Le Testament d’un excentrique/II/14

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Hetzel (p. 457-468).
On constata que l'inconnu n'était pas mortellement blessé. (Page 461.)

XIV

la cloche d'oakswoods.

Un coup de tonnerre, qui serait entendu de toutes les parties du globe terrestre, n’eût pas produit plus d’effet que ce coup de dés, sorti du cornet de maître Tornbrock, à huit heures sonnant, le 24 juin, dans la salle de l’Auditorium. Les milliers de spectateurs, qui assistaient à ce tirage, – avec la pensée qu’il pourrait être le dernier du match Hypperbone, – le proclamèrent dans tous les quartiers de la cité chicagoise, et des milliers de télégrammes le répandirent aux quatre coins de l’Ancien et du Nouveau-Monde.

C’était donc l’homme masqué, le partenaire de la dernière heure, l’intrus du codicille, en un mot ou plutôt en trois lettres, cet X K Z, qui gagnait la partie, et, avec la partie, les soixante millions de dollars !

Et n’y avait-il pas lieu d’observer comment s’était accomplie la marche de ce favori de la fortune ?… Tandis que tant de malheurs frappaient ses six concurrents, celui-ci confiné dans l’hôtellerie, celui-là obligé d’acquitter le péage au pont du Niagara, l’un perdu dans le labyrinthe, l’autre précipité au fond du puits, trois d’entre eux condamnés à la prison, tous ayant eu des primes à payer, X K Z avait toujours marché d’un pas sûr, allant de l’Illinois au Wisconsin, du Wisconsin au District de Columbia, du District de Columbia au Minnesota, et du Minnesota au but, sans avoir eu à débourser une seule prime, et dans un rayon restreint, d’où économie de fatigues et de dépenses au cours de ses faciles voyages !

Cela ne témoignait-il pas d’une chance peu ordinaire, et même merveilleuse, pourrait-on dire, la veine de ces privilégiés à qui tout réussit dans l’existence ?…

Restait à savoir qui était cet X K Z, et il ne tarderait pas à se faire connaître, sans doute, ne fût-ce que pour entrer en possession de l’énorme héritage.

Assurément, aux époques indiquées pour ses tirages, lorsqu’il s’était présenté aux Post Offices de Milwaukee du Wisconsin, de Washington du District de Columbia, de Minneapolis du Minnesota, les curieux étaient accourus en foule ; mais ils n’avaient aperçu tantôt qu’un homme d’âge moyen, tantôt un homme ayant dépassé la soixantaine, lequel avait aussitôt disparu, sans qu’il eût été possible de retrouver ses traces.

Enfin, on saurait bientôt à quoi s’en tenir sur ses prénoms, nom et qualités, et, son identité établie, l’Union compterait un nouveau nabab en remplacement de William J. Hypperbone.

Voici maintenant quelle était la situation des six autres partenaires à la date du 3 juillet, neuf jours après le tirage final.

Et d’abord, il convient de dire que tous étaient de retour à Chicago, oui ! tous, les uns désespérés, les autres furieux, – on devine lesquels, – et deux tout à fait indifférents à cette issue du match, – et ceux-là, inutile de les nommer.

La semaine était à peine achevée que Max Réal, à peu près remis de sa blessure, était rentré dans sa ville natale en compagnie de Lissy Wag et de Jovita Foley. Il avait regagné la maison de South Halsted Street, tandis que les deux amies rentraient à la maison de Sheridan Street.

Et alors Mme Réal, déjà au courant de l’attentat contre Lissy Wag, apprit, comme tout le monde, le nom du jeune homme auquel la jeune fille devait son salut.

« Ah ! mon enfant… mon enfant… s’écria-t-elle en pressant Max dans ses bras, c’était toi… c’était toi…

— Mais puisque je suis guéri, bonne mère, ne pleure pas !… Ce que j’ai fait là, je l’ai fait pour elle… entends-tu… pour elle… que tu vas connaître… et que tu aimeras autant qu’elle t’aime déjà et que je l’aime ! »

Ce qui est certain, c’est que ce jour-là, Lissy Wag, accompagnée de Jovita Foley, vint rendre visite à Mme Réal. La jeune fille plut infiniment à l’excellente dame, comme celle-ci plut à la jeune fille. Mme Réal la combla de caresses, sans oublier Jovita Foley, si différente de son amie, et pourtant si aimable en son genre…

C’est ainsi que se fit la connaissance entre ces trois personnes, et, quant à ce qu’il en advint, il est nécessaire d’attendre quelques jours pour le savoir.

