant du match Hypperbone.

Le commodore se fit conduire à un hôtel voisin du port. Il était trop tard pour s’enquérir d’un navire en partance. Demain, dès l’aube, Hodge Urrican quitterait sa chambre, Turk quitterait la sienne, et, s’il se trouvait un bâtiment prêt à prendre la mer en direction du détroit de la Floride, ils embarqueraient le jour même.

Le lendemain, au soleil levant, tous deux déambulaient de conserve sur les quais de Mobile.

Montgomery est la capitale officielle de l’Alabama, État qui a tiré son nom du bassin de ce fleuve. Il comprend deux régions, l’une montagneuse, où s’abaissent vers le sud-ouest les dernières ramifications appalachiennes, l’autre formée de vastes plaines, à demi marécageuses dans sa partie méridionale. Jadis il ne se livrait qu’à la culture du coton. Actuellement, grâce à ses communications par voies ferrées, il exploite avantageusement ses mines de houille et de fer.

Mais ni Montgomery, ni même Birmingham, une industrieuse ville de l’intérieur, ne peuvent rivaliser avec Mobile, riche de trente-deux mille habitants. Elle est bâtie sur une terrasse, au fond de la baie dont elle a pris le nom et d’un accès facile en toute saison aux navires qui viennent du large. Cette ville, aux maisons basses, très serrées dans le quartier commerçant, est à l’étroit, même pour ses besoins maritimes, ses exportations de cigares, de colons, de légumes. Mais elle possède des faubourgs qui s’étalent largement au milieu des bosquets de verdure.

Ce n’était point sans raison que le commodore Urrican avait pensé que les moyens de se rendre par mer à Key West ne lui feraient pas défaut. Telle est l’importance du port de Mobile, qu’il reçoit annuellement au moins cinq cents navires.

Mais il est des gens que la fatalité n’épargne guère, qui ne peuvent échapper au mauvais sort, et, cette fois, Hodge Urrican eut l’occasion de se mettre très justement en colère.

Ne voilà-t-il pas qu’il est arrivé à Mobile en pleine grève, – une grève générale des chargeurs et des déchargeurs, déclarée de la veille !… Et elle menace de durer plusieurs jours !… Et, des bâtiments en partance, pas un seul ne pourra prendre le large avant que l’accord soit fait avec les armateurs, très résolus à résister aux prétentions des grévistes !…

Aussi est-ce vainement que les 13, 14 et 15, le commodore attendit qu’un navire eût achevé son chargement pour partir. Les cargaisons restaient sur les quais, les feux des chaudières n’étaient plus allumés, les balles de coton encombraient les docks, et la navigation n’eût pas été plus immobilisée si la baie de Mobile avait été prise par les glaces. Cet état anormal pouvait se prolonger toute la semaine et au delà… Que faire ?…

Des partisans du commodore Urrican lui suggérèrent alors l’idée très raisonnable de se rendre à Pensacola, une des importantes villes de l’État de Floride qui confine à celui de l’Alabama. En remontant par le railroad jusqu’à sa limite septentrionale, et en redescendant jusqu’au littoral, il était aisé d’atteindre Pensacola en une douzaine d’heures.

Hodge Urrican, – il faut lui reconnaître cette qualité, – était un homme de décision et savait prendre un parti sans tergiverser. Aussi, le 16, dès le matin, monté dans le train avec Turk, arriva-t-il le soir même à Pensacola.

Il lui restait encore neuf jours, et, en réalité, c’était plus que n’exige la traversée de Pensacola à Key West, même à bord d’un voilier.

La Floride, presqu’île projetée sur le golfe du Mexique, mesure environ quatre cent cinquante milles de largeur sur environ trois cent cinquante de longueur. Cette largeur, c’est à la partie nord, à la base de la péninsule, qu’elle se développe sous l’Alabama et la Géorgie jusqu’au littoral de l’Atlantique. Si Thallahassee est la capitale, le siège de la législature, Pensacola vaut Jacksonville, la métropole de l’État. Reliée par un réseau de voies ferrées au centre de l’Union, Pensacola, avec ses douze mille habitants, est en pleine prospérité, et, ce qui importait au commodore Urrican en quête d’un bâtiment, c’est que le mouvement maritime y occupe près de douze cents navires.

