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Le Testament politique et religieux du président Cassignol

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Le Testament
politique et religieux
DU PRÉSIDENT CASSIGNOL



À midi, Monsieur Bergeret rencontra sur le mail Monsieur Cassignol qui venait lentement, au bras de Monsieur Lerond, recevoir les rayons du soleil encore pâle. Le grand vieillard s’assit sur le banc d’un mouvement roide et sec qui ne tenait presque plus de la vie. Puis il retira ses lunettes pour en essuyer les verres, comme si le voile qui lui cachait le monde n’était pas dans ses yeux. Peut-être à travers la vitre terne de ses prunelles vit-il le professeur qui venait le saluer. Son intelligence luisait encore toute vive dans son corps desséché. Sa voix, qu’il avait beaucoup exercée, restait forte, sa diction excellente. Soit qu’il reconnût en effet Monsieur Bergeret, soit plutôt qu’il voulût parler, il dit gravement, avec l’accent d’un autre âge :

— Il y a aujourd’hui quarante-quatre ans, jour pour jour, que l’abbé de Lamennais est mort. Il était déjà depuis longtemps perdu pour la vérité. Et pourtant… Messieurs, comprenez-vous le sens des événements présents, en dégagez-vous la philosophie, qui échappe au vulgaire ?

Messieurs, vous voyez s’accomplir aujourd’hui ce que Lamennais et Lacordaire avaient annoncé et préparé, ce que moi, leur disciple humble et fidèle, j’attendais depuis plus de soixante ans, la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel.

Monsieur Bergeret avait envie de dire qu’il ne le voyait pas et qu’il serait fâché de le voir, car il n’était point ultra-montain. Mais il crut devoir écouter en silence un orateur de quatre-vingt-onze ans.

— Vous êtes jeunes, Messieurs, poursuivit le président Cassignol. Encore un peu de temps et vous assisterez au triomphe de l’Église catholique qui, sur la ruine des partis, établira la justice et la liberté sur les nations.

Il mit ses lunettes sur ses yeux glauques.

— Vous n’avez pas oublié sans doute ce que disait Monsieur Lacordaire en 1833. Il disait : « Que les rois descendent en paix dans leur tombe ; leur sort est accompli. Nous voulons séparer notre cause de la leur. » Ainsi parlait Lacordaire il y a plus d’un demi-siècle. Aujourd’hui l’Église a séparé sa cause de la cause perdue des rois. Et elle dit aux peuples : « Vous n’aurez qu’une reine, et c’est moi ! »

Et Monsieur Cassignol ajouta d’une voix moins haute :

— Vous, Messieurs, qui êtes si jeunes, avez-vous une juste idée de ce que fut Lamennais ? Je l’ai suivi en disciple fidèle, jusqu’au bord de l’abîme où il est tombé. J’ai recueilli jour par jour sa pensée et sa doctrine. Savez-vous bien, Messieurs, que son histoire, qui fut celle de l’Église pendant un demi-siècle, est encore brûlante ?

— Il a laissé un nom illustre, répondit M. Lerond. Mais ses écrits n’ont plus guère de lecteurs.

— Il est vrai qu’on ne lit plus, ajouta Monsieur Bergeret, l’Essai sur l’indifférence. À peine avons-nous gardé le souvenir un peu flottant de vingt-cinq ou trente versets bibliques que les faiseurs d’anthologies empruntent aux Paroles d’un croyant. À ce nom de Lamennais, nous nous représentons un visage aride et désolé, semblable au masque de Dante, des joues creuses, des yeux ardents, un front superbe, comme noirci par la foudre. Nous songeons au lévite qui, frappé par l’Église, sa mère, traversa la foule du peuple, marqué du signe indélébile : Tu es sacerdos in æternum, et qui porta dans l’Assemblée nationale, sur les gradins de la Montagne, le sombre orgueil du prêtre. Peut-être encore, remontant le cours des années, évoquons-nous, sous les pieux ombrages de la Chesnaye, le Chrysostome breton, entouré de ses disciples, les abbés Salinis, Lacordaire et Gerbet, mais nous ne nous faisons de lui qu’une incertaine et vague idée. »

Monsieur Cassignol reprit sa pensée au point où il l’avait quittée :

— Savez-vous bien, Messieurs, que l’histoire de cet homme fut celle de l’Église pendant un demi-siècle, et que la papauté entre aujourd’hui dans les voies frayées par le prêtre qu’elle a jadis foudroyé ?

— Ce fut peut-être un homme de génie, dit Monsieur Lerond, mais assurément un esprit funeste et un mauvais prêtre.

— Féli, poursuivit Monsieur Cassignol, Féli, comme nous le nommions dans le cercle étroit où il inspirait le plus tendre enthousiasme, n’eut jamais ce qu’on appelle en langage religieux la vocation du sacerdoce. Non qu’il manquât de foi. La foi était, au contraire, le premier besoin de son âme. Il avait faim et soif de croire. Le doute l’effleura peut-être, mais ne lui fit point une blessure profonde. Les brusques révoltes de l’esprit sont fréquentes, au début, chez les prêtres, et Bossuet lui-même semble avouer, dans un de ses sermons, que les pièges de la raison ne lui étaient point inconnus. Ce qui manquait à Lamennais, c’était la joie. La vocation du prêtre est faite autant de joie que de foi. C’est à une sorte d’allégresse intérieure que les vieux prêtres reconnaissent l’élection divine chez les jeunes séminaristes. Félicité de Lamennais ne connut jamais ce doux contentement d’une âme qui quitte tout et qui se quitte elle-même. Sous-diacre à trente-trois ans et prêtre à trente-quatre, il fit ses vœux, entraîné, pressé, contraint, inquiet, la mort dans l’âme. En célébrant sa première messe, il sua une sueur d’agonie. Il m’a confié longtemps après qu’à cette heure terrible, debout devant l’autel, il entendit très distinctement une voix qui lui disait : « Je t’appelle à porter ma croix, rien que ma croix, ne l’oublie pas ». À peu de temps de là, il écrivait à l’abbé Jean, son frère : « Je ne suis et ne puis qu’être désormais extraordinairement malheureux ».