Ce fut après le départ de Max Réal que Tom Crabbe arriva à Saint-Louis. Dans quel état de fureur et de honte se trouvait John Milner, inutile d’y insister ! Tant d’argent dépensé en pure perte, – non seulement le prix des voyages, mais la triple prime qu’il dut payer dans cet État-prison du Missouri ! Puis, la réputation du Champion du Nouveau-Monde compromise en cette rencontre avec le non moins dépité Cavanaugh, et dont le véritable vainqueur avait été le révérend Hugh Hunter d’Arondale ! Quant à Tom Crabbe, il continuait à ne rien comprendre au rôle qu’il jouait, allant où le menait son entraîneur. Est-ce que l’animal qui était en lui ne se trouvait pas satisfait, du moment qu’on lui garantissait ses six repas par jour ?… Et combien de semaines John Milner serait-il enfermé dans cette métropole ?… Or, dès le lendemain, il fut fixé à cet égard, la partie ayant pris fin, et il n’eut plus qu’à réintégrer sa maison de Calumet Street à Chicago.

Et c’est ce que fit également Hermann Titbury. Depuis déjà quatorze jours, le couple occupait l’appartement réservé au partenaire du match à Excelsior Hotel de la Nouvelle-Orléans, – quatorze jours pendant lesquels il avait, somme toute, bien mangé, bien bu, ayant voiture et yacht à ses ordres, loge au théâtre à sa disposition, enfin la grande existence des gens qui jouissent de grands revenus et qui savent les dépenser. Il est vrai, ce genre de vie leur coûtait deux cents dollars quotidiens, et, lorsque la note de l’hôtel leur fut présentée, quel coup de massue ! Elle s’élevait à deux mille huit cents dollars, et en y ajoutant les primes de la Louisiane, l’amende du Maine, le vol de l’Utah, plus les frais nécessités par des déplacements aussi lointains que coûteux, les dépenses montaient à près de huit mille dollars !

Frappés au cœur, c’est-à-dire à la bourse, M. et Mrs Titbury furent dégrisés du coup, et, de retour à la maison de Robey Street, ils eurent entre eux des scènes d’une rare violence, pendant lesquelles Madame reprochant à Monsieur de s’être lancé dans cette ruineuse aventure malgré tout ce qu’elle avait pu dire, lui prouva que tous les torts étaient de son côté. Et M. Titbury finit par en être convaincu, suivant son habitude, d’autant plus que la terrible servante prit le parti de sa maîtresse, suivant son habitude aussi. Il fut d’ailleurs convenu que l’ordinaire du ménage subirait de nouvelles réductions. Mais cela n’empêcha pas les deux époux d’être hantés par le souvenir des jours passés dans les délices d’Excelsior Hotel, et quelle déception, lorsqu’ils retombaient de ces rêves dans les abîmes de la réalité !

« Un monstre, cet Hypperbone, un abominable monstre !… s’écriait parfois Mrs Titbury.

— Il fallait gagner ses millions, ou ne pas s’en mêler !… ajoutait la servante.

— Oui… ne pas s’en mêler, criait la matrone, et c’est ce que je n’ai cessé de dire à monsieur Titbury !… Mais faites donc entendre raison à un pareil… »

On ne saura jamais comment l’époux de Mrs Titbury fut qualifié ce jour-là !

Harris T. Kymbale ?… Eh bien, Harris T. Kymbale s’était tiré sain et sauf de cette collision préméditée pour l’inauguration de la section entre Medary et Sioux-Falls City. Avant le choc, il avait pu sauter sur la voie, et, non sans avoir rebondi sur lui-même comme s’il eût été en caoutchouc, il était resté évanoui au pied d’un talus, à l’abri de l’explosion des deux locomotives. Sans doute il arrive, même en Amérique, que des trains se tamponnent et se télescopent, mais il est rare que l’on soit prévenu d’avance, tandis que, cette fois, les spectateurs, placés à bonne distance de chaque côté de la voie, avaient pu s’offrir cet incomparable spectacle.

Par malheur, Harris T. Kymbale, dans les conditions où il se trouvait, n’en avait pas pu jouir.