Eh bien, continuation de la fâcheuse malchance ! Pas de grève à Pensacola, sans doute, mais pas un seul bâtiment qui se disposât à quitter le port, – du moins en direction du sud-est, – ni pour les Antilles, ni pour l’Atlantique, et, par conséquent, pas d’escale possible à Key West !

« Décidément, fit observer Hodge Urrican, en se rongeant les lèvres, ça ne va pas !

— Et personne à qui s’en prendre… répondit son compagnon, en jetant un regard farouche autour de lui.

— Nous ne pouvons cependant pas étaler ici sur notre ancre pendant une semaine…

— Non… il faut appareiller coûte que coûte, mon commodore ! » déclara Turk.

D’accord, mais par quel moyen se transporter de Pensacola à Key West ?…

Hodge Urrican ne perdit pas une heure, allant de navire en navire, steamer ou voilier, n’obtenant que de vagues promesses… On partirait… le temps d’embarquer les marchandises ou de compléter les cargaisons… Rien de formel, malgré le haut prix que le commodore offrait pour son passage. Alors il chercha des raisons, comme on dit, à ces damnés capitaines, et même au directeur du port, au risque de se faire coffrer.

Bref, deux jours s’écoulèrent jusqu’au soir du 18, et alors il n’y avait plus qu’à tenter par terre ce qu’on ne pouvait tenter par mer. Et que de fatigues, – passe encore – et que de retards à craindre !

Qu’on en juge ! Il faut, en railroad s’entend, traverser la Floride dans sa largeur presque entière de l’ouest à l’est par Thallahassee, jusqu’à Live Oak, puis redescendre au sud pour gagner Tampa ou Punta Gorda sur le golfe du Mexique, soit environ six cents milles avec des trains dont les horaires ne correspondent point. Et c’eût été acceptable, si à partir de là le réseau des voies ferrées avait entièrement desservi la partie méridionale de la presqu’île… Eh bien, non !… Si on ne trouvait pas un navire en partance, il resterait une longue route à parcourir, et dans quelles déplorables conditions !

C’est une triste région, peu habitable, peu habitée, cette portion de la Floride que baignent les eaux du golfe, depuis Cedar Key. Y trouverait-on des moyens de transport, stages, charrettes, chevaux, qui permettraient d’atteindre en quelques jours jusqu’à son extrême pointe ? Et, en admettant que l’on pût se les procurer à prix d’or, quel cheminement lent, pénible, dangereux même, au milieu de ces interminables forêts, sous l’épais plafond des sombres cyprières, parfois impénétrables, à demi noyées entre les eaux stagnantes des bayous, à la merci de ces prairies flottantes de l’herbeuse pistia, dont le sol se dérobe sous le pied, à travers les profondeurs de ces taillis de champignons gigantesques qui éclatent au choc comme des pièces d’artifices, le dédale des plaines marécageuses et des nappes lacustres, où pullulent les alligators et les lamantins, où fourmillent les plus redoutables serpents de la race ophidienne, ces trigonocéphales dont la morsure est mortelle. Tel est cet abominable pays des Everglades, où se sont réfugiées les dernières tribus des Séminoles, beaux et farouches, qui, sous leur chef Oiséola, ont si intrépidement lutté contre l’envahissement fédéral. Seuls, ces indigènes peuvent trouver à vivre ou du moins à végéter sous ce climat humide et chaud, si propice au développement des fièvres paludéennes qui, en quelques heures, terrassent les hommes les plus vigoureusement constitués, – même des commodores de la trempe de Hodge Urrican !