— Et il était croyant ! dit Monsieur Lerond.

— Du fond de sa désolation, reprit Monsieur Cassignol, s’il avait cessé de croire, il l’aurait crié au monde. Réprima-t-il jamais l’impétueuse sincérité de son âme ? Il faut remarquer, d’ailleurs, que, théologien médiocre, il ne s’appliquait guère à l’examen du dogme. Ce qui occupait son âme tout entière, c’était l’action sociale du christianisme, le règne de l’Église sur le monde. Il vivait dans le plus puissant système de théocratie qu’un prêtre eût jamais construit depuis Grégoire  VII. C’est par là, Messieurs, que sa pensée fut grande et féconde. C’est par là qu’elle vit encore et répand la vie. D’abord royaliste et chrétien, il n’avait pas tardé à subordonner la royauté temporelle à la royauté spirituelle. Sans pape, point d’Église ; sans Église, point de christianisme ; sans christianisme, point de société. Donc le pape est au-dessus de tout. Il n’y a pas deux puissances, mais une seule, celle qui a été instituée pour la garde de la vérité dans le monde, l’Église catholique, qui réside dans le pape. Telle était, Messieurs, la pure doctrine de Lamennais à l’époque de la Restauration.

— C’était, dit naïvement Monsieur Bergeret, tout l’opposé du gallicanisme.

Sans doute parce que ce mot de gallicanisme était familier à son oreille, Monsieur Cassignol entendit le sens de l’interruption et y répondit :

— Le gallicanisme, Messieurs, c’est l’Église vendue aux rois.

Sachez, Monsieur, que Félicité de Lamennais dénonçait comme une odieuse usurpation la déclaration de 1682, garantissant l’indépendance réciproque du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Il soutint les droits du pape contre les gallicans avec une ardeur qui souleva contre lui les haines sous lesquelles il devait plus tard succomber.

Après 1830, quand je le connus, il était libéral ; emporté par la logique enflammée de son esprit, il allait droit à la République. Il voulait la liberté, il la voulait toute. Mais prenez bien garde que c’est pour la seule Église qu’il la voulait. Quand il réclamait avec M. de Montalembert la liberté d’enseignement et la séparation de l’Eglise et de l’État, c’était dans l’intérêt exclusif de l’Église.

Cet homme qui, dans la vaste solitude de son génie, luttait ainsi pour la papauté contre le gouvernement royal et le clergé de France, eut la pensée de solliciter du Saint-Père une approbation qu’on ne devait pas attendre, hélas ! de la prudence romaine. L’abbé de Lamennais, vous le savez, Messieurs, partit pour Rome avec ses deux principaux collaborateurs, MM. de Montalembert et Lacordaire. Les pèlerins de Dieu et de la liberté furent congédiés sans une réponse précise à leur demande. Grégoire XVI avait offert du tabac à l’abbé de Lamennais dans sa boîte de lapis-lazuli, mais il n’avait fait aucune allusion à la grande cause portée à son tribunal. Ce n’est qu’après le retour des pèlerins en France qu’il lança l’encyclique portant condamnation de ses généreux défenseurs. Soucieux de vivre en bonne intelligence avec les gouvernements, il séparait sa cause de celle des peuples. Aussi, pourquoi l’avait-on contraint de parler ? N’eût-il pas mieux valu entendre son silence ? Lamennais manquait de douceur et de patience. Il résista. Il fut foudroyé. Dieu l’a jugé. Ses jugements sont mystérieux. L’homme est à Dieu. Mais la cause est la nôtre. Elle triomphe aujourd’hui et je vois, avant de mourir, la théocratie chrétienne s’établir en France sur la ruine des pouvoirs civils.

Il se tut.

Le soleil pâle de l’hiver penchait au ciel et se voilait de brume. L’air avait fraîchi. M. Lerond invita le président Cassignol à se retirer. Et le grand vieillard, s’étant dressé avec effort, regagna roide et lent, au bras de l’avocat, sa maison de Saint-Exupère qu’il habitait depuis soixante ans.

Le lendemain, Monsieur Bergeret travailla toute la journée dans son cabinet, à son Virgilius nauticus.

En allant dîner, vers 6 heures, à l’hôtel de France, il acheta les journaux au coin des Tintelleries. Il ouvrit l’Étendard et lut, sous un bec de gaz :

« Mort de Monsieur Cassignol. — Monsieur Éloi-Paulin Cassignol, ancien premier président, a été trouvé mort ce matin dans son lit. Il venait d’entrer dans sa 92e année. Monsieur Cassignol avait fait revivre dans sa longue carrière de magistrat les traditions des Molé et des d’Aguesseau. Ami et disciple du P. Lacordaire, il a publié, en 1863, une correspondance inédite du grand orateur. »

ANATOLE FRANCE.