Ce fut trois heures plus tard, lorsque les équipes vinrent déblayer la voie, qu’on trouva un homme, sans connaissance, au bas du talus. On le releva, on le transporta dans la maison la plus rapprochée, on manda un médecin, on constata que l’inconnu n’était pas mortellement blessé, on le fit revenir à lui, on l’interrogea, on apprit qu’il était le quatrième partenaire du match Hypperbone, on sut comment il avait pris place dans ce train expérimental condamné d’avance à une destruction complète, on lui adressa les reproches qu’il méritait, on ne le condamna qu’à solder le prix du voyage, parce qu’on peut payer en route ou à l’arrivée sur les chemins de fer américains, on télégraphia l’incident au directeur de la Tribune, et l’on expédia cet imprudent reporter par l’itinéraire le plus direct à Chicago, où, le 25, il retrouva sa maison de Milwaukee Avenue. Et naturellement, cet intrépide Harris T. Kymbale se déclara prêt à se remettre en voyage, à continuer le match, à courir, s’il le fallait, d’une extrémité des États-Unis à l’autre. Mais, ayant appris que la partie s’était terminée la veille au profit de X K Z, il n’eut plus qu’à se tenir tranquille, et à écrire d’intéressantes chroniques sur les derniers incidents auxquels il avait été mêlé en personne. Dans tous les cas, il n’avait perdu ni son temps ni ses peines, et quels ineffaçables souvenirs lui restaient de ses visites à travers le New Mexico, le South Carolina, le Nebraska, le Washington, le South Dakota, et de la façon originale dont il avait inauguré la section de Medary à Sioux-Falls City.

Son amour-propre de reporter bien informé se sentit cependant touché à l’endroit sensible par une révélation qui lui valut les plaisanteries et les lardons de la petite presse. Ce fut à propos de l’ours qu’il avait rencontré dans les passes de l’Idaho, ce grizzly qui faisait le signe de croix à chaque coup de tonnerre, cet Ursus Christianus pour lequel il avait trouvé cette dénomination si convenable. Il s’agissait tout simplement d’un brave homme du pays, qui rapportait de chez un fourreur la peau d’un magnifique plantigrade. Comme la pluie tombait à torrent, il s’était recouvert de cette peau, et comme il avait peur, il se signait, en bon chrétien, à chaque éclair.

En somme, Harris T. Kymbale finit par rire de l’aventure, mais son rire était de la couleur de ce pavillon que Jovita Foley n’avait pu déployer triomphalement sur la soixante-troisième case !

Quant à la cinquième partenaire, on sait dans quelles conditions elle était revenue à Chicago avec sa fidèle amie, Max Réal et Tommy, non moins désespéré de l’insuccès de son maître que Jovita Foley l’était de celui de Lissy Wag.

« Mais résigne-toi donc, ma pauvre Jovita !… lui répétait Lissy Wag. Tu sais bien que je n’ai jamais compté…

— Mais moi j’y comptais !

— Tu avais tort.

— Après tout, d’ailleurs, tu n’es pas à plaindre !

— Et je ne me plains pas… répondit en souriant Lissy Wag.

— Si l’héritage Hypperbone t’échappe, tu n’es plus du moins une pauvre fille sans fortune…

— Comment cela ?…

— Sans doute, Lissy !… Après cet X K Z qui est arrivé le premier au but, c’est toi qui en a le plus approché, et le produit des primes te revient tout entier…

— Ma foi, Jovita, je n’y pensais guère…

— Et moi j’y pense pour toi, insouciante Lissy, et il y a là une grosse petite somme dont tu es la légitime propriétaire ! »

En effet, les mille dollars au pont du Niagara, les deux mille à l’hôtellerie de la Nouvelle-Orléans, les deux mille au labyrinthe du Nebraska, les trois mille à la Vallée de la Mort de la Californie, et les neuf mille successivement versés à la prison du Missouri, cela se chiffrait par dix-sept mille dollars [1], qui appartenaient sans conteste et d’après la teneur du testament, au second arrivant, soit la cinquième partenaire. Pourtant, ainsi que venait de le dire Lissy Wag, elle n’y avait point songé et songeait à bien autre chose.