Ah ! si cette partie de la Floride eût été comparable à celle qui s’étend à l’est jusqu’au vingt-neuvième parallèle, s’il ne s’était agi que d’aller de Fernandina à Jacksonville et à Saint-Augustine, dans cette contrée où ne manquent ni les bourgades, ni les villages, ni les voies de communication !… Mais, à partir de Punta Gorda, vouloir s’enfoncer jusqu’au cap Sable…

Or, on était au 19 mai. Il n’y avait plus que six jours pleins. Et, cette voie de terre, il était décidément impossible de songer à la prendre !

Ce matin-là, le commodore Urrican fut accosté sur le quai par un de ces patrons, moitié américains, moitié espagnols, qui font le petit cabotage le long des côtes floridiennes.

Le dit patron, nommé Huelcar, lui adressa la parole en portant la main à son bonnet :

« Toujours pas de bâtiment pour la Floride, mon commodore ?…

— Non, répondit Hodge Urrican, et si vous en connaissez un, il y a dix piastres pour vous !

— J’en connais un.

— Lequel ?…

— Le mien…

— Le vôtre ?…

— Oui… la Chicola, une jolie goélette de quarante-cinq tonneaux, trois hommes d’équipage, qui file d’habitude ses huit nœuds par belle brise, et…

— De nationalité américaine ?…

— Américaine.

— Prête à partir ?…

— Prête à partir… et à vos ordres », répondit Huelcar.

Cinq cents milles environ de Pensacola à Key West, – en droite ligne, il est vrai, – avec une moyenne de cinq nœuds seulement, et en tenant compte des déviations de route ou des vents défavorables, cela pouvait s’enlever en six jours.

Dix minutes après, Hodge Urrican et Turk étaient à bord de la Chicola qu’ils examinaient en connaisseurs. C’était un petit bâtiment de cabotage, tirant peu d’eau, destiné à naviguer le long de la côte entre les bas-fonds, assez large de coque pour porter une forte voilure.

Deux marins, tels que le commodore et l’ancien quartier-maître n’étaient pas hommes à s’inquiéter des dangers de la mer. En somme, depuis vingt ans, le patron Huelcar courait ces parages sur sa goélette, de Mobile aux îles de Bahama à travers le détroit de la Floride, et il avait maintes fois relâché à Key West.

« Combien pour la traversée ?… demanda le commodore.

— Cent piastres par jour.

— Nourris ?…

— Nourris. »

C’était cher, et Huelcar abusait de la situation.

« Nous partirons à l’instant… commanda Hodge Urrican.

— Dès que votre malle sera à bord.

— À quelle heure le jusant ?…

— Il commence, et, avant une heure, nous serons en pleine mer. »

Prendre passage sur la Chicola, c’était l’unique moyen d’arriver à Key West où le sixième partenaire devait être rendu le 25 au plus tard, avant midi.

À huit heures, l’hôtel réglé, Hodge Urrican et Turk embarquèrent. Cinquante minutes plus tard, la goélette sortait de la baie entre les forts Mac Rae et Pickens, jadis construits par les Français et les Espagnols, et elle mettait le cap au large.

Le temps était incertain. La brise soufflait assez fraîchement de l’est. La mer, défendue par le barrage de la péninsule floridienne, ne ressentait pas encore les longues houles de l’Atlantique, et la Chicola se comportait bien.
« Avant une heure, nous serons en pleine mer. » (Page 208.)

Du reste, rien à craindre, ni pour le commodore, ni pour Turk, de ce mal de mer dont Tom Crabbe avait été si abominablement victime. Quant à la manœuvre de la goélette, ils seraient prêts à venir en aide au patron Huelcar et à ses trois hommes, s’il fallait se déhaler d’un coup de vent.

La Chicola, vent debout, louvoyait de manière à conserver l’abri de la terre. La traversée en serait allongée sans doute ; mais les tempêtes du golfe sont redoutables, et un léger bâtiment ne peut s’aventurer loin des ports, des baies, des criques, des embouchures de rivières ou de creeks si multipliés sur le littoral floridien, accessibles aux navires de petit tonnage. Au surplus, la Chicola aurait toujours une anse, un trou, où se réfugier pendant quelques heures. Il est vrai, ce serait du temps perdu, et Hodge Urrican n’en avait que bien peu à perdre.