Toutefois, il était une personne dont Max Réal n’aurait pu être jaloux, mais à laquelle pensait quelquefois sa fiancée, – car il est superflu de dire que le mariage du jeune peintre et de la jeune fille avait été décidé. Cette personne, on le devine, était l’honorable Humphry Weldon, qui avait honoré de sa visite la maison de Sheridan Street pendant la maladie de Lissy Wag, et auquel était dû l’envoi des trois mille dollars pour le paiement de la triple prime à la prison du Missouri. Que ce ne fût qu’un parieur « courant après son argent », comme on dit, il n’en avait pas moins et généreusement obligé la prisonnière, qui entendait d’ailleurs le rembourser sur son gain. Aussi lui en gardait-elle une juste reconnaissance et aurait été heureuse de le rencontrer. Seulement, on ne l’avait pas encore revu.

Pour achever cet état de situation, il suffira de rappeler l’attention sur Hodge Urrican.

Le 22 juin s’était effectué le tirage le concernant, alors qu’il se trouvait au Wisconsin. On n’a pas oublié que le point de cinq par un et quatre l’expédiait à la trente et unième case, État de Nevada. Un nouveau voyage d’environ douze cents milles, mais l’Union Pacific l’y conduirait, puisque le Nevada, l’un des moins peuplés de la Confédération, quoiqu’il y tienne le sixième rang par sa superficie, est compris entre l’Oregon, l’Idaho, l’Utah, l’Arizona et la Californie. Mais, par un excès de malchance, c’est en cet État que William J. Hypperbone avait placé le puits au fond duquel l’infortuné joueur devrait piquer une tête.

La fureur du commodore fut portée au comble. Il résolut de s’en prendre à maître Tornbrock… Tout cela se réglerait, la partie achevée, et Turk déclara qu’il sauterait à la gorge du notaire, l’étranglerait à belles dents, lui ouvrirait le ventre et lui mangerait le foie…

D’ailleurs, avec la hâte qu’il mettait en toutes choses, Hodge Urrican quitta Milwaukee dès le 22, sauta dans le train avec son inséparable compagnon, après avoir adressé au notaire les trois mille dollars que lui coûtait ce dernier coup des dés, et fila à toute vapeur vers le Nevada.

C’était à Carson City, la capitale, que le Pavillon Orangé devait être rendu avant le 6 juillet.

Il convient de dire que si, suivant la volonté du défunt, le Nevada avait reçu cette destination dans la carte du match, c’est que les puits y sont nombreux, – puits de mines, s’entend, et au point de vue de la production de l’argent et de l’or, le Nevada tient la
L'agitation publique atteignit une telle intensité... (Page 468.)

quatrième place dans l’Union. Improprement désigné par ce nom, puisque la chaîne du Nevada est en dehors de son territoire, il a pour principales villes Virginia City, Gold Hill, Silver City, — dénominations qui s’expliquent. Ces villes sont pour ainsi dire construites au-dessus des filons d’argent, tel celui de Comstock Lode, et il est de ces puits qui s’enfoncent jusqu’à plus de deux mille sept cents pieds dans les entrailles de ce sol.

Puits d’argent, si l’on veut, mais puits qui justifiaient le choix du testateur, et aussi la juste colère de celui que le sort venait d’y envoyer…

Il n’y arriva pas !… À Great Salt Lake City, dans la matinée du 24, la grande nouvelle lui parvint.

La partie était terminée au profit de X K Z, le vainqueur du match Hypperbone.

Le commodore Urrican revint donc à Chicago, et dans quel état, il est plus facile de l’imaginer que de le décrire.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que, de ce côté de l’Atlantique comme de l’autre, on respirait enfin. Les agences allaient se reposer, les courtiers reprendre haleine. Les paris seraient réglés avec une régularité qui ferait honneur au monde si mêlé de la spéculation.

Cependant, pour tous ceux qui s’étaient intéressés à cette partie nationale, – même platoniquement, – il y avait encore une curiosité à satisfaire, non la moindre, on en conviendra.

Qui était X K Z et se ferait-il connaître ?… Nul doute à cet égard… Lorsqu’il s’agit d’encaisser soixante millions de dollars, on ne garde pas l’incognito… on ne se cache pas sous des initiales !… L’heureux gagnant devait se présenter en personne et il se présenterait.

Mais quand et dans quelles conditions ?… Aucun délai n’avait été fixé par le testament… Toutefois, on ne pensait pas que cela pût tarder quelques jours au plus. Ledit X K Z était au Minnesota, à Minneapolis, lorsque la dépêche du dernier tirage lui avait été expédiée, et une demi-journée suffit pour venir de Minneapolis à Chicago.

Or, une semaine, puis une autre, s’écoulèrent, et pas de nouvelles de l’inconnu.

L’une des plus impatientes, – cela va de soi, – était bien Jovita Foley. Cette nerveuse personne voulait que Max Réal allât dix fois par jour aux informations, qu’il se tint en permanence à l’Auditorium, où le plus heureux des « Sept » ferait assurément sa première apparition. Or, Max Réal avait l’esprit plein de choses d’un bien autre intérêt.

Et alors, Jovita Foley de s’écrier :

« Ah ! si je le tenais, ce gagnant !…

— Modère-toi, ma chérie, lui répétait Lissy Wag.

— Non… je ne me modérerai pas, Lissy, et si je le tenais, je lui demanderais de quel droit il s’est permis de gagner la partie… un monsieur dont on ne sait même pas le nom…

— Mais, ma chère Jovita, répondit Max Réal, si vous le lui demandiez, c’est qu’il serait là, et il n’aurait plus à se faire connaître ! »

Il n’y a pas lieu de s’étonner si les deux amies n’étaient pas encore rentrées dans les magasins de M. Marshall Field pour reprendre leurs fonctions. D’abord, Lissy Wag y devrait être remplacée, et, quant à Jovita Foley, elle entendait que toute cette affaire fût terminée, avant de revenir à son rayon comme première vendeuse, car elle n’avait plus la tête à elle.

À tout prendre, avec ses impatiences, elle traduisait fidèlement l’état de l’opinion publique aux États-Unis comme ailleurs. À mesure que le temps s’écoulait, se montaient les imaginations. La presse, – surtout la presse sportive – était affolée. Nombre de gens affluaient chez maître Tornbrock, et toujours même réponse. Le notaire affirmait ne rien savoir en ce qui concernait le porteur du pavillon rouge… il ne le connaissait pas… il ne pouvait dire où il était allé en quittant Minneapolis où la dépêche lui avait été remise en mains propres… Et lorsqu’on le pressait, lorsqu’on insistait :

« Il viendra quand cela lui fera plaisir, » se bornait à répondre maître Tornbrock.

C’est alors que les partenaires, sauf Lissy Wag et Max Réal, jugèrent bon d’intervenir, non sans quelque droit. En effet, si le gagnant ne se déclarait point, n’avaient-ils pas raison de prétendre que la partie n’était pas gagnée, qu’elle devait être reprise et continuée ?…

Le commodore Urrican, Hermann Titbury, John Milner, fondé de pouvoir de Tom Crabbe, absolument intraitables et conseillés par leurs solicitors, annoncèrent leur intention d’actionner en justice l’exécuteur testamentaire du défunt. Les journaux qui les avaient soutenus au cours du match ne les abandonnèrent pas. Dans la Tribune, Harris T. Kymbale fit paraître un article des plus vifs contre X K Z, dont on arrivait à nier l’existence, et le Chicago Herald, le Chicago Inter-Ocean, le Daily New Record, le Chicago Mail, la Freie Presse, défendirent avec une incroyable violence la cause des partenaires. Toute l’Amérique se passionna pour cette nouvelle affaire. Impossible, d’ailleurs, de régler les paris, tant que l’identité du gagnant n’aurait pas été constatée par acte authentique, tant qu’il n’y aurait pas certitude que le match était définitivement terminé. Il n’y avait qu’une opinion là-dessus, et il fut question d’une manifestation monstre dans un meeting à l’Auditorium. Si X K Z ne s’était pas fait connaître dans un délai de…, maître Tornbrock serait mis en demeure de reprendre les tirages. Tom Crabbe, Hermann Titbury, Harris T. Kymbale, le commodore Urrican, même Jovita Foley, si on voulait lui permettre de se substituer à Lissy Wag, étaient prêts à partir pour n’importe lequel des États de la Confédération où le sort voudrait les envoyer.

Enfin, l’agitation publique atteignit une telle intensité que les autorités durent s’en émouvoir, – à Chicago surtout. Il fallut protéger les membres de l’Excentric Club et le notaire que l’on rendait responsables.

Bref, le 15 juillet, trois semaines après le dernier coup de dés, qui avait fait de l’homme masqué le gagnant du match, un incident des plus inattendus se produisit.

Ce jour-là, à dix heures dix-sept du matin, le bruit se répandit que la cloche sonnait à toute volée au monument funèbre de William J. Hypperbone, dans le cimetière d’Oakswoods.



  1. 85000 francs.